Délibérations du comité sénatorial permanent de
l'Énergie, de l'environnement et des ressources naturelles

Fascicule 2 - Témoignages du 23 novembre 2004


OTTAWA, le mardi 23 novembre 2004

Le Comité sénatorial permanent de l'énergie, de l'environnement et des ressources naturelles se réunit aujourd'hui à 19 h 15 pour étudier les nouvelles questions concernant son mandat et en faire rapport.

Le sénateur Tommy Banks (président) occupe le fauteuil.

[Traduction]

Le président : Honorables sénateurs, il nous faut régler deux petites questions administratives avant de souhaiter la bienvenue à nos invités. Vous aurez pris connaissance d'une lettre que la greffière vous a transmise. Elle m'a été envoyée mais, en fait, elle s'adresse à nous tous. Elle provient de Bombardier Produits Récréatifs (BRP) et porte sur le projet de loi S-12. Je la porte simplement à votre attention. Lorsque nous serons saisis de ce projet de loi et que nous accueillerons des témoins, nous la prendrons en compte.

Je vous rappelle que les fabricants comme tels n'ont jamais comparu devant nous `a propos de quelque version que ce soit du projet de loi S-12. Ils ont toujours été représentés par leur organisation sectorielle. En l'occurrence, les principaux fabricants ont demandé à comparaître au sujet du projet de loi S-12 lorsqu'il sera renvoyé à notre comité.

Je vous signale aussi une lettre, que vous n'avez pas vue, en provenance de l'Association canadienne pour les énergies renouvelables, qui renferme des allégations intéressantes. Mme Myers a déclaré que tout compte fait, ces allégations sont véridiques en ce sens que les mesures publiées par RNCAN concernant ce que le ministère considère être des ressources renouvelables au Canada sont loin d'être complètes. Cela pourrait avoir une petite place dans l'étude que nous avons acceptée d'entreprendre au sujet du goulot d'étranglement et des raisons pour lesquelles il existe une telle inertie dans ces domaines. Je tenais à vous faire savoir que nous avions reçu cette lettre. Nous la réservons jusqu'au moment de décider si nous aborderons cette question. Le comité a déjà trois questions au menu, et je suis convaincu que nous serons plutôt réticents à en ajouter une autre. Cela dit, cette question pourrait être liée à la première.

Le sénateur Christensen : Madame Myers, avez-vous distribué l'information concernant les subventions fournies dans d'autres pays?

Mme Lynne Myers, attachée de recherche, Division des sciences et de la technologie, Bibliothèque du Parlement : Je peux faire cela pour vous, sénateurs.

Le sénateur Christensen : Nous devrions avoir ces renseignements.

Mme Myers : Je vais les transmettre à Keli pour les faire traduire.

Le sénateur Christensen : Ces renseignements portent sur les subventions accordées aux panneaux solaires au Japon, en Australie et en Allemagne.

Le président : Auriez-vous l'obligeance d'envoyer cela à la greffière?

Mme Myers : Oui.

Le sénateur Christensen : Lynne a fait une recherche à ce sujet et cela devrait faire partie de notre trousse d'information pour notre étude.

Le président : Merci.

Sénateurs, je suis heureux de souhaiter la bienvenue à nos invités d'aujourd'hui. Il s'agit de M. John Carey, directeur général de l'Institut national de la recherche sur les eaux du Service de la conservation de l'environnement, accompagné d'une personne qui est en passe de devenir pour nous une amie, Mme Jennifer Moore, directrice générale de la Direction de la coordination et des politiques relatives à l'eau du Service de la conservation de l'environnement, qui a déjà comparu devant nous. Je rappelle aux membres du comité que nous souhaitons que les trois premiers témoins que nous entendrons — M. Carey étant le premier —, qu'ils donnent une orientation à notre enquête sur les questions concernant les ressources hydriques au Canada.

M. John H. Carey, directeur général, Institut national de la recherche sur les eaux, Service de la conservation de l'environnement, Environnement Canada : Je vous remercie de votre invitation à prendre la parole devant vous. C'est la première fois que je comparais devant un comité du Sénat.

Je vis à Burlington. Pour ceux d'entre vous qui ne le sauraient pas, l'Institut national de la recherche sur les eaux compte parmi les plus grands instituts spécialisés sur les eaux dans le monde. Cette entité, qui fait partie du gouvernement fédéral, d'Environnement Canada, compte plus de 320 employés. La plupart d'entre eux se trouvent à Burlington; il y a aussi un gros contingent à Saskatoon, ainsi qu'une vingtaine d'employés ici à Gatineau, ainsi que quelques-uns à Fredericton et à Victoria. Nous sommes dissiminés dans tout le pays et nous travaillons sur divers aspects des sciences aquatiques.

S'agissant de cet exposé, je crois savoir que vous souhaitiez qu'il mette l'accent sur l'Ouest. Par conséquent, un grand nombre de scientifiques qui travaillent à Saskatoon — et, en fait, M. Wrona, directeur de cette unité, bien qu'il soit actuellement à Vitoria — ont participé à sa préparation.

Tout d'abord, il y a une chose qu'il faut bien comprendre. Comme bien des gens le savent, le Canada est un grand pays dont une bonne partie est recouverte d'eau, ce qui donne aux citoyens canadiens l'impression que nous disposons d'énormément d'eau. Or, le fait est que dans certaines régions du pays, comme vous le verrez, ce n'est pas le cas. Dans bien des régions du pays où il y a beaucoup d'eau stagnante, ces eaux sont vieilles de 10 000 ans; ce sont des résidus des glaciers. Même dans la région des Grands Lacs, notre consommation correspond plus ou moins à ce qui est renouvelable chaque année. Nous n'avons pas vraiment de surplus en dépit des apparences, même s'il semble qu'il y ait beaucoup d'eau, particulièrement dans l'est du Canada.

En ce qui concerne l'Ouest du Canada, un des problèmes cruciaux que nous constatons est la nécessité de réconcilier la croissance économique actuelle et le fait qu'il s'agit d'une région plutôt dépourvue d'eau. Cela a toujours été le cas. Il existe des menaces grandissantes attribuables à la multiplication des activités humaines, que ce soit la croissance démographique, les initiatives économiques ou les changements dans l'aménagement du territoire, et ces menaces sont considérables. Cela dit, à notre avis, même réunies, ces menaces pâlissent en comparaison du danger que présente le changement climatique.

Ce que nous avons le plus de difficulté à faire comprendre à propos du changement climatique, c'est qu'il ne sera pas le même d'un bout à l'autre du pays. En fait, si l'on prend la température moyenne du pays, elle ne change guère; mais il est acquis que certaines régions connaissent un refroidissement et d'autres un réchauffement. Chose plus importante, si l'on prend le débit moyen de certaines rivières dans l'Ouest, on constate qu'il ne varie guère d'une année à l'autre; cependant, si l'on regarde la distribution saisonnière de l'eau, on voit une augmentation plus importante du débit au printemps et une réduction plus marquée du débit en été.

Cette situation nous amène à conclure que le changement climatique influera sur le cycle de l'eau d'une façon plutôt imprévisible et différente selon les régions. L'échelle géographique des modèles dont nous nous servons à l'heure actuelle pour estimer l'incidence du changement climatique au Canada est trop vaste pour que nous sachions précisément ce qui risque vraisemblablement de se produire dans une région donnée, ce que serait un scénario probable. Une partie de l'activité d'Environnement Canada concernant les questions hydriques, particulièrement en ce qui concerne l'Ouest du Canada, consiste à essayer de réduire l'échelle géographique de ces modèles régionaux pour les rendre plus pertinents à l'égard de l'eau dans le cycle hydrologique.

De concert avec le Service météorologique — les gens qui prédisent la température —, notre institut tente d'harmoniser leurs modèles régionaux réduits avec les siens pour déterminer comment l'eau s'écoule dans les rivières. Nous espérons que d'ici quelques années, nous serons en mesure de faire des prédictions concernant la disponibilité de l'eau dans nos principaux bassins urbains au cours de l'été. Cela revêt énormément d'importance pour la gestion de l'eau dans l'ouest du Canada.

Pour nous, l'essentiel — et je suis pratiquement arrivé à la grande conclusion tout de suite — ce qui nous intéresse le plus, c'est de tenter de comprendre les changements dans la répartition géographique et saisonnière de l'eau dans les différentes régions du Canada à la lumière des changements climatiques dont nous faisons l'expérience.

Je suis sûr que vous avez tous entendu dire que certaines régions de l'Ouest particulièrement le sud-est de l'Alberta, font présentement face à un manque d'eau sérieux. Pour ce qui est de l'utilisation de l'eau, on y fait du bon travail; on pourrait certes faire mieux, mais on est somme toute assez efficace. En fait, les pouvoirs publics n'ont pas le choix. Et malgré tout, le ministre Taylor a déclaré il y a un an qu'il est fort possible que l'on doive limiter le développement dans certaines régions de l'Alberta simplement parce qu'il n'y a pas suffisamment d'eau pour l'appuyer.

Dans la trousse que vous avez tous, vous verrez à l'acétate 3 ou 4 une carte. Ce n'est pas vraiment une carte complexe. Nous avons quantité de cartes et nous pouvons vous en fournir davantage. Celle-ci indique l'utilisation qu'on fait de l'eau et sa disponibilité par zone de drainage; on précise quel pourcentage d'eau de surface est prélevé et utilisé par zone de drainage.

Vous verrez une région où le ratio est plus élevé : Il s'agit essentiellement du sud de l'Alberta, du sud de la Saskatchewan et d'une petite partie du Manitoba. C'est une région ont plus de 40 p. 100 de l'eau de surface est utilisée, prélevée.

Cela nous apprend une ou deux choses. Premièrement, ce n'est pas vraiment très viable d'avoir autant d'eau qui soit prélevée dans une rivière. En fait, il faut qu'il reste de l'eau dans une rivière à la fois pour les poissons et pour permettre aux écosystèmes de fonctionner.

Le président : Je veux être sûr de bien comprendre. Je m'excuse de vous interrompre. Cela n'est pas une indication du débit, mais de la consommation d'eau.

M. Carey : De l'utilisation de l'eau par rapport au débit. Dans la région qui affiche un pourcentage de plus de 45 p. 100, cela signifie que plus de 45 p. 100 du débit de ces rivières est prélevé pour divers usages.

Le président : Autrement dit, la région de Red Deer est la plus mal en point.

M. Carey : C'est là où le défi est le plus grand. Tout à fait.

Nous voulions vous signaler cela car c'est un enjeu important. L'un des problèmes auxquels nous sommes confrontés, et pour lequel nous n'avons pas de solution, est celui des besoins en débit, comme on dit dans notre milieu. C'est une expression un peu difficile à cerner mais qui pose le problème ainsi : si l'on prévoit prélever de l'eau dans une rivière, combien peut-on en prélever sans que cela porte atteinte à la viabilité de l'écosystème? Quels sont les débits dont ont besoin le biote et l'écosystème? Voilà le genre de données qu'il faut connaître avant de se retrouver dans des situations où 40 p. 100 ou plus de la ressource est utilisé pour l'irrigation ou à d'autres fins de consommation?

En conséquence, nous considérons cette région comme une région semi-aride. Ce n'est pas un désert, mais il n'y a pas tellement d'eau non plus. L'eau qui s'y trouve subit des pressions considérables. Pour cette raison, vous verrez dans la prochaine acétate que toutes les provinces de l'Ouest ont pris au sérieux la conservation des ressources hydriques et ont adopté des stratégies de protection de l'eau.

Les points saillants de la stratégie de l'Alberta sont l'approvisionnement en eau potable sûre et sécuritaire, les écosystèmes aquatiques sains en fonction des besoins en débit et des espèces envahissantes et, à cause de l'importance des terres agricoles irriguées dans cette région, un approvisionnement en eau fiable et de qualité qui se prête à l'irrigation en quantités pouvant servir dans des zones industrielles comme les sables bitumineux. Voilà les éléments principaux de la stratégie albertaine.

La stratégie d'eau potable de la Saskatchewan englobe la protection de l'eau de source grâce à la création d'une administration des bassins hydrographiques. La Saskatchewan se préoccupe des méthodes de traitement de l'eau et met à la disposition des municipalités des moyens de traiter l'eau potable. Cela pose un problème dans de nombreuses régions de l'ouest et du nord du Canada. En effet, il est difficile pour des communautés septentrionales de se doter des méthodes de traitement appropriées car il ne s'agit pas simplement de versions modestes de l'infrastructure dont disposent les grands centres urbains dans l'Est du Canada.

En Colombie-Britannique, on vise à renforcer les mesures de protection pour maintenir des écosystèmes aquatiques sains, garantir la santé et la sécurité des humains et permettre un usage économique durable de la ressource. Les trois thèmes principaux sont les suivants : un usage de l'eau économiquement viable, c'est-à-dire un approvisionnement durable selon des capacités propres à être utilisées; la protection de la santé humaine face aux menaces découlant de l'eau; et la protection des écosystèmes aquatiques. Les trois thèmes en question sont réitérés dans de nombreuses stratégies.

Enfin, le Manitoba met l'accent sur ce que l'on appelle la gestion intégrée des ressources aquatiques, la GIRA. C'est l'un des grands défis. Ce n'est pas nouveau, et je suis certain que un grand nombre de vous en avez déjà entendu parler. Cela signifie que l'on doit prendre en compte des usages contradictoires dans le cadre d'une évaluation globale intégrée sur la façon dont l'eau sera distribuée, sans mettre l'accent sur une demande ou un usage d'eau en particulier.

En 2001, l'Institut a essayé de préparer une analyse des menaces aux ressources aquatiques au Canada. Je crois que cette information a été distribuée au comité. Nous avons débuté par une analyse des menaces aux sources d'eau potable et à la santé des écosystèmes aquatiques. Nous nous sommes attachés surtout à la qualité de l'eau car, comme vous le savez, nous vivions des tragédies liées à la qualité de l'eau à cette époque. La qualité de l'eau était un enjeu et nous voulions nous assurer que nos initiatives scientifiques visaient les véritables menaces. Nous avons rédigé ce document pour vous guider dans votre réflexion.

Plus récemment, en collaboration avec le service météorologique, nous avons rédigé un document d'accompagnement sur les menaces à la disponibilité de l'eau au Canada. Je ne sais pas si les sénateurs en ont déjà pris connaissance, mais plus de la moitié des chapitres porte sur le changement climatique et sur la menace qu'il présente pour la disponibilité de l'eau.

En ce qui concerne les documents de référence, les sommaires ont été rédigés par des experts invités. Chaque chapitre a été préparé par environ six spécialistes invités venant de tous les coins du Canada et dans certains cas, de l'étranger. Nous leur avons demandé de rédiger un chapitre chacun sur ces questions et de les rassembler sous forme de sommaire pour faciliter nos délibérations et nous aider à établir nos priorités.

Pour vous donner une idée de ce que ces documents contiennent, j'attire votre attention sur les données présentées sous forme d'ovales dans la trousse. Le premier ovale porte sur la qualité de l'eau. L'ovale du centre représente les pressions qui s'exercent sur la qualité de l'eau, comme les pratiques liées à l'utilisation des terres agricoles et des forêts, les eaux usées des municipalités, les décharges industrielles, l'enfouissement et l'élimination des déchets, les sources naturelles de contaminants et les écoulements urbains. Nous considérons que ce sont toutes là des sources.

Dans l'ovale suivant, on trouve les contaminants produits par ces sources. Ils vont des agents pathogènes ou microbes aux pesticides, en passant par les nutriants, les substances perturbatrices du système endocrinien, les polluants organiques persistants, les contaminants acidifiants, les organismes modifiés génétiquement et les toxines alguaires.

Dans l'autre ovale, on retrouve les tendances mondiales, et c'est là que s'inscrit le changement climatique. J'ai déjà évoqué l'incidence du changement climatique sur la quantité de l'eau, mais chose certaine, ce changement aura aussi un effet sur la qualité de l'eau et ce, sous des formes que nous ne connaissons pas encore complètement. Bien sûr, la disponibilité de l'eau affecte aussi la qualité de l'eau.

Le second graphique est un bref résumé de ce qu'on trouve dans le document sur les menaces à la disponibilité de l'eau. Essentiellement, les sources de menaces sont l'utilisation du territoire agricole, la foresterie, les demandes de l'industrie et du secteur de la fabrication ainsi que le développement résidentiel et urbain. Dans certaines régions, on en voit déjà les effets : fréquence des sécheresses et des inondations, altérations du cycle hydrologique ou altérations de la distribution saisonnière de l'eau, même si le total demeure inchangé. Un autre facteur qui joue sur la disponibilité de l'eau est le réglage du débit des barrages et des réservoirs. Cela risque de faire problème si, par exemple, nous tentons d'accroître la génération d'énergie électrique au Canada en tant qu'énergie renouvelable grâce à la multiplication de petites installations. Nous craignons que cela ait sur les petits cours d'eau des répercussions plus grandes que celles que nous avons déjà constatées.

D'ailleurs, il existe un problème de répartition de l'eau, particulièrement dans l'Ouest du Canada. Et autour de tout cela règnent des incertitudes attribuables au changement climatique, à sa variabilité, ainsi qu'à son incidence sur le cycle de l'eau par suite des précipitations.

Pour ce qui est de la qualité de l'eau dans l'ouest du Canada, au nombre des problèmes auxquels doivent faire face les gestionnaires de l'eau provinciaux citons l'élaboration de programmes de protection des bassins hydrographiques d'où proviennent l'eau souterraine et l'eau de surface servant à la consommation. Les sénateurs se souviendront que dans the Battlefords, la source de contamination qui a rendu malades les gens était une décharge en amont de la prise d'eau pour l'usine d'épuration. Dans de nombreux endroits dans l'Ouest, le choix de l'eau disponible pour divers usages est limité. Dans certains cas, l'eau de source doit être mieux protégée qu'elle ne l'a été jusqu'à maintenant.

En outre, dans l'Ouest du Canada surtout, il y a une augmentation potentielle des risques de contamination de l'eau de surface et de l'eau souterraine attribuables aux nutriants et aux contaminants localisés et non localisés. Nous n'avons pas prêté suffisamment attention à la contamination de l'eau souterraine liée aux pratiques agricoles. Nous ne savons pas dans quelle mesure la nitrate utilisée pour les fertilisants, par exemple, a pollué notre eau souterraine. Dans un grand nombre de puits que nous avons testés — beaucoup plus nombreux qu'il ne devrait —, le niveau de nitrate était plus élevé que ne l'autorise les normes applicables à l'eau potable. La source de cette contamination est l'usage excessif des nutriants ou la non-application des meilleures pratiques de gestion dans l'usage des nutriants au cours des années passées.

Au bout du compte, si le changement climatique influe sur la disponibilité de l'eau souterraine — cela peut sembler étrange, mais le cycle de l'eau souterraine implique un rechargement à certaines époques de l'année, lorsque l'eau ruisselle dans le sol et est disponible plus tard —, nous prévoyons que dans certaines régions, ce rechargement s'amoindrira. Résultat : l'eau souterraine nette disponible à l'avenir risque de diminuer et certains des aquifères contaminés que nous n'utilisons pas maintenant risquent d'être les seuls disponibles dans un scénario du pire. Nous ne prévoyons pas un tel scénario, mais cela pourrait arriver dans certaines régions. C'est une source de préoccupation.

Il y a toujours des contaminants qui proviennent de l'utilisation des terres agricoles et des forêts même si nous cherchons de plus en plus à régler le problème de ces sources ponctuelles. Par exemple, dans les fabriques de pâtes et papiers à l'échelle du Canada, depuis 1992, 99 p. 100 des dioxines chlorées et des furanes ont été réduits ou éliminés. Près de 70 p. 100 des matières solides en suspension et 90 p. 100 de la demande biologique d'oxygène ont été supprimés. Pour ce qui est des principales sources ponctuelles, les progrès constatés sont importants au Canada. Toutefois, au fur et à mesure de la croissance de l'économie et de l'augmentation du nombre de ces sources, il va falloir en faire plus pour accomplir le même genre de progrès. Nous n'avons pas tout à fait réussi à réaliser les mêmes progrès pour ce qui est des sources non ponctuelles, notamment dans le domaine de l'agriculture.

C'est parfois frustrant — et je sais que mon institut en est en partie responsable — mais on découvre de nouveaux contaminants, dont on ne savait rien. Parfois, c'est parce qu'on dispose de nouveaux équipements qui permettent de faire des sortes d'analyses encore jamais effectuées. C'est certainement ce qui se passe actuellement.

Vous êtes peut-être au courant de la question des produits pharmaceutiques, le fait que l'on retrouve des résidus pharmaceutiques dans les eaux usées des municipalités. Récemment, nous avons effectivement détecté des niveaux extrêmement bas de quelques produits pharmaceutiques dans l'eau potable traitée du sud de l'Ontario. Nous avons pu le faire grâce aux progrès analytiques. Ils se trouvaient probablement là depuis toujours et sans doute en concentrations plus élevées qu'aujourd'hui, mais nous n'avons jamais pu les détecter, car nous n'avions pas l'équipement voulu; aujourd'hui, cependant, c'est possible.

Certains de ces produits pharmaceutiques créent une certaine inquiétude, car dans notre évaluation des produits pharmaceutiques mis sur le marché, nous n'avons pas envisagé les questions environnementales, seulement la sécurité des gens. Il se trouve que des organismes comme les poissons, qui doivent vivre dans l'eau et sont exposés à des niveaux très bas de ces produits pharmaceutiques, peuvent à un moment donné de leur vie être sensibles à des substances perturbatrices du système endocrinien. Certains produits pharmaceutiques communs semblent — et je dis « semblent », car c'est un domaine tout nouveau — être capables de perturber le système endocrinien. L'ibuprofène, par exemple, semble avoir un effet sur la production de testostérone chez le poisson rouge mâle à des niveaux très bas — niveaux qui devraient nous inquiéter, car il s'agit du même genre de concentration que nous observons dans les effluents d'épuration. Ce problème est imminent et nous ne savons pas encore comment le régler; nous n'en connaissons pas toute l'ampleur et ce sera certainement fort intéressant pour nous.

Dans le cas de nombreux contaminants, nous avons adopté — en application de la Loi canadienne sur la protection de l'environnement — une philosophie de prévention de la pollution, plutôt qu'une philosophie de traitement. Toutefois, dans le cas des produits pharmaceutiques, nous voulons bien sûr en recueillir les avantages pour traiter les gens, ce qui veut dire qu'on va retrouver de tels produits dans les eaux usées. Il n'existe pas de véritable option de prévention de la pollution dans ce cas-là et il vaut donc mieux traiter les eaux usées. Pour l'instant, nous ne savons pas quelles méthodes utiliser pour ce faire. Vous savez peut-être que le traitement secondaire des eaux usées des municipalités au Canada ne se fait pas uniformément dans tout le pays. Dans certains cas, des collectivités importantes n'en prévoient pas. Selon nous, le traitement secondaire n'est pas suffisant pour venir à bout de ces substances.

C'est un défi qui va être fort intéressant pour nous. Si on prévoyait le traitement secondaire parallèlement à des stratégies relatives à l'utilisation des eaux municipales visant à retirer du système l'eau qui n'a pas à s'y trouver, on serait plus en mesure de mieux traiter l'eau qui reste. Il faudrait alors accepter au Canada le concept de réutilisation et de recyclage de l'eau. Dans le sud-est de l'Alberta, ce sera un problème important et cette province sera sans doute le chef de file à cet égard, car nous n'avons pas de normes pour l'instant. Les pays qui adoptent le concept de réutilisation et de recyclage de l'eau, comme Israël et l'Australie, ont établi jusqu'à sept niveaux de qualité d'eau, en fonction de l'utilisation de l'eau dans ces programmes de recyclage. Si l'eau est prévue pour laver les autos, elle n'est pas traitée de la même façon que s'il s'agit d'eau pour la consommation humaine. Au Canada, on se sert d'eau potable dans les toilettes. Nous traitons l'eau à un niveau très élevé sans nous inquiéter du degré de perte dans le système. Près de 30 p. 100 pourraient être perdus sans que cela ne nous inquiète, car nous considérons que nous avons de très grandes réserves d'eau.

Les produits pharmaceutiques, les pathogènes et certains pesticides continuent à faire problème. J'espère que vous ne poserez pas trop de questions au sujet des espèces envahissantes dans le contexte de l'Ouest canadien. Je suis parfaitement au courant de cette menace dans les Grands Lacs et il me semble assez intéressant de voir qu'en vertu de l'accord relatif à la qualité de l'eau dans les Grands Lacs avec les États-Unis, nous nous sommes engagés à restaurer l'intégrité chimique, physique et biologique des Grands Lacs. Nous avons identifié 164 espèces envahissantes dans les Grands Lacs qui n'existaient pas auparavant, nous n'avons aucune chance de les éliminer et elles ont un impact écologique important. La possibilité que nous avons de restaurer les lacs dépend de la définition de « intégrité biologique. » Si elle correspond à celle que nous avions il y a 200 ans, nos chances sont nulles.

Les espèces envahissantes sont significatives pour des systèmes comme les Grands Lacs et il ne faut pas les sous- estimer. À Hamilton où j'habite, ces derniers mois, nos plages ont été envahies par des canards morts, des oiseaux mangeurs de poisson. Ils sont morts de botulisme aviaire, maladie qui tue des millions d'oiseaux dans l'Ouest canadien et pourtant, ces quelques dernières années, on observe le même phénomène chez les oiseaux mangeurs de poisson dans l'Est du Canada. Nous avons observé ce phénomène dans le lac Érié il y a près de cinq ans. Il a toujours existé, mais devient maintenant constant et s'étend au lac Ontario. Cette année, il est apparu au lac Huron et nous l'observons à l'extrémité ouest du lac Ontario, alors qu'on ne l'avait jamais constaté auparavant.

Lorsqu'on essaie de comprendre pourquoi cela se produit subitement, on s'aperçoit, au fur et à mesure que le problème prend de l'ampleur, qu'il suit géographiquement le déplacement d'une espèce envahissante, notamment, le petit poisson appelé gobie. Partout où apparaît le gobie, il semble que le botulisme aviaire suit. Les gobies mangent des moules zébrées, une autre espèce envahissante. Nous ne comprenons pas encore le rapport entre les deux. Il semblerait que là où apparaît le gobie, on peut s'attendre à voir des canards morts un ou deux ans plus tard.

Je ne passerais pas sous silence les espèces envahissantes, je ne peux tout simplement pas vous donner d'exemples précis pour les rivières de l'Ouest. Lorsqu'on commence à parler de détournements d'un bassin à l'autre, on pense qu'on va introduire des organismes qui ne devraient pas s'y trouver. À partir de l'expérience des Grands Lacs, il y aurait lieu de s'en inquiéter en matière d'écologie. La liste en fait état et si vous le souhaitez, je pourrais trouver des exemples précis et vous en faire part. Malheureusement, je n'en ai pas ici ce soir.

J'ai déjà fait mention du changement climatique et j'aimerais maintenant vous donner quelques exemples plus précis, notamment dans le contexte des rivières de l'Ouest.

Les agents pathogènes d'origine hydrique sont intéressants. Les sources comprennent les déchets agricoles, les eaux usées des municipalités, les écoulements urbains et la faune. Ordinairement, on pense aux eaux usées des municipalités et aux déchets agricoles, notamment le fumier, comme sources d'agents pathogènes. Ceux d'entre nous qui savent ce qui se passe dans nos systèmes d'égouts municipaux savent très bien que les écoulements urbains, notamment les débordements au cours de tempêtes, peuvent en être une source importante. En fait, dans les Grands Lacs, c'est la première cause de fermeture des plages, lorsque les niveaux de bactéries sont très élevés. Il ne s'agit pas d'un débordement des usines d'épuration des eaux d'égouts, mais ce sont plutôt les bactéries qui se retrouvent dans les eaux de ruissellement qui sont à l'origine de la plupart des fermetures de plages aujourd'hui.

Nous n'avons pas l'habitude de penser à la faune. Bien qu'il y ait en Europe des cas d'eau contaminée par la faune, on n'y pense généralement pas au Canada. J'ai appris cette année qu'il y a un an à Lethbridge, pendant une période d'environ deux semaines au cours de l'été, un organisme particulier qui cause la gastroentérite, le cryptosporidium, s'est retrouvé dans l'eau sans présenter les signes habituels. Il n'y avait pas de bactérie ni de e. coli indiquant qu'il pouvait s'agir d'eaux usées. Quand on pense à Lethbridge, on pense que les bovins ou les humains peuvent être la source de fumier. Toutefois, après analyse, on s'est rendu compte qu'il s'agissait du cryptosporidium que l'on associe toujours aux mouffettes.

En outre, on s'inquiète à Vancouver des chevreuils et des ours qui pourraient être la source de spores de cryptosporidium dans le réservoir de Capilano à North Vancouver. C'est ce qui nous a amener à penser à un point que l'on n'avait jamais envisagé — et ce peut être important pour l'Ouest canadien où les sources ne sont pas aussi conséquentes que les grandes sources de l'Est du Canada. En effet, la faune peut être une source d'agents pathogènes. Je le répète, c'est une information qui ne commence qu'à apparaître. Nous essayons de mettre au point de nouveaux outils pour la qualification génétique de diverses espèces; nous n'avons jamais pu analyser les gènes pour déterminer les organismes hôtes de ces agents. Récemment, nous avons mis au point de tels outils et nous essayons d'atteindre un niveau de sophistication de plus en plus élevé. Il apparaît clairement que la situation n'est pas aussi simple qu'on le pensait jusqu'ici.

Ce problème d'agents pathogènes d'origine hydrique va prendre de l'ampleur à cause des pratiques agricoles intensives et de l'accroissement de la population. Avec les voyages effectués dans le monde entier, on s'inquiète aussi de l'introduction d'agents pathogènes que l'on ne retrouve habituellement pas au Canada.

En ce qui concerne la crise ESB au R.-U. il y a quelques années, il est intéressant de noter que ceux qui essayaient d'en venir à bout se sont aperçu qu'elle s'était déjà propagée avant qu'ils ne s'en aperçoivent. Auparavant, il était possible d'isoler un secteur alors qu'aujourd'hui, avec les transports aériens, les gens peuvent se retrouver dans un autre pays avant que ne se manifestent les symptômes.

On s'inquiète également de nouveaux agents pathogènes, sans bien sûr compter le changement climatique, qui transforment nos rivières. Par exemple, va-t-il jamais arriver que la malaria devienne endémique au Canada? Je ne le sais pas. Toutefois, le changement climatique va causer des phénomènes que l'on ne peut pas prédire; il faudrait donc s'en préoccuper.

Dans un chapitre de l'évaluation de la qualité de l'eau intitulé « Pathogènes d'origine hydrique », nous parlons des principaux besoins au niveau de la science et des programmes qui orientent nos investissements. Chaque chapitre décrit les priorités de la recherche et des orientations à prendre.

J'aimerais attirer votre attention sur un autre contaminant, à savoir les toxines alguaires. Nous les associons à des goûts et à des odeurs, pas seulement parce que les composés qui causent ces goûts et ces odeurs proviennent toujours d'algues ou de toxines, mais parce que c'est souvent le cas. Les problèmes de goûts et d'odeurs sont produits essentiellement par les algues, les bactéries, les champignons et les protozoaires dans l'eau, même si certains proviennent directement du sol. Une famille d'algues, les cyanophycées, produisent des toxines. Nous découvrons plusieurs autres familles, mais la plus commune est la famille des cyanophycées. Ce sont celles qui produisent l'écume à la surface des étangs. Très insensibles aux rayons UV, ces algues puisent beaucoup de phosphore dans les éléments nutritifs pour fixer leur azote. Elles produisent de l'ammoniaque en absorbant l'azote de l'air. Elles peuvent vivre dans des habitats comme les étangs artificiels dans les prés ou les terrains de golf, là où d'autres algues ne peuvent survivre. Dans certaines conditions, ces cyanophycées produisent des toxines très dangereuses. En Israël, par exemple, elles ont causé la mort d'animaux sauvages. C'est la même chose dans certains secteurs de l'Ouest canadien où des animaux sauvages et des chiens sont morts en buvant l'eau des étangs, par exemple.

Il serait peut-être intéressant pour vous de savoir que le microcystis est l'une de ces espèces de cyanophycées. Nous l'avons observé dans le lac Erie ces dernières années et nous avons pu mesurer des niveaux de toxines de microcystine il y a deux ans dans les eaux brutes du port de Hamilton. C'est inquiétant. Le médecin en santé publique a fait mettre des écriteaux avertissant les gens d'empêcher leurs chiens de boire l'eau. C'était peut-être une réaction exagérée, mais pas trop. Les toxines de microcystine produites sont des toxines qui peuvent attaquer le foie, irriter également la peau et causer des démangeaisons, etc. Beaucoup de gens connaissent peut-être ces inconvénients causés par certaines sources d'eau.

Le président : Au risque de faire preuve d'impolitesse, je vous demande d'accélérer, nous reviendrons aux détails par la suite. Pourriez-vous passer aux changements et à la variabilité climatique et nous en donner un aperçu?

M. Carey : Avec plaisir, comme je suis scientifique, j'ai tendance à trop parler.

Le président : Je vous aurais ordinairement interrompu beaucoup plus tôt, mais votre exposé est passionnant.

M. Carey : En ce qui concerne le changement climatique, les deux points qui nous intéressent sont la variabilité climatique et le changement climatique lui-même.

Selon nous, le changement climatique influe sur les sources d'eau en abaissant le débit de certaines rivières, le niveau de l'eau souterraine et en modifiant la disponibilité de l'eau dans, par exemple, les rivières alimentées par les glaciers. Dans la partie est des Rocheuses, par exemple, on observe des débits plus élevés au printemps et des débits plus bas en été. Toute modification de la répartition saisonnière du débit d'une rivière peut être très grave. Si on construit un barrage sur cette rivière et qu'on la modifie complètement, le débordement naturel qui inonde normalement les lacs du delta de l'Athabasca, par exemple, ne se produira pas.

On s'inquiète aussi de la variabilité climatique, car les modèles prévoient également des chutes de pluie annuelles plus basses, mais plus de tempêtes et, par conséquent, plus de chutes de pluies extrêmes. Lorsqu'on parle de variabilité climatique, on parle de moins de chutes de pluie en général dans de nombreuses régions, mais de chutes de pluie intenses, d'après ces modèles. On pourrait caractériser le problème en disant qu'on se retrouve avec trop d'eau et pas assez d'eau — trop d'eau à certains moments et pas assez la plupart du temps.

D'après nous, la sécheresse dans les Prairies sera plus constante tandis que le changement climatique pourra augmenter la durée et la gravité des inondations, ce qui semble être un paradoxe, mais qui s'explique par l'instabilité du climat plutôt que par le climat proprement dit.

Nous précisons à votre intention notre position à l'égard de certains problèmes relatifs à l'eau dans les régions de l'Ouest : le lac Winnipeg, le lac Devil, le canal de dérivation de la rivière Rouge et les rivières St. Mary et Milk. Ce sont les problèmes auxquels nous sommes confrontés actuellement et vous en êtes sans doute autant au courant que moi.

Le président : Non, mais nous allons en reparler.

M. Carey : Nous exposons également certains des problèmes relatifs à l'eau dans la région du Pacifique et du Yukon. Cela dépend de votre définition de « Ouest canadien. »

Il s'agit de problèmes d'eau à la frontière avec les États-unis, comme par exemple la contamination de la couche aquifère à Abottsford, le développement urbain et les inondations, ainsi que les préoccupations croissantes en ce qui a trait à la durabilité des pêches. Nous en avons des exemples. Ainsi, les États-Unis prennent à partie la société Cominco à Trail, en Colombie-Britannique, au sujet de problèmes relatifs à la pollution de l'eau dans la rivière Columbia. Les États-Unis calculent quotidiennement la moyenne des contaminants dans les rivières qui descendent vers le sud et qui traversent la frontière; ce pourrait être un problème auquel nous allons être très vite confrontés. La gestion des niveaux d'eau du lac Osoyoos en est un autre.

Je parle également de nombreux nouveaux problèmes relatifs à l'eau. Je n'ai pas parlé de la conservation et de la protection des marécages, mais c'est un problème important, notamment du point de vue des oiseaux migrateurs. Enfin, un problème vient juste d'être porté à notre attention — j'ai assisté à un atelier à Winnipeg à ce sujet il y a trois semaines — les pluies acides dans l'Ouest canadien. Nous savons très bien ce que sont les pluies acides dans l'est du Canada et nous avons réussi à les diminuer sans toutefois les supprimer. En fait, il faut faire mieux en ce qui concerne les anhydrides sulfureux dans l'Est du Canada. Vous savez peut-être que l'acidification se produit partout où il y a du granite, ce qui signifie dans le Bouclier canadien, soit dans le nord du Manitoba, dans certaines régions du nord de la Saskatchewan, jusqu'à l'Arctique. Nous observons une augmentation des émissions d'anhydride sulfureux par suite de l'expansion de l'industrie des sables bitumineux et nous commençons également à nous inquiéter des émissions de fonderies à Thompson et Flin Flon, au Manitoba. Nous nous demandons où finissent par arriver ces émissions et si elles se déplacent vers le nord dans certaines des régions sensibles que nous n'avons pas encore évaluées.

Le dernier point est de savoir si nous prendrons un jour au sérieux la réutilisation et le recyclage efficaces de l'eau et si nous perfectionnerons notre manière de l'utiliser et de la rendre disponible.

Le président : Nous avons invité les trois premiers témoins, dont vous êtes le premier, pour maîtriser le dossier de manière à pouvoir mieux définir les études que nous sommes sur le point d'amorcer.

Votre vue d'ensemble est fort à propos.

Le sénateur Cochrane : Je vous remercie vivement. Chaque fois que je m'apprête à prendre une gorgée d'eau, je songe à tous les pesticides et les autres substances qu'elle contient, et le coeur me lève.

Je vous sais donc gré de ces propos, monsieur, qui sont fort instructifs.

Je constate que vous avez deux études, intitulées « Menaces pour la disponibilité d'eau au Canada » et « Menaces pour les sources d'eau potable et les écosystèmes aquatiques au Canada ». S'il vous fallait mener une autre étude sur l'eau, sur quoi insisteriez-vous d'abord et avant tout?

M. Carey : Vous parlez d'une autre évaluation générale?

Le sénateur Cochrane : Sur quoi insisteriez-vous dans cette étude?

M. Carey : Il serait plus que temps de faire une évaluation des besoins d'information pour gérer l'eau et de la manière dont l'information réunie au niveau fédéral pourrait être intégrée à celle des gouvernements provinciaux et de l'entreprise privée. En règle générale, nous avons beaucoup de bases de données dont l'information n'est pas très disponible. De plus, bon nombre d'entre elles regorgent de données, mais fournissent peu de renseignements. Nous réunissons beaucoup de données, mais elles ne nous renseignent pas sur ce que nous voulons savoir. Si je devais faire une autre évaluation, je me concentrerais sur la composante « information ». Je me demanderais ce qu'il nous faut vraiment comme information et de quelle manière nous pourrions nous y prendre pour l'obtenir. Réunissons-nous déjà des données qui pourraient nous être utiles pour obtenir cette information ou faut-il changer nos méthodes? J'examinerais l'information que nous réunissons, son utilité et, selon le cas, ce qu'il faudrait faire pour la rendre utile? Une pareille évaluation s'impose depuis longtemps.

Le sénateur Cochrane : Vous dites que les données existent déjà.

M. Carey : Non.

Le sénateur Cochrane : Les données n'existent pas. J'ai remarqué que votre personnel compte bien des personnes compétentes. Ne seraient-elles pas mieux qualifiées probablement pour faire une pareille évaluation?

M. Carey : Elles le sont, effectivement. Ce sont des personnes très compétentes. Elles travaillent à beaucoup de ces dossiers que j'ai mentionnés. Cependant, comme je l'ai dit tout à l'heure, bon nombre des gestionnaires de l'eau qui ont besoin de l'information se trouvent en réalité dans les provinces et, parfois, dans les municipalités, de sorte que le problème est de nature fédérale-provinciale et que l'intégration n'est pas très bonne, chacun réunissant de l'information et la versant dans le premier système venu. Les données existent. Il faut parfois écrire aux gens pour les obtenir ou aller les chercher sur le Web. Terre-Neuve réussit bien à diffuser l'information, mais toutes les provinces n'en font pas autant. C'est là un des points sur lesquels j'insisterais.

Le deuxième domaine où, j'en ai la certitude absolue, nous n'avons pas l'information dont nous avons besoin pour gérer l'eau concerne les nappes d'eau souterraines — nous ignorons où se trouvent nos principaux aquifères régionaux, ceux qui sont utilisés, exploités, ceux qui ne le sont pas, de même que les niveaux et la qualité de l'eau.

Le président : La Commission géologique du Canada n'a-t-elle pas une carte ou un atlas des eaux souterraines au Canada?

M. Carey : Non.

Le président : Voilà qui est étonnant.

M. Carey : Ce n'est pas ce qu'il y a de plus souhaitable. Nous sommes en pourparlers avec la commission pour déterminer la meilleure façon de faire des évaluations régionales des aquifères qui nous fourniraient de l'information et empêcheraient une surexploitation. Vous êtes peut-être au courant qu'aux États-Unis, un grand réservoir aquifère, l'Ogallala, est surexploité à un rythme effarant. Tout ce qu'on a trouvé comme solution, c'est de creuser des puits de plus en plus profonds et de pomper plus d'eau. Cela ne pourra manifestement pas durer, particulièrement quand on sait que les changements climatiques affecteront peut-être le niveau de recharge, déjà insuffisant manifestement.

Le sénateur Cochrane : La politique canadienne de l'eau date de 1987.

M. Carey : C'est juste.

Le sénateur Cochrane : Pourriez-vous nous en donner un aperçu? Y a-t-il un cadre stratégique en place?

M. Carey : Je vais demander à ma collègue de répondre à cette question.

Mme Jennifer E. Moore, directrice générale, Coordination et politiques relatives à l'eau, Service de la conservation de l'environnement, Environnement Canada : La politique de 1987 est effectivement encore en place. Depuis lors, nous avons examiné plusieurs de ses éléments, en vue de mettre en oeuvre des stratégies visant par exemple les prélèvements massifs d'eau, les besoins en matière de connaissances scientifiques et d'information dont vous a parlé M. Carey, mais la politique n'a pas été mise à jour ou soumise à un véritable examen depuis 1987. Nous avons étudié l'eau en termes plus généraux, par exemple en ce qui concerne les approches relatives aux écosystèmes, mais nous n'avons pas comme tel examiné la politique.

Le sénateur Cochrane : Elle date de vingt ans environ.

Mme Moore : Oui.

Le sénateur Cochrane : Cette politique est-elle encore valable?

Mme Moore : La politique de l'eau comme telle, et j'en fournirai des exemplaires au comité avec plaisir, énonce plusieurs principes, comme les approches relatives aux écosystèmes, l'établissement de prix équitables de l'eau, le besoin d'une information adéquate, les besoins scientifiques, des principes que j'estime toujours être valables par rapport à ce que nous tentons d'accomplir grâce à des stratégies de gestion de l'eau comme ressource. L'autre partie de la politique est composée de 23 énoncés qui n'ont pas été mis à jour depuis 1987. Par contre, les principes et les pratiques qui les encadrent sont encore pertinentes.

Le sénateur Gustafson : Ma ferme est située à peu près où se trouve cette région en rouge, sur la carte, dans le sud de la Saskatchewan. Le Missouri y coule, sous terre. Y a-t-il un rapport avec la circulation souterraine de l'eau en Amérique du Nord, par exemple en Arizona, où on est en train de vider à un rythme effarant le réservoir aquifère?

M. Carey : J'ignore la réponse à cette question. J'ignore à quel point il existe un lien entre les aquifères de la Saskatchewan et l'Ogallala. Je n'en exclurais pas la possibilité, cependant. Je ne le sais tout simplement pas. Vous n'auriez pas tort de qualifier la situation d'« étonnant ». Le niveau de nos connaissances au sujet de certains de nos grands aquifères fait pitié, si vous voulez mon avis.

Il est possible de mesurer, par exemple, les rapports isotopiques des composantes atmosphériques pour déterminer quand l'eau a pour la dernière fois été en contact avec l'air. Cela peut vous sembler très ésotérique, mais en réalité, nous saurions ainsi si l'eau est vulnérable à une contamination. Si le dernier contact avec l'air remonte à il y a 10 000 ans, nous pouvons avoir la certitude relative que nous ne l'avons pas beaucoup altérée. Par contre, si le dernier contact date de quarante ans, l'eau pourrait subir les effets des pratiques à la surface du sol. Il se pourrait que nous ne souhaitions pas nous en servir comme source d'eau potable. Nous ne mesurons même pas ce phénomène de manière courante.

À mon avis, c'est là un des domaines où il faudrait mener de nouveaux travaux scientifiques qui ne consisteraient pas uniquement à évaluer ce que nous savons, car je puis vous affirmer que notre savoir est insuffisant et mince. Voilà un domaine où nous aurions vraiment intérêt à acquérir de nouvelles connaissances scientifiques pour répondre à ces questions, ce que nous ne faisons pas actuellement.

Le sénateur Gustafson : Quand j'étais enfant, deux de mes voisins avaient ce qu'on appelait des puits artésiens. Il y avait toujours de l'eau dans ces puits. Ce n'est plus le cas depuis des années. J'ignore depuis combien de temps la source s'est tarie. Le phénomène est-il courant au pays?

M. Carey : Oui. Le phénomène est attribuable entre autres au changement climatique et au fait que l'eau était puisée d'un de ces points que j'appelle des lieux de recharge. L'eau tombait sous forme de précipitations, s'infiltrait dans le sol, créait de la pression à un certain point plus élevé, puis sortait du sol. Il devait y avoir une couche de sable ou de gravier dans le sol où l'eau circulait, et elle remontait par ces puits. Il n'y a pas de décharge sans recharge. C'est un fait incontournable.

Le sénateur Gustafson : De toute évidence, il n'y a plus de pression.

M. Carey : Oui. Il se trouve que, dans les régions rurales, l'eau perd habituellement de sa pression parce qu'il n'y a pas de recharge, en raison du changement climatique. Dans nos régions urbaines, nous avons asphalté le sol au-dessus des points de recharge. Nous avons eu des idées vraiment étranges et peu brillantes. Nous les avons asphaltés et nous avons dirigé toutes les eaux de ruissellement vers nos lacs et rivières par les égouts. Ainsi, nos aquifères dans les régions urbaines ne se rechargent tout simplement pas. C'est un autre facteur.

Le sénateur Gustafson : Monsieur Carey, votre exposé est vraiment intéressant. Que fait-on, si quelque chose est fait, pour décourager une surutilisation de l'eau? Je vous donne un exemple. J'étais l'autre jour dans la nouvelle aérogare de Toronto. Dans la salle des w.c., on a installé le vieux genre de robinets qui laissent couler l'eau tant qu'on ne les ferme pas. Je me suis fait la réflexion, quand je les ai vus, qu'il s'agit d'un immeuble tout neuf et qu'on ne semble pas fixer de normes, dans une loi ou dans les permis de construction, à l'égard de ces choses.

M. Carey : Vous avez sûrement vu la statistique au sujet de la quantité d'eau consommée par tête au Canada. Nous sommes parmi les plus grands consommateurs d'eau au monde.

Le fait est que, sauf pour reconnaître que c'est une pratique indésirable, la question est épineuse. Toronto se trouve au bord du lac Ontario. Les gens ont sous le nez cet immense plan d'eau. Il est donc difficile de les persuader que nous manquons d'eau, qu'il faudrait la conserver et l'utiliser judicieusement.

Nous tentons de décider quel message véhiculer. De toute évidence, les messages véhiculés jusqu'ici n'ont pas été efficaces. Peut-être faudrait-il en parler en termes économiques. Je n'en sais rien.

Mme Moore : Le Canada se classe au deuxième rang de la consommation résidentielle d'eau par habitant, soit le double de la moyenne européenne et des dizaines de fois plus que dans les pays en développement. Une grande majorité de nos régions urbaines n'ont toujours pas installé de compteurs d'eau dans les résidences. Les études effectuées montrent clairement que, lorsqu'il y a un compteur, la consommation d'eau baisse. Il existe donc des techniques comme celle-là, mais nous avons encore beaucoup de chemin à faire.

Récemment, sur le plan fédéral-provincial, grâce au Conseil canadien des ministres de l'Environnement, les ministres en ont pris conscience et ont mis en place des programmes dynamiques de conservation, à l'étape de l'évaluation des stocks, pour connaître les véritables défis à relever. On en revient toujours à l'exemple que vous avez donné, au fait que les codes municipaux du bâtiment ne fixent pas de normes qui nous aideraient à consommer notre eau de meilleure façon et avec plus d'efficacité.

Le sénateur Angus : J'ai, moi aussi, trouvé votre mémoire fascinant et il m'a fait prendre conscience tout de suite, alors que je me documentais, de la complexité de la tâche que nous avons entreprise.

Je suis un peu inquiet, monsieur le président. La semaine dernière, nous avons entendu quelqu'un que vous connaissez bien, je crois, Mme Johanne Gélinas. Elle nous a dit qu'elle était en train de faire une vérification de la question de l'eau et elle nous a prévenus de l'énormité de la tâche.

J'ai retenu entre autres, de ses propos, que le Canada a à sa disposition de merveilleux outils pour régler les problèmes dans divers secteurs environnementaux, mais qu'il ne les utilise pas.

Je vois défiler ici des gens comme vous deux, qui venez de ce merveilleux institut où l'on développe d'imposants outils et mène de grandes études. Je sens chez vous, même durant ces quelques minutes de présence, de la frustration également parce qu'on ne vous donne pas les moyens de régler ces problèmes. Mon impression est-elle juste?

M. Carey : Elle l'est. N'importe quel gestionnaire d'établissement scientifique peut vous énumérer des tas de projets qui ne se font pas et vous supplier d'augmenter son budget. Je vais m'en abstenir.

Le sénateur Angus : En tant que Canadien, je suis préoccupé. Le sénateur Banks et moi étions ensemble lorsque nous vous avons entendu dire qu'il n'existe même pas de cartes des eaux souterraines au Canada, après toutes ces années et toutes les percées technologiques. Avons-nous tort d'en être ébranlés?

M. Carey : Attention! Nous connaissons l'emplacement de certains aquifères et nous en avons caractérisé quelques- uns, mais il n'existe pas de tableau complet, que je sache. La raison pour laquelle je vais m'abstenir de demander des fonds supplémentaires, c'est que les Canadiens investissent déjà beaucoup dans mon institut, soit 32 millions de dollars. Nous n'aurions aucune difficulté à utiliser des fonds supplémentaires, si on nous les donnait, mais l'investissement est déjà important. Ce n'est pas rien. Nous sommes fiers de tous ces travaux que nous menons, mais nous estimons aussi offrir un bon rapport qualité-prix, ce que la vérificatrice peut venir confirmer n'importe quand. Ce ne serait pas la première fois d'ailleurs.

Je ne suis pas venu quêter. Les Canadiens sont généreux à notre égard, et nous estimons le leur rendre. Oui, il serait toujours possible d'utiliser plus d'argent et il y a des questions que nous n'examinons pas, mais l'investissement du Canada dans nos travaux est loin d'être insignifiant.

Le sénateur Angus : Ce n'est pas du tout ce que je laissais entendre, et je ne vous critiquais pas. Je fais peut-être preuve d'un manque de connaissances parce que je suis en train d'entendre des témoignages et de lire des documents au sujet des problèmes qui existent et que, bien sûr, en tant que Canadiens, nous y avons tous été sensibilisés au cours des quatre à cinq dernières années par l'affaire de Walkerton et la situation que vous nous avez décrite dans l'Ouest. Tous les jours, on lit un nouvel article au sujet des produits pharmaceutiques qui se retrouvent dans l'eau. J'ai même dit à la blague à mon ami, le sénateur Buchanan, qu'il valait mieux ne pas boire de cette eau parce qu'elle pouvait contenir du Viagra et qu'il ne pourrait pas fermer l'oeil de la nuit.

Le président : Ou ne pas très bien dormir.

Le sénateur Angus : Nous avons pris conscience du problème, et nous sommes inquiets. Comme vous le dites, de véritables tragédies sont survenues, et voici peut-être la question la plus simple qu'un néophyte comme moi peut poser : pourriez-vous nous énumérer les trois principaux problèmes à régler dans le domaine de l'eau?

M. Carey : Je crois à l'utilisation efficace de l'eau et, pour être honnête avec vous, la solution pourrait bien être sa privatisation. Je suis allé l'été dernier au Royaume-Uni où ils ont privatisé les aqueducs. Je ne m'attendais pas à être impressionné. Ce que j'ai constaté, c'est que des entreprises se préoccupent maintenant d'une réalité qu'elles qualifient d'« eau non facturable ». Elles prennent beaucoup plus au sérieux que nous, en Amérique du Nord, la prévention et la détection des fuites. Quand on commence à facturer l'eau à un prix convenable, on prend sa gestion au sérieux. Contre toute attente, j'ai été vivement impressioné par ce que j'ai vu là-bas.

Autre grande source d'étonnement, ces entreprises privatisées se sont regroupées pour constituer un fonds de recherche, et plus d'argent qu'auparavant est investi dans la recherche sur des problèmes comme la détection de fuites et la gestion de la ressource. Ce fut pour moi une surprise, également.

Le sénateur Angus : Par conséquent, le problème numéro un est le gaspillage de la ressource.

M. Carey : Le gaspillage de la ressource — elle nous tombe du ciel, presque. C'est un des problèmes.

Il y a aussi la nécessité de s'outiller pour savoir où frappera le changement climatique et comment s'y adapter. Le problème du changement climatique gravite autour de l'atténuation, de ce que nous ferons pour le stopper, entre autres choses.

Je sais que c'est peut-être difficile à comprendre. Faisons une analogie. Après l'assassinat de Kennedy, des équipes ont essayé de reproduire les événements. Elles sont allées sur les lieux et ont testé les théories voulant que deux ou cinq balles aient été tirées. Elles ont essayé de faire ricocher les balles sur le bord du trottoir pour voir si c'était possible. Aucune n'y est parvenue. Cependant, en fin de compte, bien qu'elles n'aient pas pu prouver comment les événements s'étaient déroulés, l'homme n'en demeure pas moins mort. Pendant que nous débattons du degré d'influence qu'a l'action humaine sur le climat, le fait demeure que, si l'on se fie aux tendances régionales observées au Canada, le climat est en train de changer. Les aquifères et les sources se tarissent, et on peut observer des courbes saisonnières. Pourquoi débattons-nous pour savoir si nous en sommes la cause, dans la mesure où nous le sommes, et ne nous employons-nous pas plutôt à voir en quoi nous serons touchés? Si la tendance se maintient, sommes-nous prêts? Si les villes sont subitement touchées par de plus fortes inondations, avons-nous en place l'infrastructure pour y faire face?

Le sénateur Angus : Au numéro deux, on reconnaît qu'il y a un problème.

M. Carey : Les répercussions et l'adaptation au changement climatique en ce qui concerne l'eau constituent mon deuxième point.

Le troisième, c'est qu'il faut essayer de préciser de manière plus sûre que les contaminants comportent des risques réels et lesquels sont des curiosités, et comment concevoir une espèce de plan. Autrement, nous allons nous rendre fous. Je suis chimiste. Je peux vous dire que nous plaisantons parfois au sujet des quantités que nous pouvons détecter et que nous appelons des « fantogrammes », parce qu'elles sont tellement minimes. Cependant, dès que nous en trouvons, les gens se mettent à se tâter pour savoir s'ils en ressentent les effets ou non. Je me demande comment on peut faire comprendre aux gens combien une part par quadrillion est minime.

Le sénateur Angus : Nous sommes conditionnés, à ce comité, pour reconnaître que ce sont les scientifiques eux- mêmes que nous devons écouter. Vous, et non pas les économistes, avez mesuré et étudié la situation. Le débat tout récent, en fin de semaine, entre le rédacteur d'articles d'affaires Corcoran, dans le National Post et le Dr Schindler, portait sur l'argument que, en tant que scientifique, il est au courant du changement climatique et du réchauffement de la planète, mais il est à la solde des grandes compagnies pétrolières et il devrait se taire.

Nous sommes chargés d'essayer de sensibiliser les Canadiens à ces problèmes dont vous et des gens comme le Dr Schindler avez prouvé scientifiquement qu'ils minent la qualité de notre planète et la vie de nos enfants et petits- enfants. Votre exposé nous a été très utile. J'espère que vous nous pardonnerez de sembler peut-être, comme on dit au Québec, un peu naïfs sur le sujet parce que nous le sommes, mais il nous tient à cœur. Nous voulons apprendre ce que vous avez à nous enseigner.

Le sénateur Adams : Merci d'être venu devant le comité. Je vis au Nunavut. Vous dites que certaines régions se réchauffent et d'autres se refroidissent. Quelle part de cela est attribuable au changement climatique? J'ai vécu au Nunavut la plus grande partie de ma vie et les anciens et moi-même avons remarqué des changements dans le climat. Ce n'est pas la même chose qu'il y a vingt ou trente ans.

M. Carey : J'aimerais bien pouvoir être plus précis. Je pourrais certainement revenir avec des données plus spécifiques.

Je crois que le nord-est de l'Arctique est une région dont on prévoit qu'elle va se refroidir. Dans des entretiens que j'ai eus avec des Allemands participant à l'étude géologique allemande, j'ai appris qu'ils avaient voulu mesurer la dégradation du pergisol dans le nord-est et qu'ils avaient découvert qu'en fait, il n'est pas en train de se dégrader là-bas. Au contraire, la région semblait refroidir. On avait prévu qu'elle allait refroidir, par opposition à l'extrême Arctique et au centre du pays, qui, je crois, sont censés se réchauffer de façon alarmante, si je ne me trompe.

Je ne suis pas expert en la matière. Nous avons ces projections, que je peux vous faire parvenir.

Le sénateur Adams : Les scientifiques, comme ceux du MPO qui étudient les mammifères et, en particulier, les ours polaires, nous disent que le changement climatique progresse dans le Nord. Ils nous disent que la glace, sur l'océan, gèle en novembre, maintenant, plutôt qu'en octobre. L'année dernière, à Iqualuit, la capitale du Nunavut, la glace marine ne s'est formée, dans la baie Frobisher, qu'après Noël.

Je me rappelle l'époque où nous allions sur la terre, près de Rankin Inlet, en pleine tempête, le vent pouvait souffler à un peu plus de 60 kilomètres heure. Maintenant, il n'est pas rare d'avoir des vents de plus de 100 kilomètres heure dans cette région. De fait, il y a un ou deux mois, on a enregistré à Rankin des ventes de 140 kilomètres heure. C'est ce qui se passe maintenant, particulièrement pendant le gel, c'est-à-dire à l'automne.

Dans le Nord, nous constatons des choses curieuses quand nous chassons. Avant, nous savions exactement comment faire la différence entre la glace marine et l'eau douce gelée. Maintenant, on a du mal à dire quand la glace s'est formée sur l'eau douce. De fait, des gens qui pensaient que les rivières étaient solidement gelées, comme elles l'auraient été dans le passé à cette époque de l'année, sont passés au travers de la glace et se sont noyés. La situation est particulièrement dangereuse avant le gel, lorsque nous avons de fortes chutes de neige et que la neige recouvre de la glace très mince. La glace semble épaisse, mais elle est très mince pour cette époque de l'année, et cela a trompé des gens sous lesquels la glace s'est brisée.

Il est clair que le climat a changé, et je souligne particulièrement la force accrue du vent.

Comme vous le savez, le MPO a exprimé son inquiétude de ce qui arrivera aux mammifères et à la faune de l'Arctique, avec la menace de réchauffement de la planète qui pèse. Les conseils de l'Arctique comme la Conférence circumpolaire tiennent des réunions pour essayer de comprendre la situation. Comme vous le savez, la Conférence circumpolaire est composée de gens qui vivent au sein du cercle polaire arctique et près de lui, partout dans le monde. De fait, il y a environ un mois, ils ont publié un rapport sur le changement climatique.

Je tiens à vous remercier pour l'édifiant exposé que vous nous avez fait ce soir sur le réseau hydrographique du Canada.

M. Carey : Je n'ai pas beaucoup de données sur le Nunavut. À mon avis, il y a une vaste mine de connaissances là- bas, que nous n'exploitons pas. Je parle des connaissances traditionnelles au sujet de ce qui change, et des tendances actuelles. Si nous recueillions systématiquement ces renseignements, nous pourrions apprendre beaucoup de choses que nous ne savons pas encore.

Le sénateur Adams : J'aimerais aussi parler d'un gros orage survenu à Rankin aux environs de la première semaine d'octobre, ce qui est peu habituel à cette époque de l'année. J'étais à la chasse, et toutes les rivières sur mon chemin s'étaient taries pendant l'été. À mon retour, deux jours plus tard, il y avait trois pieds d'eau. Je n'avais jamais vu cela. Nous remarquons ce genre de changements.

M. Carey : Dans un climat aussi froid que le nôtre, il peut sembler bizarre de dire aux gens que deux aux trois degrés de pluie en janvier, c'est mauvais signe. Nous avions l'habitude de nous plaindre du fait qu'ils ne semblaient pas comprendre tout ce que cela signifiait. Nous parlons de changements du cycle hydrographique. D'après les modèles que nous avons et la variabilité climatique, et comme nous ne nous concentrons pas sur le fait que nous semblons avoir de plus en plus de gros orages, il se pourrait bien qu'un jour nous nous le reprochions.

Le sénateur Spivak : Peut-être n'est-ce pas une question très équitable, mais je la poserai néanmoins. Vous avez parlé de l'effluent des usines de pâte à papier. Il se trouve que j'étais là quand l'effluent d'une usine de pâte à papier posait une menace pour la vie aquatique et qu'il a fallu imposer une loi pour qu'il y ait des changements. L'autre situation dont je me souviens, c'est la dégradation de la couche d'ozone. La crise a semblé d'importance, alors les gouvernements ont agi rapidement.

Maintenant, il est question de l'eau, et il me semble que tout le monde traite de la question avec beaucoup de complaisance. Bien que nous n'ayons pas beaucoup d'analyses régionales détaillées, nous savons que, si nous adoptions une stratégie sans regret, c'est-à-dire si nous éliminions certaines substances qui se déversent dans l'eau, nous aurions une eau plus propre.

Pensez-vous qu'il faudra une crise véritable pour qu'on réagisse comme avec le problème de la couche d'ozone? Il semblerait utile de promulguer des mesures législatives. Cette situation ne se règlera pas si on ne se fie qu'à la bonne volonté des gens.

Le sénateur Angus a demandé quel aspect nous devrions étudier. Pensez-vous que nous ferions mieux d'examiner quel genre de lois pourraient être efficaces? Je dois avouer que je ne sais pas si cela relève de la compétence provinciale ou fédérale. Est-ce que nous devrions examiner les effets des polluants industriels, ou, disons, des décharges des exploitations agricoles?

M. Carey : Pour ce qui est des sources non ponctuelles de contaminants, comme les sources agricoles de nutrients, c'est un domaine — bien qu'il vous faudrait déterminer si cela relève de la compétence provinciale ou fédérale — qui n'est pas, à mon avis, régi par des lois appropriées. C'est un aspect sur lequel il pourrait être utile que vous vous penchiez, en rapport avec les lois.

Je ne sais pas comment nous pouvons mieux traiter les eaux usées. Je ne sais pas comment nous pouvons encourager cela. Peut-être faudra-t-il des mesures législatives.

Le sénateur Spivak : Je sais qu'il n'y a plus de toilettes qui évacuent des eaux usées. Les Américains ont fait ce changement il y a une vingtaine d'années.

Je pense qu'il faudrait étudier les normes industrielles. Nous pourrions aussi nous pencher sur l'emploi des réfrigérateurs et les modèles de pommes de douche.

Les Canadiens commencent à prendre conscience de ces problèmes. Ce n'est pas tant une question de circonscrire le problème que, plutôt, une question de volonté d'agir, puis de décider des mesures qui doivent être prises.

Vous avez parlé de sources non ponctuelles. Y a-t-il un autre aspect pour lequel nous pourrions plaider en faveur de mesures législatives?

M. Carey : Les aspects où j'aimerais voir de l'amélioration englobent le contrôle des sources non ponctuelles de contaminants et l'amélioration du traitement des eaux usées. J'ai l'impression — et je ne peux rien prouver, parce que je n'ai pas étudié la question, alors ce n'est qu'un avis personnel — que nous croyons, en ce qui concerne le traitement de notre eau potable, que l'emploi de certaines méthodes de traitement plus modernes serait tellement plus onéreux. Cependant, je pense que les fournisseurs d'eau potable dépensent plus d'argent pour colmater des fuites du réseau d'aqueduc qu'ils n'investissent dans le traitement réel de l'eau. Si nous calculions combien il en coûte de chlorer l'eau, par exemple, plutôt que de l'amener et la garder dans le réseau, je suis sûr que nous découvririons qu'il y aurait moyen de faire un traitement plus sophistiqué de l'eau avec une hausse minimale seulement des coûts. Cependant, ce n'est qu'un avis personnel. Je n'en suis pas absolument sûr.

Le sénateur Spivak : On pourrait se pencher sur cette hypothèse.

M. Carey : Je le pense.

Le sénateur Spivak : Au Manitoba, nous avons le système idéal. Nous avons un système d'écoulement gravitaire pour l'aqueduc du lac Shoal, qui fonctionne à merveille. Un autre aqueduc devait être construit, mais le projet ne s'est pas réalisé. Nous avons maintenant des réservoirs d'eau qui doit être traitée.

Le sénateur Christensen : Merci pour votre édifiant exposé. Cela me rappelle le bon vieux temps où certains d'entre nous n'avions pas l'eau courante et devions prendre notre bain tous les lundis soirs et quand nous sortions de la baignoire, le suivant y entrait.

Je reconnais que ce dont vous parlez peut être prévenu en grande partie.

Je suis ébahi par ce qu'il en coûterait de remédier au mal que nous faisons à notre eau. Je pense au calcium que nous épandons sur nos routes pour empêcher nos voitures de glisser. Où se retrouve tout ce sel? Il va dans les égouts et nos réseaux d'aqueduc, dans la couche aquifère et les lacs, et au bout du compte, nous la buvons. Nous ne sommes pas une race très intelligente.

Je m'intéresse particulièrement, toutefois, aux deux enjeux transfrontaliers que vous avez soulevés, ici, relativement aux rivières St. Mary et Milk, en Alberta. L'une des raisons pour lesquelles cela fait surface maintenant, c'est que le réchauffement de la planète fait fondre les glaciers. On constate aussi la réduction de la couche de neige et l'absence de bons systèmes d'irrigation partout au Montana. Par contraste, l'Alberta et la Saskatchewan ont de bons systèmes d'irrigation. Est-ce que vous pourriez discuter de ces deux enjeux transfrontaliers? J'ai l'impression que nous n'avons pas fini d'en entendre parler.

M. Carey : Je pense que oui. Cependant, je suis un scientifique. La situation de Devil's Lake suscite des inquiétudes liées à la diversion et aux espèces envahissantes. L'autre situation est en rapport avec un vieil accord sur le partage des rivières et la perception américaine que l'accord n'est pas honoré. Ce n'est pas un enjeu scientifique. Peut-être ma collègue pourrait-elle en parler.

Le sénateur Christensen : Cette perception ne date que de quelques années, n'est-ce pas?

M. Carey : La sécheresse a exacerbé le problème.

Le sénateur Christensen : Le flux en amont a diminué.

Mme Moore : La question de la rivière St. Mary et de la rivière Milk est intéressante, parce qu'elle touche au Traité des eaux limitrophes, aux conseils de réglementation et à la quantité d'eau qui est répartie dans les bassins de chaque côté de la frontière. Des décrets existent pour composer avec ces aspects. Dans ce cas-ci, le gouverneur du Montana a fait appel aux commissaires de la Commission mixte internationale en disant qu'il fallait réviser le traité.

Actuellement une consultation publique est en cours des deux côtés de la frontière. La Commission mixte internationale s'est engagée, avec les provinces, à examiner la question. Ce traité existe depuis 40 ou 50 ans et, si on ouvre le processus, il est possible de le réviser.

Ça n'est arrivé qu'une fois jusqu'ici, en rapport avec la rivière St. Mary et la rivière Milk, mais avec le changement climatique et ce genre d'activité, cela pourrait devenir plus fréquent. Il nous faut examiner le mécanisme de gouvernance. Nous avons bien un Traité des eaux limitrophes et une Commission mixte internationale. Plusieurs conseils se penchent sur des questions liées à la quantité d'eau qui est répartie aux utilisateurs des régions.

Le traité de Columbia doit bientôt être revu, et l'Accord relatif à la qualité de l'eau dans les Grands Lacs subit un examen périodique. Ces examens portent sur les eaux limitrophes et transfrontalières, et sur les mécanismes de gouvernance et de répartition qui sont en place.

Le sénateur Christensen : En ce qui concerne les questions liées à l'eau pour les régions du Pacifique et du Yukon, l'exploitation minière dans la région nord de la Colombie-Britannique et du Yukon, est-ce que c'est un aspect spécifique ou général que vous examinez?

M. Carey : La rivière Telkwa.

Le sénateur Christensen : Est-ce que c'est l'ouverture de cette région particulière qui suscite tant de préoccupations, ou est-ce précisément la rivière Telkwa elle-même?

M. Carey : La raison pour laquelle elle figure dans la liste, c'est que les habitants de l'Alaska ont exprimé des craintes qu'il y ait contamination, ou risque de contamination de la rivière Telkwa par les mines.

La rivière Telkwa est unique, en ce sens qu'elle a un important glacier à son extrémité, derrière lequel se trouve un lac. Ce lac déborde quasiment à date fixe chaque année, ce qui fait remonter le glacier et ouvre la voie à l'eau, qui se déverse. Ensuite, le glacier retombe en place et referme le lac, après avoir fait la vidange de tout le réseau. Avec le réchauffement de la planète, je suppose que ce glacier va diminuer de plus en plus et le mécanisme de vidange ne sera plus aussi efficace qu'actuellement.

Le sénateur Christensen : Qu'en est-il de Devil's Lake, alors, d'un point de vue scientifique?

M. Carey : Je n'ai pas grand-chose à dire de plus que ce que j'ai déjà dit. Ce qui me préoccupe, c'est le transfert entre bassins.

Le sénateur Christensen : Est-ce que vous savez ce qui se passe de ce côté-là? D'après ce que je comprends, en fait, ils sont en train de creuser les tranchées. Le projet va de l'avant. Qu'en est-il des traités?

Mme Moore : C'est un problème qui date de longtemps, comme vous le savez certainement. Nos collègues des Affaires étrangères ont fait de nombreuses démarches, et il y a eu beaucoup de discussions politiques entre le Canada et les États-Unis. La construction se poursuit, et le conduit est en voie de construction. En même temps, nos collègues des Affaires étrangères et le Manitoba mènent plusieurs activités conjointement. Nous étudions la question, et elle nous inquiète de plus en plus.

Une stratégie possible, que nous avons envisagée, mais pour laquelle nous n'avons pas encore réussi à gagner l'appui des États-Unis, c'est d'en saisir la Commission mixte internationale en disant « Nous estimons que c'est une région très importante. Nous avons besoin de votre avis expert sur la manière de gérer cette situation ». Entre-temps, la construction se poursuit.

Le sénateur Christensen : Vous êtes en train de créer tout un nouvel écosystème dans un climat du Nord, qui va jusqu'à la Baie James et la Baie d'Hudson.

Mme Moore : Le principal problème, c'est que le conduit traverse toute la ligne continentale de partage des eaux, alors cela soulève des craintes au sujet des espèces envahissantes.

M. Carey : Vous détournez l'eau du bassin du Missouri vers le bassin de drainage de la Baie d'Hudson.

Mme Moore : C'est un problème qui date de longtemps.

Le sénateur Christensen : Merci beaucoup.

Le président : J'ai plusieurs questions à poser avant d'ajourner la séance.

Ce que j'ai entendu de plus intéressant ce soir, et je pense que cela nous est utile, c'est qu'en ce qui concerne l'eau et les problèmes qui découlent de tout ce dont vous nous avez parlé, ce qui compte, ce n'est même pas de déterminer pourquoi cela arrive. C'est sans importance. Le fait est que cela arrive et c'est là l'objet réel du débat. En faisant une rétrospective, peut-être découvrirons-nous les raisons qui font que cela arrive, mais le fait est que cela arrive et qu'il nous faut y réagir.

On vous a posé une question sous diverses formes, d'abord le sénateur Cochrane, puis le sénateur Angus et le sénateur Spivak. Je vais poser la même question, en la formulant autrement.

Nous avons compris que la question de l'eau est tellement vaste qu'il nous faudra la segmenter en petites portions en commençant, comme vous l'avez entendu, par l'eau de l'Ouest, puis en allant vers l'Est. Nous examinerons les Grands Lacs et d'autres régions plus tard. Même avec cette fragmentation, nous devrons étudier les questions de l'eau en portions modestes et digestes, afin que ce que nous avons à dire dans nos rapports se limite à un enjeu particulier ou à une région particulière.

Si vous pensez qu'en fin de compte nous pouvons avoir une influence sur la politique publique au Canada, et étant donné l'intérêt que vous avez pour le sujet, que voudriez-vous que nous fassions?

M. Carey : Vous me mettez sur la sellette, monsieur le président.

La plupart des aspects dont j'ai parlé sont d'ordre scientifique. L'une des raisons qui font que ce sont des problèmes, c'est que nous prenons les choses pour acquises. Nous prenons l'eau pour acquise, comme je l'ai dit. Nous semblons penser qu'elle tombe du ciel et qu'elle devrait être gratuite, et ce n'est pas quelque chose qu'il faut gérer comme on gérerait un budget et, pourtant, de toute évidence, ce l'est.

Vous me demandez, en réalité, de juger la mesures dans laquelle, si vous vous attaquiez à la question, vous pourriez modifier la perception du public et la manière dont nous, en tant que société, traitons cette question. Je ne suis pas sûr de la mesure dans laquelle vous pourriez le faire et je ne suis pas sûr de pouvoir vous dire ce que vous devriez faire pour régler cela, mais c'est un enjeu fondamental.

Le président : Est-ce que le plus important serait de modifier la perception du public : que l'eau ne tombe pas du ciel, qu'elle coûte quelque chose et que nous ne payons pas le prix que cela vaut?

M. Carey : Je pense que c'est l'une des choses les plus importantes, en effet.

Je suis très conscient que c'est un champ de mine. Il y a des enjeux liés à la gouvernance, en ce qui concerne l'eau au Canada et la mesure dans laquelle elle est réglementée et la mesure dans laquelle nous pouvons imposer des normes nationales. J'ai dit que j'étais impressionné par le système du Royaume-Uni mais, très franchement, ils n'ont qu'un niveau de gouvernement là-bas, et ils peuvent faire des choses qui, pour nous, seraient des plus difficiles.

Je n'ai pas de solution à proposer, ni même de vision de ce qui peut être fait. J'aime notre pays, mais parfois, nous nous perdons dans d'interminables débats sur des choses qui semblent pourtant tellement évidentes.

Le président : Peut-être devrions-nous faire du Canada un État unitaire.

M. Carey : Je dis que j'étais très conscient de l'existence du champ de mine, et je ne ferai certainement pas de commentaires là-dessus, monsieur le président.

Le président : Ce que vous venez de dire correspond à ce que vous avez dit plus tôt, que l'enjeu principal, si on va au fond des choses, touche à la conservation et à l'utilisation efficace. Ces deux éléments, d'autres l'ont dit aussi, feraient beaucoup pour au moins endiguer, sinon résoudre, l'élément apocalyptique du problème. N'est-ce pas?

M. Carey : Je pense que si nous pouvions apprécier la valeur de la ressource et trouver le moyen d'amener les gens à payer ce qu'il en coûte réellement pour la protéger, ils l'apprécieraient réellement et nous parviendrions à une conservation et une utilisation efficaces.

Le président : Il est curieux que demain, nous devions déposer un rapport qui dit exactement cela, mais au sujet d'un autre type de ressource.

Le sénateur Lavigne : Monsieur Carey, j'ai été très impressionné par votre présentation. Je sais que vous vous intéressez à l'eau comme un homme qui aime le travail qu'il fait, parce que nous pouvons le voir.

[Français]

Comme vous le savez, je suis du Québec. Le Québec possède de grandes réserves d'eau. Étant donné sa quantité, nous avons tendance à tenir cette ressource pour acquis. Vous avez tout à fait raison lorsque vous dites qu'il faudrait imposer aux manufactures des compteurs d'eau afin qu'elles réalisent l'ampleur de leur gaspillage.

Un projet de loi fut déposé sur les moto-marines et les embarcations marines qui polluent nos eaux. De nos jours, nous vivons à un rythme si rapide que l'on oublie souvent la beauté de ce qui nous entoure.

Au Québec, lors de la dernière campagne référendaire sur l'indépendance, plusieurs se sont rendus en toute dernière minute pour manifester au nom d'un Canada uni. Sur la question de la conservation de l'eau, un phénomène similaire se produit. Tous autour de cette table nous demandons ce qu'il faut faire pour arrêter le gaspillage et la pollution de cette précieuse ressource.

Les papetières depuis longtemps déversent, dans les eaux du Saint-Laurent et un peu partout, des polluants. Bien que certaines mesures aient été prises pour contrer ce fléau, cette pratique persiste encore aujourd'hui. Lorsque ces déversements sont découverts, bien sûr, les responsables se voient imposer des sanctions.

En tant que sénateurs, il est très important que nous nous penchions sur ce problème de très près et que nous tentions de vous aider à le résoudre.

J'ai été député à la Chambre des communes pendant dix ans. En tant que député élu, il est difficile de pointer du doigt, car cela aura un impact négatif lors d'une éventuelle campagne électorale. Toutefois, au Sénat, le problème ne se pose pas. Nous pouvons nous pencher avec une plus grande latitude sur les problèmes qui existent au Canada. Il est très important pour nous de vous aider à solutionner les problèmes que vous soulevez. Une des possibilités, par exemple, pourrait être d'imposer des compteurs d'eau.

Un député élu doit se soumettre un peu à la volonté des individus et compagnies qui contribuent à la caisse électorale. Une initiative visant à imposer à ces compagnies des compteurs d'eau leur déplaira certes, et ce mécontentement se fera sentir à plus d'un point de vue lors d'une campagne électorale.

Au Sénat, il en est tout autre. La démarche politique n'est pas liée au financement éventuel d'une campagne électorale. Nous sommes donc libres et plus indépendants dans nos décisions et points de vue. J'aimerais vous féliciter de votre excellent travail.

[Traduction]

Le président : Vous apprenez vite, sénateur Lavigne.

Merci beaucoup de nous avoir aidés à lancer un débat de manière, selon moi, des plus utiles et de bon augure.

Je peux presque vous promettre, monsieur Carey, et je ne sais pas dans quelle mesure je peux y faire quelque chose, que nous essaierons de vous inviter de nouveau ici.

Le sénateur Spivak : Est-ce que vous seriez prêt à répondre, par écrit, à des questions que notre personnel a préparées pour nous et que nous n'avons pas soulevées?

Le président : Merci, sénateur. Est-ce que vous y seriez prêt, monsieur Carey?

M. Carey : Avec plaisir.

Le président : Si vous voulez bien envoyer vos réponses au greffier du comité, nous l'apprécierions grandement.

Merci beaucoup.

La séance est levée.