Délibérations du comité sénatorial permanent de
l'Agriculture et des forêts

Fascicule 15 - Témoignages - 1er mai 2003


OTTAWA, le jeudi 1er mai 2003

Le Comité sénatorial permanent de l'agriculture et des forêts se réunit ce jour à 8 h 35 pour examiner l'impact du changement climatique sur l'agriculture, les forêts et les collectivités rurales au Canada et les stratégies d'adaptation à l'étude axées sur l'industrie primaire, les méthodes, les outils technologiques, les écosystèmes et d'autres éléments s'y rapportant.

Le sénateur Donald H. Oliver (président) occupe le fauteuil.

[Traduction]

Le président: Honorables sénateurs et chers amis, bonjour. Je déclare ouverte cette 28e séance du comité, consacrée à l'impact du changement climatique sur l'agriculture, les forêts et les collectivités rurales au Canada et aux stratégies d'adaptation.

[Français]

Honorables sénateurs, nous continuons notre étude sur les effets des changements climatiques. Laissez-moi d'abord vous souhaiter la bienvenue chers collègues ainsi qu'à nos observateurs. Je souhaite également la bienvenue aux Canadiennes et aux Canadiens qui nous regardent et qui nous écoutent sur la CPAC et sur Internet.

[Traduction]

Ces dernières semaines, nous avons écouté divers témoins nous expliquer la dimension scientifique des changements climatiques et mettre l'accent sur les questions d'adaptation. Ce matin, honorables sénateurs, nous accueillons trois scientifiques distingués. Nous entendrons tout d'abord M. John Perez-Garcia, professeur associé en économie forestière au Center for International Trade in Forest Products, à l'Université de Washington. Les recherches menées par M. Perez-Garcia dans ce centre portent sur l'analyse des liens entre le commerce international des produits forestiers et l'environnement au moyen de modèles du commerce international.

Nous accueillons également M. David Burton, qui occupe la chaire de recherche en changement climatique, au Nova Scotia Agricultural College. M. Burton s'intéresse surtout à l'oxyde nitreux, qui représente 60 p. 100 de tous les gaz à effet de serre produits par l'agriculture, et à l'influence du climat sur la production agricole, de façon à l'adapter aux changements climatiques.

[Français]

Nous allons aussi entendre M. Jean-Louis Daigle, directeur général du Centre de conservation des sols et de l'eau de l'est du Canada. Le centre est un groupe de sensibilisation qui travaille en collaboration et en complémentarité avec les intervenants des secteurs privé et public dans le but de promouvoir une agriculture durable.

[Traduction]

M. John Perez-Garcia, professeur associé, Center for International Trade in Forest Products, College of Forest Resources, Université de Washington: Honorables sénateurs, je vous remercie de cette occasion qui n'est offerte de témoigner au sujet des effets des changements climatiques sur les forêts et les collectivités rurales au Canada. Je suis professeur associé en économie forestière au Center for International Trade in Forest Products, CINTRAFOR, du College of Forest Resources de l'Université de Washington.

CINTRAFOR est un organisme de recherche fondé en 1984 par l'État de Washington. Le centre réalise des recherches sur les possibilités et les problèmes découlant du commerce des produits forestiers. Il étudie les politiques qui ont une incidence sur les marchés forestiers et l'environnement. Les recherches de CINTRAFOR ont donné lieu à des publications, fait l'objet de conférences et permis d'offrir des services consultatifs à l'intention des organismes de l'industrie et du secteur environnemental et l'ensemble de ceux qui font partie du secteur forestier.

Mon travail chez CINTRAFOR consiste à gérer et à utiliser un modèle économique du secteur forestier mondial. L'Institut international pour l'analyse des systèmes appliqués, ou IIASA, à Laxenburg, en Autriche, a développé au départ ce modèle appelé Global Trade Model, ou GTM, dans les années 80. Au cours de son développement chez IIASA, certains des chercheurs les plus renommés en économie forestière à l'échelle planétaire, dont plusieurs chercheurs canadiens, ont consacré leur savoir-faire à l'élaboration d'un modèle de simulation de l'industrie forestière mondiale reposant sur l'économétrie.

Dès qu'il a été achevé, le modèle GTM a été distribué à différents organismes et université des quatre coins du monde. CINTRAFOR, représentant l'Université de Washington, a pris le modèle en charge en 1987.

Depuis lors, M. Peter Cardellichio et moi l'avons amélioré en subdivisant davantage les régions du monde, en réévaluant sa structure théorique, en mettant à jour ses données et en vérifiant de façon plus approfondie sa capacité de simuler le comportement du secteur mondial des produits forestiers.

Les analyses effectuées au moyen du modèle GTM de CINTRAFOR, le CGTM, ont documenté un grand nombre d'évaluations des incidences sur l'environnement et de la conjoncture économique. Le CGTM a mesuré les incidences économiques des changements climatiques sur le secteur forestier mondial au moyen de trois études. Les incidences des stratégies de réduction des émanations de carbone aux États-Unis et les quantités de carbone à l'échelle mondiale ont également été analysées. On a fait appel au modèle pour étudier les incidences des pénuries de bois d'œuvre sur l'affectation des sols. Les politiques commerciales des États-Unis et du Canada ont aussi été analysées. Le modèle a été utilisé pour simuler le développement des marchés du bois dur tropical, examinant les politiques commerciales réelles sur le déboisement tropical en Asie du Sud-Est et l'incidence des contraintes de l'offre et les politiques commerciales sur les forêts tropicales à l'échelle mondiale.

Le CGTM a aussi été utilisé pour analyser la manipulation des marchés et leurs incidences sur le secteur forestier en Amérique latine, une région qui possède principalement des ressources en bois dur. Ce modèle commercial a aussi permis d'analyser l'importance de l'écosystème forestier des zones tropicales et tempérées dans le secteur forestier mondial. Ce bref résumé du travail effectué au moyen du CGTM illustre la souplesse de ce modèle pour fournir des données utiles à divers processus d'évaluation faisant intervenir le secteur forestier mondial.

Le CGTM est un modèle intégré, car il décrit tous les aspects entourant la production des produits forestiers, y compris la croissance forestière, l'approvisionnement en grumes, l'infrastructure de transformation et la demande finale. Le modèle divise la planète en 43 régions productrices de grumes et 33 régions consommatrices de produits forestiers. Les marchés des grumes définis pour les principales régions productrices de bois d'œuvre comprennent le Chili, la Nouvelle-Zélande, le nord-ouest du Pacifique aux États-Unis, les provinces de l'est du Canada, les régions européennes, l'ex-Union soviétique et d'autres régions.

Dans sa dernière configuration, le modèle tient compte de plus de 400 courants commerciaux. À l'aide d'instruments de mesure du bien-être économique, il résume les changements dans le secteur forestier. Toutefois, bien que ces instruments de mesure jouent un rôle très important dans l'évaluation des politiques forestières, le modèle établit les moyennes dans le cadre d'enjeux en région, tels l'emplacement des scieries et d'autres détails précis, ce qui limite sa capacité de contribuer à la prescription de politiques particulières. Par conséquent, le modèle constitue un point de départ pour une analyse plus détaillée des incidences des politiques.

En 1993, j'ai commencé à utiliser le modèle de simulation pour analyser les changements climatiques. Mes premières études au moyen de ce modèle ont porté sur les bilans énergétiques du carbone organique dans un écosystème et l'incidence des politiques touchant le secteur forestier sur ses bilans énergétiques, ainsi que leur effet éventuel sur les changements climatiques. Cette étude m'a permis de venir témoigner devant la Commission des ressources de la Chambre des représentants des États-Unis, en 1997, sur la façon dont les Américains devraient s'y prendre pour atteindre de nombreux objectifs, dont celui de gérer leurs forêts en vue de maximiser la réduction de dioxyde de carbone dans l'atmosphère. Dans mon témoignage, trois approches ont été proposées à l'égard des forêts pour aider à réduire l'excédent de dioxyde de carbone dans l'atmosphère. Tout d'abord, il est possible d'extraire le dioxyde de carbone de l'atmosphère en permettant aux forêts en croissance d'absorber le carbone et de le stocker sous forme de bois. Deuxièmement, on peut extraire le dioxyde de carbone de l'atmosphère en exploitant les forêts avant qu'elles ne subissent une dégradation ou un incendie et en stockant le carbone dans des produits forestiers qui se dégradent moins rapidement. Enfin, il est possible de conserver le dioxyde de carbone hors de l'atmosphère en utilisant des produits du bois pour remplacer l'aluminium, l'acier, le béton, la brique et les autres matériaux dont la fabrication consomme davantage de combustibles fossiles et libère une plus grande quantité de dioxyde de carbone. L'analyse a conclu que la méthode de loin la plus efficace, pour conserver le dioxyde de carbone hors de l'atmosphère, était d'utiliser des produits ligneux au lieu des produits de remplacement dont la fabrication consomme davantage de combustibles fossiles.

Cette conclusion est corroborée dans les dernières études menées sous les auspices du Consortium on Renewable Resources and Industrial Materials, le CORRIM. Une étude récente a conclu que la gestion de forêts en vue de la production de produits forestiers pourrait réduire les émissions de dioxyde de carbone par l'utilisation d'une plus grande quantité de bois dans la construction domiciliaire, au lieu de l'acier et du béton.

Dans un effort soutenu pour utiliser des modèles de climat parallèlement à des modèles d'écosystème et économiques, un groupe de chercheurs a commencé à associer ces modèles pour mesurer les effets simulés des changements climatiques sur la végétation et leur incidence sur le secteur forestier. Des concentrations accrues de dioxyde de carbone dans l'atmosphère, combinées à tout changement climatique, toucheront de nombreux éléments des forêts, y compris leur productivité nette. Les fluctuations au niveau de l'accroissement forestier, découlant des mécanismes d'approvisionnement en bois d'œuvre, influenceront les marchés forestiers à l'échelle mondiale.

Les retombées économiques globales nettes des changements climatiques sont positives. Une plus grande réserve de bois accessible entraîne une réduction des prix à la consommation et une amélioration du bien-être économique des consommateurs. Il y a plus de retombées économiques positives à l'égard des consommateurs de produits ligneux qu'il ne peut y avoir d'incidences négatives sur les producteurs de bois d'œuvre qui vendent leur bois à des prix inférieurs. L'étude a estimé la valeur actuelle nette des avantages pour le secteur forestier. Elle va de 22 milliards de dollars américains en 1993 à 32 milliards de dollars sur une période de 40 ans, selon les hypothèses retenues. Toutefois, cette étude a également révélé que l'incertitude du modèle économique semble au moins aussi importante que l'incertitude des modèles des changements climatiques.

Le processus qui consiste à lier des modèles économiques et écologiques — de nombreux modèles fonctionnent à l'aide de scénarios économiques, écologiques et climatiques de rechange — fournit des renseignements utiles sur le comportement du modèle économique selon des hypothèses différentes, les résultats économiques et écologiques intégrés et leur répercussion sur les décideurs. Ce travail révèle que les hypothèses sur le comportement économique et les interactions écologiques jouent un rôle important lorsqu'on évalue les incidences économiques des changements climatiques sur le secteur forestier. L'évaluation de ces incidences diffère lorsqu'on utilise d'autres méthodes pour mesurer les changements climatiques et l'accumulation de dioxyde de carbone dans l'atmosphère. De plus, puisque les incidences d'une segmentation des marchés et des régions ne sont pas réparties uniformément, il importe de les considérer également lorsque sont définis les besoins des programmes.

Une analyse plus récente tenant compte de trois scénarios climatiques de rechange et de deux scénarios économiques a révélé des réponses possibles dans les secteurs forestiers régionaux, allant de diminutions à des accroissements de la matière ligneuse, selon la région du monde en cause. L'ajustement de l'approvisionnement en bois d'œuvre en fonction de ces changements dans la quantité de matière ligneuse entraîne un écart positif du bien-être économique de quelque 2 à 6 milliards de dollars américains, en dollars de 1993, à l'échelle mondiale. Ces chiffres sont cependant inférieurs à ceux dont des études antérieures ont fait état, soit de 22 à 32 milliards de dollars américains.

Au niveau régional, les écarts en matière de bien-être économique peuvent être importants et s'avérer positifs ou négatifs. Au Canada, par exemple, les pertes varient de 1,4 à 14 milliards de dollars américains, en dollars de 1993. Les pertes du secteur manufacturier sont attribuées à la perte de la part de marché en faveur des fabricants produisant à plus faible coût. Les gains des consommateurs sont relativement limités, puisque le marché intérieur absorbe seulement une partie de la production canadienne.

Les pertes des producteurs et des fabricants de bois d'œuvre l'emportent sur les faibles gains des consommateurs, ce qui se traduit par des pertes globales pour le secteur. Les marchés et le commerce forestiers jouent des rôles importants dans les régions qui récoltent des gains associés à un changement de climat. En règle générale, les régions dont le coût de production de fibre ligneuse est le plus bas sont capables d'accroître leur récolte. Le commerce forestier se fait à des prix inférieurs dans les autres régions. Les régions à faible prix de revient accroissent leurs parts de marché, ce qui force les régions à prix de revient plus élevé à diminuer leurs coupes. Le commerce entraîne des gains ou des pertes économiques selon la région du monde, bien que, dans l'ensemble des régions, le bien-être économique soit à la hausse. Les résultats de cette étude révèlent que les hypothèses découlant des scénarios climatiques de rechange et du commerce forestier sont des facteurs qui influencent fortement les effets des changements climatiques sur le secteur forestier mondial.

Au cours de la dernière décennie du XXe siècle, on a assisté à des changements structurels importants dans le secteur forestier mondial. L'effondrement de l'Union soviétique a nui considérablement à la production et à la consommation de produits ligneux à l'échelle mondiale. Les efforts visant à garantir la durabilité de la production du bois d'œuvre provenant des forêts tropicales et les restrictions environnementales sur sa récolte ont sensiblement freiné son approvisionnement. De plus, la situation du secteur du logement aux États-Unis a connu une progression cyclique exceptionnellement longue alors que la santé économique des pays asiatiques a été chancelante, particulièrement au Japon.

En ce nouveau siècle, ces changements structurels et cycliques exercent encore leur influence.

En plus de ses changements structurels, il y a eu des mouvements cycliques de consommation associés au cycle conjoncturel mondial. Au cours des trois dernières décennies, la consommation a accusé plusieurs baisses. Deux fléchissements de la consommation ont été la réaction des industries consommatrices de bois à la hausse des coûts de l'énergie en 1975 et en 1982. Un ralentissement mondial en 1991 est un autre facteur qui a contribué à ce déclin observé dans la consommation, déclin comparable à celui qu'on a connu plus récemment, pendant la période de 2001 à 2003.

Néanmoins, ces événements cycliques ont tendance à s'étaler dans le temps. Par exemple, avant 1990, l'industrie forestière a utilisé 1,4 p. 100 plus de bois annuellement, avec un taux de croissance moyenne de 3 p. 100 dans l'économie mondiale. L'effondrement de l'Union soviétique et les restrictions environnementales mises de l'avant au début des années 90 ont perturbé ce taux de croissance moyen. Les données relevées au cours de la dernière décennie permettent de croire que, en moyenne, l'industrie forestière a augmenté son utilisation de bois comme matière première à un taux annuel de 0,5 p. 100, soit une baisse marquée par rapport au taux de consommation observé pendant les deux décennies précédentes.

En résumé, on ne peut pas considérer les effets possibles des changements climatiques comme une science précise, et les changements climatiques ne peuvent être considérés comme un élément isolé. Il y a autant, sinon plus d'incertitudes dans les prévisions économiques à long terme qu'il y en a dans les prédictions climatiques.

De nombreux facteurs économiques ont une incidence sur le secteur forestier, y compris la restructuration de l'économie des pays asiatiques et de l'ex-Union soviétique. Pour les fabricants de produits forestiers, ces facteurs économiques peuvent jouer un rôle encore plus crucial que celui des changements climatiques.

Le secteur forestier compte au moins trois catégories de joueurs: les producteurs de bois d'œuvre, les fabricants de produits forestiers et les consommateurs de produits forestiers. Il semble que les changements climatiques profiteront aux consommateurs de produits forestiers grâce à un meilleur approvisionnement et à une baisse des prix.

L'ambiguïté réside dans l'incidence des changements climatiques sur les fabricants de produits ligneux. Cela reposera sur les prix inférieurs des produits selon la baisse ou la hausse des parts de marché des autres fabricants. Les producteurs de bois d'œuvre vont probablement assister à une baisse des prix du bois et à une diminution des avantages économiques à moins qu'ils ne puissent accroître leur part de marché au détriment des autres producteurs de bois d'œuvre.

Au Canada, les politiques commerciales adoptées dans le secteur forestier joueront un rôle important, étant donné qu'une grande partie de la production est exportée.

Le président: Votre exposé était excellent. Vous avez bien résumé l'objet de notre étude en disant qu'on ne peut considérer comme une science exacte la recherche sur les effets des changements climatiques. D'autres professeurs nous ont dit la même chose.

Vous pouvez imaginer comment nous, qui devons élaborer les politiques, essayons de nous attaquer au problème. Je vais laisser ces questions au vice-président du comité, le sénateur Wiebe.

Le sénateur Wiebe: Merci d'avoir accepté de comparaître. J'ai bien aimé votre exposé, car vous avez beaucoup parlé de la dimension économique des changements climatiques. Jusqu'à un certain point, la question économique nous place aujourd'hui devant un dilemme, car les différents pays, surtout ceux du tiers monde, utilisent beaucoup de combustibles fossiles dans leurs industries.

Devons-nous nous en remettre à l'économie pour résoudre le problème ou les gouvernements doivent-ils intervenir et imposer des règles pour contrôler ce qui se passe sur le terrain?

M. Perez-Garcia: Je crois effectivement qu'il faut élaborer des politiques dans ce domaine. J'approche le problème sous l'angle de la création de pollution par notre secteur économique. Or, la pollution n'est pas un produit que l'économie peut traiter facilement. Dans la terminologie de l'économie, il s'agit d'une externalité. Elle est abordée en dehors de la prise de décisions dans le secteur économique — les producteurs ou les consommateurs eux-mêmes.

Lorsque les externalités ont des conséquences négatives, il incombe à l'État de les réglementer. Entre autres dispositions de régulation, il est possible d'appliquer certains principes économiques. Dans le Protocole de Kyoto, l'un des moyens économiques prévus, je crois, est l'échange de droits d'émission.

Vous avez un rôle à jouer à cet égard. Il faut imposer une réglementation, puisqu'il s'agit de la pollution, qui n'est pas un produit. Il faut des règlements. Dans l'élaboration des politiques, vous devriez envisager des moyens économiques, pour imposer ces règlements.

Le sénateur Wiebe: Vous pouvez décider de ne pas répondre à ma prochaine question, si vous préférez. Notre pays a signé l'accord de Kyoto, mais les États-Unis ont décidé de ne pas le faire pour l'instant. En examinant ce qui se passe aux États-Unis, j'ai l'impression que, sur le plan des incitatifs proposés par le gouvernement national et surtout par certains États, on semble plus avancé qu'au Canada dans l'élaboration de programmes visant à réduire les émissions de dioxyde de carbone. Ai-je raison?

M. Perez-Garcia: Je le crois. Je ne connais pas très bien tout ce qui se passe au sujet du protocole de Kyoto, mais je sais que le gouvernement américain n'est pas d'accord. Je sais qu'un certain nombre de gouvernements d'État, d'organisations non gouvernementales et de groupes environnementaux et industriels exigent des compensations en fixation de carbone, même si les États-Unis n'ont pas ratifié le Protocole de Kyoto. On enregistre des progrès de ce côté.

Le sénateur Day: Monsieur Perez-Garcia, excusez mon petit retard. J'ai dû accueillir une autre délégation. Cela n'a rien à voir avec le réchauffement de la planète ni avec les changements climatiques.

Le secteur forestier m'intéresse beaucoup. Je m'inquiète de ce que vous avez dit au sujet des producteurs de bois d'œuvre, qui feront probablement face à une diminution du prix du bois et à une baisse des avantages économiques. Étant donné l'augmentation des coûts du sol et de l'exploitation et de la gestion des forêts, les années à venir ne sont guère prometteuses pour le secteur forestier. Que pouvons-nous prévoir pour atténuer ces conséquences?

M. Perez-Garcia: Il faut utiliser plus de bois. Essentiellement, l'offre est trop abondante, mais je ne crois pas que les changements climatiques soient la cause.

Dans ce modèle, nous présumons que le réchauffement va accroître la productivité, mais de façon variable dans les différentes régions du monde.

À cause d'une plus grande productivité, l'offre augmentera. Cela ne fera qu'aggraver le problème de surabondance de l'offre.

Par contre, le modèle ne met pas l'accent sur les pertes catastrophiques causées par les insectes ou les incendies qui commencent à apparaître dans certains modèles climatiques et modèles de l'évolution de la végétation. Si ces pertes se concrétisaient, l'offre de bois d'œuvre diminuerait. Il y a ici aussi la même incertitude dont j'ai parlé. Ce n'est pas une science précise. Nous pouvons nous attaquer aux problèmes au moyen de modèles de simulation pour essayer d'anticiper, mais nous ne savons pas au juste ce qui se produira.

Je fais des prévisions depuis 15 ans, et aucune ne s'est avérée exacte. Il faut essayer de savoir quels facteurs influencent les résultats des modèles.

Le président: Vous êtes arrivé assez près quelques fois, n'est-ce pas?

M. Perez-Garcia: J'arrive à me débrouiller lorsqu'on me demande pourquoi telle ou telle chose n'est pas arrivée et que je peux expliquer. Ce sont des petits jeux auxquels les économistes s'adonnent avec des modèles de simulation. Ces modèles ne visent pas à prédire l'avenir, mais à répondre aux questions hypothétiques. Lorsque nous posons cette question, nous savons que bien des choses que nous prenons comme hypothèses risquent de ne pas se produire.

Le sénateur Day: Vous avez parlé de différents facteurs dont il faut tenir compte lorsqu'il s'agit de faire la part des différentes hypothèses. Pouvez-vous dire que, au cours des 50 ou 80 prochaines années du cycle complet de croissance d'un arbre, de la semence jusqu'à l'abattage, le réchauffement de la planète ou les changements climatiques auront davantage d'effets sur l'environnement, dans la mesure où nous pouvons prédire les changements de régime environnemental et politique qui entraîneront une augmentation ou une diminution de l'exploitation forestière? Comment conciliez-vous tous ces facteurs pour arriver à une prédiction quelconque?

M. Perez-Garcia: Nous le faisons en mettant à l'essai différents scénarios. Nous appliquons le modèle deux fois. Chaque fois, nous utilisons un scénario économique qui comprend tous les facteurs environnementaux, politiques et autres et différents modèles de changement climatique. J'y ai fait allusion dans mon exposé. Quand on commence à modifier les hypothèses économiques, on obtient à peu près autant de changement qu'avec l'effet des changements climatiques mêmes.

Par conséquent, on peut mettre l'accent sur les efforts de préparation ou d'adaptation aux changements climatiques, mais tout cela peut être annulé ou au contraire amplifié, dépendant de l'influence des facteurs économiques, dépendant de la concrétisation ou non d'une forte reprise mondiale, dépendant de la réalisation ou non des augmentations annuelles de 1,4 p. 100 par année de la consommation des produits du bois. En ce moment, la demande est faible, et nous ignorons si c'est à cause de la baisse de la consommation en Russie. L'industrie attend la relance de ce secteur, actuellement plongé dans le marasme. Je pense qu'on s'y inquiète plus des facteurs économiques que des changements climatiques.

Il faut encore faire face à l'incertitude, car elle existe bel et bien, et il est impossible de l'éviter. C'est un élément qui compte beaucoup dans la politique qu'on peut formuler.

Le sénateur Day: Dans l'ensemble, pourriez-vous dire, comme économiste, que nous devrions accorder tel ou tel poids aux effets du réchauffement planétaire pendant le prochain cycle? Est-ce seulement un des facteurs à considérer?

M. Perez-Garcia: Cela mérite qu'on s'y attarde et qu'on y accorde un certain poids, mais j'ignore jusqu'à quel point.

Le sénateur Day: Mais vous n'y accorderiez pas une importance trop considérable.

M. Perez-Garcia: Je n'insisterais pas trop là-dessus, par rapport à certaines politiques commerciales ou économiques, par exemple. Je les mettrais sur le même pied.

Le sénateur Day: Encore une question, si je peux me permettre. Elle porte sur la multiplication des organismes de certification dans le monde entier. Certains mettent davantage l'accent sur les questions environnementales en encourageant de saines pratiques d'exploitation forestière. Avez-vous des indications qui vous donnent à penser que ces différentes organisations de certification qui s'intéressent aux pratiques d'exploitation forestière tiennent compte des tendances dans le réchauffement de la planète et de ses effets, de façon à dire quelles essences il faudrait planter et comment il faudrait s'y prendre dans l'ensemble des pratiques forestières?

M. Perez-Garcia: Je n'ai pas la certitude qu'elles en tiennent compte. Je n'ai pas eu assez de contacts avec elles pour poser cette question?

Le sénateur Fairbairn: Je voudrais que vous ajoutiez des précisions sur le dernier point de votre mémoire, soit que la politique commerciale sera importante pour le secteur forestier au Canada, étant donné qu'une grande partie de sa production est aujourd'hui exportée.

Vous venez de l'État de Washington et je suis de l'Alberta. Nous sommes dans le même secteur. Vous êtes probablement plus conscient que bien des gens, au Canada comme aux États-Unis, de l'intensité de nos discussions et de notre anxiété au sujet du commerce du bois d'œuvre. Pourriez-vous dire si, sur le plan économique, cela se rattache à la question commerciale? Une semaine, nous sommes sur le point de conclure un accord et la suivante, nous en sommes fort loin. Pour les producteurs, notamment en Colombie-Britannique, est-ce que toute la question du différend commercial est plus importante pour l'instant, dans les calculs de l'industrie, que l'attention accordée à l'atténuation des changements climatiques?

M. Perez-Garcia: En réalité, je ne me rappelle pas la valeur exacte des échanges commerciaux en cause, mais ce doit être dans les dizaines de milliards de dollars américains. Nous parlons aujourd'hui des changements climatiques et de conséquences économiques, qui se chiffrent par milliards, mais qui ne revêtent pas autant d'ampleur. On pourrait utiliser ces données économétriques pour évaluer l'importance de ce différend.

Les pertes pour les producteurs de bois d'œuvre au Canada, à cause de la diminution de leur part de marché, je crois, serait de 1,4 à 14 milliard de dollars américains. Les conséquences négatives pour les fabricants canadiens seraient à peu près du même ordre. Lequel des deux éléments serait le plus important? Je l'ignore. En ce moment, je dirais que le différend commercial est plus important que les changements climatiques parce que les changements se produiront sur une longue période alors que le différend commercial est immédiat et a des conséquences sur les gens aujourd'hui. On peut l'observer.

Le sénateur Fairbairn: Elles se font sentir des deux côtés de la frontière.

M. Perez-Garcia: Effectivement.

Le sénateur Fairbairn: Vous avez fait allusion plusieurs fois à l'effondrement de l'Union soviétique. Pourriez-vous préciser? Ce facteur semble-t-il avoir une grande influence?

M. Perez-Garcia: L'ex-Union soviétique, ainsi qu'on l'appelle dans mon modèle, possède les plus importantes ressources en bois du monde. Lorsque l'infrastructure politique s'est effondrée, la consommation et l'exploitation de ces ressources ont fait la même chose, mais les ressources sont toujours là. Des signes donnent à penser que la production est en train d'augmenter. À un moment donné, cette production se retrouvera sur le marché et aura beaucoup d'influence.

Le sénateur Fairbairn: Estimez-vous que cette influence viendra des différents pays qui faisaient partie de l'Union des Républiques socialistes soviétiques? Quelle est la place de la Russie?

M. Perez-Garcia: Ce sera surtout la Russie qui aura de l'influence, de notre point de vue, parce que la Russie est ouverte sur le Pacifique et elle est plus proche de la région commerciale de l'État de Washington. Les pays de l'Europe de l'Est et les anciennes républiques soviétiques de la partie occidentale de l'ex-Union soviétique auront un impact sur les marchés européens.

Le président: Une question rapide. Il est intéressant que, en 1997, vous ayez comparu devant une commission des ressources de la Chambre des représentants aux États-Unis. Vous avez fait un exposé sur la façon dont les États-Unis devraient gérer leurs forêts pour maximiser la réduction du dioxyde de carbone dans l'atmosphère.

Notre comité s'intéresse aux nouvelles politiques publiques. Je voudrais savoir s'il y a eu de nouvelles mesures législatives ou de nouvelles politiques découlant des exposés que vous et d'autres experts ont présentés à cette commission. Dans l'affirmative, je voudrais savoir lesquelles.

M. Perez-Garcia: Je ne saurais pas le dire au juste. Il y a eu de nouvelles lois. Je n'étais qu'un témoin parmi bien d'autres.

Plusieurs questions ont été abordées. L'une d'elles consistait à savoir s'il fallait gérer les forêts nationales d'une certaine façon pour reconnaître leur valeur dans le cycle du carbone. Cela découlait du problème des feux de forêt.

Comme on reconnaissait la valeur des forêts pour leur contribution dans le cycle du carbone, on s'intéressait vivement à leur gestion du point de vue de la santé, c'est-à-dire la réduction du risque que présentent les incendies et les insectes. Je crois que des mesures législatives ont été adoptées.

On m'excusera, mais il m'arrive de ne pas suivre les dossiers jusqu'au bout pour voir ce que les hommes et femmes politiques finissent par faire. Je crois néanmoins qu'il y a eu des résultats.

La plupart des membres de la commission ont reconnu la contribution des forêts dans le cycle du carbone. La plupart ont reconnu que nous pouvions nous servir des forêts pour en tirer des produits du bois, qui sont toujours du carbone. Un grand nombre n'ont cependant pas compris qu'il y a compensation, lorsqu'on utilise des produits du bois plutôt que de l'acier, du béton et de la brique, dont la fabrication utilise plus de carburants fossiles, dégageant ainsi du carbone dans l'atmosphère.

Le sénateur Wiebe: L'industrie répercute ses frais sur les consommateurs. Les gouvernements, s'ils proposent des incitatifs, tirent également leur argent du consommateur, au moyen de la fiscalité. C'est le consommateur, le contribuable, qui paie la note.

À titre d'économiste, que considéreriez-vous comme le meilleur moyen, pour l'État, d'orienter ses mesures incitatives pour atténuer le problème qui existe sur le terrain? Vaut-il mieux les accorder à l'industrie ou à la population en général pour encourager une plus grande production sylvicole et une meilleure utilisation du territoire?

M. Perez-Garcia: Il n'y a pas une orientation unique qui soit préférable. Il faudra vraisemblablement opter pour un ensemble varié de politiques.

Je serais favorable à la mise en œuvre de toute politique qui fait appel aux forces du marché. Je ne veux pas accorder des incitatifs à l'industrie en lui donnant de l'argent pour qu'elle lutte contre les changements climatiques. Il faudrait faire jouer les forces du marché. Si les industries polluent, il faudrait essayer de le leur faire admettre et de les amener à tenir compte de la réduction de la pollution dans leur structure de coûts. On peut utiliser des moyens qui font appel aux forces du marché.

Je ne crois pas qu'il existe une politique idéale unique pour tout faire. Ce sera un ensemble de politiques différentes. C'est le travail qui vous incombe.

Le sénateur Day: Je me préoccupe toujours de ce que vous prévoyez pour les producteurs de bois d'œuvre, dont les prix seront à la baisse au moment où ils doivent faire face à de nouvelles exigences sur le plan de la gestion des forêts, de la protection de l'environnement, etc. Vous élaborez des modèles sur l'économie, les facteurs socioéconomiques et les changements climatiques. Vous avez fait quelques propositions sur la façon d'atténuer les effets. Par exemple, utiliser plus de bois et de produits du bois comme produits de substitution pour limiter la teneur en carbone de l'atmosphère. En dehors des mesures d'atténuation, vos modèles permettent-ils de prédire des mesures d'adaptation précises que l'industrie forestière pourrait adopter?

M. Perez-Garcia: Non. L'adaptation est probablement le point faible du modèle. On peut s'adapter lentement en modifiant la source des approvisionnements. On peut planter davantage d'arbres qui résistent mieux à la sécheresse, par exemple. Je ne rends pas compte de ce type d'adaptation.

Pour ce qui est des prix plus faibles, le modèle dit que les prix seront plus faibles par rapport à un certain prix de référence. La baisse des prix ne force pas l'industrie à fermer ses portes. Les entreprises continuent leurs interactions, réalisent des bénéfices et poursuivent leurs activités.

Le sénateur Day: Peut-être pas avec tous les mêmes acteurs.

M. Perez-Garcia: C'est juste. Elles subiront une perte par rapport à ce qu'elles auraient réalisé sans changement climatique, mais elles poursuivront leurs activités.

Le président: Monsieur Garcia, merci d'avoir comparu aujourd'hui et de nous avoir présenté un exposé de cette qualité. La semaine prochaine, nous nous entretiendrons avec des professeurs britanniques qui utilisent le modèle Hadley. Certaines de vos réponses nous aideront à préparer des questions à leur intention.

Le président: Nous accueillons maintenant M. Burton.

M. David Burton, chaire de recherche en changement climatique, Nova Scotia College of Agriculture: Avant toute chose, je tiens à dire que c'est un honneur de pouvoir témoigner devant votre comité sénatorial.

Aujourd'hui, je vais vous entretenir de l'adaptation aux changements climatique en agriculture selon le point de vue du Canada atlantique.

Depuis quelques décennies, nous nous colletons avec le problème de l'agriculture durable au Canada. Un rapport de votre comité, «Nos sols dégradés», a placé le problème à l'avant-plan. Ce rapport a montré qu'il fallait améliorer les pratiques de gestion des sols pour garantir la pérennité de nos ressources en sols. Ce mandat du comité n'est guère différent, car il porte sur la durabilité de nos systèmes de production agricole à la lumière des changements climatiques. La capacité de nous donner des moyens de gestion qui permettent la production de denrées alimentaires et de fibres sans compromettre les ressources fondamentales dont l'agriculture dépend est au cœur des deux problèmes.

Pour nous adapter aux changements climatiques, il nous faut concevoir de meilleurs moyens et pratiques pour réagir à l'environnement socioéconomique et biophysique. L'agriculture a de la chance en ce sens qu'un grand nombre des moyens et pratiques nécessaires pour réagir aux effets possibles des changements climatiques sont également intéressants pour atténuer les émissions de gaz à effet de serre et protéger nos sols, l'atmosphère et les ressources en eau. En réalité, les pratiques qui portent sur un large éventail de ces questions en agriculture s'étendent à des questions de rentabilité, et ce sont celles qui ont le plus de chance d'être adoptées par les agriculteurs. Les producteurs agricoles ne s'intéressent pas aux enjeux isolés, mais plutôt aux approches qui portent sur une multitude de questions.

Quelles sont les questions auxquelles l'agriculture dans le Canada atlantique doit faire face pour s'attaquer au problème des changements climatiques? Une approche consiste à analyser les points forts, les faiblesses, les occasions et les menaces. C'est ce que j'entends faire aujourd'hui. J'aborderai la question sous l'angle de l'agriculture dans le Canada atlantique.

L'un des points forts de l'agriculture dans le Canada atlantique est sa diversité. Le Canada atlantique a la chance d'avoir un secteur agricole diversifié, ce qui, comme dans les écosystèmes naturels, donne de la stabilité et une capacité de réagir au changement. S'il est vrai que la production de bœuf et la production laitière dominent dans la région de l'Atlantique, il y a également une production maraîchère, une production fruitière et des cultures de grande production. Cette diversité se manifeste aux plans régional et local, avec un grand nombre d'exploitation mixtes.

Cette diversité se reflète également dans la richesse des ressources des producteurs. En effet, le Canada atlantique a l'un des groupes de producteurs qui ont la formation la plus poussée au Canada, car 43 p. 100 de ses producteurs ont poussé leurs études au-delà du niveau secondaire. C'est le taux le plus élevé au Canada.

Chose curieuse, les producteurs du Canada atlantique sont également ceux qui sont le plus conscients des problèmes de changement climatique et le plus disposés à s'y attaquer. Un fort pourcentage d'entre eux, soit 68 p. 100, estiment qu'ils doivent assumer la responsabilité de réduire les émissions de gaz à effet de serre et d'appuyer des mesures volontaires pour réagir aux problèmes de changement climatique.

Ces chiffres, on les trouve dans un rapport d'Agriculture et Agroalimentaire Canada portant sur l'attitude des producteurs agricoles face aux changements climatiques et à la réduction des émissions de gaz à effet de serre. Il s'agit du rapport Aubin 2003, et il est cité vers la fin de mon exposé.

Le Canada atlantique est l'une des régions les plus conscientes de la question des changements climatiques. Il y existe aussi un lien solide entre la collectivité rurale et l'agriculture, qui demeure une grande force dans le milieu rural et est très respectée. Un fort pourcentage de la population reste consciente de l'entreprise agricole et de son rôle dans la production de denrées alimentaires et de fibres. Par conséquent, l'agriculture est toujours perçue par la plupart comme un élément souhaitable et productif de la collectivité.

Je voudrais maintenant passer à certaines des difficultés ou faiblesses qui peuvent surgir. Un sujet de préoccupation, qui vaut du reste pour l'ensemble du Canada, est celui des marges bénéficiaires. Dans le Canada atlantique, cela est d'autant plus préoccupant que, pendant quatre des cinq dernières années, les précipitations ont été inférieures à la moyenne et la sécheresse a causé des difficultés à certains de nos systèmes de production de grandes cultures.

Le coût des facteurs de production augmente tous les ans, mais le rendement ne progresse pas toujours au même rythme. L'écart de plus en plus faible entre le coût des facteurs de production et les rentrées accentue la vulnérabilité du secteur agricole et limite sa capacité de réagir à d'autres problèmes d'environnement. À cela s'ajoute le lourd endettement qui écrase un grand nombre des jeunes producteurs. Or, ceux-ci sont souvent les plus innovateurs, lorsqu'il s'agit de faire preuve de leadership face aux changements climatiques. Cet endettement limite leur capacité d'innover et les fait hésiter à prendre des risques.

Autre sujet de préoccupation, l'âge des producteurs agricoles. Qui seront les producteurs de demain? L'âge moyen des producteurs du Canada atlantique est de 53 ans. D'après l'enquête menée par Agriculture et Agroalimentaire Canada, 36 p. 100 d'entre eux entendent prendre leur retraite d'ici cinq ans. Nous risquons fort de perdre un réservoir important de compétences. C'est un grave sujet d'inquiétude. Les chiffres ne sont guère différents dans le reste du Canada.

Un autre sujet de préoccupation, pour la région de l'Atlantique, c'est que nous représentons une toute petite partie de l'ensemble. D'après le recensement agricole de Statistique Canada, en 1996, les recettes brutes du Canada atlantique représentent environ 3,5 p. 100 de toutes les recettes agricoles brutes au Canada. Quand on considère les programmes nationaux ou lorsque les industries envisagent leurs possibilités stratégiques, le Canada atlantique n'est pas nécessairement l'un des grands protagonistes qui s'imposent.

Autre observation, mais il ne s'agit ni d'un point fort ni d'une faiblesse: la concentration du secteur agricole dans le Canada atlantique. C'est là que, exception faite du Québec, on trouve la plus grande concentration dans le secteur agricole. Dans le Canada atlantique, en effet, 23 p. 100 des producteurs agricoles sont des sociétés, contre 27 p. 100 au Québec. Dans l'ensemble du Canada, la moyenne est de 17 p. 100. Il y a un taux de propriété par des sociétés commerciales nettement plus élevé et une évolution vers une concentration plus élevée des entreprises agricoles. Les conséquences des changements climatiques pour une propriété plus concentrée et la propriété par des sociétés commerciales ne ressortent pas clairement. S'agit-il d'une occasion favorable ou d'un sujet de préoccupation? Cela reste à voir.

Quels sont les moyens d'adaptation? Nous avons peu de moyens bien définis pour permettre aux producteurs de s'adapter aux changements climatiques. Nous discutons encore de la question de savoir comment les changements se manifesteront dans la région. Les recherches sur les changements climatiques et les mesures qu'on pourrait prendre en agriculture en sont à leurs débuts, et elles ne sont pas bien financées. Il existe une capacité limitée dans les universités et les services provinciaux pour concevoir et appliquer de nouvelles notions agronomiques et les outils nécessaires à l'adaptation aux changements climatiques.

La sensibilisation des producteurs est un autre sujet de préoccupation. Selon la même enquête, seulement 24 p. 100 ou le quart des producteurs agricoles étaient au courant du problème des changements climatiques. Plus tôt, j'ai parlé d'un certain nombre de producteurs qui étaient disposés à assumer la responsabilité de réduire les émissions de gaz à effet de serre. J'aurais dû préciser qu'il s'agit du pourcentage de ceux qui sont au courant du problème. Il s'agirait plutôt de 68 p. 100 des 24 p. 100 qui sont au courant du problème. J'aurais dû être plus clair à ce sujet.

Seulement le quart des producteurs agricoles sont actuellement conscients du problème des changements climatiques, et nous devons nous intéresser à cette situation.

Cela dit, la région de l'Atlantique est celle où la conscientisation est la plus avancée. C'est là une occasion à saisir.

Une autre préoccupation est le scepticisme des producteurs. Le tiers des agriculteurs croient qu'on n'a rien à craindre des changements climatiques. Ce groupe pourrait résister à l'adoption de pratiques d'adaptation aux changements climatiques ou de réduction des émissions de gaz à effet de serre.

De plus, un certain nombre de producteurs ont signifié que l'aide gouvernementale ne changerait rien à leur point de vue et qu'ils ne seraient pas plus disposés à s'adapter aux changements climatiques ou à réduire les émissions de gaz à effet de serre. Cette attitude est préoccupante.

Quelles sont les possibilités qui s'offrent à nous? Les changements climatiques pourraient offrir d'importantes possibilités au Canada atlantique. La relative brièveté de la saison de croissance est l'une des difficultés du Canada atlantique. Selon certains modèles de circulation générale, le climat du Canada atlantique pourrait devenir plus chaud et plus humide.

Je crois que le comité a entendu le témoignage de certains des représentants d'Agriculture et Agroalimentaire Canada qui travaillent sur ces modèles. Je fais allusion à un rapport qu'Andy Bootsma et ses collègues d'Agriculture et Agroalimentaire Canada ont rédigé sur les scénarios possibles et les répercussions sur le Canada atlantique. Il en est question à la fin de mon rapport.

Il est possible d'implanter de nouvelles cultures ou de modifier la rotation des cultures dans la région pour réagir à l'augmentation de la chaleur. Plus particulièrement, M. Bootsma a envisagé la possibilité que la superficie consacrée à la rotation maïs-soya-céréales soit agrandie et il a signalé les répercussions que cela aurait sur le plan économique. Je présenterai ces données dans un instant.

Il pourrait également y avoir une augmentation du rendement des rotations actuelles grâce à une saison de croissance plus longue, aux effets de fertilisation du dioxyde de carbone et à la hausse des températures.

J'ai présenté dans mon mémoire deux des figures qui se trouvent dans le document Bootsma. Elles illustrent simplement l'interprétation que donnent les auteurs des résultats que les modèles de circulation générale donnent pour la région.

Nous n'avons pas pour le Canada atlantique de scénarios comportant des données suffisamment précises. Les modèles actuels de circulation générale sont à une trop grande échelle sur les plans chronologique et géographique pour être utiles au Canada atlantique. Essentiellement, dans ces modèles, le Canada atlantique correspond à deux points de données sur la grande grille qui couvre la planète. Cela ne donne pas assez d'information pour toutes les régions agricoles du Canada atlantique.

Le document Bootsma tente de préciser les données en utilisant les différences topographiques du Canada atlantique. D'autres initiatives dans le Canada atlantique visent à utiliser un modèle de réduction de l'échelle des données statistiques. J'en parle plus loin dans le document.

En somme, Bootsma a conclu que, au cours des 30 prochaines années, nous pourrions avoir une augmentation de la chaleur d'environ 200 degrés-jours de croissance. Au cours des 60 prochaines années, la progression pourrait atteindre 400 degrés-jours de croissance.

À cela s'ajoutent, au moins à court terme, des précipitations accrues. La diminution du déficit en eau pourrait atteindre 25 p. 100. Cela est illustré dans la figure B. Il est important que, si la chaleur augmente, nous ayons l'eau nécessaire aux cultures.

On craint davantage, à plus long terme, d'avoir un déficit d'eau, surtout au Nouveau-Brunswick. C'est ce qu'illustre la partie violette de la figure B de la diapositive.

L'une des difficultés à surmonter, pour évaluer l'impact du climat à venir sur l'agriculture, est l'absence de bons outils pour analyser les hypothèses. Bootsma a pris un simple scénario hypothétique dans lequel le climat futur de l'Atlantique serait très semblable à celui du sud de l'Ontario. Que se passerait-il si le système de culture du sud de l'Ontario dominait dans le Canada atlantique? Quelles seraient les conséquences pour l'économie agricole de la région?

Essentiellement, les chercheurs ont présumé que les superficies actuellement consacrées à la culture de l'orge serviraient à la production de maïs et de soya. Nous voyons dans cette figure, qui ne se trouve pas dans la présentation écrite, qu'ils envisagent que les superficies de culture du maïs puissent atteindre les 30 000 hectares et celles de la culture du soya les 20 000 hectares, ce qui remplacerait l'actuelle production d'orge. Le résultat, en somme, serait une multiplication par deux des recettes.

Il y a également une possibilité d'augmentation des revenus attribuable aux changements climatiques dans le Canada atlantique. Je ne dis pas que la région devrait passer à une rotation maïs-soya. Il s'agit d'un scénario que Bootsma propose d'envisager à cause de l'information disponible.

Il faudrait examiner et exploiter les scénarios propres au Canada atlantique. Il y a une possibilité d'augmentation des revenus agricoles grâce à un climat plus chaud et plus humide.

Les changements climatiques peuvent être un encouragement à s'attaquer aux questions de gestion du risque dans le Canada atlantique. Nous allons devoir nous attaquer au problème du risque économique. Bien des producteurs agricoles du Canada atlantique ont l'impression que les actuels systèmes d'assurance-récolte et de gestion du risque ne suffisent pas à dissiper leurs préoccupations et espèrent que ce problème nous amènera à revoir certains de ces programmes.

Il est également possible que ce soit une occasion d'établir un lien entre l'adaptation aux changements climatiques et la réduction des émissions de gaz à effet de serre et d'autres questions environnementales en agriculture. Dans l'élaboration d'une stratégie d'adaptation de l'agriculture aux changements climatiques, il importe de reconnaître que ce sont les producteurs qui gèrent les systèmes agricoles. Il faut qu'ils puissent percevoir le lien entre l'adaptation aux changements climatique ou la réduction des émissions de gaz à effet de serre et leurs pratiques agricoles actuelles.

Il y a d'autres questions environnementales et effets sur la rentabilité et la compétitivité auxquels il faut clairement s'intéresser. Les producteurs gèrent des systèmes intégrés complexes. Les problèmes ne peuvent être abordés isolément les uns des autres. Par conséquent, les politiques élaborées pour faire face aux problèmes d'émissions de gaz à effet de serre ou d'adaptation aux changements climatiques doivent se situer dans le contexte plus large qui est celui des producteurs.

Les stratégies devraient tabler sur les avantages secondaires liés à la réduction des gaz à effet de serre et sur d'autres questions environnementales comme la qualité de l'air et de l'eau. Nous avons la chance que plusieurs pratiques de gestion permettent de poursuivre plusieurs objectifs simultanément. Ces pratiques sont les plus susceptibles d'être adoptées par les producteurs, car il est plus facile d'en faire ressortir l'intérêt.

En réalité, un grand nombre des pratiques proposées pour réduire les émissions de gaz à effet de serre sont essentiellement de meilleures pratiques agronomiques, comme une meilleure utilisation des éléments nutritifs, la conservation des sols et de meilleures pratiques d'élevage, qui représentent aussi des éléments importants de nos stratégies d'adaptation.

Quelles menaces les changements climatiques font-ils peser sur l'agriculture dans le Canada atlantique? La plus lourde menace est la fréquence des événements exceptionnels.

M. Barry Smit, professeur à l'Université de Guelph, vous a déjà parlé de cette question. Nous redoutons que les changements climatiques progressifs ne se traduisent également par une fréquence accrue des événements exceptionnels qui nuiraient à l'agriculture. La réalité économique de l'agriculture est telle qu'il est difficile de faire face à cette fréquence plus élevée. C'est là une des graves préoccupations d'ordre économique de l'agriculture, particulièrement dans la région de l'Atlantique.

On s'inquiète aussi d'autres risques économiques directs découlant de ces événements exceptionnels. Ces risques ne pèsent pas uniquement sur les agriculteurs, mais également sur les milieux qui dépendent d'eux, comme les fournisseurs de l'industrie agricole et l'industrie de la production alimentaire dans les localités rurales. Il ne faut pas perdre cela de vue.

Autre élément de risque, les effets que les changements climatiques pourraient avoir sur les marchés mondiaux. Des marchés mondiaux aux fluctuations extrêmes et variées pourraient avoir des conséquences difficiles pour l'agriculture de l'Atlantique. Nous ne pouvons pas oublier qu'un climat plus variable peut aussi avoir de graves conséquences environnementales. Une érosion plus prononcée des sols et des effets plus marqués sur les eaux de surface et souterraines sont des sujets de préoccupation. Nous pourrions devoir demander aux agriculteurs d'améliorer leurs mesures de conservation des sols et les aider à absorber les coûts de ces mesures.

La lutte contre les parasites est un autre sujet d'inquiétude. En effet, la plus grande fréquence des infestations par des insectes ou des mauvaises herbes et une nouvelle gamme de parasites en agriculture sont très inquiétants. L'évolution de notre capacité de réagir en autorisant des produits ou des pratiques de lutte antiparasitaire pourrait ne pas pouvoir suivre le rythme des changements dans la gamme des parasites ou la fréquence des infestations.

Le Canada atlantique est aussi dans une situation particulière, car le relèvement du niveau de la mer pourrait avoir des conséquences pour les terres agricoles. Dans cette région, une grande partie des terres agricoles sont situées dans des zones basses protégées par des digues. Ce sont des terres très fertiles, mais elles peuvent être touchées par la montée du niveau de la mer. Autre problème, surtout dans l'Île-du-Prince-Édouard, un grand nombre des nappes d'eau souterraine sont en contact avec l'eau de mer. Le relèvement du niveau des océans risque d'entraîner une plus grande intrusion de l'eau salée dans ces nappes, compromettant son utilisation pour les usages domestiques et agricoles. Il existe déjà dans la province des problèmes de répartition de l'eau entre les utilisations agricoles et les usages domestiques. La situation risque de s'aggraver.

Voilà l'analyse «choc», si on peut dire, que je voulais vous proposer. Elle fait ressortir un certain nombre de questions importantes comme la gestion de l'eau. Il sera crucial pour la réaction du Canada atlantique aux changements climatiques de comprendre comment nous gérerons l'excès ou le manque d'eau. Y aura-t-il assez d'eau? Qui en aura besoin? Quels seront nos moyens de gérer cette eau non seulement quantitativement mais aussi qualitativement? Quels seront les effets sur la qualité des eaux de surface et des eaux souterraines?

Une autre grande question est celle du risque économique. Nous devons rationaliser notre soutien économique et veiller à ce que les programmes soient plus stables et prévisibles, dans le cadre d'un processus de planification à long terme pour les producteurs. Je ne crois pas que les producteurs estiment que ces programmes soient suffisamment stables et prévisibles pour le moment.

En ce qui concerne les besoins immédiats, il nous faut de meilleurs scénarios sur le climat à venir pour le Canada atlantique. Environnement Canada et le Service météorologique du Canada poursuivent leur travail pour produire des séries de données sur le climat futur qui ont une dimension chronologique et géographique appropriée pour être utiles en agriculture. Nous avons besoin de meilleurs outils pour analyser les données et savoir, dans l'Atlantique, quelles pourraient être les conséquences des changements climatiques pour l'agriculture. Au lieu d'adopter l'approche de Bootsma, c'est-à-dire prendre simplement les pratiques agricoles d'une région et les appliquer sur le Canada atlantique, considérons comment l'agriculture du Canada atlantique pourrait évoluer.

Il y a une autre question de capacité qui me préoccupe dans le Canada atlantique, comme dans bien d'autres régions du Canada, et c'est la capacité de soutenir la recherche fondamentale en agriculture: l'agronomie. Les recherches sur la fertilité des sols ont diminué. De plus, la capacité d'offrir des services de vulgarisation pour diffuser l'information dans les exploitations a gravement diminué au cours des 20 à 30 dernières années. Nous avons maintenant des moyens très réduits de diffuser les messages auprès des producteurs.

J'ai fait allusion tout à l'heure à une enquête sur la sensibilisation aux changements climatiques et à la réduction des émissions de gaz à effet de serre. Le manque de sensibilisation est attribuable en grande partie à l'importante diminution de la capacité provinciale de diffusion de l'information, et il faut s'occuper de ce problème.

Nous avions un système agronomique bien développé qui nous a donné la révolution verte. Nous avons fait disparaître en grande partie ce système, et nous utilisons une grande partie de l'information recueillie pendant cette période dans nos pratiques agricoles actuelles. Nous savons que la fertilité des sols a changé et que nous utilisons de nouvelles variétés, mais, pour l'essentiel, nous employons encore les données agronomiques acquises dans les années 60 et 70. C'est inquiétant.

La mobilisation des milieux universitaires est une préoccupation pour beaucoup de départements d'agriculture au Canada. Les questions de fertilité des sols et d'agronomie ne sont pas considérées comme d'un intérêt central ni d'une grande importance. Trop souvent, nous sommes attirés par d'autres questions environnementales. Ces questions sont importantes et valables, mais elles empêchent un grand nombre de nos départements de s'attarder aux questions fondamentales qui revêtent une importance clé pour l'agriculture.

Il y a des tentatives plutôt innovatrices pour amener les milieux universitaires à s'intéresser aux changements climatiques. La Fondation BIOCAP, le Réseau atlantique des sciences environnementales, ou RASE, et la Climate Change Cooperative s'efforcent de mobiliser et de réunir les ressources des collectivités pour mettre l'accent sur cette question et amener l'industrie agricole et les gouvernements à mettre en place les moyens d'offrir ce genre de recherche.

Voilà qui met fin à mon exposé. Je dirai simplement pour conclure qu'une approche innovatrice comme celle-là, qui fait appel aux milieux universitaires, doit être favorisée si nous voulons développer la capacité de recherche et de diffusion pour transmettre l'information sur les moyens de nous adapter aux changements climatiques et réduire nos émissions de gaz à effet de serre.

Le sénateur Hubley: Le comité est venu dans l'Atlantique il y a environ un an. Nous avons eu l'occasion de visiter le Nova Scotia Agricultural College, où nous avons tenu des audiences qui ont été passionnantes. Nous avons été impressionnés par le travail qui se fait à l'université, et notre séjour là-bas a été un succès.

Aujourd'hui, nous accueillons des représentants du Nouveau-Brunswick, de la Nouvelle-Écosse et de l'Île-du- Prince-Édouard. Je viens de l'Île-du-Prince-Édouard et je m'intéresse aux travaux qui portent sur la région de l'Atlantique et les changements climatiques.

Je vais me servir du modèle de l'Île-du-Prince-Édouard pour souligner un ou deux points de votre exposé. L'un d'eux figure sur la liste des points forts, et je vous remercie de l'avoir dressée: la diversité de nos systèmes de production. Notre île a un vaste secteur agricole. Le Canada atlantique se range au deuxième rang pour le taux de propriété des terres par des sociétés commerciales. Je vais prendre l'exemple de la pomme de terre, car c'est le produit que cultivent ces sociétés commerciales. J'ai l'impression que les conséquences seront bien plus considérables que ce que vous dites. Si nous ne pouvons pas produire le type de pomme de terre qui répond aux besoins de l'industrie, l'industrie risque de disparaître.

Dans vos travaux, avez-vous tenu compte du fait que le type de propriété dicte le type d'agriculture que nous pratiquons, ce qui accentue les risques pour notre région? Qu'en pensez-vous?

M. Burton: Je dois dire pour commencer que je suis un scientifique des sols, non un économiste. La question que vous soulevez est essentiellement de nature économique, et elle a deux aspects. D'abord, comme vous l'avez dit, il y a l'augmentation de la diversité. La vulnérabilité est plus grande parce qu'il s'agit d'une monoculture. C'est un motif d'inquiétude. Mais il y a aussi un avantage: le degré de concentration de l'entreprise peut permettre de dégager plus de ressources pour s'attaquer au problème. Ces sociétés peuvent beaucoup investir dans la recherche et l'innovation pour améliorer l'adaptation.

Lequel des deux aspects l'emporte? Cela dépendra de la nature des changements climatiques et de la vitesse à laquelle ils se produiront.

M. Jean-Louis Daigle, directeur général, Centre de conservation des sols et de l'eau de l'est du Canada: C'est un plaisir pour moi de comparaître devant le comité. J'étais à Truro l'année dernière. Certains d'entre vous me reconnaissent peut-être. Gordon Fairchild, notre spécialiste des sols, a également été invité à comparaître. Il a travaillé assez longtemps avec M.Burton ici. Comme il devait présenter un autre exposé sur la gestion des nutriments cette semaine, il n'a pas pu venir. Je vous ferai donc part de son point de vue en même temps que du mien. J'utiliserai des diapositives pour illustrer mes observations. À notre centre, nous avons souvent affaire à des producteurs et devons souvent recourir à des illustrations dans nos communications avec eux.

Cette diapositive montre la vallée du Haut-Saint-Jean à Grand-Sault, au Nouveau-Brunswick, où se trouve le centre. À gauche de l'écran, c'est la frontière américaine. Notre région subit beaucoup l'influence du côté américain. Je collabore d'ailleurs avec le Service de conservation des sols des États-Unis. L'industrie de la pomme de terre a de nombreux aspects couvrant les deux côtés de la frontière.

Le centre se trouve dans l'une des principales régions productrices de pomme de terre. Mon exposé sera concentré sur les questions touchant l'érosion et l'eau. De nombreuses études ont été réalisées dans des secteurs tels que Black Brook et Little River. Elles ont pour but d'évaluer les effets de l'érosion sur la qualité des eaux de surface. L'Institut canadien des rivières a entrepris des études d'habitat sur nos cours d'eau pour obtenir des renseignements sur le lessivage des terres cultivées. La région est un laboratoire naturel pour l'étude de la conservation des sols et des eaux.

Nous avons tenu l'année dernière une séance de planification stratégique avec 25 de nos intervenants. Nous avons réexaminé notre mission. Comme la création du centre remontait à 12 ans, il était temps de repenser notre orientation pour tenir compte des nouveaux problèmes.

Notre mission, adoptée en fonction du vote de nos intervenants, qui comprennent des agriculteurs, consiste à favoriser une gestion durable des ressources naturelles par les intervenants agricoles du Canada atlantique. Nous parlons non seulement de conservation des sols, mais aussi de l'ensemble des ressources naturelles renouvelables. Le sol est une ressource naturelle. Nous ne faisons plus de bons sols agricoles. Nous devons donc les protéger.

Nous espérons que le développement futur de l'industrie agricole respectera l'environnement et sera aussi bien rentable que socialement responsable. Nous constatons que l'agriculture affronte de nombreuses questions sociales pour lesquelles elle n'est pas préparée. Il y a beaucoup d'éducation à faire. L'agriculture fait l'objet de nombreux rajustements internes et suscite beaucoup de plaintes.

Nous avons donc réexaminé notre mandat sous la direction de nos intervenants, qui comprennent surtout des organisations de producteurs. Les rubriques 5 et 6 montrent les nouveaux secteurs de notre mandat, et notamment les services consultatifs spécialisés rendus aux groupes, et non pas directement aux producteurs. Nous ne nous substituons ni au ministère de l'Agriculture ni à d'autres groupes de recherche. Nous sommes là pour aider les organisations de producteurs à mieux comprendre les politiques et pour faire du perfectionnement professionnel, comme M. Fairchild en fait cette semaine. C'est un nouveau rôle pour nous. C'est aussi le premier partenariat entre notre centre et l'école d'agriculture.

Le centre a eu la chance d'être représenté à la table ronde d'Agriculture et Agroalimentaire Canada, à laquelle a assisté David Burton. Nous avons beaucoup appris. Nous avons discuté des faiblesses de la science dans son action visant les effets du changement climatique sur l'agriculture. De nombreux spécialistes étaient présents. Même à ce moment, je n'avais pas l'impression que nous nous attaquions aux incidences sur l'agriculture. Toutefois, ce n'était pas là le thème central du groupe. Je suis donc enchanté de constater que le comité fait une étude de cette question.

Nous avons participé au Projet de partenariat pour la sensibilisation au changement climatique en agriculture et avons reçu du financement du Fonds d'action pour le changement climatique. Nous avons des partenariats avec la Fédération canadienne de l'agriculture, le Conseil de conservation des sols du Canada, la Canadian Cattlemen's Association et le bureau de l'Ouest de l'Administration du rétablissement agricole des Prairies. Voici un échantillon des résultats de deux années de travaux.

Notre principal objectif est de mieux sensibiliser les gens. Au début, comme M.Burton l'a dit, les agriculteurs ne voulaient pas en entendre parler, même s'ils en discutaient beaucoup entre eux. Aujourd'hui, ils montrent un peu plus d'enthousiasme. Ils souhaitent en apprendre plus sur l'adaptation. Ils commencent à ressentir les incidences économiques du problème. Ils veulent donc en apprendre davantage sur la question, de même que sur les gaz à effet de serre. Nous avons un certain nombre de problèmes à résoudre.

Nous donnons des conseils au conseil d'administration du Réseau canadien sur les impacts et l'adaptation. M. Fairchild représente le centre auprès de ce groupe. Nous avons également des rapports avec le Comité consultatif sur l'atténuation des gaz à effet de serre d'Agriculture Canada. Nous participons aussi de très près à l'initiative Prendre charge et au programme d'atténuation des gaz à effet de serre du Conseil de conservation des sols du Canada.

Mon exposé sera centré sur la conservation des sols ainsi que la conservation et la gestion de l'eau. Nous avons un énorme défi à relever dans le Canada atlantique. Si nous croyons que nous avons de l'eau en abondance, nous allons avoir de grandes surprises, car le changement climatique et l'adaptation à ce changement vont exercer de nouvelles pressions que les agriculteurs ne sont préparés pour affronter.

Le président: Elles ne doivent pas être très différentes de celles que connaît l'Ouest.

M. Daigle: J'essaierai de faire ressortir les différences dans mon exposé. J'ai entendu des groupes de producteurs de la Colombie-Britannique et de la Saskatchewan. Il est intéressant de noter les différences, mais nous avons bien sûr des problèmes communs.

Le sénateur Sparrow a parlé de l'érosion des sols comme problème du Canada atlantique. Une étude a été réalisée en 1985. C'est une étude du Sénat qui l'a déclenchée. Nous avions alors appris avec surprise que nos activités nuisaient aux sols.

Elles occasionnaient des pertes de productivité. Nous perdions 40 millions de dollars par an à cause de la dégradation et de l'érosion du sol. Et il ne s'agissait là que des pertes des agriculteurs, sans compter les effets sur l'environnement et les incidences possibles sur la qualité de l'eau, qui sont aujourd'hui devenus de grands problèmes.

Quelle est la valeur de ces effets? Trois ou quatre fois les pertes des agriculteurs? Nous devons être réalistes. Tout cela a un prix. Le coût de l'érosion du sol dans la région de la pomme de terre est estimé à 10 ou 12 millions de dollars pour les agriculteurs seulement. Le centre a probablement été créé dans cette région pour mieux sensibiliser les producteurs à cette question.

Le risque accru d'érosion du sol et de lessivage des terres cultivées engendre d'autres problèmes. Le lessivage entraîne non seulement les sédiments, mais aussi l'engrais, l'azote, les pesticides et le phosphore, qui peuvent sensiblement nuire à nos cours d'eau.

L'Île-du-Prince-Édouard s'inquiète du poisson. Quelle est la source du problème? S'agit-il seulement de pesticides, ou est-ce l'érosion qui entraîne les pesticides et les bactéries jusqu'aux rivières?

Cette photo illustre les effets d'un orage dans la région de St-André sur une période de 25 ans. Il y avait eu quatre inondations dans la même journée.

Dans cette zone que vous voyez, une équipe d'Agriculture et Agroalimentaire Canada a estimé qu'il y avait une aire de drainage de 1400 hectares, dont 55 p. 100 se situent dans les cultures de pomme de terre. On a pu observer des pertes de sol d'environ 6000 tonnes par an pendant cinq ans. C'est là une évaluation importante de nos rivières et cours d'eau.

Quels sont les chiffres ailleurs dans l'île? Quand nous avons choisi cette zone particulière pour y mener l'étude, nous avions l'impression qu'elle pouvait représenter aussi d'autres régions productrices de pomme de terre, comme l'Île-du- Prince-Édouard. Il importe de tenir compte des différences dans les systèmes climatiques, des problèmes d'érosion et de gestion des eaux ainsi que de l'importance des précipitations annuelles totales. Dans le Canada atlantique, nous recevons environ 1000 millimètres par an, ce qui est proche des chiffres de certaines régions de la Colombie- Britannique. Il faut considérer la répartition de ces précipitations. Nous avons de gros orages au Nouveau-Brunswick et dans l'Île-du-Prince-Édouard, mais de la sécheresse dans la vallée, en Nouvelle-Écosse. La répartition des précipitations dans la région présente des différences très marquées.

Je voudrais attirer votre attention sur une étude qui vient d'être publiée. Je peux en fournir un exemplaire au comité, si vous le souhaitez. L'étude porte sur les incidences du changement climatique sur la conservation, l'érosion des sols et le lessivage des terres cultivées. J'ai utilisé des éléments de cette étude dans mon exposé d'aujourd'hui. Nous constatons que le changement du régime de précipitations, caractérisé par un accroissement de l'intensité et de la fréquence des orages, intensifiera les risques d'érosion du sol, de lessivage et de dommages environnementaux et écologiques. Ces renseignements sont tirés des conclusions d'un groupe de travail formé par la Soil and Water Conservation Society des États-Unis. Quelques éminents Canadiens ont participé à l'étude.

Il existe des solutions connues pour favoriser la conservation des sols et des sédiments et réduire les engrais et les pesticides entraînés dans nos cours d'eau. On peut recourir, par exemple, à la rotation des cultures ou à la culture en bandes alternantes, mais il faut pour cela que les agriculteurs acceptent de modifier leur façon d'exploiter la terre. Or ils ont des difficultés à accepter des changements à moins d'être convaincus de l'efficacité des nouvelles pratiques. On a essayé d'autres méthodes, comme l'utilisation des plantes couvre-sol d'hiver, des engrais verts, les pratiques aratoires antiérosives et une gestion efficace des résidus, qui a bien réussi dans l'Île-du-Prince-Édouard. Nous aimerions avoir ce système au Nouveau-Brunswick. Nous souhaitons voir les agriculteurs échanger des renseignements sur ces solutions pratiques qui semblent donner de bons résultats dans l'Île-du-Prince-Édouard. Nous devons échanger ces renseignements.

Le président: Ces méthodes comprennent-elles aussi le semis direct?

M. Daigle: Oui, cela comprend le semis direct dans le Canada atlantique, mais cette méthode n'est pas encore très répandue.

Le président: Pourquoi?

M. Daigle: La production de la pomme de terre se prête mal au semis direct. De plus, il n'y a pas suffisamment de recherche documentée démontrant que cette méthode est vraiment efficace dans nos conditions climatiques. Je dirais plutôt que le drainage est un impératif pour les agriculteurs car le semis direct ne donnera de bons résultats que dans une de zone bien drainée et bien gérée. Cela n'a cependant pas été prouvé encore.

Il y a aussi des solutions plus coûteuses pour l'adaptation au changement climatique et à des précipitations plus abondantes, comme la culture en pente transversale et en courbes de niveau. Encore une fois, le problème est de persuader les agriculteurs d'accepter des méthodes différentes.

Il est également possible de recourir aux voies d'eau gazonnées, mais cette solution implique de sacrifier de la terre arable. Même si les terres valent entre 4000$ et 5000$ l'acre, il n'est pas rare dans l'Île-du-Prince-Édouard et au Nouveau-Brunswick que 10 p. 100 des terres soient converties en voies d'eau gazonnées ou en terrasses de déviation. C'est certainement un sacrifice. Comment remplacer ces superficies utilisées pour réduire l'érosion et protéger l'environnement?

À Terre-Neuve, l'amélioration du drainage dans les zones soumises à de fortes précipitations pourrait être avantageuse. De l'autre côté de la frontière, les États-Unis ont commencé à essayer des bassins de contrôle des nutriments et des sédiments, qui permettent de protéger l'eau, par exemple dans des lacs en longueur. Les Canadiens ont investi beaucoup d'argent dans cette région de chalets. Les Américains ont démontré qu'il existe d'autres moyens de contrôler et de réduire le lessivage des nutriments et des sédiments. Des travaux sont réalisés dans ce domaine depuis 15 à 20 ans.

Nous avons ensuite des besoins de conservation et de gestion de l'eau. J'aimerais aborder certains des points dont M. Burton a parlé. J'ai fait des études d'ingénieur et j'ai eu à affronter de nombreux problèmes dans les 25 dernières années de ma carrière. L'un de ces problèmes, c'est le besoin croissant d'irrigation d'appoint, qui augmente la demande d'eau aussi bien de surface que souterraine. Il n'y a pas de doute que, dans l'Île-du-Prince-Édouard, il faudrait répondre à de nombreuses questions concernant les eaux souterraines.

Nous n'avons pas l'infrastructure nécessaire, dans le Canada atlantique, pour répondre aux besoins d'eau. Nous n'avons pas construit les ouvrages nécessaires — canaux, systèmes d'irrigation et réservoirs d'eau — comme on l'a fait dans l'Ouest. Nous n'avons pas encore mis en place les mécanismes nécessaires. C'est le problème que doivent affronter les agriculteurs de la vallée en Nouvelle-Écosse. Les agriculteurs se demandent si irrigation d'appoint est une possibilité dans le Canada atlantique, compte tenu du volume des précipitations.

Les risques d'inondation pourraient augmenter dans les régions vulnérables. Les groupes des aires de drainage, les pêcheurs et de nombreux autres utilisateurs d'eau sont inquiets. Les zones côtières du Nouveau-Brunswick, de l'Île-du- Prince-Édouard et de la Nouvelle-Écosse seraient menacées si le niveau de la mer montait. Il y a des plaines d'inondation dans la vallée du Bas-Saint-Jean ainsi que des polders — réalisation particulièrement intéressante des Acadiens — en Nouvelle-Écosse et dans l'Île-du-Prince-Édouard. Comment protéger ces terres endiguées et comment contrôler les eaux de crue et les sédiments?

La région peut être soumise à des conditions très différentes. Nous pouvons avoir de très fortes pluies une année et la sécheresse, l'année suivante. C'est la réalité que nous devons affronter dans le Canada atlantique. Si ces alternances ne sont pas régulières, comme c'est le cas dans l'ouest du Canada, où les agriculteurs doivent irriguer régulièrement les cultures, nous pourrions pomper de l'eau des lacs et des rivières, mais cela ne fonctionnera pas. Les deux diapositives suivantes illustrent les conflits qui ont découlé des problèmes d'accès à l'eau en 1995. À ce moment, trois ministres du Nouveau-Brunswick ont reçu des appels tous les jours, pendant plusieurs semaines, d'agriculteurs de mon coin. Cela s'est poursuivi jusqu'à ce qu'on me demande de m'occuper du problème. L'accès à l'eau peut susciter des conflits non seulement entre agriculteurs, mais aussi entre municipalités et parmi les autres utilisateurs. Nous devons donc commencer à construire des réservoirs, mais nous n'y sommes pas préparés. Nous n'avons pas mis en place les programmes nécessaires pour faire face à un scénario dans lequel l'irrigation deviendrait possible.

Comme M. Bootsma l'a établi, les agriculteurs ont peur si on leur parle de nouvelles tendances dans le Canada atlantique. J'ai soulevé ce point en décembre dernier dans le cadre d'une consultation. Mes interlocuteurs ont alors invité M.Bootsma à assister à l'assemblée générale annuelle et à leur conférence, il y a un mois, pour expliquer les résultats de ses recherches. Nous devons communiquer ces résultats.

Les terres irriguées du Canada atlantique ne représentent que 0,7 p. 100 de l'ensemble des terres irriguées du Canada. Alors, pourquoi s'en inquiéter? Encore une fois, si c'est ainsi que nous pouvons conserver nos cultures de pomme de terre et de légumes et garder nos agriculteurs dans des collectivités rurales actives, nous allons devoir le faire.

Dans l'Île-du-Prince-Édouard, l'industrie se rend compte qu'il y aura une demande, compte tenu de l'intérêt suscité. L'industrie pourrait s'apercevoir que 30 p. 100 des terres sous contrat auront besoin d'irrigation, ce qui créera un problème. Où va-t-on prendre l'eau? Eau de surface ou souterraine? Pour les mêmes raisons, par suite de la sécheresse en Nouvelle-Écosse, un programme national d'expansion de l'approvisionnement en eau a été annoncé l'été dernier. Agriculture et Agroalimentaire Canada devait examiner les études à ce sujet pour déterminer s'il existe un problème dans la région de l'Atlantique.

Une maison de consultants a été chargée d'entreprendre un examen initial en consultation avec l'industrie. J'aimerais signaler quelques-unes des conclusions de cette étude. Les consultants ont dit qu'il n'y avait peut-être pas de pénurie nette d'eau sur une base annuelle, compte tenu du volume des précipitations.

Toutefois, la répartition des ressources peut donner lieu à des conflits et à d'autres préoccupations.

Les principales conclusions pour les quatre provinces portaient sur la disponibilité de l'eau dans une période critique, la demande croissante des autres utilisateurs et le fait qu'on n'a pas réglé le problème de la qualité de l'eau destinée à l'irrigation et au bétail. Cela inquiète les agriculteurs, mais pas le public en général. Ils veulent en savoir davantage.

Il y a aussi un certain manque d'uniformité et d'efficacité dans la réglementation. Comment assurer une plus grande cohérence dans la région de l'Atlantique? Le public, de son côté, craint que la demande d'eau à des fins agricoles donne lieu à des pénuries d'eau dans de nombreuses municipalités.

Une gestion intégrée des sols et de l'eau serait plus importante pour nous que l'irrigation. Dans une région où les pluies et l'évaporation sont très fortes, nous devons chercher des moyens de conserver l'eau dans le sol. L'irrigation est coûteuse. Est-elle réalisable en pratique? Comment pouvons-nous produire des récoltes de meilleure qualité tout en préservant l'environnement? Nous devons examiner nos pratiques élémentaires de conservation.

Le président: Pourriez-vous conclure en deux ou trois minutes pour laisser assez de temps aux questions?

M. Daigle: Pour ce qui est de la gestion riveraine, nous avons des zones côtières et des régions à risque élevé dans les basses terres. Il faut également penser aux polders. Certaines digues ne résisteront probablement pas plus d'un an ou deux. Nous avons également le risque de hausse du niveau de la mer.

Je voudrais signaler quelques solutions possibles. Une initiative de sensibilisation sera nécessaire, de même que des moyens d'inciter les intervenants de l'agriculture à faire une bonne gestion des ressources naturelles. Il faudra des ateliers, des forums et du matériel didactique. Comme vous le voyez ici, nous devons transmettre l'information aux producteurs. C'est l'une des choses dont le centre s'occupe.

Lors de la réunion du conseil d'administration du Conseil de conservation des sols du Canada à Montréal, l'année dernière, les participants ont examiné des moyens d'introduire la méthode du semis direct au Canada atlantique de façon qu'elle soit avantageuse pour les producteurs.

Des efforts de R-D seront nécessaires pour trouver des solutions fondées sur une gestion durable. Quels sont les liens et les interactions entre les sédiments, la qualité de l'eau et les pesticides?

La recherche dans ce domaine ne fait que commencer. Il faudra à cet égard un engagement de plus de trois ans, je dirais cinq ou dix ans. L'adaptation au changement climatique nécessitera des politiques et des programmes gouvernementaux intégrés et à long terme. Le changement climatique aura des effets sérieux sur l'érosion des sols et le lessivage dans le Canada atlantique, engendrant des pressions environnementales croissantes.

Nous aurons besoin de stratégies proactives pour conserver les sols et introduire des méthodes de culture écologiques que les agriculteurs pourront accepter. Comment maximiser ce processus pour qu'ils connaissent mieux les risques que représentent le changement climatique et la façon de s'y adapter?

Nous devrons améliorer les échanges de renseignements entre les intervenants sur les pratiques de gestion des risques les plus économiques et les transferts de technologie si nous voulons assurer la survie de nos collectivités rurales.

Le président: Je vous remercie.

[Français]

Le sénateur Ringuette: Cela me rappelle de la fin des années80, où on motivait nos producteurs de pommes de terre à commencer une pratique de rotation. On a fait un bon bout de chemin, mais il en reste encore à faire.

[Traduction]

J'ai l'impression que beaucoup de recherches sont faites sur le changement climatique et ses effets sur l'agriculture et les forêts. De toute évidence, il est nécessaire d'en faire beaucoup plus encore. Me basant sur ma propre expérience, je m'inquiète de la diffusion de l'information dans la collectivité agricole.

De nombreux établissements et organismes gouvernementaux font des recherches spécialisées sur certains aspects particuliers du changement climatique. Personne ne s'occupe de regrouper les résultats de toute cette recherche pour que la communauté scientifique puisse avoir une image d'ensemble de ce qui se fait et être en mesure d'analyser l'information et de la transmettre aux utilisateurs et aux consommateurs.

D'après votre expérience, d'après vos travaux actuels et les travaux dont vous croyez que le Canada atlantique a besoin, que peut faire notre comité pour que tous les résultats de la recherche soient compilés et analysés afin qu'il soit possible de présenter un tableau d'ensemble à ceux qui en ont besoin, c'est-à-dire les agriculteurs?

M. Daigle: C'est une question à laquelle il est difficile de répondre. Il est vrai que nous avons besoin de trouver des moyens plus efficaces de communiquer avec les producteurs. C'est l'un des défis que le centre doit relever. Le problème est nouveau pour nous. Nous essayons de remédier à certaines lacunes. Beaucoup de nos clients sont des organisations de producteurs et des chefs de file du secteur. Certains d'entre eux examinent les résultats des recherches scientifiques, mais ils ne sont pas nombreux à avoir le temps de le faire. Beaucoup n'ont pas le temps d'assister à des conférences.

Il est très difficile de transférer les connaissances relatives aux pratiques qui fonctionnent bien dans une province. Nous savons que certaines méthodes peuvent réussir en nous basant non seulement sur les résultats de la recherche, mais aussi sur les résultats obtenus par les agriculteurs.

Comme M. Burton l'a mentionné, il nous faut plus de ressources pour faire de la recherche et trouver des solutions. Nous avons également besoin de ressources pour établir des programmes d'éducation et de sensibilisation, car il n'y en a pas à l'heure actuelle. Notre centre est petit. Nous ne sommes que quatre à nous occuper de l'ensemble des communications avec les organisations de producteurs pour tout l'est du Canada. Nous recevons beaucoup d'appels. Cet hiver, je n'avais pas suffisamment de conférenciers à envoyer à Terre-Neuve et ailleurs.

Nous essayons de faire venir des chercheurs d'autres centres. Nous tentons d'organiser davantage de réunions pour discuter de ces problèmes avec les producteurs.

Il ne faut pas perdre de vue que l'environnement n'est pas une priorité pour eux. Leurs premières priorités sont de nature économique et portent sur les problèmes qu'ils doivent affronter au jour le jour: remplir les conditions de leurs contrats et satisfaire aux exigences de production.

Les questions comme celles que nous discutons sont mises de côté jusqu'à ce qu'un problème se pose. C'est une situation difficile. Nous devons trouver un moyen de collaborer plus étroitement avec la communauté de la recherche, et notamment avec les chercheurs d'Agriculture et Agroalimentaire Canada, de l'école d'agriculture et de notre centre.

Nous devons faire plus d'efforts pour amener les divers établissements à collaborer entre eux, mais, pour cela, il faut des ressources. Sans nouvelles ressources, je crains fort que rien ne puisse se faire.

Le sénateur LeBreton: Je m'intéresse beaucoup à la question de l'érosion des sols. Je suis curieuse de savoir comment une meilleure rotation des cultures et une couverture végétale d'hiver agissent sur l'érosion. J'ai grandi dans une ferme laitière de l'est de l'Ontario dans les années 50. Nous faisions pousser du maïs. Nous savions que les champs pouvaient produire du maïs pendant une ou deux saisons, après quoi nous devions planter du sarrasin ou du soja. Nous devions retourner complètement la terre, puis la laisser reposer.

Pour ce qui est de l'érosion du sol dans le Canada atlantique, est-il possible que la terre arable soit si fortement taxée que les agriculteurs se refusent à en sacrifier une partie — et, à plus forte raison, un tiers de leur exploitation — pour la laisser reposer pendant une année ou deux?

Est-ce là l'essentiel du problème? Ou bien est-ce que les agriculteurs, particulièrement dans l'Île-du-Prince-Édouard et au Nouveau-Brunswick, où la récolte de pomme de terre est énorme, n'ont rien à gagner en diversifiant leurs cultures? D'ailleurs, que pourraient-ils planter pour diversifier?

Ayant grandi dans une ferme, je sais à quel point les agriculteurs sont entêtés dans leur résistance au changement. Pourquoi, en 2003, la rotation des cultures et la reconstitution du sol sont encore difficiles à accepter?

M. Daigle: La rotation des cultures est probablement très efficace, mais le problème réside dans le prix du remplacement de la terre. Par exemple, si un agriculteur a besoin de 200 acres de pomme de terre pour joindre les deux bouts, il lui faudrait un minimum de 600 acres pour faire une rotation systématique. Comment peut-il obtenir cette superficie supplémentaire s'il n'y en a pas aux alentours, si toutes les terres voisines sont déjà louées? S'il ne peut pas compter là-dessus, il serait incapable de faire une rotation adéquate sur la terre qu'il loue. Il ne pourrait le faire qu'autour de sa maison.

Il y a donc un problème de propriété des terres, de disponibilité et de faisabilité de la rotation. Nous n'avons pas encore prouvé aux producteurs les avantages économiques de la rotation. C'était l'une des raisons de la création de notre centre au départ, mais nous n'avons jamais reçu un mandat de recherche permettant de répondre à ces questions. Les agriculteurs de l'Île-du-Prince-Édouard doutent de la rentabilité de la rotation.

Une fois le sol dégradé, comment rétablir la productivité? On ne peut pas le faire du jour au lendemain. Il faut attendre 5 à 25 ans. Voilà pourquoi c'est un tel problème.

Le sénateur LeBreton: Comment peut-on convaincre les agriculteurs des avantages? Y a-t-il en fait un avantage économique? Pouvez-vous les persuader qu'il est avantageux pour eux, à long terme, de mettre en jachère un tiers de leur terre? Est-ce un problème de marketing?

M. Burton: Il ne suffit pas de persuader les agriculteurs, il faut aussi persuader les banquiers. Nous avons mentionné les externalités, l'estimation de la valeur de la conservation et la capitalisation de cette valeur pour qu'elle puisse se refléter dans le prix de l'exploitation agricole. C'est un problème. Beaucoup de producteurs se rendent compte de la valeur de la rotation, mais il est difficile pour eux d'y penser quand ils négocient avec leur banquier.

Le sénateur LeBreton: Vous n'entendrez ici aucun argument au sujet des banquiers. Je le sais.

M. Daigle: Dans la même veine, j'ai parlé à des banquiers à Grand-Sault. Je me suis également entretenu avec les agriculteurs et même avec quelques cousins qui avaient failli perdre leur exploitation. J'essayais de découvrir ce qui s'était passé. Est-ce que la banque exigeait qu'ils fassent produire une superficie donnée pour être en mesure de respecter leurs échéances? C'est la réalité.

Le sénateur Fairbairn: Je vous remercie. Je viens du sud-ouest de l'Alberta. Je voudrais vous poser quelques questions sur la partie de votre exposé concernant la sécheresse. Pendant que je parcourais votre documentation, j'avais l'impression de lire un texte décrivant les conditions dans mon coin du pays. Nous avons connu ces conditions. Si nous n'avions pas réagi, si nous n'avions pas eu un système d'irrigation, cette région se serait transformée en un désert semi-aride.

Vous avez sûrement des difficultés quand il s'agit de diffuser les renseignements nécessaires pour informer les gens de questions telles que l'établissement de systèmes d'irrigation dans le Canada atlantique.

Nous avons beaucoup d'expérience dans ce domaine dans l'ouest du Canada, et surtout dans le sud-ouest de l'Alberta. Avez-vous pris contact avec des établissements tels que l'Université de Lethbridge, qui a créé un institut de l'eau? Celui-ci bénéficie de l'appui du plus important centre de recherche d'Agriculture et Agroalimentaire Canada dans le pays. Ce centre se trouve à Lethbridge depuis longtemps, mais il a été agrandi. Il s'occupe de gestion de l'eau et de systèmes d'irrigation. Notre problème, c'est que nous n'avons pas eu de précipitations ou de neige, sauf le dernier week-end, durant lequel la plus grande partie de la province a reçu d'abondantes chutes de neige qui, malheureusement, n'ont pas atteint ma région. Nous n'avons donc pas suffisamment de précipitations. Au moins, l'est du Canada est beaucoup plus proche d'un océan que nous ne le sommes.

Même si le contexte agricole est différent, il est utile d'établir des contacts avec les gens de l'Ouest qui essaient toutes sortes d'innovations. Le comité a visité la région. Nous sommes tous au courant des sombres prévisions qui sont faites à son sujet et qui seraient d'autant plus inquiétantes si les tendances du changement climatique qui se manifestent actuellement se maintiennent.

Cela oblige les chercheurs à se montrer innovateurs sur le terrain, de concert avec les agriculteurs de l'Ouest. La collaboration est difficile parce que les agriculteurs doivent s'occuper de leurs champs, mais la situation les incite maintenant à devenir d'énergiques partenaires dans cette recherche d'un meilleur système.

M. Daigle: Nous avons déjà fait des efforts pour nous mettre au courant de ce qui se fait en Alberta. J'y suis allé en 1994 pour étudier les systèmes mis en place par suite des problèmes de sécheresse qui commençaient à se manifester à un moment où nous n'avions aucun mécanisme et aucune infrastructure pour réagir.

Dans les deux dernières années, l'Administration du rétablissement agricole des Prairies, ou ARAP, a commencé à étudier les problèmes de la vallée de l'Annapolis, de concert avec les groupes de gestion de l'eau de la Fédération de l'agriculture de la Nouvelle-Écosse. Le Nouveau-Brunswick aussi s'intéresse à l'expérience acquise dans l'Ouest et aux moyens d'améliorer les échanges d'information.

Le sénateur Fairbairn: J'étais sur le point de mentionner l'ARAP, qui fait un travail de tout premier ordre. L'une de ses forces, c'est que, contrairement à d'autres organismes qui recueillent de l'information, l'ARAP se charge de transmettre l'information à ceux qui en ont besoin. Les agriculteurs lui font confiance.

M. Daigle: L'ARAP est bien connue dans la région de l'Atlantique. Mais il faut faire attention parce que nous vivons dans une zone climatique différente. Nous avons donc besoin de compétences dans les deux régions.

Le sénateur Fairbairn: Exactement. Il n'y a pas de doute que les problèmes sont différents, mais c'est vous-même qui avez dit qu'il est difficile de transmettre l'information aux agriculteurs. L'ARAP pourrait être utile dans ce domaine.

M. Burton: Il est intéressant de noter que l'étude dont M.Daigle a parlé a été réalisée par l'ARAP dans le Canada atlantique. C'était la première fois que l'Administration s'aventurait au-delà des limites du Manitoba. Nous essayons d'établir des liens pour profiter de l'expérience acquise dans l'Ouest.

Le sénateur Fairbairn: Très bien.

M. Daigle: Ce n'est qu'un début. J'aurais bien voulu que cela soit arrivé il y a dix ans au moment où nous nous battions pour essayer d'en apprendre davantage. Les agriculteurs disent qu'il y a beaucoup d'éducation et de sensibilisation, mais pas assez de soutien technique. Le ministère a réduit les ressources qui leur étaient destinées. Ils ne savent donc plus à qui s'adresser pour obtenir de l'aide.

Ils ont des problèmes d'accès à l'eau. Le ministère des Pêches et des Océans applique des règles strictes qu'il faut respecter, dans l'intérêt des pêcheurs. Il en est de même en Colombie-Britannique. La situation est devenue très complexe. Nous avons besoin de mécanismes et de politiques pour nous permettre de tirer parti des travaux du centre et de l'école d'agriculture. Nous avons besoin de nouvelles ressources pour combler les lacunes à l'échelle nationale.

Le sénateur Fairbairn: Nous vous souhaitons bonne chance.

Le président: Monsieur Daigle, vous avez mentionné deux rapports. Pourriez-vous en laisser des exemplaires au greffier pour que nous puissions les faire circuler et en tenir compte dans notre rapport final?

Le sénateur Wiebe: Je vous souhaite à tous deux la bienvenue au comité. J'ai eu la chance de rencontrer M. Daigle à différents endroits au Canada. Nous avons eu de très bonnes discussions dans les 18 derniers mois. Je voudrais d'ailleurs vous en remercier. Je n'ai jamais eu affaire auparavant à deux spécialistes des sols, surtout avec un micro devant moi.

Le piégeage du carbone est un sujet très à la mode partout au Canada. On nous a dit qu'une fois le sol cultivé, du carbone est cédé à l'atmosphère. Est-ce que l'un d'entre vous pourrait expliquer cela aux membres du comité?

Avez-vous une idée de la période pendant laquelle cela se produit et du nombre de livres de carbone ainsi libérées dans l'atmosphère?

M. Burton: Je suis en fait spécialisé en microbiologie des sols. J'adore tous ces organismes microscopiques qui vivent dans le sol.

La matière organique se forme quand les racines qui meurent à la fin de chaque saison restent dans le sol. Lorsqu'on retourne la terre, les organismes ont plus facilement accès à ces racines mortes qu'ils décomposent et transforment en matière organique. La respiration libère alors du gaz carbonique dans l'atmosphère.

Lorsque nous avons commencé à cultiver les Prairies, le sol contenait beaucoup plus de matière organique qu'aujourd'hui. Le labourage favorise la décomposition de cette matière et la libération des nutriments. Les Prairies étaient tellement fertiles parce que le sol contenait d'énormes quantités de nutriments. Le labourage a fait baisser la teneur en matière organique.

Nous avons beaucoup appris sur la façon dont la matière organique se forme et se dépose dans le sol. Nous examinons des pratiques telles que la culture sans labour, ou semis direct, qui réduisent la perturbation du sol, permettant aux racines d'y rester pour former de la matière organique. Il y a des moyens de gérer le sol de façon à y augmenter la teneur en matière organique. Il sera sans doute impossible de revenir aux niveaux qui existaient à l'origine, mais nous pourrons peut-être arriver à mi-chemin.

On a fait des estimations de la dégradation du sol ou de la perte de matière organique dans l'ouest du Canada pour certains types de sols. La zone de sol brun a perdu presque la moitié du carbone qu'elle contenait au début du XXe siècle. Nous ne serons peut-être pas en mesure de rétablir entièrement cette teneur, mais nous arriverons sans doute à en récupérer la moitié, ce qui serait beaucoup.

L'aspect positif, en agriculture, c'est que le carbone renforce la structure du sol, sa fertilité et sa capacité de rétention d'eau. Il rend tout le système plus résistant. Le rétablissement du carbone est avantageux pour l'agriculture.

À Swift Current, Agriculture Canada a fait un énorme travail pour déterminer, à l'égard des différents types de sols, les meilleures pratiques et l'accumulation de carbone à laquelle nous pouvons nous attendre. Les spécialistes du ministère ont recueilli de très bonnes données à ce sujet.

Le sénateur Wiebe: Ont-ils également des données sur les pertes causées par la mise en jachère?

M. Burton: Oui.

Le sénateur Wiebe: Pourriez-vous nous en donner une idée?

M. Burton: Les pertes dépendent du moment où on commence. Il est à craindre que la mise en jachère a été telle que nous soyons déjà très proches du fond. L'idée de la mise en jachère est qu'en réduisant la fréquence, on gagne du carbone. Ce n'est pas tant que nous pouvons en perdre davantage, parce que nous sommes presque au plus bas. Toutefois, nous avons la possibilité de recommencer à accumuler du carbone.

Le sénateur Wiebe: Un certain nombre d'agriculteurs espèrent pouvoir vendre à une raffinerie ou au gouvernement leur capacité d'accumuler du carbone dans des puits. Ils craignent cependant que l'acheteur de leur puits de carbone puisse imposer des restrictions sur leur terre pour que le carbone demeure dans le sol où il s'est accumulé.

Si l'agriculteur voit un avantage économique à remettre en culture la terre en question, il pourrait être tenté de recommencer à la travailler. Doit-il dans ce cas rembourser l'acheteur de son puits de carbone? Quelle quantité de carbone serait perdue si la terre est remise en exploitation?

M. Burton: Il y a deux réponses à cette question. Aujourd'hui, les producteurs parlent beaucoup de la location de crédits pour le piégeage du carbone. Dans ce cas, l'acheteur continue à payer le loyer tant que le puits de carbone est maintenu. Au terme de la période de location, l'industrie doit trouver un moyen de remplacer les crédits, de façon à libérer l'agriculteur de son engagement.

La communauté agricole favorise cette solution. Au Canada et dans le cadre du Protocole de Kyoto, cette question n'a pas été réglée. Les discussions se poursuivent encore. Mais, du point de vue des producteurs, c'est la voie à suivre.

À titre de spécialiste des sols, je m'interroge sur les raisons qui pourraient nous amener à vouloir nous débarrasser de ce carbone. Nous devons mettre au point des procédés agronomiques pour traiter les sols à forte teneur en carbone. C'est un bien meilleur système. Nous devons développer nos connaissances dans ce domaine pour que les producteurs n'aient plus aucune raison de vouloir se débarrasser de ce carbone.

Le sénateur Wiebe: Quels sont les moyens les plus efficaces de préserver le carbone? Devrais-je encourager les agriculteurs de ma province à adopter le semis direct et à poursuivre la rotation qu'ils font actuellement ou bien faudrait-il les inciter à planter des arbres?

M. Daigle: C'est une question complexe qui pourrait mettre en cause des questions de politique. Le Conseil de conservation des sols du Canada examine cette question.

Je voudrais répéter que le Conseil favorise la location des puits de carbone plutôt que leur vente. Combien de temps les agriculteurs peuvent-ils conserver ces puits? Il faut considérer tous les systèmes biologiques ainsi que l'utilisation des engrais.

Pour ce qui est des choix possibles, nous devons trouver un certain équilibre. Certaines terres sont plus marginales que d'autres. Si les terres sont bien catégorisées, on peut y planter des arbres. Nous pourrions ainsi piéger de plus grandes quantités de carbone dans cette biomasse.

Le Canada atlantique a beaucoup d'arbres et de forêts, mais nous devons faire en sorte que les exploitants agricoles et forestiers communiquent davantage entre eux pour qu'il soit possible de planter les essences qu'il faut pour former des brise-vent ou protéger les zones riveraines afin d'améliorer la qualité de l'eau.

C'est un défi. Nous devons déterminer les terres qui sont essentielles à d'autres fins et trouver un moyen d'indemniser les propriétaires qui acceptent de laisser des terres inexploitées au profit de la société.

Nous manquons de terres dans certaines régions et devons donc essayer de remplacer ce qui manque. Le problème est différent dans l'Ouest. Nous devons continuer à encourager le semis direct.

Toutefois, il faut en même temps envisager d'autres options quand la terre est marginale, de concert avec les agriculteurs et aussi avec les banquiers.

Le sénateur Day: Monsieur Burton, dans votre liste de besoins, vous parlez du bureau de l'Atlantique du Service météorologique du Canada. Vous dites que le travail doit se poursuivre. Avez-vous des préoccupations particulières à ce sujet?

M. Burton: Non, il n'y a aucune raison que le bureau cesse de fonctionner. J'espérais qu'il recevrait plus de ressources. Je ne crois pas qu'on envisage de le fermer.

Le président: Je voudrais vous remercier, au nom du comité, pour deux excellents exposés. Venant moi-même du Canada atlantique, j'ai trouvé encourageant de constater qu'il y a de si grandes compétences dans notre région.

Nous étions sûrs que vous seriez d'excellents témoins quand nous avons appris que vous aviez accepté de venir. Vous ne nous avez pas déçus. Votre témoignage nous sera très utile.

Nous espérons produire un rapport provisoire d'ici la mi-juin. Nous vous en enverrons un exemplaire pour avoir vos commentaires. Nous serions heureux de connaître votre réaction.

La séance est levée.