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Délibérations du comité sénatorial permanent de
l'Agriculture et des forêts

Fascicule 17 - Témoignages du 22 février 2007 - Séance de l'après-midi


ANNAPOLIS ROYAL, NOUVELLE-ÉCOSSE, le jeudi 22 février 2007

Le Comité sénatorial permanent de l'agriculture et des forêts se réunit aujourd'hui à 13 h 19 pour examiner, en vue d'en faire rapport, la pauvreté rurale au Canada.

Le sénateur Joyce Fairbairn (présidente) occupe le fauteuil.

[Traduction]

La présidente : Honorables sénateurs, nous entendrons maintenant des personnes qui s'intéressent à la question de la pauvreté rurale et qui se sont déplacées aujourd'hui pour venir nous faire part de leur point de vue sur le sujet. Nous sommes impatients d'entendre leurs témoignages.

Nous accueillons M. Russell Ward, qui travaille dans le domaine agroalimentaire.

Monsieur Ward, pourriez-vous nous décrire un peu vos antécédents et nous exprimer votre point de vue, qu'il soit positif, négatif ou neutre, et ensuite, nous voudrons certainement vous poser quelques questions.

Russell Ward, à titre personnel : Merci beaucoup. Je suis heureux d'avoir l'occasion de témoigner devant le comité. On m'a dit que je rencontrerais aujourd'hui un groupe de personnes qui sont issues des quatre coins du Canada, et je m'en réjouis.

Le sujet à l'étude est la pauvreté rurale, et je suis moi-même membre d'une collectivité rurale. J'entretiens beaucoup d'inquiétudes à cet égard parce que j'exploite une entreprise. J'ai une famille et des enfants, et j'espère pouvoir poursuivre cette activité. Aussi, je suis à la recherche de moyens de le faire.

Mon père a combattu pour la démocratie, et à son retour d'outre-mer, il s'est établi ici, dans la vallée, pour s'y adonner à l'agriculture. De façon générale, la vie a été bonne pour nous tous, mais depuis quelques années, les choses se gâtent. Il y a beaucoup de victimes de dépression et de stress dans notre domaine. Je souhaite que grâce à des tribunes comme celle-ci nous parvenions à inverser le mouvement.

L'économie de notre communauté rurale, à l'instar de beaucoup d'autres du même genre, repose sur des secteurs de base comme la pêche et l'agriculture. Ce sont les petites et moyennes entreprises dans le secteur de la fabrication qui deviennent les moteurs économiques de toute collectivité.

L'un des plus importants problèmes en ce qui concerne la détérioration du climat économique, d'après moi, a été l'adoption de divers accords commerciaux, dont celui de l'OMC. Il se peut que les négociateurs de ces échanges ne voient pas les choses du même œil. Mais j'aimerais bien que l'un d'entre eux vienne rendre visite à nos communautés pour voir les mauvais côtés de ces accords commerciaux.

Nous excellons dans la production primaire, et c'est très bien, mais il faut que nous passions au niveau suivant de l'infrastructure. Il nous faut des installations de transformation. Depuis quelques années, nous avons perdu Avalon Foods, une usine de transformation située assez près de notre collectivité, à Berwick. Nous avons aussi perdu Britex, un fabricant de moyenne envergure. Ce sont les entreprises qui constituent le tissu d'une collectivité. Nous avons aussi perdu nos installations de transformation du bétail et de la volaille. Je suis incapable de vous donner le nombre exact d'emplois perdus et de chômeurs à la suite de ces fermetures, mais tous ces gens sont des membres de notre collectivité et ils participent à la richesse collective. La production primaire et la transformation entretiennent des liens étroits et se soutiennent mutuellement, malheureusement, nous avons beaucoup perdu à ce chapitre.

Je sais, parce que je lis les communiqués de presse du gouvernement et ceux des négociateurs des accords commerciaux, que ces accords sont censés être le nerf de la guerre. Ils sont censés régler nos problèmes économiques. Ça me rappelle ce que me disait un de mes professeurs au collège : « Un côté de l'équation doit être égal à ce qui se trouve de l'autre côté de l'équation. » Je pense que nous sommes allés trop loin d'un côté de l'équation, et pas assez de l'autre. Si nous avons une vigoureuse activité économique, et que cette activité est présente dans un certain nombre de groupes représentatifs, elle sert également à soutenir des commodités comme les écoles, les services de santé, et tout l'éventail. Je ne pense pas que l'on ait fait suffisamment d'efforts pour envisager les liens qui existent entre tous ces facteurs pour créer une communauté viable et durable.

Nous ne pourrons pas survivre en tant que pays avec d'importants centres économiques si nous ne pouvons pas compter sur la même vigueur dans les régions rurales de partout au Canada. En effet, s'il y a un maillon faible dans un secteur, c'est toute la chaîne qui va en souffrir.

C'est ma vision des choses. Je pense que nos gouvernements doivent faire preuve de plus de responsabilité et qu'ils doivent réfléchir plus longuement à ces accords commerciaux.

Je ne me souviens pas du nom de la vallée, au Mexique, mais je sais que beaucoup de légumes et d'autres produits qui sont acheminés du Mexique jusqu'en Nouvelle-Écosse ont été subventionnés ou produits dans le contexte de situations commerciales trompeuses. Quelqu'un s'est dit : « Ils sont capables de produire à un coût de revient inférieur au nôtre. » Je ne pense pas que le gouvernement canadien fasse preuve d'une gérance responsable et d'un grand sens des responsabilités en favorisant l'importation de produits sur le dos d'ouvriers qui vivent sous le seuil de la pauvreté. Nous sommes en train de créer de la pauvreté ici, et nous ne faisons qu'étendre jusqu'ici les conditions de pauvreté dans lesquelles ces gens vivent.

Je suis dans le secteur laitier, donc la gestion de l'offre entre automatiquement en jeu. Je considère que c'est un moyen de faire en sorte que les producteurs puissent obtenir un prix raisonnable pour leurs produits sur le marché. Mais lorsque je regarde les produits qui ne tombent pas sous le coup de la gestion de l'offre, je ne peux que constater que l'on a fait des choix. Cependant, nous sommes tous dans le même bateau parce que la majorité d'entre nous doivent composer avec des prix peu élevés pour les produits, quel que soit le secteur d'activité visé. Selon moi, toute la question consiste, tant pour les agriculteurs canadiens que pour tous les Canadiens et le gouvernement y compris, à faire en sorte d'obtenir un revenu décent peu importe le genre de produits que nous produisons. Je m'efforce de rattacher cette notion à notre position en matière de négociation commerciale, de sorte qu'un groupe ou une façon de faire des affaires ne vienne pas nuire aux autres. Si l'énoncé de mission ou le mandat derrière un accord commercial consiste à obtenir des conditions justes pour tous et chacun, alors selon moi il est aussi important pour nous, en tant que Canadiens et pour nos négociateurs canadiens, d'obtenir un accord qui soit juste pour tous les Canadiens. Parce que si, dans le secteur de l'agriculture, nous parvenons à obtenir un marché équitable, ce sera bon pour tout le monde.

Il y a un effet en retour dans nos communautés, parce que nous sommes tous des employeurs. En tant que producteurs, nous sommes des employeurs. L'infrastructure de cette industrie emploie des personnes, qui à leur tour deviennent des contribuables. C'est à cela que je veux en venir.

Il faut se pencher sur les accords commerciaux. Lors du dernier sommet de l'OMC, nous avions un accord, et cependant, les choses se sont éloignées de l'esprit de cet accord. Je veux parler tout particulièrement du secteur laitier, et bien entendu, de la question des concentrés de protéines laitières. L'arrivée de ces protéines dans notre pays détériore la position économique des producteurs laitiers. Je me sers de cela à titre d'exemple. Je pense que cette décision a été prise par un ministère du gouvernement, l'Agence du revenu du Canada, et on dirait qu'il n'y a rien à faire. Si ces gens sont redevables au ministre et s'ils sont tenus de respecter l'esprit de l'accord, comment a-t-on pu laisser passer cette lacune?

Je ne suis pas très gentil, mais c'est un peu comme dans le cas de l'ESB. Nous avons créé beaucoup de difficultés économiques et c'est très frustrant. Par exemple, il suffit de jeter un coup d'œil aux gens qui œuvrent dans les activités non régies par la gestion de l'offre. Nous ne disposions pas de l'infrastructure requise pour procéder à notre propre transformation au Canada. Des efforts ont été faits en vue de corriger la situation, mais si vous vous rendez dans bien des endroits qui s'adonnent à cette activité, vous y verrez du bœuf en carton de la Bolivie ou de l'Uruguay dans leurs chambres froides. Comment ce bœuf est-il arrivé là et à un prix aussi dérisoire? Je me demande si ce bœuf respecte les mêmes critères que celui qui est produit par les Canadiens. On considère que nous produisons des aliments sains. Nous sommes tenus de mettre en place des plans environnementaux, des programmes de gestion des éléments nutritifs et des programmes régissant la qualité du lait. Nous ne travaillons pas dans les mêmes conditions.

Je vais maintenant conclure. Je pense que j'ai compris le message. Nos gouvernements ont une grande responsabilité qui est celle de gérer notre pays et de faire en sorte que les deux côtés de l'équation soient en équilibre, mais je me demande sincèrement si nous avons atteint cet équilibre.

Merci de m'avoir donné l'occasion de m'exprimer.

La présidente : Merci beaucoup. Je comprends certaines de vos préoccupations, étant moi-même issue d'une région d'élevage du sud-ouest albertain.

Le sénateur Gustafson : Je comprends très bien ce que vous dites au sujet du secteur de l'agriculture. Le problème, c'est que désormais il s'agit d'une question d'envergure internationale. Jake Epp avait l'habitude de dire, « Ce serait bien si nous pouvions avoir les choses comme nous souhaiterions qu'elles soient, mais il faut accepter les choses telles qu'elles sont, et partir de là. » Et c'est justement là que nous nous trouvons aujourd'hui. Nous ne contrôlons pas l'économie mondiale. Ce sont plutôt les Américains et les Européens qui le font, et plus particulièrement les Français, du moins dans le secteur des céréales. Vous avez insisté sur la différence qui existe entre le secteur des céréales et le secteur laitier. Nous évoluons au sein d'une économie mondiale, et il faut reconnaître que l'OMC ne nous a pas été favorable.

M. Ward : Non, en effet.

Le sénateur Gustafson : Lorsque nous avons perdu le tarif du Nid-de-Corbeau dans l'Ouest, nous avons perdu en même temps la subvention au transport qui le rendait rentable pour nous. Par ailleurs, selon l'OMC, les Américains étaient censés nous accorder quelque chose en contrepartie, mais ils ne l'ont pas fait. Nous avons fait un pas dans leur direction en abandonnant ce tarif, mais ils n'ont pas bougé en contrepartie.

La question est celle-ci : Comment prospérer au sein de l'économie mondiale si notre gouvernement n'adopte pas une mesure législative sur l'agriculture qui pourrait servir à égaliser les chances?

M. Ward : Peut-être que je regarde la situation de manière un peu trop simpliste. Je reconnais que nous nous situons dans un environnement de marché mondial, et je ne voudrais pas en être exclu. Mais lorsque j'écoute les négociateurs commerciaux, je suis inquiet parce qu'ils semblent avoir adopté une attitude quasiment défaitiste. Il leur arrive de dire par exemple, « Nous ne pouvons pas conclure de marché parce que nous sommes seulement un pays sur les 146 qui tentent de conclure ce marché. » Cependant, en tant que Canadiens, nous possédons des ressources pétrolières, et des tas d'autres ressources, et le plus grave problème à l'ordre du jour est celui de l'eau. Je suppose que je suis en train de dire que le gouvernement canadien n'a pas saisi l'occasion. Le message que j'aimerais vous laisser aujourd'hui, est que notre gouvernement et les bureaucrates qui y travaillent doivent se pencher plus sérieusement sur la manière dont nous pouvons conclure un marché où c'est le Canada qui ressortira gagnant. Après tout, nous sommes un pays extraordinaire. Alors, faisons en sorte de le rester. Nous avons pour ainsi dire cannibalisé toutes nos ressources, et si nous ne commençons pas tout de suite à changer nos façons de faire, nous ne pourrons plus nous offrir une bonne qualité de vie. Peut-être que je m'exprime de manière un peu trop philosophique, mais c'est le message que je voulais livrer.

Le sénateur Gustafson : Non, vous avez mis dans le mille en ce qui concerne les ressources financières, mais le problème est le suivant, comment allez-vous convaincre le gouvernement qu'il devrait faire les démarches nécessaires pour que nous nous retrouvions à égalité des chances? C'est là tout le défi. Je suis moi-même d'avis que le gouvernement serait le premier à en profiter s'il décidait d'investir dans l'agriculture, mais ce n'est malheureusement pas ce qui se passe.

M. Ward : C'est la raison de ma visite. J'espère que votre comité transmettra ce message au gouvernement.

La présidente : C'est précisément ce à quoi nous nous employons.

Le sénateur Mercer : Je partage votre frustration au sujet de l'OMC. Je n'ai pas constaté de grands avantages pour les Canadiens en général, et pour les agriculteurs canadiens, en particulier. Sortir de l'OMC représente une décision majeure parce que nous nous trouvons dans une économie mondiale, mais le sénateur Gustafson a failli insérer la citation de sir Wilfrid Laurier, « Le Canada d'abord, le Canada toujours », et peut-être que nous devrions revenir à cette philosophie.

Est-ce que vous laissez entendre, monsieur Ward, que les responsables, tant à Agriculture et Agroalimentaire Canada qu'aux services frontaliers canadiens devraient se montrer plus rigoureux en matière de politiques des importations? Je ne pense pas seulement à l'inspection des camions qui se présentent à la frontière ou des bateaux qui accostent dans nos ports. Je parle de la détermination de l'origine, disons, de la viande en provenance de la Bolivie afin de s'assurer que ces bêtes sont élevées de la même manière qu'au Canada et que les méthodes de transformation respectent les mêmes critères que ceux du Canada.

M. Ward : Oui. Et mes collègues n'ont pas peur de la concurrence, mais si nous sommes pour signer un accord commercial, que ce soit au moins à conditions égales. En tant que Canadiens, nous sommes en mesure de concurrencer n'importe lequel de ces producteurs, mais j'aimerais que nos fonctionnaires se penchent sur la question. Je veux dire, les autres pays le font, et les accords comportent des clauses nous autorisant à faire ces vérifications.

Le sénateur Mercer : Ceci dit, il faudrait renforcer les effectifs qui font les inspections. Il faudrait aussi venir en aide aux personnes qui nous informent que les importations d'un groupe en particulier ne respectent pas nos normes.

Vous avez mentionné à plusieurs reprises la gestion de l'offre, parce que vous êtes un producteur laitier. Est-ce que vous êtes en train de dire que nous devrions étendre la gestion de l'offre aux autres produits agricoles?

M. Ward : C'est la manière de fonctionner dans ces secteurs. Je ne veux pas dire que les autres secteurs devraient l'adopter, mais il reste que ce style de gestion est un modèle du genre qui a permis à un groupe de producteurs canadiens de retirer des revenus raisonnables de l'exercice de leurs activités, sans pour autant recevoir beaucoup de subventions.

Actuellement, tous les pays tentent de percer le marché canadien parce qu'ils peuvent y obtenir de bons prix pour leurs produits, mais les producteurs d'ici n'ont pas les mêmes possibilités dans les autres pays. Les producteurs d'autres produits, qu'il s'agisse des céréales ou du bœuf ou d'autre chose, ont choisi de transiger avec qui ils veulent. Nous pouvons dire que c'est très bien, mais il ne faut pas négliger les autres facteurs.

Je vois très bien ce qui est en train de se passer dans l'industrie laitière. Une large part de l'infrastructure appartient à des intérêts étrangers. Ce n'est pas la première fois que j'en parle. En réalité, bon nombre de ces accords ne se traduisent pas vraiment concrètement pour ces gens, parce que les affaires sont conclues par l'intermédiaire de sociétés internationales. Vous, les gens de l'Ouest, corrigez-moi si j'ai tort, mais beaucoup d'usines de transformation appartiennent à des sociétés étrangères. Toute la situation entraînée par les cas d'ESB n'a pas vraiment eu d'incidence sur ces entreprises, mais elle a eu des répercussions spectaculaires pour nous dans l'Est.

Le sénateur Mercer : Je suis d'accord avec vous, mais je ne suis pas de l'Ouest. Je suis de Hants County.

Le sénateur Gustafson : La gestion de l'offre du secteur des céréales de l'Ouest canadien ne pourrait pas donner de bons résultats parce que nous exportons 80 p. 100 de notre production. Quatre-vingt pour cent des producteurs seraient forcés d'abandonner s'il était seulement question de fournir ce que nous consommons. Ce ne serait tout simplement pas possible.

M. Ward : D'accord.

Le sénateur Gustafson : Bien entendu, c'est ça le problème. Les producteurs de céréales sont les plus touchés dans cette situation.

Le sénateur Peterson : Comme je suis originaire de la Saskatchewan, il est clair que je comprends très bien les questions que vous soulevez et le dilemme dans lequel nous nous trouvons. Il arrive parfois que cela semble insurmontable, mais il faut trouver des solutions.

Les Américains et les Européens ne cesseront pas d'accorder des subventions, quel que soit leur discours à ce sujet. Leurs lobbies de l'agriculture sont trop puissants. Cela représente une si petite part de toute leur opération, que ce serait un peu comme donner un coup de tapette à une mouche. Ils ne vont tout simplement pas le faire, il faudra donc apprendre à vivre avec.

Comme le disait le sénateur Gustafson, nous n'arrivons pas à consommer ce que nous produisons. Nous savons que les producteurs du Canada sont les meilleurs au monde, mais comme le faisait remarquer un présentateur à l'Île-du- Prince-Édouard, « Pendant combien de temps encore pourrons-nous continuer à être les meilleurs au monde, à surproduire et à perdre de l'argent? Nous ne parvenons qu'à perdre de l'argent plus rapidement. » Voilà qui nous ramène à la question suivante : Pourrions-nous élaborer une politique intérieure qui prévoirait que les agriculteurs ne produiraient que ce qui peut être consommé, ce pour quoi il est possible d'obtenir un juste prix et peut-être des crédits relatifs aux émissions de carbone pour toutes les terres qu'ils retireront de la production? Est-ce qu'une telle politique est viable?

M. Ward : Je reviens sans cesse à mon thème voulant que la négociation d'un accord commercial doive inclure toutes ces considérations, toutes ces données démographiques. Je sais que c'est difficile, mais je vous présente le défi. Nous pouvons compter sur les spécialistes compétents, et je demande qu'ils se prêtent à l'exercice. Je demande que ces spécialistes planchent sur un accord commercial qui sera bénéfique au secteur agricole canadien, tant pour les producteurs de céréales de la Saskatchewan ou de l'Alberta, que pour les producteurs de bœuf de l'Ouest, ou pour les agriculteurs de l'Ontario ou encore d'ici, dans le Canada atlantique.

Pour être viable et durable en tant que producteur, je dois comprendre que le monde change. Nous évoluons à l'intérieur d'un marché mondial, et il faut mettre en place un accord commercial qui traduise ce fait. C'est à cela que je veux en venir, mais je n'ai pas travaillé sur les modalités de cet accord.

Le sénateur Peterson : Nous sommes déjà en route. Il est vrai que nous évoluons au sein d'une économie mondiale, mais je ne suis pas convaincu que ce soit vrai pour l'agriculture. Je pense que 85 p. 100 de nos échanges commerciaux s'effectuent avec les Américains qui considèrent que le commerce est une bonne chose, tant qu'il fonctionne bien pour eux.

M. Ward : En effet.

Le sénateur Peterson : Il suffit de penser au différend sur le bois d'œuvre. Combien de fois nous sommes-nous adressés à l'OMC? Nous avons gagné notre cause chaque fois, et malgré tout, ils continuent de décimer notre industrie.

M. Ward : C'est vrai.

Le sénateur Peterson : Ils feront la même chose ici. Il est difficile de négocier une entente avec une partie qui est prête à vous rouler, qui s'en fiche pas mal dans le fond.

M. Ward : Personne n'est prêt à faire valoir nos avantages contre les Américains. Tout le monde a peur. Après tout, nous possédons des ressources gazières, pétrolières, et nous avons de l'eau.

Le sénateur Peterson : Tout à fait, je suis d'accord avec vous, mais si nous empruntons cette route, la partie est finie. Nous pouvons dire adieu aux accords, aux promesses, et à tout le reste, mais il semble que nous ayons les atouts dans notre jeu.

M. Ward : Oui.

Le sénateur Peterson : Ils prennent tout notre pétrole et notre gaz. Si jamais on leur donne accès à nos ressources en eau, nous allons le regretter. Je pense qu'il faut simplement que nous l'envisagions comme un problème difficile à résoudre.

Le sénateur Mahovlich : Nous avons négocié un accord. Ils se sont révélé de solides négociateurs. Pat Carney a négocié durant des années. Mais qui profite de cet accord? Il doit bien y avoir quelqu'un qui tire son épingle du jeu.

La présidente : Les bureaucrates.

Le sénateur Mahovlich : En tout cas, ce ne sont pas les agriculteurs. On les entend récriminer d'un bout à l'autre du pays.

M. Ward : C'est vrai.

Le sénateur Mahovlich : Qui a gagné quelque chose dans cette négociation?

La présidente : Ce sont les bureaucrates, dans une large mesure.

M. Ward : Je n'ai pas accès aux statistiques, mais tout ce que j'entends dire c'est que le Canada tire son moyen de subsistance du commerce. Je suppose qu'il doit s'agir du commerce dans le domaine des communications et des télécommunications, je ne sais pas. Peut-être que c'est dans le domaine du hockey.

Le sénateur Mahovlich : C'est bien vrai.

La présidente : Peut-être que c'est cela, en vérité.

Le sénateur Mahovlich : Beaucoup de Canadiens jouent pour des équipes américaines.

M. Ward : Ils veulent tous que leurs contrats soient conclus en dollars américains.

Je ne peux pas répondre à cette question, sénateur. Tout ce que je sais, c'est que c'est le mot à la mode. Tout ce que j'entends en effet, c'est qu'il faut exporter, parce que c'est le seul moyen de survivre pour le Canada. Nous sommes un pays exportateur. Cependant, lorsque je considère notre secteur primaire, je suis forcé de constater que nous n'avons plus de bois, plus de poisson non plus. Je ne sais pas où nous en sommes pour ce qui est des ressources minières et en hydrocarbures, mais si nous ne prenons pas garde, nous allons les dilapider aussi.

Le sénateur Callbeck : Monsieur Ward, je suis heureuse que vous soyez venu témoigner. Nous avons eu une conversation intéressante à l'heure du lunch et je vous ai encouragé à vous présenter devant le comité. Comme je suis originaire de l'Île, il est clair que je comprends très bien ce que vous dites. Il ne fait aucun doute que nous excellons en matière de production primaire et que nous sommes en mesure de mener une concurrence efficace, mais à moins de parvenir à établir l'égalité des chances, il nous sera pratiquement impossible de tirer notre épingle du jeu.

M. Ward : Vous avez raison.

Le sénateur Callbeck : En ce qui concerne la suggestion de cesser de produire sur certaines terres, je trouve assez intéressant de voir ce qui se passe à l'Île-du-Prince-Édouard avec la production des pommes de terre. Comme vous le savez, les agriculteurs sont payés pour ne pas cultiver de pommes de terre.

M. Ward : Ce qui revient à une certaine forme de gestion de l'offre.

Le sénateur Callbeck : Tout à fait, mais il semble que cette mesure donne de bons résultats. L'avenir dira si on poursuivra dans cette voie. Je vous remercie de vous être présenté aujourd'hui.

M. Ward : Je suis heureux d'être ici. Je ne pensais pas créer une telle agitation.

Le sénateur Mercer : Et pourtant, vous avez fait du bruit.

M. Ward : J'étais un peu effrayé à l'idée de plonger dans l'inconnu.

La présidente : Merci beaucoup.

Nous accueillons maintenant Bill Goucher, président de Annapolis and Area Food Bank Society, et Frances Rafuse, la trésorière bénévole de la banque alimentaire. Nous sommes ravis de vous accueillir et nous sommes impatients d'entendre vos témoignages.

Bill Goucher, président, Annapolis and Area Food Bank Society : Tout d'abord, j'aimerais vous dire que je compte parmi les privilégiés dont les ancêtres sont pratiquement tous arrivés dans cette région sur le Charming Molly. J'ai passé pratiquement 80 ans de ma vie dans cette région, et je pense avoir acquis au fil des ans une connaissance intime de la pauvreté rurale, une question qui m'a toujours tenu à cœur.

J'ai enseigné dans les écoles d'Annapolis County et de Kings County durant 40 ans, et pendant ces années, la pauvreté rurale a augmenté considérablement chez les enfants. Mesdames et messieurs, j'affirme que si ce pays ne fait pas en sorte de construire des bases plus solides du point de vue de la santé de ces enfants, les adultes de demain qui seront appelés à diriger ce pays manqueront de force. Et s'ils n'ont pas de force, ils n'auront pas non plus le caractère nécessaire pour construire une nation vigoureuse, alors que c'est mon plus cher désir.

J'en suis dans ma troisième année à titre de président de la banque alimentaire d'Annapolis et ses environs, et nous desservons une grande région. Nous desservons justement le district qui envoie ses enfants à l'Annapolis Education Centre; c'est-à-dire, l'école secondaire de deuxième cycle et de premier cycle, ainsi qu'à l'école élémentaire Champlain qui se trouve de l'autre côté de la rivière, à Granville Ferry.

Depuis que je travaille pour la banque alimentaire, j'ai été témoin de plusieurs difficultés que doivent affronter les pauvres des régions rurales. Comme vous le savez sans doute, cette région a eu sa part de difficultés en ce qui concerne l'emploi. La première épreuve s'est produite lorsque la base des Forces canadiennes de Cornwallis a fermé et que beaucoup se sont retrouvés sans emploi. Récemment, il y a eu une autre fermeture, celle de l'usine de fabrication de meubles Shaw Wood. Ce ne sont là que deux des facteurs ayant contribué au chômage. D'aucuns pourraient dire que l'ouverture du centre d'appels Convergys à Cornwallis a pu aider, mais il faut tenir compte de certains facteurs. L'un de ces facteurs est que la main-d'œuvre de cette région, même si elle existe, n'est malheureusement pas très éduquée. En outre, les travailleurs disposent de moyens de transport en commun très limités, alors que la majorité ne peuvent pas se permettre de posséder leur propre véhicule. Les horaires de travail ne conviennent pas particulièrement aux familles, parce qu'il n'y a pas de garderies.

Les travailleurs dont je parle n'ont pas fait d'études. C'est l'un des principaux facteurs les ayant empêchés de trouver un emploi offrant un salaire supérieur au salaire minimum, et par conséquent de gagner un revenu suffisant. En revanche, d'autres qui ont fait des études plus avancées ne trouvent pas de travail dans la région parce qu'il n'y a pas de demande pour leurs compétences. Et lorsqu'il n'y a pas de demande pour vos compétences, il faut aller voir ailleurs. Par conséquent, la région vit un exode des personnes éduquées.

Ceux qui ont recours à l'aide sociale ne reçoivent pas suffisamment pour couvrir les simples nécessités de base. Une fois que l'on a soustrait le prix croissant de l'électricité, du mazout et du loyer du montant que ces personnes reçoivent, il ne reste pas grand-chose pour acheter des aliments sains et nourrissants pour les enfants.

Que se passe-t-il, à votre avis, lorsqu'une famille aux prises avec ces difficultés, voit arriver un enfant à la maison qui déclare, « Maman, aujourd'hui j'ai brisé mes lunettes »? L'enfant peut aussi dire, « Maman, l'école dit que j'ai besoin de deux paires d'espadrilles ». Alors qu'il se considère chanceux d'en avoir une. Et voilà encore d'autres chemins que prend l'argent, et il en reste toujours moins pour acheter les aliments nourrissants dont les enfants ont besoin. C'est alors que notre banque alimentaire fait son possible pour offrir à ces enfants les aliments dont ils ont besoin.

Il y a environ deux ans, nous avons découvert que l'école élémentaire Champlain déployait beaucoup d'énergie pour pouvoir offrir un programme de petits-déjeuners à ses enfants. La banque alimentaire en est arrivée à la conclusion que c'était la meilleure chose que nous puissions faire pour les aider. Après avoir étudié la question, nous avons décidé de fournir tout le pain nécessaire à ce programme de petits-déjeuners afin que les enfants puissent au moins prendre un bon départ en consommant un aliment nourrissant.

En travaillant pour la banque alimentaire, nous sommes témoins de situations très désolantes, et certains avouent qu'ils en sont les premiers responsables. Il se peut que les parents soient les premiers responsables de ce qui leur arrive, mais les enfants n'y sont pour rien, et ils ont le droit que l'on prenne soin d'eux. Ils ont le droit d'avoir de bonnes lunettes. Ils ont le droit d'avoir des soins dentaires. Ils ont le droit d'être habillés convenablement afin de ne pas être la risée des autres lorsqu'ils viennent à l'école. Bon nombre des enfants vivant dans les familles que nous aidons ont moins de 12 ans.

Durant mes 40 années d'enseignement dans cette région, j'ai été à même de voir les enfants qui arrivaient à l'école le ventre vide et sans dîner non plus. Bien des fois, j'ai partagé mon lunch ou je l'ai donné en entier à un enfant affamé. Vous savez que l'enseignement est une tâche difficile, mais la difficulté augmente lorsque l'on essaie d'apprendre quelque chose à des enfants qui ont faim. Ventre affamé n'a pas d'oreilles.

L'augmentation du nombre d'heures à accumuler et les restrictions imposées aux travailleurs pour qu'ils puissent bénéficier de prestations d'assurance-emploi me semblent tout à fait déraisonnables. J'ai été scandalisé ce matin en lisant les journaux d'apprendre que nous avions enregistré un tel surplus, et cependant on dirait que ceux qui en ont besoin sont incapables d'y avoir accès.

Pour obtenir des prestations, il faut remplir des documents, mais les gens qui n'ont pas beaucoup d'éducation font souvent des erreurs, et cela les force à attendre encore durant une autre période de six semaines ou de huit semaines. Pendant ce temps, ces gens ont besoin d'un endroit où aller, et c'est là que la banque alimentaire comble l'écart.

Lorsque nous avons mis notre banque alimentaire sur pied en 1992, nous pensions que ce serait seulement durant une courte période, mais les besoins ne cessent de grandir. Actuellement, la société de la banque alimentaire d'Annapolis et des environs dessert environ 43 familles. De ce nombre, 70 p. 100 sont des familles monoparentales et, comme je l'ai déjà mentionné, les enfants vivant dans ces familles ont moins de 12 ans.

L'un des principaux facteurs de la pauvreté rurale est le manque d'éducation ou l'absence de désir de faire des études. C'est triste de voir arriver une famille à la banque alimentaire et de constater, après avoir pris connaissance de son histoire, qu'il s'agit peut-être de la quatrième génération à dépendre de ce qu'il est convenu d'appeler le « chômage ». Cela signifie que ces gens ont perdu tout respect, parce que la majorité d'entre nous tirent une certaine fierté de subvenir à leurs propres besoins. Ils en arrivent au point où ils disent, « Je n'ai même plus le courage d'essayer, » et ils se résignent à venir nous voir.

Comme le disait mon père, la pauvreté est notre lot, et elle le sera toujours. Mais je n'accepte pas le fait que la pauvreté soit assez grande pour que les futures bases de notre pays reposent sur des enfants qui n'auront pas été nourris convenablement alors que nous aurions pu les aider.

Je vous remercie de m'avoir donné l'occasion de vous présenter cet exposé.

Frances Rafuse, trésorière bénévole, Annapolis and Area Food Bank Society : En tant que trésorière, je peux vous dire que notre financement dépend à 100 p. 100 de la générosité des résidants de notre région. Nous ne recevons aucun soutien des entreprises. Nous ne demandons pas d'aide, et nous n'avons jamais eu à le faire. Nous n'avons jamais dit, « La banque alimentaire a besoin d'argent ». Et cela me surprend toujours lorsque j'établis les reçus à la période de Noël parce que nous recevons assez d'argent à cette époque de l'année pour tenir le coup durant toute l'année. Nous n'avons jamais demandé un cent. L'argent nous est donné par des gens de la région, et ce ne sont pas des gens riches. Certains font même des sacrifices. Beaucoup de cet argent nous est donné par des enfants qui se sont aperçus que d'autres ne mangeaient pas à leur faim. Ça vous brise le cœur de voir un enfant qui réalise qu'un autre enfant se trouve sérieusement dans le besoin. Notre mission consiste à nourrir les gens de notre région qui en ont besoin, et ce sont précisément les gens de notre région qui soutiennent nos efforts.

La présidente : Je suis sûre que vous faites un excellent travail, et nous sommes heureux de vous accueillir tous les deux aujourd'hui.

Le sénateur Mercer : En tant que Néo-Écossais, j'apprécie le travail que vous faites et aussi que vous vous débrouillez avec des ressources limitées et que cette communauté soit si généreuse. Voilà une caractéristique représentative de nombreuses communautés dans cette province.

Monsieur Goucher, dans votre déclaration, vous avez mentionné un centre d'appels et vous avez parlé de la difficulté de trouver des garderies. N'y a-t-il aucun service de garde associé à ce centre d'appels?

M. Goucher : Pas que je sache.

Le sénateur Mercer : Je vous pose la question parce que ces centres d'appels fonctionnent suivant des horaires irréguliers, pas l'horaire habituel de neuf à cinq qu'adoptent les services de garde. Je pense que c'est ça le problème, que le centre d'appels exige de ses employés qu'ils travaillent par quart.

Mme Rafuse : C'est exact.

M. Goucher : Oui.

Le sénateur Mercer : Nous avons entendu ce matin le maire et le président de conseil de comté qui nous ont parlé du transport en commun et de la Kings Transit Authority. Est-ce que les transports en commun ont été d'une aide quelconque pour faciliter les allées et venues des démunis?

M. Goucher : Kings Transit a facilité les choses aux travailleurs dont les quarts de travail s'effectuent durant l'horaire des services de transport. Par exemple, je connais une jeune fille dont le patron a accepté qu'elle commence son quart de travail à 13 heures parce que l'autobus passe à 12 h 30. Ainsi, elle peut attraper l'autre autobus qui passe après son quart de travail pour rentrer chez elle. Mais cela ne concerne qu'un seul trajet, et il y a trois quarts de travail par jour.

Le sénateur Mercer : Cependant, nous avons appris dans le cadre de notre étude que vous viviez dans une collectivité unique en son genre en ce sens que vous vous êtes dotés d'un service de transport en commun dans une communauté rurale. C'est le premier exemple du genre, et c'est vraiment extraordinaire pour votre communauté.

Vous avez déclaré que vous vous occupiez de 43 familles, et que 70 p. 100 de ces familles étaient monoparentales. Ce sont des chiffres étonnants. Vous êtes un ancien enseignant. Vous n'avez pas mentionné l'alphabétisation dans le processus, mais vous avez plutôt parlé de l'absence d'intérêt pour les études. Est-ce que l'alphabétisation est au cœur du problème?

M. Goucher : Un très petit nombre de membres de nos familles monoparentales ont terminé leurs études secondaires. Celles qui l'ont fait sont tombées dans le piège de devenir des mères célibataires. Même si l'éducation permanente est à la portée de certaines, beaucoup s'en sentent exclues parce qu'elles ont de jeunes enfants à la maison. Quant à fréquenter le collège communautaire, il comporte des frais de scolarité, et il est clair qu'elles n'en ont pas les moyens.

Le sénateur Mercer : Existe-t-il des programmes d'alphabétisation communautaires dispensés par des bénévoles ou par des sociétés philanthropiques?

M. Goucher : Je ne pense pas qu'il y en ait.

Mme Rafuse : Cette question en entraîne une autre qui est celle de l'attitude ancrée. Il faut plus que des encouragements pour les inciter à faire quoi que ce soit pour eux-mêmes. Ils suivent un certain modèle. Nous avons même entrepris de faire un jardin, nous leur avons donné des semences et leur avons dit qu'ils pouvaient venir et cultiver leur propre jardin, mais ça ne les intéresse pas. Pas une seule semence n'a été plantée dans ce jardin, mis à part celles qui l'ont été par les membres du conseil.

Pour ce qui est des services de transport, j'aimerais souligner que l'autobus ne circule que sur les rues principales. Nombre de ces personnes vivent à l'écart du trajet parcouru par les services de transport en commun.

M. Goucher : Oui, je dirais probablement 60 p. 100 d'entre eux.

Le sénateur Gustafson : Comme vous le savez, notre comité étudie la pauvreté rurale. Est-ce que beaucoup de pauvres des zones rurales se rendent dans votre banque alimentaire?

M. Goucher : Je dirais qu'environ 85 p. 100 sont issus des zones rurales.

Le sénateur Gustafson : À votre avis, est-ce que la pauvreté en milieu rural est plus importante que celle en milieu urbain?

M. Goucher : Absolument.

Le sénateur Gustafson : En Saskatchewan, je pense que c'est une tendance qui se dessine. Ça n'a jamais été le cas auparavant, mais comme cela fait maintenant des années que les produits se transigent à des prix très bas, beaucoup de résidants des zones rurales commencent à trouver la vie très difficile. Ce sont des gens fiers, qui ont toujours été en mesure de subvenir à leurs besoins. Bien sûr, ce n'est pas vrai dans tous les cas. Il y a des exceptions, mais on avait coutume de dire dans ces milieux que l'on n'avait jamais manqué de nourriture.

Mais le monde est différent aujourd'hui. Les gens ne cultivent plus de jardins. Ils pourraient le faire. Ils ne font plus la traite des vaches à la main. Ils ne donnent plus à manger aux poulets. Nous avons été témoins de progrès dans notre société, mais cela n'a pas toujours été pour le mieux.

M. Goucher : Dans mon enfance, je ne me rappelle pas que mes parents aient passé un hiver sans avoir auparavant amassé au moins 300 à 400 bocaux sur les tablettes de la cave, du maquereau salé avec de la choucroute, et le carré de pommes de terre plein à ras bord. Les temps étaient durs, mais nous n'avons jamais manqué de rien.

Le sénateur Gustafson : Tout à fait.

M. Goucher : En période d'abondance, on dit aux gens, « Vous devriez aller ramasser ces récoltes et faire des conserves », mais on dirait que le message ne passe pas. Ils préfèrent consommer des aliments préparés. Ils achètent l'après-midi ce qu'ils vont manger le soir. Ce n'est pas comme ça que j'ai été élevé. Je trouve cela difficile à comprendre parce que mon père ne se rendait au magasin qu'une fois par mois. Il faisait pousser les produits de première nécessité le reste du temps. Nous savions ce que nous allions manger, parce que c'était rangé dans la cave.

Le sénateur Gustafson : J'ai été un garçonnet de 10 ans votre cadet. Je me rappelle très bien que nous entassions un plein chariot de pommes de terre dans la cave, et pourtant nous ne vivions pas dans une région de producteurs de pommes de terre.

Quel est l'âge de la majorité des personnes qui fréquentent votre banque?

M. Goucher : Je dirais que le plus âgé doit être au début de la soixantaine, peut-être 65 ans. Et les autres se situent aux alentours de 21 à 30 ans.

Le sénateur Gustafson : Est-ce que ces gens sont en bonne santé?

M. Goucher : Oui.

Le sénateur Callbeck : Vous avez déclaré qu'il y avait deux facteurs à l'origine de la pauvreté rurale : le manque d'éducation et l'absence d'intérêt pour les études. J'aimerais vous interroger sur le deuxième facteur, parce qu'hier, à Edmunston, on nous a parlé d'un manque de respect pour les études. Nous avons aussi entendu ce commentaire à l'Île- du-Prince-Édouard. J'aimerais entendre vos suggestions sur ce qu'il faudrait faire pour faire changer les choses.

M. Goucher : Vous venez de toucher un sujet que je ne devrais peut-être pas aborder, parce que je suis à peu près certain que vous allez me dire que mon temps est écoulé. J'ai constaté que ces personnes n'ont jamais eu d'estime de soi ou d'autodiscipline, ou encore qu'elles ont perdu cette estime d'elles-mêmes. Lorsqu'un enfant n'a pas d'estime de soi ou d'autodiscipline, vous avez un vrai problème.

Lorsque j'enseignais, la première chose que je devais faire était de faire réaliser à ces enfants qu'ils étaient des personnes à part entière, et qu'ils avaient quelque chose de valable à offrir. Je leur apprenais l'estime de soi. Une fois qu'un enfant a appris à s'estimer lui-même, il ne peut que réussir. Mais tant qu'ils n'ont pas appris l'estime de soi et l'autodiscipline, ils se contentent de ce que vous leur donnez. J'ai découvert qu'une fois que l'autodiscipline était établie dans ma classe, je n'avais plus à me préoccuper d'autre chose que d'enseigner.

Il est triste de voir aujourd'hui jusqu'où les jeunes sont prêts à se laisser aller, c'est inimaginable. Mes petits-enfants disent souvent, « Tu devrais aller en parler avec grand-papa, parce que tu sais très bien ce qu'il en pense. » J'ai établi l'idée de l'estime de soi et de l'autodiscipline et je les laisse ensuite se débrouiller, mais ces qualités doivent être présentes au départ pour pouvoir se débrouiller tout seuls.

Mme Rafuse : Votre question est la plus difficile à laquelle il m'ait été donné de réfléchir depuis longtemps, parce que j'ignore totalement comment apprendre à quiconque à avoir du respect pour les études. Nous voyons maintenant arriver à la banque alimentaire des gens qui en sont à la deuxième ou la troisième génération, c'est donc devenu un cercle vicieux. Comment arriver à convaincre une personne en particulier de mettre fin à ce cycle? Je suis désolée, mais je ne possède pas la réponse — même si j'aimerais bien l'avoir.

Le sénateur Callbeck : C'est une question difficile, et j'ignore si quiconque a trouvé la réponse.

Mme Rafuse : Par exemple, il se peut que les gens auprès desquels ils vivent ou avec lesquels ils sont associés se contentent de ce mode de vie, alors ils s'en contentent eux aussi.

M. Goucher : Cette question de la pauvreté est exacerbée aussi par des publicités qui font miroiter, « Rien à payer avant deux ans ». Deux ans, ça peut sembler loin, mais la première chose que vous savez, les deux ans sont écoulés. Ils n'ont aucune idée de ce que peut représenter un budget.

Mme Rafuse : La première fois que j'ai entendu un téléphone cellulaire sonner, nous étions en train de préparer un sac d'épicerie pour un garçon. Son téléphone cellulaire a sonné et j'ai dû me cacher derrière le comptoir pour rire, parce qu'aucun d'entre nous ne possède de téléphone cellulaire.

La présidente : La meilleure partie de mon existence, depuis les 20 dernières années, a été consacrée à l'alphabétisation. À moins que les personnes ne soient encouragées à un très jeune âge, l'analphabétisme devient un mode de vie d'une génération à l'autre, et c'est une situation à laquelle nous devons faire face. Que ce manque d'intérêt se situe dans votre région ou ailleurs, il se retrouve un peu partout.

Vous faites un travail extraordinaire, et nous vous remercions d'être venus nous expliquer en quoi il consiste. Je gage que les personnes qui font partie de votre organisation la quittent avec la tête un peu plus haute après avoir fait votre connaissance. Merci beaucoup.

La séance est levée.