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Délibérations du comité sénatorial permanent des
Peuples autochtones

Fascicule 20 - Témoignages


OTTAWA, le mercredi 29 mai 2002

Le Comité sénatorial permanent des peuples autochtones se réunit aujourd'hui à 17 h 52 pour examiner l'accessibilité, l'éventail et la prestation des services, les problèmes liés aux compétences, l'emploi et l'éducation, l'accès aux débouchés économiques, la participation et l'autonomisation des jeunes, et d'autres questions connexes.

Le sénateur Thelma J. Chalifoux (présidente) occupe le fauteuil.

[Traduction]

La présidente: Je vous souhaite la bienvenue au comité. Il s'agit d'une étude importante, assortie d'un plan national d'action pour le changement, consacrée aux Autochtones en milieu urbain, où l'accent est mis sur les jeunes.

Mme Veronica Dewar, présidente, Pauktuutit Inuit Women's Association: Avant de commencer, je tiens à préciser que Mme Shappa est une diplômée de fraîche date du programme Nunavut Sivuniksavut, auquel participent des élèves des quatre coins du Nunavut. Elle répondra à certaines de vos questions. M. Angus est membre du conseil d'administration. Je travaille en étroite collaboration avec lui. Je suis heureuse de l'avoir à mes côtés.

Je tiens à remercier les membres du comité de m'avoir invitée à m'exprimer aujourd'hui sur les problèmes qui concernent les jeunes femmes inuites.

Pauktuutit est une association nationale qui représente toutes les femmes inuites du Canada. Nous intervenons dans un grand nombre de dossiers sanitaires et sociaux. En règle générale, les problèmes et les priorités des Inuites ont trait à la santé, à la sécurité de même qu'au bien-être de tous les membres de nos familles et de nos collectivités, y compris les jeunes.

Il importe de distinguer les Inuits des autres peuples autochtones du Canada. Notre culture, notre langue et notre situation géographique font de nous un groupe à part. Il est donc essentiel que les recommandations formulées par le comité rendent compte des besoins et des circonstances uniques de nos jeunes et proposent des solutions qui leur sont propres. On ne pourra arrêter de solutions applicables à tous les Autochtones.

Je recommande également que, pour les Inuits, on redéfinisse la notion d'«urbain». La majorité d'entre nous vivons sur nos terres ancestrales de l'Arctique. Il arrive que nous venions dans le Sud pour faire des études, recevoir des soins ou travailler, mais l'Arctique demeure notre chez-nous. Chacune des six régions de l'Arctique canadien compte des centres régionaux. En vertu de la conception et de la mise en œuvre initiales de l'Initiative des centres urbains polyvalents pour les jeunes Autochtones du gouvernement fédéral, les jeunes Inuits de l'Arctique auraient été exclus. Nous avons réussi à faire comprendre que nos centres régionaux devraient être considérés comme des centres «urbains». Cette redéfinition a permis aux jeunes Inuits des régions de participer à l'initiative.

Dans leurs collectivités, les Inuits font face à de très graves problèmes sociaux. À nos bureaux d'Ottawa, nous sommes presque tous les jours touchés par le suicide d'un autre jeune brillant et prometteur. C'est chez les Inuits qu'on observe le taux de suicide le plus élevé au pays, et nos jeunes disparaissent à un rythme alarmant. Il convient d'admettre que nous avons affaire à une épidémie nationale.

Ces problèmes sociaux ont un impact extraordinaire sur nos jeunes. Trop souvent, ils sont victimes d'abus ou de négligence à la maison, en raison de la difficulté qu'éprouvent toujours leurs parents à s'adapter au choc des cultures des dernières décennies. Je ne suis pas en mesure de vous citer de statistiques sur l'incidence des cas d'exploitation sexuelle des enfants dans nos collectivités, puisque, à ma connaissance, aucune recherche n'a été effectuée auprès des Inuits. Il s'agit également d'un problème très difficile à aborder, pour de multiples raisons. De façon anecdotique, nous savons que les taux sont élevés et que le problème n'est pas près de disparaître.

Nous avons le taux de natalité le plus élevé au pays, et plus de la moitié de notre population se compose de personnes de moins de 25 ans. Malheureusement, l'âge moyen de nos jeunes mères est également très bas. Au niveau national, la proportion des grossesses chez les adolescentes âgées de 15 à 19 ans est de 27 par millier. Dans une collectivité du Nunavut, on estime cette proportion à 230 par millier. Ces jeunes mères sont encore elles-mêmes des enfants, et la vaste majorité d'entre elles élèvent leur bébé seules. Le taux de croissance démographique aggrave encore une crise du logement bien documentée.

Nous savons aussi que les taux très élevés de relations sexuelles non protégées entre jeunes Inuits ne se traduisent pas que par des grossesses. Nous avons aussi les taux les plus élevés de MTS au pays, et nous avons travaillé avec acharnement pour sensibiliser notre collectivité au besoin de se protéger contre le VIH et le sida.

Notre association se préoccupe depuis longtemps de cette situation. L'un de nos principaux objectifs consiste à améliorer la situation des femmes dans la société. Nous travaillons également d'arrache-pied pour hausser l'estime que les femmes et les filles ont d'elles-mêmes. Il existe de nombreux problèmes d'agression sexuelle non résolus qui contribuent à l'adoption de tels comportements personnels à risque élevé. Notre association aimerait faire davantage pour remédier aux problèmes auxquels les jeunes femmes inuites sont confrontées, mais nos ressources humaines et financières limitent considérablement nos possibilités d'intervention.

Il existe aussi un problème que j'ai soulevé à maintes reprises auprès de nombreux groupes différents, mais les politiciens ne semblent pas désireux de corriger la situation.

Si je soulève ces problèmes, c'est parce qu'ils ont une influence directe sur la vie de nos jeunes, dans le Nord comme dans le Sud. Bon nombre de nos jeunes voient dans le Sud le moyen de fuir l'ennui, la violence, le chômage, les logements surpeuplés et la pauvreté, qui sont le lot d'un trop grand nombre de familles inuites. Dans nos collectivités, les débouchés sont très rares. Bon nombre d'emplois sont mal rémunérés et offrent peu de possibilités d'avancement. Un grand nombre de nos jeunes ne voient d'autres solutions que de venir dans le Sud à la recherche d'un emploi. Ils espèrent ainsi trouver le modèle de vie positif et productif auquel ils aspirent. Cependant, la réalité qu'ils découvrent dans le Sud est souvent très différente de celle qu'ils avaient imaginée.

Malheureusement, à leur arrivée dans le Sud, nos jeunes sont trop souvent victimes d'un choc culturel. À l'âge adulte, j'en ai moi-même fait l'expérience. Inutile de vous parler du racisme et de la marginalisation que vivent de nombreux Autochtones dans les villes. Nos jeunes, qui arrivent parfois dans le Sud sans avoir même terminé leurs études secondaires, éprouvent de la difficulté à trouver et à conserver un emploi. Séduits par la vie nocturne des villes, ils commencent trop souvent à consommer des drogues ou de l'alcool. Pour les jeunes femmes, il arrive que ce cheminement conduise à la prostitution, à la violence et à une mort prématurée.

Je ne vais pas faire de recommandations détaillées sur les moyens de mettre un terme à ce cycle. La Commission royale sur les peuples autochtones (CRPA) a étudié la question et formulé d'excellentes recommandations sur tous ces problèmes, et les Inuits s'efforcent toujours de négocier avec le gouvernement fédéral une réponse à la CRPA propre aux Inuits. Je vous incite aussi à vous référer à l'excellent témoignage que Franco Buscemi, qui, à nos bureaux, s'occupe des questions liées au VIH/sida, a présenté le 7 mai. On a là affaire à un jeune homme des plus prometteurs.

S'il est certain que de nombreuses initiatives nouvelles pourraient être mises en œuvre pour répondre aux besoins des jeunes Inuits en milieu urbain, le gouvernement et le comité ne devraient pas oublier de soutenir celles qui existent déjà.

À titre d'exemple, mentionnons le programme Nunavut Sivuniksavut, dont les activités se déroulent ici même à Ottawa. Il s'agit d'un programme unique d'une durée de huit mois destiné aux jeunes Inuits bénéficiaires de l'Accord sur les revendications territoriales du Nunavut. Le programme, qui existe depuis 1985, a été constitué en société. Doté de son propre conseil d'administration, il est affilié au Collège Algonquin ici même à Ottawa.

Le programme a obtenu un succès retentissant en aidant les jeunes Inuits à réussir la transition nécessaire pour vivre dans le Sud et en ville. Les parents et les éducateurs du Nunavut le tiennent en très haute estime. En outre, le programme, en raison de son innovation et de sa réussite, jouit aujourd'hui d'une réputation enviable sur la scène internationale.

Le programme Nunavut Sivuniksavut bénéficie d'un financement provenant de diverses sources. La plus fiable et la plus stable d'entre elle a été le Nunavut Tunngavik Incorporated, NTI, organisme ayant pour mandat d'assurer la mise en œuvre de l'Accord sur les revendications territoriales du Nunavut, et les trois organismes inuits régionaux qui s'occupent de la formation et du développement économique dans différents secteurs du Nunavut.

Au cours des dernières années, c'est le ministère des Affaires indiennes et du Nord canadien (MAINC) qui a été le maillon faible du financement du programme. Le MAINC a reconnu que le programme Nunavut Sivuniksavut était valable et précieux puisque, pendant quelques années vers la fin des années 90, il lui a assuré un financement constant. Plus récemment, cependant, le soutien du ministère s'est révélé imprévisible et incertain. Il est passé de 100 000 $ en 1999-2000 à rien du tout en 2000-2001, avant de revenir à seulement 36 000 $ en 2001-2002.

Ce genre d'instabilité nuit à la capacité du programme de planifier et de répondre à la demande croissante de services. Nunavut Sivuniksavut reçoit habituellement trois fois plus de demandes qu'il ne peut en accepter. S'il souhaite prendre des mesures positives et concrètes pour aider les jeunes Inuits à s'adapter à la vie dans l'un des principaux centres urbains du Canada, le gouvernement fédéral aurait intérêt à mieux soutenir le programme Nunavut Sivuniksavut.

Le mois prochain, une occasion en or s'offrira au gouvernement fédéral. Ce dernier, en effet, négocie actuellement un contrat visant la mise en œuvre de l'Accord sur les revendications territoriales du Nunavut au cours des dix prochaines années. NTI a invité le programme Nunavut Sivuniksavut à demander son inclusion à ce contrat d'une durée de dix ans, soit de 2003 à 2013. Les négociateurs fédéraux n'ont toujours pas donné de réponse.

Le comité pourrait aider les jeunes Inuits à s'adapter à la vie en ville en incitant le ministre à étudier cette demande précise d'un œil favorable.

Je précise en conclusion que les gouvernements, au moment d'élaborer des programmes et des services destinés à tous les peuples autochtones du Canada, doivent impérativement consulter les Premières nations, les Métis et les Inuits à parts égales. S'il entend mettre au point des programmes et des services répondant aux besoins précis des femmes, y compris les jeunes, le gouvernement doit, de la même façon, donner suite à son engagement envers l'égalité des femmes et consulter les organismes qui, comme Pauktuutit, défendent ce point de vue.

La présidente: Merci beaucoup de ce témoignage perspicace et intéressant. Je regrette qu'on ne vous ait pas informée du fait que vous pouviez parler pendant plus de dix minutes puisque les renseignements que vous nous avez fournis sont très importants.

Le sénateur Sibbeston: Je me souviens d'avoir fait votre connaissance, madame Dewar, à l'époque où nous vivions tous dans les Territoires du Nord-Ouest.

J'aimerais avoir votre opinion sur ce qui est arrivé depuis la création du Nunavut. Les Inuits tenaient à la création du Nunavut, ils ont travaillé d'arrache-pied à ce projet, en particulier dans les années 80, où les dirigeants inuits étaient animés d'une forte volonté en ce sens, et, fort heureusement, le projet est devenu réalité. Les Inuits ont aujourd'hui leur propre gouvernement et s'autodéterminent.

J'aimerais savoir si la création du Nunavut a amélioré la situation, en particulier celle des femmes inuites et des jeunes.

Mme Dewar: Je ne suis pas certaine de pouvoir fournir une réponse tout à fait honnête puisque trois ans seulement se sont écoulés depuis la création du Nunavut et le règlement de nos revendications territoriales. Pour le moment, je crois que chacun s'affaire à la mise en œuvre des programmes et de l'infrastructure gouvernementale locale.

J'ai discuté avec bon nombre de femmes de la région du Nunavut, et elles ne se disent pas encore satisfaites du niveau d'amélioration. En fait, elles me disent plutôt que les choses se sont détériorées.

Il est trop tôt pour dire si les résultats sont probants ou non. Les programmes restent à mettre en œuvre dans les collectivités. Il n'y a pas assez de débouchés pour nos jeunes. Quand je discute avec de jeunes femmes, je me fais un point d'honneur d'écouter leurs espoirs et leurs rêves, ce qu'elles envisagent et ce qu'elles font dans les collectivités. Ce qu'elles me disent, c'est: «Il n'y a rien. Nous nous ennuyons. Il n'y a pas de débouchés dans nos collectivités. Au fond, rien n'a changé».

Les femmes revendiquent toujours à corps et à cri des fonds pour la formation dans le cadre de projets précis dont elles rêvent pour leurs collectivités. Dans ce domaine, rien ne bouge, en particulier au Nunavut.

Le sénateur Sibbeston: Je veux demander à Mme Dewar si son organisme, Pauktuutit, offre des programmes dans les collectivités.

Êtes-vous un organisme politique établi à Ottawa et ayant pour mandat de représenter des femmes, ou participez- vous vraiment à la mise en œuvre et à l'exécution de programmes au Nunavut?

Mme Dewar: Oui, nous avons des projets portant notamment sur le syndrome d'alcoolisme fœtal et ses effets, le VIH/sida et le renoncement au tabagisme. Il existe aussi d'autres projets. Nous tentons dans toute la mesure du possible d'intervenir dans les collectivités. Lorsque des projets sont créés au niveau communautaire à l'aide de fonds nationaux, nous nous efforçons de collaborer avec d'autres ministères et des administrations locales des régions et d'assurer la plus grande participation possible des Inuites.

Une fois un projet en place, nous nous rendons dans les collectivités nordiques. Nous avons des comités de direction dans chacune des régions. Ils planifient le projet et informent les collectivités des modalités qu'ils privilégient. Voilà le genre de travail que nous effectuons, tout en assurant la défense des intérêts des Inuites. Le problème de la violence faite aux femmes et de la violence sexuelle prend des proportions horribles. Je discute souvent de ces questions avec des représentants de divers ministères.

Le sénateur Sibbeston: L'étude que le comité du Sénat entreprend porte en partie sur les jeunes en milieu urbain. Vous avez dit qu'Iqaluit, Rankin Inlet et Cambridge, les centres régionaux, étaient vos centres urbains. J'aimerais vous entendre au sujet de l'expérience des personnes qui quittent de petites collectivités pour s'établir dans de grands centres dans l'espoir d'une vie meilleure. Malheureusement, l'établissement dans de grands centres s'accompagne souvent de problèmes sociaux. J'aimerais vous entendre à ce sujet puisque nous sommes à la recherche de pistes de solutions à ce problème. J'aimerais vous entendre parler de l'expérience des Canadiens de l'Arctique.

Mme Dewar: Mon témoignage est en soi éloquent. Même si je venais d'une collectivité de plus grande taille, soit Rankin Inlet, j'ai, à mon arrivée à Ottawa, subi un choc culturel important. Les Inuits entretiennent entre eux des liens très serrés. Nous nous parlons partout et nous nous sourions tout le temps. Ici, personne ne nous regarde et personne ne nous parle. Lorsqu'on ouvre la bouche, les gens se demandent ce qui nous prend. Voilà le genre de situations qui nous choquent profondément. Par moments, on n'a pas l'impression d'être humain. Pardonnez ma franchise, mais c'est ainsi que je me sentais.

Une famille mal préparée à la transition entre une petite collectivité et une grande ville et qui ne connaît pratiquement personne éprouve de la difficulté à obtenir des services. La langue constitue un autre facteur. Bon nombre d'Inuits ne connaissent pas le Sud, le monde occidental. On les initie à leurs coutumes ancestrales et ils possèdent des connaissances traditionnelles qui leur ont permis de survivre pendant des années. À leur arrivée ici, cependant, ils sont dépouillés de tout lien.

Venir vivre dans un grand centre est difficile pour tous les Inuits, pas seulement pour les jeunes.

Le sénateur Sibbeston: Je vous suis reconnaissant de nous avoir fait part du choc que vous avez vécu en venant vivre dans une grande ville. Dans l'Arctique, dans le Nord, il doit bien y avoir aussi des mouvements entre les collectivités plus petites et les centres régionaux. J'imagine que les intéressés font alors face aux mêmes genres de problèmes que ceux qui viennent vivre à la ville. C'est la question que je posais.

Mme Dewar: Les collectivités plus grandes sont déjà en proie à des pénuries de logements. C'est l'un des plus graves problèmes auxquels les collectivités du Nord sont confrontées. Dans certains cas, il y a des débouchés, mais il est pratiquement impossible de trouver une maison à louer. Les familles tiennent le coup en passant d'un endroit à un autre. On s'établit avec une famille déjà nombreuse, et on fait face à un problème de surpeuplement. On commence à rencontrer ce genre de problème. C'est peut-être la réponse que vous attendiez.

J'ai autrefois siégé au conseil d'administration d'une association de Rankin Inlet qui s'occupait du logement. La liste d'attente des personnes en quête d'un logement s'étendait sur plus de trois ans. Des gens se déplacent et doivent retourner chez eux faute de logements.

Le sénateur Pearson: Ma question s'adresse à Mme Shappa. J'aimerais que vous nous fassiez part de votre expérience de jeune fille grandissant dans le Nord. Dans le cadre du travail que j'effectue depuis des années auprès d'enfants et de jeunes des quatre coins du monde, l'une des premières leçons que j'ai tirées a trait à l'importance que revêtent, pour les jeunes filles, l'éducation, l'habilitation et une meilleure compréhension des droits personnels. Habituellement, plus une jeune femme retarde la venue d'enfants ou le mariage, plus elle se sent habilitée.

Récemment, au Népal, je suis tombée sur des enfants qui, dans de nombreuses collectivités, fondent leurs propres clubs. En collaboration, ils examinent leur milieu pour déterminer ce qu'ils aimeraient faire pour rendre leur vie plus intéressante et se donner des moyens à eux-mêmes.

Observe-t-on un tel phénomène dans le Nord? Laissons de côté les problèmes et parlez-moi des possibilités qui s'offrent aux filles?

Mme June Shappa, Nunavut Sivuniksavut: Bon nombre de problèmes qui se posent aujourd'hui dans le Nord ne sont pas nécessairement liés au sexe. Je ne crois pas qu'ils concernent en particulier les garçons ou les filles.

Le sénateur Pearson: Dans les cas de grossesse précoce, il y a un père, bien entendu, mais c'est la fille qui est aux prises avec le problème. Je pense qu'il s'agit d'un problème lié au sexe.

Mme Shappa: Je n'ai jamais lu d'analyse statistique à ce sujet, mais je pense que les hommes ne se font pas une idée très claire de leur responsabilité.

Le sénateur Pearson: Vous avez grandi dans le Nord?

Mme Shappa: J'ai grandi à Arctic Bay, petite localité du Nord de l'île Baffin.

Le sénateur Pearson: Quand vous étiez jeune, vos amis et vous aviez-vous des rêves, des projets, des clubs et ainsi de suite?

Mme Shappa: Dans le Nord, nous avons des enseignants très différents, et je pense que, par leur entremise, nous avions tout ce dont vous avez parlé. Les enseignants nous venaient en aide, mais personne n'avait pour tâche précise de nous appuyer dans nos entreprises. L'aide dont bénéficient les jeunes femmes vient en grande partie des enseignants. Les travailleurs sociaux donnent aussi un coup de main.

Le sénateur Pearson: Ce que je cherchais à déterminer, c'est si vous faisiez des choses vous-mêmes, et non par l'entremise des enseignants ou d'autres adultes. À un certain nombre d'endroits, on commence à noter des progrès parce que les jeunes prennent leur propre situation en main.

Mme Shappa: L'une des raisons qui font que le programme auquel je suis inscrite est si utile, c'est que les jeunes qui vivent dans le Nord, même s'ils ne sont pas naïfs, ne comprennent pas parfaitement la génération qui les précède. Nous ne comprenons pas parfaitement les événements que nos parents ont vécus. Le programme Nunavut Sivuniksavut m'a aidée à comprendre le sort subi par ma mère et sa génération. En ce sens, j'aurai une meilleure idée des moyens à prendre pour venir en aide aux jeunes femmes ou aux jeunes qui m'entourent dans le Nord lorsque je comprendrai la société dans laquelle ils vivent. Dans le Nord, par exemple, de nombreux jeunes n'ont pas une idée claire de ce qui fait que la société est telle qu'elle est aujourd'hui. La majorité des jeunes du Nord ignore tout de l'Accord sur les revendications territoriales du Nunavut ou du Territoire du Nunavut. Un programme comme Nunavut Sivuniksavut apporte une aide précieuse. Il n'y a pas d'autre institution pareille, et elle n'accueille que 20 élèves par année.

La présidente: Il devrait y en avoir plus.

Mme Shappa: Oui. Il nous en faut beaucoup plus. Nunavut Sivuniksavut est un bon programme. Il me confère un sentiment de responsabilité vis-à-vis de moi-même, du Nunavut et des personnes qui m'entourent.

Le sénateur Cochrane: Je suis allée au Nunavut l'année dernière, et je pensais qu'il y avait des écoles structurées pour faire ce genre de travail. Elles avaient des objectifs similaires — par exemple, initier les élèves à l'histoire du Nunavut et aux revendications territoriales, donner aux jeunes une idée du monde qui les entoure en dehors du Grand Nord et apprendre à vivre bien de façon autonome. Je croyais que le gouvernement du Nunavut préparait des écoles à cette fin. Est-ce le cas?

M. Murray Angus, instructeur, Nunavut Sivuniksavut: Pas à ma connaissance. Je participe au programme en question depuis environ 16 ans. De façon générale, nous sommes au courant des possibilités comparables qui s'offrent à nos élèves, et on me dit, ce qui est malheureux, qu'ils n'ont pas la possibilité de faire des apprentissages équivalents chez eux. Le travail effectué par les jeunes dans le cadre de ce programme bénéficie de vastes appuis. Même si le gouvernement du territoire est nouveau, on considère de plus en plus le programme comme un élément de la solution du problème de l'éducation. Cependant, l'intégration commence tout juste à prendre racine. Je ne pense à aucune école en particulier.

Le sénateur Cochrane: Avez-vous accès au système d'éducation du Nunavut? Y a-t-il une coordination entre les deux?

M. Angus: De plus en plus. Nous avons établi de bonnes relations de travail informelles avec les directeurs de la plupart des écoles, qui ont été à même de constater les progrès de leurs diplômés qui rentrent après avoir suivi le programme Nunavut Sivuniksavut.

Le Nunavut a été créé en 1999, bien entendu. Depuis l'année dernière, le ministère de l'Éducation du Nunavut contribue à notre programme. On nous a confirmé aujourd'hui que cette participation allait se poursuivre. Nous entretenons également des relations officielles. De façon officieuse, on a également beaucoup parlé des éléments de votre programme qui pourraient s'appliquer dans les écoles secondaires de là-bas.

Le sénateur Cochrane: Au moment de ma visite l'année dernière, il était beaucoup question des moyens de réussir sa vie de façon autonome. L'objectif consistait à encourager les jeunes à poursuivre dans le système scolaire.

Monsieur Angus, le programme paraît des plus impressionnants. Depuis 1985, vous avez donc formé 160 diplômés. Vous accueillez 20 élèves par année?

M. Angus: Oui, le programme accueille une vingtaine d'élèves par année.

Le sénateur Cochrane: Pouvez-vous nous dire un mot des réalisations subséquentes de ces jeunes personnes?

M. Angus: Nous déployons des efforts concertés pour assurer le meilleur suivi possible de nos diplômés. L'hiver dernier, nous nous sommes demandé qui avait fait quoi. Aujourd'hui, le nombre de nos diplômés se situe à environ 185. Le présent dépliant n'est pas tout à fait à jour. Une quarantaine de nos diplômés travaillent au gouvernement du Nunavut lui-même. Un grand nombre d'autres travaillent pour des organismes inuits chargés de la mise en œuvre de l'accord sur les revendications territoriales de même que pour de nombreuses institutions associées à cette tâche. Depuis la création du programme, on a réalisé deux ou trois études indépendantes qui ont montré que les diplômés du programme étaient deux fois plus susceptibles de travailler que leurs pairs.

Une deuxième étude a montré qu'environ 85 p. 100 des diplômés participaient à la population active, à titre de salarié ou d'étudiant. Nous avons assuré ce genre de suivi.

Le sénateur Cochrane: Diriez-vous qu'un grand nombre de diplômés sont rentrés à la maison et ont exercé une influence sur les plus jeunes?

M. Angus: Absolument. Je dirais qu'environ 95 p. 100 des diplômés rentrent tout de suite chez eux. Une certaine proportion d'entre eux reviendront dans le Sud pour poursuivre des études postsecondaires plus conventionnelles. À l'instar de quelques autres, Mme Shappa, par exemple, a présenté une demande d'inscription dans trois universités différentes. Ceux qui se sentent prêts à le faire reviendront pour d'autres fins, pour faire des études plus officielles.

Le sénateur Cochrane: Voulez-vous dire que la réaction est favorable dans les collectivités du Nunavut?

M. Angus: Elle est très favorable, qu'il s'agisse des parents, des éducateurs ou des employeurs. Franchement, on s'arrache nos élèves parce qu'ils possèdent une qualité qui les rend uniques. À l'issue du programme, ils sont au fait du nouveau paysage institutionnel de leur territoire.

Le sénateur Cochrane: Comment posent-ils leur candidature? À quelles normes doivent-ils répondre pour être acceptés?

M. Angus: Il n'y a qu'une seule exigence absolue, c'est qu'ils soient bénéficiaires de l'Accord sur les revendications territoriales du Nunavut. Sinon, on se fonde sur les qualités personnelles et le rendement scolaire. À cause de l'importance de la demande, on fait appel à un mécanisme de sélection très complexe. Nous venons tout juste de sélectionner les candidats pour l'année prochaine. Sur plus de 60 candidatures, nous en avons retenu 22. Tous nos élèves de la douzième année se prêtent à une interview. Nous vérifions au moins trois références et nous leur demandons d'écrire quelque chose et parfois même, lorsque les candidats semblent d'égale valeur, de produire quelques textes. Nous sommes à l'affût de caractéristiques nous permettant de les différencier. C'est très difficile. Nous pourrions accueillir plus de candidats, mais la place nous fait défaut.

Le sénateur Cochrane: Vous avez parlé de la douzième année. En quelle année sont les élèves qui débutent au programme Nunavut Sivuniksavut?

M. Angus: Il s'agit d'un programme de transition d'une durée d'un an. Il s'agit d'un tremplin entre la douzième année dans le Nord et la poursuite d'études postsecondaires ou d'intégration du marché du travail.

Mme Dewar: Depuis quatre ans, c'est-à-dire depuis mon arrivée ici, j'assiste aux collations des grades. La différence entre les élèves qui en sont au début du programme est tout à fait remarquable. Pauktuutit rencontre les élèves à leur arrivée pour les orienter, et nous les voyons de nouveau pendant tout le cours. Nous voyons la transition qu'ils effectuent — les Inuits sont très timides.

Les instructeurs font un travail extraordinaire. Au moment de la collation des grades, ils présentent chaque élève et racontent une petite histoire qui témoigne du progrès accompli du début à la fin. Jamais encore j'ai vu une institution se donner tant de mal pour chacun de ses élèves. Parfois, la cérémonie se poursuit jusqu'à minuit, et les élèves nous font part des réussites extraordinaires qu'ils ont cumulées grâce au programme.

Il faut qu'il se poursuive. J'aimerais qu'il s'étende à tout le Nunavut et à d'autres régions. Il encourage les jeunes à foncer et à tout mettre en œuvre pour parfaire leur éducation et devenir médecins, infirmières, dentistes et avocats. Dans nos collectivités, ces professions sont pratiquement absentes. Le terreau est fertile pour ce genre de programme.

Mme Shappa: Je tenais à mentionner que le programme, même s'il n'accepte qu'environ 22 élèves, a des effets à long terme sur les collectivités dans la mesure où, comme M. Angus l'a dit, la majorité des élèves rentre dans le Nord. Nos collectivités sont relativement petites, et les jeunes enfants ont ainsi des modèles de comportement à imiter. Ils voient ces adolescents qui ont habité à Ottawa pendant un an. Sans avoir la moindre idée de ce que nous avons appris, ces enfants savent que nous avons habité dans le Sud et réussi le programme. En ce sens, le programme joue un rôle très utile. Quand j'étais enfant, j'ai moi-même eu deux modèles de comportement qui ont fait leurs études dans le Sud. Ce sont ces personnes que je voulais imiter. Je pense qu'il est formidable que, chaque année, 22 élèves rentrent dans leurs collectivités et aient un effet de ce genre sur ces enfants.

M. Angus: Pour illustrer le point soulevé par Mme Shappa, je me permets de mentionner un exemple concret datant d'aujourd'hui. J'ai eu au téléphone une finissante d'il y a deux ans qui est rentrée à Rankin. Elle a terminé sa première année d'études à l'Université du Manitoba, et nous en avons parlé. Elle m'a dit à quel point elle avait apprécié son année. Puis, elle m'a dit qu'il y avait deux ou trois jeunes, des amis à elle, qui songeaient à y aller l'année prochaine. Ils allaient donc être plus nombreux. Je n'ai pas pu m'empêcher de penser qu'ils allaient faire des études parce qu'elle en avait fait, elle, et que, en rentrant, elle avait propagé la bonne nouvelle, montré que c'était possible et prouvé que le jeu en valait la chandelle. Elle a servi de modèle. Voilà le genre d'impact auquel je faisais référence. Elle montre la voie à d'autres parce que, comme June l'a dit, les collectivités sont petites et que les gens s'influencent les uns les autres. Les élèves donnent l'exemple, donnent aux autres une idée des possibilités.

Le sénateur Johnson: Comme vous le savez, nous effectuons une étude sur les jeunes Autochtones en milieu urbain. Je me demandais si vous pourriez m'aider à me faire une idée de quelques faits clés: sauriez-vous me dire combien de jeunes femmes inuites vivent dans le Sud? Je sais qu'elles tendent à aller à Ottawa et à Winnipeg. Avez-vous une idée du nombre d'intéressées? Sont-elles ici seules ou avec leur famille? Avons-nous strictement affaire à des femmes qui viennent ici pour étudier et décident de rester? Nous tentons de nous faire une idée de la situation en milieu urbain, conformément à notre mandat. Les autres renseignements que vous nous avez fournis sont utiles, mais nous devons cibler notre étude sur cet aspect.

Mme Dewar: Je ne connais pas le nombre, mais je sais que de nombreux Inuits des différentes régions de l'Arctique vivent ici, plus de 500 en tout cas. Bon nombre d'entre eux ont des enfants, et bon nombre sont célibataires. Je ne suis vraiment pas en mesure de vous fournir le nombre exact. Je suis relativement certaine qu'il est conséquent.

Le sénateur Johnson: Les Inuites sont-elles nombreuses à communiquer avec votre organisme à leur arrivée?

Mme Dewar: Oui.

Le sénateur Johnson: Dans votre mémoire, on lit que toutes les Inuites appartiennent à votre organisme.

Mme Dewar: Elles viennent nous voir, mais nous sommes occupées. Elles passent à nos bureaux, nous prenons un thé et nous rions un bon coup. Je ne suis pas au courant du nombre exact. J'aimerais bien le connaître.

Le sénateur Johnson: Nous allons demander ce genre d'information parce que nous en avons besoin pour nos travaux. Peut-être pourriez-vous nous aider dans cette tâche. Pendant que vous y serez, j'aimerais savoir ce qu'elles font à leur arrivée ici. Vous avez cité le cas d'une personne qui a fréquenté l'Université du Manitoba et est rentrée chez elle. Va-t-elle revenir pour terminer ses études?

Après, restera-t-elle dans le Sud ou retournera-t-elle dans le Nord? Avez-vous une idée de ce que font ces jeunes femmes? Viennent-elles ici pour poursuivre des études ou sont-elles attachées à une unité familiale?

Bien entendu, cette question est liée au nombre de personnes dont il est question. Dans le cadre de notre étude, nous ne serons pas en mesure de faire des recommandations si nous n'avons pas une idée de la vie de ces personnes. Peut-être pourriez-vous brosser pour nous un portrait de la situation.

Lorsque, par exemple, une jeune personne vient du Nord pour fréquenter un établissement scolaire, finit-elle ses études et reste-t-elle ici? Avez-vous une idée de ces chiffres?

Mme Dewar: Je ne connais pas les chiffres, mais je sais que bon nombre de femmes plus âgées que nous accueillons à nos bureaux ont fui des relations marquées par la violence et l'absence de débouchés.

Le sénateur Johnson: Ce genre de renseignements est important pour notre étude. Comme je l'ai indiqué, je ne saurais trop insister sur ce point. Il s'agit d'une étude sur les jeunes Autochtones en milieu urbain. Au fil des ans, on a, comme vous le savez, réalisé de nombreuses études et formulé de nombreuses recommandations. Nous tentons de mettre l'accent sur cette population en particulier. Les autres renseignements sont pertinents, mais nous n'arriverons à rien sans quelques chiffres. Parce que le nombre d'Inuits est comparativement plus petit, il est probablement plus facile de se faire une idée de la situation.

Bon nombre de personnes viennent tout juste d'arriver dans le Sud. Ce n'est pas comme là d'où je viens, c'est-à-dire Winnipeg, où des générations ont grandi au centre-ville et où des familles sont présentes depuis 50 ans. Il serait important que vous puissiez nous fournir des documents de recherche à cet égard.

J'aimerais également connaître les raisons qui poussent ces personnes à venir dans le Sud. Es-ce pour faire des études, chercher une vie meilleure ou s'inscrire à des programmes de formation à l'université? Lorsque ces personnes sont ici, ainsi que vous l'avez souligné dans votre mémoire, bon nombre de programmes destinés à cette population ne sont pas adéquats. Comment les programmes portant sur le syndrome d'alcoolisme fœtal ou ses effets, le VIH ou le sida, le tabagisme, la grossesse chez les adolescentes, les mères célibataires et la prévention du suicide dans le Sud se comparent-ils à ceux qui sont offerts dans le Nord?

Mme Dewar: Nous n'offrons pas de programmes en ville, mais nous avons des projets dans l'Arctique. Les services dont bénéficient les Inuits pendant qu'ils sont ici sont offerts par Ottawa, Orléans, Gloucester, Vanier ou l'endroit où ils vivent. Il existe un organisme, Inuit Tunngasukvingat, qui veille sur tous les Inuits venus ici, quel que soit le genre de service recherché. C'est l'organisme qui inscrit les Inuits et répond à leurs besoins. À leur arrivée, bon nombre d'entre eux ne savent pas quoi faire. Il s'agit d'un endroit où s'adresser pour obtenir de l'aide, par exemple des soins dentaires ou médicaux. C'est l'organisme qui s'occupe des Inuits et leur obtient un rendez-vous. Cet organisme répond à tous les genres de besoins.

Le sénateur Johnson: À l'occasion de notre dernière rencontre, nous avons entendu M. Buscemi, un jeune Inuit que vous connaissez probablement. Il nous a brossé un aperçu de sa vie depuis qu'il est ici, en plus d'évoquer bon nombre de problèmes concernant les jeunes. Si je me permets d'insister sur ce point, c'est parce que j'ai le sentiment, comme il l'a lui-même affirmé dans son témoignage, que les Inuits qui vivent dans le Sud nous présentent une occasion unique dans la mesure où leur venue du Nord est plus récente que celle d'autres populations, en particulier les Premières nations. Si, par conséquent, nous avions une meilleure idée de ce que font ces personnes, de l'endroit où elles vivent et de leurs intentions, nous pourrons plus facilement formuler des recommandations et établir les mesures à prendre.

Nous devons travailler avec vous. Sans vous, nous n'arriverons à rien. Peut-être vos collègues ont-ils quelque chose à dire à ce sujet. Je sais que nous allons nous aussi abattre du boulot. Il importe non seulement de poser des questions, mais aussi de mettre sur la table des données que nous pourrons utiliser.

Mme Dewar: J'ai été si occupée que je n'ai pas réuni le genre d'information dont vous avez vraiment besoin.

Le sénateur Johnson: Madame Dewar, j'espère vous avoir donné une idée plus claire de notre étude. Pouvez-nous effectuer ce travail pour nous?

Mme Dewar: Oui, nous le ferons.

Le sénateur Johnson: Je vais demander à notre attaché de recherche de revenir avec vous sur les questions que j'essaie de cerner. Je ne veux pas prendre part à une autre étude ne débouchant pas sur quelques solutions. Je veux que nous disions: «Voici la situation à Ottawa, et voici ce qui, à notre avis, peut être fait». Je veux du concret. Je veux éviter que nos travaux ne se traduisent que par de nouveaux volumes de considérations rhétoriques. Je veux pouvoir dire que tel ou tel programme donne de bons résultats et s'adresse à tel ou tel nombre de personnes. Ce sont là des histoires de réussite.

Mme Dewar: Nous aimerions également constater qu'on donne suite aux demandes que nous formulons. C'est donnant-donnant. Nous pourrons colliger des données et vous les fournir.

Le sénateur Johnson: Nous les attendrons avec impatience, et nous vous reviendrons à ce sujet.

Mme Shappa: Je veux savoir à quel groupe d'âge correspond votre définition de «jeunes»?

La présidente: À mon avis, une personne de 30 ans n'est plus jeune. Pour moi, l'âge maximal d'un «jeune» est 24 ans, en particulier dans les collectivités autochtones où les enfants semblent faire des expériences à un âge beaucoup plus précoce que ceux d'autres nationalités. Pour ce qui est du seuil inférieur, je dirais neuf ou dix ans.

Le sénateur Johnson: J'ai appris d'ITK que «jeunes» s'entendait de personnes âgées de 13 à 30 ans. Est-ce à peu près exact?

Mme Dewar: Oui.

La présidente: C'est comme vous voulez. C'est vous qui le déterminez.

Mme Shappa: Vous avez demandé pourquoi les Inuits venaient dans le Sud. Selon mon expérience, c'est souvent pour fins d'études. La plupart du temps, les jeunes viennent dans le Sud parce que leurs parents sont venus ici pour les motifs évoqués par Mme Dewar: fuir la violence et chercher une vie meilleure. À leur arrivée dans le Sud, certains sont encore des enfants.

Tout programme destiné à venir en aide aux jeunes Inuits en milieu urbain doit, me semble-t-il, comporter un volet culturel. Cette année, j'ai fait beaucoup de chant guttural, appris des chants traditionnels et fait des danses du tambour. Je pense que ces activités ont un impact considérable sur les jeunes et leur identité. Il est utile d'avoir une langue écrite, l'inuktitut, d'être en mesure de le parler et de suivre des cours d'inuktitut. Lorsqu'on vient du Nord, tout cela contribue beaucoup à l'identité personnelle. C'est très réconfortant.

Le sénateur Johnson: Avez-vous le sentiment que le volet culturel de votre vie bénéficie d'appui?

Mme Shappa: Non.

Le sénateur Johnson: Aucun?

Mme Shappa: J'ai commencé le chant guttural dans un groupe ici même dans le Sud. J'étais inscrite au programme Nunavut Sivuniksavut. Bon nombre d'activités sont offertes dans un centre de jour pour adolescents, où on joue au billard et aux cartes.

Le sénateur Johnson: Vous voulez parler d'un centre de jour au sens traditionnel?

Mme Shappa: Oui. À mon avis, on ne met pas assez l'accent sur les leçons du passé.

Le sénateur Watt: J'aimerais revenir sur les questions concernant nos gens, hommes ou femmes, jeunes ou vieux, qui quittent les petites collectivités des régions pour aller trouver du travail. Ce phénomène, on l'observe aujourd'hui dans le Nord. Aujourd'hui, il est difficile d'assurer sa subsistance sans une forme ou une autre de revenu.

Madame Dewar, vous avez fait allusion aux régions, Iqaluit par exemple. Le comité s'intéresse à la situation dans le Sud, mais vous avez sensibilisé le comité au fait que nous devrions nous intéresser à des régions comme Iqaluit, Rankin Inlet et d'autres centres, où il y a des emplois et où les gens vont chercher du travail. Parfois, ils ont du succès; d'autre fois, non. Parfois, on abuse d'eux et ils hésitent à entrer dans la maison à cause de la honte qu'ils éprouvent parce que, dans les petites collectivités, tout le monde se connaît.

Pourriez-vous nous fournir certains détails sur ce que vous recherchez? Si vous n'êtes pas en mesure de répondre à ma question, peut-être pourriez-vous préparer un document écrit et le soumettre au comité, assorti de recommandations. Il s'agit peut-être du genre de service de soutien dont ont besoin ces collectivités et dont on aura peut-être un jour besoin à Toronto ou à Montréal, où on retrouve un grand nombre d'Inuits. À titre d'exemple, on dénombre quelque 500 Inuits à Ottawa. Ils sont peut-être même plus nombreux. Récemment, j'ai entendu dire qu'ils étaient environ 800. Leur nombre pourrait donc se situer entre 500 et 1 000. À Montréal, on en retrouve à peu près le même nombre.

Les Inuits éprouvent de graves difficultés. Il s'agit d'une question importante pour eux. Il arrive qu'ils soient dans le Sud pour la première fois et ils se butent à des problèmes. À l'occasion, nous tombons sur de jeunes personnes qui étaient très saines à leur arrivée ici, mais qui, des années plus tard, ont vu leur vie changer du tout au tout et qui, à cause de la honte, n'osent pas entrer chez eux ni même mettre leurs parents au courant de ce qui leur est arrivé.

Nous devons formuler des recommandations concrètes pour ceux qui vivent dans les régions et dans les capitales, qu'il s'agisse de Montréal, de Winnipeg et d'autres villes.

À l'occasion, il nous est arrivé d'adresser des reproches au ministère des Affaires indiennes. Cependant, par le passé, il lui est arrivé de faire du bien, en particulier dans les domaines de l'éducation et de la santé. Ce sont les deux secteurs dont je me souvienne du début des années 60. Le ministère des Affaires indiennes et le ministère de la Santé et du Bien- être étaient très actifs. Je me souviens de mon arrivée à Ottawa alors que j'étais encore jeune: il n'y avait ici que cinq Inuits environ. On s'occupait bien d'eux. On les aidait à planifier leur avenir dans un nouvel environnement. Le sénateur Gill a fait la même expérience.

Malgré les critiques qu'on lui adresse parfois, le ministère des Affaires indiennes a fait des merveilles, et il possède des dossiers, des statistiques et des documents dont nous pouvons nous inspirer. Peut-être le comité devrait-il examiner de près certains documents anciens. En fait, certaines personnes que j'admirais à l'époque sont toujours en vie. L'une d'entre elles était responsable du secteur de l'éducation. Il a veillé à ce qu'aucun Autochtone ni aucun Inuit ne soit dans la rue. S'il entendait parler d'un cas, il sautait dans sa voiture, recueillait l'intéressé et le conduisait à l'école.

Comme nous avons affaire à un petit nombre de personnes, c'est précisément le genre de services que nous devrions envisager. On a fait du bon travail par le passé; tirons-en des leçons. Le programme Nunavut Sivuniksavut fonctionne de la même façon.

La seule recommandation que je ferais à M. Angus, c'est que son enseignement devrait, dans la mesure du possible, comporter également un volet culturel. C'est important. Mieux les Inuits se connaîtront, et plus ils seront en mesure de vivre dans la culture de l'autre, tout en préservant la leur.

Mme Dewar: Tout dépend de qui est le ministre des Affaires indiennes. Nous avons frappé à la porte du ministre actuel pendant trois ans, et ce n'est que la semaine dernière que nous avons enfin obtenu une audience. Il a fallu tout ce temps. À l'époque où le ministre Irwin était le titulaire, nous le rencontrions pratiquement toutes les deux semaines.

Je ne condamne pas le travail effectué par le ministère et je sais qu'il a fait des merveilles. C'est par l'intermédiaire du ministère des Affaires indiennes que j'ai fréquenté l'école ici à Ottawa. Et voilà que je me trouve ici pour discuter avec vous d'un changement effectué pour notre peuple et des engagements à contracter envers eux. Je les en remercie aussi.

Le sénateur Léger: Je veux simplement faire deux ou trois commentaires. J'ai été très touchée quand Mme Shappa a parlé des modèles de comportement et d'entendre que d'autres personnes l'avaient impressionnée. Elle a donc poursuivi ses efforts, et d'autres personnes l'imitent aujourd'hui. Elles reviennent. Cela fait partie de l'histoire.

Au début de votre exposé, avez-vous bien dit, madame Dewar, que vous avez une conception du mot «urbain» différente de celle qu'on en a généralement? Le mot «urbain» ne signifie-t-il pas la même chose pour les Inuits que pour nous? Peut-être vous ai-je mal comprise?

Mme Dewar: Ce que je veux dire, c'est que nos gens, lorsqu'ils arrivent de l'Arctique, ont des idées de Nordiques. À leur arrivée, dans une grande ville, ils ne savent pas ce que veut dire le mot «urbain». L'Arctique est très différent, et la notion de vie en ville est totalement étrangère à bon nombre d'entre eux.

Le sénateur Léger: Le mot «urbain», lorsque vous lisez les documents que nous avons produits, évoque-t-il pour vous les mêmes images? Votre vision du monde est nordique, comme vous l'avez dit, tandis que la nôtre est «sudiste». Y a-t-il des choses que nous devrions changer pour mieux nous comprendre mutuellement? Nous sommes à la recherche de solutions, mais peut-être ne voyons-nous pas toujours les choses avec vos yeux. Voilà ce que je voulais dire.

Mme Dewar: Dans les centres urbains, ils sont peu nombreux, et donc personne ne les entend, à moins qu'ils ne réclament pas des changements avec assez de force. Dans les collectivités où je me suis trouvée, ils ne font pas assez de bruit. Ils se contentent du statu quo. On leur a dit de faire ceci ou cela; on leur a dit que les services offerts par la collectivité se résumaient à ceci ou à cela.

Avec la nouvelle génération, on assiste à des changements. Aux femmes de l'Arctique, je dis: «Faites du bruit. Exercez de pressions, Tentez de faire bouger les choses dans votre collectivité». Le ministère des Affaires indiennes ou d'autres auront beau dire: «Voici les services offerts, et il n'y a rien d'autre», je leur dis plutôt ceci: «Non, vous avez des droits en tant qu'êtres humains, en tant que Canadiennes à part entière. Nous existons depuis des milliers d'années. Ne vous contentez pas de ce que vous avez. Présentez des demandes, exercez des pressions, criez, érigez des panneaux».

Si elles ne le font pas, c'est parce qu'elles n'ont pas l'habitude de ce genre de chose. Elles se mettent en retrait. Lorsque des politiciens se rendent dans leurs collectivités pour promettre telle ou telle chose, bon nombre de ces femmes ne font pas assez de bruit. Telle est mon expérience. Je pense que bon nombre d'entre elles sont effacées. L'estime qu'elles ont d'elles-mêmes est si faible qu'elles n'osent tout simplement pas élever la voix.

Le sénateur Léger: J'aime bien le mot «bruit» que vous utilisez. Diriez-vous que le fait que vos collectivités soient petites est avantageux puisque vous bénéficierez du retour de modèles de comportement?

Mme Shappa: À mon avis, il n'y a pas assez de modèles de comportement. On ne donne pas assez l'occasion aux jeunes de devenir des modèles de comportement.

Le sénateur Léger: J'entends si souvent parler de l'aspect culturel — vous, par exemple, madame Shappa, dites faire du chant guttural — que je me dis que c'est par là que tout doit commencer. Nous devrions concentrer 75 p. 100 de nos efforts sur cet aspect avant de nous intéresser à tous les autres. À mon avis, tout irait encore plus vite. Autrefois, je donnais des cours de langue, et je me plaisais à répéter que nous ne commencions pas par là où il fallait. Nous commencions par le mot, mais nous aurions dû commencer par le chant. La langue est une affaire de mélodie, et non de mot.

Le sénateur Gill: J'aimerais revenir aux chiffres. Vous avez dit avoir la capacité d'accueillir 22 élèves par année et que, cette année, vous avez reçu 60 candidatures. Quelle est la proportion des élèves ayant terminé leur douzième année qui s'inscrivent à votre programme? S'agit-il d'une proportion importante? S'agit-il de 10 p. 100?

M. Angus: C'est peut-être 10 p. 100. J'aimerais bien avoir le chiffre exact. Au cours de l'hiver, nous avions un nombre précis de diplômés éventuels de la douzième année habilités à poser leur candidature. Nous faisons parvenir les documents à tous les élèves de douzième année, et je crois qu'il y en a aujourd'hui environ 225 au Nunavut.

Le sénateur Gill: Nous parlons des élèves qui se rendent en douzième année?

M. Angus: Ils sont actuellement inscrits en douzième année. Le chiffre n'est peut-être pas exact, mais nous n'en sommes pas loin. Comme nous accueillons 22 élèves, la proportion est de près de 10 p. 100.

Le sénateur Gill: Vous avez donc besoin de plus d'argent pour pouvoir accueillir un plus grand nombre d'élèves. Le programme s'enorgueillit d'un bon taux de réussite. Vous dites que la plupart des élèves rentrent dans le Nord parce que votre programme est conçu pour les aider à trouver du travail à leur retour. Ceux qui ne terminent pas leur douzième année rentrent chez eux et ne font rien du tout. Vous avez également indiqué que le taux de suicide est très élevé. Le phénomène s'explique peut-être par le grand nombre de personnes qui ne terminent pas leurs études ou ne vont pas à l'école du tout. D'où viennent ceux qui en ont assez de la vie?

Mme Dewar: Bon nombre d'entre eux vont à l'école. La semaine dernière, un élève d'une des collectivités nordiques du Nunavut est rentré de l'école et s'est suicidé. Pour ce qui est des causes de désespoir, il faut se rendre dans les collectivités pour prendre la mesure des problèmes qui se posent.

Au cours des 50 dernières années, il y a eu tant de changements — tenter de se mettre au diapason du monde occidental, le programme d'études, les exigences, les possibilités d'emploi et l'inquiétude. Il est possible que leurs parents soient sans emploi. Dans ces conditions, il n'est pas facile d'espérer. Je viens d'une collectivité où l'alcoolisme et la toxicomanie sont répandus; l'alcool est responsable de la violence et des bagarres. Pendant trop longtemps, nous avons jeté un voile sur ces phénomènes. Nous devons les exposer au grand jour et en parler. Nous devons associer nos dirigeants locaux à l'étude de ces problèmes et cesser de faire comme s'ils n'existaient pas.

Quand je vivais dans cette collectivité, je prenais la parole à la radio, mais on m'invitait à me taire et à me mêler de mes oignons. Pourtant, je récidivais. Je me mêle de mes oignons parce que ma collectivité et nos jeunes me tiennent à cœur. Il s'agit d'un phénomène trop peu répandu dans les collectivités. Il est difficile de sonder l'âme des jeunes d'aujourd'hui, de toucher les fondements profonds de leur désespoir.

Dans les collectivités, nous avons des programmes et des projets, mais, outre les besoins matériels, on doit répondre aux besoins spirituels. Sur ce plan, les jeunes sont «déconnectés». Nous le savons, mais en même temps, la situation est «occultée». La collectivité est aux prises avec d'énormes problèmes, mais personne n'en parle et ne dénonce les abuseurs. Par conséquent, les jeunes s'enfuient et viennent en ville. Ils se tirent d'affaire pendant un certain temps et s'amusent, mais ils s'accrochent à des béquilles comme les drogues et l'alcool, qui sont faciles d'accès. On ne peut pas mettre toutes les familles dans le même sac, mais la violence dont il est question dans les journaux et à la radio existe bel et bien.

Mme Shappa: Je tenais à dire, comme Mme Dewar l'a écrit, que ces programmes sociaux auront un énorme impact sur les jeunes.

Trop souvent, ils sont victimes d'abus ou de négligence à la maison, en raison de la difficulté qu'éprouvent toujours leurs parents à s'adapter au choc des cultures des dernières décennies.

À mon avis, cela explique en grande partie les problèmes auxquels les jeunes sont aujourd'hui confrontés. Je ne comprends pas pourquoi on ne m'a pas parlé de la génération de ma mère et du sort qu'elle avait subi. Maintenant que je suis au courant, j'y vois une expérience d'apprentissage essentielle. Il faut que je me rende compte pour poursuivre et faire bouger les choses au Nunavut. Pour réduire les taux de suicide et s'attaquer à d'autres problèmes sociaux, on doit d'abord et avant tout éduquer les jeunes et leur conférer le sens des responsabilités. Bon nombre de jeunes qui vivent dans le Nord ne savent pas quoi faire. Ils vivent dans une petite collectivité. On ne peut plus s'adonner facilement à la chasse; il faut de l'essence et une motoneige. Ce n'est pas à la portée des jeunes garçons. De nombreux jeunes doivent acquérir le sens des responsabilités, et le fait de les sensibiliser au passé et aux objectifs de l'avenir fera beaucoup en ce sens.

La présidente: Madame Dewar, permettez-moi de vous raconter une histoire. L'année dernière, un jeune Inuit a travaillé dans nos bureaux à titre de participant à un programme d'alternance travail-études pour des crédits. C'était un jeune homme extraordinaire. Sa mère était venue ici pour fuir un mariage violent et avait amené ses enfants avec elle. Malgré ses vaillants efforts, elle avait fini dans la drogue. Pour cette raison, le jeune homme n'a pu poursuivre ses études: il devait rester à la maison pour s'occuper de ses deux petits frères et de ses sœurs. C'était une situation tragique.

J'aimerais savoir ce que votre organisme fait pour offrir des services aux jeunes — et la mère en question était jeune. Intervenez-vous dans de telles situations? Le jeune homme en question n'avait nulle part où aller et se sentait totalement isolé. Je lui ai parlé du centre d'amitié. Il m'a répondu que ce dernier n'avait strictement rien à lui offrir. J'aimerais vous entendre sur les services offerts par le centre d'amitié. Je lui ai parlé de l'Odawa Native Friendship Centre. Il ne savait pas grand-chose à ce sujet. Nous avons évoqué ensemble la possibilité qu'il s'adresse à vos bureaux, mais il m'a dit que vous ne pouviez strictement rien pour lui.

Ici, il est question des problèmes en milieu urbain. De plus en plus, vous allez constater que vos élèves ne rentrent pas dans le Nord ou que, le cas échéant, ils y demeurent pendant peu de temps parce que, là-bas, il n'y a rien pour eux. L'absence de développement économique est une triste réalité.

Comment répondre aux besoins des Inuits qui quittent le Nord pour venir s'établir ici dans une culture et un pays totalement étrangers? Je suis sérieuse. C'est la plus stricte vérité. Quels problèmes éprouvez-vous à fournir des services?

Mme Dewar: Je pense que vous m'avez entendue m'adresser à la ministre responsable de la Situation de la femme du Canada. Pauktuutit est l'organisme national qui représente les femmes inuites de tout l'Arctique. Cette situation entraîne des problèmes de compétences. Nous n'avons pas les ressources nécessaires. Nous n'avons pas l'argent nécessaire pour faire ce genre d'intervention. Nous aiguillons les intéressées vers les services offerts, et nous sommes venus en aide aux personnes en détresse en leur recommandant un organisme capable de leur venir en aide.

Je ne suis pas née de la dernière pluie; je ne suis pas une jeune femme. Dans ces organismes, on déplore aussi un manque de leadership, et nous devons remédier au problème. Nous devons élever la voix et venir en aide aux intéressés. Certains d'entre eux ne veulent rien entendre. Parfois, on nous repousse lorsque nous tentons de défendre les intérêts des gens. On nous dit: «Cela ne vous concerne pas». Nous pourrions faire des changements. C'est précisément pour l'obtention de plus de fonds que nous nous sommes battus. Ce n'est pas la solution à tous les maux, mais l'argent nous aide à faire notre travail et à retenir les services de personnes qui se concentrent sur ces problèmes, pendant que nous faisons autre chose. Voilà le problème auquel je suis confrontée.

Le désespoir, je connais. Ce n'est pas de gaieté de cœur que je vois nos gens sombrer dans l'alcoolisme et la toxicomanie à leur arrivée ici, être victimes de violence et devenir alcooliques, au point où ils doivent mendier dans les rues. Jamais encore je n'avais vu un Inuk mendier, et ça me fait mal au cœur. Comme l'a dit Mme Shappa l'a dit, les gens ont besoin de modèles de comportement. Nous tentons de faire changer les choses au meilleur de notre connaissance et compte tenu des ressources à nos dispositions.

La présidente: Vous avez des problèmes de financement, vous avez des problèmes de partenariat et vous devez composer avec un leadership faible. Comme je l'ai dit, en l'absence de développement économique dans le Nord, de plus en plus de jeunes viendront ici à la recherche d'occasions meilleures et échapperont aux mailles du système.

Qu'en est-il du racisme? Existe-t-il un phénomène de racisme dans les villes?

Mme Dewar: Certainement, et pas qu'un peu. Quand me rends dans un magasin, je suis une Inuk. Je marche comme une Inuk, je mange comme une Inuk et je parle comme une Inuk. Je ne peux rien y changer. On me voit, et on me repousse. Je n'ai pas droit à la même attention que les autres.

L'autre jour, je suis allée chercher un café dans un Starbucks. La serveuse a refusé de s'occuper de moi. Elle a jeté le café dans l'évier, m'a tourné le dos et est partie. Voilà le genre de comportements auxquels nous sommes tous les jours confrontés.

Que faire? On m'a appris à être aimable, et c'est ce que je tente de faire. Je tends l'autre joue, mais ce n'est pas facile. Imaginez ce qui arrive aux personnes qui arrivent de l'Arctique et n'ont pas comme moi l'habitude de la ville. Elles ont de la difficulté à composer avec ce genre de situation, et elles se tournent vers l'alcool, les drogues et d'autres mécanismes de survie, je suppose. C'est ce qu'elles tentent de faire. C'est un problème auquel de nombreux Autochtones sont confrontés.

La présidente: Vous auriez dû vous plaindre et exiger de voir le directeur de l'établissement.

Mme Dewar: Je l'ai fait le lendemain, et j'ai eu droit à un café gratuit.

La présidente: J'espère qu'on vous a aussi présenté des excuses.

Mme Dewar: Oui. Les excuses sont venues en même temps.

La présidente: C'est ainsi qu'il faut procéder. Voilà le genre de problèmes auxquels un Inuk est confronté dans une grande ville. Imaginez-vous ce à quoi les jeunes font face? Un merveilleux jeune homme est venu travailler dans nos bureaux, et vous savez ce qui lui est arrivé. Après, nous nous demandons pourquoi il y a des suicides.

L'anglais n'est pas la langue maternelle de la plupart des gens qui viennent du Nord pour s'établir ici. Leur donne-t- on des cours d'anglais, langue seconde? J'ai appris que, dans certains autres centres, nos gens ne sont pas autorisés à suivre les cours d'anglais, langue seconde. Parce qu'ils n'ont pas de certificat d'immigrant admis, ils ne sont pas admissibles. Est-ce bien la réalité?

Mme Dewar: Je ne comprends pas votre question.

La présidente: Ils ne peuvent pas obtenir des cours d'anglais, langue seconde, faute d'une carte attestant leur statut d'immigrant admis. Pour avoir droit à des cours d'anglais, langue seconde, on doit venir d'un autre pays. Dans votre programme, monsieur Angus, offrez-vous des cours d'anglais?

M. Angus: Oui. L'un des cours de base est un cours obligatoire du Collège Algonquin. Pour obtenir un certificat du Collège Algonquin, les élèves doivent réussir le cours d'anglais de première année du collège. La condition ne s'applique pas qu'aux élèves inscrits à notre programme; elle concerne tous les élèves de première année du Collège Algonquin.

La présidente: J'ai appris que, à Winnipeg ou à Edmonton, on ne peut suivre de cours d'anglais, langue seconde, que si on vient d'un autre pays. Je n'en croyais pas mes oreilles.

Mme Dewar: Je n'ai jamais entendu parler de cela.

La présidente: Vérifiez, madame Dewar, et vous verrez.

Mme Dewar: Je vais vous dire autre chose. Un jour, à mon retour d'Iqaluit, un week-end, je portais des jeans à bord de l'avion. On ne m'a pas bien traitée du tout. Sur le trajet du retour, je portais un costume et je m'étais coiffée. On m'a traitée différemment. Voilà le genre de situations auxquelles nous sommes confrontés.

La présidente: C'est ce qui arrive à nos gens lorsqu'ils viennent en ville.

Si personne n'a d'autres commentaires, je vais profiter de l'occasion pour vous remercier chaleureusement tous les trois et en particulier vous, madame Shappa, qui avez eu le courage de nous faire part de votre histoire. Il est important que nous entendions ces récits tout comme il est important que vous poursuiviez vos études afin de devenir un modèle de comportement précieux. Voilà ce dont nous avons besoin. Je vous remercie.

La séance est levée.