Download as PDF

Délibérations du comité sénatorial permanent de
l'Agriculture et des forêts

Fascicule 5 - Témoignages


OTTAWA, le jeudi 12 décembre 2002

Le Comité sénatorial permanent de l'agriculture et des forêts se réunit aujourd'hui à 10 heures pour examiner l'impact du changement climatique sur l'agriculture, les forêts et les collectivités rurales et les stratégies d'adaptation à l'étude axées sur l'industrie primaire, les méthodes, les outils technologiques, les écosystèmes et d'autres éléments s'y rapportant.

Le sénateur Donald H. Oliver (président) occupe le fauteuil.

[Traduction]

Le président: Bienvenue. Je déclare ouverte la sixième séance du Comité sénatorial permanent de l'agriculture et des forêts dans le cadre de son mandat.

Au cours de sa dernière étude qui a mené au rapport intitulé Les agriculteurs canadiens en danger, notre comité a constaté que les contraintes de l'environnement étaient un problème très grave pour l'agriculture et le Canada rural. Nous avons donc décidé d'entreprendre une vaste étude sur les effets des changements climatiques sur l'agriculture au Canada. Le comité se penchera donc sur les effets prévus des changements climatiques sur l'agriculture, les forêts et les collectivités rurales au Canada et, ce qui est encore plus important à court terme, c'est qu'il se penchera sur la façon dont ces secteurs peuvent s'adapter aux changements climatiques prévus. Les stratégies d'information sont l'un des éléments clés que nous examinerons. Le comité doit présenter son rapport au plus tard à la fin de 2003.

[Français]

Aujourd'hui, nous poursuivons notre étude sur les changements climatiques. Laissez-moi tout d'abord souhaiter la bienvenue aux sénateurs et à tous les observateurs ici présents, ainsi qu'à tous les Canadiens et Canadiennes qui nous écoutent sur CPAC et Internet.

[Traduction]

Nous continuerons d'examiner l'impact régional du changement climatique et la façon dont chaque région s'adapte à sa nouvelle réalité. Aujourd'hui, nous avons invité des représentants du Réseau canadien de recherche sur les impacts climatiques et l'adaptation: M. Peter Duinker, du Réseau régional de l'Atlantique, et M. Alain Bourque, du Réseau régional du Québec. Le Réseau canadien est un réseau national qui encourage le développement de nouvelles connaissances sur le changement climatique offrant aux scientifiques la possibilité de collaborer dans les grands dossiers avec les décideurs de l'industrie, des gouvernements et d'organisations non gouvernementales.

Je voudrais aviser les membres du comité que nous devions entendre des témoins des réseaux régionaux des Prairies et de la Colombie-Britannique mardi dernier mais que nous avons dû annuler. Nous entendrons leurs témoignages au début de l'année prochaine.

Monsieur Duinker, vous avez la parole.

M. Peter N. Duinker, gestionnaire, région de l'Atlantique, Réseau canadien de recherche sur les impacts climatiques et l'adaptation: Monsieur le président, je vous remercie de nous avoir si gentiment présentés. Vous et moi pourrions avoir un long et merveilleux entretien au sujet de la meilleure région du Canada, n'est-ce pas? Je tiens à remercier le comité sénatorial de nous avoir si gentiment invités à comparaître aujourd'hui pour nous entretenir de cette très importante question.

Je me servirai des notes d'allocution que j'ai distribuées. Elles ont été préparées par mon adjoint très compétent, M. Kyle Mackenzie, coordonnateur du Bureau régional de l'Atlantique du Réseau canadien de recherche sur les impacts climatiques et l'adaptation. Mes observations sont donc tirées de cette série de notes.

J'aimerais parler de cinq questions que je voudrais porter à votre attention alors que nous nous entretiendrons des impacts et de l'adaptation par rapport à la région de l'Atlantique. La première question est celle du caractère unique de la région de l'Atlantique par rapport au reste du Canada. Je veux parler de trois thèmes sous la rubrique impacts et adaptation. Le premier est celui de la côte atlantique, le second est l'agriculture et le troisième est les forêts et la foresterie. La dernière question que j'aborderai portera sur les concepts de la sensibilisation à l'adaptation, du renforcement des capacités et de la recherche.

Je devrais peut-être dire d'abord quelques mots au sujet de mes compétences dans ce domaine. Je vous en parlerai selon l'ordre dans lequel je suis le plus à l'aise pour ce qui est des côtes, de l'agriculture, des forêts et de la foresterie. Mes seules compétences pour ce qui est de la côte atlantique, c'est que je vis dans une collectivité côtière de l'Atlantique. Pour ce qui est des fermes et de l'agriculture, j'ai grandi sur des fermes en Ontario et j'ai étudié l'agriculture à l'Université de Guelph dans les années 70. J'ai aussi passé six mois sur une ferme en Saskatchewan lorsque j'étais jeune homme. J'estime avoir une intuition en ce qui a trait à l'agriculture. Je me rappelle un peu ce que j'ai étudié dans les années 70.

J'ai un diplôme de deuxième cycle de l'Université Dalhousie et de l'Université du Nouveau-Brunswick en foresterie. J'ai combattu des incendies de forêt en Ontario au milieu des années 70, et depuis les 15 dernières années, je fais de la recherche et je donne des cours sur les forêts. J'ai passé 2 ans à l'Institut international pour l'analyse des systèmes appliqués, à Vienne, en Autriche, j'ai enseigné pendant 10 ans à la Faculté de foresterie de l'Université Lakehead et je suis maintenant directeur de la School for Resource and Environmental Studies à l'Université Dalhousie. Je m'intéresse à la question du changement climatique et aux forêts depuis 1987, alors que je travaillais à l'institut à Vienne.

Je dois dire que j'ai été très heureux d'assister à la création du Réseau canadien de recherche sur les impacts climatiques et l'adaptation et de participer à des activités comme les audiences d'aujourd'hui, pour diverses raisons. La première raison c'est qu'à mon avis, les thèmes des impacts et de l'adaptation n'ont absolument pas été pris en compte au cours des 20 dernières années, c'est-à-dire à peu près depuis que j'écoute et que je raconte des histoires au sujet du changement climatique. La deuxième raison c'est que l'on parle presque constamment du Protocole de Kyoto et que, tout au mieux, celui-ci ne fera que reporter à un peu plus tard seulement la nécessité de s'adapter. Le Protocole de Kyoto ne va pas réduire ni changer considérablement le besoin d'adaptation. Il est grand temps que nous abordions cette question des impacts et de l'adaptation. Votre travail et notre travail au réseau sont des éléments essentiels de ce programme.

Je voudrais maintenant parler du caractère unique de la région de l'Atlantique. Je suis certain que je n'aurai pas besoin d'une carte pour que les honorables sénateurs comprennent où se trouvent les provinces de l'Atlantique par rapport à l'Amérique du Nord. Physiquement, la région de l'Atlantique comprend les quatre plus petites provinces au Canada, et est extrêmement influencée par l'océan. Trois provinces sur quatre sont essentiellement des îles. Il y a l'Île- du-Prince-Édouard, Terre-Neuve et la Nouvelle-Écosse qui pourraient tout aussi bien être une île si on tient compte de la biogéographie. Nous n'avons aucune terre au sud. Si on se dirige directement vers le sud à partir d'Halifax, on se retrouve près des Bermudes, ensuite l'Amérique du Sud est la première terre que l'on rencontre plus au sud. Si l'on songe aux changements climatiques, que les climats du sud pourraient venir vers le nord, on se rend compte qu'il n'y a pas de terre au sud de la région de l'Atlantique — il n'y a que l'océan.

Pour ce qui est du caractère unique de la région de l'Atlantique, cette région a le pourcentage le plus élevé de couverture forestière sur les terres provinciales. C'est au Nouveau-Brunswick que le pourcentage est le plus élevé: près de 90 p. 100; en Nouvelle-Écosse, le pourcentage atteint presque 80 p. 100; et croyez-le ou non, l'Île-du-Prince-Édouard est recouverte de forêt à 50 p. 100. Je trouve moi aussi que cela est difficile à croire, car lorsque je vais à l'Île-du-Prince- Édouard, je vois de nombreuses fermes, des terrains de golf et des plages. Quoi qu'il en soit, cette province a une couverture forestière de 50 p. 100. Par ailleurs, la région de l'Atlantique est le plus ancien établissement d'influence européenne au pays.

Le premier thème en ce qui concerne les impacts et l'adaptation est celui des côtes. Nous avons un très long littoral dans la région de l'Atlantique par rapport à notre territoire et ce, plus particulièrement en Nouvelle-Écosse. J'ai trouvé amusant d'apprendre que lorsque le Programme d'action des zones côtières de l'Atlantique a été mis sur pied il y a 10 ans, on se demandait en Nouvelle-Écosse quelles collectivités étaient côtières et lesquelles ne l'étaient pas. Le débat a pris fin lorsqu'on a déclaré que toutes les collectivités en Nouvelle-Écosse étaient côtières, peu importe leur situation par rapport au littoral.

Les impacts éventuels de l'élévation du niveau de la mer sur les régions côtières sont graves. Une bonne partie du littoral est en effet sensible à l'élévation du niveau de la mer. Dans de nombreuses régions nous avons une basse côte, ce qui signifie qu'une toute petite élévation du niveau de la mer a un effet sur une partie importante du littoral. Souvent, le littoral est formé de matériaux meubles; ce n'est pas seulement du roc que l'on retrouve près des océans. Il y a beaucoup d'infrastructures le long du littoral.

Quels sont les impacts éventuels? L'érosion et l'inondation sont de graves préoccupations, et la perte des terres humides côtières. Ce n'est qu'après avoir étudié avec des océanographes de l'Université Dalhousie que j'ai compris jusqu'à quel point les terres humides côtières étaient importantes pour la situation générale de l'énergie et de la biodiversité des écosystèmes océaniques. Par ailleurs, nous craignons l'infiltration d'eau salée dans les écosystèmes d'eau douce. Nous craignons que l'infrastructure côtière puisse être endommagée ou devenir inutile si le niveau de l'océan remontait de un demi à un mètre. Un autre problème pour les provinces de l'Atlantique, qui est relié au thème de l'agriculture, est la perte éventuelle de terres agricoles lorsqu'elles se trouvent sur des terrains gagnés sur la mer, particulièrement autour de la baie de Fundy où il y a des siècles on a gagné des terrains sur la mer, pour empêcher les hautes marées d'atteindre les régions agricoles fertiles de la rivière.

Les stratégies d'adaptation devront sans doute faire appel surtout à l'ingénierie. Nous devrons sans doute déménager ou fortifier une partie de l'infrastructure qui est située sur la côte. Nous devons par ailleurs bien réfléchir à la façon dont nous construisons les nouvelles infrastructures le long de la côte, et nous devons le faire en tenant compte du changement climatique. Je reviendrai à ce thème lorsque nous parlerons des forêts. Dans la région de l'Atlantique, nous devons nous attendre à de plus grosses tempêtes attribuables aux changements climatiques. Les pluies seront peut-être plus intenses. Nous pourrions nous attendre à une plus grande érosion des sols.

J'ai déjà mentionné la perte de terres côtières endiguées. Nous allons certainement nous attendre à un changement au niveau des insectes et des maladies qui sont associés aux cultures sur les fermes. Il y aura de nouvelles possibilités de cultures. Avant le début de l'audience, nous nous demandions un peu si notre toute nouvelle industrie vinicole en Nouvelle-Écosse se développerait de façon spectaculaire grâce à un climat plus chaud et plus sec. Bon nombre d'entre nous s'en réjouiraient.

Le président: Le sénateur Cordy serait très heureuse de l'entendre.

Le sénateur LaPierre: Nous autres peut-être pas. Cela dépend de la qualité du vin.

M. Duinker: Elle s'améliore.

Le sénateur LaPierre: Merci. Le scotch est bon.

M. Duinker: Les problèmes liés à l'eau se feront ressentir plus particulièrement dans le secteur de l'agriculture. Les agriculteurs pourraient s'attendre à ce qu'il y ait davantage d'irrigation.

Permettez-moi de parler brièvement de King's County en Nouvelle-Écosse qui est notre principale province agricole. Je souligne également qu'il s'agit de l'une des trois régions de la Nouvelle-Écosse dont la population augmente, avec la municipalité régionale de Halifax et Antigonish. La population urbaine augmente. King's County est un comté agricole clé. Nous savons déjà qu'il existe des problèmes d'eau associés aux puits domestiques, qui ont eu des concentrations de nitrate élevées. La gestion de l'eau sera un gros problème dans ces collectivités rurales et semi- rurales. Le secteur de l'agriculture devra se poser des questions importantes. Premièrement, quel pourcentage de l'approvisionnement précieux en eau douce pourrait être alloué à l'usage agricole? Deuxièmement, quel pourcentage de pollution provenant des écosystèmes agricoles peut être toléré dans les approvisionnements en eau douce?

Les adaptations dans le secteur agricole de l'Atlantique sont peut-être les mêmes adaptations dues aux problèmes agricoles ailleurs. Il faudra peut-être envisager des changements au niveau des cultures. Ces changements ne seront peut-être pas aussi difficiles dans le domaine de l'agriculture qu'ils risquent de l'être dans le secteur forestier étant donné la période qui s'écoule entre l'établissement d'une culture et la récolte. Les pratiques aratoires antiérosives seront de plus en plus importantes. En agriculture, nous devons avoir une gestion des éléments nutritifs beaucoup plus perfectionnée, une gestion qui est étroitement liée à la façon dont l'eau entre et sort des écosystèmes agricoles.

Le dernier thème que j'aimerais aborder est celui des impacts et de l'adaptation dans la forêt. Quelles sont les possibilités d'impact dans ce secteur? Vous ne savez que trop bien ce que des événements météorologiques extrêmes signifient pour les forêts dans votre région du Canada, depuis l'énorme tempête de verglas que vous avez subie à l'hiver de 1998, je crois. Les tempêtes et les sécheresses deviendront plus fréquentes. Les insectes et les incendies risquent de changer de façon draconienne. Nous n'avons pas vraiment ce que j'appellerais une forêt dont le cycle est dicté par les incendies dans la région de l'Atlantique, comme c'est le cas dans le centre ou l'Ouest canadien, mais cela deviendra de plus en plus le cas si le climat devient plus sec.

Les changements au niveau du gel et du dégel peuvent avoir des conséquences graves pour les arbres qui n'ont pas l'habitude d'y être exposés. Il y aura des gels et des dégels graves. Les écosystèmes forestiers au Canada seront perturbés. Nous aurons les mêmes sols et les mêmes espèces d'arbres mais un nouveau climat. Le climat, les arbres et le sol partout au Canada ont eu des milliers d'années pour s'habituer les uns aux autres, le climat ayant été relativement stable pendant plusieurs milliers d'années. Tout à coup, le climat va changer. Il faudra un certain ajustement écologique avant que les forêts puissent comprendre ce que cela signifie d'exister dans un nouveau climat. Malheureusement, les types de changements qui se produiront certainement sont incroyablement difficiles à prédire. Nous avons déjà suffisamment de mal à faire des prédictions pour l'avenir des forêts sans le changement climatique. Le changement climatique compliquera les choses. La période d'adaptation alors que les forêts seront perturbées pourrait être caractérisée par un déclin considérable des forêts. Il pourrait y avoir la mort prématurée d'arbres qui ne pourront résister aux ravages du nouveau climat.

En ce qui a trait à l'adaptation de la faune, je voudrais parler plus spécifiquement du caribou en Nouvelle-Écosse. Nous avons deux populations de caribous en Nouvelle-Écosse. Il y en a une qui vit dans les hautes terres du Cap- Breton. Elle descend de la population de l'Alberta et se porte très bien puisqu'elle compte 4 000 ou 5 000 animaux. Dans la partie continentale, nous avons une population indigène d'environ 800 à 1 000 animaux. Les caribous de la Nouvelle-Écosse se trouvent dans la partie la plus au sud de leur aire spécifique en Amérique du Nord.

Le caribou est connu pour ne pas tolérer les étés chauds. Il cherche à s'abriter de la chaleur. Je soupçonne qu'au cours des 100 prochaines années, le caribou disparaîtra de la partie continentale de la Nouvelle-Écosse. Cela remet en question tout programme pour tenter de conserver le caribou dans la partie continentale de la Nouvelle-Écosse, qui fait l'objet d'un débat assez intense en Nouvelle-Écosse en ce moment-ci car le caribou est l'une de nos espèces en péril. Devrions-nous faire beaucoup d'efforts pour essayer de trouver une façon de conserver le caribou dans un habitat qui cessera d'être compatible dans les 50 à 100 prochaines années? C'est une grande question pour moi.

Pour ce qui est des stratégies d'adaptation, nous pouvons faire certaines choses dans des catégories générales qui sont à peu près les mêmes que d'autres pourraient envisager faire au Canada. Nous devrions maintenir les espèces d'arbres et la diversité de l'âge dans nos peuplements forestiers. Nous pourrions même envisager d'introduire de nouvelles espèces. Si nous avions un climat qui ressemble davantage à celui que l'on retrouve ailleurs en Amérique du Nord, particulièrement dans le Sud, nous devrions peut-être encourager ces espèces à s'établir en Nouvelle-Écosse avant le changement climatique. À un niveau très pratique, les gestionnaires forestiers devront envisager de planter des espèces solides qui résistent à la sécheresse, plutôt que de tout petits plants non hybrides.

La chose la plus importante que j'aimerais dire au sujet de l'adaptation dans le secteur forestier c'est que nous devons évoluer, à l'instar des agriculteurs. Nous devons évoluer en tenant compte du changement climatique dans nos projections à long terme pour les plans de gestion de nos forêts. Sur toutes les terres publiques industriellement gérées pour le bois d'oeuvre et pour la plupart des grandes forêts industrielles privées, les gestionnaires forestiers créent un plan de gestion tous les cinq à dix ans qui s'appliquera pour les 20 prochaines années environ. Ils font des projections au sujet de ce qui devrait arriver, et de ce à quoi la forêt ressemblera au cours des 100 à 150 prochaines années. Lorsque je travaillais avec une société albertaine, les projections étaient faites pour une période de 200 ans.

Je suis fermement convaincu que toute projection de cette nature qui ne tient pas compte d'une forme quelconque de changement climatique n'est que fiction, car nous sommes persuadés que le climat changera. Il y a beaucoup d'incertitude quant à la façon dont le climat changera, mais nous sommes tout à fait persuadés qu'il changera. Le moment est venu de prendre la question au sérieux et de tenir compte du changement climatique dans les projections pour vérifier la durabilité à long terme des modèles de gestion que nous adopterons au cours des prochaines décennies.

Permettez-moi d'aborder la dernière question, qui est celle des impacts et des besoins d'adaptation dans la région de l'Atlantique. On a désespérément besoin de sensibiliser davantage le public au concept des impacts et de l'adaptation. Il est important de faire comprendre que la question est grave. Le changement climatique est inévitable malgré le Protocole de Kyoto. Nous ne voudrions pas que quiconque pense que nous pouvons réduire l'impact du changement climatique grâce à la mise en oeuvre de Kyoto.

Le troisième élément majeur d'une plus grande sensibilisation est notre incertitude profonde du sens de tout ce phénomène et les difficultés que nous aurons à approfondir nos connaissances à cet égard. Une plus grande sensibilisation à la question pose plusieurs problèmes. Le fait que le Protocole de Kyoto attire toute l'attention en est un. Récemment, à une réunion, j'étais avec un responsable des politiques forestières. On a demandé à mon groupe ce qui constituait à son avis les principales questions forestières. Comme la plupart des gens qui me connaissent pouvaient le prédire, la dernière question dont j'ai parlé était celle du changement climatique. Dès que j'ai eu prononcé ces mots, le responsable des politiques forestières a dit: «Oh, encore une fois le K.» J'ai dit: «Non, je parle du I et du A, des impacts et de l'adaptation.» Le changement climatique pour beaucoup de gens signifie Kyoto. Nous avons beaucoup de travail à faire pour nous assurer que cela signifie plutôt impact et adaptation.

Un autre problème, c'est que tout le monde veut sensibiliser le public sur toutes les questions. On a tout un programme de sensibilisation du public. Nous devons trouver une façon d'intervenir, de nous assurer que les impacts et l'adaptation sont sérieusement pris en compte.

Un autre problème clé en ce qui concerne les impacts et l'adaptation est l'absence d'expériences et de phénomènes analogues antérieurs. Avons-nous des problèmes dans le secteur des soins de santé? Certainement, et nous savons quels sont ces problèmes car lorsque les gens vont à l'hôpital ils ne peuvent se faire soigner. Avons-nous des problèmes dans le secteur climatique? Personne n'a encore ressenti les gros problèmes dont on parle et qui se matérialiseront au cours des 100 prochaines années. Nous parlons d'un avenir que nous avons beaucoup de mal à imaginer. Si on a ce problème, il est très difficile de faire en sorte que les gens y accordent une attention immédiate. Si on ajoute cela à la complexité des thèmes de l'impact et de l'adaptation, on a alors beaucoup de travail à faire.

En conclusion, je vous parlerai de l'augmentation des connaissances. Étant donné nos incertitudes incroyables, nous avons énormément besoin de connaissances approfondies, et je dirais que la façon d'y arriver consiste à accroître la capacité de recherche. Nous avons désespérément besoin de ces nouvelles connaissances qui doivent être axées sur l'avenir. Qui créera ces connaissances? Je dirais que nous devons investir directement dans de nouvelles ressources humaines dans les universités, et qu'il faut le faire de la façon suivante: nous pourrions peut-être tenter de créer au moins une chaire de recherche financée dans chacune des six régions du Réseau canadien de recherche sur les impacts climatiques et l'adaptation au Canada. Nous avons cinq régions, de la Colombie-Britannique à l'Atlantique, et le Nord. Une chaire de recherche financée est un poste spécial dans lequel un nouveau professeur a une charge d'enseignement et une importante obligation de recherche. Une chaire de recherche financée coûterait au moins environ 200 000 $ par an. Si on en avait six nouvelles, cela coûterait 1,2 million de dollars par an. À mon avis, étant donné la gravité de la situation en ce qui a trait aux impacts et à l'adaptation au Canada, il s'agit d'un investissement assez modeste.

Comment pourrions-nous les appeler? Je proposerais un nouvel acronyme. Le réseau a pour acronyme C-CIARN; je proposerais C-CARCS, pour chaires de recherche canadiennes sur les impacts et l'adaptation.

Le deuxième thème ici est d'établir des bourses de recherche pour étudiants de deuxième cycle. Manifestement, les titulaires de chaire de recherche financeraient les étudiants pour qu'ils travaillent avec eux, mais nous avons déjà une capacité chez les professeurs au Canada pour faire de la recherche sur les impacts et l'adaptation. Moi, par exemple, j'ai déjà un programme complet. Puis-je trouver du temps pour faire de nouvelles études et rédiger de nouvelles propositions pour les impacts et l'adaptation? Pourquoi ne pas demander aux jeunes étudiants de deuxième cycle de jouer un rôle de leadership sous la surveillance de professeurs et de poser leurs candidatures pour obtenir une bourse de recherche qui leur permettra de faire de la recherche sur les impacts et l'adaptation relativement aux changements climatiques? Qu'est-ce que cela coûterait? Je crois qu'un étudiant de deuxième cycle a besoin d'environ 20 000 $ à 25 000 $ par an pour faire de la recherche. Cela couvrirait le coût des allocations de recherche et certaines dépenses de fonctionnement. Si nous pouvions obtenir 100 000 $ par région du réseau, multipliés par six, cela représente 600 000 $. Cela permettrait de financer quatre ou cinq étudiants de deuxième cycle par année, pour faire de la recherche sur les impacts et l'adaptation. Le grand total serait de 1,8 million de dollars par an, et nous aurions un réseau phénoménal et énormément d'activités qui se feraient dans le domaine de la recherche sur les impacts et l'adaptation.

Le président: Merci beaucoup, monsieur Duinker. Vos observations ont été dès plus utiles car elles ont fait ressortir notre thème qui est celui de l'adaptation. Vous avez parlé de l'adaptation tant pour ce qui est des forêts que de l'agriculture, et cela est très utile.

Nous avons un deuxième témoin, mais un certain nombre de sénateurs doivent se rendre à d'autres comités, de sorte que nous pourrions peut-être prendre 10 minutes pour vous poser des questions, ensuite nous donnerons la parole à M. Bourque.

Je voudrais poser une question au sujet de la recherche financée. Vous avez dit que pour chacun de ces six centres, vous auriez besoin d'environ 200 000 $, mais que cela ne couvrirait que les dépenses de fonctionnement. Il vous faudrait pouvoir financer l'entreprise. Étant donné le taux de rendement sur les investissements à l'heure actuelle, il vous faudrait environ 2 millions de dollars par chaire pour financer une entreprise. Multiplié par six, cela fait 12 millions de dollars, de sorte que vos chiffres étaient un peu conservateurs, je pense. Je vous laisse y réfléchir.

Le sénateur Gustafson: Le comité a étudié les agriculteurs en péril et a rédigé un rapport sur la question. Avez-vous une influence sur le gouvernement dans ces circonstances? En tant que scientifique, avez-vous l'impression d'exercer une influence? Ma question découle de la situation suivante: Voilà maintenant cinq ans que nous attendons un programme pour la sécheresse, un filet de sécurité, et nous n'en avons toujours pas. Utilisez-vous vos capacités et votre bureau pour influencer les gouvernements à cet égard?

M. Duinker: Oui. Peut-être à mon détriment à titre d'universitaire, je passe beaucoup de temps avec des représentants du gouvernement et de l'industrie pour parler des questions de politique forestière du jour et des orientations que nous devrions prendre. Comme je l'ai dit dans mes observations tout à l'heure, les gens qui me connaissent savent que chaque fois que j'ai l'occasion de parler des grandes politiques forestières du jour, je mentionne le changement climatique.

J'ai constaté cependant que dans le cas du secteur forestier, où j'ai presque toute mon expérience — et je suis désolé de ne pouvoir répondre directement pour ce qui est de l'agriculture —, ce secteur est décidément léthargique pour ce qui est d'adopter un programme sur le changement climatique. Maintenant que l'on parle d'attribuer un budget pour l'élément gaz carbonique du programme du changement climatique, tout le monde est tout oreille. Pour ce qui est des impacts et de l'adaptation, le processus est très lent. Cependant, c'est avec optimisme que je constate que certains progrès ont été accomplis. Par exemple, au cours des douze ou vingt-quatre derniers mois, le ministère ontarien des Ressources naturelles a créé un poste et un bureau spécifiquement pour s'occuper du dossier du changement climatique, et notamment du gaz carbonique, des mesures d'atténuation, des impacts et de l'adaptation.

Un autre aspect favorable, c'est que je m'entretenais avec quelques écologistes forestiers de la Nouvelle-Écosse au sujet du concept de la gestion des écosystèmes pour les forêts de la Nouvelle-Écosse. À la fin de l'entretien, chacun des deux professeurs d'université qui conseillaient les écologistes forestiers du gouvernement a dit: «Il est grand temps de commencer à parler sérieusement du changement climatique», et le lendemain j'ai reçu un courriel d'un des écologistes forestiers me disant: «Vous avez raison. Aidez-nous. Mettons-nous à la tâche.» Le processus est lent, oui, mais les gens le remarquent maintenant.

Le sénateur Cordy: Étant de la Nouvelle-Écosse, j'ai beaucoup appris au sujet de la Nouvelle-Écosse aujourd'hui, et je vous remercie de l'information que vous nous avez donnée aujourd'hui. Je n'oublierai pas que les impacts et l'adaptation sont très importants.

En ce qui concerne l'évaluation du niveau de la mer, je me demande s'il s'agit là d'un cycle naturel ou si le niveau est affecté par le changement climatique. Comme vous l'avez dit précédemment, il n'y a pas de masse terrestre entre la Nouvelle-Écosse et l'Amérique du Sud.

M. Duinker: Je dois avouer mon ignorance totale. Bien sûr, il y a des changements naturels. Pour ce qui est d'un littoral en particulier, puisque cela fait maintenant 10 000 ans que les glaciers se sont déplacés, il y aura un certain mouvement des terres relativement à l'océan. On constate qu'il y a effectivement une élévation du niveau de la mer. Même si le niveau de l'eau ne change pas, le niveau de la terre peut changer.

Naturellement, il y a eu des changements du niveau de la mer tout au long de la longue histoire de la Terre. Cependant, je pense que les gens sont passablement certains des prédictions concernant le changement climatique pour les 100 prochaines années: nous nous attendons à ce que l'élévation du niveau de la mer soit largement attribuable aux changements climatiques, et que cela aura un impact sur la température de l'eau dans les océans et sur la fonte des glaciers, et cetera.

Le sénateur Cordy: La Nouvelle-Écosse est presque une île, sauf pour ce qui est de l'isthme de Chignecto. Dans quelle mesure notre littoral sera-t-il sensible à l'élévation du niveau de la mer?

M. Duinker: En Nouvelle-Écosse, il y sera particulièrement sensible en partie parce que le littoral est tellement long et tellement sinueux. Je pense que nous avons autant d'infrastructures construites sur notre littoral qu'il y en a dans toute province. Nous avons une abondance particulière de terres humides côtières et beaucoup de plages. Les facteurs que j'ai mentionnés qui font en sorte que les littoraux sont sensibles aux changements climatiques abondent en Nouvelle-Écosse.

Le sénateur Cordy: Quand on pense à nos digues acadiennes de la vallée de l'Annapolis, votre scénario fait très peur.

Vous avez parlé d'adapter et de fortifier l'infrastructure le long de la côte. Qu'entendez-vous exactement par «infrastructure», serait-ce des ouvrages longitudinaux de défense des côtes?

M. Duinker: Je songeais aux nombreuses infrastructures servant au transport. Nous avons, proche de la côte, d'énormes quantités de quais et beaucoup d'édifices. Si le niveau de la mer monte et que les vagues de tempête s'amplifient, on peut se demander si les ouvrages actuels le long de la côte tiendront le coup. Certaines routes se trouvent juste au niveau de la mer. Si le niveau de l'eau monte de 50 centimètres, il se peut que la route devienne impraticable. Voilà ce que j'entends par fortification. Il en va de même pour les digues qui doivent être surélevées.

Le sénateur Cordy: J'aime bien votre idée d'avoir des chaires de recherche dans chaque région.

Le sénateur Hubley: Merci de votre exposé. Nous essayons de brosser un énorme tableau, et chaque nouveau témoin nous aide à en savoir un peu plus de la situation.

Je suis originaire de l'Île-du-Prince-Édouard et j'aimerais, au départ, que vous précisiez pour moi une chose que vous avez dite. Vous avez parlé d'une grande incertitude autour des changements climatiques, tout en affirmant être sûr qu'il y en aura. Ne savons-nous pas d'ores et déjà que le phénomène en est un de réchauffement? Est-ce que le réchauffement du climat sur la planète n'est pas chose acquise?

M. Duinker: Dans la mesure où nous laissons de côté la petite incertitude liée aux projections, c'est vrai. Les gens semblent accepter les projections démontrant que la température planétaire moyenne, sur toute l'année, augmente. Si l'on prend certaines régions du Canada, et particulièrement le côté ouest de la baie d'Hudson, par exemple, nous pouvons être sûrs que cette région se réchauffera considérablement et que le centre du Canada sera plus sec. Dans l'est, d'après ce que j'ai vu, on ne peut être aussi affirmatif que cela. Par conséquent, le réchauffement des régions de l'Atlantique sera peut-être moindre.

Étant donné cette incertitude associée à certaines des projections, nous ne savons trop comment réagir. Comme vous l'avez peut-être déjà entendu, l'incertitude associée aux prévisions de précipitation est beaucoup plus élevée que celle des températures. Or, puisque la température et les précipitations interagissent dans les écosystèmes agricoles et forestiers et que ces écosystèmes réagiront en conséquence, nous ne sommes pas toujours très sûrs de ce qui pourrait survenir.

C'est à cause de ces incertitudes que le Réseau canadien de recherche a décidé d'aborder toute la question sous un autre angle. Au lieu de faire uniquement des prévisions et de voir quelles pourraient être les répercussions éventuelles, nous abordons la question sous un autre angle en faisant ce que nous appelons de l'évaluation de la vulnérabilité. Cela permet de se dégager quelque peu de l'incertitude associée aux projections de changements climatiques. Vous pouvez ainsi demander à un agriculteur à quel point son exploitation est vulnérable devant une petite augmentation de température, par exemple. Si l'agriculteur répond que son exploitation n'est aucunement vulnérable et qu'il pourrait supporter une très grosse augmentation de température, cela implique que même si vos projections sont carrément fausses, cela importe peu, puisque l'agriculteur n'est pas très vulnérable. Mais c'est lorsque la vulnérabilité est très grande qu'il faut faire beaucoup de recherche.

Le sénateur Hubley: On a également entendu parler ce matin de quelque chose de nouveau, la gestion des éléments nutritifs. On a dit qu'il fallait trouver de meilleures méthodes pour assurer la gestion de ces éléments nutritifs. Pouvez- vous nous en parler un peu plus? Y avait-il trop de pertes à cause des eaux de ruissellement? Dans quel contexte serait-il nécessaire de se pencher sur une meilleure gestion des éléments nutritifs?

M. Duinker: C'est une question à deux volets. D'un côté, on trouve les éléments nutritifs naturels provenant des exploitations de bétail, et là où ces exploitations sont très concentrées, ce qui semble être la norme aujourd'hui en agriculture. Il faut gérer beaucoup de matière et s'en débarrasser aussi.

Le deuxième volet, ce sont les éléments nutritifs inorganiques de fertilisation. Vous vous demandez peut-être combien d'agriculteurs effectuent chaque année des tests sur leurs sols et leurs champs où ils entendent utiliser des engrais, naturels ou inorganiques? Il n'y en a pas beaucoup. On constate souvent que l'on en utilise beaucoup trop et parfois dans les mauvaises conditions climatiques. Est-il bon d'épandre le fumier l'hiver sur la neige, puis d'attendre pour voir si, comme on l'espère, il imprégnera le sol là où on le souhaite? Voilà ce que j'entends par utiliser des techniques mieux aiguisées. On veut suffisamment d'engrais pour augmenter le rendement des cultures, mais pas une once de plus pour que l'engrais ne se retrouve pas là où ce n'est pas souhaitable.

Le sénateur Hubley: J'ai une autre question à vous poser au sujet de l'eau, qui est sans doute l'enjeu le plus problématique pour l'Île-du-Prince-Édouard, en particulier. Nous étudions actuellement certaines des grandes usines de transformation sur l'Île-du-Prince-Édouard qui veulent opter pour des systèmes d'irrigation très poussés afin d'assurer la récolte et qu'il y aura suffisamment de produits à transformer. Ce serait merveilleux d'avoir une plus longue saison de végétation, mais cela implique qu'il faudra plus d'eau pour arroser les cultures.

Qu'y a-t-il de nouveau dans la recherche sur l'irrigation? C'est un problème pour l'Île-du-Prince-Édouard. Nous en sommes arrivés à une croisée des chemins et il n'y a là rien que les changements climatiques puissent éventuellement modifier, puisque nous dépendons des eaux souterraines. Si nous utilisons trop d'engrais, nous polluons les eaux souterraines, comme cela s'est déjà produit récemment. La pluie abondante transporte ces engrais dans les ruisseaux, ce qui empoisonne les poissons. C'est un problème double.

Se fait-il actuellement de la recherche sur l'irrigation en vue de déterminer s'il n'y a pas de meilleures façons de capter l'eau?

M. Duinker: Je suis sûr qu'il s'en fait, mais je dois avouer mon ignorance à ce sujet, ici encore. Je n'ai pas suivi de près ce programme de recherche pour savoir ce qui se fait dans ce secteur.

Je suis sûr que le milieu de l'agronomie effectue de la recherche pour trouver de meilleures façons de distribuer l'eau pour que l'eau distribuée aux exploitations soit vraiment utilisée par celles-ci et pour que l'eau ne se retrouve pas dans les écosystèmes à 90 p. 100.

Il se fait également assez de recherche dans les laboratoires d'amélioration génétique des cultures sur la meilleure façon de rentabiliser l'utilisation de l'eau dans les usines. Cette recherche se fait déjà depuis quelque temps dans le secteur forestier. Mais je n'en sais pas suffisamment pour pouvoir répondre mieux que cela à votre question.

Le sénateur Gustafson: En termes de recherche et de développement, je sais qu'il existe une machine qui testera le sol au fur et à mesure que vous avancez et qui appliquera sur celui-ci la quantité optimale d'engrais, que l'on parle d'azote ou de phosphore, par exemple. Toutefois, ces machines coûtent cher et on semble très lent à les adopter.

Lorsque nous étions en Europe, nous avons constaté qu'on utilisait là-bas 400 livres d'azote par acre dans bien des régions, ce qui est énorme. Dans l'Ouest, nous n'épandons en moyenne que quelque 120 livres par acre. Il faudra effectuer beaucoup de recherche et de développement sur ces dispositifs de mesure pour que nous sachions quoi faire des excès de produits chimiques qui sont épandus sur le sol.

M. Duinker: Pour ce qui est d'une utilisation plus poussée de machines, j'espère que les agronomes pourront proposer aux agriculteurs des outils moins coûteux qui feront du bon travail. Je n'ai pas d'exemple en tête, mais je me rappelle que le projet de nettoyage de la rivière Annapolis, basé à Annapolis Royal, proposait comme programme de mesurer la qualité de l'eau de la rivière grâce à des appareils maison qui étaient aussi bons que les appareils vendus sur le marché à 10 fois le prix. Si les ingénieurs pouvaient faire preuve de simple créativité et constater que certains outils très simples font bien le travail, les agriculteurs ne seraient pas obligés d'avoir recours à un chercheur pour venir leur montrer comment fonctionne leur machine.

Le sénateur Gustafson: Vous avez posé une question très importante sur la recherche et le développement entourant la plus grande partie des machines qui ont été mises au point par les agriculteurs. Ceux-ci ont beaucoup de difficulté à obtenir des fonds de recherche. Ces fonds sont inexistants, jusqu'à ce que John Deere, International Harvester ou une autre grande entreprise ne vole l'idée puis obtienne les fonds convoités. Mais que l'on parle d'une dépierreuse, d'un cultivateur, d'un semoir à air ou d'autre chose, je peux vous montrer facilement qui sont ceux qui ont mis au point l'équipement. Il s'agit à chaque fois de petits exploitants qui ont de grandes idées mais qui n'obtiennent aucun fonds pour les aider à faire la recherche et le développement.

M. Duinker: Excellente remarque.

Le sénateur Milne: Bienvenue à vous, monsieur Duinker. Le sénateur Hubley mentionnait la gestion des éléments nutritifs et ce qu'il faudra pour augmenter l'irrigation. Je crois savoir que l'on a déjà constaté dans l'Île-du-Prince- Édouard l'infiltration de sel dans les eaux souterraines d'un grand nombre de puits. Plus il y aura d'irrigation, plus il y aura d'infiltration de sel dans les puits. J'ai l'impression que les agriculteurs de l'Île-du-Prince-Édouard ont déjà atteint la limite en ce qui concerne l'irrigation.

M. Duinker: La clé, ce sera de rendre les systèmes d'irrigation plus efficaces et de nous assurer que l'eau fournie est véritablement utilisée par les usines et ne se perd pas. Il y a un élément que l'on n'a pas mentionné dans les propos sur l'irrigation, et le voici: bien que l'on souhaite prolonger la saison de végétation, si les précipitations n'augmentent pas en même temps que la température, le sol s'asséchera et il faudra encore plus d'irrigation. Cela illustre d'autant plus l'importance d'irriguer adéquatement les sols et d'opter pour des cultures qui consomment moins d'eau.

Le sénateur Milne: C'est vrai. La chaleur fera également augmenter l'évaporation superficielle. Le gouvernement ontarien vient tout juste d'instaurer un système de gestion des éléments nutritifs qui touchera très durement les agriculteurs, particulièrement ceux qui exploitent des grandes fermes d'élevage. En vertu de ce régime, tout agriculteur devra être propriétaire d'une acre par vache pour pouvoir épandre le fumier. Faute d'être propriétaire, il devra recourir à la location officielle. Il ne pourra plus conclure d'une poignée de main une entente avec un voisin pour exploiter ses 100 acres pour le siècle à venir, comme on l'a toujours fait jusqu'à ce jour. Il lui faudra désormais louer officiellement la terre de son voisin chaque année devant notaire. Il sera très difficile pour les agriculteurs ontariens de se conformer à ce régime.

J'ai quelques autres questions à poser. Vous êtes un spécialiste des forêts qui constituent actuellement des puits de carbone importants. Vous avez évoqué le déclin futur des forêts en raison de facteurs inconnus comme le vent, les cycles de gel et de dégel, et l'amincissement de la couverture forestière. La capacité amoindrie des forêts maritimes à absorber le dioxyde de carbone pourrait-elle être compensée partiellement par la capacité accrue de cultures plus grandes d'utiliser ce même dioxyde de carbone?

M. Duinker: Voulez-vous comparer l'agriculture et les forêts?

Le sénateur Milne: Oui.

M. Duinker: Je ne saurais comment répondre. Je préfère accorder mon attention à la diminution des forêts: pourrions-nous intervenir avec succès dans l'écosystème forestier pour le restaurer afin que les hectares de forêt redeviennent de meilleures pompes biologiques?

Le sénateur Milne: Nous ferions face à une infestation accrue d'insectes, comme pour la spongieuse.

M. Duinker: J'imagine que si nous commençons à constater des diminutions qui sont à notre avis liées au climat, il sera tout de même difficile d'évaluer avec certitude la situation; de plus, si on constate la présence d'insectes, de maladies et de tempêtes de vent, nous voudrons peut-être intervenir plus fréquemment et plus vigoureusement, en vue de gérer la forêt. Ce pourrait être difficile, étant donné que dans le milieu de la gestion des forêts, on est plutôt d'avis maintenant qu'il faut laisser agir la dynamique de la nature et qu'il faut gérer en gardant à l'esprit la nature. Ce que je puis vous dire, c'est que le changement climatique que nous vivons est contraire à la nature. Cela peut signifier que nous devrons intervenir plus vigoureusement. Nous devrons peut-être aussi faire des récoltes plus fréquentes et raccourcir la rotation dans certains secteurs pour aider les forêts à traverser cette transition.

Si vous me le permettez, j'aimerais revenir à la question de la gestion des éléments nutritifs. Je viens tout juste de penser qu'un véhicule clé peut-être pour les agriculteurs en ce qui a trait au changement climatique devrait être ce concept d'un plan environnemental en agriculture. La plupart des provinces ont maintenant un programme de planification environnementale en agriculture, l'Ontario ayant pris l'initiative d'un tel programme il y a environ 10 ans. Nous avons un programme de planification environnementale en agriculture en Nouvelle-Écosse qui n'a pas encore été adopté à grande échelle. Cependant, ce serait un excellent véhicule qui aiderait les agriculteurs à gérer l'eau et d'autres choses, car la gestion des éléments nutritifs est un thème clé dans ces plans. Le changement climatique devrait pouvoir faire partie du programme de planification environnementale en agriculture.

Le sénateur Milne: J'ai une autre petite question, si vous me le permettez. Monsieur Duinker, vous avez parlé des ateliers que vous avez offerts en Nouvelle-Écosse et à Terre-Neuve et que vous offrirez bientôt peut-être à l'Île-du- Prince-Édouard. Quel est le thème de ces ateliers? S'agit-il de séances de remue-méninges ou ces ateliers sont-ils vraiment axés sur les résultats?

M. Duinker: Notre réseau n'existe que depuis un an ou deux. Nous avons décidé dans la plupart des régions d'aller visiter les intervenants, d'entreprendre un dialogue sur les impacts et l'adaptation et de nous assurer que les intervenants et les chercheurs se rencontrent pour parler de ces questions. Un thème clé a été le suivant: Quelles sont les questions prioritaires pour les gens dans les différentes provinces? À Terre-Neuve, les priorités seront très différentes de celles de l'Île-du-Prince-Édouard. Nous avons donc diverses priorités, car nous sommes quatre provinces, de sorte que nos ateliers ont porté sur la sensibilisation, l'échange d'information, l'identification des problèmes et l'établissement des priorités.

Le sénateur Milne: Les thèmes ont été préliminaires.

M. Duinker: Oui.

Le président: Monsieur Bourque, vous avez la parole.

M. Alain Bourque, coordonnateur, région du Québec, Réseau canadien de recherche sur les impacts climatiques et l'adaptation: C'est un plaisir d'être ici aujourd'hui, et un honneur de venir vous parler des mesures que prend le Québec à l'heure actuelle pour s'adapter au changement climatique. Je dois admettre que je fais un exposé PowerPoint pour la quatrième fois cette semaine, mais que c'est en fait la première fois que je dispose de moins de 45 minutes pour vous présenter cet aperçu des enjeux au Québec.

Je crois que vous avez une copie papier des diapositives. J'ai retiré certaines diapositives hier soir, car je me suis rendu compte que j'en avais trop.

C-CIARN Québec est accueilli par une nouvelle organisation qui s'appelle Ouranos. Cette organisation est un peu différente des autres organisations du réseau dans d'autres provinces, comme vous pouvez le constater. Ouranos n'est pas un nouvel acronyme, c'est le Dieu de l'atmosphère dans la mythologie grecque ancienne. Nous avons pensé qu'il serait intéressant d'utiliser ce type de nom pour une nouvelle organisation dans le domaine du changement climatique.

Ouranos est une organisation qui se consacre entièrement à la climatologie régionale et à l'adaptation au changement climatique. Cette organisation a été créée en raison des données scientifiques, mais aussi à la suite des événements que nous avons connus au cours des cinq à 10 dernières années qui ont sensibilisé très rapidement les Québécois au problème. Je vais vous parler des raisons pour lesquelles les Québécois s'inquiètent du changement climatique, de ses manifestations en ce moment au Québec et des mesures que nous prenons pour y faire face.

Je devrais mentionner que j'ai des antécédents en modélisation climatique régionale. Lorsque j'ai terminé ma maîtrise à l'Université du Québec à Montréal, j'aurais sans doute dû devenir un théoricien qui examine des modèles. Cependant, je suis retourné travailler pour Environnement Canada. Dès mon retour, j'ai dû travailler à l'analyse des inondations du Saguenay. Il y a ensuite eu la tempête de verglas, et j'ai dû faire également cette analyse. Ces événements ont fait en sorte que j'ai gardé le contact avec la réalité et avec les utilisateurs et les intervenants.

Voici un graphique très compliqué tiré du rapport du GIEC. Je voudrais attirer votre attention sur la partie supérieure gauche du graphique qui représente les émissions de gaz carbonique prévues pour les 100 prochaines années, soit de 2000 à 2100. Essentiellement, les scientifiques ont élaboré des scénarios socioéconomiques qui offrent différentes possibilités quant à l'évolution des gaz à effet de serre pour l'avenir. Il y a un scénario optimiste sur les gaz à effet de serre, que l'on appelle le scénario vert, et un scénario beaucoup plus pessimiste pour les émissions de CO2, qu'on appelle parfois le scénario du pétrole.

Lorsqu'on regarde les impacts de la concentration des gaz à effet de serre dans l'atmosphère, même selon le scénario le plus optimiste on s'aperçoit que les émissions de gaz carbonique doubleront d'ici une centaine d'années. Comme l'a dit M. Duinker, les gens doivent se rendre compte que nous devons tenir pour acquis le fait que nous devrons nous adapter au changement climatique. Le climat changera. Le Protocole de Kyoto tente de faire en sorte que nos émissions ne feront que tripler ou quadrupler.

Ma diapo suivante met en perspective l'évolution des 1 000 dernières années de la température de l'hémisphère Nord. Elle montre que le climat a été stable pendant 10 000 ans. Au cours des 100 dernières années, il y a eu un réchauffement de 0,6 degré Celsius qui semble déjà créer certains impacts. Bon nombre de climatologues disent qu'il ne s'agit que de la partie émergée de l'iceberg. Au cours des 100 prochaines années, le réchauffement sera trois fois plus intense. Cette prédiction est faite selon le scénario le plus optimiste. Cela est très inquiétant pour bon nombre de personnes.

Lorsqu'on parle d'un réchauffement de 1, 2 ou 3 degrés Celsius, les gens se disent habituellement que c'est une bonne chose. Cependant, ce type de graphique qui montre les impacts du réchauffement sur l'intensité et la fréquence d'événements extrêmes inquiète beaucoup de gens.

Cela est particulièrement vrai dans le secteur agricole. D'abord, les gens pensent que le réchauffement sera une bonne chose pour leur exploitation agricole. Cependant, lorsqu'on leur dit qu'ils auront peut-être besoin d'assurance- récolte, ils regardent cela de plus près et ils changent d'idée.

Ce graphique montre une distribution statistique typique d'une température moyenne pour une journée donnée dans une station donnée. Par exemple, nous avons une température moyenne de 15,3 degrés Celsius. Si le climat se réchauffe de seulement 1,6 degré Celsius, c'est un extrême. Notre définition d'un extrême découle de nos statistiques historiques. Un événement météorologique extrême qui était probable à 1,3 p. 100 devient tout à coup probable à 33,3 p. 100 avec cette petite augmentation de la température.

Avec un climat qui se réchauffe, on passe d'une atmosphère de faible énergie à une atmosphère de haute énergie, ce qui signifie que les canicules et les sécheresses sont plus graves. Les pluies seraient beaucoup plus fortes. Une atmosphère à haute énergie en est la cause.

Les gens sont généralement déprimés lorsque nous leur présentons les différents aspects du changement climatique. Les Québécois au cours des deux dernières années se demandent quelle stratégie adopter pour s'attaquer au problème du changement climatique. M. Duinker a mentionné dans son exposé qu'on mettait beaucoup d'accent et d'efforts sur l'atténuation des sources. C'est en réponse à nos engagements internationaux.

Bon nombre de Canadiens se rendent compte que le Canada n'émet qu'environ 2 p. 100 du total des gaz à effet de serre. Nous devons donner l'exemple. Nous ne sommes pas responsables de 98 p. 100 des gaz à effet de serre. Les mesures telles que celles que préconise le Protocole de Kyoto sont un pas dans la bonne direction, mais nous devons faire davantage, et davantage de pays doivent participer.

Le climat continue de changer alors que nous négocions des ententes comme celle du Protocole de Kyoto. Il y a de plus en plus de gens qui examinent l'aspect de l'adaptation. Cet aspect consiste à s'attaquer au problème des impacts sur nos activités. Nous devenons de plus en plus égotistes et nous pensons de plus en plus à nous-mêmes. Nous tentons de nous attaquer au problème là où il fait vraiment mal. Les variables climatiques évoluent, et cela a des conséquences pour bon nombre de nos activités économiques, environnementales et sociales.

Nous devons certainement avoir une approche mieux équilibrée. Nous devons à la fois prendre des mesures d'atténuation et d'adaptation. Nous devons toujours nous rappeler que nous devons faire les deux. Nous trouvons la solution à certains problèmes grâce aux mesures d'atténuation et nous raffinons grâce à l'adaptation. Si nous ne faisons rien au niveau de l'atténuation, alors l'adaptation sera un défi majeur. Nous pourrions avoir de la difficulté à nous adapter avec des niveaux de gaz carbonique de trois à quatre fois plus élevés.

Face à certains événements météorologiques et aux données scientifiques, les gens s'inquiètent. Ils ont décidé de s'attaquer au problème et ont créé une action concertée au centre de recherche scientifique appliquée qui s'appelle Ouranos. Le projet a été annoncé en mai dernier, et nous avons ouvert notre bureau il y a quelques mois seulement, en août 2002. Il s'agit d'une toute nouvelle mesure. Ce projet est financé par sept ministères provinciaux dont la contribution annuelle s'élève chacun à 250 000 $ par an. Hydro-Québec, qui s'inquiète de l'impact du changement climatique sur ses activités, investit 2 millions de dollars par an pour la climatologie régionale et l'adaptation. Environnement Canada, qui est le chef de file dans le domaine scientifique depuis les 30 dernières années, est également un partenaire. Le financement est fourni pour mener à bien des projets et élaborer des stratégies, et des institutions fournissent leur expertise. Tous ces gens sont réunis dans un groupe central qui travaille dans un immeuble au centre- ville de Montréal. Nous occupons deux étages d'un immeuble sur la rue Sherbrooke. Essentiellement, je suis un employé d'Ouranos et je travaille au bureau d'Ouranos. Il y a des gens d'Hydro-Québec, des employés du gouvernement provincial et des gens de quatre universités qui y travaillent avec moi, et nous adoptons une approche intégrée au problème de l'adaptation au changement climatique.

J'ai des détails ou des statistiques ici sur la diapo d'Ouranos. Une chose très intéressante, c'est que nous avons au conseil d'administration des gens de la Caisse de dépôt et placement qui gère les fonds de pension des Québécois, et ils sont très intéressés à savoir où ils doivent investir les fonds de pension des Québécois. Je pense que cela illustre bien le fait que les économistes commencent à s'inquiéter du changement climatique. Lorsqu'on parle de la tempête de verglas et de l'inondation du Saguenay, on parle d'impacts financiers importants.

C'est très bien de décider que l'on va faire quelque chose pour s'adapter au changement climatique, mais lorsqu'on regarde la documentation internationale sur les impacts possibles du changement climatique, on se retrouve avec une liste impressionnante de milliers de problèmes possibles liés au changement climatique. Nous avons décidé de mettre l'accent sur ce que nous avons défini comme étant les questions prioritaires.

Il est important de dire que les connaissances sont le moteur de l'adaptation. Si on n'a pas de connaissances, on ne s'adapte pas. On ne sait pas à quoi il faut s'adapter, essentiellement. On voit ici à gauche les questions prioritaires pour le Québec, pour chaque région. Elles comprennent la fonte du pergélisol et l'impact du changement climatique sur la production d'hyroélectricité. Les gens à Hydro-Québec se sentent parfois frustrés lorsqu'ils se rendent compte que le développement non durable a en fait un impact majeur sur ce qu'ils appellent le développement durable. Ils sont très préoccupés par cette question. Il y a par ailleurs les impacts sur la foresterie, mais je n'ai pas l'intention d'en parler beaucoup aujourd'hui car je savais que je faisais mon exposé ici aujourd'hui avec M. Duinker.

Nous oublions parfois que le Québec a un littoral important, de sorte que l'érosion côtière et l'élévation du niveau de la mer sont également des problèmes importants. Tous ceux qui sont allés aux Îles-de-la-Madeleine dans le golfe du Saint-Laurent savent que l'on doit s'inquiéter de l'élévation du niveau de la mer dans cette région. Dans le sud du Québec, il y a des enjeux dont je vous parlerai en détail sur une prochaine diapo.

Après avoir défini ces vulnérabilités et ces enjeux, les gens en sont arrivés à la conclusion qu'il fallait se munir d'outils scientifiques pour s'attaquer aux questions de l'adaptation et du changement climatique. À l'heure actuelle, Ouranos investit considérablement dans la modélisation climatique régionale. Les modèles climatiques mondiaux utilisés pour faire des prévisions de changement climatique sont bons à l'échelle mondiale et continentale, mais avec une résolution de 500 kilomètres, lorsqu'on veut se rapprocher de l'échelle d'impact, ce qui est souvent très difficile à l'échelle régionale ou locale, alors les modèles climatiques mondiaux ne sont pas suffisants. Il faut des modèles climatiques régionaux qui donnent une description qui se rapproche davantage d'une résolution de 30 à 45 kilomètres, une échelle qui représenterait plus correctement les Grands Lacs ou la complexité des provinces maritimes. Voilà donc le genre d'outils dont nous avons besoin.

Nous avons besoin de meilleures données historiques sur le climat pour établir des liens avec les événements passés. C'est un point intéressant dont je veux vous parler. Bon nombre de gens disent que le changement climatique est un gros problème, mais au moment où nous nous parlons, Environnement Canada parle de sabrer dans son réseau d'observation, et les coupures ont commencé déjà il y a dix ans. Parfois nous avons un problème au niveau de l'uniformité du message. Nous disons que le changement climatique est très important mais d'un autre côté, les questions économiques ont tendance à dicter les coupures dans le réseau d'observation.

Il y a par ailleurs d'autres besoins, notamment faire une meilleure analyse statistique et mieux comprendre les événements météorologiques extrêmes. Au Québec, dans le cadre du changement climatique, nous ne voulons pas étudier n'importe quel type d'événement météorologique extrême, nous voulons étudier les événements qui risquent de se produire avec le changement climatique. Nous n'accordons pas beaucoup d'attention aux vagues de froid. Il semble que les vagues de chaleur en été soient davantage un problème.

Il est important pour les intervenants d'avoir une information intégrée. Tous les intervenants voient les exposés au sujet du changement climatique et disent: «C'est excellent.» Même ce genre d'exposé aide à prendre des décisions, ou tout au moins à changer les mentalités, et à se préparer pour s'adapter et prendre des décisions un peu plus tard. Cela revient à l'importance de l'intervention directe de la communication.

Je vais vous donner un exemple d'un outil qui a été mis au point, le modèle climatique régional. J'ai mentionné que certains modèles climatiques mondiaux avaient une résolution de 500 kilomètres carrés, ce qui n'est pas très utile pour les études d'impact et d'adaptation. Nous voulons quantifier les impacts du changement climatique afin de développer des modèles climatiques régionaux comme celui-ci. Sur ce graphique, on peut voir la meilleure résolution de la topographie. Il faut comprendre qu'avec le modèle climatique mondial, on ne voit même pas la baie James. Ce modèle n'est pas utile lorsqu'on veut faire des études d'impact sur les réservoirs d'énergie hydroélectrique, par exemple.

En ce qui concerne les priorités régionales du Québec, une préoccupation est la fonte du pergélisol. Pour la plupart des gens qui vivent dans la région du Québec où il y a le pergélisol, le changement climatique est un phénomène qui se fera ressentir dans 20 ou 30 ans, mais en fait c'est quelque chose qui a déjà commencé. Voici de jolies photos de la Sibérie et de la région de l'Arctique au Canada qui montrent l'impact du changement climatique sur le pergélisol. Nous sommes allés dans le Nord cet été, et je ferai une petite mise à jour en ajoutant nos propres photos du pergélisol du Québec qui est en train de fondre.

À gauche, sur la diapositive qui montre le pergélisol, on peut voir une carte climatologique du pergélisol au Québec. Essentiellement, les ingénieurs tiennent le pergélisol pour acquis. Lorsqu'ils construisent une infrastructure, ils utilisent le pergélisol pour la stabiliser. Des études récentes ont démontré par exemple — c'est le chiffre que l'on voit à droite — que si les émissions de gaz carbonique doublaient, il n'y aurait pas de pergélisol au Québec si le climat se stabilisait pendant de nombreuses années. Cela signifie que quelque chose doit se produire entre les deux.

Salluit est un village inuit aux confins nord du Québec, et au cours des dernières années, nous avons observé toutes sortes d'impacts découlant de la fonte du pergélisol. Salluit est une localité qui se développe, comme bon nombre de localités situées dans le Nord, et on tente de construire de nouvelles maisons dans de nouvelles régions. Au cours des dernières années, ils ont remarqué qu'il y avait davantage de glissements de terrain, et ils se demandent où ils doivent construire les maisons. Ils sont très nerveux au sujet du développement de ce village.

J'ai une photo qui montre à quoi ressemble un bloc de glace dans le sol sous le village de Salluit. Une partie de ces morceaux de glace qui se trouvent sous terre est composée de 40 p. 100 de glace pure. On peut imaginer que si cette glace devait progressivement fondre à la suite d'un réchauffement climatique, cela aurait un certain impact. La première manifestation de cet impact est un glissement de terrain. Je pourrais vous montrer des centaines de chiffres concernant le réchauffement du profil thermique au cours des cinq à dix dernières années dans le nord du Québec. Ils prouvent qu'il y a vraiment réchauffement climatique et que cela correspond aux paramètres climatiques pour cette région.

Que pouvons-nous faire au sujet de la fonte du pergélisol? On est en train de tracer des cartes de vulnérabilité à une échelle utile pour les gens qui vivent là-bas. Par exemple, à gauche on voit la carte de vulnérabilité de Salluit, qui montre le type de sol que l'on retrouve sous le village. Cela peut aider les décideurs à décider où construire les infrastructures essentielles. Par exemple, on voudrait construire un hôpital sur un sol rocheux plutôt que sur un sol composé de boue et de glace pure.

Ces cartes de vulnérabilité sont utiles. Cependant, pour les décisions que nous prendrons à l'avenir, il faudra ajouter les composantes de changement climatique. J'ai une liste des outils d'adaptation éventuelle que les scientifiques et les spécialistes des impacts ont élaborée au cours des séances de remue-méninges qui ont été organisées depuis un an. Il faudrait mieux comprendre la cartographie des vulnérabilités à une échelle utile, à l'échelle du développement d'un village.

Il faut avoir des stratégies d'adaptation non seulement pour les nouvelles infrastructures mais aussi pour les infrastructures existantes. Pour ces dernières, nous parlons de revoir les opérations quotidiennes, par exemple, en ce qui a trait au déneigement et à l'endroit où on déverse la neige, car cela pourrait amplifier les problèmes ou en déclencher d'autres. Il est nécessaire d'avoir des stratégies d'adaptation pour tout, jusqu'à l'aménagement du territoire.

En ce qui concerne les stratégies d'adaptation pour les nouvelles infrastructures, nous devons commencer à songer à examiner les critères de conception, le code national du bâtiment et ce genre de choses. Dans le pire des cas, nous devrons envisager de déménager des localités qui sont déjà trop vulnérables à la fonte du pergélisol. Encore une fois, cela montre bien l'importance pour les intervenants et les chercheurs de travailler ensemble et de bien communiquer afin de trouver des solutions aux problèmes.

Ce qui est important, particulièrement pour les scientifiques, c'est de mieux comprendre les procédés et d'augmenter nos connaissances avec le temps. Naturellement, il y a le problème plus général d'accessibilité et de sécurité lorsqu'on modifie l'environnement des collectivités dans le Nord. Comme vous le savez fort bien, bon nombre d'Inuits et d'autres personnes utilisent des motoneiges pour se déplacer. Si, en février, ils veulent se rendre de Kuujjuaq à Schefferville et qu'il y a sur leur chemin une rivière qui n'est pas gelée, ils ne pourront la traverser et devront revenir. Il y aura un risque accru d'accidents, et cetera. C'est là le genre d'impacts dont il faut tenir compte.

Hydro-Québec n'investit pas 2 millions de dollars dans le changement climatique pour la simple beauté de la science. Si cette société investit autant d'argent, c'est qu'il y a une bonne raison pour le faire, et c'est parce qu'elle est très préoccupée par l'impact du changement climatique sur sa situation économique. J'ai ici un graphique intéressant qui montre les risques pour Hydro-Québec. Ce graphique et le plan stratégique d'Hydro-Québec se trouvent sur le site Web de la société. Le risque pour Hydro-Québec est surtout lié à l'hydrologie, c'est-à-dire la disponibilité de l'eau dans le réservoir du centre du Québec.

Bien sûr, l'impact du changement climatique sur la foresterie est également un problème. Je ne vais pas en parler car on en a déjà suffisamment dit à ce sujet. Je suis tout à fait d'accord avec M. Duinker. J'ajouterai tout simplement que bon nombre des problèmes d'adaptation relèvent de la compétence provinciale ou municipale. Ce sont ces instances qui mettront en oeuvre les stratégies d'adaptation. Les solutions d'adaptation seront différentes d'une province à l'autre et d'une région à l'autre, particulièrement lorsqu'elles sont liées à de nouvelles politiques.

Ce qui inquiète beaucoup de gens, c'est le fait que les arbres ne se déplacent pas aussi rapidement que le climat. C'est une question de qualité du sol disponible, cela dépend des insectes et de la forêt, tout cela dans un contexte où nous aimerions utiliser les forêts comme un puits, si possible. Cela crée un tableau très compliqué pour la foresterie en particulier.

L'érosion côtière pour la région maritime du Québec est un gros problème. On prévoit qu'avec le changement climatique, l'élévation du niveau de la mer, les vagues de tempête, les vagues, et cetera, pourraient varier. On prévoit qu'il y aura une élévation accrue du niveau de la mer en raison de l'expansion thermale de l'océan. Un océan chaud occupe plus d'espace qu'un océan froid. C'est incontournable.

Je suis certain que bon nombre de gens des Maritimes se souviennent des tempêtes en 2000 lorsque, par exemple, Charlottetown a connu des problèmes d'inondation. De plus en plus de gens craignent des événements extrêmes. Quelle sera la prochaine catastrophe au Canada? C'est une question que nous pourrions nous poser.

Au Québec, il y a cinq ans, le ministère des Transports a fait une étude de l'infrastructure. Toutes les étoiles que l'on voit sur ce graphique indiquent les infrastructures de transport existantes qui étaient censées avoir une durée de 30 à 50 ans, selon les ingénieurs qui les ont conçues. Lorsqu'ils ont réexaminé ces infrastructures de trois à cinq ans plus tard, ils ont constaté que ce n'était pas ce à quoi ils s'attendaient. Par conséquent, ils doivent restaurer une bonne partie de l'infrastructure. Ils commencent donc à se poser la question suivante: les murs de protection sont-ils une bonne solution? Nous savons que les océans ont tendance à gagner, même contre notre meilleure technologie.

En ce qui concerne la question de l'élévation du niveau de la mer, ce qui est intéressant, c'est que même s'il y a de l'incertitude au niveau régional en ce qui a trait à la configuration des précipitations et de la température, l'élévation du niveau de la mer est un problème global. Si la planète se réchauffe, il y aura élévation du niveau de la mer. Il ne peut pas y avoir une élévation importante du niveau de la mer à Boston ou à New York sans qu'il y ait une élévation importante à Halifax. En ce qui concerne l'élévation du niveau de la mer, il y a déjà des solutions d'adaptation bien connues qui découlent du changement climatique par le passé. Il s'agit de s'adapter à ces adaptations. Voilà vraiment en quoi consiste le changement climatique.

Au Québec, il y a eu un effort concerté pour mieux caractériser la région côtière grâce au zonage et à la cartographie. Cela nous permettra d'avoir une carte de vulnérabilité qui sera utile aux intervenants, notamment aux municipalités, et qui leur permettra peut-être de revoir leur façon de s'adapter à un climat qui change.

Un exemple d'intervention serait d'abandonner la côte et de laisser libre cours au processus naturel le long de la côte. Nous voulons que l'adaptation soit un choix. Ainsi, par exemple, nous voudrions que le développement économique des différents villages se fasse de façon stratégique, selon leurs vulnérabilités. La solution la plus populaire à l'heure actuelle consiste à se protéger — en d'autres termes, la technologie va nous sauver, alors construisons des murs partout. Il est clair que dans un contexte de changement climatique, nous voulons de moins en moins avoir recours à cette solution. Nous devons revoir les choix d'adaptation en tenant compte du changement climatique.

Dans le sud du Québec, les impacts se font déjà ressentir. Il y a eu différents types d'événements au cours des cinq à dix dernières années, notamment trois ou quatre étés incroyables au cours desquels nous avons eu des températures de 35 à 36 degrés au centre-ville de Montréal, ce qui soulève naturellement des préoccupations au niveau de la santé dans les régions urbaines. La vague de chaleur qu'a connu Chicago en est un bon exemple. Ces vagues de chaleur se dirigent- elles vers Toronto et Montréal? On se pose la question à l'heure actuelle. Naturellement, les catastrophes climatiques, comme la tempête de verglas et l'inondation au Saguenay, nous mettent en garde contre ces changements.

La gestion de l'eau est une question importante pour les municipalités. Il y a eu de nombreux problèmes au niveau de la qualité de l'eau potable, problèmes qui étaient liés au niveau peu élevé de l'eau dans le fleuve Saint-Laurent et dans les rivières avoisinantes du sud du Québec. Il y a la question du drainage urbain. Lorsqu'il y a une augmentation des pluies torrentielles, nos réseaux d'égout sont débordés plus fréquemment, et cela a un impact sur l'assurance- habitation en raison des inondations, et cela a un impact sur notre écosystème car l'usine de traitement ne peut recevoir toutes ces eaux usées.

Le changement climatique a un impact sur les écosystèmes et la biodiversité, et il y a d'autres problèmes économiques entourant les impacts du changement climatique: l'amplification des conflits en ce qui a trait à l'eau en raison du changement climatique, l'évaporation et le vol d'eau que nous voulons consommer, et il y a des impacts sur l'agriculture, l'entretien des routes et le profil de la demande d'énergie. Le Canada a toujours été un pays où l'on consomme de l'énergie pour le chauffage en hiver et pour la climatisation en été. Cette tendance va-t-elle changer? Commencerons-nous à constater une augmentation marquée de la demande au cours de l'été et une diminution marquée pendant l'hiver? Ce sont là des exemples d'impacts économiques importants.

J'ai une diapositive pour illustrer la complexité des enjeux dans le sud du Québec. La Voie maritime du Saint- Laurent est un bon exemple de la façon dont les conflits pourraient s'amplifier en ce qui concerne l'eau. Le fleuve se trouve essentiellement à la sortie du bassin hydrographique des Grands Lacs. Bon nombre de gens pensent que tous les problèmes qui s'accumulent se retrouvent dans notre région. La photo à gauche montre où se situait le niveau de l'eau en 1994, niveau qui était considéré comme étant normal depuis les 30 dernières années. Sur la photo prise en 1999, on peut voir que le niveau de l'eau est extrêmement bas, et que de nouvelles plages sont soudainement apparues. Vous remarquerez peut-être également que dans les marinas, il n'y a pas de bateau en 1994. Cependant, il y avait beaucoup de bateaux dans les marinas en 1999, et on a dit que les bateaux y sont restés parce qu'ils ne pouvaient sortir étant donné que le niveau de l'eau était trop bas. Ce sont là des impacts additionnels que je dois mentionner. J'ai une autre liste qui comprend le niveau de l'eau, le tourisme, les loisirs, l'énergie, l'eau potable, et cetera.

Sommes-nous vulnérables aux conditions météorologiques exceptionnelles dans le sud du Québec? Les photos disent tout. Au cours des cinq à dix dernières années, on a connu des tempêtes de verglas, une inondation au Saguenay, des vagues de chaleur, et cetera. Avec le changement climatique, ces événements météorologiques exceptionnels augmenteront. Souvent, c'est vraiment lorsqu'il y a des événements exceptionnels que l'on réagit. Une bonne partie du travail qu'il faut faire consiste à changer notre mode pour passer d'une situation de crise d'urgence, à un système selon lequel on a planifié afin d'être mieux organisé.

La diapo suivante montre les 14 principaux projets de changement climatique en ce qui a trait à la recherche scientifique, aux impacts et à l'adaptation, et cetera. Ce sont des initiatives majeures concertées qui abordent tous les aspects du changement climatique, depuis la recherche scientifique jusqu'à l'élaboration de stratégies d'adaptation.

Ma dernière diapo correspond à l'une des conclusions de M. Duinker, c'est-à-dire que nous devons certainement mettre l'accent encore une fois sur les solutions régionales pour adapter le Canada au changement climatique. Ce que je vais dire semblera peut-être sensationnel, mais de plus en plus de Canadiens se rendront compte que le Canada se fait presque attaquer par son climat. Lorsque j'ai dit cela à des journalistes récemment, naturellement, ils ont adoré. Pour quelle raison a-t-on demandé à l'armée canadienne d'intervenir au Canada les trois dernières fois? Il y a eu la tempête de verglas, l'inondation de la rivière Rouge et l'inondation du Saguenay. Il y a un risque. Je ne veux pas être trop pessimiste en ce qui concerne le changement climatique, mais tout cela pourrait mal tourner. J'ai entendu quelqu'un récemment parler de la commission Walkerton. Je m'imagine la situation dans 10 ou 15 ans lorsque les gens diront qu'ils en ont assez de subir des événements météorologiques exceptionnels au Canada et que nous devrions mettre sur pied une commission pour savoir ce que nous avons fait de mal et pourquoi nous n'avons pas prévu la situation. Je trouve utile de penser de cette façon car cela nous permet de voir que nous devons faire quelque chose.

Le sénateur Elizabeth Hubley (présidente suppléante) occupe le fauteuil.

La présidente suppléante: Monsieur Bourque, pouvez-vous nous parler davantage de l'expansion thermale et du fait que nous aurons davantage d'eaux libres et que, par conséquent, il y aura davantage d'évaporation. Comment cela va- t-il affecter votre province du point de vue agricole, pour préciser un peu ma question?

M. Bourque: Essentiellement, presque toutes les études qui ont été effectuées pour le sud du Québec ou pour les bassins des Grands Lacs traitent de l'évaporation, des incertitudes quant à un réchauffement important et des précipitations. Cependant, l'évaporation est clairement gagnante dans ces études. C'est pourquoi nous parlons toujours de la baisse des niveaux d'eau dans le sud du Québec. Ce n'est pas le cas dans le nord du Québec. Hydro- Québec pense qu'il y aura en fait un risque positif. Nous devons donc tenir compte à la fois des risques négatifs et des possibilités.

Naturellement, au Québec, l'agriculture se fait dans le sud de la province, de sorte que la plupart du temps, il est question d'une diminution de l'eau. Nous avons de la difficulté à faire intervenir les agriculteurs au Québec dans le dossier du changement climatique. Il n'est pas vraiment clair si les jours de chaleur extrême ou le manque d'eau et les impacts des conditions météorologiques extrêmes les feront changer d'idée. Il y a beaucoup de travail à faire dans le secteur agricole. Ce n'est pas comme pour le problème du pergélisol qui ne fait que des perdants.

Le sénateur LeBreton: Il semble que nous ayons un problème double avec l'élévation des niveaux de la mer sur nos côtes et les marées de tempête et les vagues. Pourtant, dans les Grands Lacs et dans la Voie maritime du Saint-Laurent, le niveau de l'eau baisse. Je suis de l'Ontario et je suis bien au courant de ces problèmes. Il n'y a pas longtemps, j'étais sur le lac Huron et j'ai vu ces énormes quais où de gros bateaux étaient amarrés autrefois. Aujourd'hui, l'eau ne rejoint plus ces quais et les bateaux ne peuvent plus s'y amarrer. C'est la situation telle qu'elle est.

Votre organisation a-t-elle fait une étude d'impact économique relativement au problème de la baisse du niveau d'eau dans les Grands Lacs et dans la Voie maritime du Saint-Laurent? Naturellement, s'il y a des navires qui utilisent la Voie maritime du Saint-Laurent, ils ne pourront prendre une cargaison aussi importante en raison de la baisse du niveau de l'eau, ce qui pourrait avoir un impact pour les ports de Montréal, de Québec et d'autres ports le long de la voie maritime. A-t-on fait une étude d'impact économique ou est-ce qu'on tente de commencer à éduquer les gens relativement à ce que cela pourrait coûter?

Vous avez ensuite, évidemment, parlé des caisses de retraite et des conséquences à long terme pour l'économie.

M. Bourque: Ouranos est quelque chose de nouveau. Nous avons établi notre plan de travail. Cela dit, la question nous occupe depuis 10 ans. Un des chiffres intéressants qui est apparu, c'est qu'un centimètre de moins d'eau dans le Saint-Laurent signifie que le cargo moyen doit transporter 40 tonnes de moins de marchandises. Cela se traduit par une perte de centaines de milliers de dollars en recettes pour le port de Montréal. Un des gros problèmes, c'est que les autorités du port de Montréal, par exemple, n'aiment pas en discuter en public. L'activité commerciale est en cause, ici, de sorte qu'il y a beaucoup de problèmes de vulnérabilité, surtout économique, qui sont très délicats.

Lorsque nous avons étudié les conséquences, l'adaptation et la vulnérabilité il y a 10 ans, nous pensions naïvement que tous les Canadiens discuteraient publiquement des vulnérabilités. Or, beaucoup de décideurs économiques préfèrent examiner ces questions à l'interne, mais il nous appartient à nous de leur donner les outils de base pour qu'ils puissent s'adapter.

Le sénateur LeBreton: Historiquement, la Voie maritime du Saint-Laurent est un ouvrage relativement récent. Moi- même, je me souviens de l'ouverture de la voie maritime. J'étais au fond de la Voie maritime du Saint-Laurent, à Cornwall, lorsque l'on a déménagé la ville d'Iroquois. C'est un ouvrage relativement récent dans notre histoire. Y a-t-il des données scientifiques qui montrent que ce changement climatique pourrait être cyclique? C'est difficile à dire dans le cas de la Voie maritime du Saint-Laurent parce que les gros navires de ligne ne la remontaient pas il y a 75 ans, mais y a-t-il de l'information scientifique qui fait état d'un cycle ou d'une montée et d'une baisse du niveau des Grands Lacs, par exemple?

M. Bourque: Les hydrologues ont étudié beaucoup de cours d'eau sous cet angle et ont essayé de repérer des cycles historiques. Je ne connais pas d'études que je pourrais vous citer, mais beaucoup d'hydrologues se rendent aujourd'hui compte que l'analyse du cycle est fiable lorsque le climat et les conditions sont stables. Du moment où l'on ajoute des tendances à un climat instable, il est beaucoup plus difficile d'étudier les cycles.

Le sénateur LeBreton: Vous nous avez montré un graphique du niveau de la Voie maritime du Saint-Laurent en 1999. La situation s'est-elle améliorée ces dernières années, s'est-elle aggravée ou est-elle inchangée?

M. Bourque: Elle s'est améliorée un peu en 2000. Elle s'est aggravée en 2001 puis on a observé des fluctuations en 2002. En août 2002, le niveau était plutôt bas mais il y a eu des problèmes d'eau potable dans le sud du Québec. Oui, il y a bien une tendance, mais la variabilité naturelle est toujours présente, ce qui explique pourquoi l'analyse est si complexe. Parfois, ce qui m'inquiète le plus à propos du changement climatique, c'est que nous avons deux ans de temps froid et voilà que tout le monde pense qu'il n'y a plus de changement climatique, mais le phénomène se poursuit peut-être toujours. C'est tout à fait naturel. Il y a ici deux courbes qui se superposent: une tendance et un signal très bruyant.

Le sénateur LeBreton: C'est ce que l'on entend les gens dire les jours de grand froid à Ottawa. Ils se demandent ce qu'il est advenu du réchauffement de la planète.

Nous, de l'est de l'Ontario, tout comme dans l'ouest du Québec et dans le nord des États-Unis, avons été très durement frappés par la tempête de verglas de janvier 1998. Y a-t-il des données scientifiques qui montrent que cela s'est déjà produit ailleurs dans le monde, dans des pays où l'on a peut-être rasé les forêts ou fait autre chose qui a déclenché le changement du climat pour produire une tempête de verglas ou un autre phénomène aussi spectaculaire?

M. Bourque: L'étude de la tempête de verglas a montré qu'il s'agissait de la plus grosse tempête au Canada, en raison de son étendue et de la quantité de verglas accumulée. Les spécialistes qui construisent les pylônes vous diront qu'il y a eu des cas ailleurs dans le monde d'accumulation de glace sur des ouvrages mais qu'il s'agissait d'un autre type de glace. Cela se produit dans des nuages, lorsque les pylônes baignent dans des nuages pendant des semaines et qu'il se forme une accumulation de glace. C'est un problème différent.

Je ne pourrais pas vous affirmer que la tempête de verglas a été la plus grosse au monde, mais les études ont montré qu'au Canada, d'après les archives des 50 dernières années, elle semble avoir été la plus grosse.

Le sénateur LeBreton: Pas plus tard que la semaine dernière dans les Caroline, nous avons vu qu'ils ont fait face à une situation semblable à la nôtre lorsqu'ils ont eu une gigantesque tempête de verglas et ont perdu l'électricité. Les images étaient presque identiques.

Le sénateur Milne: Monsieur Bourque, vous nous avez donné beaucoup d'information. Je vais relire la transcription des délibérations parce que vous avez commenté et décrit chacun de ces graphiques et vous nous avez donné beaucoup de matière à réflexion.

Vous nous avez dit qu'Ouranos regroupe sept ministères provinciaux au Québec, plus Hydro-Québec avec ses 2 millions de dollars par année, plus Environnement Canada, qui pilote l'étude sur le changement climatique. Toutefois, Environnement Canada réduit depuis 10 ans le nombre de ses postes d'observation. J'aimerais que vous nous en parliez davantage car c'est peut-être une question qui va intéresser le comité; peut-être voudrons-nous inviter les représentants d'Environnement Canada à venir témoigner. Il me semble qu'il s'agit bien là d'un secteur de compétence qui mérite d'être minutieusement examiné.

M. Bourque: Je travaillais à Environnement Canada avant de me joindre à Ouranos.

Le sénateur Milne: Vous êtes donc au courant.

M. Bourque: Depuis 10 ans, le Service météorologique du Canada connaît un problème chronique de déficit. Il a connu déficit sur déficit et le Conseil du Trésor lui a demandé de régler le problème. Évidemment, si un ministère a un problème financier, il doit essayer de trouver une solution.

Le sénateur Milne: Est-ce que Environnement Canada réduit le nombre de postes d'observation? Réduit-il le personnel? Est-ce qu'il congédie des scientifiques?

M. Bourque: Je ne sais pas exactement quelles mesures sont prises, mais je sais que les réseaux de climatologie vont être touchés. La façon dont cela a été fait permettrait de s'assurer que le Canada a un réseau de climatologie bien distribué pour représenter l'évolution du climat au Canada et pour pouvoir détecter l'évolution climatique à l'échelle canadienne ou même à l'échelle provinciale. Quand on parle d'impact et d'adaptation, on veut normalement aller beaucoup plus en détail. C'est ici où il faudrait plus de données que pour la simple détection du changement climatique.

Le sénateur Milne: Vous parlez non seulement de restaurer la situation d'Environnement Canada comme elle était, mais aussi d'aller plus loin dans le détail parce que vous devez disposer de faits avant de pouvoir dire ce que vous comptez faire et avant d'avoir des solutions.

M. Bourque: Chaque fois qu'il y a une réunion sur l'impact et l'adaptation, on dit que nous avons besoin de données. C'est essentiel pour la science. La question est de savoir quels sont les objectifs que veut se donner l'organisation. Est- ce qu'il s'agira de la détection du changement climatique ou de l'analyse des impacts et de l'adaptation? En fonction de la décision, on voit quel réseau il faut ajouter.

Le sénateur Milne: Si nos scientifiques ont besoin d'outils pour nous aider à nous adapter à ce qui va de toute évidence se produire, alors il faut davantage que la simple détection.

M. Bourque: Si j'en parle, c'est évidemment parce que les impacts et l'adaptation prennent de plus en plus d'importance. Il faudra investir davantage dans la question mais il faut faire attention où nous investissons le plus d'argent. Si nous investissons plus d'argent et supprimons une source fondamentale de données à l'autre bout, on n'est pas plus avancé et cela ne règle pas le problème. Si nous faisons des investissements supplémentaires, il faut agir de façon cohérente par rapport aux autres secteurs. Dans celui des impacts et de l'adaptation, il est très facile de dépenser de l'argent inutilement.

Une étude réalisée en France a montré que 60 p. 100 du produit national brut est influencé par le climat. C'est beaucoup comme influence du climat. Je ne dis pas que si le climat change ces 60 p. 100 seront détruits, mais cela signifie que le climat a de grosses conséquences et qu'il est très facile de mal dépenser son argent.

Le sénateur Milne: L'agriculture est le deuxième secteur de l'économie canadienne et elle sera touchée par ce changement. C'est très grave. Il faut se demander comment atténuer l'impact. M. Duinker a parlé de l'infrastructure côtière et de mesures préventives, mais vous dites, en gros, que ce serait un gaspillage d'argent parce qu'on ne peut pas gagner contre la mer.

M. Bourque: Ça dépend du cas. C'est un problème dont l'ampleur varie d'une région à l'autre. Pour certaines, des murs pourraient être la solution, mais la plupart des gens qui habitent sur la côte ne sont pas favorables à cette idée. Lorsque je vous en parlais, j'ai vu des sénateurs hocher la tête.

Le sénateur Milne: Je crois que le comité devrait se pencher sur cette option. Merci beaucoup.

La présidente suppléante: Monsieur Duinker, vous ne dites rien. Avez-vous un commentaire à faire au comité avant la levée de la séance?

M. Duinker: Votre prédécesseur doutait des chiffres que j'avais présentés pour ce qui est des chaires. Je voulais vous les expliquer.

Il y a deux façons de financer une chaire de recherche. L'une d'entre elles serait d'avoir une chaire subventionnée, où quelqu'un donne un montant annuel pour financer les activités de la chaire. L'autre mécanisme serait une fondation, un mécanisme selon lequel on utilise les intérêts provenant d'une somme importante pour financer les activités de la chaire. Le président avait entièrement raison de dire que, vu les taux d'intérêt actuels, si on veut financer des chaires, il faudrait une somme faramineuse.

Je ne proposais pas de recourir à l'approche de la fondation dans le cas des chaires, surtout compte tenu des taux d'intérêt actuels. Je préfère parler plutôt d'une voie de financement pour un maximum de cinq ans et, comme c'est le cas pour un grand nombre de ces initiatives, on s'attendrait à ce que l'université crée un poste et que le titulaire obtienne l'argent par voie de concours en suivant la procédure habituelle pour obtenir des subventions et des contrats afin de poursuivre ses activités de recherche.

À la lumière de cette explication, mes chiffres sont peut-être encore assez modestes, mais je ne voulais pas effrayer qui que ce soit avec de gros chiffres.

Le sénateur Milne: Monsieur Duinker, vous avez parlé d'avoir une chaire de recherche financée dans chacune des six régions. De quelles six régions parliez-vous?

M. Duinker: Elles sont l'Atlantique, le Québec, l'Ontario, les Prairies, la Colombie-Britannique et le Nord.

Le sénateur Cordy: Il ne faut pas oublier que le Canada atlantique a besoin de beaucoup plus de fonds de recherche que ce qu'il reçoit actuellement, mais nous en parlerons à un autre moment et à un autre comité.

Monsieur Bourque, vous avez dit que les connaissances sont la force motrice de l'adaptation, et c'est certainement vrai. M. Duinker a dit qu'il était plus facile de convaincre les Canadiens de l'importance de changer s'ils sont directement touchés, et il a donné l'exemple des soins de santé. Si votre nom figure sur une liste d'attente, vous direz que le régime de soins de santé doit changer. À moins de vivre dans une région où le changement climatique nous touche directement, on a tendance à ne pas trop s'en occuper.

Par contre, les sondages ont indiqué que la majorité des Canadiens sont en faveur du Protocole de Kyoto, et la prochaine étape serait donc de les sensibiliser aux effets du changement climatique et au besoin de changer leurs habitudes. Les Canadiens sont prêts à approfondir leurs connaissances. Comment s'assurer qu'ils vont le faire? Votre présence ce matin, messieurs, permet aux Canadiens de se renseigner. Il ne faut pas oublier que ceux qui travaillent sur le terrain, que ce soit au niveau politique ou scientifique, ont toutes sortes de connaissances, mais que faire pour les transmettre aux Canadiens?

M. Bourque: Je pourrais citer l'exemple de ce qui se passe au Québec avec Ouranos.

Le sénateur Cordy: C'est une excellente idée.

M. Bourque: Puisqu'il s'agit d'une question très complexe, nous avons décidé de nous fixer comme objectif d'être un centre de vulgarisation pour les spécialistes. Nous voulons leur fournir les outils nécessaires à l'adaptation et à la mise au point de la technologie, et cetera. Nous laissons à nos partenaires — les ministères provinciaux, Environnement Canada et Hydro-Québec — la tâche de sensibiliser la population. Il s'agit déjà d'un grand enjeu, et nous nous concentrons sur les spécialistes techniques.

La sensibilisation du public est tout à fait autre chose et il faut investir davantage dans cette initiative si nous voulons que nos présentations PowerPoint puissent aider le Canadien moyen à changer ses habitudes.

Le sénateur Cordy: Serait-il difficile de le faire auprès de la communauté agricole? Vous avez dit, et avec raison, qu'en Nouvelle-Écosse, l'idée d'une saison de croissance plus longue est assez attrayante, mais vous devez examiner les inconvénients. Le sud de l'Alberta a eu des sécheresses qui ont eu des effets extrêmes importants sur cette communauté agricole. Comment pouvons-nous convaincre les communautés agricoles du besoin de changer?

M. Bourque: Malheureusement, ce sont les incidents majeurs qui sonnent l'alarme chez la plupart des gens. Par exemple, j'ai visité l'Union des producteurs agricoles dans le sud de Montréal et je leur ai fait cet exposé sur PowerPoint. J'ai dû lutter très fort pour organiser cette réunion avec eux parce qu'ils ne voulaient pas me voir. J'ai fait cet exposé l'été dernier, trois jours après qu'ils eurent perdu 500 000 poules à cause de la vague de chaleur. Tout d'un coup, ils étaient très intéressés à m'entendre. Ils m'ont dit que si j'étais venu trois jours plus tôt, ils m'auraient accordé à peine 15 minutes.

Le sénateur Cordy: On dit qu'en politique il faut bien choisir son moment, alors c'est peut-être le cas dans plusieurs autres domaines aussi.

M. Duinker: À cet égard, nous avons parlé de l'érosion du personnel dans certains organismes tels qu'Environnement Canada, ou de la quantité de travail qui s'y fait. Je ne crois pas que nos mécanismes de promotion agricole sont aussi bien financés que lorsque je travaillais dans ce secteur dans le Centre de l'Ontario au début des années 70. C'est un mécanisme. Nous devons aussi trouver des moyens de mobiliser les groupes agricoles. Dans cette province, nous avons la Fédération de l'agriculture de l'Ontario, et toutes les autres provinces ont un organisme semblable. Nous avons des groupes de producteurs, pour qui le changement climatique n'est pas encore une des premières priorités. Nous devons trouver des moyens de les faire collaborer.

Comme je l'ai déjà dit, le Programme agroalimentaire est une façon de susciter l'intérêt des agriculteurs. Nous devons mettre l'accent sur le facteur risque. Tous comprennent le risque associé à une grange qui passe au feu ou à une mauvaise récolte, et ils comprennent le concept de l'assurance. Malgré nos inquiétudes concernant la hausse des taux d'assurance, tous les gens d'affaires comprennent le concept d'assurance. Nous devons présenter l'impact et l'adaptation du changement climatique dans un contexte d'assurance.

Dans le secteur forestier, nous devons dépenser des petites sommes pour changer notre façon de faire afin de réduire notre vulnérabilité, si je peux m'exprimer ainsi. On peut utiliser le même argument avec les agriculteurs: réduire leur vulnérabilité en faisant de petits investissements dans un cadre de quasi-assurance. Ils comprennent ce genre de message.

La présidente suppléante: Je tiens à préciser que le comité accueillera des représentants de la Fédération canadienne de l'agriculture et du Syndicat national des cultivateurs en janvier. Nous allons certainement partager avec eux certaines des questions que vous avez soulevées aujourd'hui.

[Français]

Le sénateur Lapointe: Mes questions s'adressent à M. Bourque. Le consortium Ouranos est-il incorporé?

M. Bourque: Il vient tout juste de l'être. C'est un organisme à but non lucratif.

Le sénateur Lapointe: C'est à la fois un consortium privé et paragouvernemental?

M. Bourque: Oui.

[Traduction]

La présidente suppléante: Monsieur Bourque, puis-je vous demander de nous remettre votre exposé, en couleurs, sur papier format lettre. Les diapositives sont magnifiques, mais il faut la couleur pour mieux les comprendre. Ce serait très utile pour le comité.

La séance est levée.