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“ Il n’y a pas de société sans drogue ” : un processus de normalisation ?

Claude Faugeron et Michel Kokoreff



                Alors qu’elles ont longtemps été sous-tendues par le modèle prohibitionniste et des représentations associant la marginalité sociale, l’héroïne et l’exclusion, les questions de drogues semblent s’inscrivent à l’aube du XXIe siècle dans un paysage renouvelé tant en France que dans les principaux pays européens. Tout n’a pas changé du jour en lendemain, bien entendu. Mais on assiste à l’émergence de nouvelles problématiques et catégories qui participent d’une remise en cause de l’idéal normatif d’une société sans drogue. Ce phénomène conduit à penser des sociétés avec drogues. Si cette mutation normative s’inscrit dans un contexte d’émergence de politiques de réduction des risques, elle trouve sa traduction concrète dans deux ordres de phénomènes : la mise au jour de pratiques de consommation socialement diversifiée et de mécanismes d’autorégulation, d’une part ; l’activation de dispositifs existants en matière de prévention et de soutien et l’introduction de nouveaux acteurs (groupes d’auto-support, intervenants dits de “ première ligne ”, médiateurs etc.), d’autre part. Néanmoins les logiques d’intervention restent difficiles à concilier. On voit s’opposer des logiques institutionnelles fortes (le droit pénal, la santé) à des logiques d’action beaucoup plus incertaines ou à des zones d’incertitude dans la mise en place des nouveaux dispositifs.

                C’est dans cette perspective que s’inscrivent les textes réunis ici : il s’agit de mieux appréhender les modèles de consommation dans leur diversité, et du même coup, d’éclaircir les inflexions et les enjeux des politiques publiques.

 

 

 

I. Le virage annoncé de la politique des drogues en France

Depuis le milieu des années 1990, la politique des drogues en France a connu une inflexion. Ce virage a été préparé par des prises de conscience des problèmes de santé publique liés à la prise de drogues illicites, de l’impossibilité d’éradiquer les toxicomanies, ainsi que par une pression des pays environnants, la France ne pouvant plus faire cavalier seul[1].

En matière de santé publique, le virage a été amorcé par la suspension du décret de 1972 rendant obligatoire la production d’une pièce d’identité pour l’achat d’une seringue en pharmacie. Les programmes d’échanges de seringues, de vente de stéribox, se développent aux débuts de la décennie 1990[2]. Le milieu de la décennie est marqué d’une pierre blanche par le rapport Henrion[3], paru en février 1995 et qui recommande un développement rapide d’une politique de réduction des risques. Ce rapport est appuyé par des autorités morales : le Comité Consultatif National d’Ethique (1994), la Commission sociale de l’Episcopat (1997), la Ligue des Droits de l’Homme (1996). Ces différents documents sont largement commentés par les médias, introduisant ainsi un débat public sur la réduction des risques. La méthadone et la buprénorphine haut dosage (Subutex®) reçoivent leur autorisation de mise sur le marché en 1995. Distribués par les médecins généralistes et avec peu de contraintes administratives, les traitements de substitution au Subutex® connaissent un développement rapide, même brutal (Lert et al. 1998), alors que la distribution de méthadone, qui ne peut être initiée que dans un centre spécialisé, reste relativement plus marginale (Morel, 2001). D’après Lert (2000), on estime le nombre de patients sous méthadone à environ 3 500 environ au mois de juillet 1999, alors que 64 000 seraient sous Subutex®.

Enfin, les professionnels et intervenants du secteur spécialisés font connaître haut et fort, dans le cadre des Rencontres nationales sur l’abus de drogues et la toxicomanie (1997), leur adhésion à une politique de réduction des risques et même à une dépénalisation de l’usage de drogues illicites . Beaucoup demandent aussi la révision, si ce n’est la suppression, de la loi de 1970. Le Secrétaire d’Etat à la Santé Bernard Kouchner répond prudemment : “ Je ne crois pas qu’un débat, imposé trop brutalement, puisse favoriser la nécessaire évolution de ces textes. Mais il faut convaincre, en procédant avec prudence, l’ensemble des acteurs. Et nous pouvons tout de même relever un état d’esprit nouveau et nous réjouir que le débat soit devenu moins caricatural. ” (p. 141). En effet, l’état d’esprit de plusieurs catégories d’acteurs s’est modifié. Les intervenants spécialisés ne sont plus hostiles à la substitution, comme ils l’avaient longtemps été (Bergeron 1999). Les magistrats hésitent de plus en plus à mettre des usagers simples en prison. Si le ministère de l’Intérieur refuse toute révision de la loi, certains policiers hésitent à dresser procès-verbal et à transmettre au Parquet. Celui-ci se sert de plus en plus largement de la voie de dérivation de l’injonction thérapeutique. Aussi, bien que les interpellations pour usage simple de stupéfiants soient à la hausse, le nombre des condamnations pour usage seul reste stable, surtout, le nombre de personnes incarcérées pour infraction principale d’usage a sensiblement baissé (de 1213 en 1993 à 471 en 1999)[4].

 

De la périphérie au centre

Cette description fait l’impasse sur les raisons plus profondes qui ont amené à certains réaménagements de la politique publique française en matière de toxicomanie. Probablement peut-on la décrire par un mouvement qui va de la périphérie vers le centre. La tradition jacobine française, les pratiques d’évaluation initiées par l’administration (qui s’intéresse aux effets plutôt qu’aux processus) et la focalisation sur des questions d’ordre public empêche de voir des tels mouvements[5]. Il ne s’agit pas ici d’opposer local à central, mais plutôt de constater comment des problèmes bien concrets qui peuvent se traduire au niveau de la vie quotidienne, comme la présence de seringues dans des lieux publics, le désagrément de voir des mendiants ou des petits dealers, la crainte d’une propagation du Sida auprès de populations qui n’en court pas le risque a priori, la difficulté de prendre en charge dans les dispositifs locaux des populations très démunies, peuvent mobiliser les acteurs locaux et conduire à une gamme de solutions très différentes. Certaines seront des solutions d’exclusion comme l’interdiction de la mendicité ou l’exportation de jeunes errants[6]. D’autres encore essaieront de mobiliser les ressources que peuvent leur apporter les politiques de la ville (Joubert, 1998 ; Kokoreff, 1997). D’autres enfin tenteront de légitimer leur action en faisant exister le problème comme une question de santé publique.

L’argument de santé publique est certainement l’un des plus fort que l’on puisse utiliser dans les opérations de construction d’une politique de réduction des risques. Comme le souligne Fassin (1998), en matière d’action publique, la santé a une légitimité particulière et, dans le domaine des toxicomanies : “ C’est précisément dans l’observation fine des scènes locales que l’on peut constater combien l’action de certains professionnels, de certaines associations, de certains élus représente un véritable travail d’invention de la santé publique ” (p. 16).

Certes, il s’agit souvent au départ de bricolages souvent difficiles et plus ou moins réussis. Mais c’est à partir de ces bricolages que peuvent se créer des doctrines et s’opérer des transferts de compétences. Ce mouvement est aussi aidé par le fait que les personnels politiques en France sont souvent liés à la vie municipale et aux collectivités locales.  Les maires, députés ou sénateurs, en particulier ceux liés à la gauche (mais pas seulement), vont transporter dans le débat les expériences acquises dans leurs municipalités.

Ces transferts vers l’action publique au niveau national ne sont pas immédiats et demandent un long travail de construction d’une doctrine et de représentations partagées, loin d’être achevé en France. Dans son texte, Ogien met en évidence les difficultés que rencontre la transformation d’une politique d’ordre public dominante jusqu’aux années 1990 en politique de santé publique. C’est que, dans le système français, deux contraintes orientent l’action publique : ne pas imposer de mesures qui seraient perçues comme attentatoires aux libertés individuelles ; ne pas porter atteinte au monopole des médecins en matière de savoir et de décision médicale. Pour dépasser les blocages entraînés par ces contraintes, l’administration de la santé favorisent l’action des associations d’usagers[7] afin de permettre de mieux utiliser les ressources et prévenir les risques liés à l’injection. Mais, dans le contexte politique actuel, l’administration de la santé peut difficilement se permettre d’accéder aux demandes émanant maintenant des associations de dépénalisation de l’usage et de distribution contrôlée d’héroïne, tout aussi propre que la distribution de Subutex®  ou la distribution de seringues à améliorer la santé des consommateurs de drogues injectables. Ceci explique la position prudente de Bernard Kouchner en 1997 (supra) ou celle de Nicole Maestracci, Présidente de la Mildt, dans les années qui ont suivi.

 

La production de savoirs

La fin des années 1990 ont aussi permis d’en savoir plus sur les consommateurs de produits illicites.  Jusque-là, les savoirs ne provenaient que de rares enquêtes épidémiologiques sur des classes d’âge restreintes et/ou des populations ciblées, comme les lycéens, ou encore des travaux difficilement généralisables portants sur certaines catégories de consommateurs, le plus souvent recrutés par la méthode dite de la “ boule-de-neige ”. Cette insuffisance des savoirs a été dénoncée tout d’abord par le programme de l’Association Descartes (Penser la drogue, penser les drogues, 1991), puis par le rapport Padieu (1994). Il convient de rappeler que, jusqu’à la fin des années quatre vingt, les enquêtes empiriques consacrées aux pratiques de consommation et de revente sont peu nombreuses (Ehrenberg, 1992)[8]. La décennie suivante a, en partie, conduit à compenser ce “ déficit des savoirs ” (Faugeron, 1999 ; Faugeron, Kokoreff, 1999). Tout un ensemble d’enquêtes, le plus souvent qualitatives et de type ethnographique, ont porté sur les usages et usagers de cannabis (Aquatias et al, 1997 ; Bouard, 1994 ; Ingold et Toussirt, 1998), d’héroïne (Bouhnik, 1994 ; Bouhnik et Touzé, 1996 ; Toufik, 1997, etc.), et dans une moindre mesure, sur les consommations de drogues de synthèse (Kokoreff, Mignon, 1994 ; Ingold, 1997 ; Inserm, 1998 ; Colombié, Lalam, Schiray, 2000 ; Médecins du Monde, 2000). Par contre, on constate l’absence de travaux sur le crack et la cocaïne, hormis deux enquêtes ethnographiques menées à Paris (Ingold, 1992 et 1994). On dispose, en outre, de travaux centrés non pas sur un produit mais sur un type de territoire (Joubert et ali. 1995 et 1996 ; Duprez, Kokoreff, 2000) ou sur des groupes spécifiques (Hédibel, 1997 ; Tarrius, 1997 ; Pryen, 1999) qui permettent une approche plus transversale des consommations et des conditions de vie. Reste que - et on y reviendra à propos des pratiques -, ces travaux sont loin de couvrir l’ensemble du champ social. En outre, les données statistiques fiables, distinctes de celles produites par les institutions, et les enquêtes en population générale, ont fait défaut.

C’est précisément le déficit de ce type de données qui est à l’origine de la création de l’Observatoire français des drogues et des toxicomanies (OFDT). Depuis, des enquêtes en population générale ont été menées, avec des méthodes plus robustes, soit par l’OFDT, soit par des partenaires extérieurs. Beck (2000) les énumère, tout en en montrant les difficultés méthodologiques[9]. Il n’y a pas d’enquête parfaite, quels que soient les modes de recueil des données ou les méthodes d’échantillonnage. Un des écueils les plus compliqués à surmonter est le faible nombre de consommateurs de certains produits, qui les rend difficile à estimer dans le cadre d’enquêtes en population générale. C’est pourquoi le dispositif d’enquêtes mis en place en France s’applique à la fois à des à des populations larges (12-75 ans), comme le “Baromètre santé“, ou que l’on suppose plus sensibles en termes de consommation, comme les élèves du public et du privé, ou encore les jeunes gens (17-19 ans) appelés aux journées de préparation à la défense. Ce dispositif est complété par un observatoire des tendances récentes (TREND), qui ne peut produire de données chiffrées précises mais permet de renseigner sur l’orientation des usages et leur émergence. Le dispositif TREND[10] distingue deux espaces de consommation : l’espace urbain “ plutôt caractérisé par des modes de consommation “à problème“, et l’espace festif ”. L’héroïne est en régression dans l’espace urbain, bien qu’elle y soit encore dominante. Les stimulants (ecstasy, cocaïne et speed) dominent dans l’espace festif. L’ascension des stimulants est commune aux deux espaces, ainsi que l’association de plusieurs produits, souvent pour contrebalancer les effets désagréables des suites de la prise d’un produit. D’ailleurs, toutes ces enquêtes mettent en évidence des comportements de poly-consommations, en particulier un ou parfois deux produits illicites (mais pas forcément en même temps) avec des médicaments détournés de leur usage et de l’alcool et du tabac. L’augmentation de la prise de tabac et d’alcool chez les jeunes préoccupe les pouvoirs publics, tout autant sinon plus que la consommation de produits illicites.

Des enquêtes permettent aussi de mieux appréhender les évolutions de l’opinion publique. L’enquête réalisée en 1999 par l’OFDT[11] montre qu’une large majorité (80,8 %) est favorable au recours à des produits de substitution et un peu moins (63,0 %) à la vente de seringues sans ordonnance. Même la distribution contrôlée d’héroïne est relativement bien accueillie (52,9 %)( Cf. Beck, Peretti-Watel 1999). Les auteurs remarquent que la comparaison avec des enquêtes précédentes montrent une tendance à la hausse de l’acceptabilité des produits de substitution et concluent : “ Dans l’ensemble, les actions liées à la politique de réduction des risques semblent de mieux en mieux acceptées par les Français depuis le début des années 1990. ” (p. 133). En ce qui concerne les interdictions de consommer des produits illicites, les opinions sont partagées : 52 % des personnes interrogées pensent que l’interdiction est inefficace pour le cannabis ; ils ne sont plus que 48 % pour l’héroïne. Dans leur ensemble, les personnes interrogées ne sont pas favorables à la légalisation du cannabis. Toutefois, la réglementation de l’accès au cannabis recueille une opinion favorable dans environ 30 % des cas. L’obligation de soins est plébiscitée.

Dans une certaine mesure, ces résultats rejoignent l’affichage de plus en plus fréquent, dans les médias, de la question des drogues comme un problème de santé publique. Cet affichage permet de pallier certains des effets pervers de la loi de 1970 avec ses deux volets répression de l’usage-prise en charge médicale[12]. Ces deux volets sont dans une tension constante que les professionnels dénoncent, la pression policière venant contrecarrer les efforts pour implanter des dispositifs de prévention des risques. Bien que le nombre absolu en ait augmenté, l’injonction thérapeutique n’a pas donné les effets attendus ; l’évaluation de Setbon (2000) en montre l’application très inégale selon les juridictions et la quasi-impossibilité d’en évaluer les résultats. Certains juristes voient dans l’évolution de la loi de 1970 un “ bricolage normatif ” et parlent de l ’” inefficacité du cadre légal actuel, voire (de ses) effets contre productifs ” (Charvet 2000, p. 80 et 81). Quant aux obligations de soins, au stade de l’instruction ou de la libération conditionnelle, Simmat-Durand (1998) en montre la très faible visibilité statistique : le nombre des cures ordonnées par les juges des enfants, les juges d’instruction et les juridictions de jugement est statistiquement négligeable. Selon Simmat-Durand, cette quasi-invisibilité est révélatrice du fait que les mécanismes prévus par la loi de 1970 n’ont pas fonctionné. En revanche, le volet policier de l’interpellation pour usage s’est beaucoup développé : de 24 588 en 1993 à 73 661 en 2000 pour le cannabis. Les interpellations pour usage d’héroïne diminuent depuis 1995 (de 13 299 à 4 831 en 2000), alors que celles pour usage de cocaïne et de crack, bien que très minoritaires ont presque doublé (997 en 1995, 1651 en 2000)[13]. La police est essentiellement une police du cannabis. Entre autres effets non-voulus, il y a une dissymétrie entre le volet policier, le volet judiciaire et le volet sanitaire qui facilite le marché de produits frelatés et les conséquences néfastes pour les utilisateurs.

 

Un discours moins manichéen

Le plan triennal de lutte contre la drogue et la prévention des dépendances (MILDT 1999) s’inscrit donc dans un mouvement de fond et va utiliser l’argument de santé publique. Il a le mérite de reconnaître qu’il ne peut y avoir une société sans drogue, de clarifier certaines notions et d’affirmer que la prévention et la prise en charge des dépendances ne concernent pas que les seules drogues illicites. Il affiche aussi clairement la difficulté de concilier répression et soins ainsi que l’échec de la mobilisation des dispositifs de soins par l’autorité judiciaire. Il souligne que le dispositif existant est trop tourné vers les usagers d’héroïne et ne prend pas en charge les problèmes liés à la consommation problématique des autres produits, qu’ils soient licites ou illicites.

La première clarification est de faire éclater la notion de toxicomanie en reconnaissant l’existence de consommations sans risques et en mettant l’accent sur les usages à problème et les dépendances. La remise en cause de la notion est-elle même significative du déplacement observé, comme l’a bien montré Bergeron : “ Pendant presque toutes les années soixante-dix, on est persuadé, tant au ministère chargé de la Santé que dans certains centres, que la toxicomanie est un problème “ solvable ”, un mal qui n’emporte qu’une partie limitée de la jeunesse que l’on va réussir à sauver. ” (Bergeron, 1999, 198) Or la massification des consommations, puis l’irruption du Sida ont contribué à remettre en cause cette croyance. Aujourd’hui, si on parle toujours de “toxicomanes“ (tantôt au sens clinique du terme, tantôt comme une catégorie générique), voire de “polytoxicomanes“, force est de constater que la notion d’“usager de drogue“ s’est banalisée dans le discours social (des politiques, des acteurs institutionnels, des professionnels, des journalistes, etc.). La différenciation entre usage, abus, et dépendance introduit une autre nuance : elle revient non seulement à marquer un déplacement du produit aux conduites, mais à dire que “les usagers de drogues ne sont pas tous des toxicomanes“ (Parquet et al. 1999). Certes, ces distinctions ne font que reprendre celles de l’OMS : usage, usage nocif (ou abus) et dépendance ; elles ont néanmoins le mérite de focaliser la politique gouvernementale sur la prévention des usages à problèmes et des risques qui leurs sont liés.

Mais, du même coup, la notion de prévention perd le sens étroit qui lui avait été donné dans les deux décennies 70 et 80 de prévention de l’usage de drogue, et englobe dorénavant la prévention des dommages sanitaires et sociaux, aussi bien pour les usagers que pour les populations avoisinantes. Cet élargissement de la notion de prévention est affiché dans le slogan “ savoir plus, risquer moins ” en tête des petits fascicules édités par la MILDT.

L’élargissement de la politique de lutte contre la drogue à des produits licites, principalement le tabac et l’alcool, et à des médicaments détournés de leur usage permet, de son côté, de dédramatiser la dépendance aux drogues illicites dans le cadre plus général des études sur les conduites addictives et veut dynamiser un secteur d’intervention en déshérence, en particulier en ce qui concerne l’alcool. Aussi, le plan triennal prévoit-il de renforcer les consultations d’alcoologie et de les rapprocher du dispositif de soins spécialisé, ainsi que de créer un diplôme d’addictologie qui a connu sa première promotion en juin 2001.

 

L’inertie des logiques institutionnelles.

Il est certainement trop tôt pour évaluer les effets de ce changement de discours, ainsi que les mesures qui l’ont accompagné, sur les dispositifs et sur les pratiques.

La circulaire relative aux réponses judiciaires aux toxicomanies (JUS 9900148 C, 22 juillet 1999) recommande aux magistrats de mieux utiliser les dispositifs existants, en particulier les enquêtes sociales rapides, les expertises, le rappel à la loi sous la forme d’un classement avec avertissement, le classement avec orientation vers une structure sanitaire, sociale ou professionnelle, le contrôle judiciaire socio-éducatif, l’ajournement de peine avec mise à l’épreuve, le sursis avec mise à l’épreuve, le travail d’intérêt général, la libération conditionnelle, etc. Elle distingue clairement, ce que ne faisaient pas les précédentes, les comportements d’usage occasionnel, d’abus et de dépendance. Elle demande de tenir compte des efforts des usagers pour s’engager dans une démarche d’insertion, d’assurer la continuité des soins et de n’utiliser l’incarcération des usagers qu’en dernier recours. Elle rappelle que l’injonction thérapeutique doit être utilisée à bon escient, seulement pour des personnes faisant un usage “ lourd ” de produits illicites. Elle réaffirme la nécessité d’une inscription locale de la prise en charge judiciaire des usagers, en liaison avec les structures compétentes et, en particulier, les services de police et des douanes.

La mesure la plus originale est “ l’incitation aux soins ” en dehors du cadre de l’injonction thérapeutique. Elle évoque la “ probation prétorienne[14] ” utilisée par les magistrats belges et analysée dans la contribution de Christine Guillain et Claire Scohier. Sauf qu’elle ne peut aboutir à un classement sans suite mais doit contribuer à éclairer la décision du tribunal correctionnel.

On voit bien l’esprit qui anime cette circulaire : éviter aux usagers simples des mesures lourdes et inadaptées à l’importance de leur infraction et à leur situation sociale. En revanche, on ne voit pas pourquoi on observerait un décollage massif de mesures jusqu’ici fort peu utilisées, comme la montré Simmat-Durant (1998). De plus, l’usager risque toujours d’être inculpé de détention ou cession de stupéfiants pour peu qu’il détienne une petite quantité du produit. Quoi qu’il en soit, on ne peut passer sous silence les logiques de fonctionnement du système pénal, si bien décrites par Aubusson de Cavarlay (1997, 1999). À partir de l’analyse des dossiers d’affaires de stupéfiants traités par le Parquet de Bruxelles pendant 5 ans, Guillain et Scohier en font la démonstration dans ce volume : “ les magistrats n’ont pas fait un usage massif des nouvelles mesures mises à leur disposition. ”. Elles ajoutent que la réaction pénale est essentiellement orientée par des critères socio-individuels dont l’existence de “ précédents ”, c’est-à-dire par l’échec des mesures antérieures. Il faut ajouter à ce constat le fait que les modes de fonctionnement des dispositifs socio-sanitaires et pénaux ne sont pas toujours compatibles. En incitant les magistrats à recourir à l’expertise du travail social et de l’intervention sanitaire, on introduit une zone de flou entre les compétences des uns et des autres que le terme vague de “ rappel à la loi ” ne suffit pas à dissiper. La justice des mineurs a longtemps été – est encore – confrontée à ce problème.

Le problème se complique de la récurrence du discours sécuritaire.  Celui-ci s’adresse avant tout aux forces de police – les forces de l’ordre – dont la légitimité s’appuie sur une obligation de résultat en termes d’ordre et de paix publique. Or c’est à la police que revient la charge d’interpeller et de construire la première étape du dossier sous forme de procès-verbal. C’est elle qui fournit la matière première qui arrive au Parquet, que ce soit pour usage, trafic ou délinquance associée. On peut s’étonner de la croissance des interpellations d’usagers, principalement de cannabis. C’est que les forces de police en ont besoin pour montrer qu’elles sont présentes sur le terrain, plus accessoirement pour débrouiller des affaires de petits ou plus gros trafics. Tenter de mettre après l’interpellation des coupe-circuits pour éviter un traitement pénal trop lourd pour l’usager “ banal ” revient à instrumentaliser les magistrats et autres intervenants pour tenter de régler un problème né ailleurs. Sans compter que l’afflux des affaires vers les Parquets et les tribunaux contribue à l’engorgement généralisé de la justice, à l’allongement des procédures  et ne facilite pas des interventions “ personnalisées ”.

Une autre logique d’action forte que l’on voit constamment resurgir est celle de la professionnalisation des trafics de produits illicites. Une enquête récente s’appuyant sur une analyse critique de dossiers judiciaires au sein de plusieurs juridictions (Hauts-de-Seine, Seine-Saint-Denis, Nord) et des entretiens biographiques auprès de personnes impliquées dans des affaires de trafic a mis en valeur différentes dimensions de cette professionnalisation : organisation de filières, division du travail accrue, mobilisation de compétences et de savoir-faire variés, adoption des techniques classiques du banditisme (pressions, violences professionnelles, etc.) et de la clandestinité (utiliser pour certains opérations des individus, à leur insu, ou non, au-dessus de tout soupçon), opérations de blanchiment (Duprez, Kokoreff, Weinberger, 2001). Ce processus de professionnalisation dont atteste la faiblesse relative des interpellations pour “ trafic ” se traduit de façon différente selon les types de marchés considérés. Dans le cas des trafics locaux, la revente de cannabis, et surtout d’héroïne et de cocaïne est devenue un travail à part, en particulier dans les quartiers pauvres, qui mobilise des ressources (relationnelles) et des compétences (professionnelles). L’esprit d’entreprise et le souci d’une réussite sociale l’emportent - tout du moins pour les affaires traitées et les personnes rencontrées - sur des logiques d’autofinancement de la consommation de psychotropes. Dans le cas des réseaux d’importation de cannabis, on voit apparaître des formes d’organisation structurées permettant de mieux comprendre la circulation des marchandises (logistique, distribution par les semi-grossistes, rapatriement de l’argent) et les fonctions périphériques (maquillage de voitures, savoir circuler, hébergement, réseau de blanchiment) qui rendent possible la production de richesses. Colombié et Lalam observent aussi cette professionnalisation à propos des produits dits “ de synthèse ”, notamment l’ecstasy. Ils montrent comment des organisations criminelles ont récupéré puis organisé le trafic de ces nouveaux produits. On ne saurait en être surpris. La demande de produits illicites ne peut conduire qu’à une organisation des marchés où les plus forts font leur loi, et les organisations mafieuses sont professionnalisées en la matière.

 

2. Consommations différenciées, consommateurs intégrés

 

Après avoir retracé dans ses grandes lignes le tableau de ces transformations, il nous faut revenir sur la différenciation des consommations dont la prise en compte a été mise en évidence par le nouvel affichage des politiques publiques. Des consommations socialement différenciées, des consommateurs intégrés, des consommations autogérées : voici ce dont nous commençons à prendre la mesure aujourd’hui, un peu partout en Europe. Un des apports des contributions réunies ici est de décrire et de comprendre ces processus.

 

Du modèle marginalité/héroïne/exclusion au modèle du consommateur intégré

Prendre en compte la diversité des usages et des rapports aux produits conduit à marquer une rupture avec ce que Decorte appelle le “ scénario du pire ”, c’est-à-dire avec le modèle marginalité/héroïne/exclusion. Modèle qui a façonné aussi bien les politiques publiques et les logiques professionnelles que les problématiques de recherche en sciences sociales. Car si nous connaissons relativement bien aujourd’hui la place qu’occupent les drogues (usages et trafics) dans les milieux populaires, et notamment parmi les fractions les plus marginalisés de ces populations (exclus parmi les exclus, toxicomanes malades du Sida, caractérisés par une inscription fragile dans les réseaux de sociabilité et les structures de soins), c’est loin d’être le cas en ce qui concerne les milieux bien intégrés socialement et économiquement - ce que l’on appelle en France les classes moyennes et supérieures, et dans les pays anglo-saxons les populations cachées (hidden populations[15]). Ehrenberg (1991, 1992) avait pourtant fourni, il y a près d’une dizaine d’années un certain nombre de pistes mettant en relation les consommations de drogues et les logiques sociales incitant l’individu au “dépassement permanent“[16].

À la même période, la recherche collective menée sous la direction de Robert Castel auprès d’anciens toxicomanes appartenant à des différents milieux sociaux avait proposé quelques pistes pour l’analyse des “ déterminations sociales de la consommation des drogues et des supports sociétaux qui peuvent étayer la sortie ” (Castel, 1998, 230), puisque, malgré les idées reçues et les croyances partagées, “ sortie il y a bien  ”. Deux types de toxicomanies étaient distingués : l’une, une “toxicomanie des hautes classes“, est le fait de ceux qui, socialement dotés en capitaux“ (social, culturel, économique) ont “quelque chose à perdre ; l’autre, une “ toxicomanie des basses classes ”, caractérise ceux qui, au fond, “ n’ont rien à perdre, ou très peu ”, l’échec social s’inscrivant de façon générale dans des conditions ou un espace de vie. Ainsi, l’analyse de la différenciation sociale des significations attribuées aux pratiques et des trajectoires peut être reliée à celles des différents types de sortie de la toxicomanie, puisque ces sorties prennent des formes variables, y compris au sein des milieux populaires[17].

Reste qu’en France tout du moins, ces pistes ont été finalement peu explorées. Comment l’expliquer ? Cette faiblesse peut s’expliquer en termes de “ demande sociale ”. Par ce terme, nous entendons à la fois les représentations communes demi-savantes qui associent typiquement milieux populaires et marginalité, espaces périphériques et criminalité, et les promoteurs de la recherche dont l’action se trouve légitimée par la “ crainte des faubourgs ”. De fait, la demande sociale est plus forte en ce qui concerne les milieux populaires que les classes moyennes et supérieures, les “ quartiers chauds ” que les “ quartiers chics ”. Mais ce type d’argument peut-être est fallacieux dès lors qu’il conduit à délégitimer toute forme de savoir et d’investigations sur ce qui constituerait avant tout des “ problèmes sociaux ” plutôt que des objets sociologiques (selon le vieil adage de Durkheim : “ le social n’est pas le sociologique ”). Cette faiblesse peut aussi se comprendre en termes de stigmatisation et de visibilité : d’un côté, l’effet du stigmate rend visible certains milieux (les ouvriers), groupes (les secondes générations) et territoires (la rue) ; de l’autre, les groupes sociaux qui ont des ressources peuvent gérer leurs consommations en privé (dans le confort bourgeois des appartements ou le silence feutré des cabinets de psychanalystes). Mais les problèmes méthodologiques qui se posent inévitablement lors d’une enquête sur les consommateurs intégrés ne sont pas insurmontables, comme le montrent ici les enquêtes de Decorte, Caiata et Leroux. D’autres facteurs peuvent être invoqués, ceux liés à des traditions de recherche. Depuis la fin des début des années soixante, tout un ensemble de recherches ont été consacrées aux marginalités populaires. La montée en puissance des questions de drogue dans leur dimension sociale et économique, et non plus idéologique et contre culturelle, ont prolongé d’une certaine manière cette tradition.

Or nous savons que les drogues ne concernent pas seulement les marges de la société. Outre la consommation de cannabis qui constitue un phénomène de masse sur lequel on reviendra, on sait aussi qu’il existe une part d’héroïnomanes qui conservent des liens sociaux et font usage de l’héroïne pour faire face aux exigences sociales (n’est-ce pas Caita ?référer). En ce qui concerne la cocaïne, les travaux de Cohen (1996) en Hollande et Diaz (1996) en Espagne ont montré la diversité des profils des usagers de cocaïne. Il ne s’agit pas seulement d’une drogue de luxe, répandue dans les milieux traditionnels du show-business, de la mode, de la publicité et dans les milieux professionnels comme la bourse, la finance. Des enquêtes menées en Amérique du Nord ont montré comment elle s’est largement diffusée parmi les classes, puis prolétarisée (Fagan, 1994). Ce schéma de diffusion verticale est valable aussi en France si l’on considère que la cocaïne s’est aussi répandue parmi les milieux populaires.

Peu visibles socialement, ces pratiques sont aussi peu étudiées en France. Par exemple, très révélateurs sont les travaux portant sur les étudiants (Moser, Ratiu, 1998 ; Galland et ali, 1995 ; Felonneau, 1994) qui n’intègrent pas le thème de la déviance ou de la délinquance (Ballion, 1999). Mais cela est vrai aussi dans des pays proches, comme la Belgique ou l’Allemagne (Groenemeyer, 1996).

 

Effets d’âge et différences de sexe       

La mise en place d’un dispositif pérenne d’observation des usages évoquée précédemment permet de mieux cerner les consommations de drogues licites et illicites[18]. Ces enquêtes mettent à jour, l’influence de l’âge, de la génération et du sexe sur les consommations. Ainsi, l’enquête de Choquet et Ledoux (1999) indique que l’expérimentation du cannabis augmente nettement avec l’âge, et s’avère, à tous les âges, plus fréquente pour les garçons. À 17 ans, 40,9 % des filles et 50,1 % des garçons interrogés ont expérimenté le cannabis, cette proportion atteignant 60,3 % de ces derniers à l’âge de 19 ans, pour un effectif total de 12113 personnes. Les garçons sont deux fois plus nombreux que les filles à faire un usage répété (au moins dix fois au cours de l’année) de cannabis (23, 8% contre 12,6%), la proportion de ce type d’usage s’élevant à 32,7 % pour les garçons de 19 ans (OFDT, 2000). Entre 14 et 18 ans, l’usage répété de cannabis passe de 2 à 29 %, pour les garçons ; 15 % des garçons de 18 ans interrogés ont consommé plus de 10 fois du cannabis au cours des 30 derniers jours. Les effets de cohorte sont aussi significatifs. Ainsi, une enquête en milieu étudiant (n=500) réalisée en 1978 puis en 1998 montre que la consommation au cours de la vie a plus que doublé sur cette période, passant de 25 % à 53 %. Parmi les différents profils, l’expérimentation reste stable (13 %), l’usage occasionnel passe de 11 à 29 %, et l’usage régulier de 2 à 11 %.

Si l’usage de cannabis apparaît davantage comme une consommation masculine, l’usage de médicaments psychotropes semble plus une consommation féminine (29 % des filles en ont déjà pris contre et 10,6 % des garçons). Par contre, l’expérimentation du tabac et de l’alcool atteint des niveaux comparables chez les filles et les garçons, et augmentent avec l’âge[19]. Pour l’alcool, l’expérience de l’ivresse reste en revanche très différenciée selon l’âge et le sexe : si à 14 ans, 26 % des garçons et 20 % des filles ont déjà été ivres en buvant de l’alcool, à 18 ans cela concerne 71 % des garçons et 55 % des filles.

Reste que ces données épidémiologiques présentent des limites évidentes. On dispose ainsi de peu d’éléments sur la distribution sociale des consommations. L’enquête de Baillon (1999) sur les conduites des lycéens, outre qu’elle vise à cerner l’effet d’établissement dans le domaine des conduites déviantes, offre des pistes intéressantes à cet égard. Portant sur une population de plus de dix mille élèves, l’auteur distingue au sein de l’échantillon trois sous-populations : les élèves des lycées classés en zone d’éducation prioritaire (Z.E.P.), les élèves fréquentant des établissements concernés par les divers dispositifs de la politique de la ville (DSQ, DSU, contrats de ville), et un dernier groupe, provenant de lycées qui ne sont ni en Z.E.P. ni en DSQ, C’est dans les établissements en Z.E.P. que l’on retrouve plus fortement une population issue de milieux populaires (plus de fils d’ouvriers et d’employés, moins d’enfants de cadres et professions intermédiaires).

De cette enquête, il ressort que c’est un peu plus de 33 % des lycéens interrogés qui ont consommé un produit illicite durant l’année (dont près de 30 % des dérivés du cannabis). Mais, contre toute attente, la consommation des dérivés du cannabis est moins importante parmi les élèves de Z.E.P. (23 %) que parmi ceux situés en DSQ (33 %) et les élèves autres (35%), en particulier pour les usages fréquents (8,7 % contre 13,2 et 14,8 %)[20]. Cette enquête confirme aussi les différences entre garçons et filles, 41 % des premiers ayant consommé durant l’année contre 27 % des filles. Néanmoins, si les filles des établissements “autres“ sont plus concernées par l’usage de drogues que celles qui sont dans un établissement en Z.E.P., dans les lycées professionnels en Z.E.P., le taux de filles consommatrices de drogues est proche des résultats rencontrés dans les établissements “autres“. Il apparaît, de plus, que l’effet filière joue peu pour les établissements autres, ce qui n’est pas le cas en Z.E.P. où les élèves en lycée professionnel sont bien plus concernés par l’usage de haschich que leurs condisciples dans les lycées d’enseignement général.

Enfin, on retiendra de cette enquête qu’il n’y a pas d’effet contextuel pour la proposition de drogue. “En revanche, note Baillon, on peut considérer que les établissements en Z.E.P. constituent un milieu social plus propice à la déviance, puisque, plus souvent que pour les deux autres catégories d’établissements, c’est dans son cadre qu’a eu lieu le dernier usage de cannabis : 19 % des élèves consommateurs le signalent, contre 6 % des élèves de DSQ et 9 % de ceux de Autres “ (Baillon, 1999, p. 45).

Maintenant, comment procéder à une interprétation sociologique des données dont on dispose aujourd’hui ? Comment interpréter la légitimité sociale dont semble notamment bénéficier aujourd’hui le cannabis ? Sa consommation fait-elle partie intégrante d’un mode de vie (juvénile) ? Les drogues marchent-elles si “ bien ” “  parce qu’elles sont un artifice pour fabriquer de l’individu ” (Ehrenberg, 1992, p. 55) ? Par ailleurs, comment interpréter le dimorphisme sexuel mis à jour par toutes les enquêtes ? Certes, on peut dire et rappeler l’inscription de ces pratiques dans une “ culture-jeune ”, ou encore que les différences entre filles et garçons renvoient à des “ processus de socialisation et à des modèles normatifs sexuellement différenciés ” (OFDT, 1999). Encore faudrait-il disposer de travaux qui en analyse les mécanismes concrets[21].

 

Les mécanismes d’autorégulation

Une chose est sûre : on ne peut plus se contenter d’associer la question des drogues à celle de la marginalité, de l’exclusion, de la désaffiliation. La proportion de consommateurs “ invisibles ” amène à développer d’autres hypothèses théoriques. Ou pour le dire autrement, les mécanismes d’hétéro-contrôle des pratiques de consommation ne doivent pas dissimuler l’existence d’autres modes de contrôle : contrôle sociétal incarné par les familles, les voisins, les groupes de pairs, autocontrôle des usagers (Castel, Coppel, 1991).

Tout l’intérêt de la recherche de Decorte menée auprès d’usagers de cocaïne et de crack à Anvers réside dans le choix des critères employés : n’avoir jamais consulté ou participé à un traitement. Il montre qu’il est possible de recruter un groupe de consommateurs “ invisibles ” faisant mentir les stéréotypes du manque, de la maladie et de la criminalité. Pour autant, les formes de contrôle externe et formel ne sont pas sans effets sur les pratiques de ce groupe : elles viennent à discréditer les efforts individuels de self-contrôle ou les tentatives de médiation des proches. Car telle est la thèse soutenue : “ C’est l’environnement social, à travers le développement de prescriptions et de rituels (c’est-à-dire de mécanismes de contrôle informel) qui met la consommation de drogues illégales sous contrôle ”. Le rôle des amis, connaissances, partenaires, parents et autres, les conseils et discussions, etc. sont autant d’éléments qui confèrent à la dimension sociale un caractère positif. Ces prescriptions et règles de contrôle sont l’objet d’un processus d’apprentissage producteur de socialisation.

La consommation de drogue illégale reste un tabou dans la société en général, dans la famille ou par rapport aux collègues de travail. Pour éviter d’être socialement stigmatisés, les individus rencontrés ne révèlent pas leurs consommations de drogues illégales. Dès lors que les “avertissements officiels sont perçus comme  exagérés, erronés“, le fossé se creuse entre non-consommateurs et consommateurs, normes formelles et règles informelles. De là cette contradiction qui n’est qu’apparente sur les limites de la transmission d’une génération à une autre : “ ce qu’apprend une génération de consommateurs, elle a du mal à le transmettre à la suivante ”. Or “ quand la transmission du savoir est ainsi entravée, les tragédies ont tendance à se répéter. ”

De son côté, Caiata s’interroge sur les stratégies mises en œuvre par les consommateurs “intégrés“ d’héroïne et de cocaïne et le mode de vie qui en résulte à partir de plusieurs enquêtes qualitatives menées en Suisse. Le consommateur intégré est celui qui, à l’inverse du toxicomane avéré, se caractérise par une cohabitation de sa consommation avec d’autres lignes biographiques (travail, famille, loisirs...), pour reprendre le terme d’Ogien (1996). Comment s’accommoder d’une conduite qui est en “ contradiction normative avec la culture dominante ” ? La sociologue distingue d’abord quatre grands groupes de stratégies pour faire face aux risques pris par l’individu : limiter les conséquences physiques de l’usage de drogue, gérer les dépenses importantes qu’il implique, naviguer entre l’univers de la déviance et celui de la conformité en évitant la stigmatisation, s’adapter à la précarité et aux situations de stress. Ces stratégies personnelles sont rendues possible par un travail d’apprentissage qui produit des compétences nécessaire à la gestion de la consommation. Si, remarque Caiata, l’usager tend à devenir une sorte de “professionnel“ de la consommation, il est aussi “toujours exposé au risque de faillite de son entreprise“. L’article développe ensuite deux cas de figure de cohabitation des lignes biographiques dans un univers considérant comme répréhensible l’usage de cocaïne et d’héroïne. L’usage est une manière d’assumer les contraintes sociales et les rôles qui la vie en société implique. C’est la drogue qui oriente le mode de vie. Mais le rapport au produit peut être aussi plus paisible grâce à tout “un travail de production symbolique autour de la consommation“ qui en normalise la signification et neutralise le  conflit de normes. On voit donc apparaître deux profils constitutifs de la figure du consommateur intégré. Entre aliénation et appropriation, cette figure offre les deux visages de l’individu moderne sommé de répondre à l’injonction d’être soi-même. C’est pourquoi elle n’est pleinement compréhensible que dans le contexte macro social marqué par une individualisation de l’action.

Dans cette problématique, des travaux récents se sont intéressés aux consommations de substances psychoactives dans le domaine du sport. Que la pratique sportive intensive ne soit pas un “ rempart ” contre l’usage de produits psychotropes apparaît en effet aujourd’hui comme un fait avéré, comme en témoignent les résultats d’enquêtes tant qualitatives que quantitatives. La contribution de Beck, Legleye et Peretti-Watel invite à une analyse approfondie sur les liens entre sport et usages de drogue. Sans qu’il n’y ait de relation évidente entre l’intensité de la pratique sportive et le niveau de consommation, les auteurs soulignent l’apparition d’une courbe en U : “ pour les deux sexes, les usages sont généralement les plus élevés aux deux extrêmes de la pratique sportive (aucune pratique et plus de 8 heures hebdomadaires). ”[22] La construction d’une typologie des usages de substances psychoactives selon la discipline pratiquée atteste de la différenciation de ses relations.

L’article de Leroux montre que la prise de produits, et donc de risques, s’inscrit dans des trajectoires sportives qui ont leur logique propre (la passion du sport, le désinvestissement des autres sphères de la vie sociale : la famille, l’école, les copains...). Mais elle montre aussi que ces trajectoires s’appuient sur des ressources inégalement distribuées. Comparant les carrières de sportifs de haut niveau issus de milieux populaires et de milieux favorisés, elle souligne la différence des supports d’accompagnement familiaux et des significations investies dans le sport de compétition, les effets de l’appartenance sociale sur les modes d’entrées et de sorties de la toxicomanie, les modalités spécifiques de gérer le stigmate de la “ came ” et de “ décrocher ”. “ Parallèlement ou postérieurement aux parcours sportifs, on voit aussi l’étendue de ces marges de manœuvre dépend en grande partie des environnements sociaux. Et si l’on apprécie la non-intégration d’une consommation par des indicateurs de rupture sociale, les ex-sportifs issus de milieux modestes en cumulent davantage que leurs collègues issus de milieux plus favorisés. ”

 

 

3. Les dispositifs de prévention

 

Dans ce contexte de changement de discours et de transformation des pratiques de consommation, le système institutionnel de prise en charge a été doublement mis à l’épreuve. Au cours des années quatre vingt dix, tout un ensemble de dispositifs a émergé dans les interstices et les failles de ce système, marquant le développement de la prévention et du soutien : Boutiques, Bus d’échange de seringues, Sleep-in, Points- Ecoute, etc. Ces dispositifs ont contribué au développement de nouvelles formes et figures d’intervention transversales au travail social promues dans le cadre des politiques de la ville. Ils participent à processus beaucoup plus large de construction de nouveaux référentiels.

          Parmi ces formes, la médiation occupe une place de choix. Le développement de la notion ne traduit pas seulement le souci de produire de la citoyenneté, de retisser du lien entre les institutions et certains groupes cibles ; il implique aussi l’émergence de nouvelles professionnalités qui tirent leur légitimité de la proximité (ancrage territorial, appartenance ethnique). L’expérience menée par la RATP avec les “ grands frères ” pour faire face aux “ incivilités ” a pu servir de modèle. Depuis, ce type de dispositif s’est étendu aux agents d’ambiance dans les transports collectifs et les centres commerciaux, aux médiateurs de cité et autres correspondants de nuit dans les quartiers dits “ sensibles ”... Dans le domaine de la toxicomanie, on retrouve une logique analogue avec les dispositifs de “ première ligne ”...

 

Travail de proximité et Points Ecoute

Comment le “ travail de proximité ” est envisagé par les Etats membres de la communauté européenne ? Telle est la question qui a été abordée dans le cadre d’une recherche collective et dont Mougin rapporte ici les principaux éléments. Si ce premier état des lieux pose inévitablement la question de la comparabilité des données recueillies, la question est de savoir dans quelle mesure les modes d’intervention développés dans ces pays en direction des usagers de drogues contribuent à la production “d’un nouveau paradigme“. Or cette question ne va pas de soi pour deux raisons. D’une part, on a affaire à un domaine dont les objectifs et les formes d’activités peuvent être extrêmement variés. Les débats sur la terminologie employée d’un pays à l’autre en est une bonne illustration : faut-il considérer ce que l’on appelle en France “travail de proximité“ (outreach work, en anglais) comme étant destiné à pallier les défaillances du système de prise en charge traditionnel, c’est-à-dire à capter en particulier les “populations cachées“, marginalisées, ou bien s’agit-il de faire plus largement de la prévention auprès d’un public mieux inséré socialement et beaucoup plus hétérogène ? D’autre part, si cette question a été remise l’ordre du jour avec le Sida, elle s’inscrit dans une histoire bien antérieure à son application aux usagers de drogues. Mougin montre que, depuis la fin du siècle dernier et surtout après la seconde guerre, le “travail de proximité“ a été associé à des figures successives (les pauvres, les jeunes, les nouvelles cultures de la jeunesse, les usagers de drogues “cachés“, les consommateurs de drogues de synthèse) en fonction des traditions politiques en matière de drogue et des priorités du moment, sans sous-estimer les changements de contexte et les glissements qui se sont opérés[23]. C’est ce qui fait que dans des pays ayant une approche pragmatique des drogues, comme le Danemark ou les Pays-Bas, ce domaine s’est développé plus rapidement que dans ceux ayant une approche plus politique et médicale, comme la France.

S’il apparaît que le travail de proximité s’est développé dans la plupart des pays, avec pour cible principale les usagers de drogues classiques, sa reconnaissance politique semble plus forte dans les pays du nord de l’Europe que dans la partie sud. Une autre clivage concerne le cadre institutionnalisé ou expérimental dans lequel il se réalise : dans certains cas, il peut s’inscrire dans des organismes de soins, dans d’autres, il est à l’initiative de groupes divers (auto-support, associations de réduction des risques...). On peut voir dans les divergences des pratiques actuelles une limite de ce type de comparaison et les problèmes posés par l’évaluation d’un ensemble flou. À moins d’y repérer un défi à relever vers une meilleure harmonisation.

À une échelle territoriale fine, l’article de E. Jacob, M. Joubert et S. Touzé analyse le dispositif des Points Ecoute, les objectifs et les enjeux qui le sous-tendent. Mis en place en place suite à la circulaire de 1997, ce dispositif apparaît comme le produit d’une réflexion engagée depuis le début des années 90 qui a conduit à séparer les soins spécialisés de la prévention. Différentes problématiques ont rendu possible son émergence : créer une “emprise préventive“ en prenant en compte les questions aux interstices du social, de la santé mentale et du domaine de la toxicomanie et des conduites à risques ; développer des actions de prévention en travaillant sur les modes de vie et les conduites à risques des jeunes en frayant un espace entre prévention primaire et prévention spécialisée ; favoriser l’accès des populations qui se tiennent à l’écart des dispositifs classiques d’intervention ; réduire les écarts entre les institutions. Dans ce dernier cas, les auteurs montrent bien que les Points Ecoute s’inscrivent dans une logique de proximité à l’œuvre dans le champ du travail social et celui de la toxicomanie. La construction de l’accessibilité est une question majeure par-delà  la diversité des orientations qui dépend notamment de la localisation des Points-Ecoute (dans les quartiers dits sensibles ou en centre ville). Reste que la capacité d’adaptation à des contextes locaux ne doit pas masquer “l’absence de modèle et de référent clairement défini dans le domaine de la prévention des toxicomanies“.

 

Le recours à l’expérience et aux compétences des usagers

Une bonne illustration de la transformation des modes et pratiques de prise en charge, mais aussi des résistances et des enjeux de pouvoir qu’elle suscite, est la tentative de mobilisation ou de reconnaissance engagée par des usagers de drogues eux-mêmes. Si le phénomène n’est pas “nouveau“, il survient dans un contexte complètement différent de celui des années soixante-dix. On n’a plus simplement affaire à des “ex-toxicomanes“ dotés d’un savoir-faire, de capacités relationnelles et thérapeutiques basés sur l’expérience, intervenant à l’intérieur d’un centre, mais à des militants qui se professionnalisent, interpellent les institutions au nom de leur compétence dans un contexte de recomposition du champ.

La recherche de Marie Jauffret sur les groupes d’auto-support (Auto-Support des Usagers de Drogues), ici comparés à d’autres formes d’intervention (Narcotiques Anonymes), montre bien l’ambiguïté des actions menées. Ce que ces groupes ont en commun, c’est un type de compétence non plus objectivé par un diplôme mais par une expérience de vie. À travers ce processus, c’est l’émergence de la “catégorie d’usager de drogues comme un individu responsable, autonome et citoyen“ qui est analysée. La diminution de la pratique de partage de seringues (passée de 48 % en 1988 à 13 % en 1996) est un bon indicateur en même temps qu’un argument de cette responsabilisation. Plus généralement, les changements de modes de vie, de moins en moins centrés sur la recherche des produits, surviennent dans un contexte marqué par le développement des programmes de substitution et les dispositifs dits de “première ligne“. En même temps, la catégorie devenue générique de groupes d’auto-support recouvre des réalités et des compétences bien différentes. D’un groupe à l’autre, ce sont les conditions d’émergence, le rôle des anciens usagers, les répertoires d’action collective, la participation à la définition à des politiques publiques, les modes de financement, les possibilités de recrutement qui diffèrent. On voit bien la spécificité d’ASUD, plus mobilisé et vindicatif que NA, sans partager la radicalité d’Act up : ses militants “participent à l’émergence de nouvelles formes de professionnalités dans le champ du Sida et de la toxicomanie“.

Parler de “professionnalisation“ revient donc à mettre l’accent sur les compétences (plus que sur la qualification). C’est ce qui fait que ASUD peut représenter un vivier de recrutement pour les dispositifs à “bas seuil“ mis en place depuis 1996. Un double procès de socialisation se joue des auteurs non-usagers aux pratiques de consommation et des acteurs ex-usagers aux pratiques institutionnelles. Mais la professionnalisation a aussi ses limites : difficultés de recrutement, reclassement professionnel hors des groupes qui se voient privés de leurs “meilleurs éléments“, précarité, gestion d’une double appartenance, manque de formation et de perspectives de reconversion, dépendance vis-à-vis de l’institution qui les embauche... D’où le dilemme des usagers professionnalisés.

 

Certes, il est encore trop tôt –nous l’avons vu plus haut -, pour évaluer les effets du changement de discours sur les drogues, ainsi que de la production de  textes et de mesures pratiques et de données qui l’accompagnent. On peut sans aucun doute l’envisager comme une nouvelle orientation des politiques publiques à la fois plus proches des enjeux de santé publique et plus pragmatique., On peut aussi déjà constater que les représentations et les pratiques n’évoluent pas d’un même pas, ce qui n’est pas pour surprendre ; les discours “ moralisateurs sur la drogue ont tenu le haut du pavé pendant des années et le tiennent encore dans certains ouvrages ou médias ; les pratiques se sont aussi accompagnées d’un clientélisme et de la constitution de réseaux qui perdurent ; les institutions “ fortes ” comme la police disposent d’un capital de légitimité dans la lutte contre la drogue et l’insécurité qu’elles ne veulent pas perdre. Et encore, le pénal est plus facile à activer que le travail social et offre des solutions dont la plus immédiate est l’enfermement. Le temps des institutions n’est pas celui des déclarations d’intention ni celui du changement des mentalités. Enfin, les politiques ont l’œil fixé sur l’horizon des élections et se gardent de soutenir publiquement des positions qui pourraient leur nuire auprès d’une partie de leur électorat, même si certains les soutiennent en privé.

Des esprits “ chagrins ” pourraient aussi envisager ces nouvelles orientations aussi comme une manière de prolonger par d’autres moyens la discipline des individus et le contrôle des populations. En tout cas, la question mérite d’être posée, et de façon générale : en quoi les nouveaux enjeux de santé publique pourraient-ils être l’expression d’un pouvoir normalisateur insidieux ? “ Plus subtilement, interroge Fassin, en poussant les pauvres à se soigner afin de pouvoir s’insérer et les toxicomanes à utiliser des produits de substitution pour ne pas contracter le sida, ne réalise-t-elle pas de la manière la plus paradoxale la conjonction d’une anatomo-politique qui contrôlerait les individus et d’une bio-politique qui protégerait la collectivité ? ” Le même auteur ajoute aussitôt : “ L’observation des faits n’autorise pas une telle interprétation.  ”. En effet, est manifeste le décalage entre le discours, qui énonce des normes, et les pratiques, qui en révèlent les effets. “ Plutôt que de parler de bio-pouvoir, souvent dérisoirement inefficace, il faudrait évoquer ici la bio-légitimité, entendue comme la reconnaissance sociale accordée à la gestion politique des corps. Ce qui est remarquable, en effet, ce n’est pas la normalisation des conduites et des processus, comme l’analyse foucaldienne l’affirmait, mais la manière dont les problèmes sociaux trouvent, non leur solution, mais leur expression la plus autorisée dans le langage de la santé publique. ” (Fassin 1998, p. 38 et suiv.).

Cette question remplace, dans une certaine mesure, celles qu’on se posait sur l’extension du contrôle social dans les années 70 (Lascoumes, 1977)  et que les premiers acteurs du secteur spécialisé en toxicomanie ont pensé résoudre par l’anonymat des soins (Bergeron, 1999). L’histoire dira si, en matière de drogues, les pratiques confirment l’interprétation foucaldienne ou si le langage de la santé publique n’est pas seulement venu se superposer à celui  de la norme pénale, sans vraiment le remplacer, et avec aussi peu de succès pour régler le problème social. On peut toutefois être certain que la question des psychotropes, licites ou illicites, continuera longtemps à préoccuper les pouvoirs publics.


 

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[1] Voir les législations européennes et leurs politiques des drogues (Italie, Suisse, Pays-Bas, certaines villes allemandes comme Francfort, …) allant vers la dépénalisation de certains usages et le développement de politiques de santé publique (Césoni, 2000). Même la Suède, jusqu’ici prohibitionniste intransigeante, commence à assouplir son attitude (Boekhout van Solinge 2001). Voir aussi le rôle joué par l’EMCDDA comme instance de concertation.

[2] Pour les programmes d’échanges de seringues, voir Emmanuelli 1997, 1999, 2000, 2001 ; Lert 2000 ; Emmanuelli, Lert, Valenciano, 1999.

[3] Demandé par Simone Veil.

[4] Usage et trafic de stupéfiants. Statistiques 1999, OCRTIS, Ministère de l’Intérieur, 2000.

[5] Rappelons que les ministres chargés de la santé publique et ceux chargés du maintien de l’ordre se sont trouvés plusieurs fois en opposition, en particulier sur la question de la poursuite des usagers de drogues. Le texte de loi de 1970 est lui-même un arbitrage “ boiteux ” entre les deux administrations (Bernat de Célis, 1992).

[6] Ce qui n’est pas sans rappeler le bannissement en vigueur dans les sociétés d’Ancien Régime.

[7] Ainsi, par exemple, ASUD a été soutenue par la Direction Générale de la Santé. Voir Jauffret 2000, ainsi que dans ce volume.

[8] Il ressort de cet état des lieux, d’une part, la prédominance des travaux anglais et américains, et parmi ceux-ci, “ une préférence marquée pour les études sur le mode de vie des toxicomanes en milieu naturel ”; d’autre part, le caractère “ décevant ” des résultats de recherches et d’études devenues de plus en plus nombreuses depuis les années soixante-dix, en France (Boullanger, Coppel, Weinberger, 1992) mais n’offrant que des éclairages partiels sur des questions pourtant cruciales (nombre de consommateurs, évolution des consommations, relation avec les questions sociales ou de santé publique, efficacité des dispositifs d’intervention).

[9] Decorte montre aussi les limites de l’épidémiologie des drogues qui reposent, bien souvent, sur des données biaisées, partielles, focalisées sur les groupes les plus connus. “ Il n’y a tout simplement pas assez d’études à même de nous fournir des faits à propos de la vie des consommateurs de drogues telle qu’ils la vivent. ” Voir dans ce volume.

[10] Tendances Récentes Et Nouvelles Drogues.

[11] Enquête par quotas auprès de 2000 individus.

[12] Il n’est qu’à voir les difficultés rencontrées depuis la mise en oeuvre de la loi de 1970 sur les stupéfiants, ainsi que des contrats de sécurité en Belgique (van Campehoudt 2000, Devresse et Cauchie 2000).

[13] Données de l’OCRTIS fournies par l’OFDT.

[14] Les parquetiers belges peuvent retarder la transmission d’un dossier au tribunal, sans limites de temps, et même classer une affaire si l’inculpé a fait la preuve d’une démarche de désengagement de l’usage de drogue.

[15] Précisons que cette notion désigne à la fois les populations bien intégrées qui ne sont pas (ou peu) connues des agences répressives et sanitaires et les populations très marginalisées qui n’accèdent pas aux structures d’aide et d’accompagnement destinées aux “ toxicomanes ” et ne bénéficient pas d’autres ressources.

[16] “ Les consommations de drogues apparaissent de plus en plus comme une nébuleuse fonctionnelle qui se distribue entre les deux pôles du confort ou du bien- être psychologique et de la stimulation des perfomances individuelles ur le modèle du dopage en sport, c’est-à-dire l’usage de substances permettant de mieux résister psychologiquement et physiquement à des contraintes sociales lourdes. ” (Ehrenberg, 1992, 69)

[17] Sur ce point, voir notamment Duprez, Kokoreff, (2000, 168-192)

[18] Si, dans les années 90, on dispose de peu d’éléments qui permettent de mesurer les déterminants sociaux de la consommation de drogues, par contraste, les facteurs sociaux de la consommation de médicaments psychotropes ont été davantage étudiés (Le Moigne, 1999).

[19] Par contre, parmi la petite minorité qui consomment d’autres drogues (amphétamines, cocaïne, héroïne, autres drogues), leur représentation est légèrement supérieure à celle des deux autres catégories (6% contre près de 3 %), et notamment en ce qui concerne les usages les plus fréquents (3,8 contre 0,9 et 2,2%)..

[20] On passe de 15 ans et moins à 18-19 ans de 3 à 16 % d’usagers en Z.E.P., dans un cas, de 12 et 13 % en DSQ, et de 28 et 29 % dans les autres établissements.

[21] Remarquons que cette différenciation sexuelle est un problème récurrent en criminologie, de Lombroso (réed. 1991) à Cario (1992). Les travaux les plus convainquants s’inspirent de la théorie de la socialisation différentielle ou encore des associations et des opportunités différentielles. Cette dernière permet de comprendre la place grandissante des femmes dans le trafic de drogues. Ainsi certains travaux ont distingué une délinquance plus agressive  et reliée à un mode de vie de la part des garçons à des comportements de fuite ou de prostitution caractérisant davantage les filles (Bertrand 1979). Une dernière vague théorique prédit un rapprochement des conduites déviantes des filles et des garçons, en raison de la similarité grandissante des opportunités. C’est en tout cas vrai en ce qui concerne la consommation de tabac, mais que l’on ne peut pas vraiment considérer comme une conduite déviante.

[22] Mais cette courbe est due à un effet de l’âge : les plus jeunes pratiquent moins et ne fument pas, alors que les pratiquants les plus intensifs sont en général plus âgés et appartiennent aux groupes qui fument le plus.

[23] Par exemple des usages ‘classiques’ de drogues aux usagers des ‘nouvelles’ drogues comme l’ecstasy.


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