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Délibérations du comité sénatorial permanent de
l'Agriculture et des forêts

Fascicule 15 - Témoignages - 29 avril 2003


OTTAWA, le mardi 29 avril 2003

Le Comité sénatorial permanent de l'agriculture et des forêts se réunit aujourd'hui à 17h30 pour examiner l'impact du changement climatique sur l'agriculture, les forêts et les collectivités rurales au Canada et les stratégies d'adaptation à l'étude axées sur l'industrie primaire, les méthodes, les outils technologiques, les écosystèmes et d'autres éléments s'y rapportant.

Le sénateur Donald H. Oliver (président) occupe le fauteuil.

[Traduction]

Le président: Honorables sénateurs, je déclare la séance ouverte. Permettez-moi également de souhaiter la bienvenue à tous ceux qui nous écoutent par l'intermédiaire d'Internet.

[Français]

Aujourd'hui, nous continuons notre étude sur les effets des changements climatiques sur l'agriculture, les forêts et les collectivités rurales. Nous examinons, en particulier, l'impact de l'adaptation dans les secteurs agricole et forestier.

[Traduction]

Honorables sénateurs, nous recevons aujourd'hui de très éminents scientifiques.

[Français]

Nous entendrons en premier lieu M. Yves Bergeron. M.Bergeron est titulaire de la chaire industrielle UQAT/ UQAM en aménagement forestier durable à l'Université du Québec en Abitibi-Témiscamingue. Ses recherches portent, entre autres, sur les effets des changements climatiques sur la fréquence des feux de forêt.

[Traduction]

Nous entendrons également le témoignage de MmeSiânMooney, professeure adjointe au Département d'agriculture et d'économie appliquée de l'Université du Wyoming. MmeMooney étudie actuellement les aspects économiques de la séquestration du carbone dans des projets agroforestiers de même que leurs avantages indirects éventuels.

MmeMooney a récemment été nommée membre du Comité consultatif sur la séquestration du carbone du gouverneur du Wyoming et elle a aussi fait partie du groupe sur la séquestration du carbone du gouverneur du Montana. En outre, elle a publié plusieurs articles sur les changements climatiques et la réduction des gaz à effet de serre.

[Français]

J'invite maintenant M.Yves Bergeron à faire son exposé. Vous avez la parole, monsieurBergeron.

M. Yves Bergeron, chaire industrielle UQAT/UQAM en aménagement forestier durable, Université du Québec en Abitibi-Témiscamingue: J'aimerais en premier lieu parler de la fréquence des incendies forestiers, ensuite des conséquences des changements climatiques, de la façon d'aménager les forêts pour favoriser la diversité et de la quantité de bois disponible.

Je vous présenterai différents résultats, dont certaines simulations de changements climatiques faites en collaboration avec Mike Flanagan, du Service canadien des forêts dans la région de Sault Ste. Marie. Nous nous intéressons au feu parce qu'il s'agit d'une perturbation majeure dans les milieux naturels de la forêt boréale, perturbation également très importante aux endroits où on exploite la forêt et où on retrouve des habitations.

Je vais présenter une reconstruction historique de la fréquence des incendies forestiers au Canada dans le passé, actuellement et selon les prévisions futures. Ces fréquences sont basées sur des études existantes, mais peu nombreuses, pour les 300 ou 400 dernières années, avant que l'établissement des populations ou que la coupe forestière ne viennent perturber le territoire. Sur le tableau devant vous, vous voyez le pourcentage du territoire brûlé chaque année dans les différentes zones du Canada.

[Traduction]

Le tableau que vous avez devant vous illustre le pourcentage de terres brûlées dans les différentes régions du Canada. Le pourcentage actuel est égal à la moyenne des 50dernières années. Ce que vous voyez est ce à quoi nous nous attendions avec la multiplication par deux et par trois des émissions de CO2. Il convient de noter que le pourcentage actuel de feux de forêt est moins élevé que celui observé par le passé.

Il y avait beaucoup plus d'incendies jadis qu'il n'y en a aujourd'hui, et ce, pour deux raisons. La première est liée au changement climatique. Il y a eu un très grand changement climatique au milieu du XIXesiècle dans l'Est, et il y a moins d'incendies maintenant qu'auparavant.

Si vous regardez les données de la colonne correspondant à cette année, vous voyez qu'à part pour le bouclier de la Taïga, situé dans les Territoires du Nord-Ouest, le nombre d'incendies enregistré chaque année est inférieur à ce qu'il était par le passé.

Si nous nous tournons vers l'avenir, nous observons une légère augmentation du pourcentage de terres brûlées, mais à aucun moment nous ne prévoyons de situation comparable à celle enregistrée par le passé, sauf dans les Territoires du Nord-Ouest. Il est vrai qu'on constate une augmentation, mais elle est moindre que celle qu'ont connu les forêts avant la colonisation.

Ce qui est important, c'est le taux de 1p.100. Si seulement 1p.100 des terres brûlent chaque année, cela correspond environ à la superficie de forêts que nous couperions. Dans la forêt boréale, la rotation dure 100ans. Si la fréquence des incendies est de 100ans, soit 1p.100 par année, la rotation sera aussi de 100ans.

Lorsque ce taux est supérieur à 1p.100, l'approvisionnement en bois d'oeuvre connaît des difficultés. Tout ce qui dépasse 1p.100 représente autant de superficie perdue pour l'exploitation du bois d'oeuvre. Ce sont des arbres qui partent en fumée. Dès qu'on passe la barre du 1p.100, on subit une baisse de l'approvisionnement en bois d'oeuvre utilisé en foresterie.

Dans la région du bouclier de la Taïga, ce taux est supérieur à 1p.100. Nous devons donc recourir à des techniques d'exploitation complémentaires en abatant les arbres endommagés après l'incendie.

Il y a aussi des problèmes dans le bouclier boréal car ce taux est très proche de 1p.100. Toutefois, dans l'autre partie de la forêt boréale, il y a encore de la place pour l'exploitation forestière puisque le taux demeure inférieur à 1p.100.

Le graphique que vous avez devant les yeux illustre la multiplication par deux et par trois des émissions de CO2. Le vecteur marque la progression. Nous remarquons que le pourcentage de CO2 dans la plaine boréale est multiplié par deux et par trois à la fin du vecteur. Nous pouvons voir que la situation empire dans le bouclier de la Taïga et dans le bouclier boréal. Dans la plaine boréale, le taux est proche de 1p.100. C'est seulement dans la région des Rocheuses qu'on prévoit une diminution sensible de la fréquence des incendies.

Nous sommes confrontés à deux problèmes: l'approvisionnement en bois d'oeuvre et les menaces qui pèsent sur la biodiversité. C'est peut-être un peu plus compliqué à expliquer. Tout en essayant de gérer la forêt, nous tentons de reproduire ou d'imiter les perturbations naturelles. Ces écosystèmes ont évolué au gré des aléas naturels; il est donc possible, si nous reproduisons ces perturbations dans le cadre de la gestion forestière, de préserver la biodiversité et d'autres aspects de l'exploitation forestière durable. C'est ce que nous appelons «l'approche du filtre brut». En conservant l'habitat, on protège les espèces.

Nous voulons préserver les différentes étapes du cycle écologique de la forêt et une partie du stade de succession que nous pouvons préserver en faisant de la gestion forestière ou de la coupe à blanc correspond au premier stade de succession. Il devient plus compliqué de préserver le dernier stade de succession au moyen de la coupe rase. Il demeure également difficile de préserver les vieux peuplements en ayant seulement recours à la coupe à blanc.

Je passerai en revue toutes les diapositives, mais je ne m'éterniserai pas. Celle-ci présente les coupes à blanc effectuées dans nos forêts boréales. Nous faisons des coupes rases pour régulariser les forêts pendant une période de rotation de 100ans. Nous perdons donc la structure des forêts vieilles de plus de 100ans. Beaucoup de forêts pourraient avoir cet âge.

Dans le Nord québécois, par exemple, 60p.100 de la forêt primaire pourrait résister plus de 100ans, avec un régime naturel d'incendies de forêt, 20p.100 plus de 200ans et une petite proportion plus de 300ans.

Si, par le passé, le cycle des incendies avait été très court et qu'aujourd'hui il n'y avait pas de feux ou que la fréquence des incendies était très faible, nous pourrions procéder à des coupes à blanc pour imiter l'effet du feu car nous voulons reproduire la forêt qui existait avant la colonisation. Nous pouvons recourir à la coupe à blanc pour reproduire les effets qu'avaient les feux sur la forêt dans le passé.

La partie du graphique indiquant qu'il y avait beaucoup d'incendies par le passé, mais qu'il y en a peu actuellement, montre que la situation est bonne. En regardant à nouveau l'écozone, si on se trouve au-dessus de cette ligne, c'est signe que la fréquence des incendies était plus élevée par le passé qu'elle ne l'est aujourd'hui. C'est la situation que l'on observe dans la plupart des régions du Canada. Il y a moins d'incendies de nos jours qu'il n'y en avait jadis. Avec les changements climatiques, le nombre d'incendies risque d'augmenter légèrement, mais il ne sera jamais équivalent à ce qu'il était avant. Dans une certaine mesure, nous pouvons recourir à l'exploitation forestière pour reproduire les perturbations naturelles d'antan.

Je m'arrêterai là car je pense avoir fait le tour et vous avoir donné la plupart des informations pertinentes. Je suis maintenant prêt à répondre à vos questions.

Le président: Je vous remercie beaucoup pour cet excellent aperçu de la situation. Vous avez dit qu'après un incendie, des gens entrent dans la forêt pour tenter de sauver ce qu'il reste. Comment s'y prennent-ils et peuvent-ils encore sauver quelque chose? Un arbre à moitié incendié est-il récupérable; l'intérieur n'est-il pas abîmé?

Deuxièmement, d'après les recherches que vous avez effectuées, l'accroissement de la durée du cycle des incendies révèle que les changements climatiques risquent d'accentuer les modifications dans le développement des forêts inéquiennes. Quelles seront les conséquences sur le paysage des forêts boréales et sur l'industrie forestière canadienne qui est tributaire de la coupe à blanc pour la production de bois d'oeuvre?

M. Bergeron: Je ne suis pas au courant des problèmes dans l'Ouest canadien. Toutefois, je connais assez bien la situation dans cette région. En fait, c'est la partie extérieure, l'écorce, qui brûle; le bois n'est pas atteint, il reste en très bon état.

Le risque, c'est qu'un insecte y ponde des oeufs et que les larves endommagent le bois. Il faut donc agir très rapidement après l'incendie. Bien souvent, il faut intervenir dans les douze mois suivant le sinistre. La plupart des incendies majeurs se développent dans le Grand Nord, dans des régions où on ne peut accéder par la route. Il faut donc construire des routes pour aller sauver ce qui peut l'être encore.

En moyenne, on ne peut récupérer qu'entre 15 et 25p.100 des arbres dans cette région du Québec à cause des problèmes d'accès. Avec le temps, ce pourcentage devrait augmenter car la construction de routes rendra ces régions plus praticables.

On arrive ainsi à sauver un quart du bois d'oeuvre. Il n'en demeure pas moins que 75p.100 des arbres brûlés sont inexploitables.

Le président: Parmi les 25p.100 qui restent, y a-t-il encore des pertes dues à l'odeur de fumée ou à des traces d'incendie ou bien est-ce que l'intérieur est préservé?

M. Bergeron: Seulement une petite partie de l'arbre brûle. En fait, la plupart des arbres restent en bon état. Le problème c'est que les bûcherons ne peuvent pas facilement accéder à toutes les régions incendiées.

L'été dernier, au Québec, plus de 1000kilomètres carrés de forêt ont brûlé, et il faut déployer des efforts colossaux pour essayer de sauver tout le bois qui peut l'être dans ces régions. Nous n'avons pas l'équipement ni le temps pour récupérer tous ces arbres, mais dans un sens, c'est peut-être mieux ainsi.

Du point de vue de la biodiversité, les peuplements brûlés servent d'habitat à beaucoup d'oiseaux, d'insectes et autres animaux. Il n'est donc pas mauvais que des incendies d'origine naturelle se déclarent sur une certaine partie du territoire forestier; cela entre dans l'approche du filtre brut.

Cependant, nous devons être prudents lorsqu'il s'agit de terres à faible rendement. Les incendies et les coupes à blanc peuvent affaiblir le système dans ce cas. Le feu détruit la matière organique dans le sol et la coupe de bois peut entraîner un appauvrissement excessif du site en carbone et en matières organiques.

Actuellement, à l'université où je travaille, la professeure Suzanne Brais mène une étude dans laquelle elle effectue ce type de calculs. Nous devons protéger les terres peu fertiles en matières organiques; pour les autres, il n'y a pas de problème.

La deuxième question que vous avez posée soulève l'une des plus grandes interrogations en matière de gestion durable des forêts: cela revient finalement à se demander ce qui est naturel et ce qui ne l'est pas. Sur quel repère doit-on se fonder? Est-ce sur celui d'un cycle long d'incendie ou bien sur celui d'une fréquence d'incendie faible, comme celle que nous avons maintenant; doit-on parler des 300dernières années ou du dernier millénaire depuis la déglaciation?

En Abitibi, par exemple, l'étude porte sur la période qui remonte jusqu'à la déglaciation. L'âge moyen de la forêt est d'environ 150ans pour toute la période. Il y a eu des périodes où c'était moins et d'autres où c'était plus. Toutefois, nous avons toujours des pins de Banks, une essence d'arbre qui s'est bien adaptée aux incendies, ainsi que du cèdre blanc qui, en revanche, résiste mal au feu. Les périodes se sont toujours alternées et toutes les essences sont restées dans le paysage.

C'est effectivement un problème, mais il y a toujours de la place pour la coupe à blanc. Néanmoins, si nous voulons préserver la forêt ancienne, nous devons appliquer deux stratégies. La première consiste à augmenter la rotation à 200 ou 300ans, au risque d'y perdre au change car une partie des arbres finirait par mourir et disparaître.

La deuxième stratégie que nous avons proposée consiste à raser une partie des terres de façon à imiter la transformation de la forêt ancienne. Cela vaudrait même la peine d'essayer la coupe sélective dans la forêt boréale. Dans cette région du monde, nous avons mis au point une technique permettant de prendre entre 50 et 60p.100 du volume des forêts. Généralement, il s'agit de gros arbres, mais nous laissons la structure. Lorsque nous revenons sur les lieux quelques années plus tard, le secteur ressemble davantage à une forêt ancienne, ce qui n'est évidemment pas le cas après une coupe à blanc.

Le président: Cela fonctionne-t-il?

M. Bergeron: Cela a l'air de fonctionner. On a entrepris une expérience à long terme sur la côte nord du Québec et les résultats semblent concluants. M. ArthurGroot, du Service canadien des forêts, fait également des expériences dans les forêts modèles du lac Abitibi, en Ontario.

Le vent cause de gros dégâts. Lorsque vous abattez une partie des arbres et que le vent se charge de détruire ceux que vous avez laissés, vous êtes aux prises avec de sérieuses difficultés. Néanmoins, il y a peut-être moyen de contourner ces problèmes et je pense qu'à l'avenir, il faudra tenter de stopper la coupe à blanc pour protéger la forêt boréale, et chercher d'autres façons de préserver la diversité.

Le président: Êtes-vous favorable ou croyez-vous au brûlage dirigé? Pendant votre exposé, vous avez dit qu'avant les changements climatiques, il y avait davantage de brûlis. De nos jours, il n'y a pas autant d'incendies de forêt. Comme les changements climatiques se poursuivent, on doit s'attendre à plus d'incendies, même s'ils ne seront pas aussi nombreux que par le passé.

Est-ce à dire que nous devrions procéder au brûlage dirigé à certains endroits pour reproduire les conditions naturelles?

M. Bergeron: Je pense que nous devrions conserver la structure du peuplement, mais aussi le processus d'évolution, qui était lié au feu. Je ne suis pas pour le brûlage dirigé en soit. Si nous pouvons trouver une méthode de préparation du terrain reproduisant le cycle naturel des incendies, c'est mieux que de faire des coupes à blanc, de préparer le terrain pour l'ensemencer ou y replanter des arbres. C'est ce qu'ils font en Suède et en Finlande. Ils étaient très bons en matière de brûlage dirigé par le passé, mais ils ont perdu de l'expertise et ils en sont arrivés à la conclusion que le labour avait les mêmes effets.

Nous menons actuellement une expérience avec une compagnie d'exploitation forestière en vertu de laquelle nous faisons du brûlage dirigé et différentes préparations de sites. Plus tard, nous y replanterons des arbres pour voir si nous avons réussi à y reproduire le même rythme de croissance et si les conditions créées par la préparation du site sont semblables à celles découlant du brûlage dirigé.

Au Québec, le brûlage dirigé est très impopulaire. En Ontario, il l'était moins, mais il y a eu plusieurs accidents graves. J'ai tendance à privilégier la préparation du terrain.

Le sénateur Wiebe: J'aimerais en savoir un peu plus sur la comparaison entre les feux de forêt avant et après le XIXe siècle. Parlez-vous des superficies brûlées ou de la fréquence des incendies? Je pose cette question car l'une des principales causes d'incendie est la foudre. Au Canada, les coups de foudre étaient-ils plus fréquents avant le milieu du XIXe siècle qu'ils ne le sont aujourd'hui?

M. Bergeron: Il y a un problème de définition. Je parle des zones brûlées et non de l'occurrence des incendies. Pour certains membres de la communauté scientifique, la fréquence des incendies correspond à la superficie brûlée chaque année. Vous faites référence aux incendies dénombrés tous les ans, c'est-à-dire à ce que nous appelons «la fréquence des incendies». Je conviens que les changements climatiques pourraient entraîner une augmentation des petits incendies dus à la foudre. Néanmoins, des témoins vous ont peut-être dit que seulement quelques feux sont à l'origine de la plupart des sinistres. Je parle des superficies brûlées et non de l'occurrence des incendies.

Le sénateur Wiebe: Je n'irais pas jusqu'à dire que les changements climatiques n'y sont pour rien dans ce cas-ci, mais si on enregistre moins d'incendies de forêt aujourd'hui qu'au milieu du XIXe siècle, n'est-ce pas aussi parce que nous avons de meilleures méthodes de gestion des forêts, des équipements plus performants et des moyens accrus pour combattre le feu?

M. Bergeron: Les techniques de gestion des forêts plus sophistiquées y sont pour quelque chose, mais elles ne peuvent pas expliquer les changements que nous avons observés. Le plus gros changement est survenu au milieu du XIXe siècle, bien avant que nous ayons mis au point des méthodes de lutte contre les incendies.

J'ai mené une étude intéressante sur une petite île du lac Duparquet. J'ai reconstitué l'historique des incendies sur plusieurs des 150îles qui parsèment ce lac. Le premier changement dans la fréquence des incendies a été observé en 1850 et il s'est poursuivi au XXe siècle jusqu'à aujourd'hui. Il n'y a pas moyen de contrôler ce secteur car il est minuscule. Personne n'essaiera d'éteindre un feu sur d'aussi petites îles.

Je suis d'accord avec vous pour reconnaître que l'amélioration des techniques a quelque peu modifié la situation, mais c'est vraiment le changement climatique le moteur principal.

Le sénateur Wiebe: Dans votre graphique, vous présentez quelques chiffres sur ce qui arriverait en cas d'augmentation des émissions de CO2 ainsi que les dommages causés éventuellement à nos forêts. Imaginons, par exemple, qu'un miracle se produise et que tous les pays maintiennent leurs émissions de CO2 au niveau actuel. Nos forêts survivraient-elles ou bien faudrait-il procéder à des réductions massives?

M. Bergeron: C'est une question difficile. Le problème est que même une petite variation de la fréquence des incendies aura de lourdes conséquences économiques. Il semble y avoir comme un petit changement, même s'il n'est pas comparable à la fréquence des incendies enregistrée par le passé. Pour le forestier, cela pourrait se traduire par une diminution de 10p.100 de la production de bois d'oeuvre, même si la variation est infime. Tout ce que nous pouvons faire pour retarder le changement aura un effet bénéfique sur l'économie.

Quant à savoir si les forêts sont en danger à cause de l'augmentation attendue de la fréquence des incendies, je dirais que le risque est très faible dans la plupart des régions du Canada. Je parle de forêts comme celles du nord de la Saskatchewan, du nord de l'Alberta ou des Territoires du Nord-Ouest. Dans une bonne partie du reste du Canada, ce ne serait pas assez pour provoquer une catastrophe.

Le sénateur Chalifoux: Je trouve intéressant ce que vous dites à propos du brûlage dirigé et de ses effets. Dans l'ouest et le nord du pays, il y a des pins tordus. Les cônes ne s'ouvriront pas à moins d'être incendiés. J'aimerais avoir votre avis sur la question.

Lorsque je me suis promené, avec les membres du Sous-comité des forêts, dans les bois de Finlande et de Suède, j'ai été déçu de voir qu'il y avait peu de petits animaux sauvages; les forêts sont tellement contrôlées qu'il n'y a plus de vie sauvage.

Vous avez parlé de tous les environnementalistes qui sont contre la coupe à blanc. D'ailleurs, vous dites que cela pourrait avoir le même effet que le brûlage dirigé. J'aimerais que vous précisiez votre pensée.

M. Bergeron: Si vous me le permettez, je répondrai d'abord à la dernière question. Je suis pour la coupe à blanc, mais vous devez comprendre que ce n'est pas l'unique solution à appliquer. Il faut faire un compromis. Si on fait de la coupe rase pour imiter le travail de la nature dans les forêts âgées de moins de 100ans, il faut faire quelque chose pour conserver les forêts plus vieilles. Il faut pratiquer la coupe partielle ou la rotation étendue. Cela pose un gros problème aux environnementalistes et cela tient à la façon dont on leur a vendu le concept.

Je sais qu'en Ontario, certains croient qu'on peut imiter les perturbations naturelles au moyen de grandes coupes à blanc, de coupes partielles ou grâce à la rotation étendue. Toutefois, les environnementalistes ont commencé par les vastes coupes à blanc et ils se sont aperçus qu'ils n'étaient pas satisfaits des résultats. Ils ont voulu imiter ce qui était bon pour l'industrie forestière, mais pas le reste.

Si nous voulons imiter les perturbations naturelles, nous devons le faire d'une manière qui touche l'ensemble, non seulement les jeunes forêts, mais également les forêts anciennes.

Je reviens sur la question du brûlage dirigé dans le cas du pin. Au Québec, en général, nous procédons à un reboisement après l'incendie. Nous n'avons pas recours à la régénération naturelle dans les peuplements de pin gris; nous coupons le pin gris et faisons du reboisement. Si on voulait avoir une régénération naturelle, le brûlage dirigé serait alors une bonne stratégie. Il semble que pour plusieurs raisons, il est moins coûteux de pratiquer une coupe à blanc, de préparer le terrain et de reboiser avec des graines ou des semis.

Il semble que la meilleure stratégie dépend davantage des facteurs économiques. S'il est trop coûteux de reboiser, alors, nous pourrions nous tourner vers le brûlage dirigé pour provoquer une régénération. Dans le cas du pin gris, c'est encore pire que dans le cas du pin tordu, parce que la plupart des arbres ont des cônes fermés. Le pin tordu a des cônes ouverts.

En ce qui concerne la diversité en Finlande et en Suède, je suis parfaitement d'accord avec vous. En Finlande et en Suède, on utilise une révolution des arbres de type industriel pour la coupe à blanc et toutes les forêts naturelles ont été complètement détruites. Nous allons finir par faire la même chose si nous continuons à normaliser nos forêts par des coupes à blanc avec une révolution de 100ans. Nous devons apprendre de ce qui est arrivé en Suède et en Finlande.

De l'autre côté de la frontière finlandaise, en Russie, la situation est complètement différente; personne ne veut couper des arbres le long de la frontière. Les forêts sont complètement différentes de ce qu'elles sont en Finlande à seulement quelques kilomètres de distance. La vie sauvage est plus abondante près de la frontière russe qu'en Russie ou en Finlande. Nous pouvons tirer des leçons de cette erreur.

Par contre, il y a quelque chose d'important que nous pouvons apprendre d'eux. C'est la question d'une approche par essai où nous pratiquons l'aménagement intensif des forêts sur des territoires plus petits de manière à augmenter la productivité. Nous diminuerions ainsi la pression sur le reste du territoire. Nous pourrions y faire de l'aménagement forestier intensif.

Dans l'est du Canada, nous pourrions probablement avoir une productivité quatre fois supérieure à l'hectare si nous pouvions pratiquer de l'aménagement intensif sur une partie plus petite du territoire. Mais cela fait partie de l'avenir.

Le sénateur Hubley: Certains de nos témoins nous ont dit que différentes régions du pays seront affectées par le changement climatique. Dans quelles régions pourrions-nous voir une plus grande production? Quelles régions pourraient être plus à risque à cause du changement climatique?

Nous avons noté que les arbres mettent beaucoup plus de temps à pousser dans le nord. Ils n'atteignent pas la même taille que dans d'autres régions du pays. Ils ne sont pas gérés de la même manière. Pourtant, à cause du changement climatique, il y a des indications que les arbres sont plus souvent frappés par la foudre. Dans les collectivités, on constate que la foudre est un phénomène plus fréquent maintenant que dans le passé.

Pourriez-vous dire un mot sur l'avenir des forêts nordiques ainsi que sur les avantages que pourrait avoir le changement climatique dans certaines régions du pays?

M. Bergeron: Cette question fait l'objet d'un débat très actif au Québec. Le gouvernement a récemment imposé une limite à la foresterie. La limite est le sud de la forêt. Au nord de cette limite, il y a encore des forêts qui présentent un volume de bois suffisant pour rendre leur exploitation rentable. Cependant, la province a décidé d'imposer une limite parce qu'il y a différents aspects à prendre en considération.

Je peux parler des incendies, parce que c'est ce que je connais le mieux. Lorsque vous vous déplacez vers le nord, près de la baie James et de la baie d'Hudson, les conditions ressemblent beaucoup à ce que vous retrouvez dans le nord de la Saskatchewan, de l'Alberta et du Manitoba où le cycle des feux est très court. Le problème, ce n'est pas que les forêts ne peuvent pas pousser dans ces endroits, c'est qu'elles brûlent trop souvent.

Essayer de pratiquer la foresterie dans ces endroits ne serait pas une activité durable. Évidemment, vous pouvez couper les forêts, mais les forêts qui repousseraient brûleraient encore une fois. Vous ne pouvez avoir la pression du feu et la pression de l'exploitation forestière en même temps.

Il y a une décision que nous devrions prendre dans le nord. Ce serait de ne pas exploiter les forêts. Il y a une ressource à cet endroit, mais si nous l'utilisons toute, nous allons perdre une énorme partie des forêts.

Les gens vous diront qu'avec les changements climatiques, la croissance sera meilleure et que nous pourrons avoir des forêts plus productives. Cependant, vous devez vous poser des questions au sujet de la fréquence des feux. Si la fréquence des feux est trop élevée, ce n'est pas une bonne idée d'ouvrir le territoire à la foresterie.

Il y a un débat sur la limite nord de l'exploitation forestière partout au Canada. Lorsque je donne des cours à des élèves, je dis que le Canada est meilleur en aménagement. Nous coupons beaucoup moins de bois que nous n'en avons, mais la plupart des forêts que nous n'utilisons pas pour la foresterie sont des forêts qui sont situées dans le nord. Si nous commençons à exploiter cette partie de la forêt, nous pourrions faire face à un gros problème, celui de la fréquence des feux.

[Français]

Le sénateur Ferretti Barth: Comme vous le savez, l'industrie forestière est un des principaux revenus du Canada. Quelle est l'attitude de cette industrie pour s'adapter aux principaux changements qui affecteront la forêt?

M. Bergeron: Le principal problème est que l'industrie forestière au Canada ne possède pas le territoire. Elle doit travailler avec des terres publiques sur lesquelles elle n'a pas de propriété ou de droits pendant de longues périodes.

Lorsque je parle à des partenaires industriels où lorsque l'on essaie de faire financer des travaux qui touchent l'effet des changements climatiques, on n'a pas une très bonne oreille de la part des compagnies forestières parce que c'est quelque chose qui va se passer dans le futur dans un territoire qui ne leur est pas donné à long terme.

Là où on pourrait avoir un impact sur eux, comme cela se produit actuellement au Québec, on leur demande, et c'est tout nouveau, de calculer la possibilité forestière de ce qu'ils vont perdre à cause des feux de forêt.

Ils doivent restreindre la quantité de bois qu'ils couperont parce qu'il est prévu d'en perdre à cause des feux. Ils s'intéressent maintenant aux changements climatiques parce que s'il y a une diminution ou une augmentation, cela a un effet sur le bois qu'ils pourront couper aujourd'hui. Il est clair que si l'on veut intéresser et impliquer l'industrie forestière, cela doit être fait en regard des conséquences qu'ils vivent aujourd'hui et non pas en pensant à s'adapter à quelque chose qui arrivera dans 25 ans.

Le sénateur Ferretti Barth: En tant que chercheur, est-ce que vous maintenez des relations assez confortables avec les industries forestières? Est-ce que les industries forestières sont à l'écoute de vos conseils ou parlez-vous aux murs?

M. Bergeron: Ils sont à l'écoute actuellement parce que pour vendre leurs produits, ils doivent détenir une certification environnementale, et ils doivent faire la preuve qu'ils font un bon aménagement des forêts. Cela crée une pression assez forte sur l'industrie forestière pour passer à l'aménagement forestier durable. Ce n'est pas un secret: la foresterie est avant tout un moteur économique de la juridiction des provinces.

Je pense que c'est surtout là où on ne se fait pas bien entendre. La forêt est perçue comme un créateur d'emplois, et si on prend comme exemple la situation actuelle au Québec, il n'y a pas une seule bille de bois qui n'a pas été attribuée à une compagnie forestière. Cela veut dire qu'il n'y a plus de marge de manœuvre. Si demain matin je voulais créer un parc, je serais obligé de rétrocéder des droits qui ont été donnés à une compagnie forestière.

Le problème n'est pas tellement sur le plan des compagnies forestières, mais plutôt sur le pan des gouvernements provinciaux — je parle de celui du Québec — qui utilisent la forêt comme un développeur économique sans s'imposer de limites.

Dans la Loi sur les forêts au Québec, depuis 1996, il y a une volonté de remplir les critères de l'aménagement forestier durable. C'est dans la loi depuis 1996. À part le rendement soutenu, il n'y a rien dans les lois ou dans les législations actuelles qui vise les autres critères de l'aménagement forestier durable.

On ne peut pas demander à l'industrie forestière de faire la police lorsque l'intendant ne se surveille pas lui-même. La pression actuelle vient du marché; elle vient des Américains qui veulent du bois certifié. C'est bête à dire, mais c'est plus cela qui met un frein à la façon dont on pourrait mal exploiter nos forêts que notre propre législation. Nous sommes trop axés sur le côté économique de la forêt et pas assez sur le côté environnemental.

Le sénateur Ferretti Barth: Étant donné que c'est le gouvernement provincial qui établit les règles du jeu, je vous demande en tant que chercheur dans le domaine forestier, si, lorsque vous donnez avis qu'il y a des problèmes et qu'il faut les régler, ils vous écoutent ou non?

M. Bergeron: Ils m'écoutent, mais ils sont contraints par un ensemble de réglementations émises par le gouvernement du Québec qui les empêchent de pouvoir changer leurs pratiques. Pour changer leurs pratiques, ils doivent demander des dérogations aux lois provinciales, aux règlements provinciaux, et la province ne les accompagne pas parce qu'elle leur dit que s'ils veulent déroger aux règles, c'est à leurs risques et périls.

L'endroit où c'est réactionnaire, ce n'est pas dans l'industrie forestière parce que dans l'industrie forestière ils sont poussés à changer en raison du marché, mais ils sont pris dans une contrainte de réglementations provinciales qui sont très réactionnaires et très contraignantes.

Le gouvernement change trop lentement par rapport aux besoins. Cela peut vous paraître incroyable, mais j'ai une meilleure oreille comme titulaire d'une chaire avec les résultats de recherche que l'on détient vis-à-vis des entreprises forestières que vis-à-vis de la réglementation, et ceci parce que la structure gouvernementale n'est pas très flexible en regard des changements.

[Traduction]

Le sénateur Tkachuk: Monsieur Bergeron, vous avez parlé plus tôt des pressions économiques sur les forêts. Les pressions économiques découlent d'intérêts divergents. Nous avons des parcs nationaux et provinciaux, des besoins environnementaux et des besoins en foresterie. Y a-t-il une façon que nous puissions utiliser le marché?

On n'a pas apposé de prix à ces choses. Pouvons-nous donner un prix à ces choses pour inciter les entreprises forestières et les gouvernements provinciaux à se comporter de manière à assurer la conservation de nos forêts, mais qui ferait qu'elles seraient utiles à tout le monde?

Vous parlez de parcs et de reprendre des territoires réservés aux parcs. Quel intérêt économique y a-t-il à reprendre des parcs? Quel est l'intérêt, à moins que l'on puisse montrer une certaine valeur économique ou sociale?

M. Bergeron: La valeur n'est peut-être pas là aujourd'hui, mais elle y sera dans l'avenir. Il est très difficile de convaincre les gens de garder quelque chose qui aura de la valeur dans l'avenir. Ce n'est pas demain la veille que nous allons développer le secteur de l'écotourisme dans la forêt boréale d'épinettes noires. Cependant, si nous pratiquons une coupe à blanc complète sans rien mettre de côté, nous ne pourrons plus revenir en arrière dans 50ans. C'est le cas en Suède et en Norvège. En Suède, il ne reste plus une seule forêt naturelle. D'une certaine façon, c'est une question de valeur.

Je ne sais pas à quoi les choses ressemblent ailleurs au Canada, mais au Québec, nous avons un système qui dit que la seule façon de faire de l'argent avec une forêt, c'est par la foresterie. La majeure partie du territoire, plus de 80 p.100 des terres publiques, est consacrée à la foresterie. On dirait que nous ne pouvons pas changer le système. Dès qu'il y a un hectare de forêt quelque part, nous voulons l'utiliser pour la foresterie. La raison pour laquelle nous faisons cela, ce n'est pas parce que le gouvernement fait de l'argent. Si vous regardez les droits de coupe, vous allez voir qu'ils ne sont pas si élevés.

Le sénateur Tkachuk: Je le sais. Mais n'allez pas dire cela aux Américains.

M. Bergeron: Couper les forêts coûte cher, mais cela crée des emplois. Nous devrions créer des emplois avec autre chose que les forêts. Nous sommes assez intelligents pour dire que dans la région de l'Abitibi, nous pouvons faire de la transformation secondaire et tertiaire plutôt que de se contenter d'expédier du bois vers les États-Unis. Il y a une façon de créer des emplois et nous devons être plus intelligents. La façon dont les choses fonctionnent à l'heure actuelle, c'est que nous avons des forêts et que nous sommes forcés de les utiliser.

Le sénateur Tkachuk: Poussons la discussion un peu plus loin. M.Bergeron a touché au coeur du problème lorsqu'il a parlé des droits de coupe. Il n'y a que des terres publiques; il n'y pas de propriétaires privés.

Si on permettait aux entreprises forestières d'acheter une certaine superficie de forêts, et que ces dernières les aménageaient pour leurs propres besoins et la création de richesses, la province aurait la possibilité de dire, dans l'avenir, qu'elle veut une partie de la forêt. La province pourrait s'apercevoir qu'elle a besoin d'une partie de la forêt pour toutes sortes d'autres utilisations: création de parcs, besoins environnementaux et, peut-être même, uniquement pour posséder la chose, à défaut d'une autre raison.

C'est en partie le même problème que pour les océans: personne n'en est propriétaire, alors tout le monde en abuse. On en abuse jusqu'à ce qu'il ne reste plus rien parce qu'il n'y a pas de sens de la propriété.

Est-ce que l'existence de terres à bois dans le secteur privé n'aiderait pas dans ce processus? Au moins les gens sauraient ce qui est utilisé et ce qui ne l'est pas.

M. Bergeron: Oui. Une partie de la solution, c'est que nous avons plus d'aménagement intensif là où la tenure est différente. Peut-être ne s'agit-il pas de vendre le territoire, mais au moins de signer un bail à plus long terme ou de permettre à des propriétaires privés de produire du bois pour une entreprise. Ainsi, il s'agit d'une propriété privée et le propriétaire vend le bois aux grandes entreprises. Ce système permettrait d'atténuer la pression sur les terres publiques dans le Nord.

Il faut être conscience qu'avec l'aménagement intensif, nous pourrions être moins concurrentiels par rapport à d'autres pays parce que notre climat n'est pas très favorable. La taille de la forêt est encore un facteur sur lequel nous devons compter. Peut-être qu'un mélange d'aménagement intensif à certains endroits et de tenure en vue d'un aménagement extensif dans d'autres serait une solution. Je suis écologiste. Je ne suis ni un économiste ni spécialiste dans ce domaine.

Le sénateur Tkachuk: Je ne suis ni économiste ni écologiste. Mon ignorance de ces deux questions transparaît peut- être dans mes propos. Je sais que nous devons faire certains changements. Vous avez parlé de la Saskatchewan plus tôt. Plus de la moitié de la province est constituée de forêts. Il s'agit entièrement de terres publiques. Connaissant la nature humaine, je sais qu'ultimement, ce système fera en sorte que l'on abusera davantage de ces forêts que si on avait dû payer d'avance une grosse somme pour en faire l'acquisition. La seule façon pour l'acheteur de récupérer son argent, c'est de pouvoir revendre plus tard ces forêts, si elles sont dans un bon état.

C'est la façon dont je vois les choses. Ce n'est pas un point de vue très populaire, mais je pense que c'est le bon point de vue, monsieur le président.

[Français]

Le sénateur Biron: Pourriez-vous nous expliquer ou nous résumer la façon dont opèrent les Américains si on compare avec le système canadien.

M. Bergeron: Je ne suis pas la meilleure personne pour répondre à cette question. La différence aux États-Unis est la quantité des forêts privées par rapport aux forêts qui appartiennent aux États. Cette différence crée un marché tout à fait différent où il y a une vente de bois faite par les propriétaires privés. La balance de bois qui vient de boisés privés et de bois qui vient de terres publiques est différente.

L'autre différence par rapport aux États-Unis est qu'ils ont d'immenses forêts nationales qui leur servent de coussin entre l'offre et la demande.

Lorsque le bois n'est pas cher au Canada, ils décroissent la pression sur leurs forêts nationales et en font des quasi- parcs parce que la population veut s'y récréer, et s'ils trouvent que notre bois est trop cher, ils peuvent alors ouvrir les forêts nationales. C'est une attitude américaine dans plusieurs domaines de garder leurs ressources pour eux et ils recherchent des ressources moins chères dans d'autres pays.

Je suis au courant de certaines statistiques. Plus il y a de protection dans les forêts nationales américaines, plus il y a de bois qui passe à la frontière entre le Canada et les États-Unis. C'est un vase communiquant.

Ces deux choses font que leur système est complètement différent du nôtre à cause de leur grande abondance de forêts privées et la marge de manœuvre que nous n'avons pas. Le Québec a donné toutes ses forêts à l'industrie forestière.

On n'a pas la possibilité de pouvoir réouvrir un territoire ou de le fermer. On est pris sans marge de manoeuvre alors que les Américains en ont une.

Comme je vous l'ai dit, je ne suis peut-être pas la meilleure personne pour répondre à cette question.

[Traduction]

Le président: Professeur Bergeron, je veux vous remercier de cet excellent exposé. Je suis désolé que nous n'ayons pas plus de temps. Vous avez répondu à certaines questions très importantes pour nous et votre témoignage nous sera très utile au moment de la rédaction de notre rapport.

Professeure Mooney, laissez-moi vous assurer qu'après votre exposé, nous aurons tous un certain nombre de questions à vous poser parce que l'étude que nous faisons sur les effets du changement climatique sur les forêts et l'agriculture nous tient beaucoup à coeur.

Veuillez commencer, s'il vous plaît.

Mme Siân Mooney, professeure adjointe, Université du Wyoming: C'est un honneur que d'être invitée à comparaître devant ce comité. Je suis heureuse de l'occasion qui m'est donnée de présenter cet exposé et j'espère que je pourrai vous être d'une quelconque utilité.

Je vais commencer par une courte présentation en PowerPoint.

J'ai réalisé deux études sur le changement climatique au Canada. Une qui portait sur les effets du changement climatique sur l'agriculture au Manitoba et, l'autre, un prolongement de cette première étude, comportait également certains des effets du changement climatique sur la Saskatchewan et l'Alberta. Plus récemment, j'ai orienté mes recherches sur des façons de réduire les effets du changement climatique par des pratiques agricoles. Je parle ici de la réduction des gaz à effet de serre.

Aujourd'hui, je vais traiter de certaines questions que j'estime importantes pour déterminer comment le changement climatique pourrait influer sur la rentabilité de l'agriculture au Canada.

Essentiellement, le changement climatique aura plusieurs effets sur l'agriculture canadienne. De façon générale, nous pouvons diviser ces effets en deux catégories différentes, c'est-à-dire les effets biophysiques et les effets économiques. Le résultat global sur l'agriculture canadienne, à savoir si le changement climatique sera économiquement avantageux ou désavantageux, dépendra essentiellement de la combinaison de ces deux facteurs.

Mais avant de parler de ces facteurs, nous devons parler du changement climatique qui influe sur ces deux facteurs. Comme les membres du comité l'ont probablement entendu avant, plusieurs modèles de changements climatiques indiquent que les températures moyennes globales augmenteront d'environ 2degrés Celsius d'ici l'an2050. Mais en réalité, le fait que ces divers modèles s'accordent généralement sur la façon dont le climat mondial va changer n'est pas nécessairement très utile lorsque nous examinons une région particulière. Aussi bien au Canada qu'aux États-Unis, ce qui est le plus important, ce sont les changements au niveau régional et local, parce que ce sont ces derniers qui sont à l'origine des changements biophysiques que nous allons observer par suite du changement climatique.

Voyons ce que nous savons jusqu'à maintenant sur la façon dont le climat régional pourrait changer dans les Prairies canadiennes. Dans une étude récente, M.Henri Hengeveld d'Environnement Canada a comparé quatre grands modèles différents, à savoir le modèle canadien, le modèle de Hadley provenant du Royaume-Uni, un modèle australien et un modèle américain.

Pour le sud de l'Alberta, nous pouvons voir que ces modèles s'accordent généralement assez bien sur ce qui pourrait arriver dans le cas des températures moyennes estivales. Ils indiquent une augmentation de 2 à 3degrés dans le sud de l'Alberta, de même qu'une augmentation de la température moyenne hivernale de 2,5 à 4degrés.

Le problème pour plusieurs de ces modèles, c'est qu'il n'y a pas d'accord général sur ce qui pourrait survenir dans le cas des précipitations advenant un changement climatique. Les précipitations estivales sont assez importantes pour les pratiques agricoles, or, dans ces quatre modèles, trois indiquent que, dans un scénario de changement climatique, les précipitations seront plus abondantes l'été en Alberta, alors que celui qui reste indique qu'il y aura un peu moins de précipitations.

C'est cet écart dans les prévisions liées aux changements climatiques qui fait qu'il nous est difficile à l'heure actuelle d'évaluer comment, dans la réalité, différentes régions pourraient s'adapter au changement climatique. Chaque fois que vous examinez les résultats des études sur le changement climatique, vous devez garder à l'esprit que ces études dépendent beaucoup du type de scénario de changement climatique que vous avez posé comme hypothèse pour ces études.

Mais il y a certaines choses que l'on ignore. Il est certainement possible que le rendement des grandes cultures augmente par suite de ce que nous appelons la «fertilisation enCO2». De nombreux scientifiques ont démontré que l'augmentation de la concentration du dioxyde de carbone dans l'atmosphère est assez avantageuse pour la croissance des cultures et qu'elle peut améliorer l'efficacité de la consommation d'eau par les plantes. Parmi les éléments que nous ignorons figure la façon dont le rendement des cultures pourrait réagir à une situation de précipitations incertaines. Nous ne sommes pas certains de la variabilité du climat de l'avenir, s'il y aura plus d'événements climatiques extrêmes et à quel moment arriveront les différents événements de précipitations. Cela pourrait être très important, car même si nous avons un climat plus humide, si la pluie n'arrive pas au bon moment pour permettre la germination des graines, cela pourrait être un problème.

Si le climat se réchauffe et devient plus humide, on pourrait s'attendre à une augmentation du rendement des grandes cultures au Canada; on pourrait également s'attendre à un allongement de la période de croissance. Un des effets possibles de cette situation, et c'est une question qui a été soulevée dans les études auxquelles j'ai participé dans le passé au Canada, c'est qu'il pourrait certainement y avoir une augmentation de la superficie des terres cultivables dans le nord du Canada, c'est-à-dire dans la région qui se situe au nord du 55e degré, ou au nord du 55e parallèle. Il existe à l'heure actuelle dans cette région des sols qui conviennent à la culture. Il s'agit de sols de classe4, ce qui signifie que ce sont des sols marginalement productifs du point de vue agricole et qu'à l'heure actuelle, leur productivité est limitée par le climat. Ou bien la saison de croissance n'est pas assez longue ou bien elle n'est pas assez chaude.

Une étude effectuée par l'Université du Manitoba il y a quelques années, et à laquelle j'ai participé, indiquait que si le climat se réchauffait, jusqu'à 1,44million d'hectares de terres situées au nord du 55e parallèle pourraient être productives et, de plus, il pourrait vraisemblablement y avoir une augmentation de la superficie des terres cultivables dans le sud également.

Ces études ont également porté sur la modification du rendement des cultures au Canada. Nous avons utilisé différentes méthodes pour prévoir les changements de rendement dans un scénario de température un peu plus chaude et un peu plus sèche que la température actuelle; essentiellement, nous avons démontré qu'un climat plus chaud et plus sec aurait tendance à réduire les rendements de certaines des grandes cultures pratiquées dans les provinces des Prairies, mais ce type de climat permettrait de pratiquer de nouvelles cultures qui auraient peut-être un peu plus de valeur. Dans un climat plus chaud et plus humide, comme celui que l'on retrouve dans le nord des États-Unis, on pourrait s'attendre à une augmentation du rendement des cultures.

Cependant, l'effet sur le rendement des cultures et sur les superficies cultivables ne constitue qu'une partie de l'équation lorsqu'on tente de déterminer comment les changements climatiques influeront sur les données économiques liées à la production agricole dans les Prairies. Nous devons également combiner les changements touchant la production aux changements touchant les facteurs économiques comme les prix du marché et le coût des intrants. Bien que la production soit déterminée par les conditions de température locales, les prix du marché sont déterminés mondialement, parce que le Canada est évidemment un acteur sur le marché mondial et qu'il n'a pas une grande influence sur les prix pratiqués sur ce marché.

Je pense qu'un élément important du point de vue économique au Canada, c'est comment la productivité canadienne se modifiera par rapport à celle du reste du monde. Si le reste du monde connaît une baisse marquée de la production de certaines cultures pour lesquelles le Canada verrait sa propre production augmenter grâce au changement climatique global, alors, cette situation pourrait s'avérer relativement avantageuse pour le Canada.

Le résultat économique global sera déterminé par les décisions touchant les questions biophysiques et économiques. Un rendement élevé n'est pas nécessairement une bonne chose sur le plan économique, parce que si le rendement élevé s'accompagne d'une baisse des prix, alors, le résultat pourrait être pire pour les producteurs. Il peut également y avoir des situations de rendements plus faibles, mais si le Canada produit mieux que le reste du monde, il pourrait obtenir des prix plus élevés, ce qui pourrait être avantageux pour les producteurs concernés. Ce que j'essaie de dire, c'est que le résultat global dépend à la fois des changements biophysiques et des changements économiques.

Dans des études antérieures effectuées au Canada, nous avons constaté que les revenus nets globaux des provinces des Prairies pourraient augmenter en vertu d'un changement climatique. Encore une fois, ce résultat dépend beaucoup des hypothèses qui ont été formulées au moment de l'application des différents modèles et de la réalisation des études.

Il est certain que la réponse d'adaptation variera considérablement dans l'espace et il est très peu probable qu'il n'y aura qu'une seule bonne réponse. Les résultats économiques seront liés à la capacité biophysique d'une région, qui est déterminée par les conditions locales et régionales, au genre de culture que vous pouvez pratiquer et à son rendement ainsi qu'à la variation des prix sur le marché.

Je pense que vous devez garder une industrie qui est souple. Par cela, je veux dire que si nous offrons dès maintenant des incitatifs économiques pour encourager les producteurs à adopter des pratiques qui pourraient sembler censées à l'heure actuelle, il est loin d'être certain que dans quelques années ces pratiques seront très avantageuses pour les producteurs. En isolant les producteurs des forces du marché, vous pouvez peut-être réduire les stimulants qui les forcent à apporter les changements nécessaires, ce qui, en réalité, pourrait être plutôt néfaste en termes d'adaptation au changement climatique.

Pour faciliter l'adaptation, nous pouvons faire un certain nombre de choses. Il est certain que l'éducation des producteurs est un domaine important, de même que la recherche. Il y a tellement de choses que nous ignorons à l'heure actuelle et nous pourrions en faire bien davantage pour examiner la technologie et les différentes informations qui pourraient venir en aide aux producteurs.

Une autre chose, que je trouve assez intéressante, c'est que le changement climatique offre de nouvelles possibilités aux agriculteurs, à savoir un marché pour les gaz à effet de serre. Les sols agricoles peuvent séquestrer du carbone, ce qui réduit les concentrations atmosphériques de gaz à effet de serre. Bien que les possibilités de séquestration agricole soient assez faibles, des pays comme le Canada et les États-Unis possèdent de grandes superficies de sols de sorte qu'une petite quantité de carbone par hectare sur de très grandes superficies de terre peut entraîner des réductions substantielles de carbone. Des évaluations faites aux États-Unis révèlent que les sols agricoles pourraient séquestrer jusqu'à 208millions de tonnes métriques de carbone par année.

Cela pourrait se faire à un faible coût. Voici des évaluations de ce qu'il en coûterait pour séquestrer du carbone dans le sol dans les États de l'Iowa et du Montana. On peut voir que dans ces deux régions, il est possible de séquestrer du carbone pour moins de 40$ la tonne. À ce prix, l'agriculture peut faire concurrence à la foresterie. Ainsi, nous pouvons nous attendre que du carbone soit séquestré par l'agriculture.

Il y a un certain nombre de façons de concevoir ces systèmes de séquestration. Peut-être que le système le plus efficace est de fournir des paiements pour des crédits, comme si le carbone était une tonne de maïs. Il faudra une forme de surveillance, mais il y a beaucoup d'études dans ce domaine à l'heure actuelle qui montrent qu'il n'est pas nécessaire que ce soit une opération coûteuse.

Cela aurait aussi d'autres avantages pour les producteurs. En ce moment, cela les aiderait à s'adapter, notamment à améliorer la fertilité du sol, à accroître la diversification et à réduire potentiellement le rythme ou l'ampleur du changement climatique.

Le sénateur Wiebe: Pour une raison quelconque, nous avons l'impression que le changement climatique entraînera une hausse des températures et une diminution des précipitations. L'humidité doit bien aller quelque part. Nous ne la perdrons pas; elle restera sur la terre. Je vous suis reconnaissant d'avoir parlé de l'augmentation des températures et des précipitations.

Pouvons-nous dire aujourd'hui que le triangle de Palliser, formé par Calgary, Winnipeg et Saskatoon, qui a été classé comme étant un désert, pourrait maintenant être une région plus humide? Disposons-nous de la technologie permettant de prévoir l'avenir?

Mme Mooney: Nous ne possédons pas des prévisions très sûres. Trois des quatre modèles que j'ai exposés plus tôt prévoyaient une hausse des températures et des précipitations, tandis que l'autre prévoyait un assèchement. Il s'agit là d'un gros problème qui doit être réglé afin que nous puissions déterminer ce qui se produira sur le plan du climat. Les modèles de climat ne permettent pas d'établir de très bonnes prévisions à propos des précipitations.

Le sénateur Wiebe: Je suis certes d'accord.

À la sectionD de votre mémoire, qui se trouve à la page6 et qui s'intitule «Adaptation», j'ai trouvé la troisième phrase très intéressante. Vous dites:

Le fait de conserver un secteur agricole souple pourrait être une stratégie d'adaptation importante.

Je crois que la souplesse s'avérera un élément clé pour le Canada. Votre pays a-t-il mis en place des programmes permettant aux agriculteurs de faire preuve de souplesse?

Mme Mooney: Je ne crois pas que les États-Unis aient élaboré des politiques qui encouragent les producteurs à adopter des pratiques qui les aideraient à s'adapter au changement climatique. En fait, les États-Unis se sont surtout concentrés jusqu'à maintenant sur le financement de la recherche sur le changement climatique. Une somme considérable est consacrée à la recherche sur la diminution des gaz à effet de serre et de l'ampleur du changement climatique ainsi que sur la façon d'améliorer la situation. Quant à la souplesse, je crois que la meilleure façon de faire en sorte que les producteurs demeurent souples est de les laisser réagir aux prix du marché.

Le changement climatique devrait fort probablement se produire assez graduellement, et les producteurs sont souvent bien informés et de très bons hommes d'affaires qui sont capables d'effectuer de légers changements au fil du temps, tant que vous ne les dirigez pas dans la mauvaise direction.

Le sénateur Wiebe: Voulez-vous dire qu'il vaut mieux que le gouvernement intervienne peu?

Mme Mooney: Je crois que oui.

Le président: Comme vous le savez, nous avons entendu un certain nombre d'autres témoins, dont quelques-uns provenaient des États-Unis. Deux des témoins américains nous ont dit que, selon leurs modèles et leurs recherches et étant donné l'augmentation des températures, les secteurs forestiers et agricoles du Canada bénéficieront du changement climatique. Je sais que vous nous avez montré vos modèles et qu'ils n'arrivent pas tous à la même conclusion. Mais que pensez-vous de la conclusion à laquelle en sont venus les deux autres témoins américains, c'est-à- dire que le Canada devrait bénéficier des répercussions du changement climatique?

Mme Mooney: C'est certes possible, et je crois qu'un certain nombre de facteurs laissent présager cela. Le Canada est un pays nordique, ce qui signifie qu'il subira davantage les répercussions du changement climatique que d'autres pays, sauf dans le cas des températures. Vous recevez beaucoup de neige et la saison de croissance est courte. Je crois qu'il est tout à fait possible que, si l'eau ne constituait pas un facteur limitatif, le changement climatique puisse être assez bénéfique pour le Canada, surtout comparativement à d'autres pays.

Certaines terres des États-Unis qui sont productives à l'heure actuelle risquent fort bien de s'assécher en raison du changement climatique. Des régions qui sont actuellement hautement agricoles pourraient devenir moins productives et, par conséquent, le Canada pourrait en bénéficier. C'est la différence relative entre les deux pays qui pourrait devenir importante.

Le président: D'après votre évaluation d'ordre économique, l'incidence globale sur l'économie est déterminée par les conditions biophysiques et économiques. Je suis tout à fait d'accord avec cela, mais avant de parler de l'incidence sur l'économie, nous devons savoir quelles essences d'arbres il faut planter en fonction du changement climatique ou des étés plus longs ou bien des sécheresses plus graves.

Détenez-vous un modèle qui nous aiderait, avant même d'aborder la question de l'incidence globale sur l'économie, à déterminer les essences précises d'arbres à planter au Canada? Nous devrions savoir cela avant de pouvoir déterminer les répercussions sur l'économie.

Mme Mooney: En fait, je ne possède aucun modèle de la sorte. Les forestiers et les concepteurs de modèles biophysiques pourraient en détenir. De nombreux économistes effectuent des évaluations intégrées, comme c'est mon cas. J'ai cependant davantage d'expérience dans le domaine des cultures que dans celui des forêts. Malheureusement, cest tout ce que je peux vous dire.

Le président: Un certain nombre des témoins canadiens qui ont comparu devant nous ont parlé de la nécessité d'établir un modèle dans le cadre duquel un groupe de spécialistes de divers domaines travailleraient ensemble pour résoudre les problèmes d'adaptation au changement climatique, non seulement dans le secteur forestier, mais aussi agricole. J'aimerais savoir de quels domaines proviennent les spécialistes avec lesquels vous travaillez. Qui sont les scientifiques et les chercheurs avec lesquels vous travaillez et quelle est leur expérience?

Mme Mooney: Je travaille avec des climatologues qui appliquent certains des modèles sur le changement climatique. Je collabore également avec des spécialistes du sol et des concepteurs de modèles sur les cultures, avec qui j'entretiens des rapports depuis longtemps, et je travaille aussi avec des économistes. Quand on arrive à réunir un groupe de spécialistes de nombreuses disciplines, bien qu'il soit difficile pour eux de travailler ensemble, cela permet de jeter beaucoup de lumière sur les problèmes, qui sont complexes et liés entre eux. Le changement climatique n'est pas un problème qui est l'affaire d'un seul domaine. L'établissement de modèles intégrés est certainement la voie à suivre dans le cas du changement climatique.

Le président: Comme vous le savez, notre étude comporte trois grands volets: l'adaptation des forêts, l'agriculture et les collectivités rurales. Travaillez-vous avec des sociologues ou des gens d'autres domaines qui se penchent sur les répercussions du changement climatique sur les collectivités, sur leur approvisionnement en eau et sur d'autres éléments?

Mme Mooney: Mes études n'ont pas porté sur les répercussions sur les collectivités rurales, quoique cela constitue un sujet extrêmement important.

Le sénateur Hubley: Madame Mooney, vous êtes professeure adjointe au département d'agriculture de l'Université du Wyoming. Est-ce que les renseignements que vous recueillez et les résultats de vos recherches se retrouvent dans les manuels, ou est-ce que vos travaux en sont encore au stade expérimental?

Mme Mooney: Certaines des répercussions générales du changement climatique, comme la hausse ou la baisse du rendement des cultures et la bonne ou la mauvaise situation économique, sont certes exposées dans les manuels. La plupart des recherches qui sont menées ont tendance à porter sur des régions précises. Ainsi, il ne convient probablement pas d'en faire état dans un manuel.

Par contre, un grand nombre des éléments que nous découvrons par l'entremise de nos recherches sont probablement bien acceptés. Les chercheurs semblent trouver des éléments assez similaires à l'aide de diverses techniques d'établissement de modèles; nous n'utilisons pas tous la même technique.

Le sénateur Hubley: Est-ce que l'information se rend aux collectivités et aux agriculteurs qui auront à prendre des décisions? La connexion a-t-elle été établie? L'information est-elle transmise aux agriculteurs, afin qu'ils puissent s'orienter? De quelle façon pouvez-vous partager vos connaissances avec ceux qui seront le plus touchés par le changement climatique?

Mme Mooney: Il s'agit là d'une excellente question. Certaines de nos recherches sont en fait davantage destinées à la vulgarisation. Des spécialistes de l'éducation qui travaillent à l'université extraient l'information et la traduisent en des termes simples qui peuvent facilement être compris. Ils transmettent aux producteurs les idées générales plutôt que les détails.

Lorsque j'étudiais le changement climatique dans les années90, j'ai remarqué que bien des producteurs ne croyaient pas que le phénomène se produisait véritablement. Aujourd'hui, ils sont beaucoup plus conscients que le phénomène se produit, car la presse en parle beaucoup plus.

Nous avons aussi tenté de renseigner les producteurs dans le cadre de conférences. J'ai participé à certaines d'entre elles. Un grand nombre des professionnels de la vulgarisation mettent l'information dans une forme qu'ils estiment plus éducative. Il s'agit d'une excellente façon de faire prendre conscience aux producteurs de ce qui se produit afin qu'ils puissent réfléchir à la façon dont ils s'adapteront.

Le sénateur Wiebe: Je crois savoir que vous menez de nombreux travaux dans le domaine de l'agriculture, des sols et de la séquestration du carbone. Ce dernier terme pose des problèmes à ceux d'entre nous qui pratiquent activement l'agriculture. Nous avons tendance à parler plutôt de puits de carbone. Le milieu agricole canadien commence à discuter de ce sujet.

Lorsqu'on vend un crédit, pendant combien de temps le carbone doit-il être enfoui? Qu'arrive-t-il lorsqu'un agriculteur constate qu'il vaudrait mieux pour lui sur le plan économique de commencer à cultiver le sol à nouveau? Lorsque cela se produit, nous perdons une certaine quantité du carbone que nous y avions enfoui. Quels genres de travaux avez-vous menés dans ce domaine en vue d'élaborer une formule ou une solution?

Mme Mooney: Beaucoup de travaux sont effectués dans ce domaine. C'est d'ailleurs dans ce domaine que j'ai travaillé au cours des cinq dernières années. Je dois dire qu'aucune solution parfaite n'a encore été élaborée. Pour répondre à votre première question, qui concerne la durée du crédit, je dirais qu'il existe différents types de contrats permettant de satisfaire les préférences des producteurs à l'égard de l'enfouissement du carbone.

Par exemple, en foresterie, ce n'est probablement pas une mauvaise idée d'établir un contrat de 50 ou de 60ans, en fait du nombre d'années correspondant à la durée de la rotation des arbres. Dans le domaine de l'agriculture, les rotations sont annuelles. L'idée de la location est parfaitement raisonnable, c'est-à-dire payer chaque année des frais de location pour l'enfouissement du carbone. Les règles du jeu dépendraient probablement dans une large mesure de ce que souhaite le gouvernement. L'idée du paiement de frais de location est bonne.

Les contrats pourraient comporter une clause de rachat, comme c'est souvent le cas, ou d'autres types de clauses. Pour effectuer un rachat, il faudrait payer deux ou trois points de pourcentage du contrat, conformément à tout bon contrat. On se penche beaucoup sur la façon possible d'établir un contrat concernant les crédits de carbone. Les crédits de carbone sont un peu étranges, comme vous le constatez probablement, car vous ne recevez pas la marchandise, elle est invisible. On ne la voit pas et on ne peut pas la recevoir. Cela soulève la question concernant la façon de mesurer ces contrats et d'en assurer un suivi.

Tous ces obstacles peuvent être surmontés. On effectue beaucoup de recherche à l'heure actuelle en vue de favoriser la participation des producteurs. On pourrait s'attendre à ce que les producteurs participent volontairement à un marché des crédits de carbone. Mais si un tel marché est insensé, les producteurs n'y participeront pas.

Le sénateur Wiebe: Nous tentons également au Canada de trouver une solution. Je n'arrive pas à trouver comment organiser la vente ou la location de crédits de carbone. Par exemple, supposons qu'un agriculteur établit un contrat avec une société pétrolière qui stipule qu'il enfouira deux livres de carbone par acre par année. Ce contrat est valable pour quatre ans. La cinquième année, l'agriculteur décide de labourer sa terre. Au cours des quatre années, il a entreposé 16livres de carbone, et en labourant, il pourrait en libérer 10livres. Si tel est le cas, nous n'aurions rien gagné, ou nous aurions gagné très peu.

Si cela se produit, est-ce qu'un remboursement est nécessaire? Le cas échéant, à qui le remboursement est-il versé? Avez-vous eu l'occasion de discuter de cette question?

Mme Mooney: Ce sont là de grandes questions qui nous donnent actuellement du fil à retordre. Nous pouvons les régler d'un certain nombre de façons.

Une façon serait d'exiger un remboursement. Une autre serait d'obliger la société pétrolière à remplacer ces crédits si elle détenait un contrat pour cinq ans seulement. Non seulement devrait-elle acheter des crédits supplémentaires, mais elle devrait aussi en acheter pour remplacer ceux qu'elle ne détient plus une fois que l'agriculteur est libéré du contrat. Cela vise à faire en sorte que cette approche n'entraîne pas la libération de carbone au fil du temps.

Les questions n'ont pas été examinées au complet. On effectue beaucoup de recherche en vue de déterminer la façon de procéder. Cette façon devrait résulter en une réduction considérable des gaz à effet de serre.

Nous devons nous rappeler que le recours aux agriculteurs sera une solution temporaire à court terme. Au bout du compte, nous nous attendons à des changements d'ordre technologique, comme l'utilisation d'une source d'énergie plus propre ou une innovation du genre, afin de garantir davantage de crédits dans les années à venir. L'enfouissement du carbone dans les terres agricoles constitue une solution peu coûteuse à laquelle on peut avoir recours jusqu'à ce que des changements d'ordre technologique surviennent, changements qui sont pour l'instant trop coûteux pour les sociétés.

Le sénateur Wiebe: Ma dernière question sera probablement la plus difficile. Il s'agit peut-être d'un sujet qui vous cause des problèmes. Peut-être qu'à un moment donné, le marché fera cette distinction. Que vaut une livre de carbone au bout d'une dizaine d'années?

Mme Mooney: Il s'agit là d'une question à 64000$. Nous ne le saurons pas tant que le marché n'existera pas.

Il existe un marché pilote aux États-Unis rattaché à la Chicago Climate Exchange. Il s'agit d'un marché de recherche qui se penche sur ce qui pourrait arriver et sur les prix probables dans l'avenir.

D'après ce que je sais à propos des prix dans ce marché, je peux vous dire qu'il est certain que nous n'envisageons pas des prix élevés pour chaque tonne de carbone annuelle. Je ne connais pas les prix précis, mais pour m'être entretenue avec des gens qui travaillent à cette bourse, j'imagine que le prix se situe en deçà de 10$ par tonne par année. Ce n'est pas très élevé. Cependant, si vous possédez une grande terre, peut-être qu'il est possible d'obtenir des fonds en vendant des crédits de carbone.

Le président: MadameMooney, nous ne disposons plus de temps pour vous poser des questions. Je tiens à vous remercier au nom du comité d'avoir pris le temps aujourd'hui d'exposer des sujets complexes et de répondre à des questions difficiles. Vous vous en êtes très bien sortie. Je vous remercie de nous avoir aidés dans notre étude.

Mme Mooney: Merci. J'ai été ravie de comparaître devant vous.

La séance est levée.