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Délibérations du Comité sénatorial permanent des
Transports et des communications

Fascicule 12 - Témoignages du 17 juin 2003


OTTAWA, le mardi 17 juin 2003

Le Comité sénatorial permanent des transports et des communications se réunit aujourd'hui à 9 h 32 pour faire l'étude de l'état actuel des industries de médias canadiennes; les tendances et les développements émergeants au sein de ces industries; le rôle, les droits, et les obligations des médias dans la société canadienne; et les politiques actuelles et futures appropriées par rapport à ces industries.

Le sénateur Joan Fraser (présidente) occupe le fauteuil.

[Français]

La présidente: Je souhaite la bienvenue à tous les honorables sénateurs, aux membres du public, à notre témoin ainsi qu'aux téléspectateurs.

[Traduction]

Je déclare ouverte cette séance du Comité sénatorial permanent des transports et communications, qui étudie l'état actuel des industries de médias canadiennes. Nous examinons quel rôle doivent jouer les pouvoirs publics pour aider à faire en sorte que les médias d'information du Canada demeurent robustes, indépendants et diversifiés, surtout à la lumière des changements extraordinaires qui ont eu lieu ces dernières années, notamment la mondialisation, l'évolution technologique, la convergence et la concentration accrue de la propriété.

Nous accueillons aujourd'hui Mme Anne Kothawala, qui est présidente-directrice générale de l'Association canadienne des journaux depuis 1999. L'Association représente les quotidiens de langues anglaise et française ayant un tirage variant entre 3 500 jusqu'à plus de 500 000 exemplaires par jour.

Je vous souhaite la bienvenue au comité, madame Kothawala. Je pense que vous connaissez notre façon de procéder. Normalement, nous demandons aux témoins de faire une déclaration de 10 à 15 minutes. Nous passons ensuite à la période des questions et observations.

Vous avez la parole.

Mme Anne Kothawala, présidente-directrice générale, Association canadienne des journaux: Je vous remercie de me donner l'occasion de comparaître devant vous pour discuter de ces questions importantes. Vous remarquerez que je ne suis pas accompagnée aujourd'hui par des représentants des journaux membres de l'Association. Nous avons jugé préférable que chacun d'eux décide de témoigner de son propre chef à titre de représentants des compagnies qui les emploient. Je crois comprendre que vous les inviterez peut-être à comparaître alors que vous poursuivez vos délibérations.

Comme la présidente l'a dit, l'Association canadienne des journaux est une organisation à but non lucratif. Nous représentons 82 journaux de langues anglaise et française, grands et petits, aux quatre coins du pays. Notre objectif est de conjuguer l'expérience, l'expertise et le dévouement de nos membres pour assurer la continuation d'une presse libre capable de servir efficacement ses lecteurs.

Le mandat de votre comité est d'identifier les politiques des pouvoirs publics susceptibles d'aider à faire en sorte que les médias d'information canadiens demeurent robustes, indépendants et diversifiés.

L'Association appuie cet objectif. L'Association reconnaît également que l'objectif doit être de veiller à ce que la presse canadienne demeure telle qu'elle est. Les journaux canadiens sont, de façon générale, vigoureux, indépendants et diversifiés.

Nous avons inclus dans notre mémoire des graphiques, à titre d'information, et je crois qu'on vous les a remis. Ces documents démontrent clairement que l'industrie canadienne des journaux est plus diversifiée et moins concentrée qu'elle ne l'était il y a 10 ans. En 1994, il y avait 10 grands propriétaires. En 2003, il y en a 15. Quoi qu'il en soit, la concentration de la propriété dans le secteur de la presse écrite ne représente pas vraiment une source d'inquiétude dans un marché où les consommateurs ont maintenant accès à des sources d'information multiples et variées.

Un élément du mandat de votre comité est d'examiner les responsabilités des médias dans la société canadienne. Les journaux prennent très au sérieux leur devoir de garder les Canadiens bien informés et branchés et nous assumons cette responsabilité avec le plus grand soin. Les journaux canadiens n'ont pas besoin d'afficher sur leurs babillards les objectifs culturels des autorités fédérales pour offrir à leurs lecteurs un produit qui est à la fois riche en contenu canadien de manière générale et riche en contenu local.

Les éditeurs, rédacteurs et journalistes du Canada veillent avec le plus grand soin à ce que la rigueur, l'exactitude factuelle, l'évitement des conflits d'intérêt, l'indépendance des journalistes et le droit du public d'être bien informé demeurent prioritaires. Les 102 quotidiens de notre pays offrent un produit riche en contenu canadien dans les grandes et les petites villes d'un océan à l'autre, depuis Whitehorse au Yukon jusqu'à Saint-Jean à Terre-Neuve, en anglais et en français, et à plus de 5 millions de lecteurs tous les jours.

Les éditeurs, rédacteurs et journalistes du Canada, ainsi que les directeurs de la rédaction publicitaire, de la diffusion et des abonnements, et quiconque travaille pour un quotidien, ont le devoir de bien comprendre le patrimoine et les besoins particuliers de leur collectivité. Autrement, ils cessent d'être pertinents pour leurs lecteurs et leurs annonceurs.

Chaque jour, des milliers de lecteurs participent à un débat vigoureux et interactif avec leurs journaux et leurs concitoyens en envoyant des lettres à la rédaction, en faisant connaître leurs réactions sur les sites Web, dans le cadre de forums communautaires, et dans leurs conversations courantes.

Les quotidiens sont la caisse de résonance primordiale et crédible et la mémoire collective de notre pays plus qu'aucun autre médium dans le passé, le présent et dans un avenir prévisible. En fait, on peut même soutenir que les quotidiens fixent les paramètres du discours public au jour le jour et peuvent être des instruments efficaces de progrès social.

S'il y a une préoccupation dans notre secteur, c'est que la diffusion et le nombre des lecteurs accusent une baisse, surtout en proportion de la population. Il y a aussi fragmentation de l'audience, tout comme dans le cas de la télévision. Une fraction importante des lecteurs de journaux sont aujourd'hui des lecteurs occasionnels qui n'ont pas nécessairement lu le journal d'hier et ne le liront pas demain non plus. Les lecteurs de journaux sont aussi très conscients des solutions de rechange qui leur sont offertes, notamment la télévision et l'Internet.

Les jeunes lecteurs sont particulièrement peu nombreux. La première tâche de tout journal est de survivre; or pour survivre, il doit d'adapter.

Depuis 30 ans, la situation a changé considérablement. L'évolution de la technologie, conjuguée à l'explosion des sources d'information, sont des phénomènes qui éclairent le débat d'un tout nouveau jour. Pour que les journaux puissent demeurer viables à long terme, la politique des pouvoirs publics doit permettre aux salles de rédaction de s'adapter aux circonstances changeantes en adoptant de nouveaux modèles d'entreprise, et ces changements peuvent parfois être spectaculaires. La politique du secteur public ne doit pas les enfermer dans un modèle fonctionnel particulier inspiré d'un passé teinté de nostalgie.

Personne ne sait quel modèle servira le mieux les journaux dans 10 ans, a fortiori dans 20 ans. Certains propriétaires font effectivement un pari audacieux sur l'avenir, estimant que pour connaître le succès, les journaux de l'avenir devront nécessairement accepter une intégration et une convergence assez poussées avec d'autres médias. D'autres propriétaires sont d'un avis différent. Il est essentiel que l'on permette l'émergence, l'essor ou la disparition graduelle de divers modèles d'entreprise.

Les journaux sont des entreprises. La plupart de nos membres appartiennent à des sociétés publiques qui ont des obligations importantes envers leurs actionnaires et leurs investisseurs et doivent assurer leur rentabilité commerciale.

Le Sénat doit faire attention de ne pas donner l'impression qu'il oblige les journaux à s'organiser conformément à une structure particulière quelconque que les sénateurs, et certains critiques et observateurs des médias, pourraient juger préférable. La capacité d'un journal de survivre et d'offrir un contenu rédactionnel de qualité dépend de ses recettes publicitaires. En fait, c'est une entreprise commerciale. Cependant, en temps de guerre, comme nous venons d'en être témoins, les journaux investissent des ressources supplémentaires en envoyant des journalistes sur le champ de bataille pour offrir aux Canadiens des nouvelles venant directement du front.

Les journaux prennent très au sérieux leur mission d'informer les Canadiens. Ils n'ont jamais dérogé de cet engagement, en dépit de la baisse des recettes publicitaires.

La politique des pouvoirs publics, exprimée par l'entremise de la Charte des droits et libertés, protège le droit du propriétaire ou du rédacteur en chef de tout journal, grand ou petit, d'être l'arbitre ultime du contenu du journal. Cet état de fait est légitime et doit être maintenu.

Divers journaux canadiens ont été fondés pour diffuser un point de vue précis ou adhérer à certains principes déterminés. Le Devoir a été créé pour protéger les intérêts d'une société québécoise forte. Le Toronto Star continue d'être guidé par les valeurs sociales formulées par Joseph Atkinson. Le droit de tout propriétaire ou rédacteur en chef d'influencer le contenu du journal doit être considéré comme un atout précieux du droit et de la politique du Canada, et non pas comme une faiblesse. Toute tentative de refuser l'exercice de ce droit à un propriétaire ou un rédacteur en chef ferait l'objet d'une résistance acharnée et, à notre avis, cette résistance serait justifiée en vertu de la Charte des droits.

Le directeur des enquêtes et recherche en application de la Loi sur la concurrence est d'avis que le fait que des journaux appartiennent au même propriétaire dans différentes collectivités du Canada ne soulève pas, en soi, la moindre préoccupation au regard de la Loi sur la concurrence. Nous sommes d'avis que le directeur a raison sur ce point. Quoi qu'il en soit, je fais observer que la tendance actuelle au Canada s'oriente vers une concentration moins poussée de la propriété dans le secteur des journaux, et non le contraire.

À titre d'exemple, dans la province de Québec, il y a sept chaînes de télévision traditionnelles, 21 chaînes spécialisées, 177 stations de radio, 13 quotidiens, 274 hebdomadaires, 121 journaux étudiants et 530 périodiques et autres publications. Il y a aussi beaucoup d'autres sources d'information disponibles sur Internet. Cela représente un éventail de choix considérable.

Le niveau actuel de concentration de la propriété ne pose tout simplement aucun problème pour la politique du secteur public. Dans ses travaux antérieurs, qui remontent à 1971, le Sénat avait constaté qu'il n'y avait aucune corrélation entre la propriété de chaînes de journaux et le contenu rédactionnel. Cette constatation demeure valable aujourd'hui.

Il n'y a aucune corrélation entre le régime de propriété et la qualité rédactionnelle. Par exemple, lors de la dernière remise des prix journalistiques nationaux, on trouvait parmi les gagnants des journaux fonctionnant dans un cadre de convergence et d'autres pas, des journaux de grande et de petite taille, en langue anglaise et française, de Vancouver à St. John's. Onze des vingt prix sont allés à des journaux qui font partie de compagnies multimédia. On trouve du journalisme de haut calibre qui remporte des prix aux quatre coins du pays.

C'est vraiment une question de simple bon sens qui n'a rien à voir avec le régime de propriété. Le choix permet aux lecteurs de tourner le dos à une organisation médiatique qui ne parvient pas à respecter leurs besoins.

Quant à la propriété croisée des radiodiffuseurs et des éditeurs de journaux, le 2 juin, la FCC a mis en vigueur un nouveau règlement qui assouplit considérablement les restrictions à la propriété croisée aux États-Unis. Ce changement dans la politique des pouvoirs publics est fondé essentiellement sur une solide recherche démontrant que la propriété croisée sert mieux l'intérêt public.

Comme il y a aux États-Unis environ 40 marchés qui font l'objet de clauses de droit acquis, les travaux de recherche menés dans le cadre du projet d'excellence en journalisme, affilié à l'école supérieure de journalisme de l'Université Columbia a démontré que les stations de télévision appartenant à des journaux avaient de meilleures émissions d'affaires publiques et une meilleure couverture de l'actualité locale.

Les États-Unis ne sont pas les seuls à assouplir les restrictions en matière de propriété croisée. Le Royaume-Uni et l'Australie prennent une orientation similaire.

Il y a beaucoup d'exemples de stations de télévision qui ne fonctionnent pas dans le cadre de la convergence et qui laissent tomber les bulletins d'actualités locales par souci d'austérité. Les économies d'échelle réalisées grâce à l'expertise des journaux pour la couverture de l'actualité locale servent au mieux l'intérêt public. L'un de nos membres a dix nouvelles heures d'émissions d'affaires publiques faisant appel aux talents des journalistes de la presse écrite.

Au Canada, le CRTC a la capacité de réagir aux situations de propriété croisée grâce au processus de renouvellement des licences et par d'autres moyens. Le CRTC a, dans certains cas, imposé des exigences pour s'assurer que les salles de rédaction des stations de télévision et des journaux appartenant aux mêmes propriétaires soient administrées séparément.

Nous faisons allusion à tout cela non pas pour appuyer la décision prise par la commission dans ce domaine ni pour s'y opposer, mais simplement pour faire remarquer qu'il existe déjà un instrument efficace de politique publique qui peut être invoqué, et qui l'a d'ailleurs été, lorsque des organes de radiodiffusion et des publications se retrouvent avec le même propriétaire.

Si le gouvernement canadien reconsidérait sa décision de permettre la propriété croisée, il irait à l'encontre de la plupart des pays du monde industrialisé. Cela ne veut pas dire que toutes les sociétés libres et démocratiques autorisent la propriété croisée, mais celles qui ne le font pas permettent habituellement la propriété étrangère.

L'Association canadienne des journaux ne soutient pas que l'une ou l'autre de ces situations est préférable, mais il est vrai que l'interdiction complète de la propriété croisée ou de la propriété étrangère entraînera nécessairement une concentration accrue dans le secteur des journaux.

Les obstacles économiques à l'entrée dans ce secteur sont déjà suffisants grands sans y ajouter des barrières imposées par le gouvernement. La réalité est que les questions de justice et de diversité ont davantage à voir avec la culture d'entreprise des propriétaires qu'avec la structure de l'entreprise propriétaire. Le débat sur le secteur de l'édition de journaux au Canada s'est toujours articulé autour de la structure de l'entreprise, alors que la véritable question portait plutôt sur les personnalités des propriétaires. Au milieu des années 90, la problématique portait sur la concentration des journaux entre les mains de Lord Black. Il y avait énormément d'inquiétude, mais en fin de compte, je pense que même les critiques reconnaîtraient que les Canadiens ont effectivement de meilleurs journaux, par exemple l'Ottawa Citizen.

On s'imagine souvent que le secteur des journaux est une industrie non réglementée, mais c'est plutôt une notion philosophique qui ne correspond pas au cadre réglementaire dans lequel nous fonctionnons. Il y a un vaste éventail d'instruments de politique officielle déjà en place au niveau fédéral et provincial qui influe sur les entreprises d'édition de journaux. Nos membres sont entièrement responsables de tout ce qu'ils publient et sont assujettis aux lois sur le libelle. Il y a également la législation du travail, il y a des lois sur le recyclage — une foule d'autres lois restreignent ce que l'on peut publier et entravent le processus de cueillette de nouvelles, y compris l'accès aux tribunaux, le respect de la vie privée et l'identification des personnes accusées d'actes criminels.

Le contenu de la publicité est contrôlé; même l'emplacement des distributeurs automatiques de journaux est contrôlé. Nous ne voyons aucun besoin d'ajouter à la gamme existante de contraintes et de contrôles qui encadre le secteur de l'édition de journaux.

Une mesure constructive que les pouvoirs publics pourraient prendre serait d'éliminer la TPS sur les livres et journaux. Nous croyons que les médias d'information comme les journaux jouent un rôle public vital dans la diffusion de l'information au sein de nos collectivités.

L'introduction de la TPS sur les journaux au Canada s'est fait lourdement sentir sur la diffusion nationale. Entre 1991 et 1993, le tirage des journaux au Canada a baissé de 5 p. 100. Bien qu'il y ait eu un ralentissement économique au début des années 90, la baisse du tirage a été attribuée essentiellement à l'introduction de la TPS, puisque les récessions antérieures n'avaient eu que peu d'impact sur le tirage.

Le temps est également venu pour le gouvernement d'agir rapidement en vue de réformer une législation désuète qui empêche les Canadiens de faire de la publicité s'adressant directement au consommateur canadien pour vanter les mérites de médicaments d'ordonnance. La publicité de style américain qui nous envahit tous les jours est trompeuse. C'est pourquoi nous réclamons une solution faite au Canada qui permettrait un meilleur accès à une information médicale exacte et fiable.

Les Canadiens veulent et méritent une information équilibrée, réglementée et claire sur les médicaments d'ordonnance, afin de pouvoir participer aux décisions qui influent sur leur santé. Une législation rédigée il y a un demi-siècle a perdu toute pertinence à l'ère moderne de l'information et il est grand temps d'en changer.

Une autre mesure constructive serait de renforcer la législation canadienne en matière de liberté de l'information, et d'insister pour que les ministères gouvernementaux acquièrent une culture de respect de cette législation, au lieu de se soustraire constamment à leurs responsabilités à cet égard. Le gouvernement fédéral devrait servir de modèle dans ce domaine et encourager les gouvernements provinciaux à en faire autant.

Dans son témoignage devant vous, Patrick Watson a évoqué le besoin d'un journal public. L'une des raisons qu'il a données était qu'à son avis, le niveau de journalisme d'enquête dans notre pays est médiocre. Non seulement se trompe-t-il dans son évaluation, mais la solution qu'il préconise est mal avisée également.

Les quotidiens rivalisent chaque année avec la Société Radio-Canada pour remporter les prestigieux prix Michener et ont gagné plus souvent que la SRC. C'est l'industrie des journaux qui révèle aux Canadiens des histoires qui autrement resteraient secrètes, et ce sont les journaux qui continuent d'insister pour la modernisation de la législation sur la liberté de l'information, ce qui est la véritable solution pour améliorer le journalisme d'enquête dans notre pays. En l'absence d'une telle législation, les journaux peuvent seulement raconter aux Canadiens les histoires que les gouvernements veulent bien que les citoyens entendent.

Les études faites par l'Association sur l'efficacité de la législation sur l'accès à l'information dans notre pays ont révélé de graves problèmes et préoccupations quant à la manière dont les gouvernements tentent régulièrement de résister et de se dérober à une loi qui a été conçue pour permettre au grand public et, bien sûr, aux médias d'avoir librement accès à l'information. Voyez ce que certains journaux ont pu révéler quand la Loi sur l'accès à l'information a vraiment joué son rôle. Le Toronto Star a gagné cette année les trois principaux prix nationaux de journalisme pour sa série d'articles sur les relations raciales et le crime. C'est une série qui n'aurait pu être publiée si les journalistes n'avaient pas fait preuve d'une longue patience pour obtenir peu à peu, en invoquant la Loi sur l'accès à l'information, les données dont le journal avait besoin pour effectuer son enquête et son analyse. Le Globe and Mail a été mis en nomination deux fois pour un prix national de journalisme dans deux catégories différentes pour ses articles sur le scandale dans l'octroi de contrats de publicité par le gouvernement fédéral. Ce ne sont là que deux exemples d'histoires qu'il faut raconter et la publication de ces articles a rendu un fier service en érigeant un garde-fou contre les abus et les irrégularités du gouvernement dans notre démocratie.

Il y a dans notre pays une tradition de longue date de journaux qui déterminent l'orientation de la politique des pouvoirs publics, que ce soit dans le domaine de l'environnement, la fiscalité ou de la santé. Ce rôle fondamental dans une société libre et démocratique n'a pas et ne doit pas changer à cause du régime de propriété.

La présidente: Je voudrais obtenir une précision sur vos documents. Vous donnez deux séries de données échelonnées dans le temps. La première porte sur la propriété de journaux d'après leur diffusion. S'agit-il de la diffusion quotidienne totale ou celle des journaux membres de votre association seulement?

Mme Kothawala: C'est la diffusion totale.

La présidente: Au sujet du deuxième tableau, portant sur la propriété des journaux en 2003, s'agit-il du nombre de titres?

Mme Kothawala: C'est bien cela.

Le sénateur Carney: À la page 5 de votre document, vous dites qu'il y a une corrélation entre la baisse de la diffusion des journaux et l'imposition de la TPS. Laissez-vous entendre qu'il n'y a eu aucune baisse avant que l'on propose la TPS? Je siégeais au conseil d'administration d'un journal et il y a assurément eu une baisse de la diffusion des journaux avant la TPS. Pourriez-vous préciser cela?

Mme Kothawala: Nous ne disons pas qu'il n'y a eu aucune baisse de la diffusion. Nous soutenons qu'il y a eu une baisse considérable de plus de 5 p. 100 entre 1991 et 1993. Si vous vous reportez aux récessions antérieures ou aux périodes difficiles sur le plan économique, cette baisse était nettement moins importante.

Le sénateur Carney: De plus, pourriez-vous donner au comité une liste de vos membres? Vous avez dit que vous représentez des journaux, mais je ne crois pas que nous ayons une liste des membres.

La présidente: Une chose m'a frappée: vous avez dit que votre association avait 82 membres, mais il y a 102 quotidiens.

Mme Kothawala: Essentiellement, toutes les grandes compagnies qui publient des quotidiens font partie de l'Association canadienne des journaux, à l'exception de Quebecor, qui nous a quittés récemment pour des raisons financières.

Le sénateur Carney: Votre exposé comporte de nombreux aspects intéressants, mais je voudrais m'attarder à la question de la diversité des nouvelles. Paddy Sherman, de Southam News, a signalé quelque chose qui est, à mon avis, de nature à intéresser le comité: la diversité d'opinions dans nombre de journaux au Canada a entraîné la création de beaucoup de nos programmes nationaux. Si nous avons en place un programme national de pensions, c'est parce que le Québec le réclamait. Il y a eu beaucoup de discussions dans les médias sur les pensions et cela a débouché sur la création d'un programme national. Ce fut la même situation dans le cas de l'assurance-maladie, qui a d'abord fait l'objet d'un vigoureux débat en Saskatchewan avant d'être mis en oeuvre et de devenir un programme national. J'ajouterai à cette liste les droits des Autochtones, qui sont devenus une question d'intérêt national, à cause du traité des Nisga'as et des revendications des Autochtones de la Colombie-Britannique, au point que le territoire où nous nous trouvons en ce moment même, ce qui pourra peut-être vous étonner, fait l'objet d'une revendication territoriale de la part des Algonquins. La colline du Parlement est visée par une revendication territoriale.

Cela a quelque chose à voir avec la diversité des voix et des points de vue exprimés par les chroniqueurs et éditorialistes dans les nombreuses régions du Canada. Comment pouvons-nous maintenir cette diversité alors que, de plus en plus, nous avons un système journalistique dans lequel la concentration d'opinions est telle que des mesures sont prises pour centraliser l'éditorial et limiter le nombre des voix en ayant une seule personne ou un seul groupe de journalistes pour présenter un point de vue à la télévision dans le cadre de bureaux de nouvelles centralisés. En Colombie-Britannique, la société CanWest Global Communications possède les deux journaux et des stations de radio. Un bureau de Victoria a été supprimé, de sorte qu'il n'y a que deux voix qui recyclent la même information, au point que le principal critère qui préside à la production de l'information est ce concept de recyclage de l'information. Quand j'étais journaliste, je disais que l'on réécrivait, c'est-à-dire qu'on obtenait un reportage qu'on devait réécrire pour publication dans un journal. Maintenant, dans le cadre de cette concentration, le reportage est reformaté pour la télévision ou bien il est réécrit pour la radio. Essentiellement, il n'y a qu'une seule voix ou un nombre limité de voix pour diffuser l'information.

Si l'on se retrouve avec un système centralisé de production et de diffusion de l'information, comment peut-on maintenir cette diversité nationale? J'en reviens directement à votre déclaration de la page 5, quand vous dites que la réalité est telle que les questions de justice et de diversité ont plus à voir avec la culture de l'entreprise qu'avec la structure de la société qui possède un organe d'information. Je suis d'accord avec cela. Dans la chaîne de journaux Southam, le critère était la gestion locale, les rédacteurs en chef ayant le dernier mot sur le contenu rédactionnel, en fonction des priorités locales. Par contre, chez CanWest, il y a un siège social centralisé et des gestionnaires généralistes, mais il n'y a pas de rédacteurs en chef locaux. Je m'intéresse à cette déclaration qui va au coeur même de la question centrale de la diversité. Quand il y a concentration, élimination des voix locales et élimination de la diversité des voix, comment peut-on réaliser la mosaïque d'information dont les Canadiens ont besoin pour être bien informés en tant que nation?

Mme Kothawala: Premièrement, il importe avant tout de reconnaître que les journaux demeurent et demeureront toujours fondamentalement locaux. Nous avons fait beaucoup de recherche sur ce que les Canadiens attendent de leurs quotidiens, et le contenu local figure toujours en tête de liste. Il y a encore, peu importe qu'une chaîne de journaux d'un bout à l'autre du pays appartienne au même propriétaire, de solides identités locales. Dès que ces journaux cesseront d'être locaux, ils perdront leurs lecteurs parce que ceux-ci recherchent cette identité locale. Je soutiens que la diversité des voix n'a rien perdu de sa vigueur parce que c'est la raison d'être des journaux. S'ils veulent rester pertinents, s'ils veulent continuer d'attirer des lecteurs et des annonceurs, ils doivent veiller à ce que leurs lecteurs reçoivent les nouvelles locales.

Le sénateur Carney: Je soutiens, et le temps dira si j'ai raison ou pas, que la concentration et l'élimination des voix sont l'une des raisons du déclin de la diffusion, mais il faudra attendre et voir ce qui se passera.

Je suis frappée par le fait que vous êtes très satisfaite du statu quo, à l'exception de deux ou trois problèmes comme votre plaidoyer en faveur de la publicité visant directement les consommateurs au sujet des médicaments d'ordonnance. Bien sûr, il y a des contraintes à ce sujet, parce que si les annonceurs ont le droit d'annoncer directement aux consommateurs, cela exercera de fortes pressions sur nos services qui dispensent des médicaments. La vente de médicaments d'ordonnance sera dictée par les annonceurs qui certaines marques plutôt que par les médecins et pharmaciens qui répondent aux besoins des gens. Certaines de vos propositions servent directement vos propres intérêts et pas nécessairement l'intérêt public.

Pourquoi êtes-vous tellement contente du statu quo? Pourquoi croyez-vous que la centralisation ne soulève aucune objection? Par ailleurs, dans le même contexte, les grandes chaînes ne produisent pas de nouvelles locales. Ce sont plutôt les journaux communautaires qui publient des nouvelles locales. Il suffit de les lire pour s'en apercevoir.

Mme Kothawala: Encore une fois, je ne suis pas d'accord avec cette évaluation. Cela soulève de nombreuses questions. Premièrement, voyons ce qu'il en est de la publicité des médicaments d'ordonnance. Comme je l'ai dit dans mon exposé, la réalité est que les Canadiens reçoivent aujourd'hui cette information diffusée par les réseaux américains. Ils sont inondés d'information à ce sujet, souvent au sujet de médicaments qui ne sont pas approuvés au Canada et qui souvent vendus sous un nom différent. Il y a donc énormément de confusion et, en fin de compte, c'est le médecin qui a le dernier mot. Ce n'est pas comme si les Canadiens allaient se précipiter subitement chez leur pharmacien pour faire remplir de nombreuses ordonnances différentes. C'est le médecin qui aura le dernier mot.

Le sénateur Carney: Je vais laisser quelqu'un d'autre poursuivre le débat là-dessus. Cela prouve que vous êtes très contente du statu quo, et pourtant, beaucoup de Canadiens en sont mécontents. Pourquoi appuyez-vous la centralisation de la cueillette et de la diffusion de nouvelles et de la production de nouvelles dans le cadre d'une culture d'entreprise?

Mme Kothawala: J'appuie simplement la continuation du rôle des journaux pour tenir les Canadiens bien informés. Vous avez dit tout à l'heure qu'avec la propriété commune des stations de télévision et des journaux, on se contente de reformater le contenu. Encore une fois, l'expérience a prouvé le contraire. La propriété croisée a permis une amélioration des émissions de télévision dans le domaine des actualités et des affaires publiques. Cela a permis aux journaux d'établir des images de marque plus solides, de faire de la promotion croisée et de dire aux Canadiens quel contenu exactement ils vont aborder. Ce sont des reportages de qualité. Si vous examinez l'historique de tout cela, beaucoup de téléspectateurs ne sont pas lecteurs de journaux, et vice-versa. Dans la mesure où l'on peut attirer certains nouveaux lecteurs parce qu'ils ont développé un intérêt pour un journal, après avoir vu une émission à la télévision, à un poste qui appartient à la même compagnie, on peut dire qu'il y a en fait une augmentation du choix.

Le sénateur Spivak: Sur la question de la publicité des médicaments d'ordonnance, il semble y avoir une contradiction fondamentale dans ce que vous dites. Vous dites que les Canadiens reçoivent de la publicité américaine qui est trompeuse et que si nous pouvions annoncer directement aux consommateurs au Canada, ce serait mieux. Pourtant, ces annonceurs sont des sociétés multinationales et si l'expérience aux États-Unis est telle que la publicité est trompeuse, et il suffit de voir le nombre de Canadiens qui prennent des médicaments, pourquoi devrions-nous supposer que la publicité directe aux consommateurs au Canada ne serait pas trompeuse?

Il y a toujours une tension entre l'intérêt du public et l'intérêt des entreprises. Nous sommes là pour protéger l'intérêt public. Vous avez l'air de représenter l'intérêt des entreprises. Qu'avez-vous à dire à ce sujet?

Mme Kothawala: Tout d'abord, en ce qui concerne la publicité s'adressant directement aux consommateurs, je dis clairement dans mon exposé que c'est pour cela que nous recommandons une solution spécifiquement canadienne. Nous estimons que la publicité à l'américaine nous convient mal et c'est pourquoi nous avons collaboré avec le gouvernement pour proposer un régime réglementé et équilibré afin de préciser clairement à qui le produit s'adresse ou ne s'adresse pas. Cette initiative est appuyée par des tiers.

Dans le cas d'un médicament pour le diabète, les gens pourraient se reporter au site Web de l'Association canadienne du diabète pour voir les autres options de traitement. L'annonce leur recommanderait toujours de consulter leur médecin.

Nous proposons un régime réglementé et équilibré pour donner aux Canadiens des informations précises sur leur santé.

Le sénateur Spivak: Cela n'a rien à voir avec les sommes colossales que les compagnies pharmaceutiques consacrent à la publicité de leurs produits.

Mme Kothawala: Non, il s'agit simplement du fait que les journaux et les radiodiffuseurs canadiens sont en concurrence avec les radiodiffuseurs américains. Nous voulons veiller à ce que les messages adressés aux Canadiens contiennent les bonnes informations. Nous voulons aussi qu'il y ait un résultat positif.

Il est bien certain qu'on va continuer à consacrer de l'argent à la publicité. Nous ne voyons pas de raison de nous en excuser.

Le sénateur Graham: Bienvenue, madame. Je vais poursuivre un peu sur ce sujet. Je suis intrigué par ce que je vous entends dire au sujet de la publicité pour les médicaments d'ordonnance. Vous parlez d'améliorer l'accès et de donner des informations plus fiables au public. Comment le feriez-vous dans les journaux?

J'ai une question supplémentaire. Dans quelle mesure les médias sont-ils responsables de l'éducation des gens, en particulier des jeunes, et non pas simplement de présenter des informations ou des opinions?

C'est une question double. Premièrement, une autre question supplémentaire à la question soulevée par madame le sénateur Carney et une autre à la question supplémentaire de madame le sénateur Spivak pour savoir comment vous pourriez mieux éduquer les gens sur les produits pharmaceutiques dans vos journaux.

Mme Kothawala: C'est une question importante. Il y a eu plusieurs études sur les raisons pour lesquelles les Canadiens lisent des journaux. Quel genre de contenu y recherchent-ils? Ce que les Canadiens recherchent dans leurs journaux, c'est une information plus poussée sur la santé, notamment des informations sur les nouveaux médicaments d'ordonnance et les nouveaux progrès de la chirurgie.

Ce sont des questions très importantes auxquelles les Canadiens cherchent les réponses dans leurs journaux. Vous pouvez constater que plusieurs journaux ont des sections consacrées à la santé et au bien-être pour répondre à cette aspiration des Canadiens. Les journaux reconnaissent que les Canadiens veulent en savoir plus sur les médicaments d'ordonnance et les questions de santé en général.

Nous estimons que la publicité va renforcer cela dans la mesure où elle donnera plus d'information car nous ne proposons absolument pas un régime publicitaire qui ne serait pas réglementé ni équilibré. Les consommateurs auront donc à la fois le contenu rédactionnel sur les questions importantes pour leur santé, et l'information sur les nouveaux médicaments disponibles sur le marché.

Les articles éditoriaux ne sont pas là pour parler des effets secondaires et des utilisateurs éventuels d'un médicament. La publicité est un bien meilleur moyen de communiquer ces informations.

Le sénateur Graham: Les journaux n'ont-ils pas la responsabilité d'éduquer le public au lieu de se contenter de publier des histoires à sensation, de donner des opinions ou de prendre partie sur une question. Dans quelle mesure les journaux sont-ils responsables de l'éducation des jeunes?

Mme Kothawala: Ils ont une grande responsabilité à cet égard. De nombreux journaux participent au programme Le journal en classe. Ils collaborent étroitement avec les écoles pour élever le plus possible le niveau d'alphabétisation des écoliers. Ils essaient de leur inculquer l'habitude de lire les journaux très jeunes. Notre secteur, comme plusieurs autres, est actif dans ce domaine.

Les jeunes peuvent trouver des informations sur l'Internet et de bien d'autres façons. Nous voudrions qu'ils lisent aussi les journaux. Nous pensons que c'est important.

Divers journaux cherchent aussi à attirer des lecteurs. C'est une question importante qui fait l'objet de tout un débat. Le Toronto Star, par exemple, a créé «Brand New Planet», une section qui s'adresse aux pré-adolescents pour leur inculquer l'habitude de lire le journal.

Le sénateur Graham: Un analyste financier nous a dit que depuis quatre générations, chaque génération lisait moins de journaux que la précédente. Qu'en dites-vous?

Mme Kothawala: Encore une fois, les gens lisent moins. Ce n'est pas unique au Canada. C'est un problème qui se pose ailleurs dans le monde.

Là encore, je pense que c'est lié à l'explosion des sources d'information. Les Canadiens ont toutes sortes de moyens de s'informer et c'est pour cela que certains d'entre eux ne prennent pas la peine de lire un quotidien.

Les gens n'ont pas le temps. Si l'on veut consacrer à un journal le temps qu'il mérite à notre avis, il faut prendre un bon moment. Or, les gens n'ont pas le temps. C'est quelque chose dont les journaux tiennent compte.

Les sites Web des journaux se sont beaucoup développés parce qu'ils essaient d'accrocher les gens à divers moments de la journée. Certaines personnes consultent le site Web des journaux au bureau. Les journaux essaient de développer ce secteur pour inciter les gens à continuer à considérer le journal comme quelque chose d'essentiel dans leur vie quotidienne.

Le sénateur Graham: Quand vous dites que vous avez 5 millions de lecteurs par jour, qu'il s'agisse de quotidiens ou d'hebdomadaires, comment mesurez-vous cela? Comment êtes-vous certains de l'exactitude de ce chiffre? Est-ce que c'est le nombre de journaux imprimés, le nombre de journaux vendus? Comment faites-vous ce calcul?

Mme Kothawala: L'ACJ a une branche de recherche intitulée la NAD Bank, la Banque de données sur le public des journaux. Cette équipe fait des enquêtes deux fois par an sur le public des journaux. Elle classe les résultats en «lus hier» et «lus la semaine dernière», car nous constatons que, si le nombre de «lus hier» diminue, ce n'est pas le cas pour les «lus la semaine dernière». Les Canadiens continuent à lire des journaux. Simplement, ils ne le lisent plus aussi souvent que jadis.

Le sénateur Graham: Quand vous avez créé l'Association canadienne des journaux en 1996, y a-t-il eu un changement dans la participation? Est-ce que tous les anciens membres de l'Association canadienne des quotidiens et du Bureau de commercialisation des quotidiens s'y sont associés? Avez-vous perdu des membres ou en avez-vous eu de nouveaux?

Mme Kothawala: Nous en avons eu un nouveau qui n'est plus membre maintenant, c'est Quebecor. À l'époque en 1996, tous les journaux du Canada étaient regroupés sous un chapiteau commun pour travailler sur les questions de politique des pouvoirs publics et de commercialisation. Nous avions fusionné ces fonctions au sein d'une même organisation.

Le sénateur Gustafson: Merci d'être venue nous rencontrer.

Je viens d'une région rurale. J'ai tendance à rabâcher les problèmes, mais ils sont très sérieux. Je vais vous donner un exemple.

Pendant 14 ans, quand j'étais à la Chambre des communes, que ce soit dans l'opposition ou dans la majorité, nous avions des réunions sur la période des questions. En général, les questions posées à la Chambre des communes sont tirées d'un titre des journaux.

Je vous dis tout cela pour vous donner une idée de la responsabilité des journaux. Vous avez dit que le gouvernement dirigeait l'industrie des journaux.

C'est le contraire. Ce sont les journaux qui déterminent ce qui se passe au gouvernement. C'est certain. Où y a-t-il un vide? Dans le Canada rural.

Je vais prendre un exemple que vous mentionnez aussi dans votre exposé. Je pense que c'est normal parce qu'une grande partie de la population vit dans les grands centres. Les médias ont beaucoup de difficulté à sortir de Toronto, de Montréal ou même d'Ottawa s'ils veulent influer sur ce qui se passe dans le pays.

Je vais prendre l'exemple de la vache folle et de la couverture de ce problème dans les médias. Ils ont très bien couvert la question de la menace. Ils ont parlé de l'importance de la menace et des conséquences possibles, mais ils ont très peu parlé des victimes de cette situation. Je n'ai pas beaucoup vu, même dans les grands journaux, d'entrevues d'agriculteurs ou de personnes victimes de cette situation ou qui allaient peut-être même perdre leur exploitation agricole à cause de cela.

C'est le cas dans bien des domaines de l'agriculture. Le Canada a de gros problèmes agricoles. La question est de savoir si une bonne partie de l'agriculture va s'en relever.

Par exemple, hier, nous avons vu que certains abattoirs poursuivent leurs activités. Si vous avez les reins solides, votre abattoir peut acheter ces vaches à moitié prix maintenant pour les congeler et les vendre dans 10 mois en faisant probablement un bénéfice confortable. Les médias ne semblent pas se soucier de ce genre de problèmes. Les journaux locaux n'ont guère d'influence sur le gouvernement. Ce sont les grands journaux centraux qui ont une influence.

J'aimerais avoir votre réponse à ce sujet et j'aimerais bien connaître la réponse. C'est un grave problème pour nous dans le Canada rural.

Mme Kothawala: Je crois que vous avez tout à fait raison. Il faut que les journaux continuent à proposer un contenu équilibré et de qualité à leurs lecteurs. Ils doivent veiller à couvrir les questions qui comptent pour les Canadiens, qui sont importantes, en présentant le contexte.

J'étais à l'étranger la semaine passée, donc je ne peux pas parler précisément des retombées de toute cette situation avec la vache folle. Toutefois, je pense que c'est à leurs risques et périls que les journaux jouent avec la qualité des informations qu'ils présentent aux Canadiens. Il est difficile de récupérer un lecteur qu'on a perdu, et les journaux doivent donc continuer à donner des informations pertinentes car les lecteurs canadiens votent avec leurs yeux et leurs portefeuilles. S'ils estiment qu'un journal ne leur présente pas bien les choses, ils vont peut-être lire le journal communautaire, regarder la télévision locale ou lire les nouvelles sur l'Internet. Ils vont trouver la source qui répondra à leurs besoins. Heureusement, dans une démocratie, nous pouvons avoir des opinions divergentes et nous sommes libres d'être d'accord ou pas avec un point de vue.

[Français]

Le sénateur Corbin: J'ai beaucoup apprécié votre présentation. Il paraît que vous êtes parfaitement bilingue.

Mme Kothawala: Pas parfaitement, mais je vais essayer.

Le sénateur Corbin: De toute façon, pour faciliter la vie d'un peu tout le monde, je vais vous adresser ma question en anglais. Qui sont les membres du bureau des gouverneurs ou du bureau de direction de l'Association?

Mme Kothawala: Nous avons des représentants de chacune des compagnies. Nous voulons nous assurer d'une représentation géographique. Donc, nous avons des membres qui sont de chaque compagnie et de chaque province.

[Traduction]

Le sénateur Corbin: C'est ce que je voulais savoir. Vous parlez de compagnies. C'est donc en gros une association de propriétaires, pas d'éditeurs?

Mme Kothawala: C'est exact. Nous représentons les éditeurs de journaux. Cela dit, nous collaborons étroitement avec la Canadian Association of Newspaper Editors. C'est grâce à l'ACJ que cette association a pu être créée. En gros, la mission de la Canadian Association of Newspaper Editors est d'offrir un développement et une formation professionnelle à des journalistes en milieu de carrière au Canada.

Nous venons de terminer un colloque assez réussi, qui rassemblait près de 100 personnes à Lethbridge. Il y en a un autre prévu à Hamilton dans le courant du mois, et nous irons à Halifax en novembre.

Cette formation est importante et nous estimons qu'elle fait partie de notre mandat qui consiste à veiller à ce que les éditeurs maintiennent leur souci de qualité en s'assurant que leurs journalistes et rédacteurs reçoivent la formation continue dont ils ont besoin.

Le sénateur Corbin: Avant de passer à autre chose, qui dirige ces colloques? Est-ce que ce sont des gens du monde du journalisme, des universitaires ou un mélange, quoi?

Mme Kothawala: C'est un mélange. Quelqu'un comme Don Gibb, par exemple, qui est guide en rédaction depuis de nombreuses années — je suis sûre que madame le sénateur Fraser connaît bien son travail — est le genre de personnes qui pourraient diriger un tel colloque. Nous avons souvent des représentants du secteur juridique pour informer les journalistes de l'évolution de la réglementation, qu'il s'agisse de la Loi sur les jeunes contrevenants ou de l'accès aux tribunaux. Parfois, nous avons des colloques juridiques avec des juristes qui mettent les journalistes et les rédacteurs au courant des nouveautés législatives.

Le sénateur Corbin: En badinant, en avez-vous déjà tenu un sur le Sénat?

Mme Kothawala: Non.

Le sénateur Corbin: Pour en revenir à la représentation des propriétaires à votre conseil d'administration, ou au niveau de la direction de l'association, est-ce que CanWest a un ou plusieurs représentants?

Mme Kothawala: Ils ont trois représentants à notre conseil.

Le sénateur Corbin: Qui décide de cela?

Mme Kothawala: C'est en fonction de la diffusion nationale.

Le sénateur Corbin: Uniquement?

Mme Kothawala: C'est en fonction de la diffusion, donc c'est une sorte de représentation proportionnelle, et ensuite nous essayons de nous efforcer d'avoir un bon équilibre géographique.

Le sénateur Corbin: Est-ce que c'est ce groupe qui a le plus de représentants?

Mme Kothawala: Oui, ils en ont un de plus que le groupe suivant, Torstar.

Le sénateur Corbin: Donc une organisation comme New Brunswick news, le conglomérat Irving au Nouveau- Brunswick n'en a qu'un?

Mme Kothawala: Ils en ont un.

Le sénateur Corbin: Même s'ils contrôlent divers médias, des quotidiens, des hebdomadaires et autres?

Mme Kothawala: Nous ne nous occupons que des quotidiens, donc nous tenons compte de la diffusion des quotidiens au Canada.

Le sénateur Corbin: Je comprends. Ils ont un poids considérable... quel est le nombre total de directeurs?

Mme Kothawala: Seize.

Le sénateur Corbin: CanWest en a trois, Torstar deux. Cela fait déjà cinq. Qui y a-t-il d'autre?

Mme Kothawala: Gesca, c'est-à-dire Power Corporation à Montréal.

Le sénateur Corbin: C'est La Presse?

Mme Kothawala: Oui, avec ses propriétés, Le Soleil, La Tribune et quelques autres journaux. Nous avons le Globe and Mail. En fait, notre président, Phillip Crawley, est l'éditeur du Globe and Mail. Nous avons une représentation d'Osprey aussi avec Michael Sifton, notre trésorier, et Fred Laflamme, éditeur du Kingston Whig Standard.

Nous venons de modifier notre règlement parce que nous avons récemment perdu Quebecor. Ils avaient trois membres à notre conseil. Nous avons modifié notre règlement pour que le nombre passe d'un minimum de 12 à un maximum de 16. Nous espérons que Quebecor ou que les journaux Sun reviendront un jour sous une forme ou sous une autre dans le giron de l'association. Nous ne voudrions pas être obligés de changer de nouveau notre règlement pour assurer la représentation au conseil. Nous avons un chiffre souple pour pouvoir représenter tout le monde au conseil.

Le sénateur Corbin: Avez-vous un exposé de mission?

Mme Kothawala: Oui.

Le sénateur Corbin: Il est public?

Mme Kothawala: Oui. J'ai quelques documents que je me ferai un plaisir de communiquer au greffier. Je voulais voir s'il y aurait d'autres questions dans le débat, et si les sénateurs ont besoin d'autres statistiques ou d'autres chiffres, je pourrais les leur communiquer. J'ai aussi apporté une brochure qui présente notre profil et donne un assez bon résumé de l'industrie des journaux au Canada. J'ai pensé que ce serait utile.

Nous avons un exposé de principes qui a été rédigé en 1996 lors de la création de l'association. Ce sont des principes importants qui guident les activités de nos membres et qui parlent d'exactitude, d'équité et de responsabilité communautaire. Je vais aussi vous laisser un exemplaire de ce document.

La présidente: J'ai toute une liste de données que j'aurais bien aimé vous demander. Tout d'abord, jusqu'à quand remontent les chiffres de la banque de données?

Mme Kothawala: C'est une bonne question. Je dirais que cela remonte jusqu'au début des années 80.

La présidente: Pourriez-vous donner cela au comité?

Mme Kothawala: Les nombres de lecteurs?

La présidente: Toutes les informations de cette banque de données depuis cinq ans, et ensuite peut-être toutes les cinq années précédentes en remontant le plus loin possible.

Mme Kothawala: Par blocs de cinq ans?

La présidente: Par blocs de cinq ans jusqu'à il y a cinq ans et par année pour ces cinq dernières années. J'imagine que ce sera assez volumineux, mais cela nous sera très utile.

Mme Kothawala: Ce n'est pas un problème.

La présidente: Pourriez-vous nous faire un peu le point de la diffusion et du nombre de lecteurs actuellement? Vous avez par exemple parlé des gens qui lisent moins régulièrement le journal. En moyenne, quelle est la proportion des lecteurs qui ne lisent le journal qu'occasionnellement?

Mme Kothawala: D'après les derniers chiffres de la banque de données pour 2002, 54 p. 100 des Canadiens ont lu un journal hier, alors que 81 p. 100 ont lu un journal la semaine dernière.

Encore une fois, comme je vous l'ai dit, notre principal problème vient de ce que les Canadiens ne lisent plus les journaux aussi souvent qu'autrefois. Plusieurs journaux ont fait des enquêtes pour essayer de le comprendre. Je sais que les honorables sénateurs ont leur idée sur ces problèmes. La raison qu'invoquent sans arrêt les lecteurs, c'est le manque de temps.

La présidente: C'était déjà un problème quand j'étais au berceau. On n'avait pas le temps, mais pourtant à cette époque-là les gens lisaient plus le journal que maintenant. On peut se demander s'il n'y a pas quelque chose de plus profond en jeu ici.

Y a-t-il une distinction à faire entre les lecteurs et la diffusion? Et duquel de ces deux éléments dépend la santé financière d'un journal?

Mme Kothawala: Je pense que ce sont les lecteurs qui sont les plus importants, car cela permet de mieux savoir qui lit le journal — pas seulement le nombre de personnes, mais surtout le type de lecteurs. Du point de vue du publicitaire, c'est très important. En général, le lecteur de journal est quelqu'un d'assez bien éduqué avec un revenu assez élevé. C'est à ces gens-là que les publicitaires veulent faire passer leur message. Ces lecteurs sont le principal élément de référence. Comme dans le cas des revues — dans les bureaux, par exemple — il y a l'exemplaire du journal qui circule d'une personne à l'autre dans le personnel. Encore une fois, la diffusion ne tient pas compte de ces multiples lecteurs.

La présidente: Pourriez-vous nous donner les chiffres pour les deux?

Mme Kothawala: Pour les deux, oui.

La présidente: Parfait.

Le sénateur Graham: J'ai une question supplémentaire sur l'aspect financier.

La présidente: Pourrais-je terminer ma liste? Avez-vous des données sur le nombre de journalistes employés par vos membres?

Mme Kothawala: Je pourrais vous les obtenir. Cela ne fait pas partie des informations que nous recueillons normalement, mais il me suffira de téléphoner aux membres.

La présidente: Ce serait très utile, et ce serait très utile aussi d'avoir une idée des tendances, disons depuis 10 ou 15 ans, si possible. Ce serait extrêmement utile.

Je sais que certains de vos membres diront que ces chiffres peuvent être trompeurs parce que les définitions des fonctions évoluent. Néanmoins, toute information de ce genre nous sera utile. Je vous invite donc à faire tout votre possible pour les obtenir. Cela vous prendra sans doute un peu de temps, mais nous n'allons probablement pas siéger cet été. À notre retour en septembre, vous pourrez nous donner ces informations, n'est-ce pas?

Mme Kothawala: Certainement.

La présidente: Quel est le budget de l'ACJ?

Mme Kothawala: Nous avons un budget de 1,6 million de dollars.

La présidente: Combien avez-vous perdu quand Quebecor est parti? Combien Quebecor a-t-il économisé en partant?

Mme Kothawala: Nous avons perdu 400 000 $, et c'est pour ça que le budget est de 1,6 million de dollars. Il était de 2 millions auparavant.

La présidente: Sur ce montant de 1,6 million de dollars qui était auparavant de 2 millions, combien d'argent est consacré à des questions de journalisme — notamment la formation, mais aussi les autres questions de journalisme? Que faites-vous en général en matière de journalisme, par opposition à la publicité et aux lecteurs, et cetera?

Mme Kothawala: Comme vous le savez, nous administrons le Concours canadien de journalisme. Nous administrons aussi les programmes proposés par la Canadian Association of Newspaper Editors, la CANE. Nous proposons des conseils éditoriaux, des pratiques exemplaires. Nous diffusons cette information dans tout le pays. Nos membres trouvent que c'est très utile, notamment les petits journaux qui voient ce que les membres plus importants ont pu faire avec des ressources plus importantes et ce qui a marché ou ce qui n'a pas marché. Nous organiserons des colloques et des séances de formation. Disons que 25 p. 100 environ de notre budget est consacré à ce genre de choses.

La présidente: Et, quand vous allez nous envoyer votre gros carton de documents, pourriez-vous y inclure quelques exemples de ces suggestions, de ces pratiques exemplaires, de ces communications et des colloques que vous avez organisés récemment et que vous avez l'intention d'organiser?

Voici ma dernière question. Vous avez parlé des recherches aux États-Unis sur la propriété croisée et ses répercussions apparentes ou autres sur la couverture médiatique. Or, les marchés américains sont différents à bien des égards du marché canadien. Que donnent les recherches canadiennes sur cette question?

Mme Kothawala: C'est encore très nouveau et il n'y a pas encore eu de recherche canadienne à ma connaissance. C'est intéressant parce que je vous ai dit que j'étais à l'étranger la semaine passée. C'était la première fois que j'assistais à une conférence de l'Association mondiale des journaux qui regroupe les journaux de plus de 120 pays pour parler des questions importantes dont ils traitent. Naturellement, l'un des grands thèmes a été la propriété croisée et la convergence, et plusieurs pays s'orientent dans cette direction. Je vais déposer un autre document qui est l'exposé fait par une femme qui est vice-présidente principale de Gannett Compagny. Elle nous a présenté un tableau montrant les différences culturelles et commerciales entre les journaux et la télévision. Elle ventile cela en différences de marché, différences de processus décisionnel, analyse du rendement, mesures du succès et détermination de ce qui constitue l'actualité. Les journaux et la télévision fonctionnent de manière singulièrement différente. Il est loin d'être évident qu'on essaie de fusionner les deux. Les entreprises canadiennes se penchent sur ces problèmes, comme d'autres entreprises à l'étranger.

Pour répondre à votre question, je n'ai pas de recherche particulière sur le Canada. J'ai des informations anecdotiques sur la croissance des programmes consacrés aux affaires publiques et des informations d'actualité locale. Plusieurs de nos membres ont fait leur propre recherche mais je ne suis pas sûre qu'ils soient prêts à nous en communiquer les résultats. Ils doivent évidemment constamment suivre le marché pour savoir si leur produit répond bien aux besoins des consommateurs. Est-ce qu'il y a plus de lecteurs de leur journal? Est-ce qu'il y a plus de gens qui regardent les informations ou les émissions sur les affaires publiques à la télévision? Je peux essayer de voir dans quelle mesure nous pourrions partager une partie de ces informations.

La présidente: J'ai vu que vous aviez à la main ce tableau de la vice-présidente de Gannett. Pourriez-vous nous en donner copie?

Mme Kothawala: Certainement, cela confirme ce que je vous dis.

Le sénateur Graham: Pourriez-vous nous dire pourquoi Quebecor est parti? Pourriez-vous nous parler de la rentabilité des journaux?

Mme Kothawala: Certainement. Tout d'abord pour Quebecor, le cas de l'Association canadienne des journaux n'est pas unique. Quebecor a quitté plusieurs autres associations dont il était membre. Ils ont dit que cela n'avait rien à voir avec leur représentation à l'ACJ ou avec un mécontentement quelconque à l'égard de cette association. Ils voulaient simplement réduire leurs coûts et nous avons malheureusement été victime de ces restrictions.

Le sénateur Graham: Pourriez-vous nous donner des informations sur la rentabilité des journaux?

Mme Kothawala: En gros, 80 p. 100 des recettes proviennent de la publicité et 20 p. 100 de la diffusion. Naturellement, en période de difficultés économiques, les journaux sont moins rentables parce que la publicité marche moins bien, et les recettes publicitaires diminuent.

Je peux volontiers vous donner des informations supplémentaires. Nous évaluons cela chaque année en termes de provenance et de recettes. Nous avons plusieurs courbes sur des choses comme le pourcentage de publicité nationale, de publicité au détail et d'annonces classées. Il est certain que les petites annonces ont beaucoup souffert. Heureusement, une bonne partie se sont reportées sur les sites Web des journaux. Les journaux qui n'ont pas su saisir la balle au bond en se dotant tout de suite d'un bon site web vont maintenant en payer le prix. L'Internet se prête bien à ce genre de publicité et plusieurs journaux en profitent.

En 2002, il y a eu un léger fléchissement des recettes de publicité. Les premiers indices pour 2003 annoncent un début de reprise. Les journaux vont manifester une certaine vigueur en 2003.

Le sénateur Graham: Est-ce que vous pouvez nous donner des chiffres précis?

Mme Kothawala: Vous voulez des chiffres précis sur les recettes réelles?

Le sénateur Graham: Oui — et sur la rentabilité.

Mme Kothawala: Je ne les ai pas sous la main, mais je pourrais vous les envoyer avec les autres renseignements.

La présidente: Ajouter cela à vos devoirs, si vous pouvez: les recettes, les liens de filiation et les renseignements sur les profits. La semaine dernière, des analystes financiers nous ont fait un exposé intéressant où ils donnaient une estimation de l'excédent brut d'exploitation, qui était de 20 p. 100 à Torstar, de 30 p. 100 pour les journaux grand format et de 40 p. 100 pour les hebdomadaires communautaires, mais cela ne vous concerne pas. Je suppose que les chiffres excluaient le National Post.

Mme Kothawala: Dans la mesure où ce sont des sociétés cotées en Bourse, l'information devrait être disponible et je serais heureuse de la communiquer au comité.

Le sénateur Corbin: Je voudrais vous poser trois courtes questions: est-ce que vous proposez de l'aide judiciaire ou des conseils à vos membres?

Mme Kothawala: Oui, effectivement, nous envoyons un bulletin d'affaires juridiques intitulé The Press and the Courts aux avocats qui représentent nos membres. Ils sont ainsi informés de toutes les activités en cours au Canada, que ce soit en droit du travail ou dans les affaires fondées sur la Charte. Nous échangeons de l'information avec nos membres pour faire en sorte qu'ils soient au courant de toute l'actualité juridique. Comme je l'ai dit, la presse est régie par plusieurs lois et nous devons tous nous informer de ce qui se passe dans l'ensemble du pays.

Le sénateur Corbin: Je sais que les hebdomadaires ne sont pas de votre compétence, mais ils ont été frappés très sévèrement par la TPS et par les tarifs de Postes Canada; vous avez parlé tout à l'heure de la TPS. Pouvez-vous me donner une idée des économies que réaliseraient les quotidiens grâce à la disparition de la TPS ou de la taxe provinciale?

Mme Kothawala: C'est une bonne question et je vais y donner suite. Je n'ai pas de chiffres à vous donner dans l'immédiat, mais j'ajoute cette demande à ma liste.

La présidente: Il y a deux éléments à considérer ici: tout d'abord les économies pour le consommateur ou le lecteur, et les économies en frais d'administration pour les journaux.

Le sénateur Corbin: Voulez-vous dire que vous auriez un plus de lecteurs s'il n'y avait pas de TPS?

Mme Kothawala: C'est bien cela.

Le sénateur Corbin: Avez-vous fait des recherches à ce sujet?

Mme Kothawala: Nous avons fait des recherches concernant l'effet de la TPS sur le nombre de lecteurs et la diffusion. N'oublions pas qu'il n'est pas seulement question de la TPS, puisque le Canada Atlantique applique une taxe de vente harmonisée. Nous parlons d'un double niveau de taxes, à savoir la TPS et la taxe provinciale, à l'exception de l'Alberta et de l'Ontario, où les journaux ne sont pas assujettis à la taxe provinciale.

Le sénateur Corbin: Une dernière courte question: en pourcentage, quelle est la part de diffusion assurée par Postes Canada?

Mme Kothawala: Je n'ai pas le chiffre sous la main, mais je vous le ferai parvenir.

Le sénateur Corbin: Les politiques de Postes Canada ont toujours eu une incidence marquée sur la diffusion des imprimés, en particulier des hebdomadaires. Je ne sais pas ce qu'il en est pour les quotidiens, mais j'aimerais bien en avoir une idée précise.

La présidente: Nous allons aussi entendre le point de vue des journaux communautaires, qui auront sans doute cette information sous la main.

Mme Kothawala: Pour eux, c'est une donnée d'affaires essentielle.

Le sénateur Carney: Je voudrais poser une question supplémentaire sur les données, avant de passer à ma propre question. Je ne sais toujours pas exactement qui sont vos directeurs, combien ils sont actuellement ni d'où votre association tire ses revenus. Est-ce que votre budget de deux millions de dollars est réparti au prorata de la diffusion?

Mme Kothawala: C'est cela.

Le sénateur Carney: Ce sont les grands quotidiens nationaux comme Torstar et CanWest Global qui assument l'essentiel de vos coûts.

Mme Kothawala: Effectivement.

Le sénateur Carney: Parlons de l'incidence d'Internet sur la diffusion et les recettes des journaux. Vous dites que 20 p. 100 des recettes des journaux proviennent de leur diffusion. Comment vos membres déterminent-ils le prix à facturer aux consommateurs pour les versions imprimées, alors qu'ils peuvent lire les journaux gratuitement sur Internet?

Comment les journaux parviennent-ils à couvrir leurs coûts et cette situation pourra-t-elle durer pendant longtemps? Les jeunes lisent les journaux sur Internet, et non pas en version imprimée. Les journaux ont-ils l'intention de facturer la consultation de leurs nouvelles sur Internet, et comment veulent-ils se faire payer?

Mme Kothawala: C'est une question d'actualité qui fait l'objet d'un débat à l'échelle planétaire. On parle d'abonnement sur Internet. Plusieurs journaux l'ont fait avec succès, y compris quelques journaux canadiens.

Récemment le Kitchener-Waterloo Record a lancé une formule d'abonnement à sa version Internet du journal. Pour autant que je sache, il a connu une progression continue. Les consommateurs n'ont pas eu de réaction négative. Ils étaient heureux d'acquitter un prix raisonnable pour pouvoir accéder à leur journal en direct.

On en est encore au tout début. Tout d'abord, les journaux ont dû faire leurs preuves et montrer que leur image était solide. Les lecteurs ont donné leur accord, et il est temps maintenant d'envisager des frais.

Le sénateur Carney: Chaque journal a son site Web, où il donne gratuitement la même information que celle qu'il vend dans sa version imprimée. Que font les journaux aujourd'hui? Est-ce qu'ils financent leurs activités Internet à partir de l'ensemble de leurs recettes, quitte à les passer par profits et pertes.

Mme Kothawala: C'est cela.

Le sénateur Carney: Vos membres ont certainement des plans plus précis d'imposition de frais. Ils ont dû faire des prévisions.

Mme Kothawala: Je ne suis pas au courant des plans d'affaires de nos membres. Je peux vous parler de certains journaux qui se sont déjà engagés sur cette voie. Le Kitchener Waterloo Record n'est pas le seul. J'ai cet exemple à l'esprit parce que c'est une réussite. Plusieurs journaux ont appliqué le même modèle avec succès, notamment le New York Times.

Vous avez tout à fait raison. À plus long terme, il faut veiller à mettre en place un modèle économique durable qui permettra aux journaux de conserver leur pertinence et de se faire rémunérer.

Le sénateur Carney: Vous dites que les jeunes se renseignent non pas dans les journaux, mais sur Internet. Moi, je suis abonnée gratuitement au New York Times.

Vos membres ont certainement beaucoup travaillé sur la convergence. Ils devraient pouvoir donner au comité des renseignements sur le coût de la diffusion des nouvelles par Internet. Quand ont-ils l'intention de la facturer?

Mme Kothawala: Le modèle des petites annonces donne d'excellents résultats. Les formules combinées se vendent très bien. Si on veut publier une petite annonce dans le journal, on peut obtenir sa diffusion sur Internet pour 2,50 $ ou 3 $ de plus.

C'est l'une des mesures qui a permis aux journaux de récupérer une partie de leurs frais. Je vous ferai parvenir les renseignements complémentaires à ce sujet.

La présidente: Savez-vous combien coûte l'abonnement à la version Internet du Kitchener-Waterloo Record?

Mme Kothawala: Non.

La présidente: Cela ne fait pas vraiment partie de vos attributions.

On entend parfois parler du vaste nombre de lecteurs de la version Internet du New York Times au Canada. Toute la presse s'en trouve pénalisée. Est-ce que c'est une légende urbaine? Est-ce des données le confirment?

Mme Kothawala: Je crois que ces données existent. J'ai vu annoncer des chiffres qui paraissent extrêmement élevés. Je suis sûre que ce n'est pas une invention. Ces chiffres doivent être fondés sur des recherches. Encore une fois, je m'engage à vous les faire parvenir.

La présidente: Cela nous sera très utile. Je ne veux pas dire que quelqu'un aurait inventé ces chiffres, mais ils donnent l'impression d'être fondés sur une interprétation fautive.

C'est sans doute un merveilleux journal, mais que penser de chiffres aussi élevés? Tout ce que vous pourrez nous montrer à ce sujet sera très apprécié.

Vous dites que vos membres ne sont pas d'accord sur la question de la propriété étrangère, et je ne vous demanderai donc pas de prendre position à ce sujet. Néanmoins, nous avons accueilli la semaine dernière un témoin selon lequel rien n'indique qu'il existe une lame de fond de capitaux étrangers qui n'attendent que l'occasion de submerger le Canada. Que savez-vous à ce propos? Y a-t-il des signes prouvant que des étrangers seraient disposés à investir au Canada et, dans ce cas, de qui s'agit-il?

Mme Kothawala: C'est une question qui nous ramène plusieurs années en arrière. Je me souviens d'un gros propriétaire de journaux des États-Unis qui avait fait paraître, dans les opinions des lecteurs, du Globe and Mail, un article où il disait que si des journaux canadiens étaient à vendre, il aimerait en acheter s'il en avait l'occasion.

C'était Tony Ritter. Il avait fait paraître cet article dans le Globe. Il disait essentiellement qu'il aimerait avoir l'occasion d'acheter un journal canadien, mais que c'était impossible, et pour lui, c'était un véritable problème.

Je suis certaine que l'analyste connaît mieux ces questions que moi et qu'il comprend mieux le marché. Mais c'est un exemple de l'intérêt de certains propriétaires américains, qui aimeraient acheter des titres canadiens.

La présidente: Merci beaucoup, madame Kothawala. Cette séance a été très fructueuse. Et vous allez nous fournir une information très utile.

Mme Kothawala: Je vais vous la fournir avec plaisir.

La présidente: Merci d'avoir pris le temps de nous informer.

Honorables sénateurs, le témoin suivant est M. Peter Kohl qui, au cours de sa carrière, a été directeur général et éditeur à Southam et à Thompson, ainsi que président des Quotidiens du Québec. Il a également été directeur et membre du comité directeur de la Presse canadienne et du Conseil de presse de l'Ontario. En outre, il s'est vu décerner un prix de la presse pour ses éditoriaux, ce qui représente une distinction remarquable.

Si vous avez eu le temps de vous installer, monsieur Kohl, je voudrais vous souhaiter la bienvenue devant le comité. Je suis désolée, mais nous n'avons que 32 minutes à vous consacrer. Si vous voulez répartir cette période, je peux vous accorder 10 minutes pour votre exposé et il restera 20 minutes pour les questions.

M. Peter Kohl, témoignage à titre personnel: Honorables sénateurs, vous avez dans vos trousses d'information certaines réflexions que j'ai rassemblées parce que je tenais à organiser ma pensée. Mon expérience personnelle m'éloigne parfois de la presse, mais celui qui a déjà fait partie de l'univers multimédia continue à s'y intéresser de près.

Le travail de votre comité est très important pour notre pays. L'information des citoyens est le fondement absolu de la préservation de nos institutions démocratiques. J'aimerais que ce principe fondamental soit davantage reconnu. Le travail que vous vous apprêtez à faire est de la plus haute importance, et je vous souhaite les meilleures chances de succès.

Il serait utile que ce comité se donne notamment pour mission de définir ce qu'il faut entendre par liberté de la presse. On pourrait vous en donner de nombreuses définitions. Celle qui m'inquiète le plus actuellement vient directement des médias, et en particulier de CanWest.

Quelqu'un de CanWest a un jour demandé: «Qu'est-ce qui amène les journalistes à croire que leur liberté de parole est supérieure à la mienne?» C'était un propriétaire de presse. Quelqu'un d'autre a dit que la liberté de la presse exige que le journaliste soit à l'abri de toute ingérence de l'État. C'est un point de vue qui commence à faire recette, et c'est l'avis des médias. D'autres estiment que la liberté de la presse considérée comme un droit de propriété de la population est une vision subversive de la réalité. Vous devriez vous y intéresser, car vous pourriez en faire le fondement des questions que vous allez poser. Est-ce que nous jouissons de la liberté de l'information, et que faisons-nous pour la préserver?

Vous pouvez consulter ce que Hugo Black a dit sur le sujet. Je vous le recommande. Actuellement, la participation croisée est une chose acceptée, la convergence également, et les médias étant propriété de conglomérats, il y a quantité de sources de conflits d'intérêts. Tous les jours, les propriétaires — et un en particulier — entrent dans la salle de presse et donnent des consignes pour modifier les textes. Cela est extrêmement dangereux pour la démocratie. Cela me trouble au plus haut point, comme vous pouvez le constater.

Avec donc les conglomérats, la participation croisée, la convergence et le multimédia, comment faire en sorte que les propriétaires comprennent la responsabilité qui leur incombe de fournir au public des informations qui soient libres d'ingérence. L'indépendance éditoriale était autrefois l'assise des bons médias. Cela n'existe plus ou est en train de disparaître.

Comme vous le connaissez tous, je ne vais pas m'étendre sur le sujet de la menace qui guette les journaux. Ce qui me trouble, ce sont les deux derniers événements. Quels que soient vos sentiments à l'égard de cet empire, CanWest a presque réussi à détruire l'une des meilleures organisations de presse que nous ayons connues au Canada depuis un siècle, Southam.

Tout récemment, on a concentré à Winnipeg le service de nouvelles national. On peut supposer que tous les quotidiens vont faire paraître les informations nationales. On se trouve désormais au bout de l'antichambre du pouvoir. Ensuite, on a décidé que les éditeurs empêchaient les propriétaires de contrôler la salle de presse de sorte qu'on a décidé de supprimer le poste d'éditeur.

Un des principaux rôles de l'éditeur est de protéger les journalistes des pressions sur eux constamment. On leur demande de taire certaines nouvelles, d'en imprimer d'autres, de les modifier, et voilà que les propriétaires se mettent de la partie.

Comment changer cette attitude? Une réglementation peut-elle changer l'attitude des propriétaires? Je n'en sais rien. C'est une vaste question. Si vous m'accordez quelques minutes, je vais vous en parler.

J'ai le texte de l'annonce pour le nouveau directeur général du journal de Calgary, car l'ancien a été licencié. Je ne sais pas ce qu'il avait fait. Son journal est le seul qui ait publié ma lettre. Il est parti. Je ne sais pas s'il y a un lien de cause à effet, mais cela prouve que les salles de presse sont à l'écoute. Il n'y a pas d'éditeur. Le directeur général rendait compte à Winnipeg. Ses nouvelles nationales lui viennent de Winnipeg. Son rôle est l'élaboration du contenu éditorial, en travaillant avec le rédacteur en chef et son équipe.

Par le passé, cet homme occupait des affaires de l'entreprise. La salle de presse et le personnel éditorial rendent des comptes à l'éditeur et ils essaient de protéger au maximum l'entreprise et l'information. Tout cela n'existe plus.

Ensuite, rapidement, les médias canadiens et l'empire américain — l'enquête du Globe démontre qu'il y a une différence dans le regard que les Canadiens posent sur le monde. Nous sommes une société distincte. Nous sommes capables d'agir comme tel. Qu'on nous évite la pression d'adhérer à la coalition du mal, si c'est ainsi qu'on l'appelle.

Actuellement, de plus en plus d'informations étrangères nous parviennent par le truchement de la Associated Press. Autrefois, la Presse canadienne avait cinq bureaux dans le monde. Elle n'en a plus que deux, un à Washington et un à Londres. Je pense que nous sommes envahis par les Américains à la télévision, au cinéma et dans les livres que nous lisons. À mon avis, les journaux sont peut-être le dernier rempart permettant aux Canadiens d'exprimer leurs propres convictions, de se former une opinion et de la défendre.

Préserver les règles sur le contenu est capital. Vous vous demandez si les médias canadiens pourraient être achetés par les Américains. N'oublions pas que Power Corporation envisage d'acquérir CTV et Globe. Sans une certaine protection contre la propriété canado-américaine, ne pensez-vous pas que ces deux entités seraient vite emportées si elles étaient mises sur le marché? Assurément, et ainsi un de nos meilleurs organes d'information disparaîtrait.

Empêcher les médias canadiens de devenir propriété étrangère est capital. J'espère que vous allez tenir bon là-dessus.

Les règles sur le contenu canadien sont excellentes. Elles ont fait des miracles pour la musique canadienne. Je ne peux pas en dire autant de la programmation télévisuelle canadienne mais pour la musique canadienne, elles prouvent qu'on peut parvenir à ses fins si on décide de le faire.

La Loi sur la concurrence est actuellement désastreuse. Elle n'a pas permis d'accomplir quoi que ce soit et elle en est incapable. Le commissaire était tellement découragé face à son incapacité d'empêcher la multiplication des conglomérats et des fusions en 2000 et en 2001 qu'il a demandé au comité de la Chambre des communes de s'occuper de prévoir des garanties dans les dispositions de la Loi sur la concurrence. On ne l'a pas écouté. Par conséquent, il y a toutes ces affaires que j'énumère à la page 5 de mon mémoire.

En 1985, on s'est débarrassé du vieux critère qui déterminait si quelque chose était nuisible à l'intérêt public. Depuis, la barrière est ouverte et nous n'avons plus de protection. Nous n'avons pas de lignes directrices, pas de politique publique. Le Bureau de la concurrence en est réduit, en vertu des règles actuelles, à déterminer si une fusion ou une cession a une incidence sur le marché de la publicité des journaux — et seulement des journaux, non pas toutes les entreprises. Bien sûr, le Bureau n'y parvient jamais. Reportez-vous à la page 5, c'est honteux et vous devriez vous en occuper.

Je ne m'aventurerai pas trop à parler du CRTC parce que je ne m'y connais pas vraiment, mais je ne peux pas m'empêcher de constater que jusqu'à tout récemment, le CRTC s'occupait de radiodiffusion. Le CRTC exécute la Loi sur la radiodiffusion. Voilà encore une anomalie. Pourquoi la radiodiffusion serait-elle considérée comme différente des autres sources d'information? Il n'y a pas de mise en commun. La Loi sur la concurrence intervient pour la publicité dans les journaux, et non pas la publicité dans les médias.

C'est peut-être à cause des dispositions législatives, mais le CRTC s'est borné aux questions de radiodiffusion. De nos jours, on ne peut pas compartimenter ainsi. Nous vivons à une époque très multimédia, comme vous le savez.

En août 2001, le CRTC, devant l'acquisition de Hollinger et Southam par CanWest Global et l'acquisition éventuelle de CTV et du Globe and Mail par Power Corporation, a diffusé une déclaration de principe, dont vous trouverez le texte dans votre trousse d'information. Le CRTC tente de d'ériger une barrière entre les salles de presse, dans le cas du conglomérat, et entre les journaux et la télévision.

Le Conseil préconise des salles de presse distinctes au nom de la diversité. C'est bien joli, mais quand ces salles de presse rendent compte à la même personne, d'accord, elles sont distinctes mais sont-elles indépendantes? Comment garantir l'indépendance?

C'est bien intentionné mais je pense que c'est déjà la débandade pour ce qui est de la convergence. Toutefois, le CRTC commence à se dire qu'il faudrait tenir compte des questions de liberté d'information. Je vous recommande vivement de vous pencher sur ce qui pourrait être fait à cet égard.

J'ai développé certaines idées. J'essaie de voir — sans que l'État pénètre ouvertement dans les salles de presse ce qui me paraîtrait tout à fait inapproprié, même si la concentration des salles de presse aux mains d'un petit groupe de propriétaires est tout aussi néfaste — comment résoudre cela? Par voie législative? En changeant les attitudes? J'en conclus qu'il faut s'attaquer au problème en faisant en sorte que le public pose des questions. Ce n'est pas nouveau car la commission Davey, la commission Kent, et bien d'autres gens, en disent autant. Quel genre de questions? J'ai quelque chose de très précis en tête.

Je reviens à ce que je disais tout à l'heure sur la définition de la liberté de la presse. Ce que je vais dire maintenant est fondé sur ma propre définition de la liberté de la presse, que je vous conseille de retenir, car il serait de bon aloi que le public et les médias aient une définition commune.

J'aurais tendance à assimiler la liberté de la presse à la liberté d'information, à savoir le droit du public de recevoir par l'intermédiaire des médias une information complète, équitable, objective et juste. De la même façon, l'obligation des médias de fournir cette information de bonnes sources et de sources révélées, et le droit des médias de ne pas subir d'ingérence gouvernementale indue.

Bien entendu, on suppose que les médias agissent de la sorte. Comment garantir qu'ils fournissent des renseignements objectifs et complets? Si l'on veut faire oeuvre éducative, il faut commencer d'abord et avant tout par les propriétaires de médias, mais ça c'est autre chose. Tout d'abord, le journal unique, le journal d'État que Patrick Watson a proposé, est une idée exécrable. Un seul journal d'opinion et que le reste... Pour ma part, et je ne suis pas le seul, je ne pense pas que cela ait la moindre chance de fonctionner.

Je souhaiterais vivement que la propriété croisée soit abandonnée. Peut-on revenir en arrière? Peut-on légiférer rétroactivement? Je suppose que ce serait possible, mais est-ce que nos politiques y consentiraient? J'ai essayé d'une autre façon, comme demander au commissaire du Bureau de la concurrence de suggérer aux parlementaires de se pencher sur ces questions. J'en conclus, avec réticence, que la concentration des médias ne fait pas que scléroser la propriété, les salles de presse, mais elle sclérose également les élus. Voilà pourquoi je suis ravi que vous entrepreniez cette tâche, parce que vous jouissez d'une certaine liberté dont les élus ne disposent pas.

Démanteler la propriété croisée? J'aimerais bien mais je ne pense pas que ce soit réaliste. J'espère que vous aurez des suggestions réalisables. Nous savons ce que nous voulons accomplir. Comme chacun ici présent, je pourrais écrire un livre là-dessus, mais comment faire pour garantir la liberté d'information. Le monde autour de nous est devenu plus complexe en l'absence de mécanismes qui nous protègent.

Pour ce qui est de faire oeuvre éducative auprès du public, il faut expliquer ce qu'est la liberté d'information. Croyez-moi, le public canadien a eu tant de chances jusqu'à tout récemment qu'il ne sait même pas qu'actuellement il est en train de se faire avoir.

Il faudrait donner une cote aux médias et la publier dans la presse. Je songe comme principal instrument à un institut de la liberté d'information, ou quelque chose d'approchant. On appelle ça parfois un chien de garde ou un ombudsman. Quel que soit le titre, ici en l'occurrence c'est un peu différent. Le principal rôle de l'institut serait de faire oeuvre éducative auprès du public. Deuxièmement, l'institut évaluerait l'état de santé des médias canadiens et en ferait rapport avec obligation de diffuser ce rapport deux fois par an. Il faudrait veiller à ce que le CRTC soit obligé par disposition législative d'examiner, lors du renouvellement des licences, les répercussions pour la liberté d'information et le bien public. Et c'est là qu'on pourra poser des questions — poser des questions à toutes les étapes.

Il faudrait que le Bureau de la concurrence puisse de nouveau appliquer le critère de l'intérêt public pour toutes les acquisitions désormais. Si l'on veut surmonter l'obstruction dont souffre actuellement l'information — en particulier dans les journaux, c'est seulement grâce aux licences de radiodiffusion que l'on pourra appliquer des mesures musclées.

On conférerait donc au CRTC un nouveau pouvoir. Le Conseil aurait de nouvelles fonctions. Le CRTC mettrait sur pied cet institut qui présenterait un rapport deux fois par année. Quelles sont les obstructions à la liberté d'information au Canada? S'agissant de l'octroi de licences, il faut tenir compte du bien public et pouvoir se reporter à ce rapport. Maintenant, les questions du public — dans le milieu des médias, il y a certaines personnes qui voient d'un très mauvais oeil ce genre de discussion. Il n'y a jamais eu de discussions sur la santé des médias canadiens, que je sache.

Au sujet de l'identité canadienne, pour l'amour du ciel, nous devrions maintenir nos limites sur la propriété et nos règles sur le contenu. C'est tout ce qu'il nous reste. Modifions la Loi sur la concurrence — et vous voyez où je veux en venir — c'est à la page 9. Ravivons le critère sur ce qui est nuisible pour la liberté d'information. Pourquoi pas? C'est précisément de cela qu'il s'agit. Pourquoi le Bureau de la concurrence se contenterait-il de vérifier si John et Sam vont se concurrencer pour obtenir les revenus de la publicité alors que tout le système d'information est bouleversé? Les revenus de la publicité n'ont rien à voir là-dedans. Cela m'importe moins que d'obtenir des informations honnêtes.

Pour revenir au CRTC, j'espère que vous allez recommander que les salles de presse soient distinctes, et cela assorti d'autres protections dans une éventuelle loi. Dans toutes les décisions concernant les licences, ce qui est nuisible à l'intérêt public devra intervenir pour forcer les protagonistes à tenir compte du rapport que présentera le nouvel instrument. En d'autres termes, les questions seront posées au moment de la prise de décision. Cela n'a pas encore été fait. Ni au Bureau de la concurrence ni au CRTC.

Le témoin qui a comparu avant moi était très sincère. Elle a parlé des principes d'intérêt de 1995, et cetera. — c'est dans le document quelque part. Cela a en fait été écrit en 1975 par le regretté Martin Goodman et Clark Davey de la division éditoriale de l'ancienne Association des éditeurs. Ils ont parlé de cela malgré l'opposition des éditeurs. Ils ont menacé de démissionner en tant que comité et de faire des révélations à moins que la recommandation ne soit retenue.

Quand j'ai consulté Internet, j'ai été renversé de découvrir cette merveilleuse déclaration de liberté de la presse. Il est question de liberté d'information. Il est question de responsabilité publique et de confiance du public. Il est question de toutes ces notions dont on veut entendre parler. Quand on sait ce qui s'est passé, et qu'on lit ce texte, on ne peut s'empêcher d'être renversé. Ces gens ne l'ont pas lu. Ils ne feraient pas ce qu'ils sont en train de faire s'ils l'avaient lu et s'ils y croyaient.

Selon moi, il faudrait que les tous les éditoriaux soient signés. Même si la politique éditoriale nationale est tributaire des protestations du public, essentiellement internes aux médias, nous savons tous ce qui se passe. Si le propriétaire veut que certaines choses se produisent, il redéploie le personnel éditorial, comme cela s'est vu au Montreal Gazette — et vous connaissez le cas.

La présidente: Non, en fait non. Monsieur Kohl, j'ai dirigé la page éditoriale pendant 15 ans et les choses ne se passaient pas comme vous les décrivez.

M. Kohl: C'était dans le bon vieux temps. Dans le bon vieux temps, ce n'était pas ainsi. J'ai dit au départ que le meilleur organe d'information était Southam — et vous et moi avons eu la chance d'y travailler — parce que Southam déclarait ouvertement et publiquement que d'une part il y avait une entreprise et d'autre part il y avait la diffusion de l'information. Il y avait dans ces journaux des services éditoriaux indépendants parce qu'ils croyaient avoir un rôle sur le plan de la confiance du public. Voilà ce qui a disparu, selon moi. Vous et moi avons eu de la chance.

Je n'ai pas eu autant de chance quand je suis arrivé chez Thompson, parce que Thompson étouffait la salle de presse. Russ Mills, quand il a témoigné, a dit la même chose à propos de Conrad Black, à quelques exceptions près. Il avait travaillé pour Southam, avec Conrad et avec moi — et je suppose qu'il avait entendu parler de Thompson. Il n'était pas question alors d'entrer dans les salles de presse — même si Conrad l'a fait, mais au moins on savait qu'il le faisait car il signait ses articles — mais on ne dictait pas aux services éditoriaux quoi écrire. S'ils n'étaient pas contents, ils pouvaient toujours licencier le rédacteur en chef. Au jour le jour, les services éditoriaux étaient honnêtement indépendants. Cela n'existe plus. C'est ce qui m'irrite.

Je préconise que tous les éditoriaux soient signés, comme c'est le cas au Québec actuellement, car j'aimerais bien savoir d'où ils viennent. Je veux savoir qui s'adresse à moi — nous voulons tous savoir qui s'adresse à nous. Est-ce qu'on nous parle de Winnipeg, des grands bureaux de Montréal, du Nouveau-Brunswick, ou d'ailleurs?

Je préconise que les éditoriaux soient signés, que les articles et les rubriques d'opinion venant de la salle de rédaction — et vous savez de quoi je parle — soient signés par l'auteur principal, et qu'on révèle la ville d'origine. Récemment, en consultant la Gazette de Montréal, j'ai constaté que quelques rubriques d'opinion de CanWest signalaient l'origine, CanWest News et le nom du journaliste. Cela devrait faire l'objet d'une disposition législative pour que l'on sache à quoi s'en tenir. C'est important.

Je propose que l'on exige que tous les groupes médiatiques et tous les particuliers propriétaires de médias publient des déclarations de principes concernant la liberté d'information et que ces déclarations soient bien en vue et publiées trimestriellement. Deux fois par année, une demi-page, trois ou quatre fois par année, pour faire connaître sur leur déclaration de principes et leur obligation à l'égard du public. À l'Assemblée nationale du Québec, en décembre dernier, on a adopté à l'unanimité une résolution demandant à Southam News, c.-à-d. à CanWest, de publier une déclaration de principes et de s'engager à offrir une information diversifiée.

Je ne sais pas si l'on peut faire quelque chose en ce qui concerne les conseils de presse car les membres viennent en partie des médias et en partie du public. Quand je siégeais au conseil de presse de l'Ontario, nous étions deux représentants des médias et les autres étaient des notables. L'intérêt de faire siéger des journalistes au Conseil de presse est qu'ils peuvent renseigner les autres membres du conseil sur le fonctionnement du système. L'inconvénient est que le chien de garde est dans le même enclos que les poulets. Ce n'est pas toujours une situation idéale, mais je dirais qu'il faudrait que ce soit un conseil provincial qui s'occupe de protéger la liberté d'information, même si je ne sais pas comment cela pourrait fonctionner. On pourrait peut-être demander un rapport annuel sur la liberté d'information dans chaque province, alors que les représentants des médias se borneraient à être des conseillers sans droit de vote, même si je ne me fais pas d'illusion sur les conseils de presse. Je pense qu'ils font un travail raisonnable en instruisant les plaintes du public mais la liberté n'est pas totale.

La présidente: Vous nous avez donné une quantité colossale d'idées.

Le sénateur Phalen: Monsieur Kohl, j'ai déjà posé cette question à d'autres témoins et je vous la pose maintenant à vous parce que vous en parlez à la première page de votre exposé. Qui contrôle la conférence des médias au Canada? M. Russell Mills a dit que la première allégeance des bons médias doit s'exercer envers les citoyens de leurs collectivités et non pas les actionnaires, les publicitaires ou les employés. M. Tom Kent, qui a comparu devant le comité, a dit que les journaux, étant donné le rôle vital qu'ils jouent en démocratie sur le plan de l'information, ne se bornent pas à être des entreprises. Vous dites, dans la dernière phrase du dernier paragraphe de la première page de votre mémoire, que le comité va devoir s'atteler à élaborer un mécanisme non gouvernemental pour protéger les médias contre eux-mêmes.

Pouvez-vous développer cette idée et nous dire comment cela pourrait se réaliser.

M. Kohl: J'ai dit qu'il fallait protéger les médias contre eux-mêmes parce que c'était une formule à l'emporte-pièce. Vous devez en tant que comité songer à un mécanisme non gouvernemental qui garantirait le bien public à une époque où tout n'est que concentration et contrôle étroit, conglomérat et propriété croisée. Ensuite, je me suis attaqué — aux mécanismes. Comment réaliser cela? Il faut tenter de mettre sur pied cet institut de la liberté d'information. Il faut obliger le CRTC à prendre certaines mesures et habiliter le Bureau de la concurrence dans d'autres domaines. Il faut tout revoir et mettre sur pied les mécanismes qui s'imposent de sorte que l'intérêt du public prime dans chaque décision: est-ce que cela est bon et sert l'intérêt public? C'est la seule façon honnête, que je sache, qui puisse nous permettre de reprendre le contrôle d'une situation qui nous échappe.

Le sénateur Phalen: Et qui se fera le défenseur de cette idée? Si ce n'est pas le gouvernement, qui alors? Qui va établir le mécanisme?

M. Kohl: C'est une bonne question. J'espère que les honorables sénateurs vont y réfléchir abondamment. La situation idéale serait une grosse somme d'argent pour maintenir l'indépendance — environ 200 millions de dollars au départ. Le système pourrait démarrer ainsi et ensuite, il y aurait un fonds de fiducie de sorte qu'il y aurait des comptes à rendre au public par la suite. Je ne vois pas comment on pourrait procéder autrement. La question qui se pose ensuite est la suivante: à qui l'institut ferait-il rapport? Si c'est au Parlement, cela signifie-t-il qu'il est politisé? Si c'est au Sénat, serait-il moins politisé? Doit-il faire rapport au public? En d'autres termes, les mécanismes doivent être conçus pour être le plus indépendant possible du gouvernement. Il faut construire des pare-feux, mais je ne pense pas que l'on puisse créer une entité financée à même les deniers publics qui soit totalement libre de faire n'importe quoi. Il faut un juste équilibre.

Le sénateur Carney: Tout d'abord, il faut bien dire qu'on n'a rien à reprocher à Winnipeg. Vous parlez sans cesse de Winnipeg, mais Winnipeg est une ville tout à fait bien.

Le sénateur Spivak: Merci.

Le sénateur Carney: Vous parlez d'un contrôle centralisé et je veux le répéter pour mémoire. Est-ce que je me trompe?

M. Kohl: Je dis que Winnipeg est la source actuelle de CanWest, actuellement la plaie la plus lamentable dans le monde des médias, malheureusement, et je ne peux pas le nier.

Le sénateur Carney: Je voudrais aborder les choses sous un autre angle et me faire l'avocat du diable. Vous avez dit que si l'on retire le pare-feu en la personne de l'éditeur pour le remplacer par un directeur général chargé du contenu éditorial, l'information ne sera plus objective, elle ne sera plus diversifiée et il y aura moins de voix, ce qui ne va pas dans le sens de l'intérêt national. Essentiellement, avec la liberté de la presse, le gouvernement n'a aucun rôle à part maintenir une concurrence efficace. Le gouvernement n'a aucun rôle quand il s'agit de déterminer qui dit quoi, où, quand, comment, même si j'admire la liste des mécanismes que vous suggérez. Qu'y a-t-il de mal à laisser les forces du marché intervenir? Chez moi, le bateau facteur livre quatre journaux: le Victoria Times-Colonist, le Vancouver Sun, le Vancouver Province, le National Post et le Globe and Mail. Cinq journaux atteignent mon île par bateau et quatre d'entre eux ont sensiblement le même contenu, le Victoria Times-Colonist, le Vancouver Sun, le Vancouver Province et le National Post.

M. Kohl: C'est le même propriétaire.

Le sénateur Carney: Effectivement. Quant à moi, je n'achète que celui qui est différent, le Globe and Mail et un journal local, soit le Vancouver Sun ou le Victoria Times-Colonist. Dans ce panier de cinq journaux, j'en choisis deux car les autres font double emploi. Si assez de Canadiens faisaient la même chose au Canada, le marché pour une voix unique se rétrécirait. Personne ne veut deux journaux qui disent essentiellement la même chose, avec les mêmes artistes, articles, éditoriaux, chroniqueurs et critiques théâtrales. On n'a pas besoin de cela. Logiquement, un tel produit va s'éliminer de lui-même. Pourquoi ne pas laisser les forces du marché intervenir tout simplement?

M. Kohl: À mon avis, il y a des monopoles locaux qui perpétuent ce que vous vivez à l'échelle du pays. Que ce soit à Edmonton ou à Calgary, vous trouverez la même chose. Si un monopole rédige les informations nationales, vous lirez la même chose à Victoria et à Vancouver dans les deux journaux.

Le sénateur Carney: J'essaie d'expliquer que je n'achète pas ces journaux parce que je n'ai pas besoin de trois ou quatre versions de la même voix.

M. Kohl: Personnellement vous n'achetez pas les autres journaux, mais si vous allez à Winnipeg, vous entendrez un autre son de cloche parce que le journal n'a pas le même propriétaire. De la même façon, à Montréal, à Charlottetown et à St. John parce que toutes les capitales provinciales, à l'exception de la ville de Québec et de Winnipeg, ont des journaux à propriétaire unique et CTV, qui couvre 94 p. 100 des foyers anglophones canadiens. Moi je dis que ce n'est pas sain pour la diversité d'opinions. Je ne pense pas qu'il soit sain qu'un petit groupe de propriétaires ait la possibilité de servir l'information. Qu'est-ce qui est important pour la nation? Dans le bon vieux temps, chaque éditeur avait deux services distincts: un service de nouvelles et un service éditorial. C'est alors que la diversité a sa place. Vous pourriez me répliquer qu'il y avait des propriétaires communs, et c'est vrai. Toutefois, les propriétaires avaient une autre attitude. Puisque cette attitude semble avoir disparu, pourquoi ne pas laisser la libre entreprise faire son chemin. Je vous répondrai: rappelez-vous l'affaire Enron, par exemple.

Le sénateur Carney: Vous n'avez pas répondu à ma question. J'ai déjà été chroniqueuse et j'ai été membre de conseils d'administration de quotidiens. Je dis tout simplement qu'en tant que consommatrice qui a le choix entre cinq journaux, dont quatre qui ont le même contenu, les consommateurs ne devraient pas les acheter.

J'achète deux des cinq quotidiens. Je ne veux pas relire les mêmes nouvelles ou relire les mêmes chroniques. Ça ne m'intéresse pas. Je n'écoute pas les mêmes chroniqueurs à la télévision. Je ferme mon téléviseur.

Je me fais l'avocat du diable en vous demandant pourquoi on ne devrait pas tout simplement s'en remettre aux lois du marché. Si on centralise et réduit la diversité des voix, ce qui résulte en un seul message, le consommateur ne s'y intéressera peut-être plus. Le consommateur achètera les produits qui donnent divers points de vue sur les actualités. Le consommateur achètera un hebdomadaire ou se tournera vers Internet. Pourquoi ne laisseriez-vous pas les journaux centralisés, comme ceux de CanWest, mourir à petit feu?

La présidente: Nous avons déjà dépassé notre limite de temps.

M. Kohl: C'est une approche différente. L'intérêt public est mal servi quand les mêmes points de vue sont exprimés par des petits groupes dans chaque grande ville canadienne, car, à notre avis, ce n'est pas la bonne façon de présenter les nouvelles. Plus il y a de diversité, mieux c'est. Je ne crois pas que ce soit une bonne idée.

Dans une société antidémocratique, il n'y a normalement qu'une source d'information. Mais aujourd'hui, il y en a plusieurs.

Nous avons quatre grands propriétaires d'entreprises journalistiques. Les propriétaires ont aussi d'autres intérêts qui les mettent en conflit avec la libre circulation de l'information.

En tant que société démocratique, j'estime qu'il faut mieux présenter les nouvelles à travers le pays, et ce, de la façon la plus neutre et objective qui soit. Il est impossible d'y arriver complètement, mais cela doit demeurer l'objectif principal.

Le sénateur Graham: Monsieur Kohl, personne ne pourrait vous accuser d'être vague. Je vais revenir sur ce que vous venez de dire au sujet de la société démocratique et de la liberté de presse.

Dans votre exposé, vous faites la comparaison entre les propos que vous venez de faire et les définitions faites récemment par des représentants des médias de CanWest au sujet de la liberté de presse. Lorsqu'on dit que la liberté de presse équivaut à la liberté de parole, on peut aussi se demander pourquoi un journaliste aurait une plus grande liberté de parole que son employeur. Vous dites ensuite qu'un autre porte-parole de CanWest a dit que la liberté de presse équivaut à la non-ingérence de l'État.

Est-ce faux? Dans le monde, des pays essaient de renforcer la démocratie ou d'y arriver. Un de leurs objectifs principaux est d'assurer la liberté de presse. Que ce soit les Philippines en 1986 ou le Paraguay en 1989, ou tout pays communiste, est-ce faux de dire que la liberté de presse équivaut à la non-ingérence de l'État? En tout cas, moi, j'y crois.

M. Kohl: Moi aussi, mais là n'est pas toute la question. La liberté de presse équivaut à la non-ingérence de l'État. D'après ma définition, c'est la liberté et la responsabilité qu'avaient adoptées par les propriétaires dans le bon vieux temps. Mais ce temps est révolu.

Il y a des fanatiques, croyez-moi, qui disent que la non-ingérence de l'État équivaut à la liberté de presse. Mais beaucoup de gens croient plutôt que cela équivaut à la liberté de parole de chaque individu. Dans la Charte des droits, la liberté de presse est subordonnée à la liberté de parole.

D'aucuns diront: «Non, non, la liberté de presse n'équivaut pas à la liberté de parole et tout ce que cela représente; c'est la non-ingérence de l'État, c'est le droit de faire ce que je veux.»

Le sénateur Graham: J'ai plusieurs questions à vous poser. J'aimerais davantage discuter de ce sujet avec vous. De façon générale, comment comparez-vous la liberté de presse au Canada à la liberté de presse aux États-Unis?

M. Kohl: C'est à peu près la même chose. Il y a moins de propriété croisée aux États-Unis. Il y a moins de conflits d'intérêts et moins de pouvoirs.

Nous avons ouvert la porte. Les Américains ont tout juste commencé à se demander s'ils devraient relever le seuil de participation des conglomérats de 35 à 45 p. 100. Au Canada, il n'y a pas de règles. CanWest pourrait acheter n'importe quoi demain.

Cela aurait-il un impact sur la publicité? Le Bureau de la concurrence a dit qu'il s'agirait d'un changement de propriété. Vous n'avez qu'à regarder la liste. On ne se demande pas si c'est dans l'intérêt public, mais plutôt si cela va influer sur les revenus de publicité.

C'est triste, vraiment triste. Le commissaire est le premier à le dire. J'espère qu'il comparaîtra devant le comité.

La présidente: Il n'y a aucun doute là-dessus.

Le sénateur Gustafson: Je voulais parler de Winnipeg, mais le sénateur Carney a été plus vite que moi! Par contre, il semble que si le pouvoir commence à se déplacer vers l'Ouest, on réagit en créant des programmes tels que la politique nationale sur l'énergie. Je présume que vous venez de Toronto.

M. Kohl: Non, je viens du petit hameau de Georgeville, ville non incorporée, qui se situe dans une région rurale au Québec.

Le sénateur Gustafson: Vous savez d'où je viens.

M. Kohl: Je passe un mois par année à Vancouver. J'y connais bien les quotidiens. Je passe un mois par année au Nouveau-Brunswick et je connais bien les quotidiens de ce coin-là aussi. Je pourrais vous en dire long sur les journaux de ces deux régions. Si vous vous intéressez à ce qui se passe au Canada et ailleurs dans le monde, lisez d'autres journaux.

Le sénateur Gustafson: Je voulais simplement démontrer l'influence qu'ont les médias et ce que les gens ressentent dans l'ouest du pays. Les médias portent une part de responsabilité.

Cela prend du temps. Je ne devrais peut-être même pas en parler, mais je me préoccupe beaucoup de l'antiaméricanisme au Canada. Ma ferme se situe à 20 milles de la frontière canado-américaine. Nous nous entendons bien avec nos voisins.

Les problèmes sont survenus suite à des commentaires stupides faits par certaines personnes. Nous en payons le prix.

Bref, les Américains ne sont pas vraiment conscients de notre existence; ils se réveillent seulement lorsqu'on les insulte. Leurs médias ne nous portent aucune attention.

Le sénateur Spivak: Tant mieux.

Le sénateur Gustafson: D'aucuns diraient «tant mieux», mais la chose me préoccupe. Nous avons découvert à quel point le marché américain est important pour nous après la découverte d'un cas de vache folle au Canada. Nous ne pouvons vendre notre viande à moins d'avoir accès au marché américain.

Les médias devraient se faire plus discrets dans cette affaire.

Quant au National Post, j'estime qu'il a bien traité la question.

M. Kohl: C'est là tout un débat. Je suis d'accord avec vous. Je crois que les provinces devraient être représentées au Sénat. Ce serait une excellente idée. Les médias devraient mieux informer le public.

Quant à la couverture médiatique américaine à l'aube de la guerre en Irak, nous avons reçu les mêmes désinformations que celles véhiculées par les médias américains. Ce n'est pas antiaméricain. Il s'agit du rôle des médias.

Si votre source d'information est américaine au moment de l'attaque, tous nos médias diraient: «Nous avons des images où nous les voyons faire de mauvaises choses». Si cette situation se produisait en effet un jour, nous aurions perdu non seulement le contrôle de nos informations, mais aussi de notre pays. C'est difficile.

Vous me dites que c'est presque de l'antiaméricanisme, mais je connais les dangers.

Le sénateur Gustafson: Les Canadiens choisissent d'écouter CNN.

M. Kohl: Reportez-vous à la façon dont les médias américains ont réagi après le 11 septembre.

Ils étaient traumatisés. Ils ont finalement attaqué l'Irak. Les médias américains ont diffusé des images fournies par le gouvernement américain. Ils ont complètement failli à leur rôle de chien de garde. Ce n'est que maintenant qu'on commence à en parler, après coup.

Le sénateur Spivak: En résumé, est-ce qu'on pourrait dire que la liberté de presse équivaut à permettre aux journalistes d'écrire ce que bon leur semble, ou faut-il assurer un équilibre au niveau du pouvoir?

M. Kohl: Il faut maintenir un équilibre.

Le sénateur Spivak: Eh bien, si c'est le cas, c'est cause perdue.

M. Kohl: Je ne crois pas qu'il s'agisse d'un équilibre au niveau du pouvoir. J'ose dire que CNN fait du bon travail, car elle forme ses journalistes à sa façon. D'après mon expérience, les bons journalistes ont un sens de l'éthique qui leur est propre. Cela vous surprend peut-être, mais j'y crois. Ils veulent vraiment bien faire.

Le sénateur Spivak: Vous parlez de journalisme et de reporters.

M. Kohl: Si on veut faire taire une histoire, le reporter doit avoir un patron qui l'appuie et lui dit: «Avez-vous des preuves? Allez-y. Je vais vous protéger.» Ça, c'est du bon journalisme et une bonne gestion de l'information.

Si, par contre, le patron se trouve loin, le reporter sur place perd son indépendance. Les salles de rédaction à travers le pays se sentiront moins libres. Les reporters, eux aussi, se sentiront moins libres.

Il n'y a pas longtemps, j'ai eu l'occasion de parler à des reporters travaillant pour presque tous les quotidiens du Canada. Il y a un an, certains d'entre eux me parlaient librement. Mais aujourd'hui, ils disent: «Désolé, je ne peux pas parler. Je veux conserver mon emploi.» La peur s'est installée dans les salles de rédaction. C'est encore pire.

La présidente: Monsieur Kohl, nous avons dépassé de beaucoup notre limite de temps. Merci beaucoup d'être venu devant le comité. Vous avez abordé beaucoup de sujets de façon controversée. Mais la controverse n'est pas nécessairement une mauvaise chose.

M. Kohl: J'espère que mon témoignage sur certaines de ces questions va vous inciter à les examiner de plus près.

La présidente: Ne vous en faites pas, monsieur Kohl. Nous allons étudier ces questions.

La séance est levée.