LE CANNABIS : 
POSITIONS POUR UN RÉGIME DE POLITIQUE PUBLIQUE POUR LE CANADA

RAPPORT DU COMITÉ SPÉCIAL DU SÉNAT SUR LES DROGUES ILLICITES

VOLUME I : PARTIES II


PARTIE II LE CANNABIS : EFFETS, USAGES, ATTITUDES


Chapitre 9

Applications thérapeutiques du cannabis

La question des applications thérapeutiques du cannabis a connu, au cours des dernières années, un renouveau d’intérêt, au Canada notamment.  En effet, suite à une décision de la Cour d’appel de l’Ontario invalidant les dispositions de la Loi sur les drogues relativement à l’usage médical du cannabis, le ministre fédéral de la Santé a adopté, en juillet 2001, une nouvelle réglementation permettant, sous certaines conditions, l’accès au cannabis à des personnes présentant des symptomatologies spécifiques.  Plus tard cette même année, s’est tenue à La Haye aux Pays-Bas une conférence internationale sur le cannabis médical à laquelle participaient des délégations de plusieurs pays occidentaux, dont le Canada.[1]  Plus tôt, en 1999, l’Académie américaine de médecine avait publié une synthèse des connaissances sur les applications thérapeutiques du cannabis.[2]

Pourtant, la communauté scientifique, médicale en particulier, est divisée quant à l’efficacité réelle du cannabis aux fins thérapeutiques.  Certains n’hésitent pas à dire que la porte ouverte au cannabis médical serait en fait un pas vers la légalisation pure et simple du cannabis.  En témoignent les deux citations suivantes, dont la première d’un ancien directeur du National Institute on Drug Abuse (NIDA) des USA : 

[Traduction] « C’est le poids politique des défenseurs de la légalisation du cannabis qui crée la motivation à mener des études sur la marijuana fumée.  (…) Leur clameur insistante à l’effet que seule la marijuana fumée est acceptable comme “médicament”, leur insistance à faire fumer des malades en public, s’expliquent par le fait qu’ils savent que cet acte légitimise l’usage de la marijuana en changeant la perception publique de la marijuana d’une drogue nocive à un médicament utile. » [3] 

[Traduction] « Bien que plusieurs défenseurs de la marijuana médicale le fassent sur une base humanitaire et avec la ferme conviction que les bénéfices de la marijuana fumée ne sont pas disponibles autrement, un appui important provient des défenseurs d’une libéralisation des politiques sur les drogues et de la décriminalisation de l’usage. » [4]

Il est vrai que, comme nous l’a rappelé le professeur Mark Ware lors de son témoignage devant le comité, dans le contexte juridique et politique actuel, la capacité est limitée de mener des études et surtout de le faire sans être influencé par le climat passionné des débats sur le cannabis.   

[Traduction]  « Regardons les effets que nos politiques actuelles sur les drogues ont eus sur notre compréhension du cannabis.  Toutes les données sur les effets du cannabis sur la santé ont été recueillies sous un paradigme prohibitionniste.  Cela peut sembler évident, mais il s’agit d’une source importante de biais.  Pour connaître les effets du cannabis sur la santé, une estimation de l’usage dans la population en santé est importante.  (…) Or, les taux de réponse aux enquêtes sur l’usage de drogues illicites sont notoirement faibles.  Cela réduit notre capacité à tirer des conclusions sur les effets du cannabis quand on ne sait pas qui en consomme.  Il est essentiel d’estimer le niveau de biais et ses effets, et toute bonne recherche tentera toujours de réduire les biais.  Toutefois, mon expérience d’analyse critique de la littérature sur les effets du cannabis sur la santé, m’a amené à constater que plusieurs études estiment les risques sans avoir intégré des mécanismes de contrôle appropriés sur les biais de sélection.  (…) La question n’est donc plus de savoir “comment les politiques sur le cannabis ont affecté la santé ?” mais de savoir “comment les politiques sur le cannabis ont affecté notre compréhension des effets du cannabis sur la santé ?” » [5]

Il est vrai aussi que la question du cannabis médical nous interroge sur la conception même de la médecine moderne et ses liens avec l’industrie pharmacologique, puisque des recherches sur les cannabinoïdes ont déjà permis le développement de composés synthétiques de THC.  Or, l’on sait que les industries pharmaceutiques ont joué un rôle important lors des négociations internationales menant à l’adoption des premières conventions internationales sur le contrôle des substances psychoactives.[6]  De même, la plante de cannabis elle-même, parce que non brevetable, ne présente aucun intérêt pour les grands groupes de recherche pharmaceutique.

Au delà de la « preuve » scientifique de l’efficacité du cannabis et de la possibilité pour les médecins de le prescrire avec un degré suffisant de confiance, de nombreuses personnes sont convaincues, à partir de leur expérience personnelle, que le cannabis contribue directement à l’amélioration de leur mieux-être tout en entraînant un minimum de conséquences négatives.  C’est d’ailleurs ce qui a mené à la création des « clubs compassion », ces organismes qui distribuent de la marijuana à une clientèle de plus en plus importante.  L’une des questions qui nous est alors posée est celle de savoir quel degré de preuve faut-il atteindre avant de laisser des personnes utiliser librement le cannabis pour soulager une condition médicale.  Ou même s’il faut réfléchir en termes strictement médicaux en cette matière.

Nous avons vu, au chapitre 7, que les effets à long terme du cannabis, même pour une consommation régulière, sont restreints et que même les effets les plus graves tels les cancers du poumon n’ont pas encore été établis clairement.  Nous avons aussi vu que les effets négatifs sur les fonctions cognitives d’une consommation prolongée se manifestent plutôt chez des personnes déjà vulnérables, soit en fonction de leur jeune âge au début de la consommation soit en fonction de leur condition personnelle (par exemples, des prédispositions psychotiques).  Nous avons aussi vu que, même présumant une certaine tolérance et un certain niveau de dépendance psychologique, celles-ci sont mineures, les signes de sevrage légers et les traitements moins souvent nécessaires et longs que pour d’autres drogues.  Dans une certaine mesure, il semble bien que ce soient les propriétés psychoactives du cannabis qui, associées pour les uns à un refus de socialité, pour les autres à une personnalité faible, pour les autres encore à un comportement immoral, rendent cette substance suspecte, aussi bien dans ses applications médicales que non médicales.

En ce sens, la question du cannabis médical n’est pas tant une question de légalisation par la petite porte de côté, qu’une interrogation ouverte sur les conceptions sous-jacentes que chacun se fait de cette « drogue ».  Un cas de figure en quelque sorte privilégié pour explorer nos préconceptions et nos biais.  Affirmer, comme nous l’avons fait aux chapitres 6 et 7, que les conséquences psychologiques, physiologiques, ou sociales, de la consommation de cannabis semblent, selon toute vraisemblance, relativement bénignes, ne dit rien des bénéfices thérapeutiques de cette plante.  Pas plus que les applications médicales du pavot n’indiquent les torts individuels ou sociaux que peut entraîner l’héroïne.  C’est un peu ce que nous rappelait le Dr Kalant : 

« La séparation des méthodes de contrôle suivant qu’il s’agit d’un usage médical ou non médical est généralement bien comprise.  L’héroïne et la cocaïne ont des usages médicaux limités mais reconnus.  (…) Pourtant, personne ne soutient qu’étant donné l’utilisation limitée de ces drogues à des fins médicales on devrait en légaliser l’usage non médical.  (…) Le cannabis est peut-être la seule exception où l’utilisation possible à des fins médicales est souvent utilisée pour justifier la légalisation de son usage à des fins non médicales par certains de ceux qui préconisent la légalisation du cannabis.  Cela me semble tout à fait irrationnel.  Il n’y a aucune raison logique pour justifier que la légalisation de l’usage médical d’une substance serve d’argument pour obtenir la légalisation ou l’interdiction de l’utilisation de la même substance à des fins médicales. » [7]

Pourtant, comme le soulignait à nouveau le Dr Ware, « grâce aux cohortes massives de volontaires en santé qui ont consommé du cannabis au cours des quarante dernières années en Occident, la sécurité du cannabis a en fait été largement documentée.  Le cannabis a en quelque sorte été l’objet de l’étude clinique de Phase I la plus extensive et la moins orthodoxe de toutes les drogues dans l’histoire. »[8]   Admettant que les protocoles de recherche pour admettre une substance à l’usage médical sont et doivent demeurer rigoureux, il n’y a pas de frontière étanche entre les deux domaines de recherche.  C’est bien ce que démontrait en partie l’examen des études au chapitre 7 sur les effets et conséquences du cannabis.  Surtout, l’approche inverse nous a semblé plus fréquente où, partant des effets néfastes présumés du cannabis sur la santé psychologique et physique, son utilité thérapeutique devient au moins suspecte.  Nous en prendrons pour exemple la position de l’Association médicale canadienne.

Dans son témoignage devant le Comité, le Dr Haddad, président en exercice de l’Association a dit :

« Alors que nos connaissances sur tous les effets à long terme possibles des drogues sur la santé ne cessent d’évoluer, celles que nous possédons à ce sujet sont inquiétantes.  Les risques pour la santé vont de certains effets aigus comme l’anxiété, la dysphorie ou la sensation d’être malade ou encore le déficit de la cognition, à des effets chroniques comme la bronchite, l’emphysème et le cancer.  Les jeunes consommateurs canadiens ont eu en outre des problèmes pulmonaires comparables à ceux dus à la consommation de tabac quoique les effets soient beaucoup plus aigus et plus rapides.  Les études indiquent que la consommation de deux ou trois cigarettes de cannabis par jour a les mêmes répercussions sur la santé que celle de 20 cigarettes ordinaires.  Par conséquents, les effets potentiels à long terme de la consommation de cannabis pourraient être très graves.

C’est notamment en raison de ces préoccupations au sujet des conséquences de la consommation de cannabis que l’AMC s’oppose au règlement fédéral actuel sur l’accès médical à la marijuana.  Dans la lettre qu’elle a adressée au ministre de la Santé, l’AMC a signalé que l’on ne possédait pas de renseignements plausibles sur les risques et les avantages de la consommation de la marijuana à des fins médicales.  Au cours des discussions que nous avons eues au sujet du règlement fédéral sur la consommation de marijuana à des fins médicales, nous avons mis l’accent sur les préoccupations que l’on a au sujet de ses effets sur la santé et sur des études qui indiquent que la marijuana est une substance qui provoque une accoutumance et qui a des effets psychoactifs connus et que, consommée sous forme de cigarette, elle est particulièrement nocive.

Nous sommes arrivés à la conclusion que si les effets bénéfiques de l’usage médical de la marijuana ne sont pas encore connus, sa consommation comporte bel et bien des risques pour la santé.  Par conséquent, il serait inapproprié que des médecins prescrivent de la marijuana à leurs patients ; c’est une prise de position qui a l’appui de l’Association médicale canadienne.(…)

L’AMC craint que le présent débat concernant la décriminalisation et l’usage de la marijuana à des fins médicales ne légalise dans une certaine mesure sa consommation dans un simple but de détente.  Il est important que le message que nous vous communiquons au sujet de la décriminalisation soit clair et bien compris.  Celle-ci doit être liée à une stratégie nationale de sensibilisation et de prévention fondée non seulement sur la recherche mais aussi sur un traitement global et sur un contrôle du programme.(…)

L’AMC estime que tout changement concernant la politique en matière de drogues illicites devrait être progressif.  Comme pour toute autre question liée à la santé publique, l’éducation et la sensibilisation aux effets potentiellement nocifs associés à la consommation de cannabis et d’autres drogues illicites sont essentielles dans le cadre de la lutte contre la toxicomanie. » [9]

Si l’on arrivait à démontrer que les effets ne sont pas aussi nocifs qu’on le pense, cela changerait-il quoi que ce soit aux questions relatives aux applications thérapeutiques du cannabis ?  Pourtant, les effets aigus identifiés par l’AMC sont certes possibles mais plutôt rares, et souvent le fait soit de prédispositions personnelles, soit du contexte, soit encore d’un arrivage particulier de cannabis.  En fait, les principales réactions aiguës, celles que la plus large partie de la recherche documente, sont plaisantes et contribuent effectivement à la détente.  Si l’on arrivait à convaincre l’Association médicale que le cannabis crée peu d’assuétude et de dépendance, et que même lorsque c’est le cas elles sont relativement bénignes, cela faciliterait-il la prescription médicale de cannabis? Or non seulement le cannabis n’est-il que faiblement associé à la « toxicomanie », mais la notion même de toxicomanie, a fortiori entendue comme maladie, est loin de faire consensus dans la communauté scientifique.

En fait, la question est ailleurs.  Et à deux endroits.  Premièrement, la connaissance des effets potentiellement nocifs du cannabis ne dit rien des qualités de la plante comme médicament.  Certes, la connaissance des effets secondaires des médicaments, incluant leur potentiel addictif, est essentielle à la pharmacopée.  Mais ces substances doivent d’abord être établies comme médicaments, notamment au titre de leur efficacité et de leur fiabilité.  Deuxièmement, tout se passe comme si la résistance devant l’utilisation thérapeutique du cannabis ne reposait pas tant sur l’absence de connaissances médicales stricto sensu – ce  qui est le cas par ailleurs dans une certaine mesure comme nous le verrons plus loin dans ce chapitre – que sur l’association faite entre le cannabis comme drogue et la toxicomanie.  Vue sous cet angle, la question est en effet vite résolue : conformément à l’adage médical « first do no harm », un médecin ne prescrira pas un remède dont les effets risqueraient d’entraîner une maladie au moins aussi grave que celle qu’il vise à soigner.  Inscrit au registre des drogues illicites, prohibé selon certains en raison de ses effets nocifs, et risquant d’entraîner la toxicomanie, quels arguments péremptoires permettraient alors de « sauver » le cannabis médical ?

Pourtant, rien de cela ne devrait avoir d’importance pour le médecin, pour le scientifique.  Il ne s’agit pas de défendre un quelconque régime de politique publique global sur le cannabis, voire sur l’ensemble des drogues illicites. Il ne s’agit pas de traduire un message symbolique sur « les drogues ».  Il ne s’agit pas d’avoir peur que les jeunes puissent consommer du cannabis s’il était admis comme médicament.  La question, la seule question qui se pose au médecin ici, est de savoir si, dans quelle mesure, et dans quelles circonstances, le cannabis a une utilité thérapeutique.  De dire si des personnes atteintes de certaines maladies peuvent en bénéficier et de se prononcer sur les effets secondaires nocifs par rapport aux bénéfices.  Et dans l’affirmative, de réfléchir ensuite aux modalités par lesquelles les patients pourraient se le procurer.  Mais on voit bien que la question est fortement colorée par le contexte dans lequel elle se pose.  Ce qui est bien sûr inévitable ; à condition de le dire clairement et sans détour.

Le reste de ce chapitre survole l’histoire des utilisations thérapeutiques du cannabis puis l’état des connaissances contemporaines sur le cannabis et les cannabinoïdes synthétiques. Nous décrivons ensuite brièvement le fonctionnement des clubs compassion et autres organismes qui fournissent du cannabis à des fins thérapeutiques, ainsi que divers régimes de politiques publiques.  En conclusion, nous émettons notre avis sur les applications médicales du cannabis.  Nous examinerons dans un chapitre ultérieur la question du régime de politique publique qui serait le plus approprié eu égard au statut du cannabis à des fins médicinales.

 

Aspects historiques 

Il semble bien que les utilisations thérapeutiques potentielles du cannabis aient été connues aussi loin que l’on puisse remonter dans l’histoire.  En fait, il est probable que ces applications aient été connues avant même l’exploitation de ses propriétés psychoactives.

L’histoire médicale du cannabis est intimement liée à ses propriétés analgésiques, comme le souligne Ethan Russo : 

[Traduction] « L’histoire du cannabis comme analgésique couvre au moins 4 000 ans, incluant un siècle de médecine occidentale.  (…) Les raisons tiennent des propriétés pharmacologiques remarquables de l’herbe, et les études scientifiques récentes démontrent les liens complexes que les cannabinoïdes possèdent avec notre biochimie interne.  En fait, les cannabinoïdes forment un système parallèle au système opioïde endogène pour le contrôle de la douleur.  De manière encore plus importante, le cannabis et ses contreparties synthétiques endogènes sont peut-être efficaces pour contrôler la douleur là où les opiacés et d’autres analgésiques échouent. » [10]

Selon Russo, on a trouvé des documents écrits ou des traces ethnographiques de l’utilisation de cannabis à des fins médicales dans de nombreux pays.  En Chine, un traité médical du IIe siècle rapporte qu’il était utilisé pour les anesthésies chirurgicales.  En Inde, le cannabis fait partie des traitements pour les migraines et douleurs viscérales depuis environ 2000 à 1400 avant l’ère chrétienne.  En Égypte, où la plupart des érudits pensaient que le cannabis ne s’était pas implanté, on aurait trouvé des preuves de son utilisation dans la médecine depuis les temps pharaoniques.  On en a ainsi retrouvé des traces dans les tombes des pharaons Amenophis IV et Ramses II.  Il aurait été utilisé notamment pour les glaucomes et pour les douleurs de l’accouchement.  Le cannabis était administré par voie orale, rectale, vaginale, appliqué sur la peau ou dans les yeux, et fumé.

En Assyrie, Sumer et Arcadie, il aurait été utilisé tant pour ses effets analgésiques, pour les migraines et les douleurs menstruelles, que pour ses propriétés psychoactives.  On en a aussi trouvé des traces en Palestine et en Israël, notamment pour les douleurs reliées à l’accouchement.  Les Grecs et les Romains s’en servaient pour le contrôle de la douleur en général, spécifiquement pour la goutte et les rhumatismes.  Dans le monde musulman, on mentionne des applications thérapeutiques depuis le IXe siècle.

C’est vers le milieu du XVIIe siècle que la médecine occidentale aurait découvert les propriétés médicinales du cannabis.  Un traité des plantes publié en 1640 au Royaume-Uni fait mention des usages du cannabis sous forme d’une pâte mélangeant le jus de la décoction avec d’autres ingrédients.  En France, le traité du chanvre publié par Mercandier décrit diverses utilisations : séché et appliqué sous forme de cataplasme il diminuera les douleurs reliées aux tumeurs, bouilli et sous forme de cataplasme il aide à réduire les douleurs reliées aux rhumatismes, à la goutte et aux inflammations musculaires diverses, réduit en poudre et mélangé à du beurre, il diminue les douleurs reliées aux brûlures.  Dans sa classification des plantes, Linnée reconnaît les propriétés médicales du cannabis pour réduire les douleurs.

L’utilisation médicale du cannabis s’est répandue au Royaume-Uni au milieu du XIXe siècle quand la plante a été rapportée de l’Inde.  Il n’est pas jusqu’au médecin personnel de la Reine Victoria, Russell Reynolds, qui ne l’ait utilisé : dans ce cas, il s’est servi d’extrait de cannabis pour traiter la dysménorrhée de son illustre patiente au cours de toute sa vie adulte.  Il soulignait notamment, dans un traité écrit en 1868, que, contrairement aux opiacées, l’utilisation du cannabis aujourd’hui n’entraînait pas la misère de demain.[11]

Des médecins et pharmaciens anglais, irlandais, français, puis américains, ont témoigné de diverses manières, entre 1890 et 1940, de l’utilité du cannabis sous diverses préparations, pour soulager la douleur.  Un pharmacologue britannique a même, en 1899, réintroduit le fumage du cannabis, soulignant que le fait de le fumer est particulièrement utile si un effet immédiat est désiré.[12]

Le cannabis fait toujours partie de la pharmacopée, au moins informelle, de plusieurs pays du sud-est asiatique.  Ainsi, cette description récente de son utilisation en Inde :

[Traduction] « Le charas est la sécrétion résineuse sur les feuilles et les fleurs des plants (équivalent au haschich arabe) ; c’est le principe actif du chanvre.  C’est un narcotique utile, particulièrement lorsque l’opium n’est pas conseillé.  Il est très utile pour soigner les maux de tête dus à la malaria et aux menstruations, les migraines, les manies aiguës, la toux phtisique, l’asthme, l’anémie cérébrale, les vomissements nerveux, le tétanos, les convulsions, les désordres mentaux, le délire, la dysporée, et la fatigue nerveuse.  Il est aussi utilisé comme anesthésique, dans les cas de dysménorrhée, pour stimuler l’appétit et comme aphrodisiaque, pour soulager l’eczéma, et divers autres types de douleurs, etc. » [13]

Il est aussi utilisé en Colombie, en Jamaïque et au Brésil notamment.

Il est évidemment tentant, tout épris de notre science moderne, de rejeter ces usages traditionnels dans les tiroirs des bonnes histoires de « médecines de bonne femme » - on excusera le terme – et autres recettes de charlatan.  Pourtant, que le cannabis ait été utilisé depuis aussi longtemps pour les mêmes types de conditions, qu’il ait été parfois décrit avec autant de précision, qu’il ait franchi les cultures et les histoires, et que la médecine moderne fournisse des indications à l’effet que le cannabis pourrait effectivement être un adjuvant utile pour le traitement de la douleur chronique associée à diverses conditions médicales, devrait nous inviter à ne pas nous montrer trop cyniques devant ces usages « anciens ».

 

Connaissances contemporaines 

Deux questions nous semblent pertinentes ici.  La première est de savoir si le cannabis a effectivement les effets thérapeutiques qui lui ont été prêtées traditionnellement ainsi que de plus récente date dans les histoires individuelles de personnes souffrant de douleurs chroniques et autres conditions.  Dans l’affirmative, la seconde question, entièrement différente et répondant à des critères différents, est de savoir si le cannabis doit être considéré comme un médicament.

 

Utilisations thérapeutiques

La connaissance des mécanismes d’action des cannabinoïdes et du système cannabinoïde endogène permet d’abord de faire un certain nombre de constats.  En termes généraux, et rappelant ce qui a déjà été dit au chapitre 5, on peut décrire l’action des cannabinoïdes de la manière suivante : 

« (…) l’effet général est celui d’une inhibition de l’activité cellulaire, plutôt que de stimulation.  Cela freine l’excitation du nerf, grâce à certaines réactions et notamment grâce à certains changements de milieu et du mouvement des ions, ce qui modifie la réaction de la cellule à l’excitation, et notamment la façon dont elle communique avec les autres cellules de la chaîne.

Cette action inhibitrice se fait par le truchement d’une ouverture des canaux de potassium, entraînant une excitation décroissante de la cellule, et une fermeture des canaux de calcium, entraînant une inhibition générale de l’activité cellulaire.  Voilà donc des mécanismes qui peuvent avoir des conséquences thérapeutiques importantes, dans certaines situations cliniques, de douleurs ou de spasmes, puisqu’on diminue l’activité nerveuse dans les réseaux de transmission de la douleur. » [14] 

De manière plus spécifique, les cannabinoïdes agissent sur divers systèmes neurophysiologiques associés à la douleur, soit seuls, soit en association avec le système des opiacées endogènes.[15]  Les cannabinoïdes agissent sur la libération de sérotonine qui est elle-même associée à diverses formes de douleur, notamment les migraines.  L’anandamide, et d’autres antagonistes cannabinoïdes bloquent la libération de sérotonine et de la ketanserine, toutes deux associées aux migraines, laissant présumer de l’effet potentiel du THC.  Les cannabinoïdes sont aussi reliés au système dopaminergique, dont il a été démontré qu’il est relié aux migraines et à d’autres formes de douleur.  De même, les cannabinoïdes inhibent l’action de la prostaglandine, permettant ainsi une action anti-inflammatoire.  Certaines études ont démontré que le THC était en ce sens un analgésique plus puissant que l’aspirine ou même que la cortisone.  Interagissant avec les systèmes opioïdes endogènes, les cannabinoïdes augmentent la libération de beta-endorphines qui réduisent les effets des migraines.  Selon certaines études, les applications thérapeutiques du THC seraient potentiellement plus importantes que celles de la morphine, soit parce que plus spécifiques dans certains cas, soit parce que dans d’autres cas la morphine aggrave certaines symptomatologies, soit encore parce que le THC n’a pas les propriétés sédatives de la morphine.  De même, le THC aurait un effet antinociceptif sur la matière grise de l’aire périacqueductale.  Enfin, le THC agit comme bloquant de la libération des glutamates, permettant ainsi de réduire les douleurs musculaires et inflammatoires. 

[Traduction]  « Les chercheurs italiens Nicolodi, Sicuteri et leurs collègues ont récemment élucidé le rôle des antagonistes du NMDA pour éliminer l’hyperalgésie des migraines, des maux de tête quotidiens chroniques, de la fibromyalgie, et d’autres mécanismes de la douleur.  Ils ont suggéré que les acides gaba et la ketamine pouvaient agir comme agents bloqueurs du système de la douleur et améliorer la condition du patient.  À partir de ces observations et relations, il est logique que l’usage prolongé du THC comme prophylactique puisse produire des bénéfices similaires, comme le démontrait déjà la pratique thérapeutique des maux de tête chroniques au XIXe siècle par l’usage d’un extrait de chanvre indien. »[16]

Concrètement, ces mécanismes d’action signifient que les cannabinoïdes peuvent avoir des effets bénéfiques dans une série de situations impliquant notamment mais pas exclusivement la douleur.  Les principales sont les suivantes.

 

·               Antiémétique : dans les cas de traitement par chimiothérapie de personnes atteintes de cancer, les nausées ressenties suite au traitement sont une condition fréquente.  C’est d’ailleurs suite à une série de cas cliniques sur des personnes rapportant avoir soulagé leurs vomissements par suite de consommation de cannabis que les composés synthétiques dranobinol (ou Marinol) ainsi que nabilone (ou Cesamet) ont été développés et testés principalement aux États-Unis et en Grande-Bretagne depuis les années 1970.  Selon le Dr Lynch, « les cannabinoïdes sont considérés comme un antiémétique doux.  Il y a d’autres antiémétiques disponibles plus efficaces.  Cependant, comme les antiémétiques fonctionnent à partir d’un certain nombre de mécanismes assez divers, et parce que nous avons besoin de viser plusieurs mécanismes à la fois pour traiter la nausée et les vomissements, les cannabinoïdes semblent être prometteurs, et nous offrir une nouvelle possibilité. » [17]

 

·               Cachexie : un nombre important de personnes atteintes de VIH Sida souffrent d’une anorexie progressive accompagnée de perte de poids.  Certains travaux démontrent que les cannabinoïdes peuvent contribuer à améliorer cette situation, notamment parce que le THC augmente l’appétit.  Certaines réserves ont été émises relativement aux effets nocifs du THC fumé sur le système immunitaire : [Traduction] « Plus récemment, Nieman et coll., (1993) ont démontré que le fumage de tabac chez les personnes séropositives serait associé à un développement plus rapide du Sida parce que fumer augmente la prévalence de Pneumocystis carinii pneumonia (PCP). »[18]  D’autres par contre arrivent à des conclusions différentes : [Traduction] « L’une des préoccupations de santé publique concerne les effets du cannabis sur le VIH/Sida.  Au moins quatre études peuvent réduire ces inquiétudes.  Kaslow et coll., (1989) n’ont trouvé aucune preuve que le cannabis accélérait les paramètres d’immunodéficience chez les personnes séropositives.  DiFranco et coll., (1996) ont indiqué n’avoir observé aucune accélération du VIH au Sida chez les usagers de cannabis.  Whitfield, Bechtel et Starich (1997) n’ont observé aucun effet nocif du cannabis chez les patients atteints de VIH / Sida, même chez ceux qui avaient le niveau de CD4 le plus faible.  Enfin, Abrams et coll., (2000) ont mené une étude randomisée, partiellement aveugle avec contrôle placebo, chez des personnes séropositives, sur les inhibiteurs de protéase.  Ils n’ont observé aucun effet négatif sur le compte de CD4 découlant de l’usage du cannabis.» [19]

·               Glaucome : le glaucome est une maladie oculaire qui se manifeste notamment par une pression intraoculaire de plus en plus grande à cause de difficultés de drainage du liquide qui coule dans l’œil, et entraîne la destruction progressive des nerfs oculaires.  L’utilisation du cannabis, notamment de pâte à base de feuilles de cannabis, pour diminuer la pression intraoculaire est connue depuis les temps anciens comme nous l’avons vu à la section précédente.  Des études récentes tendent à indiquer que le cannabis permet de réduire les effets du glaucome – incluant le cannabis fumé.  Par contre, certaines réserves ont été émises en raison de certains effets secondaires du cannabis fumé (rougeur et sécheresse des yeux).  Dans une étude de cas menée par Russo et coll., sur quatre patients utilisant du cannabis fumé, une patiente atteinte de glaucome affirmait en cour que le cannabis lui avait sauvé la vue. 

·               Antispasmodique et anticonvulsif : les propriétés anticonvulsives du cannabis pour contrôler les crises d’épilepsie et anstispasmodiques dans les cas de sclérose en plaques sont bien connues au Canada puisque, notamment dans le premier cas, elles ont été à l’origine de la décision de la Cour d’appel de l’Ontario dans l’arrêt Parker.  Le cannabis fumé aussi bien que les cannabinoïdes synthétiques semblent efficaces pour contrôler ces manifestations.  Toutefois, la biodisponibilité des composés synthétiques (entre 20 % à 30 %) et leur effet retardé par rapport au cannabis fumé, semblent à l’origine de la préférence de ces patients pour le fumage. 

·               Analgésique : les effets analgésiques du cannabis pour calmer une série de douleurs sont aussi connus depuis l’antiquité.  Nous en avons décrit, plus haut, les mécanismes d’action.  Plus important encore, le cannabis a des effets spécifiques sur certaines douleurs que les opiacées n’ont pas.

 

Le cannabis comme médicament ?

Pour qu’un produit soit reconnu comme médicament dans la pharmacopée, il doit répondre à au moins trois critères :

·               Qualité : le dosage doit être établi selon une composition constante et connue facile à administrer au patient ;

·               Efficacité : des essais cliniques rigoureux doivent avoir établi l’efficacité du médicament ; et

·               Sécurité : les études doivent permettre d’établir les effets secondaires prévisibles et connus du médicament.

En raison de l’absence d’études cliniques rigoureuses, suivant les protocoles reconnus, le cannabis à l’état pur n’a pas encore rencontré ces critères.  Une série de raisons peuvent expliquer cette situation.  Premièrement, les protocoles de recherche requis pour tester les médicaments impliquent des tests en double aveugle avec groupe de contrôle et randomisation des sujets, toutes conditions qu’il est difficile de réaliser avec le cannabis.  Deuxièmement, le climat juridique actuel limite la capacité de mener de telles études, tant en termes de la disponibilité du cannabis que des conditions expérimentales.  Troisièmement, le cannabis rendu disponible par le National Institue of Drug Abuse (NIDA) pour les recherches médicales – incluant celles menées par Santé Canada – est de qualité douteuse[20] : alors que la concentration en THC peut être un élément déterminant pour la qualité des effets thérapeutiques, le cannabis fourni par le NIDA ne contient qu’entre 1,8 % et 5 % de THC.  De plus, un cannabis plus faible requiert davantage de tires et libère plus de CO qu’un cannabis à plus haute teneur.  Les autres cannabinoïdes présents ne sont pas mesurés alors qu’on sait qu’ils interviennent aussi dans les propriétés médicales du cannabis.  Le papier dans lequel les cigarettes sont roulées serait de mauvaise qualité.  Le cannabis est souvent âgé de plus de deux ans et n’a pas nécessairement été conservé dans des conditions lui permettant de conserver toutes ses qualités.  Enfin, il contiendrait beaucoup de graines et autres détritus de la plante.  Quatrièmement, il est difficile de contrôler la quantité de cannabis réellement absorbé par les sujets : la manière de tirer sur la cigarette, l’habitude de fumer ou non, les préférences de chaque sujet, le temps durant lequel le sujet inhale, sont autant de facteurs qui peuvent influencer les conditions expérimentales et que les chercheurs n’arrivent pas à mesurer avec précision.

Il faut aussi pouvoir répondre à certaines questions, notamment :

·               Y a-t-il une différence entre les cannabinoïdes synthétiques et le cannabis à l’état pur ?

·               Quel profil de cannabis est optimal dans quelles circonstances ?

·               Les diverses formes de dosage et d’ingestion entraînent-elles des différences significatives ?

 

Au cours des dernières années, des synthèses de la littérature scientifique ont été proposées par l’Institut américain de médecine, la société britannique de médecine, et divers rapports gouvernementaux, notamment au Royaume-Uni et aux Pays-Bas.  L’Institut américain de médecine a conclu notamment qu’il existe des indications sur le potentiel thérapeutique du cannabis comme analgésique, antiémétique et stimulation de l’appétit.  Il a cependant souligné que le cannabis fumé est un moyen d’ingestion difficile à contrôler qui a aussi des effets secondaires, spécifiquement eu égard à son potentiel cancérogène et aux maladies respiratoires.  L’Institut a aussi observé que les effets psychoactifs du cannabis sont parfois bénéfiques pour certains patients mais pas dans tous les cas.  Enfin, l’Institut a souligné que le cannabis fumé ne devrait pas être recommandé à long terme en raison de ses effets physiques potentiels mais qu’il pourrait être prescrit dans les cas de maladies terminales ou dégénératives où les préoccupations à long terme sont secondaires.  Aux Pays-Bas, le Conseil national de la santé a émis un avis en 1995 soulignant que les preuves scientifiques sur l’usage médical de cannabis sont insuffisantes en raison de devis de recherche faibles et d’imprécisions quant aux propriétés du cannabis fumé.  Il a aussi indiqué que le cannabis pourrait avoir des applications thérapeutiques dans les domaines suivants : nausées et vomissements reliés à la chimiothérapie, stimulation de l’appétit pour les sidéens et cancéreux, sclérose en plaque et glaucomes.  En 2001, les Pays-bas ont créé un Bureau sur l’utilisation du cannabis médical au sein du ministère de la Santé et commencé des études cliniques.  Au Royaume-Uni, la Chambre des Lords a adopté une position similaire à celle de l’Institut américain de médecine et le ministère de la Santé mène présentement au moins une étude clinique.

Il est clair que les connaissances sur le cannabis sont insuffisantes pour l’établir comme médicament au sens strict et que les connaissances sur les cannabinoïdes sont encore partielles.  En ce qui concerne les cannabinoïdes, il s’agit le plus souvent d’un seul composé cannabinoïdique, alors que le cannabis contient plusieurs substances dont les effets interagissent pour entraîner les bénéfices thérapeutiques.  Mais la recherche n’a pas encore permis de déterminer spécifiquement le rôle des divers cannabinoïdes.  Les patients utilisant les composés synthétiques à base de dronabinol ou de nabilone rapportent le plus souvent ne pas ressentir les mêmes effets bénéfiques que lorsqu’ils fument l’herbe.  Les effets seraient plus lents à se faire sentir et moins spécifiques.  De plus, le fait d’isoler un seul des composants du cannabis serait, selon un certain nombre d’études, relié à une augmentation des risques de crises d’anxiété voire de psychose cannabinique.

[Traduction] « Le fait que la marijuana naturelle puisse être fumée constitue un avantage significatif puisque son action est plus rapide et que le patient peut ajuster la dose.  (…) Les rapports provenant de patients et d’oncologues indiquent que la marijuana fumée est légèrement plus efficace et aussi sécuritaire que les cannabinoïdes oraux disponibles légalement.  Au-delà des avantages reliés à la forme fumée de la marijuana, une autre différence importante entre la marijuana et le THC, tient au fait que le 9-THC isolé peut entraîner relativement souvent des crises d’anxiété et des attaques de panique.  (…) Ces effets peuvent aussi se produire avec la marijuana, mais ils sont moins importants en raison de la présence de cannabidiol, un composé non psychoactif qui a des propriétés antipsychotiques.» [21]

Enfin, il faut aussi compter avec les coûts des composés synthétiques, qui sont nettement plus élevés que ceux de l’herbe.

En ce qui concerne le cannabis fumé, ses avantages sont de permettre au patient d’établir lui-même la dose nécessaire et de ressentir les effets plus rapidement, tout en limitant les effets secondaires nocifs, sauf les effets sur les voies respiratoires.  Notons d’ailleurs au passage l’importance de cet effet de modulation de l’usage par les patients : la plupart des cas cliniques rapportés ainsi que les témoignages des responsables des organismes de compassion, s’accordent pour affirmer que les patients préfèrent consommer du cannabis plus concentré en THC que ceux qui en font un usage récréatif, mais qu’ils ne prennent que la quantité nécessaire pour obtenir les effets calmants.  Par contre, les difficultés reliées à la connaissance précise de son efficacité et de sa qualité font défaut, limitant ainsi la capacité du médecin à prescrire la dose appropriée.  Les connaissances les plus avancées sur le cannabis fumé concernent son degré de sécurité, même si l’interprétation des données n’est pas unanime.  Nous partageons généralement la conclusion du professeur Scholten :

[Traduction] « L’usage du cannabis à des fins médicales chez les patients ayant une condition somatique est relativement sécuritaire, à condition de ne pas être fumé.  Lorsque fumé, le cannabis a le même potentiel cancérogène que le tabac.  Les alternatives sont l’administration par voie orale ou l’inhalation par un vaporisateur.

La toxicité aiguë du cannabis est très faible ; il est presque impossible de faire une surdose de cannabis (il faudrait manger ou fumer l’équivalent de son poids en cannabis frais, soit environ 7 500 grammes de cannabis séché).  Les principaux effets secondaires du cannabis en thérapeutique sont la phychose et l’euphorie.  On sait peu de choses du potentiel addictif du cannabis thérapeutique mais les connaissances acquises sur l'usage de la morphine comme analgésique démontrent que le risque de dépendance psychologique est beaucoup plus faible en situation médicale que lorsqu’elle est utilisée comme stimulant.  Puisque le potentiel addictif du cannabis est faible lorsqu’il est utilisé comme stimulant, on peut penser qu’il en serait de même en situation clinique.

En ce qui concerne la toxicité chronique du cannabis, il faut se rappeler que les doses utilisées aux fins thérapeutiques seront probablement moins élevées que pour les usages récréatifs, réduisant ainsi les risques d’effets secondaires. » [22]

Cela signifie-t-il qu’il faut décourager voire interdire l’usage du cannabis, surtout du cannabis fumé, dans un contexte thérapeutique ?  La dernière section se penche sur cette question.

 

 

Pratiques thérapeutiques actuelles 

Les principales réserves sur l’utilisation thérapeutique de l’herbe concernent d’une part l’absence de connaissances rigoureuses provenant d’études médicales contrôlées, et d’autre part ses effets secondaires à long terme sur les voies respiratoires et son potentiel cancérogène.  Dans certains cas, des réserves sont aussi exprimées sur les propriétés psychoactives du cannabis.  Par ailleurs, il se dégage un consensus de plus en plus large sur le potentiel thérapeutique du cannabis, notamment pour la plante fumée.  Si le cannabis ne peut, à proprement parler, être considéré, pour le moment du moins, comme médicament, mais qu’il a néanmoins des propriétés thérapeutiques, comment alors le classifier et le gérer ?

Il s’est développé, dans plusieurs pays, notamment au Canada et aux États-Unis, une pratique parallèle de recours à l’herbe par des personnes souffrant de certaines conditions.  L’exemple le plus connu au Canada est sûrement celui du Club Compassion de Vancouver.

Dans son énoncé de mission, l’organisme propose une approche holistique de la santé.  Il fournit non seulement du cannabis mais aussi d’autres formes de médecines naturelles (herbothérapie, acupuncture, massages, etc.).  Il s’appuie sur les valeurs de compassion, d’affranchissement, de complémentarité entre les approches.

Il s’est développé, au cours des six années d’existence du Club Compassion, une connaissance intime des effets thérapeutiques du cannabis.  Le Club offre en permanence entre sept à dix variétés de cannabis, une ou deux de haschich, de la résine de cannabis et des pains et gâteaux au cannabis.  Il vend l’herbe entre 3 $ et 10 $ le gramme, selon la variété.  Il offre des services à plus de 2 000 membres/clients maintenant.

« Nos membres présentent les symptômes et les états les plus divers : le VIH et le sida, le cancer, la sclérose en plaques, l’arthrite, la douleur chronique, le fibromyosite, l’épilepsie, le glaucome, l’hépatite C, l’anxiété, la dépression, l’insomnie, les troubles alimentaires et bien d’autres affections encore.(…)

Il importe que les consommateurs de cannabis à des fins médicales aient accès à différentes variétés du produit car l’effet du cannabis dépend de la variété employée et de la méthode d’ingestion.  Nous expliquons les différences pertinentes à nos membres, qui peuvent alors choisir la variété de cannabis qui convient le mieux pour traiter efficacement leurs symptômes.

L’indica et le sativa sont les deux principales variétés de cannabis utilisé à des fins médicinales.  Nombre de souches résultent du croisement de ces deux variétés.  À l’intérieur de chacune de ces variétés et de ses croisements, il y a un nombre extraordinairement élevé de souches individuelles, dont chacune comporte des effets et des caractéristiques cannabinoïdes qui lui sont propres.

Selon les données empiriques dont on dispose, les souches d’indica ont un effet calmant et sont efficaces pour contrer l’anxiété, la douleur, la nausée, pour stimuler l’appétit, pour susciter le sommeil, pour vaincre les spasmes musculaires et les tremblements entre autres symptômes.  Les souches du sativa ont davantage un effet stimulant, efficace pour stimuler l’appétit, soulager la dépression, les migraines, les douleurs et les nausées.  Nous sommes maintenant au courant de souches spécifiques qui sont efficaces pour traiter des symptômes et des états particuliers.  Les membres notent leur consommation afin de repérer la souche la plus efficace dans leur cas.  Nous effectuons également un suivi serré des membres afin de pouvoir les aider à connaître leurs propres habitudes de consommation et, pour nous-mêmes, afin de pas revendre aux mêmes personnes et afin d’encourager une consommation responsable. » [23]

À la lecture de ce témoignage et des documents qui nous ont été remis par le Club, suite à la visite que nous avons faite des locaux de l’organisme et de l’occasion qui nous a été offerte de voir ses dossiers, suite aussi aux témoignages d’autres personnes oeuvrant dans des organismes similaires à Montréal et à Toronto, nous ne pouvons que constater les rapprochements entre cette pratique thérapeutique et les données issues de la recherche sur les applications médicales du cannabis.

Nous observons aussi que cet organisme, comme les autres qui fournissent un service similaire au Canada, tiennent des registres détaillés de leurs clients et de leur consommation de cannabis, matériel qui permet un suivi thérapeutique mais qui pourrait aussi constituer un excellent matériau de recherche empirique.  Nous ne pouvons que regretter que Santé Canada n’ait pas engagé un processus de recherche clinique en collaboration avec cet organisme.  Nous partageons d’ailleurs les réserves exprimées par Mme Black quant aux protocoles traditionnels de recherche sur les applications thérapeutiques du cannabis : 

« Nous avons dressé un plan de recherche de concert avec une équipe de scientifiques de Vancouver.  Notre proposition a toutefois été rejetée parce que nous refusons de faciliter une étude qui comporte l’utilisation d’un placebo ou d’une variété de cannabis de faible qualité et de faible puissance importée de la National Institute on Drug Abuse des États-Unis.  Toute étude visant à prouver l’efficacité du cannabis en tant que médicament, mais à l’aide d’une plante à faible puissance ou de souches inconnues comme celles que cultivent actuellement Prairie Plant Systems et Santé Canada est vouée à l’échec.  Il n’est pas nécessaire d’importer du cannabis aux fins des recherches car nous produisons au Canada un cannabis de première qualité en quantité énorme.  L’information que nous pourrions recueillir est demandée par des médecins, des patients, des compagnies pharmaceutiques, Plant Prairie Systems et Santé Canada ; néanmoins, nous n’avons pas les moyens financiers de faciliter les recherches en question. » [24]

Personne ne niera qu’il faut continuer les recherches sur les applications thérapeutiques du cannabis, fumé ou de synthèse, afin de tenter de mieux connaître les éléments clés de qualité, d’efficacité et de sécurité.  Chacun soutient qu’il y aurait intérêt à mieux connaître les souches et dosages appropriés à diverses conditions.  Pour autant, faut-il penser faire du cannabis un médicament au même titre que les médicaments inscrits dans la Pharmacopée ?  Faut-il avoir les mêmes exigences que celles qui concernent les médicaments prescrits ou plutôt assouplir les règles pour en faire une médecine naturelle alternative ?  S’il n’en était du régime juridique et des Conventions internationales qui régissent le cannabis, cette plante ne serait-elle pas plutôt considérée comme une médecine naturelle au même titre que d’autres plantes et herbes ?

Penser en ces termes nous force à réfléchir autrement à la question des applications thérapeutiques du cannabis.  Si l’on cherche à en faire un médicament, les réserves du corps médical, du moins d’un certain nombre de ses représentants, peuvent se comprendre : tant que n’ont pas été menées les études contrôlées requises qui permettront aux médecins de le prescrire avec la même confiance qu’ils le feront d’un médicament dûment inscrit, ils ne pourront que se dissocier de cette approche.  Si l’on reconnaît que le cannabis a des applications thérapeutiques dans un certain nombre de cas – au moins aussi éprouvées que pour n’importe quelle autre plante utilisée en homéopathie ou en herbothérapie – alors il s’agit plutôt de lui donner un statut équivalent aux médecines naturelles.

 

Conclusions

Le Comité est d’avis que les applications thérapeutiques potentielles du cannabis ont été suffisamment bien documentées pour que son utilisation à des fins thérapeutiques soit permise.  Il convient de reconnaître que sous sa forme fumée, le cannabis peut présenter certains effets secondaires nocifs, notamment sur les voies respiratoires et d’en aviser les usagers conformément.  Il convient aussi de reconnaître que des études sont nécesssaires pour préciser davantage le champ spécifique d’application du cannabis et ses effets sur le long terme.

Conclusions du chapitre 9

Applications thérapeutiques

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le cannabis comme médicament

 

 

 

 

Cannabis et composés synthétiques

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Pratiques thérapeutiques

 

Recherche

Ø           Il existe des indications claires, quoique non définitives sur les bénéfices thérapeutiques du cannabis dans les conditions suivantes : analgésique pour les douleurs chroniques, antispasmodique pour la sclérose en plaques, anticonvulsif pour l’épilepsie, antiémétique pour la chimiothérapie et stimulation de l’appétit pour la cachexie.

Ø            Il existe des indications moins claires quant aux effets du cannabis sur le glaucome et d’autres conditions médicales.

 

Ø            Le cannabis n’a pas été établi comme médicament par des études contrôlées et rigoureuses.

Ø            La qualité et l’efficacité du cannabis, principalement fumé, n’ont pas été déterminées dans des études cliniques rigoureuses.

 

Ø            Les composés synthétiques ont fait l’objet d’un certain nombre d’études mais les connaissances sont encore insuffisantes pour en établir l’efficacité et la sécurité.

Ø            Règle générale, les effets du cannabis fumé sont plus spécifiques et plus rapides que ceux des composés synthétiques.

 

Ø            L’absence de certains cannabinoïdes dans les composés synthétiques peut entraîner des effets secondaires nocifs tels les crises de panique ou les psychoses cannabiques.

Ø            Le cannabis fumé présente des effets nocifs potentiels surtout sur les voies respiratoires.

Ø            Les personnes qui fument du cannabis à des fins thérapeutiques modulent leur consommation en fonction de leur condition physique et n’en recherchent pas tant les effets psychoactifs.

Ø            Les personnes qui fument du cannabis à des fins thérapeutiques préfèrent avoir le choix de la forme d’utilisation.

 

Ø            Il convient de soutenir et d’encourager le développement des pratiques alternatives telles que mises en œuvre dans les clubs compassion.

Ø            Les pratiques de ces organismes sont en accord avec les indications thérapeutiques provenant des études cliniques et respectent des règles strictes de qualité et de sécurité.

 

Ø            Les études déjà approuvées par Santé Canada doivent être menées dans les meilleurs délais.

Ø            Les qualités du cannabis utilisé dans ces études doivent correspondre aux standards de la pratique actuelle dans les organismes de compassion et non aux standards de NIDA.

Ø            Les études devraient notamment porter sur les applications et le dosage spécifiques pour différentes conditions médicales.

Ø            Santé Canada devrait, dans les meilleurs délais, engager une étude clinique en collaboration avec les organismes de compassion au pays.

 


[1]  International Conference on Medicinal Cannabis.  22-23 novembre 2001, La Haye, Pays-Bas.

[2]  Joy, J.E., Watson, S.J. & J.A. Benson (eds.) Marijuana and Medicine : Assessing the Science Base.  Washington, DC., National Academy Press.

[3]  DuPont, R.L. (1999) « Examining the Debate on the Use of Medical Marijuana. »  Proceedings of the Association of American Physicians., volume 111, no 2, page 169.

[4]  Rosenthal, M.S. & H.D. Kleber (1999) « Making Sense of Medical Marijuana. »  Proceedings of the Association of American Physicians., volume 111, no 2, page 159.

[5]  Dr Mark Ware, professeur adjoint de médecine familiale et d’anesthésie, Université McGill, témoignage devant le Comité spécial du Sénat sur les drogues illicites, Sénat du Canada, 31 mai 2002.

[6]  Voir là dessus notamment l’étude de W.B. McAllistair, Drug Diplomacy in the 20th Century.  Il en sera question plus loin au chapitre 19.

[7]  Dr Harold Kalant, professeur émérite à l’Université de Toronto, témoignage devant le Comité spécial du Sénat sur les drogues illicites, Sénat du Canada, première session de la trente-septième législature, 11 juin 2001, fascicule 4, pages 70-71.

[8]  Dr Mark Ware, loc. cit..

[9]  Dr Henry Haddad, président, Association médicale canadienne, témoignage devant le Comité spécial sur les drogues illicites, Sénat du Canada, première session de la trente-septième législature, 11 mars 2002, fascicule 14, pages 52-53 et 54-55.

[10]  Russo, E.B. (2002) « The role of cannabis and cannabinoids in pain management. »  in Weiner, R.S. (ed.) Pain Management.  A Practical Guide for Clinicians.  Boca Raton, London, New York, Washington : CRC Press.

[11]  Cité dans Russo, op. cit., page 359.

[12]  Ibid., page 360.

[13]  Ibid., page 361.

[14]  Dr Mary Lynch, Directrice, consortium canadien de recherche sur les cannabinoïdes, professeure, Université Dalhousie, témoignage devant le Comité spécial du Sénat sur les drogues illicites, Sénat du Canada, première session de la trente-septième législature, 11 juin 2001, fascicule 4, page 49.

[15]  Les informations qui suivent sont tirées notamment de Russo, op. cit., Hartel, C.R.,  « Therapeutic Uses of Cannabis and Cannabinoids. »  in Kalant, H. (ed.) The Health Effects of Cannabis.  Toronto : Addiction Research Foundation, et de INSERM (2001), op.cit.

[16]  Russo, op. cit., page 365.

[17]  Dr Mary Lynch, op. cit., page 52.

[18]  Hartel, R.D., op. cit., page 465.

[19]  Russo, E.B., et coll., (2002) « Chronic cannabis use in the compassionate investigational new drug program : An examination of benefits and adverse effects of legal clinical cannabis. »  Journal of Cannabis Therapeutics, vol 2, no 1, page 45.

[20]  Russo, op. cit, note 17, fait une discussion plus poussée de ces diverses faiblesses.

[21] Gurley, R.J., Aronow, R. & M. Katz (1998) « Medicinal marijuana : A comprehensive review. »  Journal of Psychoactive Drugs. Vol 30, no 2, page 139.

[22]  Scholten, W.K. (2002) « Medicinal cannabis : A quick scan on the therapeutic use of cannabis. »  in Pelc, I., (ed.) International Scientific Conference on Cannabis.  Bruxelles.

[23]  Mme Hilary Black, directrice du Club Compassion de Vancouver, témoignage devant le Comité spécial du Sénat sur les drogues illicites, Sénat du Canada, première session de la trente-septième législature, 7 novembre 2001, fascicule no 10, page 36.

[24]  Ibid., page 39.


Chapitre 10

Opinions et attitudes des Canadiens

L’un des objectifs importants que nous avons poursuivi tout au long de nos travaux était d’impliquer les Canadiens.  Nous voulions par là entendre leurs opinions, leurs expériences, leurs appréhensions face au cannabis.  Et nous voulions aussi rendre accessible l’information dont nous disposions de sorte à contribuer, à la hauteur de nos modestes moyens, à une meilleure connaissance des réalités du cannabis, seule à même de hausser le niveau des débats publics.  Au début de chacune des audiences publiques, le président du Comité le présentait d’ailleurs en ces termes : 

« Le second de ces enjeux est celui du partage de la connaissance.  Il s’agit assurément du plus noble.  Le Comité désire que les Canadiens de partout s’informent et partagent l’information que nous avons recueillie.  Notre défi sera de planifier et d’organiser un système assurant l’accessibilité et la diffusion de cette connaissance.  Nous voudrons aussi connaître les vues de la population sur cette connaissance.  Pour ce faire, nous tiendrons, au printemps 2002, des audiences publiques dans divers lieux au Canada. »

Et ce défi était effectivement de taille.  C’est une chose en effet de rendre disponible, de manière passive, une série d’informations, tant sous la forme des comptes-rendus de nos audiences que de rapports de recherche.  C’en est une autre d’avoir les moyens de faire connaître largement cette information.  Et c’en est encore une autre que de saisir le pouls de la société canadienne.

Pour transmettre l’information aux Canadiens, nous avons choisi d’utiliser pleinement notre site Internet y logeant tous nos documents au fur et à mesure qu’ils étaient prêts.  Pour stimuler sa circulation, nous avons utilisé deux outils principaux.  Le premier, conventionnel, celui des médias : attirer le plus possible une couverture de presse dans le but de faire connaître la nature de nos travaux, voire tout simplement l’existence de ce Comité.  Dans la même veine, certains membres du Comité ont aussi participé à des conférences, à des tables rondes, à des lignes ouvertes.  Le second moyen, qui nous est apparu essentiel pour faire connaître nos travaux, a été la publication, en mai 2002, d’un document de discussion.  Ce document énonçait un certain nombre de nos conclusions préliminaires de recherche autour de huit questions clés, proposait un certain nombre d’options de politiques publiques, et identifiait des questions pour animer les débats publics.  En plus de viser à transmettre nos connaissances et de susciter l’intérêt de la population, ce document avait pour objectif de servir de toile de fond aux audiences publiques que nous avons tenues dans diverses villes du pays aux mois de mai et juin 2002.

Seul l’avenir dira si, et dans quelle mesure, nous avons réussi à faire connaître nos travaux et surtout à augmenter le niveau de connaissances sur le cannabis dans la population.  Nous n’avions pas les moyens financiers de mener une vaste campagne d’information publique non plus que de mener une enquête d’opinion avant et après la publication du document de discussion pour déterminer si nous avions eu un impact auprès de nos concitoyens.

Il est beaucoup plus difficile de saisir l’état de l’opinion, des attitudes et des représentations de la population.  Les moyens traditionnels de l’enquête quantitative sur un échantillon représentatif de la population étaient trop dispendieux.  Les sondages présentent aussi toute une série de limites dont nous discuterons plus amplement plus loin.  Par contre, nous avons commandé une étude qualitative par groupes de discussion dont nous présenterons les résultats dans ce chapitre.  Nous rapporterons aussi les résultats de sondages dont nous avons pu prendre connaissance.  De plus, de nombreux citoyens nous ont écrit des lettres ou envoyé des courriels et un certain nombre ont participé à nos audiences publiques.  On ne peut évidemment en tirer de conclusions : il est probable que seuls ceux que la question intéresse de près nous auront écrit, quel que soit le côté où penchent leurs préférences.  Nous en citerons des extraits en insistant sur l’importance de ne rien conclure quant à la représentativité de ces opinions.

On ne saurait faire état de l’opinion et des représentations que se font les Canadiens des drogues en général, du cannabis en particulier, sans examiner aussi le rôle des médias dans la construction de ces représentations.  Au cours des dernières années, suite entre autres aux travaux de ce Comité, divers journaux et magazines canadiens ont réalisé des reportages ou écrit des commentaires éditoriaux sur la question.  Ce sera l’objet de la première section de ce chapitre.  La suivante présente les résultats d’enquêtes et de sondages, incluant celle que nous avons commandée et certaines qui ont été menées dans certaines provinces.  La dernière section porte sur notre compréhension de ce que les Canadiens nous ont dit.

 

Les médias 

Au début du siècle, les médias ont joué un rôle important dans la construction de la « panique » morale sur les drogues illicites.  Ce fut d’abord le « péril jaune » et la crise de l’opium au début du XXe siècle, principalement à Vancouver.[1]    

[Traduction] « La tolérance pour l’habitude de fumer de l’opium s’est maintenue aussi longtemps que celles des Britano-Colombiens pour les Chinois.  Au cours des premières années du XXe siècle, le surplus de main d’œuvre et le sentiment antiasiatique dans la population se sont tous deux accentués.  (…) Au cours des cinq premières années du XXe siècle, il y avait sur pratiquement toutes les premières pages du « Province » de Vancouver des caricatures racistes mettant en garde les lecteurs contre le péril jaune, dépeignant la façon dont la Colombie-Britannique allait être absorbée par les Chinois et annonçant l’arrivée d’un autre bateau de Chinois.» [2] 

Ainsi, ce texte du Canadian Magazine en 1900 : 

[Traduction] « Il était évident qu’il (le serviteur chinois) avait eu sa dose et plus encore, car on trouve à Vancouver des fumeries chinoises d’opium où se pratiquent des habitudes infâmes et indicibles.  Peu importe l’apparence soignée et docile de votre Chinois, peu importe la douceur de sa voix et ses manières invitantes, vous pouvez être certain de le trouver, chaque samedi soir, dopé dans son antre et rêvant sous les volutes du pavot. » [3]

Ce fut ensuite le fléau de la cocaïne à Montréal dont témoigne cet article du Witness de Montréal de 1910 : 

« Ce fléau de la cocaïne n’existe que depuis quelques temps dans cette ville.  C’est un mal réel, une plaie sociale, et il se répand de façon si terrible qu’il est temps que la société s’en préoccupe.  L’alcoolisme et la morphinomanie ne sont rien en comparaison de l’habitude de la cocaïne.  Celle-ci est le moyen auquel on a recours en vue de la séduction de nos jeunes filles et de la démoralisation de nos jeunes gens (…) ceux qui connaissent ce qu’est réellement la cocaïne et les malheurs qu’elle occasionne, ceux-là, s’ils permettent l’usage de cette drogue, nuisent à la société elle-même dans la mesure la plus large possible. » [4]

Cette vision de la déchéance et de la dégénérescence de la classe ouvrière, et plus largement de la civilisation anglo-britannique et chrétienne, sera ensuite relayée par les mouvements de tempérance.  Un personnage important de l’histoire des femmes au Canada, Emily Murphy, allait jouer un rôle prédominant au cours des années 20 dans l’articulation de cette vision d’apocalypse.  Écrivaine et journaliste, elle a été présidente du Canadian Women’s Press Club (1913-1920), première présidente de la Fédération des instituts féminins, membre du Conseil national des femmes du Canada, avant de devenir juge en Alberta.  Elle s’est aussi battue pour que la constitution canadienne reconnaisse les droits des femmes.  Et elle a été une activiste infatigable dans la lutte contre les drogues.  Dans une série de textes publiés dans le magazine MacLean en 1920, elle s’en prenait au « fléau » de la drogue. 

 [Traduction]  « Peu importe la façon dont une drogue est consommée, elle provoque la dégradation morale et affaiblit la volonté.  Peu importe leur statut social, les consommateurs invétérés deviennent des dépravés.  Ils sont tous menteurs et la plupart d’entre eux deviennent malhonnêtes.  S’ils sont privés de drogues, ils feront tout pour en obtenir, même si cela implique le vol ou la prostitution.  L’abstinence de consommer au cours d’une longue période provoque une douleur semblable à celle d’un clou qui enfonce la peau. » [5] 

En 1922, dans son livre The Black Candle, elle s’attaquait aussi à la marijuana qu’elle décrivait dans ces termes : 

[Traduction]  « Les personnes qui font usage de cette drogue fument les feuilles séchées de la plante, ce qui leur fait perdre complètement la raison.  Elles n’ont plus aucun sens moral et, sous l’influence de cette substance, deviennent insensibles à la douleur.  Elles sont alors en proie à la folie furieuse et capables de tuer ou de se livrer à toutes sortes de violences sur d’autres personnes, en utilisant des méthodes d’une cruauté barbare, et comme nous l’avons dit, en ne faisant preuve d’aucun sens moral.  Lorsqu’elles sont sous l’influence de cette drogue, ces victimes représentent les pires conditions de vie imaginables.  Elles sont privées de toute volonté et sont mentalement déficientes.  Si cette substance est consommée en trop grande quantité, elle provoque ultimement la mort du toxicomane. » [6]

Au delà de l’emphase verbale de ces divers textes et du racisme envers les Asiatiques, on peut constater une certaine ressemblance entre les discours de l’époque et certains discours contemporains sur les drogues : elles s’attaquent aux racines morales de la société et en particulier à la famille, elles menacent la jeunesse, elles causent la criminalité et la violence ; les dealers sont partout, surtout près des écoles, prêts à tout pour assurer la reproduction de leur clientèle ; et les drogues, nécessairement, mènent à la toxicomanie.

Ce n’est pas dire pour autant que les articles publiés dans les journaux soient la raison principale pour laquelle on a criminalisé les drogues.  Ce n’est pas dire non plus que ce qui était écrit finissait par être ce qu’on croyait.  Néanmoins, plusieurs analystes de l’évolution des lois sur les drogues au Canada s’entendent pour souligner l’importance des médias dans l’architecture des lois canadiennes sur les drogues.

Quelles sont les orientations des médias canadiens sur les drogues aujourd’hui ?  Nous n’avons pas fait une analyse de l’ensemble de la couverture de presse sur les drogues au Canada.  L’exercice eut sans doute été intéressant d’un point de vue sociologique pour identifier les notions clés, saisir les modes de représentation qui concourent à former l’opinion publique.  Nous nous satisfaisons ici d’examiner deux grands types d’articles de presse.  Les premiers sont de l’ordre de la nouvelle judiciaire, les seconds sont des reportages de fond et des commentaires éditoriaux.

Les articles de nouvelles traitant des drogues illicites concernent le plus souvent les opérations policières : descentes, saisies, arrestations de trafiquants et démantèlement de réseaux reliés au crime organisé.  L’exemple contemporain le plus connu a sûrement trait au coup de filet réalisé en 2001 au Québec lors de l’arrestation de plus de 70 membres des Hells Angels dont on sait qu’ils sont entre autres impliqués dans le trafic de stupéfiants.  Au delà, ce sont, mois après mois, des nouvelles saisies de kilos voire de centaines de kilos de drogues, de plus en plus souvent de marijuana.

Comment ces informations contribuent à former l’opinion publique sur les drogues, quels en sont les impacts sur les représentations que s’en fait le public, nous l’ignorons.  Il est probable cependant que ces articles donnent à penser que le « problème de la drogue » est d’abord et avant tout un problème de criminalité organisée.  Mais si l’on pouvait avoir l’impression, disons jusqu’au milieu des années 1980, que le cannabis était un problème exporté au Canada à partir d’autres pays, il est vraisemblable que l’augmentation des articles traitant des saisies de plantations domestiques – plutôt que de cargaisons provenant de l’étranger – mène de plus en plus à penser le cannabis comme un problème domestique.

D’autres articles de nouvelles concernent la relation entre drogues et criminalité, notamment la prostitution, les cambriolages dans les résidences, ainsi que les « incivilités » relatives aux jeunes de la rue et à l’itinérance.  On continue en effet à associer au moins pour partie ces activités à la drogue.  Pour la prostitution de rue, c’est le fait que les personnes, principalement les femmes, pratiquant la prostitution soient souvent amenées à cet extrême pour « payer » leur dose.  Pour les cambriolages résidentiels, c’est la même raison mais le genre des auteurs change : il s’agit dans ce cas de jeunes hommes.  Et pour les jeunes dans la rue, c’est le fléau de l’injection et donc de la transmission du SIDA qui préoccupe principalement.  Rien de cela ne concerne directement le cannabis.  Sauf pour les écoles.  Il n’est probablement pas une grande – et une moins grande – ville canadienne qui n’ait, au cours des quelques dernières années, vu une opération policière dans les écoles.  Ces opérations suscitent le plus souvent deux types de réactions, toutes deux fondées sur l’indignation : pour les uns c’est l’indignation de voir que les drogues soient à ce point intégrées dans les écoles, pour les autres c’est l’abus de pouvoir policier et le non-respect des droits des jeunes.

On a vu, au cours des quelques dernières années, des reportages de fond tant dans les journaux que dans les médias électroniques.  La série préparée par le journaliste Dan Gardner du Ottawa Citizen, en 2000, et largement reprise par tous les quotidiens de la chaîne Southam, est sûrement la plus connue.  Dans cette série de 10 articles, le journaliste expliquait pourquoi la « guerre à la drogue » est un échec patent.  Il commençait sa série ainsi : 

[Traduction]  « La campagne globale de l’Oncle Sam pour en finir avec l’abus des drogues a augmenté le pouvoir des criminels, corrompu les gouvernements et diminué les libertés civiles, et il y a plus de toxicomanes que jamais auparavant.  Le 6 juin 1998, Kofi Annan, le secrétaire général des Nations Unies, a reçu une lettre étonnante.  « Nous croyons », disait-elle, « que la guerre globale contre les drogues cause plus de dommages que les drogues elles-mêmes.»  Cette lettre était signée par des hommes d’état, des politiciens, des universitaires et d’autres personnalités.  Javier Perez de Cuellar, l’ancien secrétaire général de l’ONU était parmi les signataires.  Tout comme George Shultz, l’ancien Secrétaire d’état américain et Joycelyn Elders, l’ancienne Médecin chef aux États-Unis.  Des prix Nobel tels Milton Friedman et Adolfo Perez Esquivel d’Argentine, quatre anciens présidents et sept anciens ministres d’Amérique latine étaient parmi les signataires.  Et quelques éminents Canadiens aussi.  Ils ont ajouté que les politiques sur les drogues que le monde a suivies depuis quelques décennies sont un échec aux conséquences dévastatrices.  Tenter d’éliminer l’abus de drogues par la prohibition a créé une industrie valant 400 milliards $ US. « soit environ 8 % du commerce international. »  (…) Cette déclaration coïncidait avec le début d’une assemblée générale des Nations Unies sur les problèmes globaux des drogues.  Les gouvernements participant à cette assemblée semblaient unanimes à penser que la meilleure manière de combattre l’abus de drogues était d’en bannir la production, la vente ou la possession.  (…) Mais la lettre adressée à M. Annan a démontré que leur point de vue ne fait pas l’unanimité.  En fait, un nombre croissant de leaders mondiaux et d’experts pensent que la guerre à la drogue n’est rien de moins qu’un désastre humanitaire.» [7]

Cette série d’articles faisait en quelque sorte écho à des commentaires éditoriaux parus dans le même Ottawa Citizen, en 1997, demandant la décriminalisation des drogues.[8]  L’éditorialiste écrivait notamment ceci dans le second de la série : « L’histoire récente de l’application des lois sur les drogues, au Canada aussi bien qu’aux États-Unis, est l’histoire d’un échec.  Les impôts financent grassement la répression.  Les pouvoirs policiers augmentent au détriment des libertés civiles.  Les gangs criminalisés sont de plus en plus riches.  Et l’usage de drogues continue, peu importe. »

En 1998, le Globe and Mail de Toronto en faisait autant, sous le titre « Que fument les leaders du G8 ? » écrivant entre autres : [Traduction] «  La prohibition ne marche pas et ne peut pas marcher, et ses coûts sont nettement supérieurs à ceux d’une politique d’accessibilité adéquatement supervisée et contrôlée.  Puisque l’élimination des drogues n’est pas une option, les leaders du G8 auraient dû se demander comment minimiser les méfaits des drogues.  En l’état actuel, leurs politiques maximisent les dégâts.»  Dans une série de deux éditoriaux, le Globe and Mail reprenait l’exercice en juillet 2001, recommandant la décriminalisation du cannabis..  Le Vancouver Sun en faisait autant en octobre 1998 et le National Post prenait aussi position pour mettre fin à la prohibition du cannabis.  Enfin, plus récemment encore, dans les suites des événements tragiques du 11 septembre 2001, l’éditorialiste du Citizen répondait à ceux qui laissaient entendre que l’argent du trafic de drogues sert à financer les actions terroristes.  Il disait ce qui suit :

« En matière de lutte antidrogues, la plus récente menace soulevée par le solliciteur général Lawrence MacAulay et d’autres personnes concerne l’hypothèse selon laquelle les terroristes utiliseraient les produits du trafic de la drogue pour financer leurs activités diaboliques.  Si c’est le cas, il est facile de voir pourquoi.  Comme tout véritable crime, le terrorisme fait des victimes plutôt que des clients satisfaits.  Il ne s’agit donc pas exactement d’une entreprise autofinancée.  En revanche, le commerce de la drogue permet de réaliser constamment des profits parce que les transactions auxquelles il donne lieu sont tellement satisfaisantes pour le vendeur comme pour l’acheteur que ces derniers risquent la prison pour pouvoir les mener à bien.  (…) (…) non seulement la lutte antidrogues entraîne le mépris de la loi et menace la sécurité publique, mais elle aide à financer les terroristes et leur permet de passer d’un pays à un autre.  Et les gens veulent poursuivre cette lutte ?  J’estime que, puisque toute décision vertueuse doit se prendre au nom de la vertu, il faut abolir les lois sur les drogues pour des raisons morales.  Mais faites abstraction de mon dégoût pour le paternalisme.  Si la lutte antidrogues diminue nos chances de gagner la lutte contre le terrorisme, alors elle fait sûrement plus de mal que de bien. » [9]

L’intérêt de ces prises de position et de ces articles de fond tient à divers éléments.  Premièrement, ils marquent un changement majeur par rapport aux positions soit plus timides soit plus simplement en faveur de la prohibition qui dominaient depuis le début du siècle.  Ils s’inscrivent aussi dans une interrogation constante du rôle de l’État et de l’à-propos des dépenses publiques.  Ils marquent aussi, en corollaire, une préoccupation plus grande pour les libertés individuelles.

Quel en est l’impact auprès de l’opinion publique, nous l’ignorons.  Traduisent-ils des sentiments largement répandus dans la population ou, au contraire, sont-ils en porte-à-faux, nous ne sommes pas en mesure de le dire.  Une seule chose nous paraît relativement certaine : la plupart des grands médias canadiens ont pris une distance critique appréciable face aux politiques de prohibition.

 

Enquêtes et sondages 

Selon l’un de nos témoins : 

« D’après les sondages effectués au cours des dix dernières années, notamment par Santé Canada, nous savons que les deux tiers des Canadiens considèrent que la consommation de cannabis ne devrait pas être punissable d’emprisonnement et qu’environ la moitié des Canadiens préconisent explicitement la décriminalisation ou la déjudiciarisation de la consommation de cannabis.  Cette opinion persiste depuis 25 ans.  Autrement dit, les législateurs et les décideurs politiques n’ont tenu aucun compte jusqu’ici du message que l’opinion publique leur adresse depuis un quart de siècle. » [10]

L’une des limites importantes des sondages d’opinion tient à leur côté superficiel : les questions sont souvent insérées dans des enquêtes plus générales portant sur une diversité de sujets, il y a peu de place pour poser des questions multiples, et on explore rarement le sens des termes.  Ainsi, par exemple, les termes légalisation ou décriminalisation n’ont pas nécessairement le même sens pour tous les répondants.  Mais les sondages généralistes ne sont pas en mesure, ou prennent rarement les moyens, de révéler ces différences.  Si l’enquête pose une seule question portant sur le cannabis, du genre « êtes-vous en faveur de la décriminalisation de la possession de petites quantités de cannabis ? », on ne sait pas ce que les répondants pensent en entendant « décriminalisation » et « petites » quantités.  Pour certains, décriminalisation peut signifier aucune pénalité ; pour d’autres ce sera une amende.  Et la différence entre 5 grammes et 30 grammes est énorme.

Comme les médias, et de manière toute aussi complexe, les sondages participent à la construction des représentations publiques.  Comme pour les médias, il est difficile de déterminer dans quelle mesure ils contribuent à modifier les attitudes et encore plus les comportements.  Ces quelques réserves émises, nous fournissons dans les paragraphes suivants un échantillon de données provenant de diverses enquêtes.

Dans l’enquête nationale sur l’alcool et les drogues de 1994, les répondants étaient invités à donner leur opinion sur les politiques concernant le cannabis : 27 % étaient d’avis que la possession de petites quantités devrait être légale ; 42 % qu’elle devrait être illégale mais ne faire l’objet d’aucune pénalité ou d’une amende seulement ; et 17 % que la possession de cannabis devrait entraîner une peine de prison potentielle dans le cas d’une première infraction.  Les hommes et les plus jeunes sont plus nombreux à favoriser la légalisation du cannabis, de même que les résidents de la Colombie-Britannique, du Québec, de l’Alberta et de l’Ontario.[11]

En 2000, le National Post relevait les résultats d’un sondage voulant que près des deux tiers des Canadiens soient en faveur de la décriminalisation de la marijuana et que la possession de petites quantités pour usage personnel soit punie par une amende.[12]

Plus récemment encore, dans le cadre d’un sondage effectué en mai 2001, 47 % des Canadiens se sont déclarés en faveur de la légalisation de la marijuana, en hausse par rapport aux 31 % de 1995 et aux 26 % de 1975.[13]

Au Québec, en 2001, une enquête plus fine a été menée sur les perceptions de la population à partir d’un échantillon de 2 253 répondants (taux de réponse de 70 %).[14] L’enquête portait uniquement sur les drogues, la toxicomanie et le VIH, et mesurait les connaissances, la perception de la dangerosité, la perception à l’égard des personnes toxicomanes, et les politiques et mesures possibles.  L’intérêt d’une étude de ce type est que, ne portant que sur les questions relatives aux toxicomanies et aux drogues, elle permet d’approfondir et clarifier davantage certaines questions.

Cette étude révèle que la majorité (66 %) de la population pense que la consommation de drogues est en augmentation.  Elle démontre aussi que « le cannabis est dans une classe à part » quant à la perception de sa dangerosité puisque « seulement une personne sur quatre juge cette substance illicite dangereuse dès la première consommation, ce qui est moins que l’opinion rapportée pour le tabac qui est pourtant licite.  De plus, le cannabis est le seul produit qu’un nombre relativement important de sondés considèrent comme jamais dangereux pour la santé.  (…) les gens le considèrent moins dangereux que le tabac. »[15] Les enquêtés perçoivent aussi que le cannabis est la substance la moins susceptible de mener à la dépendance : environ 15 % pensent que le cannabis crée la dépendance dès qu’on l’essaie alors que pour plus de 40 % des répondants il faut en consommer chaque jour et que 8 % disent que le cannabis ne crée jamais de dépendance.[16]

Eu égard aux opinions sur les politiques publiques, l’étude démontre une nette préférence pour les mesures de prévention et d’éducation par rapport aux mesures de contrôle et de répression.  À la question de savoir quelles mesures seraient susceptibles d’enrayer les problèmes de la drogue, près de 35 % pensent que la vente contrôlée de la marijuana et du haschich permettrait de réduire les méfaits.  Selon les auteurs, la population montre « une ouverture sans équivoque à une certaine forme de légalisation du haschich et de la marijuana.  Plus de 90 % d’entre eux seraient d’accord à ce qu’on permette à certains grands malades de recevoir ces substances sur prescription pour soulager leurs douleurs.  Beaucoup moins de gens mais tout de même une majorité (60 %) seraient prêts à autoriser la consommation de ces drogues sous certaines conditions comme peut-être l’alcool. »[17]  Par ailleurs, moins de 40 % pensent que la loi actuelle contribue à empêcher les gens de consommer (et environ 60 % sont plutôt ou tout à fait en désaccord avec cet énoncé).[18]

En Ontario, l’enquête en milieu scolaire a aussi examiné les perceptions des étudiants sur le risque perçu et la désapprobation eu égard à la consommation de marijuana.  Le tableau suivant présente les résultats. 

 

Perceptions des étudiants ontariens, niveau secondaire 1989-2001 [19]

 

1989

1991

1993

1995

1997

1999

2001

Désapprouvent l’expérimentation

 

Total

7e

9e

11e

13e

 

40,8 %

58,9 %

38,0 %

33,0 %

26,7 %

 

43,2 %

58,0 %

48,3 %

32,5 %

28,4 %

 

37,1 %

48,6 %

38,8 %

30,2 %

27,7 %

 

28,8 %

44,9 %

30,1 %

16,3 %

25,7 %

 

23,4 %

40,8 %

21,6 %

13,2 %

18,8 %

 

26,0 %

44,3 %

25,7 %

18,2 %

13,4 %

 

28,6 %

48,2 %

23,7 %

19,4 %

20,7%

Désapprouvent la consommation régulière

 

Total

7e

9e

11e

13e

 

61,0 %

73,7 %

59,8 %

54,9 %

50,1 %

 

60,8 %

72,1 %

62,5 %

52,4 %

56,1 %

 

55,9 %

66,6 %

54,3 %

50,9 %

51,1 %

 

47,2 %

62,3 %

48,6 %

33,6 %

48,6 %

 

45,2 %

58,7 %

41,1 %

30,9 %

42,6 %

 

43,1 %

63,6 %

43,6 %

31,2 %

32,8 %

 

41,7 %

64,0 %

34,3 %

29,8 %

40,7 %

Associent un risque élevé à l’expérimentation

 

Total

7e

9e

11e

13e

 

27,8 %

39,2 %

29,7 %

18,0 %

19,2 %

 

30,7 %

37,0 %

35,4 %

25,2 %

21,2 %

 

27,3 %

35,3 %

29,3 %

21,8 %

19,7 %

 

18,5 %

30,7 %

18,6 %

10,5 %

14,2 %

 

17,1 %

26,2 %

14,3 %

12,8 %

16,4 %

 

18,4 %

28,4 %

16,6 %

15,2 %

12,5 %

 

18,6 %

27,0 %

18,5 %

11,1 %

17,7 %

Associent un risque élevé à la consommation régulière

 

Total

7e

9e

11e

13e

 

75,4 %

72,6 %

79,1 %

74,7 %

73,3 %

 

73,3 %

72,1 %

74,0 %

73,9 %

73,1 %

 

69,3 %

69,8 %

73,7 %

66,9 %

63,4 %

 

58,1 %

67.6 %

60,8 %

50,8 %

50,6 %

 

56,1 %

60,5 %

59,3 %

49,4 %

55,7 %

 

52,0 %

63,6 %

53,1 %

44,9 %

45,2 %

 

48,2 %

61,1 %

47,8 %

36,8 %

47,8 %

 

Ces résultats démontrent que, sur tous les indicateurs, les attitudes des étudiants ontariens de niveau secondaire sont moins alarmistes, ou plus libérales, selon le point de vue que l’on adopte.  Ainsi, ils sont moins nombreux en 2001 qu’en 1989 à désapprouver la consommation expérimentale (une ou deux fois) de cannabis ou la consommation régulière.  Ils sont cependant toujours plus nombreux à désapprouver la consommation régulière que la consommation occasionnelle.  Le niveau de désapprobation diminue plus le niveau scolaire augmente.  De même, les étudiants ontariens sont moins nombreux à associer un risque élevé à la consommation de cannabis en 2001 qu’en 1989, mais ils demeurent près de trois fois plus nombreux à associer un risque élevé à la consommation régulière qu’à la consommation expérimentale.  Notons tout de même que la proportion de ceux qui associent un risque élevé à la consommation régulière de marijuana forme maintenant moins de la moitié des élèves, comparativement aux trois quarts en 1989.

L’ensemble de ces données s’accordent dans une large mesure avec les résultats de l’étude que le Comité a commandée à la firme Léger Marketing.[20]  Cette étude qualitative par groupes de discussion avait pour objectif de déterminer s’il était possible d’identifier les éléments qui pourraient fonder un consensus social sur l’usage du cannabis.  Plus spécifiquement, cette étude visait à cerner la perception globale à l’égard des drogues en général et du cannabis en particulier, les images associées au cannabis, les attitudes et comportements à l’égard de l’usage récréatif, les craintes et préjugés, la connaissance du cadre législatif et les attentes à l’égard d’une politique publique sur l’usage du cannabis à des fins récréatives.  Pour ce faire, la firme a réalisé 16 groupes de discussion ainsi que 15 entrevues en profondeur à Montréal, Trois-Rivières, Halifax, Winnipeg, Vancouver, Toronto et London.  Au total, plus de 130 personnes ont participé à cette étude.  Dans chaque ville, il y avait au moins deux groupes de discussion, un avec des adultes de plus de 18 ans et l’autre avec des jeunes de 14 à 17 ans.

Spontanément, les participants aux groupes de discussion ne mentionnaient pas les drogues parmi leurs préoccupations quotidiennes, celles-ci se centrant plutôt sur la santé, l’éducation, l’emploi et la pauvreté.  Lorsque le sujet était abordé par les enquêteurs, les participants nommaient d’abord les activités criminelles reliées à la vente et à l’importation de drogues comme préoccupation principale plutôt que l’usage par les Canadiens.  Dans certaines villes, (Montréal, Vancouver), les participants exprimaient aussi une inquiétude sur l’impact de la présence de drogues illicites dans certains quartiers sur la qualité de vie et la sécurité.

Interrogés sur le cannabis, les participants faisaient presque systématiquement et spontanément une distinction entre des drogues douces (cannabis, haschich) et des drogues dures (cocaïne, héroïne), plusieurs considérant même le terme drogue inapproprié pour parler du cannabis.  Cette distinction reposait sur la base de deux éléments majeurs : la composition et les effets.  Les drogues dures sont davantage associées aux produits chimiques avec des effets destructifs, notamment une propension plus grande à développer la dépendance.  Le cannabis et ses dérivés sont associés à des plantes, à des produits naturels, et le risque de dépendance est presque nul, sauf chez des personnes ayant des prédispositions ou des vulnérabilités particulières.  La comparaison avec l’alcool était fréquente : on peut consommer de l’alcool de manière raisonnable sans danger, et seule une petite partie des consommateurs développe des problèmes de dépendance.  On n’associait pas non plus le cannabis à la criminalité : « I can’t picture a guy robbing the corner store to buy himself a joint.  This is something heroin addicts would do.  First, pot is cheap, second it doesn’t make you want it desperately. »  La seule exception plus présente au Québec qu’ailleurs, était l’association avec la criminalité organisée, les bandes de motards.

Tandis que l’usage de drogues « dures » s’inscrit dans un univers de détresse morale et physique et déchéance sociale, les participants associaient généralement une dimension de convivialité et de plaisir à l’usage du cannabis, qu’on consomme surtout dans des occasions sociales, comme l’alcool.

En toute logique, l’usage récréatif du cannabis était généralement bien accepté : « it doesn’t bother me that people do marijuana.  As long as they are aware of their decision and what they are doing, I respect it. »  De fait, spontanément, plusieurs participants dans chaque groupe évoquaient leurs propres expériences de consommation passée ou actuelle : « I sometimes smoke pot and it doesn’t keep me from being a productive guy at work or a good family man. »  Et comme pour l’alcool, ce sont davantage les notions d’abus et de responsabilité qui marquent la différence, quoiqu’on soit plus dur envers les abus d’alcool qu’on associe à la violence.  « I used to go out to bars a lot.  Every night there would be a fight.  A guy gets drunk and then starts insulting somebody else or feels another is flirting with his girlfriend.  At one point punches get thrown around.  But you know what ?  I have never seen a guy stoned on pot go nuts and want to knock somebody out. »  S’ils n’associaient pas la consommation de cannabis ni à la violence ni à la criminalité, les participants se montraient cependant préoccupés par la conduite sous l’influence de cannabis.  Enfin, les participants n’associaient pas la consommation de cannabis à une classe déterminée de la population : ce sont les jeunes mais aussi des professionnels, des artistes, des avocats, des fonctionnaires…

Les chercheurs n’ont pas observé de clivage générationnel à l’égard de l’usage récréatif du cannabis.  Si un clivage existe, il reposerait davantage sur des caractéristiques socioprofessionnelles : les citoyens moins scolarisés et résidant en milieu rural semblent démontrer une plus grande résistance.  De même, les personnes s’opposant à la consommation récréative de cannabis le feraient plutôt sur des bases morales, parfois même religieuses.  Autre clivage, les femmes ayant des enfants d’âge scolaire, se disaient très préoccupées par la grande disponibilité de la marijuana en milieu scolaire.  « Qu’ils légalisent ou pas moi ça ne change rien.  Moi, tout ce que je veux c’est que les drogues ne soient pas accessibles aux enfants.  Qu’ils en vendent au primaire moi ça m’enrage parce que ça les rend dépendants très jeunes. »

Comme les sondages d’opinion publique discutés plus tôt l’ont démontré, les participants appuyaient largement la légalisation du cannabis à des fins thérapeutiques.  Toutefois, certains souhaitaient qu’une structure claire de distribution soit établie dans les établissements de soins et qu’on puisse déterminer les doses adéquates selon l’intensité de la douleur.

En général, les participants estimaient qu’une consommation occasionnelle n’a pas d’effets néfastes sur la santé.  Faisant spontanément la comparaison avec l’alcool et le tabac, ils considéraient que le cannabis n’est pas la plus dangereuse des trois substances.  De même, la majorité ne craignaient pas l’accoutumance au cannabis, soulignant que ça dépend de la maturité et de la fréquence de la consommation.  « This is the key question.  I don’t think you can get hooked on it really.  Not as much as booze or nicotine for sure.  But that’s the kind of proof or medical evidence I would like to have if you want me to make up my mind on it. »  Les participants ne pensaient pas non plus que le cannabis pousse inexorablement à la consommation d’autres drogues, l’utilisation de drogues « dures » étant liée davantage à la personnalité et à la maturité de l’usager qu’aux caractéristiques du cannabis lui-même.

Le guide d’entretien demandait aux participants de réagir à deux données de recherche : la proportion de Canadiens qui ont consommé au cours des 12 derniers mois est d’environ 10 % et il se fait environ 30 000 mises en accusation par année pour possession simple de cannabis.  Dans les deux cas, les participants étaient incrédules.  Sur la proportion de consommateurs, tous les participants pensaient qu’il y en avait beaucoup plus : « Ça me surprend que ça soit juste 10 % de la population, qui en consomme.  Je m’attendais plus à 50 % ou 60 %. »  Inversement, sur le nombre de mises en accusation, les participants étaient unanimes à penser que les efforts des services policiers devraient plutôt porter sur la lutte aux réseaux criminels : « 30 000 people charged per year seems like a waste of taxpayers money if just for possession.  It’s a lot of money to prosecute and they all get thrown out anyway… »  « Quand on pense à d’autres crimes beaucoup plus importants, quand on pense à l’encombrement du système judiciaire, je trouve ça ridicule. »  Néanmoins, les participants considèrent que le Canada est une société relativement tolérante à l’égard de l’usage récréatif du cannabis, du moins comparativement à d’autres pays : côté répressif on nomme spontanément les États-Unis, l’Arabie saoudite, et côté tolérant on pense à la Suisse et aux Pays-Bas, le Canada étant quelque part entre les deux.

Les entretiens se sont produits après que le Comité eut rendu public son document de discussion dans lequel il proposait un tableau comportant une série d’options de politiques publiques.  Les participants aux groupes de discussion étaient d’abord invités à faire part librement de leurs opinions sur les politiques publiques préférées puis on leur soumettait ce tableau leur demandant d’y réagir.

Le discours des participants tendait majoritairement vers un positionnement entre la décriminalisation et la légalisation.  Cette position se retrouvait principalement à Montréal, Toronto, Vancouver et Halifax, plus de participants préférant la légalisation avec contrôles gouvernementaux à Vancouver et Montréal qu’ailleurs  « The best option is decriminalization leaning towards government legalization.  The worst option would be depenalization : to legalize without getting involved. »  Selon les participants, ces options permettraient d’augmenter la capacité d’informer sur les risques, la santé des usagers, la sécurité publique, le respect des droits et libertés individuelles et l’efficacité des dépenses publiques, et feraient diminuer le trafic illégal et l’implication du crime organisé.  Par ailleurs, ils s’attendaient à une augmentation de la consommation récréative du cannabis mais ne pensaient pas qu’il y aurait nécessairement augmentation de l’abus ou de la consommation chez les jeunes.  Au contraire, plusieurs étaient d’avis que la décriminalisation entraînerait un désintérêt chez les jeunes qui auraient perdu l’attrait du fruit défendu.

Il demeure un noyau dur, quoique minoritaire, qui estime que les lois actuelles ne sont pas assez sévères et que la société devrait se diriger vers une criminalisation accrue de l’usage récréatif de cannabis.  Cette position se retrouvait notamment à Winnipeg chez les personnes de plus de 40 ans et à Trois-Rivières.

Enfin, les participants souhaitaient être informés et « éduqués » sur ce qui concerne l’usage du cannabis, notamment sur les connaissances scientifiques sur les effets à court et à long terme, sur les risques réels de dépendance et d’escalade, sur les moyens de protéger les enfants contre une consommation précoce, et sur les impacts de la décriminalisation sur la lutte au crime organisé.

Selon les auteurs de l’étude, les marqueurs suivants ressortent :

·               La protection des jeunes et des enfants est au cœur de toute réflexion sur une politique publique sur le cannabis ;

·               La décriminalisation de l’usage se dégage comme option privilégiée, permettant de reconnaître la réalité sociale en même temps que de se concentrer sur les « vrais » problèmes ;

·               Un certain nombre de participants se sont exprimés en faveur de la légalisation, s’interrogeant cependant sur la nature et les modes de contrôle relatifs à la production et aux normes de qualité, aux modes de distribution et de commercialisation, la mise en place de quotas pour éviter les abus. 

Puisqu’il s’agit d’une enquête qualitative, nous ne pouvons généraliser ces résultats à l’ensemble de la population canadienne.  Nos moyens financiers ne nous ont pas permis de mener une étude quantitative en profondeur sur un échantillon représentatif de la population, ce qui aurait pu permettre de valider ces « intuitions ».  Néanmoins, nous pouvons au moins émettre les constats suivants : (1) ces résultats se rapprochent beaucoup des données résultant des sondages d’opinion ; (2) les convergences entre les groupes de discussion dans la plupart des villes et entre les groupes d’âge permettent de penser qu’il y a une certaine validité à ces intuitions.

 

Attitudes et opinions exprimées au comité 

Des centaines de Canadiens de tous les coins du pays nous ont écrit, et plusieurs dizaines se sont exprimés lors de nos audiences publiques dans les régions.  Ils parlaient en leur nom personnel, relatant leurs expériences, exposant leurs opinions, nous faisant part de leurs craintes.  Ils représentaient des organisations : associations de défense des droits et libertés, clubs compassion de distribution de cannabis thérapeutique, organismes de traitement ou de prévention, associations de femmes.  Ils étaient maires, chefs de police, usagers de cannabis médical, parents, éducateurs, médecins, avocats, consommateurs de cannabis, jeunes et moins jeunes.  Ils parlaient souvent du cœur et leurs paroles nous touchaient.  L’annexe 2 fournit la liste de toutes les personnes que le Comité a entendues au cours de ses audiences publiques.  Nous tenons à remercier tous ceux et celles qui ont participé à nos travaux.

Il est impossible de présenter ici l’ensemble de ces contributions à nos débats, d’en faire ressortir l’extraordinaire richesse.  Heureusement, les transcriptions des audiences du Comité resteront disponibles sur notre site internet.  Nous nous contenterons d’un sommaire des opinions qui nous ont été transmises en réaction à notre document de discussion.

Soulignons d’abord que les citoyens qui ont pu exprimer leur avis étaient la plupart du temps très satisfaits de la rigueur de nos travaux et surtout très appréciatifs de l’occasion qui leur était donnée de participer à ce débat de société. 

« J’ai suivi avec grand intérêt les délibérations du Comité spécial sur les drogues illicites et je voudrais remercier la personne qui a décidé de publier le mémoire de façon aussi complète et franche.  Cela témoigne favorablement d’un gouvernement transparent, aspect vital pour le règlement du débat. » 

« Je voudrais tout d’abord féliciter le Sénat pour son Comité spécial sur les drogues illicites et son travail impartial et révolutionnaire sur la marijuana (…) » 

« Je vous remercie de prendre le temps d’examiner ma présentation.  Je voudrais féliciter le Comité du Sénat sur les drogues illicites de son excellent travail de recherche sur les faits et la critique des mythes qui existent sur les drogues illicites (…) » 

« Tout d’abord, je voudrais remercier le Comité de ses compétences à séparer les faits de la propagande qui entoure cette question.  (…) Je vous remercie de prendre le temps de recevoir la participation du public en la matière.  Je souhaite seulement que cela ne tombera pas dans l’oreille d’un sourd comme ce fut le cas de la Commission Le Dain qui vous a précédés.  Là encore, je crois que le Comité cherche à faire de son mieux pour le peuple canadien.  (…) »

« C’est avec grand intérêt que j’ai lu votre Document de discussion sur le cannabis et la documentation qui l’accompagnait.  Je me permets de vous féliciter pour votre disposition à lancer un débat public dans ce domaine de politique.  (…) »

La plupart des personnes qui ont pris le temps de nous répondre ont aussi indiqué avoir trouvé le Document de discussion bien fait, utile et équilibré.  Surtout, les répondants exprimaient leur accord avec les données de recherche que nous y avons présentées.  Lorsque des réserves étaient exprimées elles concernaient diversement :

·               Des biais dans l’interprétation des données : pour certaines personnes, il ne fait pas de doute que le cannabis est une drogue d’escalade ;

·               Un côté trop prudent : dire que le cannabis est une drogue et qu’à ce titre il vaut mieux ne pas en consommer était perçu comme « politiquement correct » ;

·               Un manque de compassion et de préoccupation pour les jeunes et les enfants.

Néanmoins, un certain nombre d’organismes et de personnes ont exprimé des réserves face à notre démarche et leur désaccord avec les conclusions énoncées dans notre document de discussion. 

« Pour nous autres, ça ne fait pas de sens de légaliser une drogue avec tous les points d’interrogation et les faits concluants que l’on voit comme conséquences de l’usage du cannabis.  Si c’était à refaire, je ne pense pas, avec les informations que l’on a présentement, que l’on voudrait légaliser la nicotine et même l’alcool.  Du moment où l’on envisage de légaliser une drogue, on peut conclure qu’il y aura plus de disponibilité conséquemment plus de consommation, et conséquemment plus de problèmes.  N’oublions pas que le cannabis n’est pas nocif parce qu’il est illégal mais plutôt que le cannabis est encore illégal parce que le cannabis est nocif. » [21]

[Traduction]  « Il est sain et utile de tenir un débat public informé, mais encore faut-il que la diversité des points de vue puisse s’exprimer.  Malheureusement, ce n’est pas le cas lorsqu’il est question de l’usage non médical des drogues, où nous sommes constamment bombardés par les opinions de ceux qui croient que la seule manière de répondre au problème des drogues est d’accepter qu’elles sont inévitables, sinon normales.  (…)

Lorsqu’il est question de stratégies sur les drogues, on discute le plus souvent des dommages extrinsèques causés par l’illégalité des drogues illicites plutôt que des dommages intrinsèques dus à leurs effets chimiques sur le corps, particulièrement sur les fonctions cérébrales et le comportement.  On ignore ainsi les effets dévastateurs des drogues sur les toxicomanes et leurs familles et l’on déplore plutôt les dommages d’un casier judiciaire sur l’estime de soi.  De plus, les crimes contre la propriété et la violence causés par les usagers de drogues sont attribués à l’illégalité des drogues plutôt qu’au manque d’habitudes de travail et de capacité à gagner sa vie que cause l’usage de drogues. »  [22]

[Traduction]  «  Notre préoccupation face au Document de Discussion publié par le Comité tient essentiellement à l’effet que les politiques sur le cannabis auront sur les jeunes et les familles.  (…) Nous suggérons au Comité qu’il serait plus utile de concentrer ses efforts sur la prévention que sur la réforme de nos lois sur les drogues.  La Stratégie canadienne sur les drogues démontre que la prévention est la stratégie la plus efficiente.  (…) Il se dit beaucoup de choses sur la supposée « guerre à la drogue » : si nous l’avons perdue, ce que nous devrions faire, et si nous étions engagés dans une guerre pour commencer.  Le défi auquel fait face ce Comité n'est pas facile: recommander des politiques réalistes, concrètes, sur l’usage du cannabis.  Nous somme convaincus que le Comité saura faire montre de prudence dans ses décisions, et que ses recommandations de politique seront innovatrices, tout en sachant résister à la « manie du cannabis ».  Nous le devons à nos jeunes. » [23]

« S’il vous plaît, mesdames et messieurs, ne vous fiez pas qu’aux recherches et aux experts.  Beaucoup de rapports et d’experts sont largement financés par des promoteurs de la légalisation.  Le THC, l’ingrédient actif du cannabis, peut être pris sous forme de pilules.  Nous n’avons pas besoin de promouvoir le fumage sous une autre forme.  (…) Si je peux vous faire une suggestion : 1. Il faut offrir plus de services de traitement ; 2. Il faut changer nos pratiques d’incarcération lorsqu’il s’agit de crimes commis sous l’influence des drogues et imposer le traitement ; et 3. Notre pays doit adopter une politique de tolérance zéro face aux drogues illicites et donner à nos policiers la capacité d’applique les lois et exiger des tribunaux qu’ils répondent à cette situation.  Je vous en prie, ne donnez pas à nos enfants une autre manière d’échapper à la réalité. » [24]

Enfin, la plupart des personnes qui ont répondu au questionnaire nous ont aussi dit être en faveur soit de la décriminalisation, soit de la légalisation contrôlée du cannabis et de ses dérivés.  Pour cette raison, nous devons demeurer très prudents quant à la signification des commentaires qui nous ont été transmis : il est probable en effet que la majorité de ceux qui nous ont écrit soient, pour des raisons personnelles, intéressés à ce que la législation actuelle soit modifiée vers une plus grande tolérance.  Cette attitude colorait sans doute leur évaluation de notre Document et de la qualité de nos conclusions de recherche.

 

Conclusions 

Quel est l’état de l’opinion publique au Canada ?  Nous ne sommes pas en mesure de tirer des conclusions fermes sur cette question.  Nous pensons cependant que : 

Conclusions du chapitre 10

Opinions sur le cannabis

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Opinions sur les options de politique publique

Ø            Une opinion publique plus libérale qu’il y a dix ans sur le cannabis.

Ø            Une tendance à penser que la consommation de cannabis est plus répandue qu’auparavant.

Ø            Une tendance à considérer que le cannabis est plus disponible qu’auparavant.

Ø            Une tendance à penser que le cannabis n’est pas une drogue dangereuse.

Ø            Une préoccupation relativement importante face au crime organisé.

Ø            Un soutien important pour la mise à disponibilité du cannabis aux fins thérapeutiques.

 

Ø            Une tendance à favoriser la décriminalisation ou, dans une moindre mesure, la légalisation.

Ø            Une attitude critique face aux mesures d’application de la loi pour simple possession de cannabis.

Ø            Une préoccupation pour les enfants et les jeunes.


[1]  Sur cette question, voir les analyses de Giffen, P.J. et coll., (1991) Panic and Indifference.  The Politics of Canada’s Drug Laws.  Ottawa :Canadian Centre on Substance Abuse ; Boyd, N. (1991) High Society : Illegal and Legal Drugs in Canada.  Toronto : Key Porter Books.

[2]  Boyd, N., op. cit., pages 27-29.

[3]  Cité dans Giffen, P.J., op. cit., page 61.

[4]  Cité par McKenzie King dans Hansard, Chambre des Communes, 26 janvier 1911, pages 2641-2642.

[5]  Murphy, E., (1920) « The underground system. »  MacLeans, 15 mars 1920.

[6]  Murphy, E., (1922) The Black Candle.  Toronto : Thomas Allans, pages 332-333.

[7]  Gardner, D., « Why the war on drug has failed : Uncle Sam’s war. »  Ottawa Citizen. 5 septembre 2000.

[8]  Editorial, « Decriminalizing Drugs », Ottawa Citizen,  12 avril 1997, 14 avril 1997, 15 avril 1997 et 16 avril 1997.

[9]  William Robson, « Combien de banlieues devront flamber à cause de la lutte antidrogues ? »  Ottawa Citizen, 17 mai 2002.

[10] Dr Benedikt Fischer, professeur, école des sciences de la santé publique, Université de Toronto, témoignage devant le Comité spécial du Sénat sur les drogues illicites, Sénat du Canada, première session de la 37e législature, 17 septembre 2001, fascicule 6, pages 13-14.

[11]  Centre canadien de lutte contre l’alcoolisme et les toxicomanies (1999) Profil canadien.  L’alcool, le tabac et les autres drogues.  Ottawa : auteur, pages 214-215.

[12]  National Post, « Two-thirds favour decriminalizing pot. »  15 mai 2000.

[13]  Julian Beltrame, « Reefer Madness : The Sequel. »  MacLean’s. 6 août 2001, vol 114, pages 22-25.

[14]  Hamel, D. et coll., (2001) Perceptions de la population québécoise en lien avec les programmes de prévention de la toxicomanie et du VIH.  Québec : Institut national de santé publique du Québec.

[15]  Ibid., page 3

[16]  Ibid., page 27.

[17]  Ibid., page 4

[18]  Ibid., page 38.

[19] Adlaf, E.M., and A. Paglia (2001), Drug Use among Ontario Students 1977-2001. Findings from the OSDUS, Toronto: Centre for Addiction and Mental Health.

 

[20]  Léger Marketing (2002) Étude exploratoire auprès des Canadiens sur l’usage du cannabis.  Montréal : auteur.  Disponible en ligne sur le site du Comité.

[21] Mémoire de A. Maillet et C. Cloutier-Vautour soumis au Comité spécial du Sénat sur les drogues illicites, Moncton, 5 juin 2002.

[22]  Real Women of Canada, mémoire soumis au Comité spécial du Sénat sur les drogues illicites, 6 juin 2002, pages 1-2.

[23]  Focus on the Family (Canada) Association, mémoire soumis au Comité spécial du Sénat sur les drogues illicites, 14 mai 2002, page 2.

[24] Lettre de Mme Kathy Bédard, Prince Rupert, Colombie-Britannique, 15 mai 2002.


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