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Délibérations du comité sénatorial permanent de
l'Agriculture et des forêts

Fascicule 2 - Témoignages 


OTTAWA, le jeudi 21 novembre 2002

Le Comité sénatorial permanent de l'agriculture et des forêts se réunit aujourd'hui à 8 h 30 pour examiner l'impact du changement climatique sur l'agriculture, les forêts et les collectivités rurales au Canada et les stratégies d'adaptation à l'étude axées sur l'industrie primaire, les méthodes, les outils technologiques, les écosystèmes et d'autres éléments s'y rapportant.

Le sénateur Donald H. Oliver (président) occupe le fauteuil.

[Translation]

Le président: Cette troisième séance du Comité sénatorial permanent de l'agriculture et des forêts est ouverte. Je souhaite la bienvenue à tous les sénateurs, et plus particulièrement à cette première séance de notre étude sur l'impact du changement climatique et les stratégies d'adaptation qu'il faudra adopter. Je souhaite aussi la bienvenue aux Canadiens et Canadiennes qui nous regardent et qui nous écoutent sur CPAC et Internet.

Le 31 octobre, le comité s'est vu confier par le Sénat un mandat précis. C'est d'examiner l'impact du changement climatique sur l'agriculture, les forêts et les collectivités rurales au Canada.

Depuis quelques années, nous sommes témoins de signes évidents, et parfois troublants, du changement de notre climat. Malheureusement, le changement climatique est une réalité et continuera de l'être pendant longtemps.

Notre comité entreprend donc une étude intensive de la façon dont les pratiques forestières et agricoles du pays devront être adaptées aux effets éventuels comme des pluies moins abondantes, des périodes de croissance écourtées et des températures plus élevées. Nous examinerons les stratégies possibles d'adaptation en mettant l'accent sur l'industrie primaire, les pratiques, la technologie et les écosystèmes.

Compte tenu de notre mandat, il est possible qu'au cours de notre examen, d'autres questions nécessitent une étude plus approfondie. Notre comité doit déposer son rapport à la fin de décembre 2003. Il ne s'agit pas ici d'une étude de l'accord de Kyoto. Notre étude va bien au-delà d'un seul traité international. Notre pays se doit de se pencher sur l'impact du changement climatique et sur ce qui doit être fait pour s'y adapter, pas seulement pour les 10 prochaines années, mais pour les 20 et 50 prochaines années, dans l'intérêt des secteurs agricoles et forestiers.

Que faut-il changer dès aujourd'hui pour soutenir nos industries et nos collectivités de demain? Nous inviterons des experts, des praticiens, des leaders communautaires et d'autres intéressés à nous faire part de leurs vues.

Étant donné que le temps dont nous disposons pendant nos audiences est limité, j'encourage les Canadiens à participer à notre étude en nous faisant parvenir leurs observations. Ils peuvent le faire en écrivant aux membres du comité par voie électronique à agfo@sen.parl.gc.ca ou par courrier ordinaire au Comité sénatorial permanent de l'agriculture et des forêts, le Sénat, Ottawa(Ontario) K1A 0A4.

Mesdames et messieurs les sénateurs, nous accueillons aujourd'hui M. Henry Hengeveld, conseiller scientifique principal sur les changements climatiques à Environnement Canada. C'est un diplômé de l'Université de Toronto dans les domaines des mathématiques, de la physique et de la météorologie et il a publié de nombreux rapports sur les aspects scientifiques du changement climatique.

Prenez également note que mardi prochain, nous accueillerons le sous-ministre adjoint qui nous entretiendra des politiques du gouvernement.

M. Hengeveld nous parlera aujourd'hui des aspects scientifiques liés au changement climatique. Soyez le bienvenu.

M. Henry Hengeveld, conseiller scientifique principal, Changements climatiques, Environnement Canada: Monsieur le président, je suis très heureux de venir témoigner sur la science sous-jacente à la question du changement climatique. Tous ceux qui ont lu ou entendu ce que disent les médias depuis quelque temps sur les aspects scientifiques du changement climatique savent que c'est un dossier très complexe. J'aimerais d'abord vous expliquer quelques notions scientifiques pour bien cerner le contexte.

Premièrement, tenter de comprendre le fonctionnement du système climatique, c'est un peu comme tenter de comprendre ce qui fait tourner la planète. Il est un peu arrogant de croire que nous saurons tout à ce sujet un jour, mais il est certain qu'il faut mettre à contribution bon nombre de disciplines scientifiques différentes, en fait, presque toutes les disciplines scientifiques. Cela signifie aussi que sont mis à contribution de nombreux scientifiques et que des articles tout aussi nombreux sont publiés dans les revues spécialisées. De fait, à l'heure actuelle, plusieurs milliers d'articles évalués par des pairs sont publiés chaque année. À l'échelon mondial, on estime que cette recherche scientifique coûte 3 milliards de dollars américains chaque année, surtout en raison de la surveillance du système climatique par satellite et autrement, qui est très coûteuse.

Essayer de comprendre le changement climatique c'est un peu comme essayer de mettre en place toutes les pièces d'un gigantesque casse-tête. Si nous considérons chaque étude publiée comme une pièce du casse-tête, c'est un casse- tête de plus de 10 000 pièces, chaque scientifique apportant quelques pièces à cet ensemble. Cela veut dire qu'aucun scientifique ne peut à lui seul espérer vous donner tout l'ensemble. Cela signifie qu'il est indispensable que les scientifiques collaborent pour faire des évaluations internationales exhaustives faisant appel à toutes les disciplines, à toute la recherche historique, ainsi qu'à la plus récente, pour composer l'ensemble, tout comme pour réaliser un gigantesque casse-tête.

L'Assemblée générale des Nations Unies avait déjà reconnu cette nécessité en 1988 et avait demandé à deux de ses agences scientifiques de mettre en place un processus permettant de rassembler les recherches des scientifiques de toutes les différentes disciplines. Ce processus a un nom, c'est le Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat qui a publié son premier rapport en 1990. C'était un énoncé assez prudent de ce que nous savions et ne savions pas sur le changement climatique.

Dans les deux ans qui ont suivi, la Convention-cadre sur les changements climatiques a été adoptée à Rio. Il y a un lien dans la mesure où les résultats scientifiques du premier rapport ont grandement servi le processus politique qui a mené à la Convention cadre sur les changements climatiques. Dans le deuxième et le troisième rapports, la confiance s'est accrue, tant parce que nous avions acquis des milliers de pièces supplémentaires pour le casse-tête dans les 10 ans qui s'étaient écoulés que parce que nous avions observé l'évolution du climat pendant 10 ans de plus. En conséquence, dans le troisième rapport, qui a été publié il y a près de deux ans, la confiance dans nos connaissances avait augmenté. Nous pouvons également constater une progression parallèle, concomitante, sur le plan politique avec l'élaboration du Protocole de Kyoto et, plus récemment, certaines des procédures de son application.

Bien entendu, le processus du GIEC a ses sceptiques et ses détracteurs. Ce n'est pas surprenant puisque par nature, la science est conflictuelle. C'est comme dans un tribunal, les scientifiques essaient de démolir mutuellement leurs théories. Par conséquent, il y aura toujours ceux, surtout quand on a affaire à plusieurs milliers de scientifiques, qui diront: «Je ne vous crois pas».

C'est également ce qui est arrivé au troisième rapport du GIEC. Par exemple, différents groupes ont conseillé au président Bush des États-Unis, de ne pas croire ce que disait le rapport du GIEC. En conséquence, le président a demandé au Conseil national de recherche des États-Unis, sous l'égide de l'Académie nationale des sciences, de faire sa propre évaluation et de commenter le rapport du GIEC.

Ils lui ont accordé les félicitations du jury, en se référant principalement à ce volume, qui est la première partie du rapport. Vous pouvez voir qu'il est le résultat de beaucoup d'efforts. C'est comme un rapport du Sénat. Beaucoup d'efforts y sont consacrés. Ils ont conclu que c'était un admirable résumé des activités de recherche en science climatique.

À peu près à la même époque, 17 académies des sciences de 17 autres pays ont également déclaré que le travail du GIEC «représente le consensus des milieux scientifiques internationaux sur la science du changement climatique. Nous voyons dans le GIEC la source mondiale la plus fiable d'information... et nous appuyons sa méthode d'obtention de ce consensus». Il est clair que la communauté scientifique croit que, même imparfaite, cela reste toujours la meilleure source d'information disponible. Ce sera la source principale que j'utiliserai pour présenter certains des faits inhérents et fondamentaux concernant la science du changement climatique.

Le premier fait qu'il nous faut comprendre c'est le principe même de l'effet de serre lui-même. Cette hypothèse avait déjà été avancée en 1827 par un mathématicien français, Jean Fourier, qui avait déterminé que les gaz dans l'atmosphère, selon lui, jouent le même rôle que le verre qui entoure une serre. Il serait peut-être encore plus pertinent de le comparer à une couverture isolante autour de la planète qui empêche la chaleur de s'échapper dans l'espace.

L'atmosphère est une ressource très précieuse. C'est un élément important du système qui entretient la vie sur terre. Pour commencer, elle contient l'air que nous respirons qui est composé à 21 p. 100 d'oxygène. Très peu d'autres planètes ont ça. C'est une des raisons pour lesquelles la vie peut exister sur la terre. Elle contient également une couche stratosphérique d'ozone qui nous protège des rayons ultraviolets nocifs émis par le soleil, raison pour laquelle nous nous inquiétons tellement de l'amincissement de la couche d'ozone. Enfin, elle est à la base d'un climat et de conditions météorologiques appropriées et stables sur lesquels nous comptons. C'est à ces dernières que nous prêterons notre attention aujourd'hui.

Si nous observons le profil vertical de l'atmosphère de la terre et si nous essayons de comprendre comment cet effet naturel de serre fonctionne, nous pouvons prendre comme point de départ que c'est le soleil qui fournit l'énergie qui alimente ce moteur climatique. Ce sont les rayons du soleil qui fournissent la chaleur et qui provoquent la photosynthèse et l'évaporation, réchauffent la surface de la terre et alimentent les vents et les courants océaniques. C'est l'énergie qui alimente le système climatique.

Environ 31 p. 100 du rayonnement solaire est réfléchi vers l'espace quand elle touche les nuages et les aérosols et par la surface de la terre elle-même. Cependant, nous ne pouvons continuer à alimenter le système en énergie sans en relâcher une partie, autrement il y a surchauffe du système. Il nous faut le moyen de renvoyer cette énergie dans l'espace et cela se fait sous la forme de cette chaleur qui est dégagée. C'est là que l'effet de serre naturel devient important car les gaz à effets de serre absorbent une grande partie de l'énergie et la rediffusent de nouveau dans toutes les directions, y compris vers la terre. Sans cet effet, la température de la terre serait de 33 degrés inférieure à ce qu'elle est aujourd'hui. Ce serait invivable, ce qui en fait donc un aspect vital du système qui entretient la vie et du débat sur le changement climatique.

Les gaz à effet de serre comprennent une très faible concentration de moins de 1 p. 100 de l'atmosphère. Nous pouvons modifier cette concentration, ce qui revient à enlever ou à ajouter des couvertures sur notre lit le soir pour modifier la température sous ces couvertures.

Ceci est un graphique qui vous montre l'évolution de la concentration de CO2, ou de gaz carbonique, un des gaz clés, au cours des dernières 1 000 années. Nous pouvons utiliser des carottes de glace qui ont fossilisé les bulles d'air qu'ils contiennent, représentant de merveilleux petits échantillons de ce qu'a été l'atmosphère au cours des 400 000 dernières années. Lorsque nous examinons les données sur ces carottes de glace de l'Antarctique et du Groenland, nous constatons que les concentrations en CO2 sont restées remarquablement stables, à un peu moins de 0,3 p. 100 de l'atmosphère au cours des dernières 1 000 années. De fait, si nous consultons les données pour les 400 000 années, la concentration la plus forte que nous puissions détecter est d'environ 300 parties par million; pourtant au cours des 200 dernières années, elle a augmenté au point où aujourd'hui les concentrations sont de 31 p. 100 supérieures aux niveaux de l'époque préindustrielle. Elles sont certainement au point le plus élevé qui ait jamais existé au cours des 400 000 dernières années et sont vraisemblablement au point le plus élevé qu'elles ont jamais été au cours des 20 derniers millions d'années. Les indices montrent clairement que les humains sont à l'origine de ce changement de concentrations.

En 1957, quelques scientifiques ont été les premiers à tirer la sonnette d'alarme, disant que nous étions en train de nous livrer à une énorme expérience géographique avec la planète terre, notre seule planète. C'était le premier avertissement de la communauté scientifique nous disant qu'il était indispensable de mieux comprendre cette question et c'est ce qui a précipité les recherches assez intensives des 45 dernières années.

La première chose que nous devons nous demander, si nous avons déjà constaté une grosse augmentation du CO2 et d'un certain nombre d'autres gaz à effet de serre comme le méthane et l'oxyde nitreux, c'est où se trouve la preuve que cela commence à affecter le climat? Il y a ici deux facteurs. Premièrement, le climat, naturellement, est très bruyant. Il y a beaucoup d'oscillations et de fluctuations. Nous le constatons année après année, décennie après décennie, et nous avons la preuve que cela se déroule sur des échelles de temps plus longues.

Il nous faut pour ainsi dire un signal qui soit suffisamment clair pour se détacher du bruit de fond. C'est comme essayer d'écouter du Bach quand votre fils joue du rock dans la pièce d'à côté. Si le volume de sa musique est trop fort, vous devez relever le volume de votre Bach. C'est ce que nous tentons de faire ici. Il y a aussi le décalage dans le système. Les océans mettent longtemps à se réchauffer sous l'effet des pressions à la hausse qui s'exercent sur les températures. Malgré cela, quand nous analysons les différents records de températures et les données relatives aux océans pour les 140 dernières années, nous constatons une tendance constante vers le réchauffement qui laisse croire que la terre s'est réchauffée d'environ six dixièmes de un degré au cours des 100 dernières années. Une certaine incertitude persiste en raison de la possibilité de données erronées, de sorte que la fourchette se situe quelque part entre 0,4 et 0,8. Je précise toutefois que cette incertitude peut résulter d'une sous-estimation aussi bien que d'une surestimation.

Certains diront que tous ces changements s'inscrivent à l'intérieur d'un cycle naturel puisque nous enregistrons des variations climatiques sur des périodes de 100 ans. Voilà pourquoi les chercheurs ont examiné divers facteurs susceptibles d'en être la cause. D'abord, si nous prenons les 140 dernières années, nous repérons des causes naturelles tels que les changements dans l'intensité des rayons solaires qui atteignent la terre. Nous parlons de la «constante solaire», mais cette «constante» n'est pas tout à fait constante. Il y a des fluctuations. En outre, nous avons des éruptions volcaniques qui rejettent des poussières dans l'atmosphère, ce qui fait augmenter la quantité de rayonnement solaire réfléchi vers l'espace. Quand nous analysons ces deux facteurs sur cette période de 140 ans, nous constatons, grâce aux projections modélisées de la réaction attendue du système climatique à ces forces naturelles — les changements observés sont indiqués en rouge dans le diagramme et les résultats modélisés en gris — que certains des changements enregistrés au cours de la première partie du XXe siècle peuvent être attribuables aux éruptions solaires et volcaniques, tant parce que l'intensité solaire s'est accrue et que le nombre d'éruptions volcaniques a diminué et que moins de poussières ont été rejetées dans l'atmosphère. Au cours des 50 dernières années, toutefois, l'inverse s'est avéré vrai. En raison de l'augmentation, les éruptions volcaniques ont rejeté davantage de poussières dans l'atmosphère et le climat aurait dû se refroidir, en réaction à ces deux facteurs à eux seuls. Au lieu de cela, il s'est réchauffé très rapidement.

Si nous ajoutons à cela l'élément anthropique et le changement enregistré dans les concentrations de gaz à effet de serre, quand le modèle examine les trois facteurs — volcanique, solaire et anthropique — nous obtenons des résultats qui correspondent de très près aux observations de changements réels. Cela nous permet de croire que nos observations confirment des influences anthropiques très considérables au cours des 50 dernières années.

Enfin, si nous comparons les changements récents aux modélisations climatiques pour le dernier millénaire, nous constatons que le XXe siècle a été le plus chaud de tout le millénaire. Les années 90 ont été la décennie la plus chaude et 1998 a été l'année la plus chaude de cette période. La deuxième année la plus chaude a été 2001 et 2002 se situera sans doute entre les deux. Les trois années les plus chaudes auront sans doute été enregistrées au cours des cinq dernières années.

Le climat de la planète change aussi de façon spectaculaire selon des indicateurs autres que la température. Dans le monde entier, la taille des glaciers diminue. Il y a quelques semaines, j'ai lu une étude qui révèle que le Kilimanjaro, recouvert d'une calotte glaciaire depuis 10 000 ans, sera vraisemblablement libre de glace d'ici 20 ans. Ce n'est là qu'un exemple. Nous enregistrons aussi des changements phénoménaux dans les glaciers d'Europe, d'Asie, de l'Himalaya et de l'Amérique du Nord.

Le niveau des mers augmente aussi, mais pas de façon aussi spectaculaire. L'augmentation a été d'environ 20 centimètres au cours des 100 dernières années, mais nous voyons dans certaines régions du monde certains littoraux s'effriter. Il y a aussi eu un recul spectaculaire des glaces pluriannuelles de l'Arctique, la superficie des glaces étant aujourd'hui de 13 p. 100 inférieure à ce qu'elle était il y a 30 ans.

Toutes ces tendances semblent confirmer qu'il y a bel et bien un réchauffement de la planète, mais nous devons les utiliser avec prudence puisqu'elles n'ont encore été enregistrées que sur de courtes périodes. Toutefois, elles ont amené le GIEC à conclure, en 2001, que «l'essentiel du réchauffement observé au cours des 50 dernières années est imputable à l'activité humaine.»

Ces données nous permettent de comprendre un peu les changements survenus jusqu'à maintenant. Ce qui est plus préoccupant, c'est de savoir ce qui se produira au cours des 100 prochaines années. C'est là où l'interprétation des données scientifiques est quelque peu plus incertaine, car nous avons maintenant deux problèmes. Le premier consiste à prédire les comportements humains et leur incidence sur les émissions de gaz à effet de serre. Il ne s'agit pas là d'incertitude scientifique, mais bien d'une inconnue démographique qui influera sur le développement économique et l'efficacité énergétique dans notre société et sur les quantités d'énergie que nous consommerons au cours du prochain siècle.

Des spécialistes de la démographie et du secteur de l'énergie et d'autres experts ont ensemble élaboré un certain nombre de scénarios plausibles sur l'évolution de la situation au cours des 100 prochaines années. Ces scénarios couvrent une large gamme, d'une société à taux de croissance modeste jusqu'à une économie qui utilise des énergies renouvelables, en passant par une société qui enregistre un taux de croissance plus rapide qui repose sur la consommation de charbon. Comme vous pouvez le constater, les émissions varieraient énormément d'un scénario à l'autre.

Par ailleurs, on ne sait pas avec certitude à quel point le climat de la planète est sensible aux variations dans les émissions de gaz à effet de serre. Tout cela pris ensemble amène le GIEC à estimer que nous verrons probablement un réchauffement d'au moins 1,4 degré Celcius au cours du prochain siècle. Le réchauffement pourrait être de l'ordre de 5,8 degrés. Cette fourchette reflète à la fois l'incertitude à l'égard des changements dus à des facteurs démographiques et l'incertitude scientifique due à la marge d'erreur inhérente à l'analyse.

Une augmentation de 1,4 degré serait sans précédent dans l'histoire du monde. Nous verrons à tout le moins un changement sans précédent dans les 10 000 années écoulées. À la limite supérieure de la fourchette, le changement sera comparable à celui enregistré entre la dernière période glaciaire, quand cet endroit même était recouvert de plusieurs kilomètres de glace, et aujourd'hui, sauf que la déglaciation s'est produite sur 5 000 ans tandis que ces changements surviendront sur une période de 100 ans. Le rythme du changement est beaucoup plus rapide que tout ce qu'ont connu les êtres humains dans le passé. C'est un rythme de changement excessivement inquiétant.

Le modèle canadien de prévision des changements climatiques qui surviendront année après année au cours du prochain siècle est l'un des plus respectés au monde. Il y a cinq ans environ, quand les Américains ont décidé de faire une évaluation de l'incidence du changement climatique sur leur pays, ils ont choisi deux modèles, à savoir celui du Canada et celui du Royaume-Uni bien qu'ils comptent eux-mêmes trois groupes qui font de la modélisation. Cela témoigne de la qualité du modèle canadien.

Il existe de nombreuses différences entre les modèles pour ce qui est des détails des prévisions, ce qui explique certaines des incertitudes liées aux changements climatiques locaux. Toutefois, tous les modèles permettent de tirer certaines conclusions communes. La masse terrestre sera plus chaude que les océans. C'est dû tout simplement au fait que les océans sont des puits à chaleur énormes et qu'ils mettent plus de temps à se réchauffer. C'est un peu comme verser un verre d'eau que l'on laisse dans une pièce afin de déterminer combien de temps devra s'écouler pour que l'eau se réchauffe autant que l'air ambiant. La plus grande partie du réchauffement surviendra aux latitudes élevées et particulièrement pendant l'hiver. L'explication de ce phénomène tient au fait que la neige et la glace fondent au fur et à mesure que le climat se réchauffe. Quand nous faisons fondre la neige et la glace, nous changeons la quantité de rayonnement solaire qui est réfléchie vers l'espace et le rayonnement solaire est amplifié. Il y a une quantité significative de bruit dans le système. Le système climatique est bruyant. Ainsi, des fluctuations naturelles se surimposeront à la tendance à la hausse sous-jacente. Bien qu'il y ait des fluctuations à la hausse et à la baisse, la tendance à la hausse est marquée par un changement progressif de couleur sur la carte.

Les régimes de précipitation connaîtront également d'importants changements. Toutefois, ils sont beaucoup plus difficiles à prévoir que les changements de température. Les gaz à effet de serre et l'effet de serre entraînent des changements de température qui ne sont pas uniformes. Cela modifie la circulation des vents et les régimes de précipitation. Les incertitudes se multiplient. L'incertitude et les incohérences entre les divers modèles de précipitation sont beaucoup plus importantes que pour les modèles de température. Toutefois, notre modèle indique que la planète en général recevra plus de précipitations en raison d'une plus grande évaporation; ce qui monte doit redescendre. Ce modèle indique également que certaines régions du monde recevront moins de pluie. Lorsqu'on ajoute à cela l'hypothèse d'une évaporation accrue, le résultat est un assèchement considérable. L'une des raisons pour lesquelles certains Américains n'aiment pas le modèle canadien, c'est qu'il indique un assèchement extrême de la Floride. Cela est bien plus menaçant pour les Américains que tous les pays armés du monde.

Fait ironique, le modèle britannique indique une augmentation des précipitations. Cela nous rappelle que nous devons faire preuve d'une grande prudence lorsque nous évaluons les répercussions régionales. De manière générale, le modèle indique que les parties centrales des continents de l'hémisphère nord seront plus sèches en été. C'est un élément d'information essentiel qu'il convient de ne pas oublier.

Le changement climatique entraînera également une modification des conditions météorologiques auxquelles nous pouvons nous attendre. L'une des conclusions les plus solides que nous tirons de ce modèle est que les jours de froid extrême deviendront moins fréquents. Par exemple, les épisodes de froid extrême qui se produisent à l'heure actuelle environ une fois tous les dix ans au Canada étaient d'environ moins 33 degrés Celsius dans les années 80. Pour les années 2050, nous prévoyons que cette température extrême sera d'environ moins 26 degrés Celsius et qu'elle ne sera plus que de moins 18 degrés Celsius dans les années 2080. Nous prévoyons que le climat deviendra moins froid et que les températures extrêmes seront moins basses.

Ce changement comporte des avantages et des inconvénients. Par exemple, certaines cultures survivront mieux à l'hiver en l'absence de froid extrême. Par contre, les froids extrêmes ont pour effet de tuer de nombreux ravageurs. Ainsi, nous avons constaté des infestations majeures de dendoctrones du pin en Colombie-Britannique lorsque l'hiver n'avait pas été assez froid.

L'été, c'est le contraire qui se produit: les journées extrêmement chaudes deviendront plus chaudes. Ainsi, les épisodes de chaleur extrême qui se produisent une fois tous les dix ans ont été d'environ 31,5 degrés Celsius dans les années 80; dans les années 2050, cette température extrême sera d'environ 34 degrés et d'un peu plus de 35 degrés dans les années 2090.

Non seulement les journées chaudes deviendront plus fréquentes, comme en Ontario l'été dernier, mais nous pouvons nous attendre à ce qu'elles soient également plus chaudes.

Les précipitations sont l'autre facteur important tant pour l'agriculture que pour l'exploitation forestière. Encore une fois, ce qui compte ce ne sont pas les moyennes mais les extrêmes. Nous en avons eu un bon exemple l'été dernier en Alberta et dans l'Ouest canadien en général. En moyenne, il y a eu plus de précipitations qu'en temps normal dans les Prairies. Cependant, nous comprenons bien que ce n'est pas ainsi que les agriculteurs ont vu la chose. Lethbridge a reçu des pluies diluviennes au début de l'été alors que d'autres régions des prairies s'asséchaient. Les moyennes masquent des faits qui sont très importants pour les écosystèmes. L'un de ces facteurs, ce sont les précipitations intenses et l'autre, la sécheresse intense.

L'une des études que les Britanniques ont réalisées en appliquant leur modèle montre que les épisodes de sécheresse extrême qui se produisent à l'heure actuelle tous les 50 ans au centre de l'Amérique du Nord — c'est-à-dire lorsque de vastes régions de la partie centrale du continent ne reçoivent aucune précipitation pendant 30 jours d'été consécutifs — se produiraient environ tous les 17 ans d'ici l'an 2070.

Lorsque se produiront des sécheresses, nous pouvons nous attendre à ce qu'elles soient plus graves, l'une des raisons étant que l'humidité qui se trouve dans le sol s'évaporera plus rapidement lorsque l'absence de pluie s'accompagnera de températures plus élevées.

Par contre, lorsqu'il pleuvra, nous pouvons nous attendre à des pluies plus abondantes. Il suffit de voir le genre de précipitations qui tombent au sud de nous au Texas ou dans le sud des États-Unis. Un orage avec plusieurs pouces de pluie est en fait très courant dans ces régions, beaucoup plus qu'au Canada.

Par exemple, l'épisode extrême qui se produit à l'heure actuelle tous les 80 ans pourrait se produire une fois tous les 50 ans en 2050 et une fois tous les 25 ans en 2090. De la même manière, l'épisode qui se produit une fois tous les 40 ans pourrait se produire environ une fois tous les 23 ans en 2050 et une fois tous les 14 ans en 2090.

Curieusement, nous pourrions avoir à la fois des sécheresses extrêmes plus fréquentes et des précipitations extrêmes plus fréquentes. Cela veut dire qu'il deviendra plus difficile de faire face à la variabilité des précipitations.

Il y a également la question de tous les autres genres d'épisodes extrêmes qui sont entourés d'une plus grande incertitude, surtout en ce qui concerne les tempêtes. Les modèles que nous utilisons actuellement sont incapables de donner de bons résultats. Toutefois, des études indépendantes ont établi des liens entre les conditions atmosphériques et les épisodes extrêmes qui nous permettent de supposer que certains genres d'épisodes extrêmes à tout le moins seront probablement plus fréquents. Par exemple, des études indiquent que les éclairs deviendront plus fréquents à mesure que les températures augmenteront. Cela s'explique en partie par le fait que les orages deviendront plus intenses. En outre, dans certaines régions du pays, nous pouvons nous attendre à des tornades plus fréquentes puisque notre climat deviendra plus semblable au climat actuel des régions situées plus au sud.

Certaines études indiquent également un accroissement des risques d'incendie de forêts en raison des périodes de sécheresse. Honorables sénateurs, la semaine prochaine vous recevrez d'autres témoins qui vous parleront des impacts et des stratégies d'adaptation et qui vous parleront plus longuement de ce phénomène.

Je serai heureux de répondre aux questions des honorables sénateurs.

Le sénateur Wiebe: J'aurais trois questions rapides à vous poser. Vous aurez peut-être du mal à répondre à la première. Je dirai pour la mettre en contexte que le GIEC a été créé en 1988 par les organisations météorologiques mondiales et les programmes des Nations Unies pour l'environnement. Je mentionne cela car notre comité entendra un grand nombre de témoins au cours des six prochains mois. Un grand nombre de groupes intéressés ont demandé à comparaître. Nous entendrons de nombreux scientifiques et nous recevrons les rapports scientifiques préparés par des personnes qui défendent des intérêts particuliers. Qui devons-nous croire? C'est la question difficile. Pouvez-vous nous éclairer?

M. Hengeveld: Je suis ravi de répondre à cette question car elle est essentielle. Je crois que nous devons la poser tout comme nous nous demandons qui croire dans bien d'autres dossiers. Premièrement, nous devons déterminer quelles sont les compétences du témoin. Comme il s'agit de questions scientifiques complexes, la plupart des témoins, et j'en suis, appartiennent à une certaine discipline et ont des connaissances dans un domaine particulier. C'est l'une des raisons pour lesquelles le processus du GIEC a joué un rôle essentiel en nous permettant de rassembler les pièces du puzzle. Si un témoin qui détient quelques pièces du puzzle essaye de dresser pour vous un tableau général, ce tableau sera faussé. En général, les milieux scientifiques posent comme premier critère que quelqu'un ait fait de la recherche et publié les résultats dans un article évalué par ses pairs. C'est la première question qu'il faut poser, est-ce que ce témoin a publié un article évalué par ses pairs sur le sujet dont il parle?

L'autre problème que nous rencontrons souvent, et c'est une tentation à laquelle nous faisons tous face, c'est que bon nombre de personnes formulent des opinions et des critiques sur des questions qui ne relèvent pas de leur champ de spécialisation. C'est comme demander à un gynécologue son avis sur la tumeur que vous avez au cerveau plutôt que de vous adresser à un neurologue. Les deux sont spécialistes et les deux sont médecins. Je pense qu'il faut interroger les témoins sur ce qu'ils connaissent.

Il ne faut pas oublier que chaque fois que quelqu'un brandit un document en disant: «Celui-ci n'est pas d'accord», c'est une pièce du puzzle qu'il montre. Nous devons situer ce document par rapport à l'ensemble de l'information disponible. J'étudie cette question depuis 20 ans et je continue à apprendre. C'est pourquoi il nous faut un processus comme celui du GIEC pour tout rassembler. Certains diront que le GIEC a été influencé par des questions politiques. J'ai participé aux trois évaluations qui ont été faites. Au niveau scientifique, on demande aux meilleurs experts, choisis en fonction de leurs publications, de rédiger des documents en coopérant avec d'autres experts reconnus, de solliciter l'avis d'experts qui ont quelque chose à contribuer sur cette question puis de soumettre un document qui fait l'objet de deux examens approfondis par des pairs. Aucun autre document n'est soumis à un examen par les pairs aussi rigoureux.

Ce rapport a été soumis au groupe en tant que témoignage à prendre tel quel et le groupe l'a accepté sans y apporter de modifications. En collaboration avec les scientifiques, le groupe prépare alors un résumé pour les décideurs en essayant de combler l'écart entre leur discours et celui des scientifiques. Et c'est à ce moment du processus que les intérêts acquis peuvent peut-être exercer une certaine influence, mais les scientifiques ont un droit de veto qui leur permet d'accepter ou de rejeter certains travaux.

Pendant les trois processus auxquels j'ai participé, les seuls efforts de lobbying dont j'ai été témoin ont été ceux des conseillers juridiques de l'Arabie Saoudite et du Koweït. Ils ne demandaient pas un libellé plus ferme mais plutôt un libellé édulcoré.

Le sénateur Wiebe: Merci de cette explication. Cela me rassure quant à l'orientation que nous devrions prendre.

Pour ma prochaine question, je vous renvoie à la diapositive numéro 13 où vous dites:

Des observations récentes plus convaincantes indiquent que le réchauffement constaté au cours des 50 dernières années est attribuable aux activités humaines.

Je ne conteste pas cette affirmation. Ce que je conteste c'est le choix du mot «humain» car le grand public croit en général que cela veut dire vous et moi, alors que cela inclut aussi l'industrie. Est-ce que cela inclut aussi le bétail?

M. Hengeveld: Indirectement, oui, cela implique toute activité humaine, directe et indirecte, ce qui comprend l'agriculture, l'exploitation minière, l'utilisation de véhicules et le déboisement. Ce que dit le GIEC, c'est que ces effets n'existeraient pas si les humains n'existaient pas.

Les éructations des vaches sont une source de méthane qui, en soi, n'est pas importante, mais le nombre de bovins a considérablement augmenté. Les rizières d'Asie et d'autres régions tropicales constituent une autre source. L'agriculture n'est certainement pas la principale source. C'est l'un des intervenants. Le principal facteur reste la combustion des combustibles fossiles pour la production d'énergie.

Le président: J'aurais une question complémentaire. À la page 7 de votre rapport, vous dites:

Il est clairement prouvé que ces augmentations sont attribuables aux émissions produites par les humains, surtout par la combustion des combustibles fossiles pour la production d'énergie et au déboisement.

Vous n'avez pas mentionné quelles sont ces preuves évidentes.

M. Hengeveld: Encore une fois, il s'agit d'une convergence de preuves. Il y a un certain nombre d'éléments de preuve, mais la plupart proviennent de l'analyse isotopique du carbone. Le carbone a trois isotopes, le carbone 12, le carbone 13 et le carbone 14, qui ont un rapport avec le nombre de neutrons dans l'atome.

Le carbone 14 est un carbone radioactif qui se détériore au fil du temps; ainsi, les combustibles fossiles, qui se trouvent dans la croûte terrestre depuis des millions d'années, ne contiennent pas de carbone 14. L'un des éléments de preuve dont nous disposons, c'est la diminution des concentrations de carbone 14 dans l'atmosphère au fil du temps, ce qui est compatible avec des émissions de carbone fossilisé sans carbone 14. Un autre élément de preuve, c'est le rapport entre le carbone 13 et le carbone 12 qui n'est pas le même dans les océans, dans la biomasse terrestre et dans les hydrocarbures. Encore une fois, c'est un effet tout à fait prévisible de l'utilisation de combustibles fossiles par les humains.

Le troisième élément de preuve est la concentration de dioxyde de carbone dans l'hémisphère Nord comparativement aux concentrations qu'on trouve dans l'hémisphère Sud, ce qui laisse supposer que l'hémisphère Nord, qui produit le plus d'émissions, est la principale source de carbone additionnel dans l'atmosphère.

Ce ne sont là que trois éléments de preuve que les milieux scientifiques ne remettent pas en question. Ce sont des preuves universellement acceptées.

Le sénateur Wiebe: Ce sera ma dernière question pour ce premier tour. De nombreuses personnes ont dit, et je pense que vous l'avez laissé entendre aujourd'hui, que le changement climatique ne sera pas entièrement mauvais. Je ne devrais peut-être pas dire «pas entièrement mauvais». Je devrais plutôt dire que les régions du Canada ne seront pas nécessairement touchées de la même manière par le changement climatique. Dans le secteur de l'agriculture, certaines régions en profiteront peut-être alors que d'autres régions seront perdantes. Prenons l'exemple de ma propre province. J'ai une ferme dans ce qu'on appelle le Triangle Palliser qui, à une époque, était considéré comme un désert. Or, cette année, nous avons reçu plus de pluie que nous n'en avions eu depuis 30 ans. Cependant, à 20 milles au nord de chez moi, la prairie était aussi nue que cette table. Les agriculteurs du centre de la Saskatchewan me disent que c'est la première fois qu'ils font une mauvaise récolte.

Existe-t-il des moyens de prédire ce qui arrivera à court terme afin d'aider les agriculteurs à gérer leurs exploitations? Le changement sera-t-il graduel ou est-ce que nous connaîtrons des épisodes extrêmes au cours des 25 ou 30 années à venir?

M. Hengeveld: Honorables sénateurs, d'autres témoins que vous entendrez plus tard vous parleront davantage de l'adaptation. C'est une question très importante. Le changement climatique n'est pas nécessairement mauvais. Nous avons connu un réchauffement planétaire de 0,6 degré et nous ne nous en portons pas plus mal. Des températures plus chaudes dans un pays comme le Canada dont le froid limite le potentiel peuvent avoir des effets bénéfiques: des saisons de croissance plus longues se traduisent par une augmentation du CO2, ce qui est bon pour les éléments nutritifs des végétaux. Si nous pouvions modérer le taux de changement climatique, notre faculté d'adaptation nous permettrait peut-être d'en tirer des avantages tout en atténuant certains des aspects négatifs.

Le problème se pose lorsque le changement survient rapidement sans nous laisser le temps de nous adapter. L'écosystème et l'infrastructure humaine ont toutes deux besoin de temps pour s'adapter. Le changement climatique bouleverse les régimes météorologiques de sorte que tout le monde reçoit des mauvaises conditions. En un sens, nous en avons vu des exemples lors des années El Niño extrêmes alors que les conditions météorologiques moyennes n'ont pas beaucoup changé dans le monde. Toutefois, les gens qui ont l'habitude de vivre dans un climat sec reçoivent de la pluie et ceux qui ont l'habitude de vivre dans un climat humide connaissent des périodes de sécheresse.

C'est en quelque sorte le résultat du changement climatique. Si cela se produit lentement, nous pouvons nous adapter. Toutefois, les arbres ne peuvent pas se déraciner et aller s'installer ailleurs. Lorsque le changement est rapide, les arbres se trouveront dans un climat qui n'est pas du tout propice à leur croissance. Dans certaines régions, il y aura un dépérissement des forêts.

Je crois que la plus grande difficulté pour le Canada proviendra des changements des régimes de précipitations et des épisodes extrêmes. Des saisons de croissance plus chaudes et plus longues accompagnées d'un taux plus élevé de CO2 sont favorables aux cultures, mais il est de loin préférable qu'elles aient assez d'eau. Si elles n'ont pas assez d'eau, les effets bénéfiques ne seront d'aucune utilité.

À de nombreux égards, le Canada essaie de mieux résister aux conditions atmosphériques extrêmes. Cela nous aide à faire face aux extrêmes que nous connaissons aujourd'hui, mais cela nous aidera certainement à nous préparer pour l'avenir.

En ce qui concerne la planète, la crainte c'est que les pays pauvres des régions tropicales qui ne tireront aucun avantage du réchauffement des températures subiront les effets les plus négatifs. Ces pays sont ceux qui auront le plus de mal à s'adapter car ils n'ont pas les ressources nécessaires. Ils n'ont pas de compagnies d'assurance pour les protéger.

Même une hausse d'un degré posera des problèmes dans ces pays. Au Canada, il faudra peut-être attendre que la hausse soit de deux ou trois degrés avant que de vrais problèmes se posent. Nous espérons ne jamais en arriver à une augmentation de quatre ou cinq degrés. Toutefois, ce sont les politiques et les êtres humains qui décideront probablement si les changements prendront cette ampleur. Arrivé là, il pourrait se produire des catastrophes qui pourraient avoir des conséquences majeures pour les générations futures.

Le sénateur Gustafson: Le sujet de notre étude est l'impact du changement climatique sur l'agriculture et l'exploitation forestière.

Il y a déjà des problèmes dans les Prairies. Nos entreprises agricoles ont été exploitées de façon massive pendant nombre d'années. Il n'y a pas de jachères d'été et de sols nus qui puissent attirer le soleil. À votre avis, est-ce un avantage ou un inconvénient de pratiquer la culture continue?

M. Hengeveld: Le problème des jachères d'été, comparativement à la culture continue, c'est que le carbone du sol devient une source de dioxyde de carbone dans l'atmosphère. Toute technique de gestion agricole qui favoriserait la séquestration du carbone dans le sol serait non seulement avantageuse pour le sol mais aussi pour le climat.

Le sénateur Gustafson: Vous appuyez donc la culture continue?

M. Hengeveld: Oui, tout comme j'appuie le travail réduit du sol.

Le sénateur Gustafson: Ma deuxième question porte sur l'expansion urbaine. On parle beaucoup de réchauffement de la planète et, dans bien des cas, on ne fait pas grand-chose pour améliorer la situation.

Par exemple, les Américains essayent de régler le problème de l'expansion urbaine. En fait, une large part des 190 millions de dollars d'aide financière supplémentaire aux agriculteurs vise à contrer l'expansion urbaine. Les gens partent des villes, ils achètent 10 à 15 acres de terre, et c'est autant de terres agricoles de perdues. Le problème existe également au Canada dans une certaine mesure. Qu'en pensez-vous?

M. Hengeveld: C'est une question qui dépasse le cadre de la science, mais si on veut réduire les émissions de dioxyde de carbone produites par chaque habitant, le transport est un élément essentiel de la solution. L'expansion urbaine provoque une augmentation du transport. Du point de vue des émissions, il vaudrait mieux augmenter la densité démographique dans les villes et réduire l'expansion urbaine.

Le sénateur Gustafson: Ma troisième question porte sur l'eau. C'est un sujet dont on parle beaucoup. Comment cette question de l'eau touche-t-elle un pays comme le Canada? L'eau que nous utilisons est-elle réutilisée de nouveau ou est- elle perdue?

M. Hengeveld: D'autres témoins vous parleront des effets et de l'adaptation de l'eau. Toutefois, une bonne partie de l'eau que nous utilisons participe à un cycle. Lorsque nous utilisons de l'eau et qu'elle retourne dans ce cycle, il n'y a pas de perte d'eau, à moins qu'elle soit trop contaminée. Nous devons toutefois être plus consciencieux dans notre utilisation de l'eau, comme cela se fait déjà dans d'autres pays, compte tenu de différents intérêts en concurrence. Cela sera particulièrement vrai si les ressources étaient moins abondantes à l'avenir.

Le sénateur Gustafson: À titre d'homme de science, existe-t-il un indice clair de ce que l'univers évolue ou le problème est-il entièrement d'origine anthropique?

M. Hengeveld: Les carottes de glace âgées de plus de 400 000 ans constituent de bonnes archives de l'évolution de l'univers durant cette période. Ce n'est toutefois qu'une très brève période de toute l'histoire. Les siècles et les millénaires sont probablement des durées suffisamment longues aux fins humaines. D'après ces indices, on constate que le climat de la planète est remarquablement stable depuis 10 000 ans. Les concentrations de gaz à effet de serre ont été remarquablement stables. Nous croyons que la période interglaciaire actuelle devrait durer encore au moins un millénaire. En fonction d'une évolution et de variables naturelles, le climat devrait demeurer ce qu'il a été au cours des 10 000 dernières années.

Le sénateur Gustafson: J'ai une autre observation à faire. J'ai parlé à quelqu'un d'Assiniboia. Il m'a dit qu'entre la fin du mois de juillet et le temps des récoltes, il y avait eu 26 pouces de pluie dans sa région. C'est le double des quantités normales.

Dans la région de Medicine Hat-Lethbridge, un endroit qui est généralement très sec, on a reçu autant de pluie qu'au cours des cinq dernières années. On constate qu'il y a là un extrême. À Assiniboia, les moissonneuses-batteuses étaient immobilisées, on ne pouvait pas faire les récoltes. Juste au nord de là, comme l'a dit le sénateur Wiebe, c'était la sécheresse. Il y a eu des cas extrêmes.

M. Hengeveld: Je ferai remarquer que les conditions climatiques des 100 dernières années ne correspondent pas nécessairement à la variabilité naturelle. D'après ce que révèlent les sédiments lacustres sur le climat des 2 000 dernières années dans le sud des Praires, il y a eu des sécheresses bien plus intenses que celles qui ont frappé cette région au cours des 100 dernières années. On constate également que les périodes humides extrêmes peuvent être plus fréquentes.

Par contre, il faudrait éviter d'attribuer ces extrêmes à d'autres facteurs que la variabilité naturelle. D'autre part, ces extrêmes correspondent à bien des égards à ce que nous avons prévu dans un climat plus chaud, avec une plus grande fréquence. Bref, c'est peut-être le cas, mais pas nécessairement.

Le président: J'ai une question à poser dans la même veine que les trois questions du sénateur Gustafson au sujet de l'eau. Il parlait du cycle de l'eau, de la façon dont la pluie s'évapore, retourne dans les nuages et retombe de nouveau. Vous avez dit que ce cycle fonctionne tant que l'eau n'est pas trop polluée. Il a ensuite demandé si nous pourrions manquer d'eau douce et vous avez dit que c'était possible, si les ressources étaient moins abondantes à l'avenir. De quelles ressources parlez-vous?

M. Hengeveld: À l'échelle mondiale, il y aura plus d'évaporation et plus de précipitations. Tout le monde s'entend là- dessus. Il y aura également un changement dans la distribution des précipitations. Il y a certaines différences dans les modèles quant aux détails à ce sujet, surtout au niveau de la distribution régionale. D'une façon générale, il y aura probablement plus de précipitations en hiver et moins en été, du moins dans les terres intérieures du continent. Pardon, je ne devrais pas dire nécessairement qu'il y aura moins de précipitations, mais plutôt que l'augmentation des précipitations ne sera pas suffisante pour contrer l'augmentation de l'évaporation. Malgré des précipitations accrues, les ressources aquatiques pourraient être moins abondantes.

Je répète qu'une meilleure utilisation de l'eau serait une solution prudente, tant pour nous protéger des problèmes que nous avons aujourd'hui en raison de la variabilité naturelle que contre les problèmes auxquels nous pouvons nous attendre à l'avenir.

Le président: D'où viennent ces ressources aquatiques dont vous parlez? S'agit-il d'eau souterraine, de l'eau des ruisseaux et des cours d'eau ou d'eau provenant d'autres sources?

M. Hengeveld: Il s'agit principalement de l'eau des nuages, celle du cycle hydrologique. Aux États-Unis, les aquifères souterrains font partie des ressources aquatiques, mais je ne crois pas que ce soit vraiment le cas au Canada. Dans le cas des aquifères, on exploite des mines souterraines d'eau qui ne font donc pas partie du cycle actif. Mais le cycle actif continue. Si nous utilisons plus d'eau à l'échelle locale et que nous la remettons dans le système, cette eau n'est pas éliminée du cycle actif. Mais si le climat provoquait un changement dans la distribution de l'eau, la préoccupation serait différente. C'est la différence entre l'utilisation d'eau par les humains et le cycle hydrologique par rapport aux effets que la nature aura également. Je ne sais pas si je me suis exprimé clairement.

Le sénateur Gustafson: J'ai une question supplémentaire à ce sujet. On m'a dit qu'en Arizona l'irrigation avait provoqué une baisse du niveau d'eau d'une quarantaine de 40 pieds. Est-ce un indice de ce qui se passe également quelque part au Canada?

M. Hengeveld: Je n'en suis pas certain. Je ne suis pas un expert de l'hydrologie terrestre et il faudrait que je demande l'opinion d'autres experts.

Le sénateur Wiebe: Peut-on supposer que la planète ne perd pas d'eau? Si elle en perd, où va-t-elle? Deuxièmement, les problèmes se poseront là où il y avait auparavant de l'eau mais une insuffisance de chaleur pour l'évaporer. Dans d'autres cas, il y aura trop d'eau. Autrement dit, notre planète perd-elle de l'eau et, si oui, où cette eau va-t-elle?

M. Hengeveld: La planète ne perd pas d'humidité. Les océans conservent d'énormes quantités d'eau. La distribution entre les terres et les océans pourrait changer, par exemple, si davantage d'eau allait dans les océans. L'inquiétude au sujet des précipitations concerne la distribution régionale de l'eau, c'est-à-dire que certaines régions pourraient en recevoir davantage qu'elles n'en ont maintenant, d'autres moins. Il y a également une inquiétude au sujet des périodes de distribution. La situation de cet été à Lethbridge en est un exemple, puisque toute cette pluie est tombée sur une période relativement courte. Ce n'est pas toujours utile.

Le président: Après cette réponse, nous allons donner la parole à quelqu'un de Lethbridge.

Le sénateur Fairbairn: J'ai bien écouté ce que vous avez dit. C'est une question difficile à comprendre pour ceux d'entre nous qui ne sont pas des scientifiques. Je vais donner l'exemple de Lethbridge, puisqu'il s'agit d'une zone historiquement semi-aride qui a été profondément transformée par l'irrigation au cours du dernier siècle.

Dans le monde agricole, il y a toujours deux écoles de pensée, une première selon laquelle notre climat est dans un état catastrophique et une seconde selon laquelle tout cela fait partie du cycle normal. Je suis loin d'être jeune et, d'après mon expérience, ce qui se produit maintenant ne fait pas partie du cycle habituel que nous avons connu. Dans cette région, il y a eu quatre années de sécheresse épouvantable. Les scientifiques de la station de recherche ont fait des tests hydrologiques pour voir s'il y avait de l'eau; il n'y en avait pas. Il n'y avait que de la poussière. C'est un peu ce qui s'était produit également au milieu des années 80. Il semble que les périodes sont plus courtes. Puis il s'est mis à pleuvoir cette année, mais à des périodes inhabituelles, et nous n'avons pas profité de la chaleur que nous avons habituellement à cette période pour le dernier sprint de croissance — surtout dans le cas de denrées spéciales comme le maïs ou la betterave à sucre. Les réservoirs se sont remplis, mais les récoltes n'ont rien donné à cause de ces facteurs.

On nous a également dit, comme on a pu d'ailleurs malheureusement le voir au cours des dernières semaines à la télévision et dans les journaux, que pendant que nous mettions l'accent sur la pluie et les récoltes, les éleveurs traversaient cette année une période extrêmement éprouvante car un grand nombre d'entre eux ont dû se débarrasser de leurs troupeaux et maintenant de leurs chevaux.

Comment ceux qui essaient de décider s'ils conserveront leurs entreprises ou non ou, à l'autre extrême, s'ils resteront au village, peuvent-ils avoir une idée de la façon dont on peut éviter ces extrêmes? Il ne s'agit pas seulement de nos fermes, pas seulement de notre agriculture et de l'eau; il s'agit de l'existence même de nos villes rurales. Au coeur de cette histoire scientifique et climatique, il y a avant tout des êtres humains.

Comment pouvons-nous planifier? Comment pouvons-nous planifier mieux? Les chiffres sont peut-être troublants sur une durée de mille ans, mais les chiffres actuels sur une courte période sont également très troublants. Comment pouvons-nous nous protéger? Comment les agriculteurs peuvent-ils prévoir une situation comme celle de Lethbridge il y a deux ans, la pire période dont on puisse se souvenir, ou la situation de Lethbridge cette année, alors que les pluies ont été si abondantes, à de telles périodes, que cela a posé d'autres problèmes?

C'est une énigme. Des gens qui n'avaient pas connu les sécheresses cycliques dans d'autres parties de Lethbridge Centre-Nord ont traversé les pires sécheresses jamais vues. Ces situations se produisent sur une période très courte et à de très courtes distances.

M. Hengeveld: Il n'y a pas de réponse simple. Comme je l'ai déjà dit, c'est au niveau des détails des précipitations que les prévisions sur les conditions climatiques futures sont le moins fiables. D'après certaines preuves, les sécheresses et les précipitations extrêmes pourraient être plus fréquentes. Cela ne veut pas dire que la situation des deux dernières années à Lethbridge est déjà due à ce phénomène, même si cela pourrait être le cas. Mais comme je l'ai déjà dit, il existe des preuves de ce qu'il y a eu des périodes bien plus sèches, il y a quelques centaines d'années, avant que les humains s'établissent dans la région. Il y a eu également des périodes humides et nous ne savons donc jamais vraiment si cette situation est naturelle — comme ce pourrait être le cas — ou s'il s'agit d'un signe avant-coureur du climat à venir. À bien des égards, ce pourrait être les deux.

D'autres témoins vous parleront d'adaptation; toutefois, les plans d'avenir devraient certainement prévoir des moyens de faire face aux problèmes comme les sécheresses plus fréquentes et les précipitations plus intenses et plus fréquentes. Comment faire? Je crains que cela ne relève pas de ma compétence.

Je sais que ce n'est pas une réponse très satisfaisante, mais c'est là où en est rendue la science.

Le sénateur Fairbairn: Merci.

Le sénateur Gustafson: À ce sujet, au milieu des années 80, j'ai présidé un groupe de travail sur la sécheresse dans l'Ouest canadien. Accompagné de John Wise, qui était alors ministre, nous avons parcouru les provinces de l'Ouest. À Bengough, en Saskatchewan, un caraganier avait perdu toutes ses feuilles et les autoroutes étaient recouvertes de sauterelles. À Medicine Hat, c'était la même chose.

À Lethbridge, les arbres avaient des feuilles grâce à l'irrigation, mais la sécheresse était tout aussi grave. Cette fois- là, elle avait sévi dans le sud de la Saskatchewan et de l'Alberta plutôt que dans le nord. Cela s'est produit sur une période d'un peu plus de 10 ans.

Le sénateur Tkachuk: Je trouve la climatologie intéressante. Il m'arrive d'annuler des parties de golf après avoir entendu les météorologues donner leurs prévisions pour le surlendemain et, bien sûr, le surlendemain est une journée ensoleillée. À mes yeux, expliquer la météo, c'est comme tenter d'expliquer Dieu. Je trouve cela très compliqué. Il est vrai que je ne suis pas une scientifique. Je me contente d'essayer de comprendre ce qui se passe autour de moi.

Vous avez parlé d'un changement de température de 1,4 degré. Mais on ne s'entend pas sur ce qui cause les changements de température, si c'est un cycle naturel ou si ce sont les combustibles fossiles. Au cours des 2 000 dernières années, il y a eu des périodes de chaleur et des périodes de froid, n'est-ce pas?

M. Hengeveld: Il y en a eu au cours des 10 000 dernières années.

Le sénateur Tkachuk: limitons-nous aux 2 000 dernières années.

M. Hengeveld: Nous avons d'assez bonnes informations sur l'hémisphère Nord pour les 1 000 dernières années. Pour la période qui a précédé, nos informations sont rudimentaires; ce sont celles relatives à la période des 10 000 années précédentes. Si on revient aux 2 000 années précédentes, c'est essentiellement la même chose. Le pic de la phase interglaciaire actuelle s'est produit il y a 5 000 ou 6 000 ans et à cette époque, la température était d'environ un degré supérieur à celle d'aujourd'hui.

Nous avons aussi des preuves indiquant qu'il y a une petite ère glaciaire tous les 1 500 ans. Tout ça est encore théorique, mais il semble que ce soit attribuable aux changements de l'intensité solaire, mais ça se limite à des changements de température d'un degré. On parle souvent, par exemple, de la période de réchauffement médiévale. Toutefois, il semble qu'il s'agisse d'un phénomène circum-Atlantique nord, car ces effets ne se sont pas fait sentir dans tout l'hémisphère. Par conséquent, la période de réchauffement qui a été observée en Angleterre, en Islande, à l'époque où les Vikings se sont aventurés vers l'ouest, au Groenland et en Amérique du Nord, plus particulièrement dans l'Atlantique nord, est probablement liée à une fluctuation des courants marins. Nous savons maintenant que, pendant cette période de réchauffement, les températures n'ont pas été aussi élevées qu'elles l'ont été au siècle dernier. C'est le siècle dernier qui a été le plus chaud.

Nous n'avons pas suffisamment de données pour l'hémisphère Nord dans son ensemble pour comparer le siècle actuel à l'époque d'il y a 2 000 ans. Nos informations ne remontent qu'à il y a 1 000 ans. Nous nous fions surtout aux cercles des arbres. Pour les latitudes élevées, nous nous fions aux carottes de glace; pour les latitudes moyennes, aux cercles des arbres et, pour les régions tropicales, aux coraux des océans. Les cercles des arbres ne nous ramènent pas beaucoup plus loin que 1 000 ans en arrière.

Le sénateur Tkachuk: On entend dire que les deux principales causes de l'augmentation de la température sont celles que vous avez données aujourd'hui, soit le déboisement et les gaz produits par la combustion des combustibles fossiles. C'est ce que disent toujours les médias. Soyons un peu plus précis. Lorsqu'on parle de combustibles fossiles, s'agit-il seulement du charbon?

M. Hengeveld: C'est le charbon, le pétrole et le gaz.

Le sénateur Tkachuk: Le charbon, le pétrole et le gaz, ceux qui conduisent des véhicules à quatre roues motrices, et le déboisement.

Sur cette augmentation de 30 p. 100 dont vous avez fait mention, quel pourcentage est attribuable au déboisement et quel pourcentage est attribuable, selon les scientifiques, à la combustion de combustibles fossiles?

M. Hengeveld: Pour ce qui est du taux des émissions des dix dernières années, les proportions ont changé. Il y a un siècle, le déboisement comptait pour plus que les combustibles fossiles et représentait alors un problème important en Amérique du Nord. À l'heure actuelle, le déboisement se fait surtout dans les tropiques. On estime que cela entraîne l'émission dans l'atmosphère d'environ 1,7 milliard de tonnes de carbone sous forme de dioxyde de carbone.

Le niveau des émissions provenant de combustibles fossiles est d'environ 6,5, soit un ratio d'environ quatre à un. Cela signifie donc que 20 p. 100 de la hausse de la température serait attribuable au déboisement et 80 p. 100, aux émissions de combustion des combustibles fossiles.

Le sénateur Tkachuk: Vous dites que le déboisement se fait surtout dans les tropiques. Mais il y a aussi eu du déboisement dans les régions nordiques. Ce qui se passait alors chez nous ne se produit-il pas actuellement dans les régions tropicales? Est-ce qui se produit?

M. Hengeveld: Oui. Il s'agit en fait d'un changement dans l'utilisation des sols; les arbres ont été congés pour que ces terres servent à l'agriculture ou au développement urbain.

Le président: Cela se fait surtout dans les forêts tropicales humides, n'est-ce pas?

M. Hengeveld: À l'heure actuelle, les principaux changements se font en effet dans les forêts tropicales humides qui sont converties en terres agricoles. Si vous coupez les arbres mais que vous en plantez d'autres, cela s'inscrit dans un cycle actif à long terme et ne pose pas de problème.

En Amérique du Nord, il y a 100 ou 200 ans, notre contribution nette aux émissions de gaz à effet de serre dans l'atmosphère était équivalente à celle des tropiques aujourd'hui. Ça se fait encore au Canada; nous perdons chaque année de 50 000 à 80 000 hectares de forêts qui sont déboisées pour la construction de routes, l'agriculture ou le développement urbain. Le déboisement se pratique encore au Canada. Certaines émissions de gaz à effet de serre au Canada y sont attribuables, mais ce sont les tropiques qui en sont la principale source.

Le sénateur Tkachuk: Y a-t-il une façon d'empêcher cela, ou est-ce une pratique qui se poursuivra jusqu'à ce qu'on ait éliminé toutes les forêts?

M. Hengeveld: Il y a bien sûr des façons de freiner cette pratique. Mais c'est un sujet complexe qui soulève notamment des questions de souveraineté. Il y a un peu partout dans le monde de grands programmes pour éviter le déboisement des forêts et pour protéger les forêts qui restent. Mais ces programmes ont été créés pour d'autres motifs. Il y a aussi des conventions internationales sur les forêts.

C'est un enjeu délicat, car les paysans pauvres ont besoin de terres à cultiver. Dans certains cas, on blâme McDonald pour le déboisement du Brésil, parce qu'on veut remplacer les grandes plantations par des prairies où on élèvera du bétail. Cela soulève toutes sortes de questions complexes de commerce international et c'est un dossier auquel on travaille.

Le sénateur Tkachuk: Si l'accord de Kyoto est ratifié et que le monde atteint ses objectifs, quels seront les effets sur le changement climatique?

M. Hengeveld: Cela retarderait d'environ dix ans l'atteinte des seuils critiques. Par conséquent, le Protocole de Kyoto seul ne résoudra pas le problème. Il ne fera que retarder un peu l'échéance.

L'objectif ultime de la Convention cadre des Nations Unies sur les changements climatiques est de stabiliser les concentrations à un niveau qui permettra d'éviter une ingérence humaine dangereuse. C'est là l'objectif ultime. Au départ, la communauté internationale a tenté de se doter d'une stratégie à long terme dont le Protocole de Kyoto n'est que la première étape. Je crains toutefois que le débat sur l'accord de Kyoto n'amène bien des gens à oublier que ce n'est qu'une première étape cruciale d'un long processus.

Le sénateur Tkachuk: C'est là le genre d'information qui nous manque. Les gens parlent de Kyoto comme s'il s'agissait de la solution au problème. Tous les problèmes de l'environnement seront réglés, la terre se refroidira et on évitera toutes les conséquences catastrophiques du réchauffement de la planète telles que la disparition de nos littoraux et de la ville de New York.

N'y a-t-il pas de meilleures solutions? La technologie, par exemple? Si les combustibles fossiles ou le charbon sont à blâmer, n'est-il pas évident qu'il faut que les gens cessent de brûler du charbon pour produire de l'énergie et les amener à employer une autre méthode. Est-ce que cela ne serait pas d'un grand secours? Comment amener les gens à ne pas utiliser le charbon si ce n'est en exigeant plus pour ce combustible?

M. Hengeveld: Encore une fois, la question dépasse le cadre de la science et mes compétences particulières. D'après mes lectures, il existe des solutions de génie géologique, mais peut-être qu'on ne fait que tomber de Charybde en Scylla.

Par exemple, il y aurait une solution qui consisterait à capter le gaz carbonique des cheminées, à le liquéfier et à le déverser dans les parties profondes de l'océan. Toutefois, cette seule pratique pourrait avoir des retombées environnementales importantes dans la région du déversement puisque cela modifierait l'acidité de l'océan. En outre, l'eau circule dans les océans. Ce que l'on déverse dans les fonds marins peut réapparaître; cela peut prendre du temps. Par ailleurs, c'est une pratique très coûteuse. Il y a des solutions beaucoup plus économiques sur le plan de l'efficacité énergétique que nous devrions explorer d'abord.

À terme, nous devons peut-être envisager certaines de ces solutions de génie géologique. Il y a une autre solution possible, il s'agit de répandre de fines particules de poussière dans les couches supérieures de l'atmosphère dans le but de refléter davantage les rayons du soleil. Encore une fois, il est question de procéder à une expérience de géophysique à l'échelle planétaire pour essayer de régler un autre problème. Sans le savoir, on pourrait créer un autre problème. J'ajouterais qu'il faudrait un nombre ahurissant d'avions pour assurer ce processus en continu parce que la pesanteur retirerait cette poussière de l'atmosphère. Les avions eux-mêmes dégageraient beaucoup de gaz carbonique.

Dans le but de trouver des solutions, la communauté internationale se concentre d'abord sur la réduction de la consommation d'énergie par unité de fabrication et des pratiques plus économes en énergie. Cet effort comporte d'ailleurs bien d'autres avantages.

Le deuxième domaine d'intervention consiste à progressivement s'éloigner des combustibles fossiles pour se diriger vers les énergies renouvelables, soit la biomasse, l'énergie éolienne, l'énergie solaire ou l'énergie thermale.

Le sénateur Tkachuk: Cela comprend-il l'énergie nucléaire?

M. Hengeveld: C'est l'une des solutions. Il y a tout un débat à ce sujet.

Le sénateur Tkachuk: Nous exploitons des mines combustibles nucléaires en Saskatchewan, même si nous avons peur d'en faire usage. C'est l'un de nos dilemmes.

M. Hengeveld: La communauté mondiale fait face au défi de trouver le moyen le plus efficace de réduire ses émissions. Chaque pays a des caractéristiques différentes. Ce qui fonctionne pour le Canada ne fonctionne peut-être pas pour les États-Unis ou l'Australie. C'est pourquoi la communauté internationale laisse le soin à chaque pays de choisir sa démarche.

Le président: Vous avez répondu au sénateur Tkachuk que la proportion s'établissait à 80/20, ou 20 p. 100 des changements climatiques sont attribuables au déboisement, et 80 p. 100 aux combustibles fossiles. Comment évolue ce rapport? Est-ce qu'il s'établissait à 70/30 dans le passé? Dans quel sens, d'après vous, évoluera le rapport des facteurs qui contribuent au changement climatique?

M. Hengeveld: Il y a 100 ans, les émissions provenant du déboisement étaient plus importantes que celles produites par les combustibles fossiles. À un certain moment, peut-être au milieu du siècle, le rapport s'est inversé. Les émissions dues au déboisement sont relativement stables. Compte tenu de la pression politique qui s'exerce pour réduire cette pratique, je crois que les émissions diminueront de ce côté, en partie aussi parce que nous épuisons nos ressources forestières.

Nous prévoyons que, à l'avenir, les émissions dues au déboisement se situeront à peu près à des niveaux comparables aux niveaux actuels, nous pouvons peut-être même prévoir une réduction mais pas d'augmentation, tandis que les émissions dues aux combustibles fossiles augmentent rapidement. À terme, l'élément déboisement deviendra négligeable.

Le sénateur Day: Pouvez-vous clarifier cela? Pouvez-vous expliquer l'origine les émissions dues au déboisement?

M. Hengeveld: Lorsque nous abattons et brûlons des arbres et que ceux-ci ne sont pas remplacés par la revenue, ou encore lorsque l'on détruit tout simplement la forêt par la coupe à blanc ou en l'incendiant, comme cela se produit souvent, alors le gaz carbonique emmagasiné dans ces arbres est libéré dans l'atmosphère et n'est plus absorbé par le processus de la photosynthèse. En revanche, si nous abattons les arbres et que nous procédons ensuite à la plantation de nouveaux arbres, ces derniers absorberont à nouveau le gaz carbonique libéré par voie de photosynthèse. La différence, c'est qu'une exploitation forestière viable représente un cycle actif tandis que le changement d'affectation des terres, c'est-à-dire la conversion d'une forêt où est stockée une quantité importante de gaz carbonique, libère dans l'atmosphère tout ce qui était stocké, sans le reprendre plus tard.

Le sénateur Day: Je voudrais une précision: vous avez dit que les émissions de gaz à effet de serre comptaient pour 20 p. 100 dans le réchauffement des températures. Est-ce que cela tient compte du manque d'arbres nécessaires au cycle inverse de la photosynthèse, ou s'agit-il simplement du carbone qui a été émis dans l'atmosphère au moment de la coupe et du brûlage des arbres?

M. Hengeveld: C'est plutôt cela. C'est l'émission du carbone contenu dans les arbres. Si vous reboisez, on pourrait peut-être ne pas tenir compte de ces émissions, puisque sur les 100 prochaines années, ça s'équivaudra. Tant qu'il y a une rotation, le contenu moyen de carbone de la forêt devrait rester le même. En fait, on peut même tenter d'utiliser des méthodes visant à accroître le contenu en carbone d'une forêt de façon à en faire un puits de carbone. Toutefois, si on coupe des arbres pour paver ensuite ces terres, ou si on en fait des terres agricoles ou des pâturages, le carbone est émis dans l'atmosphère.

Le sénateur Day: Est-ce que le problème, c'est qu'il y a moins d'arbres et, du coup, qu'il y a moins d'oxygène produit par la photosynthèse, ou est-ce que la récolte des arbres entraîne l'émission du carbone qui était dans ce puits? Où se situe le problème?

M. Hengeveld: Ces deux problèmes sont présents. Mais ce qui compte, c'est qu'il y a moins d'arbres.

Le sénateur Day: Oui, c'est donc une question de photosynthèse.

M. Hengeveld: C'est exact.

Le sénateur Day: Merci. C'est ce que je croyais, mais j'ai eu un doute lorsque vous avez parlé des émissions de carbone. Je voulais en être sûr.

M. Hengeveld: Voyons cela comme un compte en banque: le carbone dans la forêt est un peu comme l'argent qui est dans votre compte en banque. Si vous videz votre compte mais que vous le regarnissez l'année suivante, en moyenne, il n'y a pas de problème. C'est ce que nous faisons lorsque nous coupons les arbres mais que nous faisons aussi du reboisement.

Toutefois, si nous vidons notre compte sans le regarnir, nous avons la situation équivalente à celle qu'entraîne le déboisement.

Le sénateur Hubley: J'aimerais parler des régions côtières du Canada. Moi, je viens de l'Atlantique. Ce n'est qu'une impression, mais il me semble que les conditions atmosphériques sont plus intenses. Je prends l'exemple de l'Île-du- Prince-Édouard, mais je suis certaine que toutes les régions côtières subissent une certaine érosion. Nous avons connu des vagues de tempête, ou peut-être les a-t-on qualifiées ainsi récemment, je l'ignore. Peut-être que nous en avons toujours eu et qu'elles ne nous ont jamais préoccupé auparavant, mais il n'en reste pas moins qu'il y a érosion de nos terres arables. Le climat a un effet direct sur nos terres.

Les tempêtes qui viennent sur la côte Atlantique proviennent souvent du sud. Pourriez-vous me dire si nous pouvons nous attendre à une recrudescence de ces fortes tempêtes? Le feront-elles sentir plus au nord et quel effet auront-elles sur nos régions côtières? C'est ma première question.

M. Hengeveld: Le problème des vagues de tempête sur la côte est du Canada est attribuable à trois facteurs.

La partie occidentale du Canada s'enfonce dans la mer en raison de mouvements tectoniques provoqués par la fonte de la calotte glaciaire il y a 5 000 ans. C'est un processus très lent. Les terres dans la région de la Baie d'Hudson montent et, comme une poutre en porte-à-faux, les terres de la côte s'enfoncent. Il y a donc un affaissement géologique du sol dans cette région, affaissement lent mais constant.

De plus, le niveau des mers augmente sur toute la planète. Cesdeux facteurs ensemble ont entraîné une hausse du niveau de la mer autour de l'Île-du-Prince-Édouard et sur la côte est des États-Unis.

Le troisième facteur est lié à votre question sur les tempêtes. À l'avenir, nous anticipons une hausse du niveau de la mer. Il y a encore beaucoup d'incertitude, car nous tentons de prévoir le comportement des calottes glaciaires aux pôles, mais cette élévation pourrait aller de 9 centimètres à 88 centimètres au cours du prochain siècle. C'est une grande fourchette, mais on estime que ce chiffre se situera au milieu soit à environ 45 centimètres, ce qui accentuera l'affaissement du sol. C'est déjà un problème en soi.

On laisse aussi entendre que l'intensité des tempêtes pourrait augmenter. Une étude a été menée récemment sur la côte Est afin de déterminer quel effet cela aurait sur la fréquence des vagues de tempêtes dans l'Île-du-Prince-Édouard. Je crois qu'on a constaté que l'onde ou la vague de tempêtes qui se produisait auparavant une fois tous les 100 ans pourrait se produire une fois tous les 7 à 10 ans d'ici la fin du siècle. On prévoit donc que, ensemble ces facteurs, soit l'affaissement des sols, la hausse du niveau de la mer et le risque possible de tempêtes plus intenses, pourraient entraîner des vagues de tempêtes plus fréquentes.

Le cas des ouragans est plus complexe. La communauté scientifique n'a pas encore trouvé de réponse concluante à la question de savoir si les ouragans se comporteront autrement. On a la preuve que les ouragans de l'Atlantique sont plus intenses depuis 10 ans par rapport aux années 50, mais on est aussi porté à croire qu'ils étaient plus intenses au début du siècle dernier. C'est peut-être un long cycle naturel, les données restant inconcluantes.

Le sénateur LeBreton: Les vagues de tempêtes et les ouragans qui semblent le plus intenses sont-elles directement liées au déboisement dans les Tropiques? Est-ce que cela n'entraîne pas une concentration accrue de chaleur dans les océans créant par conséquent, des tempêtes le long du littoral est?

M. Hengeveld: En bref, non. Le déboisement peut avoir des effets sur le climat local. Par exemple, le déboisement au Brésil peut modifier l'hydrologie et le climat de la région du Brésil où il se fait. Il peut aussi avoir certaines répercussions globales — chaque petit changement s'ajoute à d'autres qui ont ensemble un impact global — mais cet impact n'est pas majeur pour le moment. Ce qu'il faut savoir, c'est que lorsqu'on transforme des forêts en pâturages ou en terres arables, on modifie les propriétés réfléchissantes de la surface terrestre et, de façon plus significative, le cycle hydrologique. Cela a une incidence locale ou régionale, mais que je sache, n'a pas de lien avec la circulation océanique.

Le sénateur LeBreton: Mais est-ce que cela n'entraîne pas une hausse de la température dans les régions d'où les tempêtes émanent?

M. Hengeveld: La plupart des tempêtes naissent dans les mers tropicales, très souvent au large de l'Afrique. C'est là que se fait la majeure partie de la cyclogénèse. La tempête se déplace ensuite à travers l'océan et c'est la température de la mer qui devient le facteur le plus important, et non pas la température du sol. En fait, lorsqu'ils passent au-dessus des océans, les ouragans perdent de leur intensité habituellement.

C'est très complexe. Les ouragans qui se déplacent rapidement sont plus susceptibles d'augmenter en intensité que les ouragans plus lents, parce que les ouragans brassent aussi l'eau de la mer. En s'élevant, l'eau fraîche refroidit l'ouragan qui se déplace alors plus rapidement. Il n'a donc plus le temps d'absorber l'eau froide de la mer. Si l'ouragan se déplace plus lentement, il se produit ce que nous appelons une rétroaction négative qui le refroidit.

Le sénateur Hubley: Croyez-vous que nous aurons dorénavant un été suivi d'un printemps et d'un autre printemps? Nos hivers sont-ils plus courts et plus intenses? Recevons-nous chaque année les mêmes quantités de neige? Nos hivers ont-ils changé?

M. Hengeveld: Il est certain que, ces dix dernières années, qui sont les plus fraîches dans nos mémoires, nos hivers sont plus doux dans presque tout le pays par rapport aux décennies précédentes. D'ailleurs, les jeunes à qui je parle ne semblent pas se rendre compte que les hivers se réchauffent parce qu'ils n'ont jamais connu d'hiver très froid.

Nos hivers sont plus courts surtout parce que le printemps arrive plus tôt, et non pas parce que l'automne arrive plus tard. Surtout dans l'est du Canada, l'automne est en fait plus froid depuis 50 ans. Les principaux changements se sont produits en hiver et au printemps.

En ce qui a trait aux précipitations, et je ne crois pas qu'on puisse parler encore d'une tendance nette. Toutefois, la plupart des modèles nous portent à croire que nos hivers seront plus humides. Par temps froid, cela signifie de la neige. Nous pourrions par conséquent avoir des hivers plus courts, mais connaître aussi des précipitations plus intenses pendant cette période. La quantité totale de neige et l'intensité de nos tempêtes hivernales ne changeront peut-être pas.

Une étude canadienne donne à penser que les grosses tempêtes d'hiver vont augmenter. Je ne crois pas qu'il y ait encore un consensus international sur cela non plus.

Le sénateur Hubley: Merci.

Le président: Il pourrait tomber de la pluie plutôt que de la neige en hiver?

M. Hengeveld: Oui, ou de la pluie verglaçante.

Le sénateur Chalifoux: Je trouve cela très intéressant. J'ai quelques questions à propos de l'Arctique. Des gens de l'endroit m'ont dit que, à cause du réchauffement et de la fonte du pergélisol, les aînés entendent aujourd'hui des sons qu'ils n'ont jamais entendus de leur vie comme le croassement des grenouilles et la stridulation des grillons. Je viens du nord de l'Alberta et nous avons de très gros problèmes là-bas reliés à l'Arctique, à la forêt boréale, aux coupes à blanc et au carburant. Les agriculteurs et les éleveurs ne savent plus quoi faire.

On parle de valeur ajoutée, de remplacement des cultures et d'autres choses de ce genre. Comment intégrer tout cela? À cause de l'évolution rapide, comment le secteur agricole peut-il s'adapter à l'évolution du climat?

M. Hengeveld: D'autres témoins je crois s'étendront davantage là-dessus.

La première chose est d'apprendre à s'accommoder de situations extrêmes, ce qui va nous aider aujourd'hui et dans l'avenir. Dans les climats septentrionaux, par contre, la situation sera peut-être différente de celle que l'on retrouve plus au sud. Tout d'abord, la durée plus longue du jour peut être un véritable avantage. Des climats plus doux et des saisons plus longues peuvent représenter un double avantage si le jour est plus long et les températures plus élevées. Il y a aussi des indications que les parties septentrionales du Canada ne connaîtront sans doute pas les pénuries d'eau des régions méridionales.

La question est complexe et il y a de l'incertitude, mais la situation dans les parties septentrionales des provinces ne sera peut-être pas aussi grave qu'ailleurs. Les conditions météorologiques exceptionnelles constituent toujours un problème. Un élément déterminant sera d'apprendre à transformer la culture dans laquelle nous avons grandi et qui est la nôtre. Je sais que c'est un gros problème pour les cultures traditionnelles.

Le sénateur Chalifoux: Oui.

M. Hengeveld: J'ai fait une tournée dans l'Arctique cet été et les Inuits s'inquiètent beaucoup parce que leur culture est menacée.

Le sénateur Chalifoux: J'ai une deuxième question.

Pourriez-vous nous en dire davantage de l'effet dévastateur des pluies acides sur l'agriculture. Je sais quels sont les effets, mais je n'en connais pas les causes ni où se situe le phénomène dans le changement climatique.

M. Hengeveld: La cause première des pluies acides sont les émissions de souffre et d'azote provenant de l'activité industrielle dans le sud et transportées par les vents. Elles se mêlent aux précipitations et augmentent leur acidité.

En Amérique du Nord, les émissions de souffre — surtout dans le nord-est des États-Unis — ont été réduites de beaucoup mais ce n'est pas le cas des émissions d'azote et c'est pourquoi le problème perdure. Il est évident qu'il faut se pencher davantage là-dessus.

Pour ce qui est de l'agriculture, les effets sont sans doute moins importants que pour les écosystèmes naturels, surtout dans le cas des forêts et des terres humides. Un des problèmes que nous connaissons toujours aujourd'hui est que l'on n'observe toujours pas le rétablissement des lacs dans certaines régions, qui aurait dû résulter de la baisse des émissions. Il faut en conclure que nous en avons encore beaucoup à apprendre sur la réaction des lacs.

Le sénateur Day: À la page 8 du document que vous nous avez donné, sous la rubrique «Les températures planétaires en surface sont en hausse», je lis à la troisième puce:

Bien que la tendance se soit révélée brouillée par le bruit (surtout à l'échelle annuelle à décennale), les résultats obtenus semblent montrer que la planète s'est réchauffée de 0,6 degré centigrade au cours du dernier siècle.

Il «semble démontrer»... Ce n'est pas très catégorique. On sait que l'administration Bush aux États-Unis ne souscrit pas au Protocole de Kyoto pour l'instant. Y a-t-il des avis scientifiques valables qui vont dans un sens autre que ce que vous avez affirmé ici aujourd'hui ou est-ce que la raison pour laquelle les Américains n'y souscrivent pas c'est que les données manquent pour réaliser de bons modèles? Autrement dit, va-t-il nous falloir beaucoup plus de temps? Il y a de toute évidence des choses que nous ne faisons pas comme il faut et que nous allons essayer de corriger. Les conséquences socio-économiques des décisions concernant le Protocole de Kyoto et l'effort de ralliement de la population ne valent pas grand-chose si l'on ne dispose pas de la preuve scientifique pour le défendre.

Qu'est-ce que vous en pensez?

M. Hengeveld: Dans notre jargon, c'est ce que l'on appelle la prudence scientifique. Le GIEC emploie des mots comme «probablement» et «très probablement» pour transposer en termes compréhensibles le degré de confiance. Il s'exprimera normalement en disant «confiant à 95 p. 100 et confiant à 90 p. 100», ce qui ne veut rien dire pour les gens.

Je crois que le degré de confiance dans le fait que le réchauffement est important et d'origine humaine s'établit à environ 90 p. 100. Nous admettons avoir peut-être oublié certains faits; toutefois, le consensus est que ce que nous observons est réel et d'origine humaine. L'essentiel, c'est que les forçages des 50 dernières années auraient dû avoir l'effet contraire.

John Christy analyse les données satellitaires. Les données satellitaires qui portent sur la couche inférieure de cinq kilomètres de l'atmosphère existent depuis 1979. Au début, il a affirmé que depuis 21 ans, l'atmosphère s'était refroidie. D'autres lui ont ensuite signalé qu'il avait oublié de compenser le fait que les satellites perdent l'altitude avec le temps. Après en avoir tenu compte, il a constaté un réchauffement mais moins important qu'à la surface.

Cela a causé beaucoup de controverse parce que certains esprits chagrins ont soutenu que les satellites, la meilleure source de données au monde, ont d'abord montré un refroidissement puis un réchauffement moins important. Il ne faut pas oublier que les données satellitaires sont un ensemble issu de la fusion de huit satellites différents, chacun d'eux couvrant une période précédente. C'est donc dire que même si j'ai du respect pour les efforts de Christy, qui a essayé de corriger toutes les erreurs, il peut y en avoir.

La même chose vaut pour la surface. Nous avons 8 000 stations et il se peut que les erreurs survenues dans une d'elles soient compensées par les autres. Calculer une moyenne améliore les choses. Il y a toutefois matière à erreur dans les deux ensembles de données.

L'Académie des sciences nationales des États-Unis a rassemblé des scientifiques adaptes de la mesure de la surface et d'autres de la mesure de l'atmosphère pour essayer de tirer des choses au clair. Ils ont conclu que la différence est réelle et ne peut pas s'expliquer par des erreurs dans les deux ensembles de données mais qu'elle s'explique en partie par la brièveté de la période considérée.

Quand on prend 40 ans de données des ballons sondes, qui eux aussi mesurent l'atmosphère au-dessus de nos têtes, on s'aperçoit que les 20 premières années de données montrent un réchauffement plus rapide de la surface et que la deuxième période de 20 ans montre un réchauffement modéré semblable à ce qu'ont observé les satellites. Par contre, quand on considère la période de 40 ans, les données de surface et des ballons sondes sont quasiment les mêmes. Cela donne donc à penser qu'une partie de la controverse tient tout simplement au fait que les données des satellites recueillies sur 20 ans constituent une période trop courte pour éliminer les oscillations naturelles.

Je ne sais pas si j'ai entièrement répondu à votre question.

Le sénateur Day: Plus tôt aujourd'hui nous disions que lorsque nous étions jeunes — pour certains d'entre nous cela remonte plus loin que pour d'autres — il faisait beaucoup plus froid et que nous avions des patinoires extérieures, ce qui n'est plus le cas aujourd'hui. Ce genre de données empiriques ne nous aide pas; c'est une courte période de référence.

Les Américains ne soutiennent-ils pas que pour faire toute la modélisation que vous nous avez montrée avec des exemples et des tendances, la période est encore trop courte même avec toute l'information que nous avons? N'est-ce pas la raison pour laquelle ils s'opposent à la mise en oeuvre du Protocole de Kyoto?

M. Hengeveld: Je ne le pense pas. La communauté scientifique américaine est en grande partie du même avis que le GIEC. De fait, les travaux du GIEC ont été en grande partie réalisés par des scientifiques américains. Je pense donc qu'il faut faire une distinction entre les scientifiques américains et la Maison-Blanche.

Je pense que la brièveté de la période pour laquelle on a des données pose aussi un problème. Selon certains, des données s'étalant sur une période de 140 ans, c'est encore trop peu. C'est pourquoi on a recouru à une échelle de 1 000 ans, en s'appuyant sur des données indirectes comme les cercles des arbres par exemple, pour mettre en contexte la période de 140 ans. Il serait bon de pouvoir remonter sur 10 000 ans. Ce qu'on en déduit c'est que ce que nous constatons maintenant ne s'est jamais produit dans les mille dernières années et, par conséquent, il est terriblement difficile d'expliquer ce phénomène par la seule variabilité naturelle.

Le sénateur Wiebe: Peut-on affirmer qu'avec le temps, depuis la création de notre planète, la nature nous a permis de jouir d'un changement climatique continu mais très graduel et adapté de sorte que ce changement se poursuit depuis notre apparition après l'ère glacière?

À propos de votre diapositive à la page 13, ce que nous constatons aujourd'hui, c'est que les activités humaines, depuis 50 à 150 ans, ont essentiellement accéléré et beaucoup aggravé le changement climatique? Peut-on l'affirmer?

M. Hengeveld: Je pense que c'est essentiellement ce qui préoccupe la communauté scientifique. Le climat a toujours connu des changements, mais ceux-ci avaient jusque-là été relativement mineurs. Même si nous remontions dans le temps jusqu'à il y a plusieurs milliards d'années depuis que la vie existe sur terre, nous constaterions un écart relativement modeste d'une dizaine de degrés, même si l'intensité solaire et la composition atmosphérique ont terriblement changé. Cependant, je ne pense pas qu'il soit utile de remonter très loin dans le temps parce que les processus sont beaucoup plus lents. L'échelle dont nous parlons ne sert pas à grand-chose quand nous parlons d'une période d'une centaine d'année. Si nous examinons les 400 000 dernières années, nous constatons alors que les changements dans la composition de l'atmosphère sont sans précédent par rapport à ceux que nous avons déjà vus et qu'il en sera certainement de même également au cours du prochain siècle.

Nous sommes ainsi portés à croire que nous commençons à changer certaines des propriétés essentielles de l'atmosphère en ce qui a trait à la préservation de la vie. La question est celle-ci: est-ce dangereux ou pas? Le fait que nous exercions une influence maintenant ne suscite pour ainsi dire aucune contestation. Même ceux qui ne partagent pas nos vues reconnaissent que nous sommes en train de changer la composition de l'atmosphère. Ils reconnaissent même maintenant que cela cause un changement climatique. Ils commencent à soutenir que ce n'est peut-être pas néfaste. Cela fait aussi l'objet d'un autre débat: à quel moment quelque chose devient-il dangereux et nocif? Je devrais m'en tenir à cela car il y a d'autres questions.

Le sénateur Fairbairn: Vous avez parlé de différentes utilisations de l'énergie. Il y a bien sûr l'énergie éolienne. Pendant une courte période — grâce à la technologie qui a finalement trouvé des solutions efficaces — le secteur de l'énergie éolienne avait connu une grande vitalité dans le sud-ouest de l'Alberta. Dieu sait s'il vente là-bas, et j'espère que le changement climatique n'y fera rien. Si nous pouvions effectuer ce genre de transformation dans tout le pays, pensez-vous qu'on y verrait une différence? L'Alberta exploite largement ces quelques ressources de combustibles fossiles, mais c'est aussi une province qui va vraiment de l'avant et tente d'utiliser l'énergie éolienne dont elle dispose.

M. Hengeveld: En somme, oui. C'est insuffisant pour résoudre le problème intégralement, mais cela y contribue de façon significative. Au Danemark, le cinquième environ de l'électricité provient maintenant de l'énergie éolienne. Je ne pense pas que nous puissions espérer en faire autant au Canada dans les dix prochaines années. Nous accusons un retard sur la plupart des autres pays développés pour ce qui est de l'utilisation de l'énergie éolienne alors que notre potentiel est considérable.

Quand on envisage les possibilités de réduction des émissions à l'échelle de la planète, quatre facteurs comptent réellement. D'abord, la population, et personne ne veut en parler pour de bonnes raisons. Deuxièmement, la croissance économique, et tout le monde veut fortifier son économie. Ainsi donc, ces deux options sont d'ores et déjà écartées. Cela laisse, l'efficacité énergétique, qui permet d'innombrables gains à court terme. Ralph Torrie estime que nous disposons déjà de la technologie voulue et que si nous y recourions vraiment nous pourrions au Canada réduire la consommation d'énergie de 30 p. 100 au moins. La dernière option, c'est le type d'énergie. On pense ici à l'énergie solaire, éolienne, la biomasse et toutes autres ressources renouvelables qui rapporteraient de nombreux autres avantages, créeraient de nombreux nouveaux emplois et contribueraient aussi à réduire les émissions de gaz à effet de serre.

Le sénateur Fairbairn: C'est certainement l'orientation que prend ma région du pays.

Ma deuxième question fait suite à celle que vous a posée le sénateur Chalifoux au sujet du Nord. Grâce à la magie du petit écran et d'autres modes de communication visuels, nous pouvons voir de viser le changement climatique qui s'opère dans le Grand Nord. Souvent, on le constate de façon troublante grâce à des documentaires. J'en ai vu un il y a une semaine environ sur les ours blancs dans le nord du Manitoba.

Pourriez-vous nous dire, au sujet de l'Arctique et du nord de l'Arctique, si les changements que vous avez pu constater ont été assez rapides pour menacer le mode de subsistance et la préservation d'une population viable dans ces régions? Il s'est produit tellement de choses dans cette région en matière de santé et d'accès aux vivres que la population inuite constate que sa vie a nettement changé et pas pour le mieux.

Pourriez-vous nous parler de l'évolution de la situation dans cette partie de notre hémisphère et des moyens que nous pourrions prendre pour protéger le mode de vie de ce peuple qui occupe cette région depuis des milliers d'années et qui souhaite pouvoir continuer d'y vivre?

M. Hengeveld: Les changements que nous avons constatés dans l'Arctique jusqu'à maintenant sont complexes, comme l'est d'ailleurs toute cette question. Nous constatons un important réchauffement dans l'ouest de l'Arctique et un réchauffement plus modéré dans la partie est de l'Arctique. À l'extrême Est, il y a peu de changement; le Groenland s'est en fait refroidi depuis 50 ans.

De l'autre côté de l'hémisphère polaire, nous constatons que la Sibérie s'est beaucoup réchauffée et que l'Atlantique nord et le Pacifique nord ont légèrement refroidi. C'est complexe. Au cours de l'analyse, nous constatons une combinaison de changements dans ce que nous estimons être un phénomène naturel appelé l'«oscillation arctique» conjuguée à un changement résiduel attribuable à des changements planétaires cumulatifs. Bien qu'il y ait un réchauffement moyen dans l'Arctique, il est beaucoup plus important dans l'Ouest que dans l'Est, en raison notamment des changements naturels qui s'ajoutent à ce qui est déjà en train de se passer.

La plupart des manifestations de changements météorologiques et climatiques ont été relevées dans l'ouest de l'Arctique, particulièrement à Sachs Harbour et à des endroits comme ceux-là, où les enfants entendent des coups de tonnerre alors qu'ils n'en avaient jamais entendu auparavant et en sont effrayés parce qu'ils ne savent pas ce que c'est. Le mode de vie traditionnel est véritablement menacé, surtout la chasse. Beaucoup trouvent que les glaces se rompent beaucoup plus tôt qu'à l'habitude. Ils se retrouvent pris sur des plaques de glace flottantes parce qu'ils ne s'attendaient pas à ce que les glaces se rompent si vite. Les ours blancs migrent avec les phoques; cependant, les phoques n'ont pas de glaces où s'installer, et nous commençons à voir des changements dans le comportement de l'ours blanc.

À long terme, oui, les modes de vie traditionnels s'en trouveront certainement menacés. C'est une des raisons pour lesquelles le gouvernement du Nunavut s'inquiète beaucoup du changement climatique.

Le sénateur Gustafson: En Amérique du Nord, nous sommes probablement les plus grands coupables. Nous consommons beaucoup de carburants fossiles et d'énergie. Voit-on poindre une réglementation?

M. Hengeveld: Je pense que vous devriez plutôt poser la question au sous-ministre adjoint.

Le sénateur Gustafson: Je veux dire que nous agissons de façon très égoïste eu égard au reste de la planète. Je le reconnais.

M. Hengeveld: Des raisons géopolitiques expliquent la forte consommation d'énergie, notamment les basses températures. Nous devons chauffer les maisons alors que d'autres sociétés n'ont pas nécessairement à le faire. De plus notre population est éparpillée. Il y a aussi le fait que nous exploitons encore beaucoup de ressources primaires et en approvisionnons le reste du monde. Toutefois, nous sommes aussi coupables de gaspillage.

Le sénateur Gustafson: Par exemple, en agriculture, nous acheminons presque toutes nos denrées par camions. Un train peut tirer 150 wagons; ils ont un mille de longueur. Nous faisons fausse route dans bien des cas. Nous réfléchissons au Protocole de Kyoto, mais nous n'avons pas songé à prendre des mesures bien simples à notre portée.

M. Hengeveld: L'augmentation continue des émissions depuis 1992 est attribuable en partie au secteur des transports, où les émissions ont augmenté de 30 p. 100 en raison de la croissance de 30 p. 100 des biens transportés. J'habite à deux rues de la 401. Je le vois.

Le sénateur LeBreton: Nous allons devoir envisager des incitatifs supplémentaires pour ceux qui utilisent l'énergie solaire ou d'autres énergies de rechange.

Ma question fait suite à celle du sénateur Hubley. Elle porte sur le niveau d'eau des Grands Lacs et les répercussions économiques sur les collectivités situées sur les rives de ces lacs — surtout les collectivités qui dépendent des lacs pour leur approvisionnement en eau et, encore plus important, pour le transport maritime. Si on remplaçait des camions par des navires, on pourrait penser que cela permettrait d'économiser de l'énergie.

On se préoccupait beaucoup l'an dernier du niveau d'eau des Grands Lacs. S'agit-il d'un phénomène cyclique, ou y a-t-il des preuves empiriques qui indiquent que c'est cyclique et que la situation actuelle ne s'aggravera pas?

M. Hengeveld: Les données des 100 dernières années concernant le niveau d'eau des Grands Lacs démontrent que la situation actuelle n'est pas sans précédent. En effet, l'eau a atteint son niveau le plus bas pendant les années 20 et les années 30. Au début des années 60, les niveaux étaient très bas aussi. Je crois en fait que le niveau d'eau pendant ces périodes-là était encore plus bas que maintenant, même si les niveaux dans certains des lacs s'approchent de ceux des années 60.

Il faut donc garder à l'esprit que la variabilité naturelle contribue au problème et que les bas niveaux que nous connaissons sont en partie naturels. Cela dit, les études climatiques laissent prédire que les niveaux moyens seront plus bas à l'avenir, d'un mètre environ, peut-être. Compte tenu de l'effet de la variabilité naturelle, le point minimal sera beaucoup plus bas que prévu, et le point maximal sera moins élevé que par le passé.

Le sénateur LeBreton: Cela pourrait y avoir des répercussions sur la production l'énergie hydroélectrique et autres conséquences à long terme.

M. Hengeveld: Plusieurs des changements sont déjà inévitables. Cela dit, le Protocole de Kyoto et d'autres mesures pourraient entraîner un ralentissement et une réduction de la magnitude du changement, ce qui facilitera notre adaptation. En effet, nous allons devoir nous adapter aux changements, qui sont inévitables.

Le sénateur Hubley: Je crois que vous venez dire qu'il va falloir apporter des changements si nous voulons atténuer les effets du changement climatique.

J'irais encore plus loin que le sénateur Tkachuk. Y a-t-il des procédés scientifiques qui nous permettraient de contrôler la météo? Nous pouvons apprendre à nous adapter au climat, mais existe-t-il des études ou des expériences sur des façons de contrôler les conditions atmosphériques?

M. Hengeveld: Oui. Aux années 70, lorsque j'ai débuté ma carrière en météorologie, il y a eu plusieurs tentatives d'opération de pluie provoquée, surtout aux États-Unis. Des agriculteurs ont poursuivi les chercheurs devant les tribunaux, sous le prétexte que ces derniers avaient créé de la pluie pour leurs voisins mais pas pour eux. Je pense que nous devrions laisser la pluie et le beau temps aux soins du Bon Dieu.

Le président: Monsieur Hengeveld, merci beaucoup. Vous avez très bien amorcé cette étude très importante. L'information et des données scientifiques que vous nous avez données sont très pertinentes, et elles nous serviront de cadre de référence.

Si je retiens quelque chose de votre témoignage aujourd'hui, c'est que c'est aux décideurs politiques, c'est-à-dire nous, de se pencher sur les meilleures façons de composer avec des extrêmes de chaleur, de froid et de sécheresse. En tant que responsables de la politique gouvernementale, nous devons songer à des solutions qui permettront aux agriculteurs et aux travailleurs forestiers de s'adapter aux conditions extrêmes, comme vous nous l'avez si bien dit. Merci beaucoup d'être venu.

M. Hengeveld: Cela m'a fait plaisir.

La séance est levée.