Délibérations du Comité sénatorial permanent des
Transports et des communications

Fascicule 15 - Témoignages du 21 octobre 2003


OTTAWA, le mardi 21 octobre 2003

Le Comité sénatorial permanent des Transports et des communications se réunit aujourd'hui à 9 h 41 pour examiner l'état actuel des industries de médias canadiennes; les tendances et les développements émergents au sein de ces industries; le rôle, les droits et les obligations des médias dans la société canadienne et des politiques actuelles et futures appropriées par rapport à ces industries.

Le sénateur Joan Fraser (présidente) occupe le fauteuil.

[Traduction]

La présidente: Je vous souhaite la bienvenue encore une fois, mesdames et messieurs les sénateurs, les témoins, les membres du public et les téléspectateurs du Canada à cette séance du Comité sénatorial permanent des transports et des communications, qui poursuit son examen de l'état des médias d'information au Canada.

Nous nous interrogeons sur le rôle que doit jouer la politique publique pour que les médias d'information canadiens demeurent sains, indépendants et diversifiés, compte tenu des profonds bouleversements des dernières années, dont la mondialisation, les changements technologiques, la convergence et la concentration accrue de la propriété.

[Français]

Nous accueillons Mme Armande Saint-Jean, journaliste et professeur au département de lettres et de communications à l'Université de Sherbrooke. Elle est auteur et a récemment agi à titre de présidente du Comité conseil sur la qualité et la diversité de l'information au Québec, qui a publié son rapport au mois de janvier 2003.

Ce rapport a suscité tout un débat au Québec. Madame Saint-Jean nous en parlera et nous expliquera les grandes lignes de la pensée des membres du comité.

[Traduction]

Mme Armande Saint-Jean, professeure, Département des lettres et communications, Université de Sherbrooke: Honorables sénateurs, c'est un plaisir pour moi d'être avec vous ce matin. Je comparais à titre de chercheuse universitaire dans le domaine de l'éthique des médias et de l'information, ainsi qu'à titre d'ancienne journaliste. J'ai travaillé comme journaliste pendant plus de 25 ans. C'est d'ailleurs d'où je tire les connaissances et l'expérience qui me guident dans mes recherches et mes interventions dorénavant.

C'est cette expérience, de même que mon statut universitaire, qui m'a mérité le poste de présidente du comité consultatif créé l'an dernier par le gouvernement du Québec sous le nom de...

[Français]

Le Comité conseil sur la qualité et la diversité de l'information a été créé par le précédent gouvernement québécois sous la gouverne de M. Bernard Landry. Il a été créé à la suite des préoccupations qui avaient été engendrées par une cascade de transactions survenues dans les médias québécois tout comme dans ceux du Canada et du monde occidental en général. Ces transactions avaient soulevé des préoccupations quant aux effets potentiellement négatifs de cette concentration accrue de propriétés de médias.

Le comité, que j'ai présidé, a eu un mandat très court et très vaste. Nous avons eu quatre à cinq mois pour compléter deux aspects. D'une part, une recherche qui a fini par être un état de la situation dans le domaine des médias au Québec et, d'autre part, une analyse des conséquences potentielles. Nous avons remis un rapport de deux tomes en février 2003.

Le premier tome contient un jeu de douze recommandations que je vais vous commenter dans un moment. Le deuxième tome est une étude de la situation de la problématique de ces fondements théoriques et du constat que l'on peut faire.

Je commencerai par le constat. La situation que l'on observe dans les médias d'informations au Québec en ce moment est le résultat d'une évolution de plusieurs décennies. Aucune des mesures qui n'a été suggérée dans le passé soit par des Commissions royales d'enquête ou des Commissions parlementaires québécoises n'a été appliquée de sorte que l'on pourrait qualifier la situation actuelle de résultat d'une dérive graduelle. J'expliquerai plus tard pourquoi je parle de dérive.

Au Canada, nous avons de très faibles remparts contre les effets ou le processus de concentration. Nous avons, à toutes fins pratiques, la Loi sur la concurrence et les obligations posées par le CRTC au moment du renouvellement ou du transfert des licences en radiodiffusion. De sorte, qu'aujourd'hui au Québec, le nombre de joueurs sur l'échiquier de l'information est — quand je parle de médias je ne regarde que la question de l'information — extrêmement limité.

Pour les quotidiens, par exemple, il y a deux géants: Québécor et Gesca qui se partagent à peu près un peu moins de 50 p. cent chacun de toutes les parts du marché. Vous avez ensuite un journal indépendant, le Devoir, et deux journaux anglophones, dont un seul peut couvrir l'ensemble du territoire.

Pour les hebdomadaires, la situation est la même. Encore deux géants, Transcontinental et Québécor, qui se partagent la propriété de la moitié des titres et les deux tiers des tirages. Les hebdomadaires sont les médias d'information qui couvrent l'ensemble du territoire québécois alors que les quotidiens sont diffusés dans un couloir extrêmement restreint qui va de Montréal à Ottawa, de Montréal à Québec avec une petite pointe vers le Saguenay. Mais l'ensemble du territoire comme la Gaspésie ou l'Abitibi ou d'autres régions n'est à peu près pas couverte par des quotidiens.

La télévision a deux secteurs: le privé avec deux joueurs, TVA qui appartient à Québécor et TQS qui appartient à un autre joueur mais cette fois sur l'échiquier canadien et le public: Radio-Canada et Télé-Québec.

En radio, nous avons encore la séparation privée et publique. Cette fois Radio-Canada, seul avec quatorze stations et trois grands réseaux qui couvrent l'ensemble du Québec: Astral, Radio Nord, Chorus Entertainment.

Ces gens ont en commun des ressources d'informations qu'ils puisent aux mêmes sources, soit NTR, un service fourni par l'Agence canadienne de presse ou Radiomédia. Dans toutes les stations privées du Québec, nous recevons les mêmes courts bulletins d'information fabriqués par les mêmes journalistes dans les mêmes têtes de ces réseaux.

La concentration des médias d'information ne touche pas que les médias traditionnels que nous avons étudiés, c'est- à-dire les médias généralistes, quotidiens, hebdomadaires et radios. Ce sont aussi les portails Internet, les réseaux spécialisés en télévision, les stations de radio et de télévisions communautaires, les périodiques indépendants, alternatifs et cetera.

La concentration pose aussi problème dans trois secteurs plus techniques: celui de l'impression, celui de la distribution et celui de la câblodistribution. Pour l'impression, on retrouve toujours deux géants au Québec, c'est-à-dire Quebecor World et Imprimerie Transcontinental. Imprimerie Transcontinental est maintenant l'entreprise qui publie tous les quotidiens du Québec, sauf ceux de Quebecor et ceux de Gesca qui ont encore de vieilles presses et dont on attend qu'elles tombent en désuétude pour donner le contrat à Transcontinental. C'est une question de temps avant que Transcontinental ne soit l'imprimeur de tous les quotidiens de Gesca au Québec, et quand je dis «temps», je calcule en mois plutôt qu'en années.

Pour la distribution, c'est la même chose, deux messageries géantes, celle de Distribution Transcontinental — qu'on retrouve dans l'impression et les hebdos — et les Messageries Dynamiques, propriété de Quebecor qui, comme on le sait, est aussi propriétaire de deux quotidiens, le Journal de Montréal et le Journal de Québec, et qui est aussi associé au Réseau TVA.

En câblodistribution, nous avons deux joueurs principaux: Vidéotron — propriété de Quebecor — et Cogeco — qui est propriété d'un autre joueur sur la scène canadienne. Il y a aussi le satellite, mais c'est surtout Bell ExpressVu et Star Choice qui sont les principaux joueurs.

Il faut aussi signaler que ces principaux joueurs sur l'échiquier québécois sont toujours les mêmes. Je pense surtout à Québécor et à Transcontinental qui ont des liens avec d'autres entreprises de presse à l'extérieur du Québec. Par exemple, Québécor est propriétaire de la chaîne des journaux Sun — à laquelle appartient le Toronto Sun et d'autres journaux — donc de dix quotidiens à l'échelle du Canada. Transcontinental a acheté de CanWest Global plusieurs hebdomadaires dans les Maritimes et en Alberta. On peut observer que la scène québécoise des médias d'information est monopolisée par quelques très grands joueurs qui ont aussi des ramifications sur la scène canadienne et même à l'extérieur. Québécor World, comme imprimerie, a des liens très importants aux États-Unis, au Mexique et ailleurs dans le monde.

Face à ce constat, que doit-on faire et qui est responsable de faire quoi? Le comité que j'ai présidé a réfléchi à ces questions et a abouti à 12 recommandations qui ont été formulées dans le tome 1 du rapport, et qui sont résumées sur une feuille qui vous a été remise. Je pourrai faire parvenir les copies complètes des deux tomes du rapport et des annexes par la suite. Je m'excuse de ne pas l'avoir fait jusqu'à maintenant, faute de temps.

Que faire? C'est une très large question. Qui doit faire quoi? Nous avons choisi d'étudier le problème sous ces quatre aspects: la responsabilité de l'État, celle des entreprises de presse elle-même, celle des journalistes qui sont les joueurs professionnels majeurs et celle du public. Les recommandations touchent ces quatre responsabilités.

Le comité a estimé qu'il est de la responsabilité de l'État d'affirmer, solennellement et concrètement, le droit du public à l'information comme assise de tout le système d'information et d'assurer sa mise en œuvre. Jusqu'à présent, le gouvernement du Québec a reconnu le droit du public à l'information en l'inscrivant, il y a déjà une vingtaine d'années, dans la Charte québécoise des droits,. Quant à sa mise en œuvre, les moyens sont extrêmement limités. Nous avons donc proposé une série de mesures, telle que l'adoption d'une loi sur l'information. Il ne s'agit pas d'une loi autoritaire ni contraignante, mais d'une loi vaste, généreuse, globale, réaffirmant le principe fondamental du droit du public à l'information, et instituant un certain nombre de mesures. Par exemple, elle crée un conseil de l'information, un organisme central chargé de la mise en œuvre des différents aspects rattachés à la qualité et à la diversité de l'information, l'adoption d'une charte de l'information à laquelle adhéreraient les entreprises, les journalistes et le public, conjointement et de manière volontaire, la création d'un fonds d'aide à l'information, alimenté non pas par des fonds publics, mais bien par des redevances sur les revenus publicitaires, un peu comme la formule existe dans d'autres domaines, par exemple, à la télévision ou dans les magazines, un fonds d'aide destiné à susciter des initiatives indépendantes, c'est-à-dire non associées au grand conglomérat, et aussi des mesures de vigilance, par exemple, l'examen systématique de toutes les transactions et des rapports de fonctionnement des entreprises.

Quand je dis «rapports de fonctionnement des entreprises», cela m'amène tout de suite à la deuxième responsabilité, celle que cette loi de l'information et que l'État confieraient aux entreprises de presse. La première de ces obligations est un engagement formel de toutes les entreprises de presse envers le service public qu'est l'information et qui est leur raison d'être. Cet engagement devrait prendre la forme d'une déclaration de principe à être publiée ou diffusée, et à être versée auprès du Conseil de l'information. Vous allez voir que l'ensemble de ces mesures forme un tout cohérent.

Les entreprises devraient aussi être tenues de respecter des mesures de transparence, par exemple, en révélant quels sont leurs administrateurs, quelles transactions ont été faites durant une période donnée, à intervalle d'un an, concernant l'achat ou la vente de médias d'information et aussi quelle proportion de leurs revenus et de leurs profits est consacrée à l'information. Cet effort de vigilance devrait relever du conseil des entreprises, mais passer par le conseil de l'information et être géré par un organisme indépendant, statutaire, permanent comme une commission parlementaire.

Le principe sous-jacent — et vous me permettrez l'antinomie ou le paradoxe — est l'autoréglementation obligatoire. Le comité ne recommande pas de mesures coercitives en soi, sauf quelques petites choses, par exemple, d'avoir un contrat avec les directeurs de l'information protégeant l'autonomie et l'indépendance des directeurs de l'information des salles, ou l'obligation d'adhérer au conseil de presse, de cotiser au conseil de presse et de travailler à son bon fonctionnement, mais en dehors des mesures, l'idée est d'avoir une loi générale qui reconnaît le principe du droit du public à l'information et qui amène les partenaires, les entreprises, les journalistes, les représentants du public et les représentants du bien commun de l'État à se regrouper en un Conseil de l'information; le Conseil adopte une charte, a un observatoire des mouvements sur la scène de la concentration, a un greffe où déposer les rapports, les cotisations pour le fonds et gère le fonds d'aide à l'information indépendante; il y a quatre mandats à ce conseil.

L'idée est de se doter d'outils qui nous éviteraient de recommencer l'exercice auquel vous vous livrez en ce moment, auquel nous nous sommes livrés il y a quelques mois et auquel plusieurs autres groupes avant nous se sont livrés, de recommencer à chacune des fois à zéro l'exercice: où en somme-nous, qu'avons-nous comme rempart, que font les autres au Canada ou dans les provinces, aux États-Unis, en Australie, en Europe? Que pourrions-nous faire? Et voici nos recommandations. Et 5 ans, 10 ans, 15 ans ou 6 mois plus tard, on recommence.

Les deux autres instances de responsabilité entrevues par le comité sont moindres, et j'amorcerai la conclusion tout de suite après. Ce sont les journalistes à qui le comité demande d'élaborer un code de déontologie conjointement avec leur entreprise de presse. Si vous voulez des précisions sur les raisons qui nous ont amenés à cette recommandation, qui peut sembler un peu ténue, je pourrai vous les fournir dans l'échange qui suivra.

Probablement que le talon d'Achille de tout le système de l'information est la conception qu'on se fait dans le monde de l'information, du public. Le public est défini, au départ, comme un citoyen dans notre conception libérale, traditionnelle — libérale avec le «L» du siècle des lumières, bien entendu. Or, à la faveur de cette dérive qui a amené l'information a être entièrement livrée aux forces du marché, le public est désormais défini comme un consommateur. Par définition, le consommateur en est réduit à approuver en achetant ou à désapprouver en s'abstenant d'acheter ou de fréquenter. L'idée est de rendre au public son statut de citoyen, de l'instrumenter pour avoir un regard critique sur l'information qui lui est fournie, même d'aller jusqu'à éveiller sa conscience pour qu'il puisse revendiquer d'obtenir l'information qui est par ailleurs jugée essentielle à une vie démocratique digne de ce nom.

Cela est évidemment une entreprise qui passe par l'éducation aux médias. Au Canada et au Québec on connaît très peu encore l'éducation aux médias, alors que c'est une activité très développée et très riche dans certains pays. En Argentine, elle est inscrite systématiquement dans le curriculum scolaire dès la petite école et ceci jusqu'à l'université.

En résumé, l'intervention que le comité propose à l'État du Québec se situe entre deux pôles fondamentaux: celui de la liberté et celui de la responsabilité. La liberté est assise constitutionnellement avec l'article 2)b) de la Charte canadienne des droits et libertés; elle est l'assise fondamentale de tout le régime de l'information au Canada et il n'est pas question d'y porter atteinte. Les entreprises de presse et les journalistes en sont les mandataires, et tous les partenaires se doivent de continuer à respecter ce principe de liberté.

Mais la liberté est aussi assortie d'une responsabilité et le régime dans lequel nous opérons depuis 50 ans en Amérique du Nord — c'est un héritage de la Commission Hutchins en 1947 — est celui de la responsabilité sociale des médias.

Si les entreprises de presse bénéficient d'une liberté qu'aucun autre secteur d'activité n'a dans notre société, c'est aussi parce que ces entreprises sont responsables de fournir à la société un service essentiel à la vie démocratique. Cette responsabilité sociale des entreprises doit être générée de l'interne de la part des entreprises et nous croyons que les entreprises ont besoin d'un petit coup de pouce pour remplir ce devoir qu'elles n'ont pas spontanément rempli depuis 50 ans.

On ne peut pas les blâmer, étant donné que la principale raison d'être d'une entreprise est de faire des profits. Dans une certaine mesure, cette notion de rentabilité est relativement incompatible avec le service public défini en termes de qualité, de diversité et d'accessibilité de l'information.

Il faut envisager un ensemble de moyens qui les amènent et les contraignent à s'autodiscipliner, de façon à remplir ce mandat de service public qui est leur raison d'être et qui est la base de la liberté dont elles profitent et dont personne ne veut les priver.

C'est un peu le paradoxe que j'exprimais au départ, soit de renforcer les mécanismes d'autoréglementation pour forcer une autodiscipline incontournable. Je m'adresse à vous en tant que comité de la plus haute instance du Canada. C'est le devoir de l'État de représenter le bien commun et d'assurer à la société que des moyens symboliques, tout autant que concrets, soient pris dans le but de respecter cette liberté qui est le fondement de notre société, mais aussi de respecter la responsabilité qui est le devoir de partenaire majeur des entreprises de presse et des journalistes.

La présidente: Merci beaucoup, il y a beaucoup de matière dans votre présentation. On va passer à la période des questions en débutant avec le sénateur Graham.

[Traduction]

Le sénateur Graham: Je dois vous dire que votre bonne réputation vous précède, et je vous félicite de cet exposé très intéressant. Vous êtes très respectée dans votre domaine.

Premièrement, j'aimerais savoir si dans la préparation de votre rapport, vous avez jeté un coup d'oeil à la situation en dehors de la province du Québec, dans le reste du Canada.

Mme Saint-Jean: La réponse est non. Nous n'avons pas eu le temps d'examiner la scène canadienne ou américaine. Nous n'avons eu que le temps de rassembler le peu d'information qui est présenté dans le volume 2 du rapport, qui porte sur la législation étrangère. Nous avons étudié les barrières juridiques qui existent aux États-Unis, en Australie, en France, en Suède, en Grande-Bretagne et dans quelques autres pays, mais nous n'avons pas eu le temps de nous pencher sur le problème du Canada ou des États-Unis.

Le sénateur Graham: Dans le cadre de votre travail de journaliste et de professeure en communications au Québec et pendant votre examen de la situation de l'Australie ou d'ailleurs, avez-vous observé des différences marquées entre le journalisme, faute d'un meilleur mot, au Canada français et celui au Canada anglais?

Mme Saint-Jean: Dans la façon dont on exerce le journalisme?

Le sénateur Graham: Oui.

Mme Saint-Jean: Non, pas vraiment. Nous n'avons pas remarqué de différences énormes. Il y a une tendance générale, dans le monde et partout au Canada, vers une intégration accrue d'un genre qui était, autrefois, très distinct. L'opinion se fond dorénavant dans la nouvelle, les faits et l'information. Il y a également une tendance générale à favoriser le divertissement par l'information et la nouvelle.

Les nouvelles doivent être divertissantes et accrocheuses. Elles doivent attirer le regard du public ou l'amener à tendre l'oreille.

Je ne vois pas de grandes différences. Je sais que c'est un sujet très délicat, qui a été abordé à maintes reprises au cours des dernières années dans diverses études. À mon avis, il n'y a pas de différence fondamentale dans le journalisme selon qu'il soit exercé au Canada anglais ou au Canada français.

Le sénateur Graham: Dans votre rapport, vous semblez recommander un rôle accru du gouvernement dans les médias. Vous parlez de la liberté d'expression. Vous avez également rappelé dans votre exposé qu'il s'agissait là d'une énorme responsabilité.

Certains témoins que notre comité a entendus soutiennent toutefois qu'un rôle accru du gouvernement dans les médias risquerait de compromettre la fonction de chien de garde qu'assurent les médias quant aux activités du gouvernement. Un rôle accru du gouvernement pourrait avoir un effet négatif, ou du moins pourrait sembler avoir un effet négatif, sur la liberté de la presse.

Avez-vous une opinion sur le sujet?

Mme Saint-Jean: Oui. Lorsqu'on dit que le gouvernement devrait jouer un rôle accru dans le domaine de l'information, nos recommandations diffèrent beaucoup des anciennes recommandations. Les mesures qu'ont prises d'autres pays pour restreindre la concentration de la propriété varient.

Jusqu'à maintenant, les gouvernements et les chercheurs qui étudiaient la question voyaient la nécessité d'intervenir avant que le vrai problème ne survienne. Ces mesures étaient plutôt inefficaces. Nous voyons maintenant les choses sous un autre angle et nous devons chercher des moyens d'intervenir une fois que le problème est là. Il est impossible d'imaginer comment on pourrait renverser la vapeur ou comment la situation pourrait être différente.

C'est l'aboutissement d'une longue évolution; et nous devons vivre avec cette réalité.

Cependant, certains pays plus que d'autres ont déjà pris des mesures. À ma connaissance, il est possible d'atteindre l'équilibre entre le respect de la liberté de presse, la liberté d'expression, les droits fondamentaux et l'intervention légitime des gouvernements pour protéger la propriété ou prévenir sa concentration.

Le fait de demander au gouvernement de jouer un rôle accru et de prendre des mesures réactives ne signifie pas que la presse ne doit pas rester indépendante du gouvernement.

Jusqu'ici, le soi-disant rôle de chien de garde de la presse est grandement affaibli, à mon avis, par d'autres intérêts des médias, soit le profit.

Sans aller jusqu'à dire que le passé était glorieux, je crois que le regard qu'on portait sur les activités du gouvernement était plus critique hier qu'aujourd'hui, en raison d'un supposé manque de ressources actuel. Vous n'êtes pas sans savoir que le journalisme de terrain et la couverture intense des activités du gouvernement demande du temps et beaucoup d'investissement, ce qui freine l'ardeur des médias. Ainsi, je crois que même si le gouvernement doit demeurer en dehors des médias et s'abstenir d'intervenir quant au contenu de l'information, il est du ressort de l'État d'obliger les médias, d'une certaine façon, à respecter leur devoir, à jouer le rôle qu'ils doivent jouer dans une société démocratique et à demeurer ou à redevenir le chien de garde des activités gouvernementales, comme autrefois.

[Français]

La présidente: D'autres sénateurs veulent poser des questions, mais je voudrais poursuivre dans cette veine, Madame St-Jean. Dans votre rapport, à la recommandation numéro 1, vous dites:

Le comité recommande que:

a) Une commission de l'Assemblée nationale [...]

L'équivalent au gouvernement fédéral serait un comité du Parlement.

[...] soit investie du mandat d'étudier systématiquement toutes les transactions impliquant le transfert de propriétés des médias susceptibles d'affecter l'intérêt public au plan de l'information.

Cela pourrait être n'importe quel transfert de propriété, j'imagine?

Mme Saint-Jean: Oui.

La présidente: Je dois dire qu'en tant que parlementaire, j'ai eu une réaction assez forte en lisant ce texte. Je ne suis pas certaine que les parlementaires voudraient assumer cette responsabilité. Il y aurait toujours le danger ou la perception du danger — mais je pense à un danger réel aussi — que les décisions ou recommandations de ladite commission ou dudit comité seraient très influencées par des considérations politiques partisanes quotidiennes.

Je vais citer un exemple tout à fait hypothétique, mais je pense que beaucoup de gens vont comprendre. Ce n'est un secret pour personne que Lord Black of Cross Harbour, Conrad Black, n'aimait pas tellement l'actuel premier ministre du Canada, mais qui est quand même premier ministre du Canada et qui a une majorité de sièges au Parlement.

Imaginez que Lord Black doive se présenter devant un comité parlementaire contrôlé par les fidèles du premier ministre pour demander la permission d'acheter un journal. Il y aurait certainement une difficulté, de part et d'autre, à penser que les parlementaires pourraient émettre des considérations tout à fait objectives, non partisanes, calmes et être détachés de la situation. J'aimerais avoir vos commentaires à ce sujet.

Mme Saint-Jean: Je suis entièrement d'accord avec vous. Vous avez raison. Je voudrais attirer votre attention au libellé de la recommandation. La recommandation dit:

Que la commission de la culture de l'Assemblée nationale [...]

Vous avez ajouté:

[...] soit investie du mandat d'étudier systématiquement toutes les transactions.

Il n'est pas fait état d'approbation, de permission ni de recommandation. L'idée ici est de créer un forum constitutionnel où les entreprises de presse ont à rendre des comptes pour faire état des transactions auxquelles elles se sont adonnées dans la période qui vient de s'écouler, non pas pour en demander l'autorisation, ni pour obtenir une quelconque bénédiction.

Nous croyons, et c'est peut-être de la naïveté, que le seul exercice d'avoir à témoigner auprès des représentants de la population sur ce qui est fait en matière d'information comme, par exemple, le fait d'avoir acheté tous les quotidiens indépendants qui restaient sur le marché ou d'avoir fusionné tous les hebdomadaires serait suffisant. Le fait de devoir répondre à des questions telles que « Dans les achats de quotidiens et d'hebdomadaires, avez-vous fusionné les salles de rédaction? » ou « Quelles sont les modalités de respect de l'indépendance des directeurs d'information dans les différentes salles d'information que vous publiez? » serait de nature à favoriser la conscience des propriétaires et des dirigeants des entreprises d'information dans le sens d'un plus grand respect du droit du public à l'information.

C'est la dynamique nouvelle que nous avons envisagée qui est, je vous le signale, le résultat d'un consensus. Notre comité était constitué de dix membres d'horizons professionnels politiques différents et d'opinions différentes. Je crois qu'un des mérites de notre exercice n'est pas tant les recommandations comme telles, mais le fait que nous avons tenté d'en arriver à un équilibre entre différentes visions.

Cet équilibre n'est pas parfait et il peut présenter des failles au moins théoriques et il propose une intervention qui n'a jamais été pratiquée nulle part. En partant de la prémisse que les types d'intervention ou de non intervention dans le passé n'ont pas donné les fruits espérés, tentons autre chose qui mise sur ce qu'on pensait être les points forts des précédentes attitudes.

[Traduction]

Le sénateur Spivak: Je suis d'accord avec notre présidente pour dire qu'il est très difficile de ne pas voir avec cynisme la surveillance d'une activité économique par un organisme législatif. Regardez la situation dans laquelle nous nous trouvons. À bien des endroits au Canada, il n'y a qu'un seul journal. Il n'y a aucune concurrence. Nous avons le CRTC et Dieu merci, nous avons la SRC, de sorte qu'il y a au pays une certaine diversité d'opinions.

Il y a beaucoup de controverse en ce moment, aux États-Unis, autour d'une loi qui permettrait à un même propriétaire de détenir plus de stations de radio ou de journaux. Ne croyez-vous pas qu'il serait plus efficace de nous doter de lois sévères sur la propriété, autrement dit d'encourager la concurrence, plutôt que de nous demander chaque fois si les gens peuvent ou non acquérir un média?

De plus, pouvez-vous nous faire part de votre point de vue sur l'état de la propriété et ses incidences sur les éditoriaux, les premières pages, et cetera. La propriété influence beaucoup le contenu des médias dans notre pays. En d'autres mots, ce qui devrait être l'opinion d'un chroniqueur est souvent l'opinion du propriétaire et d'une certaine façon, cette opinion transparaît sur la première page.

Mme Saint-Jean: Serait-il plus efficace de nous doter de lois sévères sur la propriété?

Oui, il serait certainement plus efficace de nous doter de lois, mais il est un peu tard. Jusqu'à maintenant, à peu près tout ce qui existe au Canada jouit d'une protection relative, notamment par la Loi sur la concurrence. À l'heure actuelle, je crois que cette loi nous protège d'un monopole ou de la propriété étrangère des médias canadiens.

Le sénateur Spivak: Jusqu'à maintenant.

Mme Saint-Jean: C'est juste.

Ce serait effectivement un très bon moyen d'assurer une protection, mais il faut également penser à protéger ce qui reste de la diversité. Dans certaines régions, vous l'avez déjà dit, il n'y a pas de diversité ou il n'y en a plus. Je doute que des lois sévères fassent renaître une diversité disparue depuis longtemps.

Pour ce qui est de la relation entre la propriété et le point de vue éditorial, les universitaires et les professionnels de l'information admettent depuis longtemps que la diversité de propriété favorise la diversité d'opinion. Dans le même ordre d'idée, une faible diversité de propriété occasionne une faible diversité d'opinion.

Le sénateur Spivak: Est-ce également ce qu'on lit dans la littérature? Est-ce que les preuves nous disent? Il semble que la plupart des propriétaires, comme vous l'avez dit, ont la même opinion: ils veulent faire des profits. En règle générale, et c'est compréhensible, ils font n'importe quoi pour réaliser des profits. Cette attitude se répète invariablement, peu importe qui est le propriétaire. La diversité de propriété ne garantit pas la diversité d'opinion.

Mme Saint-Jean: Bien sûr que non. À l'heure actuelle, il n'y a pas de bonne étude ou recherche universitaire qui brosse un portrait nuancé ou détaillé de la situation de la diversité.

[Français]

Le comité, que j'ai présidé, a commandé une recherche à un universitaire sur la question de la diversité, de la définition théorique de la diversité et des différentes études à ce jour sur les liens entre la notion de diversité et d'autres aspects de l'information. Les conclusions auxquelles cet expert est arrivé, est qu'il y a très peu de connaissances théoriques qui nous donnent une connaissance raffinée de ce qu'est la diversité.

Cependant, au-delà de la recherche du profit, l'autre dénominateur commun de toutes les entreprises de presse est d'épouser les tendances et les modes qui traversent le milieu de l'information. C'est facilement compréhensible. C'est aussi lié à la recherche du profit ou la survie institutionnelle et organisationnelle.

Lorsque nous parlons de diversité d'opinions, nous parlons de diversité non seulement d'avis éditoriaux partisans mais d'approches différentes à l'information. Nous parlons de préoccupations qui reflètent différents secteurs de la société ou différentes catégories de la population et pas seulement un avis tranché au moment des élections. On a encore beaucoup de travail à faire pour qualifier convenablement la définition de la diversité d'opinions et de la diversité éditoriale.

[Traduction]

Le sénateur Spivak: J'ai une dernière question. Croyez-vous que nos lois servent aux fins de la diversité? Par exemple, Al-Jazira voudrait pénétrer notre marché, et l'on doit prendre une décision. Très souvent, on se demande si leur discours en est un de haine. Si l'on veut assurer une diversité totale, je suppose qu'on les diffuserait? Comment voyez-vous la chose?

Mme Saint-Jean: Je suis tiraillée entre deux positions à ce sujet. Une partie de moi me dit que si nous voulons respecter complètement la liberté d'expression, nous devrions diffuser Al-Jazira. Une autre partie de moi m'exhorte à la prudence. Je n'ai pas de position ferme et je me sens comme la plupart des autres, tiraillée entre deux choses.

J'aimerais avoir plus de renseignements sur les répercussions possibles d'une telle décision et sur l'effet qu'elle pourrait avoir sur le public, entre autres. C'est une question très délicate.

[Français]

Le sénateur LaPierre: Madame, ce n'est pas difficile du tout. La liberté se paie avec des risques. Si l'on bénéficie de la liberté de presse, il faut avoir toutes les opinions possibles.

On me dit que ce réseau est coupable de messages de haine contre les Juifs. On a des lois au Canada contre ces situations. Le Code criminel peut servir.

Je pourrais argumenter que la grande majorité des quotidiens canadiens, des postes de télévision et de radio, à l'exception de Radio-Canada, encourage une haine contre l'Islam et contre les Palestiniens. Elle ne rapporte jamais de nouvelles positives sur ces deux manifestations internationales, car elles ont peur de ce réseau islamique ou musulman et il y a des raisons.

La liberté se paie par des risques. Je le préfère et je le veux ici sans cela demain matin quelqu'un va dire...

[Traduction]

On ne peut permettre cela ici pour telle et telle raison.

[Français]

Ne croyez-vous pas que ma position soit très raisonnable, si je peux être raisonnable?

Mme Saint-Jean: Vous exprimez en des termes très éloquents une partie de ma réflexion. Il y en a une autre sur la notion de contrepoids et sur la protection réelle que nous offrent les lois, sur d'autres types de propagande auxquels nous sommes exposés, et ce, peut-être davantage dans les médias américains que canadiens. Tout cela n'est pas simple. Maintenant, si on s'en tient à une position stricte par rapport au respect de la liberté, vous avez entièrement raison.

Si on utilise d'autres arguments, on peut arriver à des considérations différentes.

[Traduction]

Le sénateur Spivak: Parlant d'incidence, vous rappelez-vous de la situation de la radio au Rwanda? Les médias peuvent subir des pressions ou une influence extérieures, c'est le problème.

Le sénateur LaPierre: Malgré tout le respect que je vous dois, même au Canada, les médias subissent des pressions ou une influence extérieures. Voulez-vous qu'on en discute?

La présidente: Sénateur LaPierre, nous avons une longue liste de questions.

[Français]

Le sénateur Corbin: Pourrais-je vous demander s'il y a quelque part dans le monde une situation où liberté de parole, libre exercice de prérogatives de la propriété privée et responsabilité sociale dans le domaine des médias sont dans un équilibre idéal. Vous nous avez dit avoir étudié des situations à l'étranger.

Mme Saint-Jean: Situation idéale? Non, je ne pense pas que cela existe.

Le sénateur Corbin: Ou qui se rapproche d'une situation idéale dans ce domaine, compte tenu de vos recommandations?

Mme Saint-Jean: L'herbe est toujours plus verte chez le voisin. Il y a des situations qui font l'envie des gens qui réfléchissent à ces questions en Amérique du Nord et ce depuis très longtemps. Une de mes frustrations, dans l'exercice que j'ai fait pour ce comité, fut de ne pas avoir le temps d'aller dans certains pays scandinaves, comme la Suède, le Danemark ou la Finlande, pour voir comment les choses se passent. La Suède est le premier pays occidental à avoir adopté, bien avant la Grande-Bretagne, le modèle du conseil de presse. La Suède s'est dotée d'un conseil de presse au XVIIIième siècle. C'est dans le même esprit de responsabilité sociale que la Commission Hutchins et les Britanniques l'ont ressuscité en même temps dans les années 1940 et 1950.

Les Scandinaves ont une longue tradition de respect des libertés fondamentales qui nous animent aussi: liberté d'opinion et d'expression de la presse. Ils ont aussi de grandes entreprises de presse très puissantes. En plus, ils ont la particularité d'avoir des langues peu utilisées en dehors de leur propre pays. C'est le cas des Danois, des Norvégiens, des Suédois et des Finlandais. Pourtant, il n'y a pas de lois contraignantes au sens d'interdire tel type de chose. Un équilibre s'établit. Il y a aussi des tendances qui frappent; la ville de Stockholm a connu au cours des 20 dernières années une diminution graduelle du nombre de quotidiens publiés. Cette tendance semble moins toucher la Finlande. Ce dernier pays détient le plus haut taux de quotidiens per capita au monde, pourtant il compte moins d'un million de citoyens. C'est peut-être la raison pour laquelle c'est un peu plus facile.

Je crois qu'il existe un équilibre motivé probablement par la culture, la tradition et l'histoire politique, qui pourrait nous servir d'exemple. Cependant, il s'agit de la vision de quelqu'un qui parle presque en toute ignorance de cause et qui a tendance à voir l'herbe du pré du voisin plus verte que la sienne.

Le sénateur Corbin: Les Québécois « rechignent-ils » contre le fait que le journal The Gazette de Montréal, les revues L'Actualité et Châtelaine soient propriété étrangère? Je lisais ce matin dans l'une de ces revues que le tirage de The Gazette de Montréal a sensiblement diminué depuis quelque temps. Les Québécois ont-ils réagi à cette mainmise par des intérêts du Canada anglais?

Mme Saint-Jean: Lorsque vous parlez de mainmise, vous parlez surtout de la transaction par laquelle CanWest Global est devenue propriétaire de The Gazette, parce que les deux revues que vous mentionnez appartiennent depuis longtemps à Rogers, auparavant à MacLean Hunters, donc de propriété canadienne ou torontoise. Je ne connais pas de sondages d'opinions qui nous donneraient des indications sur l'avis des Québécois par rapport à ces modalités de propriété. L'Actualité et Châtelaine sont parmi les revues qui ont les plus forts tirages au Québec. On peut donc penser qu'elles bénéficient d'une bonne réputation d'entreprise. Par ailleurs, je ne crois pas que ce soit la transaction de propriété de The Gazette comme telle qui ait fait le plus de remous dans l'opinion publique au Québec, mais plutôt certaines décisions éditoriales, par exemple, la fameuse question de l'éditorial unique pour tous les quotidiens de CanWest, laquelle a suscité certaines réactions, encore qu'elles aient été relativement limitées à un certain cercle d'initiés. Le grand public ne se préoccupe pas beaucoup de ces choses et je ne ferais pas du tout de lien entre la diminution dont vous parlez du tirage de The Gazette et ses propriétaires actuels.

La présidente: J'aurais une précision. Cela fait au moins 35 ans que le journal The Gazette n'est plus propriété des Montréalais. Il a été acheté d'abord par la compagnie Southam, ensuite avec les autres journaux Southam par M. Black, puis par CanWest Global.

Vous avez dit que les Suédois avaient un conseil de presse depuis le XVIIIe siècle?

Mme Saint-Jean: C'est exact, en 1753 ou 1793.

Le sénateur Corbin: Il demeure que le tirage de The Gazette de Montréal est passé d'environ 210 000 à 170 000 lecteurs. Cela s'est produit depuis la mainmise des intérêts Hasper. Si j'ai bien lu l'article du dernier numéro de la revue L'Actualité, vous y jetterez un coup d'oeil, il y aurait peut-être des réponses à apporter à cette situation de fait. Je ne sais pas pourquoi cela est arrivé.

Mme Saint-Jean: Je regrette, sénateur Corbin, mais je ne peux pas commenter cette situation. Cependant, beaucoup de facteurs influencent les hausses et les baisses de tirage des quotidiens. La situation de The Gazette à Montréal est très particulière.

Pour continuer sur la Suède, le mot «ombudsman» est d'origine suédoise. La première formule de conseil de presse consistait non seulement en un tribunal d'honneur mais en un arbitre ombudsman pour régler les différends qui opposaient les partenaires sur l'information.

[Traduction]

Le sénateur Gustafson: C'est intéressant. Vous avez parlé de la responsabilité des journalistes et du public.

Je suis grand-père de douze petits-enfants de 8 à 28 ans. Ils sont ingénieurs, enseignants, comptables... Je constate qu'ils ne lisent pas les journaux. Ces jeunes ne lisent pas les journaux.

Je les appelle pour connaître le dénouement de la partie de hockey, et ils naviguent sur Internet. Une grande partie du public ne se préoccupe vraiment pas des médias. Le monde change.

La deuxième chose est arrivée vite. Tout le monde regarde le soccer en Europe. Les jeunes sont de grands férus de soccer là-bas.

Nous parlons de CanWest, de Conrad Black, d'Izzy Asper et j'en passe, mais nous attardons-nous vraiment aux réalités importantes du Canada?

Les gens ne lisent pas le Western Producer, le Estevan Mercury, le Leader Post ou le Globe and Mail. Ils ne lisent pas le National Post.

Le sénateur Graham: Ni le Antigonish Casket. Trop peu de gens lisent.

La présidente: Le sénateur Gustafson vient de la Saskatchewan et cite une longue liste de journaux de son coin.

Le sénateur Gustafson: Je ne vous ai pas entendu parler de tous ces jeunes qui sont nos citoyens de demain et de la façon dont ils vont gérer la situation générale des médias. C'est déjà d'actualité.

Mme Saint-Jean: C'est une très grande question. En fait, l'aîné de vos petits-enfants est de l'âge de mon fils. Je suis également grand-mère d'un petit bébé.

Je suis, moi aussi, très préoccupée du fait que la jeune génération — et je la côtoie tous les jours à l'université — se désintéresse totalement des nouvelles.

Depuis quelques années, je me demande pourquoi ces jeunes, particulièrement les étudiants des universités, ne s'intéressent pas aux journaux ou aux nouvelles diffusées à la télévision et à la radio. La seule réponse sommaire que je peux avancer, c'est que les nouvelles ne leur semblent pas essentielles dans la vie quotidienne. Pourquoi? Je pense que le fait d'être un citoyen n'a pas la même signification aujourd'hui que lorsque nous avions leur âge. Cela met en perspective la tendance générale au renouveau de ce qu'on appelle la société citoyenne, à une nouvelle façon d'être citoyen dans le monde moderne.

Cela étant dit, je suis consciente de ne pas vous renseigner beaucoup sur l'avenir des médias d'information. Cela renforce ma conviction que nous avons une responsabilité collective dans l'évolution des médias d'information et que nous devons nous interroger sur le fait que le lectorat ou les téléspectateurs ne se renouvellent pas, puis envisager d'autres méthodes que celles des premières pages sexy ou à la mode.

Il y a deux semaines, nous avons reçu la nouvelle version du «plus grand quotidien français d'Amérique.» J'étais sidérée, parce que nous attendions tous ce nouveau bébé, la nouvelle version de La Presse, avec sa page couverture colorée, de nouveaux appareils d'impression et tout et tout. Je vois le sénateur LaPierre rire: il a probablement constaté la même chose que moi.

D'abord, dans la partie supérieure du journal, il n'y avait aucune nouvelle. Il y avait un article à saveur sociale, sur les drogues à l'école, qui nous ne nous apprenait rien de neuf. Il n'y avait rien de nouveau. Il y avait une grande photo centrale de trois bébés et des citations de gens qui nous disaient combien il était risqué de nos jours de recourir aux techniques de reproduction assistée pour avoir des bébés, parce qu'on finit par en avoir trois plutôt qu'un seul; puis il y avait deux jolies femmes, l'une à la gauche de l'article et l'autre dans la partie principale du journal. Voilà ce qu'on voyait de cette nouvelle image améliorée de La Presse: aucune nouvelle, mais des bébés — bien sûr, la génération des 18 à 34 ans s'intéresse à la famille et à l'éducation des enfants — et le vieil appât classique des belles femmes souriantes.

Personnellement, je ne crois pas que ce soit la meilleure façon d'inciter la jeune génération à lire les grands journaux. Je crois que nous devons traiter leurs préoccupations sous un nouvel angle et les aider à prendre conscience, en tant que citoyens directement touchés, de toutes les grandes questions auxquelles est confronté un pays ou une province.

Le sénateur Gustafson: J'ai une autre question sur le contenu canadien et sur ce qui se passe, particulièrement chez le jeune public.

Lorsque je pose la question à mes petits-enfants, les plus vieux me disent regarder la Série mondiale. Les plus jeunes ont déjà laissé tomber. Lorsqu'ils la regardent, ils prennent les émissions de New York ou de la Floride. Il y a aussi la Ligue nationale de football et la ligue de soccer. Ils ont tous suivi les séries éliminatoires, qui ont eu lieu à Seattle. Ajoutez à cela le fait que la société canadienne est de plus en plus multiculturelle. En fait, on me dit que Toronto est la ville la plus multiculturelle du monde — devant New York. Le monde change. Notre pays change. Peut-être notre comité aurait-il beaucoup à faire pour se mettre au jour et éduquer le public. Nous sommes là à nous demander qui est propriétaire de ceci ou cela, mais tout change tellement vite que d'ici à ce que notre rapport soit prêt, les médias pourraient avoir déjà changé de main.

La présidente: Je voudrais seulement vous rappeler que l'une des raisons pour lesquelles Mme Saint-Jean est ici aujourd'hui, c'est que le mandat du comité qu'elle a présidé était d'étudier la concentration de la propriété. On ne peut la blâmer de nous en parler. Nous lui avons demandé de nous en parler.

Le sénateur Gustafson: Je ne fais de reproches à personne, j'essaie simplement de décrire la réalité telle qu'elle est. C'est ma dernière question.

Mme Saint-Jean: Je n'ai pas entendu de question dans votre intervention, monsieur le sénateur.

Le sénateur Gustafson: Je veux parler du contenu canadien, de la situation internationale. Nos jeunes regardent la BBC, il ne faut pas l'oublier. Ils regardent CNN et toutes les émissions sportives sont presque entièrement dominées par des intérêts américains — qu'il s'agisse de la Série mondiale ou même du hockey. Le hockey était la propriété du Canada, ce n'est plus le cas, plus dans la même mesure qu'auparavant. Cela modifie toute notre approche en matière de médias, tant au plan international que national.

Mme Saint-Jean: Ce qui est apparu clairement au comité que j'ai dirigé, c'est que les gens ont plus de facilité à savoir ce qui se passe à Toronto, Ottawa, New York, Washington, Paris, Londres, Québec et Montréal que chez eux. C'est tout à fait manifeste: l'information régionale et locale est la plus touchée par la concentration des médias.

L'éventail devient plus vaste. C'est la même chose pour les habitants d'une grande ville, par exemple, Montréal, qui s'est appropriée certaines banlieues, et cetera. Il est plus difficile pour les habitants de Montréal de savoir ce qui se passe, par exemple, à Baie d'Urfé, à Longueuil ou à Pointe-aux-Trembles, secteurs situés autour de l'île de Montréal, que de savoir ce qui se passe sur la scène internationale, à Bagdad ou à Kaboul. Il faut toutefois être prudent. Malgré cette convergence qui permet aux chaînes de nous transmettre de l'information internationale, je ne suis pas sûre que nous sommes bien informés au sujet de ce qui se passe à Bagdad ou à Kaboul. Nous en voyons des éléments et c'est ce qui permet à des gens comme les anciens journalistes, par exemple — nous avons tendance à être de gros consommateurs d'information — de passer de la BBC à TV5 et à TF2, réseau français de l'information, et aux chaînes américaines afin d'obtenir diverses versions des événements. Toutefois, je suis quand même convaincue que malgré les plus grands moyens technologiques dont nous disposons, nous ne couvrons qu'une petite partie de ce qui se passe dans le monde, dans nos capitales, dans nos grandes villes, dans nos propres pays, dans notre propre province et chez nous.

Le sénateur Merchant: Madame la professeure, mon intervention fait suite à ce que vous venez juste de répondre au sénateur Gustafson. Je viens également de la Saskatchewan. Nous recevons très peu d'information locale. J'ai appris que nous n'avons qu'une demi-heure de programmation locale à la télévision CBC, entre 18 h 30 et 19 heures. Le reste de la journée, il n'y a rien de local sur ce réseau particulier.

Vous avez parlé du droit du public à l'information et de la responsabilité qui incombe aux journalistes de transmettre une information honnête au public. Vous avez également indiqué que nous n'avons qu'un aperçu limité de ce qui se passe dans le monde. Pourriez-vous développer? Ce problème s'explique-t-il par la concentration des médias? Nous semblons sauter souvent sur cette question. Quelle est la place du journaliste à cet égard? Peut-être pourrions- nous dire que les journalistes canadiens, en règle générale, proviennent de ce que j'appellerais la classe moyenne inférieure; ils sont difficiles à satisfaire, puisqu'ils aiment éplucher les questions; ils ne construisent rien, puisqu'ils ont tendance à tout démolir; ce sont des gens plutôt gauchistes qui sont bien éduqués et qui défendent des causes humanitaires, puisqu'ils se concentrent sur les questions touchant les pauvres; en règle générale, ils sont antireligieux. Comment peuvent-ils alors nous donner une diversité d'opinions et nous présenter une image globale de ce qui se passe dans le monde? Plutôt que de s'attarder sur cette simple question de propriété, ne pourrait-on pas rendre le journaliste responsable de la situation?

Mme Saint-Jean: La concentration des médias n'est que l'un des facteurs pouvant expliquer la raison pour laquelle la profession de journalisme a autant changé au fil des ans.

Je suis circonspecte, car je pense que nous avons de très bons journalistes au Canada et au Québec, même si, bien sûr, il y en a qui le sont moins. La plupart des journalistes sont en fait des employés et doivent donc se soumettre aux décisions de leurs patrons et des propriétaires des médias. Le marché est très concurrentiel et si vous n'êtes pas satisfait et que vous décidez de partir, cinq candidats vont se présenter pour vous remplacer. Il est difficile aujourd'hui pour les jeunes journalistes d'avoir le même comportement que celui des journalistes plus chevronnés à leur époque — les grands héros du journalisme d'il y a cinquante ans.

L'année dernière, j'ai publié un essai intitulé «Éthique de l'information» qui est une étude de l'évolution du journalisme, de l'information et de l'éthique sur une période de quarante ans. C'était au départ ma thèse de doctorat et elle s'est transformée en projet de recherche. La principale conclusion à laquelle je suis arrivée, c'est qu'il s'est produit toute une série de déplacements. J'ai pris la peine d'utiliser le mot le plus neutre possible, car on ne peut pas qualifier cette évolution de façon positive. La situation ne s'est pas améliorée, même si elle a changé. Être journaliste aujourd'hui ne veut pas dire la même chose que lorsque j'étais journaliste dans les années 60.

Je dois reconnaître que cette question est préoccupante. La description du journaliste moyen que vous donnez correspond parfaitement à ce que disent les universitaires. Je suis en contact avec des étudiants des universités chaque jour de l'année, année après année. Ce qui motive la plupart des étudiants à venir dans nos programmes ne correspond pas à ce qui nous motivait il y a trente ou quarante ans. Est-ce mieux ou pire? Je ne peux le dire. Je peux simplement vous dire qu'il existe un lien entre la qualité de l'information fournie par les médias, par des journalistes professionnels, et les valeurs qui prédominent dans la société d'aujourd'hui.

Je situerais le problème dans un contexte sociologique plus vaste que simplement celui des journalistes, mais il est exact de dire que plusieurs déplacements se sont produits.

Le sénateur Merchant: Peut-être ai-je tort, mais d'après moi, les journalistes prétendent que leur opinion est objective. Les propriétaires font preuve de parti pris, sans doute, mais les journalistes, aussi.

Nous avons en ce moment une campagne électorale dans la province de la Sasktachewan. D'après ce que j'ai pu entendre, peu importe la plate-forme des partis, les documents que l'on publie ou les gens chez lesquels on va frapper, car les médias ont déjà décidé ce qui va se produire le jour de l'élection. Ils se polarisent sur une question et la présentent jour après jour, si bien qu'elle devient la question de l'heure. Les médias ne mettent pas tout le monde sur un pied d'égalité et pourtant ils disent être objectifs.

Mme Saint-Jean: Malheureusement, ce que vous dites, en partie, a été documenté et prouvé par le professeur Fred Fletcher, qui a fait des recherches universitaires et que la plupart d'entre vous connaissez. La non-objectivité est une question délicate. Je ne dirais pas toutefois que les journalistes commencent leur couverture électorale de façon subjective.

Le sénateur Merchant: Ce n'est qu'un exemple.

Mme Saint-Jean: Tout le processus de la couverture électorale tend à donner une image sélective et restreinte des idées et des plates-formes. Ce genre de couverture précipitée crée une distorsion. Sans même parler de parti pris, on peut dire qu'il y a effet de distorsion dans la façon dont se fait la couverture des élections.

Le sénateur Merchant: Je préfère le mot «distorsion» à «non-objectivité,» mais ce n'était qu'un exemple de ma part. J'essaie de dire que les médias peuvent créer une question et en oublier tout l'aspect politique. Ils peuvent se polariser sur un événement qui soudain devient l'événement de l'heure. Les journalistes pourraient, par exemple, mettre tant l'accent sur la question du mariage de même sexe qu'elle deviendrait la question de l'heure même si le public ne la juge pas comme telle. Une fois que les journalistes en ont fini, elle reste la question de l'heure. Les journalistes peuvent déterrer une question et en faire la une. Il n'y a peut-être rien de mal à agir de la sorte, mais ce n'est pas l'unique question à laquelle les gens peuvent s'intéresser.

J'aimerais revenir sur le droit du public à l'information dont vous avez parlé. Le public n'a pas accès à une information précise. À cause de leur non-objectivité, les journalistes font de certaines questions les questions de l'heure. Étant donné que les sources de médias sont peu nombreuses, le public a constamment accès à la même opinion.

Mme Saint-Jean: Je ne vais pas désigner quiconque en particulier, mais plutôt aborder la question de façon plus collective et en termes d'organisation. M. Fallows, universitaire américain, a publié il y a près de 20 ans un livre très connu intitulé News as Spectacle. Il y démontre que les médias s'emparent de certains phénomènes sociaux, en font des nouvelles et laissent de côté les autres questions. Un cycle s'enclenche, vu qu'un thème auparavant préoccupant le devient moins, lorsqu'un autre apparaît.

La roue tourne. On pourrait parler du mariage de même sexe ou de la peine capitale. N'importe quel thème revient régulièrement. Il s'agit de cycles de cinq, dix, vingt ans et c'est ce qu'on appelle le processus d'établissement de l'ordre du jour.

Il est important de souligner qu'en tant que société, nous avons très peu de moyens pour faire en sorte que les médias respectent véritablement le droit des gens de savoir. Les États-Unis et d'autres pays ont lancé des initiatives visant à faire davantage participer le public au processus du journalisme.

[Français]

C'est un nouveau genre de journalisme citoyen qui commence à apparaître. Ce sont des groupes de citoyens, des groupes populaires ou des organisations communautaires qui participent à un comité éditorial pour définir quels sont les sujets de dossiers ou d'enquêtes de longue haleine que l'on va confier à cette partie de journalistes dans la salle.

C'est une approche intéressante où ces entreprises de presse risquent d'avoir des suggestions de la part de la population et des citoyens ordinaires qui vont pister les journalistes vers des sujets qu'ils ne traiteraient pas nécessairement. Cela va aussi convaincre leur chef de pupitre et leur directeur de l'information de donner de l'importance à ces sujets.

Dans les salles de rédaction, beaucoup de journalistes rêvent de faire de grands dossiers, qui vont suggérer des sujets de reportage et qui ne sont pas entendus par leur supérieur. De mêler la population à cet exercice risque de donner plus de poids à ces journalistes encore animés par le feu sacré de l'information.

[Traduction]

La présidente: J'écoute le sénateur Merchant et ce qu'il dit me rappelle un rédacteur qui affirmait il y a bien longtemps que le travail du journaliste consiste à donner au public toute l'information qu'il est prêt à recevoir. Il y a donc également la question du public.

[Français]

Le sénateur LaPierre: Lorsque l'on vient de Sherbrooke, il faut le laisser savoir à l'humanité. C'est bien important. C'est aussi beau que Yellowknife ou Yellowknife est aussi beau que Sherbrooke.

[Traduction]

Les enfants du quartier où la petite fille a été kidnappée dans son sommeil passent leur temps à écouter la radio. Nous nous sommes aperçus, lorsque j'ai fait du travail pour le CRTC en 1992...

[Français]

Les enfants ont peur lorsqu'ils voient de la violence à la télévision et ils en sont touchés.

[Traduction]

Je crois que c'est ce qui se passe pour eux en ce moment. Si je comprends bien, madame,...

[Français]

... quand vous parlez de l'information, vous parlez aussi des affaires publiques comme on le disait dans mon temps. Sont-ce encore les affaires publiques?

Mme Saint-Jean: C'est exact. Affaires publiques que j'ai pratiquées tout comme vous.

Le sénateur LaPierre: Pour votre information, au sujet de l'éducation de médias, il y a une association nationale à Ottawa qui s'en occupe. Il y a un jésuite merveilleux à cette association. Il y a aussi CHUM, leur centre est situé à London Ontario et Access Information, qui font beaucoup de travail sur l'éducation de médias.

Il y a un marché des idées. Ce marché demande plusieurs joueurs afin de pouvoir distribuer le plus grand nombre d'idées pour les présenter au public et en discuter. La concentration des médias affaiblit la qualité du marché des idées. Lorsque je fais cet argument on me dit: «but you are nuts».

Lorsque je faisais de la télévision, il y avait deux canaux, maintenant il y en a 100 000. Les gens ont toute la diversité de l'information et des affaires publiques possibles. La concentration de la presse et des médias n'a rien à faire avec cela. S'ils n'aiment pas CanWest Global, ils vont prendre un autre canal parce qu'il y a tellement de diversité. Qu'en pensez-vous?

Mme Saint-Jean: Vous avez raison. Je partage votre opinion que la concentration de la propriété des médias affaiblit ce marché, c'est-à-dire, cette vision que nous avons de l'information comme étant la place centrale du village où s'échange les idées.

Le malheur est que les tenants orthodoxes absolus de la position de la place centrale des idées sont totalement opposés à toutes formes d'interventions pour freiner un mouvement qui joue contre leur assise principale. Nous tombons dans l'argument de qui contrôle qui ou quoi. On ne s'en sort pas.

Nous cherchions des solutions qui existeraient ailleurs. Une des choses qui existe au Canada et que l'on doit, à mon avis, absolument préserver sont les systèmes publics de télévision et de radiodiffusion.

Il y a une sauvegarde d'équilibre et de contrepoids en même temps qu'une garantie de qualité dans la mesure où l'autorité politique et gouvernementale continue de fournir à cette entreprise publique les ressources nécessaires à la réalisation de son mandat.

À Radio-Canada, j'entends beaucoup de préoccupations voulant que les réductions et les rationalisations budgétaires ont un effet direct sur la qualité de l'information et sur la façon dont le journalisme est pratiqué.

Cela m'inquiète beaucoup. Ce n'est pas nouveau. On est au courant de la situation depuis plusieurs années. Je déplore que l'on n'entende pas plus de revendications et de réclamations à ce sujet. Les gouvernements auraient avantage à être très suivis par l'opinion publique sur cette question.

Pour les tenants orthodoxes de la théorie du marché des idées, les entreprises publiques de radiodiffusion ou d'information ne sont pas bien vues. Elles sont prises pour des joueurs qui faussent les règles du jeu.

On peut avoir une vision très libérale de l'information au sens des libertés fondamentales et de tous les fondements de la société depuis le Siècle des lumières jusqu'aux sociétés contemporaines sans nécessairement aller aux extrêmes.

Le sénateur LaPierre: Parlez-moi d'Internet. Nos jeunes sont branchés sur Internet presque 23 heures sur 24. Il est évident qu'un jour Internet sera la seule source d'informations en affaires publiques, en informations et sur tous les autres sujets dont parlait le sénateur Gustafson.

L'Internet devient l'instrument clé de sources d'informations, de relations, de visions, de valeurs que les jeunes reçoivent. L'Internet fait partie maintenant des médias.

[Traduction]

C'est peut-être un nouveau média, mais il n'est plus vraiment de la première jeunesse.

[Français]

Vous avez étudié dans votre rapport l'impact de l'Internet sur l'accès à l'information.

Mme Saint-Jean: Nous n'avons pas eu le temps de nous pencher sur cet aspect. Dans les universités maintenant, lorsque l'on demande des travaux de session aux étudiants, on exige que leurs sources de référence et de documentation n'incluent pas uniquement des sites Internet et nous sommes obligés de les forcer à consulter ces très vieux médias que sont les livres, les revues scientifiques et autres sources papiers. J'en ai vu des travaux d'étudiants qui ne citent, comme référence, que des sites Internet. On les oblige à aller dans ce monde moyenâgeux dont ils ne sont pas issus.

Même si je suis d'accord avec vous quant à l'impact phénoménal d'Internet et des conséquences sur l'équilibre de l'information, j'essaie de me rassurer en me disant que quand la radio est arrivée, on a craint qu'elle ne fasse disparaître les quotidiens. Quand la télévision est apparue, on a craint qu'elle ne fasse disparaître la radio et, du même coup, les quotidiens.

Cinquante ans plus tard, on se rend compte que les quotidiens existent encore, différents certes mais ils sont là, la radio existe encore, la télévision apporte également de l'information. Donc, je me dis qu'une fois passé cet engouement auquel on assiste, on arrivera probablement à un équilibre où l'Internet se situera dans un paysage élargi de médias d'information. Il faudra en tenir compte, je suis bien d'accord avec vous.

La présidente: Il nous reste 15 minutes et j'ai trois personnes pour la deuxième ronde.

Le sénateur LaPierre: Pour faire suite à une question qui ressort de celle du sénateur Corbin: durant la crise de l'Irak, on s'est aperçu essentiellement que les gens qui utilisent l'anglais, en grande majorité, regardaient CNN ou NBC, et ils sont arrivés à une compréhension ou une attitude envers les Américains en Irak que les gens du Québec, qui écoutaient TV5 ou Radio-Canada — parce que c'étaient les seules sources d'alimentation qu'ils avaient dans leur langue — n'avaient pas.

Un chef de parti aux États-Unis a dit que la grande majorité des Canadiens était en faveur de la participation du Canada à la guerre en Irak, mais que le Québec ne l'était pas, comme s'il ne faisait pas partie de la grande majorité des Canadiens.

Cela a démontré un hiatus entre les cultures, à cause de l'alimentation de l'information. Croyez-vous que ce n'était qu'un phénomène spontané qui ne se représentera pas?

Mme Saint-Jean: Je crois que ces différences de cultures, on les a observées avec plus ou moins d'influence directe des médias, sur toutes les grandes questions qui se sont posées au Canada depuis de nombreuses années et que les différences culturelles sont beaucoup plus profondes que simplement des questions de fréquentation de médias.

Le sénateur Corbin: On a déjà mentionné au comité le cas du Soleil de Québec. Je ne sais pas à quel point vous êtes familière avec la loi qui a empêché la main-mise sur ce journal. Je ne connais pas tous les détails de la loi. Si vous avez étudié le cas du Soleil de Québec, j'aimerais avoir votre perspective particulière dans le contexte de la propriété de la concentration de la presse.

Mme Saint-Jean: Vous faites référence à un épisode de l'histoire folklorique des médias au Québec. Il n'y a pas de loi qui a empêché l'achat ou la vente du Soleil dans les années 1970.

Ce que l'on sait de la petite histoire, c'est que M. Desmarais, propriétaire de Gesca, était intéressé à acheter le Soleil, et que son bon ami, le premier ministre du Québec de l'époque, Robert Bourassa, l'avait dissuadé de le faire.

C'est sur une base d'entente amicale qu'ils sont arrivés à cette conclusion. Il n'y a pas de loi qui a interdit cette transaction. On en a discuté dans des commissions parlementaires, mais la transaction n'a jamais été interdite.

Il y a deux ans que la compagnie Gesca s'est portée acquéreur du Soleil, le rachetant d'Hollinger, qui en était propriétaire à cette époque.

Le sénateur Corbin: Un témoin nous a dit qu'il y avait eu une loi adoptée par l'Assemblée nationale.

La présidente: Il y a une loi pour le journal La Presse qui date du XIXe siècle.

Le sénateur Corbin: Je parle d'histoire récente.

La présidente: Dans le cas du Soleil, je ne crois pas. Il y a eu, selon la petite histoire, des interventions politiques, mais pas une loi.

Le sénateur Corbin: J'aimerais que cette question de loi soit élucidée. J'ai cru entendre un témoin nous dire, il y a quelques semaines ou quelques mois, qu'effectivement l'Assemblée nationale était intervenue par voie de législation.

La présidente: On vérifiera cela.

Le sénateur Corbin: Si c'est le cas, il y aurait lieu de se pencher sur cette façon de faire et, possiblement, d'en faire l'application au Nouveau-Brunswick où un grand intérêt financier contrôle une grande part des médias, alors que pas un seul politicien sur la scène provinciale n'a élevé la voix contre ce genre d'acquisition et de concentration de la presse; ce que je trouve absolument scandaleux.

Quel genre de coopération existe-t-il sur le plan inter-universitaire ou inter-académique entre l'Université de Sherbrooke et, par exemple, des institutions comme l'Université de Moncton, dans le domaine qui vous intéresse?

Mme Saint-Jean: Cela existe sur une base individuelle de personnes qui ont des intérêts communs et qui entreprennent ensemble des projets de recherche. À ma connaissance, il n'y a pas de protocole de collaboration entre l'Université de Sherbrooke et l'Université de Moncton, en ce qui concerne les sciences humaines et sociales, secteur auquel j'appartiens.

Le sénateur Corbin: Est-ce que je peux vous inciter à examiner des avenues de coopération entre nos deux universités?

Mme Saint-Jean: Vous pourrez transmettre à mes collègues de l'Université de Moncton, quand vous les rencontrerez, qu'ils sont les bienvenus chez nous et que l'on accueillera leur invitation avec grand plaisir.

[Traduction]

Le sénateur Graham: Dans votre rapport, vous soulignez le droit du public à l'information. À plusieurs reprises aujourd'hui dans votre exposé, vous avez utilisé l'expression «responsabilité collective.» Les sénateurs Gustafson et LaPierre ont parlé de l'influence de l'Internet. Votre livre se penche sur 40 années de journalisme au Québec, par conséquent vous êtes ici en tant que journaliste et professeure.

J'aimerais parler du système d'enseignement et du fait qu'il lui incombe d'informer nos élèves et de les encourager à avoir une meilleure connaissance ce qui se passe dans leur province, dans leur pays et dans le monde.

Obtiennent-ils suffisamment d'information de l'Internet ou le système d'enseignement devrait-il avoir une responsabilité à cet égard — puisqu'il est essentiellement financé par les fonds publics — et ne devrait-il pas encourager nos élèves à lire les journaux? Je me permets de reprendre ici une histoire que j'ai déjà racontée; donnez-moi seulement 30 secondes. Il y a une centaine d'années, j'enseignais dans une école rurale des élèves de la 6e à la 11e années, dans la même pièce. Je les encourageais, entre autres choses, à parler des actualités. La plupart des foyers d'agriculteurs n'étaient pas abonnés au Halifax Chronicle-Herald, le journal de la province.

Deux semaines après mon arrivée, chacun des foyers d'agriculteurs s'était abonné au Chronical-Herald. J'ai été abasourdi par l'influence positive du journal sur la prise de conscience des élèves quant aux nouvelles locales, provinciales, nationales et internationales.

L'Internet transmet-il le même genre d'information aux élèves d'aujourd'hui? Ont-ils autant conscience — ou plus conscience — de ce qui se passe dans le monde que les élèves d'il y a 20 ou 40 ans?

Mme Saint-Jean: Je ne sais pas s'ils en ont plus ou moins conscience, mais je sais par contre qu'ils ignorent beaucoup de choses. Je ne sais pas dans quelle mesure nous étions au courant de ce qui se passait lorsque nous étions enfants, mais je suis d'accord avec vous et votre histoire me plaît bien. Nous devrions souligner l'importance de la responsabilité qu'ont les enseignants à l'égard des élèves, car c'est ce qui permettrait d'augmenter la qualité et la diversité de l'information au Canada et de s'appuyer davantage sur les programmes d'enseignement des médias. Un peu plus tôt, j'ai indiqué que certains pays, comme l'Argentine, consacrent beaucoup de temps, d'énergie et d'argent à l'enseignement des médias aux enfants très jeunes. On y encourage les élèves à lire le journal et à l'utiliser à diverses fins. Au fur et à mesure qu'ils grandissent, ils se souviennent du lien établi avec les journaux. Même si les enseignants ne peuvent pas s'assurer que toutes les familles s'abonnent aux journaux, ils peuvent certainement prendre la responsabilité d'encourager les enfants à devenir des lecteurs réguliers de journaux et des citoyens qui veulent être informés de ce qui se passe dans leur pays.

Le sénateur Spivak: Je vais être brève. Le sénateur Graham a soulevé la question de l'importance de l'enseignement, qui est un facteur clé. Certains élèves n'étudient pas l'histoire au cours de leurs études. Toutefois, tout n'est pas si noir, car certains sont aussi intelligents que possible grâce à l'Internet. Mon petit-fils qui est un mordu du hockey connaît les quarante premières places du palmarès, lit le roman Life of Pi et apprend à écrire très bien, mais il faut dire qu'il fréquente une école privée.

Nous nous écartons légèrement du sujet, mais est-il fait mention dans les travaux de recherche du côté gauche et du côté droit du cerveau? Ces enfants exercent-ils ces deux côtés de la même façon lorsqu'ils utilisent l'Internet? Devrions- nous nous pencher sur cette question par rapport à notre système d'enseignement? Je sais que c'est très ésotérique et qu'il nous faudrait peut-être des psychologues pour nous aider sur ce point, mais je pense que c'est un élément clé. Comment pouvons-nous influer sur la prise de conscience de nos jeunes?

Mme Saint-Jean: Je suis désolée, sénateur Spivak, mais votre question dépasse le champ de mes compétences et je ne pourrais pas y répondre.

Toutefois, je crois que l'Internet peut être à la fois un outil merveilleux, s'il améliore les connaissances et la maîtrise des choses, mais aussi un média monstrueux, s'il n'est que l'unique source d'information, de loisirs, de communication, de correspondance, et cetera. Comme j'ai tendance à juger l'Internet de manière positive, je crois que les choses vont se calmer dès lors que cette technologie relativement nouvelle trouvera sa place. Nous nous trouvons dans une situation extrême à l'heure actuelle, vu la nouveauté de l'Internet qui attire considérablement les jeunes. Peut-être les choses vont-elles se calmer et qu'une autre technologie apparaîtra pour faire contrepoids à son influence.

La présidente: J'ai plusieurs autres questions que je pourrais vous transmettre par écrit.

Mme Saint-Jean: N'hésitez pas.

La présidente: Si vous avez des observations supplémentaires à faire pour le comité, pourriez-vous nous les faire par écrit? Nous vous en remercions. Les gens soulèvent le thème de l'impact de l'atomisation des marchés sur la santé financière des entreprises des médias. Ce serait une des raisons expliquant la croissance de la concentration des médias dans certains secteurs. C'est essentiellement un mécanisme de défense contre l'atomisation des marchés créée par une myriade de chaînes et par l'Internet. Avez-vous une observation à faire à ce sujet?

Mme Saint-Jean: Je me ferais un plaisir de répondre par écrit à cette question, qui est fort complexe. La question de l'atomisation des marchés a surgi dès le début des années 70 et 80 lorsqu'est apparue une tendance contre les médias généralistes et en faveur des médias spécialisés. C'est ce qui s'est produit, plus dans les magazines que dans les journaux ou les stations de télévision. Toutefois, il suffit de lire un journal aujourd'hui pour s'apercevoir qu'il comporte des sections spécialisées.

[Français]

Ce sont des sections du journal qui ciblent des portions très spécialisées du lectorat. Je crois que cette tendance à la spécialisation de l'information est une tendance lourde et durable.

Autrement dit, il y a très peu de choses qui ne font pas partie maintenant d'un secteur spécialisé parce que les choses se complexifient. La réalité devient plus complexe, la politique, l'économie, le commerce, tout est maintenant tellement complexe qu'on ne peut plus s'attendre à ce que l'intérêt général couvre tous ces secteurs.

En contrepartie, on observe un déploiement phénoménal du secteur des faits divers. Les faits divers, ce sont les collisions, les chiens écrasés, les accidents, les meurtres, les choses triviales de la police. Comment expliquer cette explosion phénoménale des faits divers simplement par le contrepoids à la spécialisation obligatoire de l'information qui survient dans tous les types de médias?

On a les deux extrêmes. Je ne dirais pas que les médias d'information qui donnent beaucoup dans le fait divers le font par défaut d'avoir un plus grand champ à couvrir comme information générale. Cependant, je peux observer que ce qu'on appelait, il y a 30 ou 40 ans, l'information générale, est devenue quelque chose de très restreint.

Aujourd'hui, et j'en reviens à l'idée de la société citoyenne pour entretenir le rôle des citoyens par rapport à l'information, il faut trouver des moyens de simplifier et de vulgariser beaucoup de choses qui sont très complexes.

La présidente: Ce qui ne fait, je sais, que commencer votre pensée à ce sujet.

Mme Saint-Jean: Il me fera plaisir de vous écrire en réponse à cela.

La présidente: Merci de votre présentation qui a été extrêmement intéressante. Ce n'est pas toujours que les sénateurs applaudissent un témoin ici.

Le séance est levée.