Délibérations du comité sénatorial permanent des
Pêches et des océans

Fascicule 4 - Témoignages du 21 novembre 2006


OTTAWA, le mardi 21 novembre 2006

Le Comité sénatorial permanent des pêches et des océans se réunit aujourd'hui à 19 h 50 pour examiner, en vue d'en faire rapport, les questions relatives au nouveau cadre stratégique en évolution du gouvernement fédéral pour la gestion des pêches et des océans du Canada.

Le sénateur Janis G. Johnson (vice-présidente) occupe le fauteuil.

[Traduction]

La vice-présidente : Honorables sénateurs, nous nous réunissons ce soir afin de poursuivre notre étude du nouveau cadre stratégique pour la gestion des pêches et des océans du Canada.

Je souhaite la bienvenue à Mme Sabine Jessen, directrice de la conservation de la Société pour la nature et les parcs du Canada, chapitre de la Colombie-Britannique, et à M. Manfred Krautter de l'Institut de géologie et de paléontologie de l'Université de Stuttgart qui travaille au Projet des récifs d'éponges.

Nous allons d'abord entendre vos déclarations préliminaires avant de passer à une période de questions et à un débat.

Vous pouvez commencer.

Sabine Jessen, directrice de la conservation, Société pour la nature et les parcs du Canada — Chapitre de la Colombie- Britannique : Bonsoir, mesdames et messieurs les sénateurs. Nous sommes reconnaissants d'avoir la possibilité de vous présenter notre mémoire et de participer aux discussions sur le nouveau cadre de gestion des pêches et des océans du Canada. Vous savez peut-être que c'est aujourd'hui la Journée mondiale des pêches. On ne pouvait donc trouver meilleur jour pour comparaître devant votre comité.

Depuis 1993, j'occupe mes fonctions à la Société pour la nature et les parcs du Canada, la SNAP, où je dirige les travaux de conservation marine. Tout dernièrement, j'ai aussi été nommée directrice nationale de notre programme national de conservation en milieu marin et en eau douce.

Entre 2000 et 2005, j'ai également fait partie du Conseil consultatif du ministère sur les Océans. J'ai le plaisir d'être accompagnée par M. Manfred Krautter, de l'Université de Stuttgart. Nous venons de terminer une tournée qui nous a menés dans 10 localités côtières de la Colombie-Britannique afin de sensibiliser l'opinion au sujet des récifs d'éponges de verre, dont nous allons vous parler ce soir, et des coraux d'eau froide.

En plus de mettre de l'avant la nécessité de protéger ces récifs d'éponges de verre uniques au monde et les coraux présents sur nos côtes, nous insisterons sur la nécessité, pour le gouvernement du Canada, de s'engager sérieusement à privilégier une approche plus globale de la gestion des océans.

Je vais vous donner quelques informations sur la Société pour les parcs et la nature du Canada. Depuis sa création en 1963, notre société est la porte-parole du public canadien intéressé à la défense des régions sauvages. Nous disposons de 13 sections locales à partir desquelles nous effectuons notre travail de conservation en milieu terrestre et marin. Nous avons un bureau national ici, à Ottawa. Nous avons 20 000 membres, 50 employés et des centaines de bénévoles pour nous aider.

Dans notre travail, nous privilégions, dans la mesure du possible, la collaboration avec les divers intervenants des gouvernements, des entreprises et autres. Nous nous efforçons de faire appel aux meilleures connaissances scientifiques et aux informations les plus fiables.

Je suis certaine que vous avez eu connaissance d'une série d'études scientifiques, publiées au cours des dernières années, qui documentent le déclin important des écosystèmes marins de la planète. La plus récente d'entre elles prévoit la fin des pêches commerciales d'ici 2048 si aucun changement important n'est apporté à notre gestion des océans.

Ces études démontrent clairement les graves dangers que courent nos écosystèmes marins et insistent sur le fait qu'il est plus que temps d'agir.

Cependant, nous avons encore la possibilité d'éviter le désastre qui menace nos océans. Voici le point de vue scientifique qu'on pouvait lire dans un récent article publié il y a une semaine ou deux dans Science Magazine :

En restaurant la biodiversité marine grâce à une gestion durable des pêches, au contrôle de la pollution, au maintien des habitats essentiels et à la création de réserves marines, nous investirons dans la productivité et la durabilité des biens et services que l'océan offre à l'humanité.

Nous savons également, grâce à de récents sondages d'opinion, que les Canadiens s'inquiètent de plus en plus de l'état de notre environnement et de nos océans. Les citoyens nous en ont d'ailleurs parlé de vive voix au cours des dernières semaines, alors que nous faisions le tour des localités côtières de la Colombie-Britannique.

Que faisons-nous à ce sujet au Canada? Comme vous le savez, le Canada a le plus long littoral du monde, qui longe les trois principaux océans : le Pacifique, l'Arctique et l'Atlantique. L'importance de ces océans pour l'économie canadienne est souvent sous-évaluée. Or ils sont d'une importance vitale pour l'avenir économique du Canada. La relation que nous entretenons avec ces océans est également en train de changer. Notre relation de dépendance aux océans, historiquement axée sur les ressources que nous en tirions, se transforme pour mettre l'accent sur d'autres utilisations, comme les loisirs, l'écotourisme, le transport des marchandises et la navigation, notamment.

Lors des négociations sur le Droit international public de la mer, le Canada était considéré comme l'un des guides et des chefs de file en ce qui a trait à la gestion des océans. Cette réputation s'est maintenue lors de l'adoption de la Loi canadienne sur les océans, en 1996. Nous étions alors le premier pays au monde à avoir voté une loi dédiée spécifiquement à la gestion des océans.

Depuis lors, cependant, je crois que nous avons perdu notre position de chef de file mondial en matière d'océans. Nous sommes désormais loin derrière des pays comme l'Australie, la Nouvelle-Zélande, le Mexique et l'Afrique du Sud. Dans son rapport de l'année dernière, la commissaire à l'Environnement et au développement durable soulignait certains des problèmes graves liés à la mise en œuvre de la Loi canadienne sur les océans. Je la cite :

Le Canada aspire à être un chef de file mondial dans la modernisation de la gestion des océans. La Loi sur les océans de 1996 et la Stratégie sur les océans du Canada, adoptée en 2002, ont haussé les attentes à cet égard. Huit ans après l'adoption de la loi, les progrès enregistrés sont modestes et ne sont pas à la hauteur des attentes.

Il a fallu près de 10 ans pour que le Canada finance la mise en œuvre de cette nouvelle loi. Ce n'est qu'en 2005, par l'entremise du Plan d'action pour les océans, que le Canada a affecté un budget spécialement destiné à la mise en œuvre de la Loi sur les océans.

En vertu du Plan d'action pour les océans, le gouvernement a affecté 28 millions de dollars sur deux ans pour une série de projets à l'échelle de tout le pays. Ce plan a consisté notamment à mettre en place cinq processus de planification de la gestion à grande échelle des océans, à établir des zones de protection marine sur chacune des côtes canadiennes et à réaliser de nombreux projets, dont le projet de plate-forme de la baie de Plaisance pour le développement de technologies océaniques.

La gestion intégrée des océans est essentiellement une approche de planification qui vise à résoudre les conflits entre les usagers des océans. Elle fait appel à une approche globale à long terme de l'utilisation des océans qui tient compte du fait que la concurrence pour l'accès à un espace océanique limité augmente. Il suffit de penser au détroit de Georgia, la région d'où je viens, et à la voie maritime du Saint-Laurent, par exemple, pour constater que l'usage et le développement augmentent de façon exponentielle, ce qui accroît le risque potentiel de sinistres maritimes, comme les collisions entre navires, et entraîne des niveaux de pollution élevés, à tel point que nos épaulards et nos bélougas figurent désormais sur la liste des espèces menacées et doivent être éliminés au même titre que les déchets dangereux lorsqu'ils meurent.

Étant donné que les deux années du Plan d'action pour les océans arrivent à échéance à la fin du mois de mars 2007, il est temps d'évaluer les progrès réalisés jusqu'à présent. À notre avis, même si certaines réussites peuvent être attribuées à ce plan, nous sommes loin de venir à bout de la situation en ce qui concerne la santé des océans par rapport aux autres pays du monde. Nous vous présenterons quelques exemples propres à la Colombie-Britannique qui pourraient être des bonnes nouvelles pour le Canada. Ce serait très positif pour notre pays.

Ce sont des mesures qui pourraient être réalisées rapidement et qui démontreraient l'engagement du Canada en matière de conservation des écosystèmes marins.

Je vais maintenant demander à M. Krautter de nous parler de son travail sur les récifs d'éponges de verre et de leur importance au Canada.

Manfred Krautter, Institut de géologie et de paléontologie, Université de Stuttgart, Projet des récifs d'éponges : C'est un privilège d'être ici pour vous parler des récifs d'éponges de verre uniques au monde qui ont été découverts en Colombie-Britannique. Depuis 20 ans, j'effectue des recherches sur les récifs d'éponges fossilisés en Europe. En 1990, j'ai présenté ma thèse de doctorat qui portait sur des récifs d'éponges de verre de l'époque jurassique dans le sud de l'Allemagne. Depuis, j'ai étudié d'autres récifs d'éponges fossilisés partout en Europe et j'ai supervisé sept thèses de doctorat et 30 mémoires de maîtrise portant essentiellement sur les récifs fossilisés.

Depuis 1999, je participe à un projet de recherche canado-allemand en compagnie de scientifiques de la Commission géologique du Canada qui porte sur les récifs d'éponges de verre vivantes de la plate-forme continentale de Colombie- Britannique. Depuis les débuts de nos travaux, j'ai obtenu de la Fondation de recherche allemande une aide financière de 370 000 $ canadiens à l'appui de ces travaux de recherche.

Je vais maintenant vous parler un peu de la biologie des éponges. Les éponges sont des animaux qui filtrent l'eau à travers la surface poreuse de leur corps afin d'extraire les particules de nourriture et de dissoudre les substances en suspension dans l'eau. Les éponges, qui ne sont pas mobiles, restent au même endroit tout au long de leur vie adulte, un peu comme une plante. Le squelette des éponges de verre est entièrement composé de silice. Les récifs d'éponges de verre se composent de sept espèces d'hexactinellides, dont trois sont les principales responsables de la construction des récifs. Veuillez vous reporter aux figures 1, 2 et 3.

Si l'on sait peu de choses sur les taux de croissance des éponges et leur reproduction, l'information disponible suggère que les récifs sont des espèces à croissance lente, dont la durée de vie est longue et qui peuvent être facilement détruites. Il est essentiel, pour bien mesure l'importance des récifs d'éponges de verre découverts sur la côte de la Colombie-Britannique, de comprendre l'histoire géologique des récifs.

Les éponges de verre ont été les premiers animaux multicellulaires à apparaître sur terre, il y a plus de 570 millions d'années. Les premiers récifs d'éponges sont quant à eux apparus sur terre il y a plus de 220 millions d'années et ont atteint leur zénith il y a 150 millions d'années. Ils formaient alors une large bande de plus de 7 000 kilomètres de longueur et de plus de 100 mètres de hauteur. Reportez-vous aux figures 4, 5 et 6.

Les scientifiques n'ayant pas retrouvé de fossiles de plus de 40 millions d'années, on croyait que ces récifs d'éponges s'étaient éteints, comme les dinosaures avant eux.

En 1988, des scientifiques de la Commission géologique du Canada chargés de cartographier les fonds marins du détroit d'Hécate sur la côte de la Colombie-Britannique y découvrent des monticules inusités. On arrivera par la suite à la conclusion qu'il s'agit de récifs d'éponges vivantes. Ces scientifiques publient, en 1991, un article où ils décrivent leur découverte.

La première fois que j'ai pris connaissance de cet article, je ne pouvais y croire, car toutes les preuves scientifiques précédentes menaient à la conclusion que les récifs d'éponges avaient disparu durant l'ère jurassique. Ces récifs, qui s'étendent sur plus de 1 000 kilomètres carrés de fonds marins des eaux intérieures du détroit d'Hécate, au nord de la Colombie-Britannique, et qui font jusqu'à 25 mètres de hauteur — soit l'équivalent d'un édifice de huit étages — croissent dans ces fonds marins depuis plus de 9 000 ans. Les récifs d'hexactinellides, aussi connus sous le nom d'éponges de verre, sont uniques au monde. Des recherches bathymétriques récentes ont permis de recenser de petits récifs d'éponges plus au sud, dans le détroit de Georgia et dans la région côtière de Sunshine Coast. Ces récifs d'éponges occupent une zone d'environ un kilomètre carré et atteignent 15 mètres de hauteur.

La structure tridimensionnelle des récifs d'éponges offre un habitat complexe dans ce qui serait autrement un fond de mer plat. Ils fournissent de la nourriture et des abris à de nombreuses espèces de poisson et à d'autres animaux, créant ainsi des zones d'une grande diversité biologique et contribuant à la durabilité de la pêche locale, y compris la pêche au sébaste et à la morue-lingue. De récentes recherches ont démontré que les récifs sont des habitats vitaux pour les jeunes sébastes — voir la figure 7 — puisque les sébastes y sont dix fois plus nombreux que dans les zones voisines.

Depuis 2002, le gouvernement fédéral a interdit le chalutage dans les récifs. Au printemps 2006, la zone d'interdiction des chaluts a été modifiée et étendue à la suite de levés effectués à l'aide de nouvelles méthodes qui ont permis de découvrir que les récifs n'étaient pas tous compris dans la zone circonscrite précédemment. L'avis d'interdiction devant être renouvelé chaque année, il n'offre pas de protection permanente et imposée par la loi.

On peut se demander pourquoi on trouve ces récifs uniquement en Colombie-Britannique. La question est importante. Nous avons cerné un certain nombre de facteurs fondamentaux qui expliqueraient pourquoi on ne trouve des récifs d'éponges de verre que sur la côte de la Colombie-Britannique. Ces éléments font aussi ressortir les liens entre la terre et la mer, des liens qui sont essentiels à la survie des récifs d'éponges de verre sur notre côte.

Les montagnes côtières voisines sont une source importante de silice — c'est-à-dire du verre — dont les récifs d'éponges ont besoin pour construire leur squelette. Nous avons récemment calculé que les récifs d'éponges utilisent 57 000 tonnes de silice par année, soit l'équivalent de 1 000 wagons par année pour grandir de seulement un centimètre.

Les rivières érodant les montagnes côtières transportent des sédiments, qui contiennent de la silice, dans les fjords situés le long des côtes de la Colombie-Britannique. Les seuils rocheux immergés qui se trouvent à l'embouchure des fjords côtiers provoquent le dépôt des sédiments grossiers dans les fjords, évitant ainsi qu'ils étouffent les récifs d'éponges. Ainsi, seuls les sédiments d'argile fine contenant de la silice se dispersent dans l'océan.

On trouve les structures de récifs d'éponges à l'extrémité des principales dépressions de la plate-forme continentale, qui amènent les nutriments des profondeurs océaniques vers les récifs d'éponges lors des remontées d'eau. Lors des plongées d'eau, la silice, qui provient des rivières et se trouve dans l'eau de surface, est entraînée dans le fond de l'océan, vers les récifs d'éponges.

Les récifs d'éponges croissent uniquement sur les substrats durs des fonds marins. Ils ont commencé leur croissance il y a de cela plus de 9 000 ans, dans les sillons laissés par les glaciers, qui ont labouré le fond marin sédimenteux sur leur passage.

En conclusion, je tiens à souligner l'importance des récifs d'éponges du détroit d'Hécate. Jusqu'au moment de leur découverte en 1988, les scientifiques du monde entier pensaient que les récifs d'éponges avaient subi le même sort que les dinosaures qui étaient leurs contemporains. La découverte de récifs d'éponges vivantes a été une des révélations les plus importantes et les plus fascinantes du monde. C'était comme si on avait découvert un troupeau de dinosaures quelque part sur la terre.

Je ne saurais trop dire l'importance scientifique que revêtent les récifs d'éponges du détroit d'Hécate. C'est pour nous le seul endroit du monde qui nous permette de tenter de comprendre la biologie et l'écologie de ces récifs qui nous donnent une occasion absolument unique de nous pencher sur ce segment de notre passé géologique.

Mme Jessen : Je vais maintenant vous parler des coraux d'eau froide que nous avons récemment étudiés sur nos côtes. J'aborderai ensuite de plus près les dangers qui menacent les coraux et les éponges de nos côtes et les mesures qu'il faut prendre pour les protéger. Enfin, je parlerai de la nécessité de prendre des mesures de gestion à long terme de nos océans.

En Colombie-Britannique, les recherches sur les coraux d'eau froide sont en retard par rapport à ce qui se fait sur la côte est du Canada et dans les autres régions du monde et même par rapport aux recherches sur les éponges de verre que vient de nous décrire M. Krautter. En fait, toutes nos données actuelles sur les coraux de Colombie-Britannique proviennent de scientifiques qui étudient d'autres espèces et des rapports de captures accessoires des bateaux de pêche commerciale, pour la plupart des chalutiers. Aucune étude ou cartographie n'a été consacrée expressément aux coraux.

En raison du manque de données directes, la répartition complète des coraux en Colombie-Britannique ne peut qu'être projetée à partir des données actuelles et à l'aide de modèles informatiques. Nous sommes convaincus que des recherches plus intenses pourraient mener à la découverte de plus grandes forêts coralliennes.

Les coraux sont de grandes colonies de minuscules animaux qui peuvent créer des structures pouvant atteindre jusqu'à 10 pieds de haut. Les coraux d'eau froide vivent dans les profondeurs océaniques, parfois jusqu'à 5 000 mètres de profondeur et dans les eaux froides du nord. Comme les éponges dont nous a entretenus M. Krautter, les coraux sont sessiles : ils ne se déplacent pas, restent attachés au fond marin et deviennent en quelque sorte des îles. Ils constituent ainsi un habitat complexe sur le fond marin qui fournit un abri et une aire d'alimentation aux autres animaux marins.

Ils constituent un habitat immense sur la côte de Colombie-Britannique et dans les autres océans du monde.

Les coraux peuvent vivre des centaines, voire des milliers d'années, et servent d'habitat aux autres animaux marins.

La SNAP a collaboré avec Pêches et Océans Canada afin de repérer les coraux dans les eaux de la Colombie- Britannique à partir des comptes rendus de pêche. Vous pouvez suivre sur la carte. Nous avons recensé 61 familles d'espèces coralliennes et nous pensons que 50 autres espèces pourraient également s'y trouver, puisqu'on en a découvert dans les eaux de l'État de Washington et en Alaska où les recherches sur les coraux ont été plus approfondies.

Les coraux et les éponges croissent et arrivent à maturité extrêmement lentement. Ce sont également des structures cassantes, ce qui les rend fragiles et vulnérables aux dommages physiques provoqués par les activités humaines. Malheureusement, ils sont lourdement endommagés, en Colombie-Britannique et ailleurs dans le monde. Les dommages les plus graves sont dus au chalutage de fond.

M. Krautter et d'autres scientifiques craignent que les éponges ne puissent pas établir de nouvelles colonies après avoir été endommagées.

Malgré le fait qu'il s'agisse des seuls récifs d'éponges de verre connus dans le monde, ils ne sont pas protégés de façon permanente des dommages causés par l'activité humaine. Les zones d'interdiction aux chalutiers doivent être renouvelées chaque année. M. Krautter et ses collègues de RNCan estiment que 50 p. 100 de ces récifs uniques au monde ont déjà été détruits.

Nous avons défini huit mesures qu'il nous paraît urgent de prendre pour assurer la protection des récifs d'éponges de verre et des coraux d'eaux froides de la côte de la Colombie-Britannique.

Nous devons effectuer des recherches pour découvrir les aires de forte concentration de coraux. Les scientifiques du MPO ont cerné des aires possibles de forte concentration de coraux en se fondant sur les données issues des comptes rendus de prises secondaires. Ils estiment qu'il faudrait intensifier les recherches dirigées pour déterminer où il reste des concentrations de coraux intactes sur la côte.

Il faudrait protéger, au moins provisoirement, les aires repérées jusqu'à présent en interdisant le chalutage dans ces zones, surtout pour préserver les coraux.

Nous collaborons avec Pêches et Océans Canada en vue d'élaborer une stratégie de préservation des coraux et des éponges de la côte du Pacifique, comme cela se fait sur la côte est. Récemment, pendant le séjour de M. Krautter au Canada, nous avons organisé une réunion à laquelle ont participé des pêcheurs, divers organismes fédéraux, des organismes du gouvernement provincial et des organisations non gouvernementales afin d'élaborer une stratégie commune de préservation des coraux et des récifs d'éponges tout le long des côtes. Le MPO doit accorder un caractère prioritaire à ce projet.

Afin de protéger les récifs d'éponges, il faut étendre les zones interdites au chalutage à d'autres engins de pêche nuisibles. Nous avons apporté quelques échantillons de coraux du détroit d'Hécate, ainsi que des morceaux de corail fossilisé. Vous pourrez constater en examinant ces échantillons combien ces animaux sont fragiles et peuvent se briser facilement. Le moindre choc peut les détruire.

En 2002, les scientifiques du MPO ont recommandé la création de zones tampons autour des récifs d'éponges. En plus des zones interdites au chalutage dans les environs des récifs d'éponges, les scientifiques du MPO ont recommandé en 2002 la création de zones tampons autour des récifs d'éponges afin d'éviter que ceux-ci soient perturbés par la sédimentation causée par le chalutage ou d'autres activités. Les éponges sont sensibles à la sédimentation et risquent d'être étouffées. Il faut prendre des mesures pour éviter que les colonies soient rongées sur leur pourtour. Il faut donner aux récifs d'éponges plus d'espace que les zones interdites au chalutage ne leur accordent actuellement.

Les récifs d'éponges découverts récemment dans le détroit de Georgia ne bénéficient actuellement d'aucune protection. Nous réclamons des mesures provisoires de protection en attendant la prise de mesures à plus long terme.

Enfin, nous pensons qu'il faudrait accorder le statut de zone de protection marine à tous les récifs d'éponges de verre de la côte en raison de leur fragilité et de leur caractère unique. C'est un statut que le ministre peut leur accorder en vertu des dispositions de la Loi sur les océans. Nous estimons que la seule façon d'accorder aux récifs la protection qu'ils méritent consiste à les désigner zones de protection marine. Une fois qu'on leur aurait assuré une protection à long terme, ils seraient admissibles à l'inscription sur la liste du patrimoine mondial. Nous avions proposé leur nomination après le dernier passage de M. Krautter au Canada, en 2003, et la liste a été présentée en 2004. Malheureusement, le comité consultatif de la ministre du Patrimoine canadien n'avait pas pu inscrire les récifs d'éponges sur la liste, étant donné qu'ils ne bénéficient pas d'une protection à long terme au Canada. C'était un des critères exigés. En leur assurant une protection à long terme, ils seraient admissibles à l'inscription sur la liste du patrimoine mondial de l'UNESCO, ce qui leur donnerait une reconnaissance internationale.

Finalement, nous voulons élaborer et mettre en œuvre un réseau complet de zones de protection marine sur notre côte afin de protéger les coraux et les récifs d'éponges. Le Canada a pris cet engagement dans plusieurs tribunes. Nous nous sommes engagés à le réaliser d'ici 2012 et nous souhaitons que certains travaux progressent plus rapidement.

Nous croyons qu'en adoptant de telles mesures, le Canada améliorerait sa réputation auprès des autres pays en montrant qu'il prend au sérieux ses responsabilités touchant la protection et la gestion de ses environnements marins.

Pour terminer, je vais vous parler de la nécessité pour le Canada d'adopter une approche à long terme et complète de gestion de nos océans. Comme je l'ai déjà mentionné, le Plan d'action pour les océans va prendre fin en 2007. Nous croyons qu'il est essentiel que le gouvernement du Canada commence à prendre au sérieux ses responsabilités touchant la gestion des océans et fasse un investissement à long terme soutenu et important dans un programme futur pour les océans.

Le Plan d'action pour les océans a permis, grâce à un modeste investissement de 28,4 millions de dollars, de mettre en train un certain nombre d'initiatives qui reçoivent l'appui des collectivités locales, des autres ordres de gouvernement et des ONG. Ces projets, une fois lancés, suscitent beaucoup d'attentes et mèneront à des plans intégrés de gestion à long terme pour les différentes régions de nos côtes.

Nous envisageons également d'autres initiatives, par exemple sur la côte ouest de l'île de Vancouver. Je suis membre du West Coast Vancouver Island Aquatic Management Board, un organe fédéral-provincial-Nu-chah-nulth qui s'intéresse à la gestion des océans sur la côte ouest de l'île de Vancouver.

Par ailleurs, nous avons lancé la Big Eddy Initiative, un projet international canado-américain de gérance qui a amené le Canada et les États-Unis à prendre d'intéressants engagements.

Si le Canada veut remplir ses engagements internationaux relativement aux zones de protection marine et à l'établissement d'un réseau national d'ici 2012, le rythme des progrès devra augmenter. Jusqu'ici, seulement une poignée de sites ont été désignés. Au rythme actuel, il sera difficile de respecter cet engagement. La commissaire à l'environnement est arrivée à la même conclusion dans son récent rapport.

De nombreuses collectivités et organisations sont prêtes à travailler avec le gouvernement pour l'aider à remplir cet engagement. Nous savons que cela est possible. Nous n'avons qu'à comparer nos progrès avec ceux des Australiens pour nous rendre compte que nous pouvons y parvenir si nous y mettons autant d'efforts qu'eux.

Par exemple, entre 1996, année où le gouvernement a adopté la Loi sur les océans, et 2005, notre zone océanique totale protégée est seulement passée de 0,43 à 0,51 p. 100. Par contraste, au cours de la même période, l'Australie a porté la sienne de 4,5 à 7,5 p. 100. Voilà ce que font les autres pays du monde. Si le Canada veut atteindre ses objectifs touchant les océans en matière de préservation, de souveraineté et de développement durable et sous le rapport de l'économie, il devra faire un investissement plus sérieux dans le prochain budget.

Autre point de comparaison, le Canada a engagé 14 millions de dollars par an dans le cadre du Plan d'action pour les océans, tandis que l'Australie a affecté des nouvelles ressources s'élevant à 80 millions de dollars par an aux activités de gestion de ses océans. Je suis membre de la Coalition du budget vert. Nous avons recommandé que le Canada investisse 600 millions de dollars répartis sur cinq ans s'il veut vraiment passer des paroles aux actes en ce qui concerne la gestion des océans.

Nous voulons enfin dire un mot de la nécessité, pour le gouvernement, de recourir aux avis indépendants de divers experts de l'extérieur versés dans les questions relatives aux océans du Canada. Le conseil consultatif précédent a été dissous juste au moment où le Plan d'action pour les océans a été instauré. Dans son rapport de 2005, la commissaire à l'environnement signale qu'il n'y a désormais plus de forum national qui permette aux parties intéressées de faire connaître leurs points de vue à propos de la Stratégie sur les océans du Canada.

Nous croyons que la santé de nos océans est l'un des enjeux environnementaux et économiques les plus pressants pour notre pays. Nous espérons que vous interviendrez dans le débat et mettrez votre influence à contribution pour faire en sorte que le Canada s'attaque à cette question sérieusement et sans délai.

La vice-présidente : Merci beaucoup, madame Jessen. Je sais que vous avez apporté une vidéo. Nous aurions intéressés à la voir, mais nous n'avons pas beaucoup de temps. Nous devons interrompre notre réunion pour un moment. Je dois vous expliquer, ainsi qu'aux personnes qui nous regardent, qu'il y a un vote dans quelques minutes au Sénat.

Nous allons donc interrompre nos travaux pour pouvoir aller voter. Nous reprendrons ensuite, dès que nous le pourrons.

Le comité suspend ses travaux.

La séance reprend à 21 heures.

La vice-présidente : Je vous remercie de votre patience. Allons-nous commencer avec la vidéo? Les autres sénateurs et moi-même aurons ensuite des questions à vous poser.

M. Krautter : Voilà des récifs d'éponges. Si vous voulez vous faire une idée de la taille des éponges, remarquez les deux points rouges qui apparaissent parfois. Ces deux points sont distants de 20 centimètres l'un de l'autre. Cela vous donne l'échelle.

Sur cette image, on voit une éponge à parois minces appelée « farrea ». Cette éponge dont les parois ne mesurent qu'un millimètre d'épaisseur forme des grappes ou des récifs de 30 ou 40 mètres de diamètre et de huit mètres de haut, soit la hauteur de deux étages.

Le courant varie de 25 à 50 centimètres à la seconde, mais il n'y a pas de turbulence : c'est un courant stable. Les éponges sont un peu flexibles et elles peuvent s'adapter au courant, mais une turbulence les tuerait immédiatement.

Sur cette image, vous pouvez voir la densité de ces éponges qui vivent au fond de la mer. C'est le sommet d'un récif que l'on ne peut pas voir en entier. Cette photo a été prise à partir d'un petit submersible à deux places. Sur une image de cette taille, c'est difficile de se rendre compte des dimensions.

Le sénateur Campbell : Quelle est la profondeur?

M. Krautter : Sur cette photo, la profondeur est de 189,7 mètres.

La vice-présidente : Est-ce l'habitat idéal dans le monde pour ce type d'éponge?

M. Krautter : C'est le seul habitat.

La vice-présidente : Pourquoi cet habitat est-il si spécial? Est-ce à cause des roches, de la silice?

M. Krautter : Plusieurs facteurs sont indispensables. Ces éponges ont besoin d'un substrat dur — c'est-à-dire de rochers au fond de la mer. Elles ont également besoin d'une grande quantité de silice dans l'eau, ainsi que des fiords de la côte qui retiennent les sédiments grossiers. Elles ont besoin des éléments nutritifs appropriés, c'est-à-dire de particules organiques qui se trouvent dans la partie moins profonde de la colonne d'eau. En descendant vers le fond de la mer, les particules organiques se transforment en matières organiques dissoutes. Ces animaux vivent en eau profonde, parce qu'ils y trouvent les éléments nutritifs dont ils ont besoin. La combinaison de tous ces facteurs font que les courants de la côte de la Colombie-Britannique sont tout à fait uniques.

La vice-présidente : Est-ce qu'il y a d'autres commentaires sur les éponges avant que nous passions aux autres questions?

Le sénateur Watt : Pouvez-vous nous dire combien d'espèces différentes on trouve dans un même récif?

M. Krautter : C'est étrange, mais il n'y a que trois espèces qui forment des récifs, créant cette sorte de structure en trois dimensions. Sur le récif lui-même, il y a quatre autres espèces d'éponges que l'on trouve également ailleurs, mais qui ne se regroupent pas en récifs. Ces éponges poussent sur les récifs et ailleurs. Il n'y a que trois espèces d'éponges qui forment le récif lui-même.

La vice-présidente : J'aimerais commencer en vous posant une question relativement à un commentaire que vous avez formulé. Vous avez dit que le Canada n'est plus le chef de file mondial dans le domaine des océans et que nous sommes dépassés de loin par d'autres pays comme l'Australie, la Nouvelle-Zélande, le Mexique et l'Afrique du Sud.

Il y a dix jours, nous étions à Terre-Neuve et M. George Rose de l'Université Memorial nous a dit lui aussi que le Canada n'était plus un chef de file dans le domaine des pêches et de la science de la mer. M. Rose nous a dit que si la plupart des scientifiques parviennent à trouver des fonds pour assister aux rencontres internationales, ils en ont très peu pour faire de véritables recherches.

Pouvez-vous nous donner votre point de vue à ce sujet? Est-ce que le gouvernement fédéral ou le MPO finance des recherches scientifiques sur les coraux et les récifs du Pacifique? Vous avez dit, monsieur Krautter, avoir obtenu des subventions de recherche.

M. Krautter : Oui, j'ai fait deux demandes et j'ai obtenu des fonds de la Fondation allemande de recherche.

La vice-présidente : Et notre gouvernement, que fait-il dans le domaine de la recherche scientifique? Pouvez-vous nous donner des précisions à ce sujet?

Mme Jessen : Je ne sais pas quel est le montant exact que le ministère des Ressources naturelles a consacré à ces recherches. M. Krautter saurait mieux que moi quels sont les fonds qui sont consacrés aux éponges. Dans le cas des coraux, comme je l'ai mentionné dans mon exposé, le gouvernement n'a effectué aucune recherche pour déterminer où se trouvent les coraux sur la côte. Les renseignements dont nous disposons proviennent strictement de comptes rendus de prises accessoires par des chalutiers. Il n'existe aucun programme de recherche consacré exclusivement aux coraux de notre côte.

La vice-présidente : Est-ce que l'on pratique toujours la pêche au chalut dans les zones où vivent ces éponges?

Mme Jessen : La pêche au chalut est interdite maintenant dans ces endroits, mais, jusqu'en 2002, on pratiquait encore ce type de pêche dans le secteur où vivent les éponges.

La vice-présidente : D'où provient le financement de la Société pour les parcs et la nature du Canada?

Mme Jessen : Notre financement provient de nos membres et nous disposons également des fonds d'une fondation pour appuyer nos recherches.

Le sénateur Cowan : Pour faire suite aux questions de la vice-présidente, pouvez-vous nous dire exactement où se trouvent ces éponges? Je crois que sur la photo que vous nous avez montrée, elles se situaient à 190 mètres sous la mer. Est-ce à cette profondeur que l'on trouve normalement ces éponges?

M. Krautter : Non, normalement, ces éponges vivent à de plus grandes profondeurs, c'est-à-dire à plus de 3 000 mètres au fond de la mer.

Le sénateur Cowan : Comment doit-on s'y prendre pour le repérage, la cartographie marine et les recherches que vous préconisez? Dans vos commentaires vous avez parlé de petits sous-marins télécommandés. Pouvez-vous nous expliquer comment se feraient les travaux de repérage et de cartographie si l'on parvenait à persuader les autorités de consacrer des fonds à ce type de recherche?

M. Krautter : Depuis les années 1960, je crois qu'on utilise un sonar à balayage latéral pour cartographier la côte de Colombie-Britannique. Il s'agit d'un type de radar qui envoie des impulsions qui se répercutent sur le fond de la mer. Les impulsions renvoyées par le fond de la mer sont différentes selon que le substrat est dur ou mou. Jusqu'en 2002, c'était la méthode la plus moderne. Maintenant, on utilise une technique très perfectionnée à faisceaux multiples qui applique pratiquement le même principe que celui du sonar à balayage latéral, mais de manière beaucoup plus scientifique. La méthode de l'imagerie à faisceaux multiples permet de cartographier de manière très précise le fond de la mer et c'est ce que fait actuellement RNCan.

Le sénateur Cowan : Est-il possible de pratiquer ce type de cartographie à partir d'un navire en surface?

M. Krautter : Oui, il n'est pas nécessaire de disposer d'un submersible. La cartographie des fonds sous-marins se fait à partir d'un navire en surface.

Le sénateur Cowan : Avez-vous une idée du financement qui serait nécessaire pour les recherches que vous recommandez et savez-vous si des navires de surface seraient disponibles?

M. Krautter : C'est un point critique en ce moment. À ma connaissance, le Canada ne dispose plus d'aucun navire consacré exclusivement à la recherche. Les navires de recherche appartiennent à la Garde côtière canadienne. Ce point est extrêmement important pour moi, parce que si j'étais en mesure de trouver des fonds pour effectuer des recherches, mes travaux pourraient être interrompus par des opérations de recherche et sauvetage. Advenant une telle situation, je serais sur le navire de recherche sans pouvoir l'utiliser pendant des jours, même si j'avais payé le temps-navire.

Il est important de pouvoir réserver du temps-navire. Toutes les recherches effectuées en haute mer sont très coûteuses; il faut énormément d'argent pour effectuer des mouillages, c'est-à-dire utiliser les techniques de mesure du courant et du taux de sédimentation dans certains secteurs. Voilà ce dont nous avons besoin.

Le sénateur Cowan : Avez-vous une idée du montant d'argent qu'il faudrait investir?

M. Krautter : Par exemple, nous avions apporté nos deux postes de mouillage en 2002 et chaque mouillage coûte 30 000 $ canadiens. J'avais apporté l'argent d'Allemagne.

Le sénateur Cowan : Vous n'aviez obtenu aucun financement de source canadienne pour effectuer ces recherches?

M. Krautter : Je ne peux pas obtenir de financement, parce que je ne suis pas canadien. Mes partenaires à NRCan ne peuvent pas non plus obtenir de fonds. En fait, je ne sais pas. Nous avions obtenu du temps-navire, en 2002, ce qui nous avait beaucoup aidés, mais je crois savoir qu'actuellement, RNCan ne défraie le temps-navire que si le ministère lui-même souhaite entreprendre une expédition. Cela a changé du tout au tout. Ces dernières années, tout le système a changé et il est, à mon avis, devenu tout à fait inefficace pour les recherches scientifiques.

La vice-présidente : À titre de question complémentaire, pouvez-vous nous dire s'il existe des scientifiques canadiens qui font des recherches sur cette variété particulière d'éponges?

M. Krautter : Dans le monde entier, il y a cinq à dix personnes qui s'intéressent à ce type d'éponges. Au Canada, il y a Bill Austin, qui dirige la Marine Ecology Station à Sidney, en Colombie-Britannique. Il a dans les 70 ans. Il y a Henry Reiswig. Il travaillait à l'Université McGill, et maintenant il est de retour à Victoria, en Colombie-Britannique. Il vient tout juste de fêter ses 70 ans. Il y a aussi George Mackie qui a 80 ans et plus et il y a Sally Leys de l'Université d'Edmonton. Elle a à peu près mon âge, mais elle ne s'intéresse pas tant à l'écologie qu'à la structure cellulaire. C'est une véritable spécialiste de ces éponges. Il y a aussi un chercheur à Moscou, Constantine Durbutnik. C'est tout.

Mes partenaires ne se spécialisent pas dans la biologie des éponges. Ils étudient plutôt la géologie marine, mais ils s'intéressent indirectement à la biologie des éponges. Il y a en tout cinq à dix personnes et la plupart d'entre elles ont plus de 70 ans. C'est un petit groupe de scientifiques.

La vice-présidente : Quand vous retournez en Allemagne avec vos recherches et vos renseignements, quel genre de travaux faites-vous? Vous continuez sans doute à travailler sur les données que vous avez récoltées.

M. Krautter : Je poursuis mes travaux sur les éponges fossilisées, ainsi que sur les spécimens d'éponges que j'ai rapportés d'ici. Nous les congelons et nous utilisons d'autres types de conservation pour pouvoir, bien entendu, continuer à étudier les éponges.

Le sénateur Hubley : J'aimerais vous demander de continuer à nous parler des photos en couleur que nous avons devant nous. Vous n'avez pas parlé des coraux. Est-ce que les éponges et les coraux cohabitent?

M. Krautter : Non, il n'y a jamais de coraux dans le voisinage des récifs d'éponges, parce que les coraux sont des animaux qui se nourrissent de particules organiques alors que les éponges hexactinellides consomment des éléments nutritifs organiques salés. Ce sont des organismes différents et, à mon avis, c'est la raison pour laquelle il n'y a pas de coraux dans le voisinage des éponges ni des récifs d'éponges.

Le sénateur Hubley : Comment avez-vous découvert ces récifs et comment les étudiez-vous?

M. Krautter : Ce sont mes collègues de RNCan qui ont fait la découverte. Ils procédaient à des levés cartographiques des fonds sous-marins à l'aide de la méthode que j'ai tenté de vous expliquer, mais ils ne parvenaient pas à faire coïncider les images qu'ils recevaient du fond de la mer. Les images de sonar révélaient des structures bizarres à cet endroit. Ils ont alors eu l'idée de faire descendre une caméra et de prendre des photos des fonds marins. Toutes les photos ont révélé de magnifiques récifs d'éponges. Voilà comment elles ont été découvertes en 1988. Les chercheurs ont publié un compte rendu en 1991.

J'ai vraiment été surpris lorsque j'ai découvert par hasard cette publication en 1997, alors que j'effectuais des recherches sur des récifs fossilisés. J'ai pris contact avec mes partenaires canadiens pour leur demander s'ils étaient intéressés à faire une comparaison entre les récifs jurassiques et les récifs modernes. Bien entendu, ils m'ont ouvert tout grand les portes. Nous avons fait des demandes de subventions et nous avons commencé ces recherches en 1999.

Le sénateur Hubley : Les figures 14 et 15 illustrent les techniques de chalutage de fond. Ce sont des techniques dont nous avons parlé dans d'autres régions du pays. Peut-on voir sur cette photo ce qui arrive aux éponges?

M. Krautter : La figure 14 nous montre un récif d'éponges intactes et la figure 15 nous montre un récif d'éponges endommagées par un chalut. On peut voir les traces du chalut du coin inférieur gauche jusqu'au milieu à droite. Cette ligne sombre est la trace laissée par le chalut.

Ce n'est pas exactement au même endroit. La photo de la figure 15 a été prise le 14 juin et celle de la figure 15 le 17 juin. Cependant, on peut voir à quoi ressemble un récif d'éponges endommagé par un chalut.

Le sénateur Hubley : Où avez-vous obtenu vos échantillons? Ils sont intéressants. Que se passe-t-il lorsque des morceaux se brisent? Est-ce qu'ils se déposent au fond ou est-ce qu'ils flottent?

M. Krautter : Ils flottent un peu, parce qu'ils ne sont pas lourds. Nous avons obtenu nos échantillons de diverses manières. Nous les avons collectés grâce à un sous-marin. Le submersible est équipé d'un bras qui permet de les cueillir comme des fleurs. Nous avons collecté la plupart de nos échantillons à l'aide de différents grappins que nous faisons descendre depuis le navire. Nous utilisons plusieurs systèmes différents.

Le sénateur Watt : La figure 9 illustre la répartition des coraux d'eau froide en Colombie-Britannique. A-t-on découvert d'autres espèces d'éponges et de coraux dans les eaux extrêmement froides de l'Arctique?

M. Krautter : Voulez-vous parler des coraux ou des éponges?

Le sénateur Watt : Des deux.

M. Krautter : Il existe des coraux très haut dans l'Arctique, près des îles Aléoutiennes, mais pas de récifs d'éponges. La Colombie-Britannique est le seul endroit au monde où existent de tels récifs.

Le sénateur Watt : Est-ce qu'il en existe dans des eaux plus chaudes?

M. Krautter : Non, les éponges vivent toujours dans les eaux froides. Ces éponges ne peuvent pas vivre dans des eaux chaudes. Dans les tropiques, à 400 mètres de profondeur, l'eau est froide. Cependant, il n'y a pas de récifs d'éponges ailleurs sur la terre.

Le sénateur Watt : Les coraux ont-ils des couleurs différentes?

Mme Jessen : Il existe de nombreuses variétés de coraux qui sont différentes par leurs formes, leurs couleurs et leurs dimensions. Il y en a à peu près dans tous les océans du monde. On commence seulement à se rendre compte qu'ils sont répartis un peu partout. Ce secteur de recherche est relativement nouveau dans le monde.

Le sénateur Watt : A-t-on étudié la possibilité de les utiliser à des fins médicales?

M. Krautter : Pas les coraux d'eau froide. Les coraux d'eau chaude sont utilisés pour faire des implants dentaires ou pour reconstruire des os. Ces procédés sont relativement courants, mais à ma connaissance, les coraux d'eau froide ne sont pas utilisés dans les traitements médicaux. Les hexactinellides, ou éponges de verre, ne sont absolument pas utilisés à des fins médicales. On a effectué des recherches afin de vérifier s'ils contenaient des composés bioactifs, mais ils n'en contiennent pas. Les plus grandes variétés d'éponges servent à divers usages pharmaceutiques.

Le sénateur Watt : Par conséquent, il n'y a aucun intérêt économique?

M. Krautter : Pas pour les éponges de Colombie-Britannique.

Le sénateur Watt : Mais le corail a un potentiel économique?

M. Krautter : Oui, il en aura.

Le sénateur Watt : Pour le moment, on ne sait pas exactement quelles sont les réserves de corail?

M. Krautter : Si. Les coraux scléractiniens des eaux chaudes qui constituent par exemple la Grande Barrière de corail, sont beaucoup plus faciles à atteindre. Il n'est pas nécessaire de plonger à 500 mètres de profondeur; il suffit d'un masque et d'un tuba. Il est plus facile d'atteindre les coraux d'eau chaude que les coraux d'eau froide.

Le sénateur Campbell : Vous avez dit que nous avons perdu 50 p. 100 des éponges de verre. Où étaient-elles sur la figure 8? Est-ce qu'il y avait une ligne continue le long de la côte, à un certain moment?

M. Krautter : Non. Les données sur ces premiers sites ont été recueillies à l'aide d'un équipement sonar. Ce type d'équipement a permis de cartographier un grand secteur du plateau continental. À partir des données recueillies par les sonars, nous avons choisi des secteurs à inspecter avec le sous-marin. Beaucoup de ces secteurs avaient été ravagés par les chaluts. Sur les photos obtenues dans les années 60 et 70 par radar à balayage latéral, on peut observer des structures de récifs qui ont disparu des clichés pris avec le procédé à faisceaux multiples qui est plus précis. On peut se faire une très bonne idée du pourcentage du récif qui a disparu.

Le sénateur Campbell : Est-ce que ces secteurs sont des zones où se pratique la pêche au chalut depuis des années?

M. Krautter : Oui, c'est ce que je pense.

Le sénateur Campbell : Il me paraît absurde que vous obteniez de l'argent de votre gouvernement pour venir au Canada étudier ce récif et que notre propre gouvernement ne puisse pas vous offrir la pareille. Avez-vous présenté une demande au gouvernement canadien?

M. Krautter : Non. J'ai reçu des fonds d'Allemagne et je m'en suis contenté.

Le sénateur Campbell : Très bien. Au nom du gouvernement canadien, je vous remercie, mais compte tenu de la nature de ce récif et de son importance dans le monde, le gouvernement fédéral devrait vous offrir un montant équivalent. Est-ce que Ressources naturelles Canada peut trouver des fonds?

M. Krautter : Je ne sais pas.

Le sénateur Campbell : Très bien.

Trouve-t-on de telles éponges en Alaska ou dans l'État de Washington?

M. Krautter : Il y en a en Alaska, mais pas dans l'État de Washington. En Alaska, elles sont isolées. Certains spécimens vivent parfois à trois kilomètres d'écart.

Le sénateur Campbell : Il n'y a pas ce genre de structure qu'on voit sur cette illustration.

M. Krautter : Non. Nulle part sur terre on ne trouve une concentration d'éponges semblables à celles qui vivent dans les eaux de Colombie-Britannique.

Le sénateur Campbell : Merci d'être venu d'Allemagne pour nous rencontrer.

Le sénateur Cowan : J'aimerais poser une question complémentaire. À la figure 8, il y a une case intitulée « Interdiction de la pêche au chalut de fond ». La pêche au chalut est-elle interdite de Prince Rupert, au nord, jusqu'à Victoria, dans le sud?

Mme Jessen : Non. Si vous regardez de près les zones marquées en orange et rouge, vous verrez qu'il y des cases dans ces zones. Ce n'est pas très clair. Il y a des petites lignes noires qui entourent le rouge qui représente les récifs. Ces lignes noires représentent les zones tampons qui protègent les récifs. Les interdictions ne s'appliquent absolument pas à l'ensemble de la côte, mais uniquement autour des récifs eux-mêmes. Les zones tampons sont indiquées à l'extérieur.

La vice-présidente : J'ai quelques questions à poser avant de lever la séance ce soir. La première concerne l'adoption par les Nations Unies d'une résolution sur la pêche durable qui consiste à déclarer un moratoire immédiat sur le chalutage de fond en haute mer. Est-ce que la SNAP a donné son point de vue à ce sujet?

Mme Jessen : Oui. Nous appuyons le moratoire sur la pêche en haute mer.

La vice-présidente : Est-ce que la SNAP approuve la position canadienne?

Mme Jessen : Je ne pense pas que le Canada ait appuyé ce moratoire.

La vice-présidente : Est-ce que vous êtes en faveur?

Mme Jessen : Oui, nous appuyons ce moratoire.

La vice-présidente : Pouvez-vous nous dire pourquoi on progresse si lentement dans la mise en place des zones de protection marine et pourquoi il a fallu si longtemps au Canada pour financer la mise en œuvre de la Loi sur les océans, comme vous l'indiquez dans votre mémoire?

Mme Jessen : Selon moi, c'est à la fois une question de leadership et de financement. Le Canada n'a pas vraiment donné la priorité aux océans. C'est ce que révèlent le niveau de financement et le temps qu'il a fallu pour obtenir le financement nécessaire à la mise en œuvre de la loi.

Par exemple, nous avons demandé à quatre ministres des Pêches et des Océans d'établir des zones de protection marine autour des récifs d'éponges, et aucun d'entre eux ne l'a fait. Les habitants des localités côtières où nous nous sommes rendus en Colombie-Britannique nous ont demandé pourquoi des zones de protection marine n'avaient pas été établies autour des récifs d'éponges et pourquoi le Canada ne leur accorde pas une protection à long terme. Je ne sais pas quoi leur dire. Le ministère des Pêches et des Océans ne dit pas clairement pourquoi des zones de protection marine ne peuvent pas être établies autour de ces récifs et pourquoi nous ne pouvons pas leur accorder la protection à long terme qu'ils méritent.

La vice-présidente : Vous faisiez partie du Conseil consultatif du ministre sur les Océans qui a été dissout en 2005. Étiez-vous là au moment de sa dissolution?

Mme Jessen : Oui, j'y étais de sa création à sa dissolution.

La vice-présidente : Pourquoi a-t-il été dissout?

Mme Jessen : Je ne sais pas exactement. Peut-être que l'on pensait que le conseil avait accompli sa tâche, à savoir la première phase du Plan d'action pour les océans. Beaucoup de gens pensent que le ministre et le ministère ont toujours besoin d'avis de l'extérieur même si le Plan d'action pour les océans a été mis sur pied. Il faut peut-être regarder les choses un peu différemment. Il est certain que la commissaire pensait que l'avis du conseil serait utile.

La vice-présidente : Merci beaucoup d'être venus et d'avoir présenté vos exposés. Vos recommandations sont excellentes. Nous avons tous eu grand plaisir à vous écouter et à découvrir les éponges et les coraux qui vivent au fond de la mer en Colombie-Britannique. La tâche est énorme. Continuez votre excellent travail. Nous espérons avoir bientôt de vos nouvelles.

La séance est levée.