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PRÉSENTATION AU COMITÉ SUR LES DROGUES ILLÉGALES

(« COMITÉ NOLIN »)

par

Harold Kalant, M.D., Ph.D., F.R.S.C.

Professeur émérite, Département de pharmacologie, Université de Toronto
et
directeur de recherche émérite, Centre for Addiction and Mental Health*
Toronto (Ontario)

11 juin 2001


Titre courant : Utilisation du cannabis et des cannabinoïdes à des fins médicales

Adresse pour le courrier :

Dr H. Kalant
Department of Pharmacology
Medical Sciences Building
University of Toronto
Toronto (Ontario) M5S 1A8
Téléphone : (416) 978-2730
Télécopieur : (416) 978-6395
Courriel : harold.kalant@utoronto.ca


* Nota : Les opinions exprimées dans le présent document sont celles de l’auteur et ne représentent pas nécessairement les positions du Centre for Addiction and Mental Health.

RÉSUMÉ

  1. Aucune substance psychoactive ne peut être totalement sûre, car chaque drogue active peut causer différents types de préjudices au consommateur, aux personnes qui ont des contacts avec lui et à la société en général. Pour atténuer ces dommages, toutes les sociétés contrôlent l’utilisation de ces drogues, par une combinaison de différents moyens, dont les lois et leur application, la réglementation, les traditions, les normes comportementales sociétales, l’éducation, les prix et la fiscalité. Bien que les options d’orientation soient souvent présentées comme une vive dichotomie entre légalisation et interdiction, il existe en réalité une assez grande diversité de mélanges des différents moyens disponibles, qui visent à optimiser les avantages pour la société, au moindre coût. Les valeurs et les jugements de valeurs individuels et collectifs sont des composantes importantes de ce processus.
  2. La nature des contrôles et de leur application diffère selon qu’il s’agit d’un usage médical ou non, et il est bien qu’il en soit ainsi. Les coûts et les avantages associés aux deux types de contrôle sont assez différents. Les connaissances spécialisées et le jugement scientifique jouent un rôle de premier plan dans la conception des contrôles des drogues pour usage médical, alors que les idéologies, les traditions, les valeurs sociales et les jugements sur le bien individuel par rapport au bien collectif prédominent dans la question du contrôle des drogues à des fins non médicales. La différence est bien illustrée par le fait que l’usage médical de l’héroïne et de la cocaïne est permis et approuvé, sans que l’on considère qu’il justifie la libre distribution de ces drogues à des fins non médicales. Le cannabis représente une exception majeure, au regard de laquelle les contrôles adéquats aux fins médicales et non médicales sont souvent outrepassés, voire même délibérément brouillés.
  3. L’usage médical du cannabis a une longue tradition. Cependant, en Amérique du Nord, cet usage du cannabis a décliné de façon constante durant la première moitié du 20e siècle, bien avant que les préparations de cannabis en vente libre ne soient déclarées illégales. Ce déclin est attribuable principalement aux lacunes dans la normalisation de ces préparations, aux variances de composition ainsi qu’au dosage incertain et à l’instabilité (faible durée de conservation) de ces produits, et à la supériorité clinique des nouveaux médicaments, qui étaient des composés purs, de composition et de dosage précis. Toutefois, l’isolation des ingrédients actifs purs du cannabis (cannabinoïdes), la détermination de leurs molécules réceptrices dans le cerveau et d’autres tissus, ainsi que la possibilité d’en synthétiser les dérivés avec une plus grande sélectivité d’action ont ravivé l’intérêt à l’égard des usages thérapeutiques et des bienfaits de ces drogues. Il faudra encore effectuer de nombreux tests cliniques pour établir les dosages exacts à des fins médicales précises, fixer la marge de sécurité et déterminer l’efficacité comparative de ces composés par rapport aux autres traitements reconnus prescrits dans des conditions médicales identiques.
  4. La consommation de cannabis brut n’est pas une forme de thérapie approuvée pour quelque maladie que ce soit dans les grands pays du monde, parce que le cannabis brut est un agent imprécis et que le fait de fumer pose des risques de santé pour les usagers chroniques. Bien que la marijuana soit relativement sûre en comparaison de bien d’autres drogues, elle comporte malgré tout des risques importants en matière de santé et de sécurité. Dans le cas d’une consommation ponctuelle, les principaux risques sont 1) perte de vigilance, de précision dans les mouvements, de coordination et de jugement dans l’utilisation de véhicules moteurs ou d’autre machinerie lourde et 2) états de panique occasionnels ou de psychoses toxiques causés par une surdose. Dans le cas d’un usage important et régulier, les principaux risques sont 1) inflammation chronique des bronches, 2) possibilité d’un cancer des voies respiratoires supérieures, 3) perte de la mémoire et d’autres fonctions cognitives, 4) dépendance au cannabis, 5) précipitation des rechutes chez les patients schizophrènes et 6) altérations faibles mais permanentes de la mémoire et de l’apprentissage des enfants dont la mère consommait du cannabis durant la grossesse.
  5. L’avenir de l’usage thérapeutique des produits à base de cannabis passe presque certainement par les cannabinoïdes simples purs, administrés par différentes méthodes ne posant pas les risques associés à la consommation du tabac. Toutefois, dans le contexte de mesures intérimaires à court terme, il peut être bénéfique et justifiable de prescrire à certaines personnes de fumer du cannabis. Il s’agit surtout d’utilisateurs expérimentés qui en ont consommé à des fins non médicales et qui peuvent facilement continuer de le faire pour des motifs médicaux. Les fins thérapeutiques justifiant ce type d’usage sont exposées dans le mémoire du Dr Mary Lynch.
  6. Afin de permettre l’exécution des essais cliniques, y compris les comparaisons entre le fait de fumer du cannabis et l’administration de cannabinoïdes par voie orale ou autre, il faut pouvoir offrir une protection contre les pénalités et le harcèlement du système judiciaire, tant aux chercheurs cliniques menant les études qu’aux sujets qui y participent. Cette question doit être considérée comme distincte des débats en matière de politique, d’éthique et de jugements de valeur, auxquels doit participer l’ensemble de la population, et qui concernent d’éventuels changements au statut juridique accordé à l’usage non médical du cannabis.

1. Usage de drogues psychoactives : contrôles externes et choix personnel

1.1 Les contrôles : pourquoi faire ?

C’est une évidence en pharmacologie que les médicaments entièrement nocifs n’existent pas. Toute substance présentant une activité pharmacologique peut causer des dommages, soit par une action trop forte, soit par une sensibilité individuelle exceptionnelle ou une allergie chez l’usager, une interaction imprévue avec d’autres médicaments ou par des circonstances conjoncturelles dans lesquelles l’effet habituel du médicament devient dangereux pour une raison ou une autre (p. ex. les médicaments antihistaminiques avec effets sédatifs nuisent à la conduite d’un véhicule). Certains médicaments sont plus dangereux que d’autres, mais aucun n’est totalement inoffensif. Les drogues psychoactives peuvent nuire à la santé physique ou mentale, aux relations interpersonnelles, au rendement à l’école ou au travail ou encore aux bonnes relations humaines et économiques au sein de la société. Les effets néfastes peuvent être se faire sentir sur l’usager (maladie du foie des alcooliques, cancer du poumon due au tabac, perte du souffle en raison d’une surdose d’héroïne, etc.), sur les proches de l’usager (violence causée par la cocaïne « crack », incapacité d’assurer le bien-être familial), ou sur la société en général (par exemple, perte de productivité attribuable à une diminution du rendement au travail, accidents causés par des conducteurs non en état de conduire, augmentation des dépenses du système de soins de santé, perte de milliards de dollars chaque année aux mains des fournisseurs étrangers de drogues illicites, etc.).

Il est facile de démontrer que la somme totale de ces préjudices est proportionnelle à l’étendue du phénomène de consommation de drogues. Par conséquent, pour atténuer la fréquence et la gravité de ces dommages, chaque société contrôle le niveau d’utilisation par différents moyens.

 

1.2 Types de contrôles utilisés par les sociétés pour atténuer ou limiter l’usage de drogues

Les options d’orientation sont souvent présentées comme une vive dichotomie, un choix entre l’interdiction légale, avec son recours concomitant à la police, aux tribunaux et aux prisons, et la légalisation totale des drogues, reposant sur le jugement personnel et le choix de limiter la consommation à un niveau sûr et agréable. En réalité, cette simple dichotomie n’existe pas. Les contrôles prennent différentes formes, y compris non seulement des sanctions légales, mais aussi des règlements régissant des aspects comme les lieux et les heures de mise en vente des drogues, l’âge légal pour s’en procurer, etc., les traditions sociales et les valeurs communes concernant les niveaux et les modes d’utilisation, les prix, les politiques fiscales, les programmes d’éducation et d’autres moyens d’influer sur les attitudes face à la consommation de drogues chez les enfants et les adultes. Toutes ces méthodes sont utilisées à différents degrés, tant pour les drogues légales que pour les drogues illégales.

 

1.3 Ces mesures de contrôle sont-elles vraiment efficaces ?

Les opposants du contrôle des drogues par voie juridique font souvent valoir que l’interdiction de la consommation de drogues ou la lourde imposition des drogues (tabac, alcool, etc.) ne fonctionnent pas vraiment, puisque les gens continuent d’en consommer malgré des contrôles. Nombre de preuves viennent réfuter cet argument. On ne s’attend pas à ce qu’une mesure de contrôle soit efficace à 100 % : les limites de vitesse n’éliminent pas tous les excès de vitesse, l’augmentation des taxes sur le tabac n’élimine pas entièrement le tabagisme, pas plus que les lois interdisant le vol et le meurtre ne préviennent entièrement ces crimes. Quoi qu’il en soit, ces mesures contribuent à définir, et à refléter, les attitudes de la société au regard des comportements qui semblent acceptables ou non. La meilleure preuve de leur efficacité réside dans le changement de comportement qui s’opère lorsqu’on modifie ces mesures. Après l’établissement de la Prohibition aux États-Unis (de facto en 1916, de jure en 1920), la consommation d’alcool a diminué de 50 % et le taux de mortalité attribuable à la cirrhose du foie a diminué de façon radicale. La consommation par habitant de tabac et d’alcool au Canada a varié inversement en fonction de leur prix par rapport au revenu et au coût de la vie. Après que certaines provinces eurent abaissé l’âge légal pour consommer de l’alcool de 21 à 18 ans, on a constaté une augmentation marquée dans la proportion d’accidents associés à l’ivresse au volant impliquant des jeunes de 16 et 17 ans.

Il existe bien d’autres exemples montrant que les mesures de contrôle ont un effet significatif sur les niveaux de consommation et les conséquences néfastes d’une consommation excessive. Le problème est que les mesures de contrôle peuvent aussi entraîner des effets négatifs. Par conséquent, la société doit mesurer les avantages et les dommages causés à la fois par la consommation de drogues et les mesures de contrôle.

 

1.4 Facteur coûts / avantages dans le choix des politiques de contrôle

Le principal avantage de l’usage des drogues à des fins médicales est le traitement de la maladie ou le soulagement de ses symptômes, alors que les principaux coûts en sont les coûts financiers pour le patient et le système de soins de santé, le risque d’effets néfastes des drogues ainsi que le danger de détournement de certaines drogues vers le marché clandestin. Les principaux avantages du système de contrôle des drogues sont la garantie de pureté, de sûreté et d’efficacité des drogues ainsi que la protection contre leur mauvais usage. Par ailleurs, les principaux coûts du système de contrôle sont le risque de retards excessifs dans l’accessibilité des nouvelles drogues ainsi que le fardeau et le coût financier de la paperasserie associée à la manipulation des drogues contrôlées. L’équilibre coût / avantage est relativement simple et vise à maximiser l’accès à des drogues sûres et efficaces au meilleur coût, tant du point de vue financier que de celui des procédures.

Par opposition, le principal avantage de la consommation de drogues à des fins non médicales est le plaisir personnel qu’on en retire ou l’atténuation de malaises de différents types. Les coûts de la consommation de drogues comprennent les différents types de dommages mentionnés au point 1.1. Le principal avantage des mesures de contrôle est la prévention ou la réduction des dommages liés aux drogues, alors que leurs coûts comprennent les dépenses massives pour la police, les tribunaux et les prisons, le préjudice durable qu’un dossier criminel peut causer pour la carrière et la vie personnelle de la personne trouvée coupable, la restriction de la liberté de choix individuel, la désunion sociale ainsi que la promotion indirecte du trafic de drogues illicites. Ces coûts ne renvoient pas uniquement aux contrôles juridiques et punitifs. Par exemple, l’imposition de taxes élevées sur l’alcool ou le tabac crée des conditions qui favorisent la contrebande et le commerce clandestin. D’un autre côté, le fait de réduire le prix de ces produits ou d’en faciliter l’achat auprès des fournisseurs légaux fait augmenter leur consommation et, partant, amplifie les dommages que les drogues causent à la santé et à la société.

Par conséquent, la difficulté est de trouver la combinaison optimale de mesures de contrôle qui offriront les meilleurs avantages pour la société tout en entraînant le moins de coûts sociaux. Nous développons ce concept plus en détail dans le chapitre de livre qui constitue l’Annexe 1 du présent mémoire.

 

2. Des contrôles différents selon un usage à des fins médicales ou non médicales

2.1 Pourquoi les contrôles diffèrent-ils ?

Bien que certains estiment que même l’utilisation de drogues à des fins médicales devrait être laissée au jugement et au choix individuels dans un marché libre (p. ex. DThomas Szasz, dans Our Right to Drugs: The Case for a Free Market), la grande majorité des gens reconnaissent que le traitement des maladies requiert des connaissances et une expérience spécialisées et ils préfèrent généralement que les décisions de nature thérapeutique soient prises par des médecins ou d’autres spécialistes de la santé. Puisque toutes les drogues utilisées dans les traitements comportent des risques appréciables d’effets néfastes, le public a aussi laissé au régime de soins de santé, y compris les organismes gouvernementaux du domaine de la santé, la responsabilité de s’assurer que les drogues présentent réellement les propriétés et les effets désirés, que leurs risques sont moindres que leurs bienfaits attendus, que les doses adéquates sont fixées selon des méthodes scientifiques, que les drogues sont utilisées de façon responsable et qu’on les soumet à une surveillance constante afin d’en déceler les effets néfastes imprévus. À cette fin, les contrôles comportent des mesures comme l’obligation de procéder à des essais précliniques et cliniques avant l’homologation, l’assujettissement de nombreux médicaments à la délivrance sur ordonnance, l’obligation pour les pharmaciens de tenir les dossiers nécessaires, le suivi après commercialisation dans le but de déceler les effets néfastes peu fréquents, la communication au gouvernement des chiffres relatifs à la production et aux ventes, l’adoption des règlements sur les normes de pureté, etc. Même les médicaments en vente libre, achetés librement et administrés sans ordonnance médicale, doivent d’abord être soumis à un examen approfondi, qui vérifiera leur pureté, leur efficacité et leur sûreté avant la mise en marché. On attend des spécialistes qu’ils effectuent ce type de contrôle dans un souci de protection du public.

Pour sa part, l’usage de drogues à des fins non médicales sert principalement à assurer le plaisir de l’usager et, parfois, à soulager un malaise perçu comme un problème personnel plutôt que médical. Cependant, les dommages possibles concernent à la fois la personne et le reste de la société et prennent des formes diverses, comme nous l’avons vu au point 1.1. Les facteurs qui entrent en ligne de compte dans le choix de la politique de contrôle optimale sont donc beaucoup plus divers que pour les contrôles à des fins médicales.

 

2.2 Jugements de valeur dans le choix de la politique de contrôle optimale

On devrait reconnaître facilement que ce qu’on considère comme une politique « optimale » dépend non seulement d’une base solide d’information factuelle sur tous les effets de la consommation de drogues et des diverses mesures de contrôle, mais aussi d’une série de jugements de valeur. Le fait de définir un effet comme un coût ou un avantage suppose déjà un jugement de valeur. D’une personne à l’autre, un même effet peut être considéré comme bénéfique (donc, comme un avantage) ou mauvais (c’est-à-dire, comme un coût). La mesure des coûts et des avantages relatifs fait aussi intervenir des jugements de valeur : pour certains, la liberté de choisir de consommer des drogues ou non importe davantage que la réduction des coûts des soins de santé pour la société. Pour d’autres, cette réduction de coûts est nettement plus importante et la liberté de consommer ou non des drogues est un avantage négligeable, voire menaçant. La réalité nous oblige à poser un jugement de valeur très délicat : dans quelle mesure le plaisir ou la liberté de consommer des drogues valent-ils le risque ou les coûts imposés à la personne ou à la société ? De tels jugements font intervenir des facteurs qu’il est impossible de mesurer de façon objective, mais qui jouent un rôle important dans la formation des systèmes de valeurs individuels et collectifs : convictions religieuses, traditions, philosophie politique, préférences et goûts personnels, tendances chez les pairs, etc. Tous ces éléments façonnent notre vision du type de société dans laquelle nous voulons vivre. Dans une société démocratique, les jugements de cette sorte ne relèvent pas des experts, mais de la population en général.

 

2.3 Le critère d’utilité médicale n’intervient pas dans les politiques de contrôle de la consommation de drogues à des fins non médicales

Les politiques de contrôle ne visent pas certaines drogues en particulier, mais bien certains modes de consommation de drogues. Autrement dit, une même drogue peut être assujettie à deux différents types de mesures de contrôle – le premier servant à contrôler son utilisation à des fins médicales et l’autre, sa consommation à des fins non médicales – les deux ensembles étant complètement distincts. Ce cas est clairement illustré par le fait que l’héroïne et la cocaïne ont encore des applications médicales reconnues (bien que limitées), pour lesquelles on peut s’en procurer de façon légale sur ordonnance médicale, alors que leur utilisation à des fins non médicales est strictement interdite. Personne ne soutient que les applications médicales de ces drogues en justifient la vente libre et légale à des fins non médicales. Le cannabis représente la principale – et peut-être l’unique – exception à cette convention. Que ce soit en raison d’une faute d’argumentation ou d’une volonté délibérée d’éliminer cette distinction à des fins stratégiques ou politiques, diverses instances ont fait valoir qu’un possible usage thérapeutique du cannabis ou des cannabinoïdes justifiait la légalisation complète de cette drogue, quel que soit l’usage auquel on la destinait.

 

3. Quelle est l’utilité thérapeutique du cannabis?

3.1 Historique de l’usage thérapeutique du cannabis

L’usage médical du cannabis brut, sous la forme d’extraits solides ou liquides absorbés par voie orale, a cours depuis des siècles en médecine traditionnelle dans plusieurs parties du monde, et depuis au moins 150 ans en Europe occidentale et en Amérique du Nord. Bon nombre de ces applications traditionnelles se comparent à celles qui font présentement l’objet d’études en médecine scientifique. Quoi qu’il en soit, l’usage du cannabis à des fins médicales a connu une diminution constante après 1900 et été pratiquement abandonné avant même que la vente libre de préparations de cannabis ait été déclarée illégale, en 1923. Les médecins avaient encore le droit de prescrire cette drogue, mais ils ont été si peu nombreux à le faire qu’on en avait déjà cessé la production dès les années 1950. Cet abandon est attribuable à la variabilité de la composition et de l’efficacité des préparations pharmaceutiques, à leur faible durée de conservation, à l’imprévisibilité de l’effet thérapeutique attribuable à ces conditions et aux nouveaux médicaments synthétiques offrant une assurance de pureté, de stabilité et d’efficacité, qui ont rapidement gagné la faveur du milieu médical et remplacé progressivement le cannabis en pratique médicale.

Le cannabis n’a pas été la seule drogue affectée par ce changement. L’histoire médicale montre que toutes les drogues ont été touchées par un délaissement des mélanges bruts de produits naturels au profit des composés synthétiques purs, dont on connaissait exactement la composition, la force, le dosage et la sélectivité de l’effet thérapeutique. Cette évolution a permis des améliorations importantes dans l’utilisation thérapeutique des médicaments, notamment un ciblage plus précis de l’action des médicaments dans une application particulière ainsi qu’une diminution des effets secondaires non souhaités.

 

3.2 Situation actuelle de l’usage du cannabis et des cannabinoïdes en traitement médical

Le regain d’intérêt soulevé par l’utilisation thérapeutique du cannabis est principalement attribuable à l’isolement des cannabinoïdes purs contenus dans le cannabis brut, à la synthèse de nouveaux dérivés offrant une plus grande spécificité d’action ainsi qu’à la compréhension des mécanismes cellulaires par lesquels ces composés purs agissent dans l’organisme. Ces découvertes sont résumées dans le mémoire du DMary Lynch, annexé au présent document, ainsi qu’à l’Annexe 2. Comme tout nouveau médicament, ces cannabinoïdes purs devront subir des tests servant à en établir l’efficacité, le degré de sûreté, le dosage approprié, les moyens les plus efficaces de les administrer, les effets secondaires, etc. La grande majorité des études médicales et scientifiques relatives à l’utilisation des médicaments associés au cannabis ont porté sur le _9-tetrahydrocannabinol (THC), principal élément actif du cannabis brut, et deux dérivés qui y sont étroitement associés : nabilone et levonantrodol. Cependant, des études sur de nouveaux cannabinoïdes, entièrement synthétiques, vont être publiées en nombre toujours croissant dans un avenir rapproché.

 

3.3 Quel est le rôle médical du cannabis inhalé sou forme de fumée (marijuana) ?

Le fait de fumer du cannabis brut n’a jamais constitué une forme de thérapie médicale pour quelque maladie que ce soit, dans aucun des grands pays du monde, même lorsque le cannabis figurait à la British Pharmacopoeia et la US Pharmacopoeia, avant 1932 et 1941 respectivement. Ce fait s’explique facilement. Il est indéniable que l’effet du cannabis est beaucoup plus rapide lorsque la drogue est inhalée sous forme de fumée que lorsqu’elle est administrée par voie orale. Cependant, son effet est aussi nettement plus bref, ce qui représente un désavantage important dans le traitement de maladies ou de symptômes de longue durée. La technique d’inhalation de fumée de cannabis et, par conséquent, le transfert de la drogue des poumons vers le courant sanguin, varie grandement d’un sujet à l’autre. Enfin, l’introduction de fumée dans les poumons a des effets néfastes (voir plus loin), ce qui n’est pas souhaitable dans le traitement des patients. Par conséquent, le milieu médical s’oppose généralement à l’administration de cannabis sous forme de fumée, sauf dans certaines circonstances, que nous résumerons plus loin. Toutefois, si l’on doit envisager ce mode de consommation du cannabis pour le traitement de certains sujets, il est aussi nécessaire de mener des études cliniques afin de comparer de façon systématique l’efficacité du cannabis fumé, celle des cannabinoïdes purs administrés par d’autres moyens, ainsi que l’efficacité d’autres traitements présentement disponibles pour traiter les mêmes conditions.

 

4. Risques possibles du cannabis à des fins médicales ou non médicales

4.1 La consommation de marijuana comporte-t-elle des dangers ?

On dit souvent que la marijuana est une substance bénigne. Bien qu’il n’existe pas de médicaments entièrement nocifs, comme nous l’avons dit, il est vrai que, sous certains aspects, le cannabis est relativement sûr, en comparaison d’autres drogues régulièrement utilisées à des fins non médicales, en ce qu’on n’a enregistré aucun décès chez les humains à la suite d’une surdose de cannabis, pris isolément. Quoi qu’il en soit, son utilisation comporte des risques sérieux en matière de santé, de sécurité et d’efficacité de fonctionnement. Ces risques peuvent être divisés en risques ponctuels, c’est-à-dire qui peuvent se produire lors d’une consommation occasionnelle, et en risques chroniques, occasionnés par un usage répété au cours d’une période de plusieurs mois ou années.

4.2 Les risques ponctuels de l’usage de cannabis

Le risque principal associé à une consommation ponctuelle est l’intoxication qui accompagne le « high », sensation agréable recherchée par les consommateurs de cannabis à des fins non médicales. Cette intoxication, comme celle que produit l’alcool, entraîne une perte de vigilance, d’attention, de précision dans les mouvements, de coordination et de jugement dans l’utilisation de véhicules moteurs ou d’autre machinerie complexe. Il existe de nombreuses preuves démontrant une diminution de la capacité à conduire un véhicule, malgré que certains affirment le contraire. Dans bien des cas de conduite avec facultés affaiblies, on a trouvé des traces d’alcool en plus de traces de cannabis dans le sang et l’urine des personnes impliquées. On a alors fait valoir l’argument – plutôt illogique – que la perte des facultés était donc attribuable à l’alcool et non au cannabis. Or, la seule conclusion scientifiquement valide est que les deux substances ont mené à cette condition. L’autre risque ponctuel important est qu’une surdose puisse favoriser des états de panique occasionnels ou de psychoses toxiques. Ces phénomènes se produisent principalement, mais non exclusivement, chez les consommateurs inexpérimentés.

Ces risques ponctuels sont possibles lorsque le sujet absorbe la drogue par voie orale ou en la fumant. Toutefois, c’est en fumant le cannabis qu’il court le plus de risque, car l’effet est alors plus rapide et plus intense que lorsque la drogue est prise par voie orale.

 

4.3 Risques chroniques associés au cannabis

Une consommation importante et régulière (p. ex. fumer du cannabis plusieurs fois par jour au cours d’une longue période) pose des risques considérables pour la santé. (1) Les propriétés irritantes de la fumée produisent une bronchite chronique chez une proportion importante de consommateurs de longue date (plus de 60 % dans certaines études). (2) À la suite de ce qui précède, des transformations précancéreuses apparaissent dans les cellules couvrant les voies respiratoires. Des rapports récents font état d’une augmentation des risques de cancer des voies respiratoires supérieures. (3) On a établi de façon récurrente que les fonctions mentales supérieures – dont la mémoire, la capacité d’apprentissage, les capacités d’expression verbale, l’aptitude à résoudre des problèmes et la motivation – étaient affaiblies chez des usagers invétérés, ce qui entraînait une diminution du rendement à l’école ou au travail. Heureusement, ces changements disparaissent habituellement lorsque cesse la consommation. (4) La dépendance au cannabis, phénomène que réfutaient les tenants de la légalisation du cannabis, a été clairement démontrée par de nombreuses études et a été constatée chez un pourcentage élevé de consommateurs invétérés. Il s’agit généralement d’une dépendance moyenne et qui ne met pas la vie en danger, mais qui peut être suffisamment forte pour décourager une proportion importante de consommateurs désireux de rompre leur habitude. Dans les cas de schizophrénie compensée (c’est-à-dire chez les sujets qui ont répondu suffisamment bien au traitement pour recommencer à fonctionner en société), l’usage du cannabis augmente le risque de rechute. (6) Les résultats d’une étude à long terme menée à Ottawa révèlent un risque d’altérations faibles mais permanentes de la mémoire et des capacités d’expression verbale, d’attention et d’apprentissage chez les enfants dont la mère a consommé du cannabis durant la grossesse. Le manuscrit joint au présent mémoire (Annexe 2) analyse plus en détail la documentation sur ces effets et d’autres conséquences néfastes de l’utilisation du cannabis.

 

5. Applications thérapeutiques possibles du cannabis et des cannabinoïdes

Pour les raisons exposées ci-dessus, l’utilisation à des fins médicales des drogues associées au cannabis passera presque certainement par les cannabinoïdes purs, soit le THC ou les nouveaux composés synthétiques, qui offrent une plus grande sélectivité d’action, qui sont solubles dans l’eau et qui peuvent être administrés par voie orale, injection ou inhalation sous des formes ne nécessitant pas l’inhalation de fumée provenant de la combustion d’extraits de plantes. Quoi qu’il en soit, pour les prochaines années et jusqu’à ce qu’on ait élaboré et testé ces autres composés et méthodes d’administration, des patients pourraient bénéficier de l’inhalation de cannabis brut pour des motifs médicaux. Ces patients pourraient vraisemblablement être des fumeurs de marijuana expérimentés, qui en ont fait l’usage à des fins non médicales et qui considèrent que ses effets sont plutôt agréables, et qui estiment que cette drogue apaise certains symptômes d’apparition récente. Les maladies et les symptômes qui pourraient être traités par la marijuana sont exposés dans le mémoire du Dr Mary Lynch.

Les quelques études comparant de façon systématique l’administration du cannabis par inhalation de fumée et l’absorption de THC pur par voie orale n’ont pas conclu à la supériorité de l’une ou l’autre méthode. Le THC pur est déjà disponible légalement sur ordonnance sous la forme de capsules à consommer par voie orale, pour le traitement des nausées et du vomissement, la stimulation de l’appétit et l’augmentation du poids chez les patients atteints du SIDA ou du cancer. Cependant, pour les quelques patients qui réagissent mal à l’administration de THC par voie orale, l’inhalation de fumée de marijuana peut être efficace. Si l’on prévoit que la maladie sera de courte durée ou si l’espérance de vie du patient est faible du fait qu’il en est aux derniers stades d’une maladie fatale, il n’y a pas de raison de s’inquiéter des dommages à long terme pouvant résulter de l’habitude chronique de fumer du cannabis. Ce serait donc faire preuve de compassion que d’en permettre l’usage. Par contre, si la maladie est susceptible de durer de nombreuses années ou le reste de la vie du patient, comme la sclérose en plaques ou l’épilepsie, il serait injustifiable sur le plan de l’éthique d’appliquer un traitement susceptible d’entraîner des complications plus graves que les symptômes traités.

 

6. Changements dans les lois sur les drogues selon que l’usage est médical ou non médical

Comme l’indique le Dr Lynch, il est nécessaire de modifier les lois sur les drogues et les pratiques d’application de ces lois afin de faciliter l’exécution des essais cliniques nécessaires pour évaluer et comparer scientifiquement l’utilité thérapeutique de la marijuana sous forme d’herbe et du THC pur et autres cannabinoïdes. Nous devons apporter des changements afin de protéger les patients qui prendront part aux études ainsi que les cliniciens qui les exécuteront. Cependant, il faut souligner de nouveau que ces changements dans les lois et les règlements, au regard de l’usage clinique de ces substances, doivent être considérés comme entièrement distincts de tout changement dans le statut juridique de l’utilisation du cannabis ou d’autres drogues à des fins non médicales. Ce changement de statut juridique comporte des facteurs politiques, idéologiques et éthiques ainsi que des jugements de valeur complexes et difficiles qui doivent prendre en compte les points de vue, les sentiments et les aspirations de toute la population. (On trouvera une analyse plus détaillée de cette question à l’Annexe 3.)

 

LISTE DES ANNEXES

Annexe 1. La question des drogues au XXIe siècle : une responsabilité gouvernementale ou individuelle ? Chapitre 8 de L'Usage des drogues et la toxicomanie, sous la direction de Pierre Brisson, Gaétan Morin, Éditeur, 1994.

Annexe 2. Medicinal use of cannabis: History and current status. Pain Research and

Management, sous presse, 2001.

Annexe 3. Drawing a Balance (À la recherche d’un équilibre). Chapitre 9 de Drugs, Society and Personal Choice, Harold Kalant et Oriana Josseau Kalant, General Publishing Co., 1971 (Drogues, Société et Option Personnelle, Les Éditions La Presse, 1973).


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