Délibérations du comité sénatorial permanent de
l'Agriculture et des forêts

Fascicule 1 - Témoignages du 21 avril 2009


OTTAWA, le mardi 21 avril 2009

Le Comité sénatorial permanent de l'agriculture et des forêts s'est réuni aujourd'hui à 17 h 10 pour examiner l'état actuel et les perspectives d'avenir du secteur forestier au Canada.

Le sénateur Percy Mockler (président) occupe le fauteuil.

[Traduction]

Le président : La séance est ouverte.

Je vous souhaite la bienvenue à cette réunion du Comité sénatorial permanent de l'agriculture et des forêts. Merci d'être ici ce soir.

Je m'appelle Percy Mockler, je viens du Nouveau-Brunswick et je suis le président du comité.

[Français]

J'aimerais commencer par demander aux membres du comité de se présenter.

[Traduction]

J'aimerais demander aux membres du comité de se présenter. Je vais commencer par le vice-président du comité.

Le sénateur Fairbairn : Je suis le sénateur Fairbairn, de Lethbridge, qui se trouve dans le sud de l'Alberta, sur les premiers contreforts des Rocheuses. Je fais partie du comité depuis quelque temps déjà, et je suis ravie que nous puissions entendre des témoins de tout le pays.

[Français]

Le sénateur Eaton : Je suis le sénateur Eaton de l'Ontario. Je viens d'être nommée sénateur et je suis nouvelle à ce comité.

Le sénateur Poulin : Mon nom est Marie Poulin. Je représente le Nord de l'Ontario au Sénat depuis 1995. Je crois qu'avec notre équipe et ce comité nous atteindrons nos objectifs, nos recherches nombreuses porteront fruit et surtout serviront à la croissance du nord de l'Ontario.

[Traduction]

Le sénateur Cordy : Je suis le sénateur Cordy, de la Nouvelle-Écosse. C'est la première fois que je fais partie de ce comité.

Le sénateur Poy : Je suis le sénateur Poy. Je remplace le sénateur Mahovlich. J'ignorais que c'était la première réunion du comité, et je n'ai jusqu'à présent jamais assisté à une réunion du comité de l'agriculture. Je suis sénateur depuis 11 ans, et je suis sûre que cette réunion va être intéressante.

[Français]

Le sénateur Mercer : Je suis Terry Mercer, sénateur de la Nouvelle-Écosse.

[Traduction]

Je suis membre du comité depuis cinq ans.

[Français]

Le président : Je demandrais au sénateur qui vient d'entrer de se présenter.

Le sénateur Meighen : Je suis ici à titre de remplaçant du sénateur Duffy qui, paraît-il, a dû subir une petite intervention chirurgicale qui le force à garder le repos. Ce n'est pas ma première visite à ce comité. Mes connaissances en la matière sont limitées. Je suis donc ici pour apprendre.

Le président : La réunion d'aujourd'hui est la première où le comité se penche sur l'état actuel et les perspectives d'avenir du secteur forestier au Canada.

[Traduction]

Pour que nous puissions avoir une idée d'ensemble de l'industrie forestière, la première phase de l'étude consiste à rassembler des informations d'ordre général. C'est dans cette optique que nous accueillons aujourd'hui le sous-ministre adjoint, Jim Farrell, qui va nous faire une déclaration liminaire.

Monsieur Farrell, nous vous remercions d'avoir accepté l'invitation du comité de comparaître devant nous aujourd'hui. Je vous invite maintenant à faire votre déclaration.

Jim Farrell, sous-ministre adjoint, Ressources naturelles Canada : Merci beaucoup, sénateurs. J'ai une courte déclaration à vous faire, après quoi nous passerons sans doute aux questions et réponses.

Je vous remercie de m'offrir l'occasion de vous entretenir de certains des défis auxquels est confronté le secteur forestier du Canada, et du rôle que joue Ressources naturelles Canada pour y répondre.

Comme vous le savez, l'industrie forestière du pays vit probablement la pire crise de son histoire. Cette situation est attribuable à plusieurs facteurs, dont certains sont de nature cyclique alors que d'autres sont de nature structurelle.

Bien que certains secteurs de l'industrie, comme ceux du bois d'œuvre et des produits du bois, ont généralement prospéré au milieu de la décennie, d'autres, comme celui du papier journal, ont dû faire face à la baisse de la demande du marché nord-américain et à la concurrence accrue des producteurs étrangers.

Plus récemment, le ralentissement marqué des activités de construction résidentielle aux États-Unis, combiné à la crise économique mondiale et au resserrement des marchés du crédit, a créé une situation catastrophique du point de vue de l'environnement opérationnel de la quasi-totalité de l'industrie. Depuis 2003, l'industrie forestière a perdu près de 100 000 emplois d'un bout à l'autre du pays, dont environ 20 000 en 2008 seulement.

Malgré ces difficultés, il y a bon espoir pour qu'à long terme, les effets combinés de la croissance de la population mondiale et de la hausse des revenus dans les marchés clés viennent créer de nouvelles opportunités sur les marchés internationaux pour le secteur des produits forestiers. De plus, nombre de technologies de pointe ouvrent la voie à de nouveaux marchés pour des produits à base de fibre de bois, allant des substituts pétrochimiques à l'énergie verte, jusqu'à l'éthanol cellulosique. Le développement et la commercialisation de ces technologies offrent la possibilité de générer de nouvelles opportunités économiques et de susciter à nouveau des investissements dans le secteur forestier canadien.

Dans le cadre de son Plan d'action économique de 2009, le gouvernement du Canada prend une série de mesures pour aider le secteur forestier, de même que les travailleurs et les collectivités qui en sont tributaires. Ces mesures comprennent l'amélioration de l'accès au crédit par les entreprises et les consommateurs, grâce à l'injection de 200 milliards de dollars prévus dans le Cadre de financement exceptionnel; la prolongation des amortissements accélérés, ainsi que l'élimination des tarifs douaniers sur une gamme de dépenses en immobilisations pour des machines et de l'équipement; un investissement de un milliard de dollars dans le Fonds d'adaptation des collectivités pour aider à atténuer les répercussions à court terme de la restructuration sur les collectivités, y compris celles qui sont tributaires de l'agriculture, des mines, de la pêche, des industries manufacturières et de la foresterie; l'injection de 8,3 milliards de dollars dans la Stratégie canadienne de transition et d'acquisition de compétences, pour appuyer les travailleurs canadiens et leurs familles au moyen de formations et de prestations, notamment l'extension du programme de travail partagé de l'Assurance-emploi; et l'investissement de 7,8 milliards de dollars en incitatifs fiscaux et en financement pour des projets de rénovation et de construction résidentielles qui permettent d'accroître la demande nationale en bois d'œuvre dans une proportion aussi élevée qu'un milliard de pieds-planche, tout en dopant la demande pour d'autres produits de construction.

En ce qui touche le secteur forestier tout particulièrement, la ministre Raitt a annoncé la semaine dernière, à Québec, les détails d'un investissement de 170 millions de dollars sur deux ans pour des mesures qui permettront d'assurer une plus grande durabilité et une plus grande compétitivité de l'industrie forestière. Ces mesures comprennent l'injection de 40 millions de dollars pour le renouvellement des programmes Produits de bois canadien, Le bois nord-américain d'abord, et Valeur au bois.

Les responsables de Produits du bois canadien travaillent de pair avec les provinces de l'industrie. Le programme permet d'accroître la demande en matière de produits de bois canadien dans des marchés internationaux ciblés, notamment en Chine, en Corée du Sud et en Europe, au moyen d'activités de sensibilisation et de promotion, ainsi que de travaux sur les codes du bâtiment et les normes liées aux produits.

Quant au programme Le bois nord-américain d'abord, il est plutôt axé sur les opportunités non exploitées qui permettraient d'accroître l'utilisation du bois en Amérique du Nord, dans des édifices commerciaux/institutionnels ou autres que résidentiels. L'annonce de la semaine dernière comprend également un montant de 10 millions de dollars pour appuyer des projets à grande échelle dans les marchés étrangers, pour démontrer des utilisations typiquement canadiennes du bois dans le domaine de la construction ou des utilisations non traditionnelles du bois dans les marchés nationaux.

Ces programmes permettent de mettre en évidence les produits de bois et les systèmes de construction canadiens dans d'importants marchés nationaux et internationaux. Les responsables mettront à profit l'expérience tirée du projet conjoint de reconstruction (gouvernement fédéral et Colombie-Britannique) à Wenchuan, en Chine, où Ressources naturelles Canada appuie la construction d'édifices publics dans cette région dévastée par un tremblement de terre l'année dernière. Au-delà de son côté humanitaire, le projet permet de mettre en évidence la valeur, la qualité et les remarquables propriétés antisismiques des charpentes en bois de technologie canadienne.

De plus, 120 millions de dollars sont investis sur deux ans pour promouvoir le développement et la commercialisation de technologies de pointe dans le secteur forestier, dans des domaines comme la bioénergie, la bioraffinerie, la nanotechnologie et les produits de construction de la prochaine génération. Cet investissement comprend l'injection de 80 millions de dollars dans le Programme sur les technologies transformatrices administré par FPInnovations, et le financement de 40 millions de dollars pour développer des projets pilotes de démonstration de nouveaux produits d'applications commerciales.

Permettez-moi de vous faire part d'une initiative emballante en matière d'innovation. Un consortium de chercheurs de FPInnovations et d'universités canadiennes travaille à l'élaboration de papiers bioactifs « intelligents » que l'on pourrait utiliser, par exemple, pour l'emballage des aliments et qui auraient la faculté de prolonger la durée de conservation de ces derniers en repoussant les pathogènes ou en avertissant les consommateurs, par un changement de couleur, que le contenu est contaminé.

Un autre exemple est le développement de produits tirés de très petites ou « nano » particules de fibre de bois appelées cellulose nanocristalline. Léger et extrêmement robuste, ce matériau présente d'excellentes propriétés en laboratoire. Au cours des deux prochaines années, nous financerons des projets pilotes qui nous permettront de progresser vers sa commercialisation.

Le gouvernement du Canada reconnaît que le secteur des produits forestiers est confronté à des défis importants. Par conséquent, l'appui à ce secteur et à ses travailleurs continue d'être une priorité, comme le démontrent les mesures prévues dans le Plan d'action économique du Canada. Celui-ci réitère d'ailleurs notre engagement envers nos industries traditionnelles en créant des conditions qui leur permettront de s'adapter avec succès aux nouvelles opportunités des marchés du XXIe siècle.

Le sénateur Mercer : Monsieur Farrell, merci d'être ici aujourd'hui pour nous aider à commencer notre étude. Il est important, en effet, que notre premier témoin soit un représentant du ministère fédéral. Vous ne serez sans doute pas le seul, et nous vous réinviterons peut-être plus tard. Nous espérons que vous suivrez nos délibérations et que vous serez en mesure de nous indiquer, éventuellement, s'il y a quelque chose que nous avons oublié au cours de notre étude.

Les médias nous ont appris cette semaine que le gouvernement du Québec avait offert à AbitibiBowater des garanties de prêts, si j'ai bien compris, ainsi que de l'argent, pour l'aider à surmonter ses difficultés. C'est une bonne nouvelle, mais j'ai été surpris de certaines réactions. En effet, certains prétendent que cette offre pourrait être incompatible avec l'Accord sur le bois d'œuvre. Je ne vois pas ce qu'une entente avec une papeterie a quoi que ce soit à voir avec un accord sur le bois d'œuvre.

Je viens de la Nouvelle-Écosse, où nous fabriquons beaucoup de papier. Et à mon avis, il y a une énorme différence entre le papier et le bois d'œuvre. Pourriez-vous m'expliquer, à moi et à ceux qui se posent des questions, pourquoi l'Accord sur le bois d'œuvre limiterait la capacité d'un gouvernement d'aider ses papetiers?

M. Farrell : L'Accord sur le bois d'œuvre contient une disposition « anti- contournement », selon laquelle les gouvernements canadiens, aux niveaux fédéral et provincial, n'ont pas le droit de consentir des aides qui pourraient être considérées comme des subventions à l'industrie du bois d'œuvre.

AbitibiBowater, par exemple, est une entreprise qui fabrique aussi bien des produits du bois que du papier journal et des pâtes. C'est une entreprise très intégrée, comme vous le savez sans doute. Si une subvention lui était consentie, les États-Unis contesteraient très certainement cette décision au motif qu'elle contrevient à la disposition anti- contournement de l'accord.

Le sénateur Mercer : Si le gouvernement du Québec, ou n'importe quel autre gouvernement, décidait de limiter son offre au secteur papier de l'entreprise, cela éviterait-il le problème?

M. Farrell : C'est un argument qu'il serait difficile de défendre devant un tribunal d'arbitrage. Permettez-moi toutefois de vous dire que la mesure décidée par Québec la semaine dernière n'est pas, aux yeux du gouvernement fédéral, une subvention. Le gouvernement du Québec a réagi rapidement après que l'entreprise a demandé la protection de la Loi sur les arrangements avec les créanciers des compagnies, en lui offrant ce qu'on appelle du « financement des débiteurs-exploitants », ce que ferait n'importe quel établissement de prêts pour aider des entreprises. Dans le cas du gouvernement du Québec, il a offert 100 millions de dollars, assortis de conditions de restructuration très strictes.

Le sénateur Mercer : Je suis ravi que le gouvernement du Québec soit le premier à faire ce genre de choses. J'espère avoir l'occasion d'en discuter avec ses représentants un de ces jours, pas pour les critiquer, mais pour en savoir davantage.

Dans votre déclaration, vous avez dit que depuis 2003, l'industrie avait perdu près de 100 000 emplois, dont 20 000 en 2008 seulement.

Je sais que nous ne sommes qu'en avril, mais beaucoup de choses se sont passées dans ce secteur depuis le début de 2009. Vous n'avez peut-être pas encore de données précises à ce sujet, mais vous devez avoir des estimations sur le nombre de pertes d'emplois au cours des quatre premiers mois de cette année.

M. Farrell : Vous avez raison, sénateur, je n'ai pas ce chiffre en tête. Il faut prendre en considération à la fois les ralentissements temporaires et les fermetures permanentes. Il est vrai que, depuis le 1er janvier, le nombre de ralentissements des activités a augmenté, qu'il s'agisse de nouvelles décisions ou de la prolongation de décisions antérieures, étant donné la morosité des marchés et le faible niveau des prix.

Le sénateur Mercer : Pour en revenir à nouveau à votre déclaration liminaire, je dois vous dire que le projet Canada/ Colombie-Britannique de reconstruction en Chine me réjouit, car cela illustre bien comment nous pouvons faire d'une pierre deux coups en trouvant une solution à notre problème — exporter des produits du bois malgré la morosité du marché — tout en dispensant une aide étrangère/humanitaire.

Est-ce une initiative tout à fait nouvelle, ou l'avons-nous déjà fait dans le passé? Si c'est tout à fait nouveau, songez- vous également à coupler l'exportation de produits du bois à certaines activités de l'Agence canadienne de développement international, l'ACDI, ou d'autres organisations qui dispensent l'aide canadienne étrangère dans des pays comme la Chine? Nous sommes bien sûr très actifs en Afghanistan et dans d'autres pays du monde.

M. Farrell : Il faudrait le demander à des représentants de l'ACDI, mais je peux vous dire que le projet en Chine s'inscrit dans un partenariat avec le gouvernement chinois et avec le gouvernement de l'État, dont l'objectif est de montrer comment on peut utiliser le bois dans leurs chantiers de construction.

En effet, la Chine est un pays qui n'utilise pas beaucoup le bois. Certes, il y a bien longtemps, ils ont construit des temples, mais dans la Chine actuelle, tout ou presque est fait en ciment. La situation est différente au Japon, où nous avons commencé à explorer le marché des produits du bois à la fin des années 1960 et 1970. À l'époque, ce pays utilisait le bois, mais les applications que nous envisagions étaient un peu différentes.

En Chine, c'est un peu plus difficile car le bois y est peu utilisé. Par contre, ce qui est intéressant, et c'est d'ailleurs ce qui nous avait aidés au Japon, c'est de constater que les structures en bois résistent particulièrement bien à de fortes secousses sismiques. Lors du tremblement de terre de Kobé, au début des années 1990 je crois, les immeubles en bois de deux ou trois étages ont beaucoup mieux résisté que les édifices en ciment et en acier.

[Français]

Le sénateur Poulin : Monsieur Farrell, merci de votre excellente présentation. Comme je vous le disais tantôt, je représente le nord de l'Ontario et vous êtes probablement très conscient du fait que l'industrie forestière est très importante pour cette région. Je regarde les histoires de nos familles; mon grand-père Émile Charrette est venu s'installer dans le nord de l'Ontario juste à l'extérieur de Sudbury, il a acheté et développé une cour à bois. Il arrivait de Québec et, pendant un temps de récession, il a su faire bien vivre sa famille et continuer à embaucher plusieurs personnes dans le nord de l'Ontario.

On se retrouve 100 ans plus tard, dans le nord de l'Ontario, avec des villes et des communautés complètement défaites à cause, justement, de la fragilité de notre industrie forestière.

Vous avez probablement lu quel était notre ordre de renvoi pour notre étude au Comité de l'agriculture. Le premier objectif, c'est d'examiner les causes et les origines de l'actuelle crise forestière.

J'ai remarqué dans votre présentation que vous avez parlé de ce que fait le gouvernement. J'apprécierais beaucoup, à cause de votre expérience comme sous-ministre adjoint, monsieur Farrell, savoir comment vous analysez les causes, en ce moment, de la crise que nous vivons et son impact dans nos régions partout au pays.

M. Farrell : Est-ce que c'est possible de parler en anglais?

Le sénateur Poulin : C'est toujours plus facile de parler avec la langue du cœur. Si vous parlez en anglais, je vous comprends très bien, et si je parle en français vous me comprenez.

[Traduction]

M. Farrell : J'ai commencé ma carrière dans l'industrie des produits forestiers en 1974. J'ai passé huit ans chez AbitibiBowater avant de travailler pour le gouvernement provincial, dans le sud de l'Ontario, et, ensuite, pour le gouvernement fédéral. En 35 ans, j'ai donc eu l'occasion de me familiariser avec cette industrie.

Votre question est intéressante. Les difficultés comme celles que nous connaissons actuellement ne surviennent pas du jour au lendemain. Les problèmes de l'industrie du bois sont différents de ceux de l'industrie des pâtes et papiers. Malgré la morosité des marchés actuels, le Canada a sans doute les usines de bois d'œuvre les plus compétitives au monde, surtout en Colombie-Britannique.

Au Canada, les deux branches de cette industrie sont très intégrées. Et on voit ce qui se passe quand l'une des deux a des difficultés. D'un côté, il y a l'offre et la demande pour le bois et les copeaux, et de l'autre, il y a l'offre et la demande entre l'industrie des pâtes et papiers et l'industrie du bois d'œuvre.

Le secteur des pâtes est très capitalistique. L'implantation d'une usine en Amérique du Sud ou en Amérique centrale représente un investissement de 1,5 à 2 milliards de dollars. Au Canada, il n'y a pas eu de création d'usines depuis les années 1970, je crois, et à l'époque, c'était en Alberta, lorsque la province avait décidé d'exploiter ses ressources de bois.

Premièrement, pour parler en termes simples, dans une industrie axée sur un produit de base, la taille des installations est un facteur important. Les nouvelles usines d'Asie du Sud-Est, d'Amérique centrale et d'Amérique du Sud sont beaucoup plus grandes et, par conséquent, leur coût unitaire est beaucoup plus compétitif que le nôtre. Cela dit, le Canada a un assortiment de fibres très intéressant, étant donné toutes les espèces de bois d'œuvre résineux qu'on y trouve. Mais il faut dire aussi que la technologie et le nouveau matériel d'imprimerie contribuent à resserrer l'écart qui existait entre une fibre de bonne qualité et une fibre de qualité marginale.

Deuxièmement, j'ai vécu pendant 14 ans à Sault Ste Marie, Wawa et White River. Je connais bien les usines de la région. L'industrie du papier journal en Amérique du Nord est en déclin depuis très longtemps. Il y a 30 ans, tout le monde annonçait l'avènement du bureau sans papier. C'est ce qui est en train d'arriver, cela va vite, surtout dans le domaine du papier journal.

Je ne vous apprends rien en vous disant que la nouvelle génération lit les nouvelles sur d'autres sites que moi. J'éprouve toujours beaucoup de plaisir à lire mon journal, mais mes enfants, eux, préfèrent consulter Internet. Nous avons ainsi enregistré un déclin d'environ 20 p. 100 de la demande de papier journal en Amérique du Nord. Certains de nos producteurs exportent encore leur papier journal dans le monde entier, mais nous dépendons encore beaucoup du marché américain.

Les causes sont attribuables à la fois à la demande, à nos coûts de production et au coût de nos intrants. Les coûts du bois au Canada, surtout dans l'est du Canada, sont très élevés. Dans notre pays, l'industrie des produits forestiers assume une grande part de la responsabilité de la gestion des terres. En conséquence, nous transportons le bois à livrer sur de longues distances, parfois sur plus de 250 km dans le nord de l'Ontario.

Pour toutes ces raisons, la structure actuelle, qui est en place depuis un certain temps, permet difficilement de fabriquer des produits de bois canadien à un prix compétitif sur les marchés internationaux. On l'a vu pendant une courte période de 20 ou 25 mois, où la remontée du dollar canadien par rapport au dollar américain avait rendu les choses difficiles pour l'industrie canadienne. Et en 2007, le marché américain de la construction domiciliaire a commencé à se détériorer.

Pour ce qui est de l'avenir, je suis convaincu que l'industrie des produits du bois redeviendra compétitive lorsque l'économie aura repris de la vigueur. Pour l'industrie du papier journal, les défis ne disparaîtront pas. Quant à l'industrie des pâtes, elle va essayer de faire en sorte que son produit se démarque par rapport aux autres pâtes disponibles sur les marchés internationaux. Certaines entreprises y sont déjà parvenues.

Le sénateur Poy : Merci, monsieur Farrell. Tout cela étant nouveau pour moi, pourriez-vous m'expliquer qui est FPInnovations?

M. Farrell : FPInnovations est un nouvel institut canadien de recherche sur les produits forestiers. Sa structure est différente de celle de nos concurrents étrangers. Jusqu'à il y a environ deux ans, nous avions trois instituts nationaux de recherche forestière : Forintek, qui faisait partie de notre ministère en 1979 mais qui s'en est détaché pour se consacrer principalement aux produits du bois; Feric, un institut de recherche en génie forestier, qui s'intéressait aux transports et à la récolte; et Paprican, qui faisait de la recherche sur les pâtes et papiers.

Le conseil d'administration — dont je faisais partie à l'époque — a alors décidé que, étant donné que l'industrie était très intégrée, il était illogique que la structure de recherche soit aussi fragmentée, et qu'en fait, c'était même un inconvénient. Le conseil d'administration, qui était composé de sous-ministres provinciaux et de PDG de l'industrie, a donc décidé de regrouper ces trois instituts. Ma propre organisation, le Service canadien des forêts, a créé le Centre canadien sur la fibre du bois, qui est le quatrième organisme à s'intéresser à l'exploitation optimale des forêts canadiennes.

Nous avons maintenant un circuit ininterrompu entre la forêt, l'usine et les marchés de destination. Même à une époque peu favorable pour le secteur, nous comptons sur cette structure de recherche pour nous aider à nous positionner, quand la conjoncture sera meilleure. À l'intérieur de cette structure, nous avons beaucoup investi dans l'innovation.

Le sénateur Poy : Pourriez-vous nous expliquer ce qu'est la cellulose nanocristalline?

M. Farrell : Je vais essayer, mais je ne suis ni chimiste ni ingénieur. La partie de l'arbre qui sert à fabriquer le papier et la pâte est la cellulose, qui est composée de fibres agglutinées entre elles par des polymères linéaires. Lorsqu'on fait fondre ces polymères, on obtient la cellulose. Au niveau nano, on peut manipuler les particules afin d'en changer certaines caractéristiques à l'étape de la cellulose ou même à l'étape du produit fabriqué. On obtient un produit qui possède des caractéristiques uniques au niveau du poids et de la résistance. Les recherches se poursuivent là-dessus dans plusieurs pays.

Au cours des trois dernières années, les travaux effectués par FPInnovations ont fait considérablement progresser la recherche et le développement. Deux ou trois projets pilotes ont déjà été entrepris, avec des investissements du secteur privé, pour des applications dans des secteurs comme l'aérospatiale et l'automobile. Si l'on réussissait à mettre au point un véhicule extrêmement léger, qu'il s'agisse d'une voiture ou d'un aéronef, ce serait une percée remarquable.

Il est peu probable qu'un produit soit mis sur le marché d'ici à trois ans, mais je pense que, dans cinq ou six ans, il est possible que ce genre de produit soit disponible sur le marché.

Le sénateur Poy : Est ce qu'on produit déjà des papiers dits intelligents?

M. Farrell : C'est l'Université McMaster qui chapeaute le Sentinel Bioactive Paper Network, mais FPInnovations y participe activement. Au début, c'était un réseau de centres d'excellence, et ils en sont à leur cinquième année, je crois. Les défis sont considérables, mais l'équipe qu'ils ont constituée est remarquable, car elle rassemble des microbiologistes, des chimistes et tous les autres types de spécialistes qu'on trouve normalement dans le secteur forestier.

Ce nouveau produit peut avoir des retombées non seulement sur l'industrie de l'emballage mais aussi sur l'industrie des produits sanitaires. Par exemple, pour les hôpitaux, les masques chirurgicaux pourraient changer de couleur dès qu'ils sont en contact avec un virus ou une bactérie. À l'avenir, ces masques pourraient même avoir la capacité de neutraliser le virus ou la bactérie.

J'ai reçu un mémoire là-dessus il y a environ deux semaines, et je sais donc que de grands progrès ont été faits; il reste cependant des obstacles techniques à surmonter avant de pouvoir passer à la production à grande échelle. Si la production reste limitée, ça ne sera pas très utile pour l'industrie. Il est très difficile de réussir à fabriquer un produit du papier en grandes quantités, qui soit recyclable et facile à utiliser, tout en tenant compte des caractéristiques techniques qu'exigent la biotechnologie et les microcircuits de certaines de ces applications. On me dit que, si nous maintenons le rythme des investissements, nous pourrons avoir un produit d'ici cinq à sept ans.

Le sénateur Poy : Qu'en est-il de nos activités de recherche et de développement par rapport à celles d'autres pays? Autrement dit, sommes-nous en tête ou en queue du peloton?

M. Farrell : Vous entendrez sans doute d'autres témoins plus compétents que moi à ce sujet. Nous nous intéressons principalement à ces deux secteurs parce qu'ils donnent un atout supplémentaire à notre assortiment de fibres naturelles — l'épinette noire, le pin gris et des espèces boréales —, et un peu moins, c'est vrai, à d'autres secteurs de la production de pâtes et papiers. Notre stratégie d'innovation consiste à miser sur nos points forts. Si les autres pays peuvent fabriquer un grand nombre de produits à un coût bien moindre, nous devons nous trouver un créneau où nous aurons un avantage concurrentiel bien établi.

Le sénateur Fairbairn : Monsieur Farrell, je vous remercie de nous avoir décrit la situation en ce qui concerne notre compétitivité. Cela nous sera très utile.

Il y a quelques années, notre comité s'est rendu dans chaque province et dans chaque territoire dans le cadre de son étude sur la pauvreté en milieu rural. Nous avons entendu parler des difficultés auxquelles faisaient face les habitants de ces régions, dans la culture du blé aussi bien que dans le secteur forestier. Notre comité s'est beaucoup investi dans cette étude, dont nous avons publié le rapport final peu avant l'été dernier.

En ce qui concerne l'industrie forestière, nous nous sommes rendus dans toutes les provinces et dans toutes les régions des territoires les plus septentrionaux possibles. Je pense aussi à tous les efforts qu'a déployés le gouvernement pour maintenir non seulement la vente mais la production, qui sont deux secteurs bien différents, dans les différentes régions du pays. À un certain moment, le nord de l'Ontario a voulu embarquer, mais tout d'un coup, l'activité industrielle s'est délocalisée, et cela a été pour eux une grande source d'inquiétude : bon nombre d'écoles, d'autobus et d'activités quotidiennes ont soudain perdu leur raison d'être.

Je viens de Lethbridge, en Alberta, près des Rocheuses, de l'autre côté de la frontière avec la Colombie-Britannique. Nous avons bénéficié dans le passé d'une industrie forestière très florissante. À l'heure actuelle, nous traversons une période difficile à cause du dendroctone du pin. Nous sommes allés à Prince George et nous avons constaté les ravages que cause le dendroctone. C'est impressionnant. Dans une petite ville, des gens ramassaient ces morceaux de bois rose pour pouvoir en faire quelque chose, et ils ont même insisté pour que nous allions voir les objets de décoration qu'ils avaient réussi à fabriquer pour la salle à manger, le salon ou la chambre à coucher. Des touristes venaient pour acheter ces objets légèrement rosés mais très jolis. Malheureusement, nous avons appris depuis que le magasin avait fermé.

Au départ, comme vous le savez, il y a le problème du dendroctone du pin, et les ravages qu'il cause. Je ne sais pas dans quelle mesure il s'est répandu dans le nord de l'Alberta, mais il progresse vers le sud. Nous surveillons de près la situation dans toutes les petites villes de la Passe du nid de corbeau car, si l'infestation va jusque-là, nous sommes dans de beaux draps.

Certes, il n'y a peut-être pas grand-chose à y faire, mais au cours des derniers mois, le gouvernement fédéral a-t-il intensifié les recherches pour endiguer la propagation de cet insecte nuisible? Est-il venu en aide à ceux qui, malgré tout, ont réussi à survivre et à commercialiser leurs produits?

M. Farrell : Nous avons consenti un investissement de 200 millions de dollars en 2006 sur deux fronts : ralentir la propagation de l'infestation, dans le cadre du programme forestier; et 100 millions de dollars pour en atténuer l'impact, par le développement économique communautaire et l'investissement dans les infrastructures. Avant que la crise économique mondiale n'éclate, cela avait suscité un certain enthousiasme de la part de la Porte Asie-Pacifique occidentale et de certains réseaux autour de Prince George et de Prince Rupert qui envisageaient de faire partie de la structure de transport intermodale. Ces investissements ont été faits.

L'objectif principal du programme forestier était double. Il s'agissait d'abord d'essayer de ralentir la propagation de l'infestation. Comme vous pouvez l'imaginer, avec une superficie déjà infestée de 9 millions d'hectares, la question était de savoir par où commencer. Au Service canadien des forêts, nous avons réussi à prévoir où le dendroctone allait se propager, pour que nous y puissions avoir le maximum d'impact.

Nous nous sommes rendu compte que nous ne réussirons pas à mettre un terme à l'infestation en contrôlant simplement la propagation. Il faut avant tout essayer de sauver le maximum de choses en attendant que les températures reviennent à la normale et fassent disparaître naturellement l'insecte nuisible. En fait, c'est à l'automne que les températures doivent être suffisamment froides pour détruire l'insecte avant qu'il n'hiberne. Les derniers automnes ont été un peu plus froids, ce qui a ralenti la propagation de l'infestation, mais manifestement cela n'a pas suffi.

L'Alberta a consacré beaucoup de temps et d'argent à ce problème. Dans le sud-ouest, comme vous le savez, aux pieds des Rocheuses, la source de bon nombre des rivières de cette région — je n'ai pas besoin de vous le dire, sénateur — est un sujet de préoccupation.

Le sénateur Fairbairn : La rivière Oldman.

M. Farrell : La rivière Oldman est une grave préoccupation. Dans le nord-ouest de l'Alberta, jusqu'à Grande Prairie, on a déployé beaucoup d'efforts pour essayer d'endiguer cette infestation.

Pour y parvenir, on a mis au point des produits chimiques, mais ils coûtent cher. De plus, il faut tenir compte de l'ampleur des superficies infestées, et ce n'est pas comme avec la tordeuse des bourgeons de l'épinette, par exemple, où les larves sont exposées, pendant leur métamorphose, durant une période de quatre à six semaines. Avec le dendroctone, c'est différent, car il passe une très petite partie de son cycle de vie à l'extérieur de l'arbre, et dès que la larve éclôt, l'insecte s'envole. Il est donc pratiquement impossible de le cibler au stade de la larve. Celle-ci se nourrit à l'intérieur de l'arbre, ce qui rend très difficile le contrôle général de l'infestation.

Le sénateur Fairbairn : Je me suis rendue récemment dans la région, et j'y ai rencontré des jeunes du Nouveau- Brunswick. Ils avaient des bottes, et je les ai vus transporter du matériel dans un avion. Quand je leur ai demandé ce qu'ils faisaient, ils m'ont dit qu'ils étudiaient le problème et qu'ils se rendaient à la Passe du nid de corbeau — ils étaient tout un groupe — pour essayer de l'enrayer.

Ces jeunes avaient l'habitude de faire face à des infestations de ce genre chez eux, et ils n'avaient pas l'air de croire que c'était un problème insurmontable. Au contraire, ils semblaient certains de lui trouver une solution. Je suis sûre que le ministère, d'une façon ou d'une autre, encourage ce genre d'initiative.

Il y a de l'espoir, c'est évident, mais en attendant, c'est assez effrayant.

Le sénateur Tkachuk : Le sénateur Fairbairn et moi-même avons assisté à des audiences à Vancouver, il y a une dizaine d'années ou peut-être moins. Il était alors question du changement climatique et de l'agriculture, et des chercheurs de l'Université de Victoria étaient venus nous dire qu'ils avaient prévu, et prévenu le gouvernement en conséquence, que l'infestation par le dendroctone du pin deviendrait un grave problème si nous maintenions nos pratiques de foresterie, qui consistent essentiellement à ne pas laisser les forêts brûler.

Ces témoins nous avaient dit que les fonctionnaires ne les avaient pas écoutés, et nous nous retrouvons maintenant avec une infestation du dendroctone du pin. Je ne sais pas si les Américains ont le même problème que nous.

M. Farrell : Oui, ils ont le même problème.

Le sénateur Tkachuk : Ce n'est pas seulement une question de température. Il y a aussi le fait que nous ne laissons pas les forêts brûler. La solution serait peut-être de faire des brûlages. Quoi qu'il en soit, il faut faire quelque chose car, sinon, l'infestation va se propager et s'installer pour de bon.

M. Farrell : Le dendroctone du pin est un insecte nuisible qui est endémique dans l'ouest de l'Amérique du Nord. Il a toujours fait partie de cet écosystème. Avant l'arrivée des Européens, la forêt de pins — le pin ponderosa, comme on appelle la forêt de pins de l'intérieur — brûlait à peu près tous les 35 ou 45 ans. Cela faisait partie du cycle écologique et avait pour conséquence de réduire les infestations. À beaucoup d'égards, cela ressemblait à la forêt boréale dans l'est du Canada.

Les politiques publiques sur la gestion du bois d'œuvre — sans parler de la colonisation, surtout aux États-Unis — ont eu pour objectif de protéger les forêts. Chez nous, c'était plus dans une optique commerciale, et aux États-Unis, par souci de protection de la vie humaine et de la propriété. Au Canada, nous avons déjà connu de graves infestations mais il suffisait de un ou deux hivers particulièrement froids pour régler le problème, et il fallait attendre deux ou trois décennies avant que l'infestation ne recommence.

Sans vouloir offenser le gouvernement de la Colombie-Britannique, je dois dire qu'il s'est fait prendre justement parce qu'il avait déjà connu ce genre d'infestation. En effet, il a supposé qu'il connaîtrait un autre automne froid — peut-être pas cette année mais dans trois ou cinq ans —, mais l'automne froid s'est fait attendre et l'épidémie a explosé.

Le sénateur Tkachuk : Je ne connais pas bien le climat de la Colombie-Britannique, mais j'y ai quand même séjourné quelque temps et je sais que, dans le Nord, il peut faire froid, surtout à Prince George et dans la région. Par contre, dans le sud de la province, il ne fait jamais froid. Les températures y sont toujours très clémentes.

La question mérite d'être étudiée. Il serait en effet intéressant de voir dans quelle mesure les forêts ont été protégées par les politiques des gouvernements, maintenant qu'elles ont toutes été détruites par le dendroctone du pin. Les incendies de forêt contrôlés seraient peut-être une meilleure solution, car ils permettraient à la nature de nous débarrasser régulièrement du dendroctone du pin et, à long terme, de sauver les forêts plutôt que de les détruire.

Il serait intéressant d'étudier la question.

M. Farrell : C'est toujours un défi pour les gouvernements provinciaux d'essayer d'intégrer au régime de gestion des forêts ce qu'ils appellent le brûlage dirigé. Même si nous connaissons bien cette technique, elle n'est jamais efficace à 100 p. 100. Il arrive, de temps à autre, qu'on perde le contrôle d'un brûlage, si bien qu'on n'ose plus en faire pendant quelques années, malheureusement. Ça a toujours fait partie du cycle écologique dans la région boréale, surtout dans les régions montagneuses de la Colombie-Britannique.

Il ne faut pas oublier que ce sont les pins de l'intérieur de la province qui sont touchés. La question que le gouvernement provincial se pose est de savoir combien d'autres essences seront affectées. Les arbres ne sont pas tous morts. Dans certaines régions de l'intérieur, le pin représentait un pourcentage élevé, mais ailleurs, c'est l'épinette et le peuplier qui peuplent en majorité la forêt. Quoi qu'il en soit, certaines régions seront durement touchées pendant un certain nombre de décennies.

Le sénateur Eaton : Qui sont nos principaux concurrents internationaux en matière de produits forestiers?

M. Farrell : Tout dépend du produit. Pour ce qui est du bois d'œuvre, notre marché principal est, de loin, les États- Unis puisque, encore tout récemment, nous desservions 30 à 31 p. 100 de ce marché. Le reste de la demande américaine est satisfait par la production intérieure, les importations venant d'Europe ou d'Amérique centrale ne représentant que de 3 à 5 p. 100. À vrai dire, le marché intérieur américain est notre principal concurrent pour le bois d'œuvre, sur le marché américain.

Le sénateur Eaton : Vous parliez tout à l'heure des grandes usines qui se construisent en Amérique du Sud. Nous font-elles concurrence?

M. Farrell : Pour les pâtes, surtout les pâtes de feuillus, oui. Nos principaux concurrents pour les pâtes de feuillus sont l'Amérique centrale et l'Amérique du Sud. Leurs coûts de production sont tels qu'ils peuvent exporter du papier d'impression au Canada à un prix nettement inférieur à notre coût de production.

Le sénateur Eaton : À propos de ces grandes usines, vous avez dit au début que certaines choses étaient cycliques, et que d'autres étaient structurelles. Ce qui m'intéresse surtout, ce sont les innovations dont vous avez parlé.

Quels genres de changements structurels devrons-nous encourager au Canada pour que nous puissions fabriquer ces extraordinaires masques en cellulose, utiliser la cellulose comme éthanol et exporter en Chine ces merveilleux produits du bois qui sont plus résistants que l'acier et plus légers que l'aluminium? Qu'allons-nous devoir faire pour y parvenir?

M. Farrell : Cela ne va pas se faire du jour au lendemain.

Le sénateur Eaton : Je vous le concède, mais si nous avons une feuille de route, nous pourrons commencer à encourager les gens à aller dans cette voie.

M. Farrell : Notre principal atout, ici, au Canada, c'est la superficie de nos forêts. Mis à part les fluctuations de température, nous avons 400 millions d'hectares de forêts, avec des essences particulièrement recherchées; seule la Russie nous dépasse. De par ses infrastructures, ses compétences, sa gouvernance et sa structure organisationnelle, le secteur forestier canadien est attrayant pour les investisseurs.

La question qui se pose avant tout est de savoir comment réorganiser les opportunités d'investissement dans la forêt canadienne.

Le sénateur Eaton : Si notre comité voulait élaborer une feuille de route, à quoi cette feuille devrait-elle ressembler?

M. Farrell : À mon avis, il faudrait qu'elle porte sur deux aspects : l'innovation et les marchés. Il nous faut un programme d'innovation qui vise davantage à exploiter la valeur plutôt que le volume de nos ressources forestières. L'industrie forestière du pays a été prospère, mais cette prospérité était fondée sur le modèle du volume. Nous produirons toujours des pâtes, du papier et des produits du bois, mais nous avons besoin de diversifier notre gamme de produits.

Il va falloir déterminer quel secteur est le plus prometteur : la cellulose nanocristalline, qu'on appelle la CNC, ou bien l'éthanol à teneur plus élevée en cellulose. Les financements publics seront nécessaires au départ, mais tôt ou tard, il faudra que le secteur privé s'y intéresse également pour que les produits puissent être commercialisés. Par conséquent, les financements de départ en innovation sont tout à fait légitimes et sont un aspect important de notre stratégie.

Le second aspect est le marché. Nous allons très certainement continuer à dépendre du marché américain, mais nous devons nous assurer que nous avons d'autres options. C'est pour cette raison que nous avons développé un marché pour les produits du bois au Japon, et c'est pour cette raison également que nous avons actuellement des projets en Corée et en Chine. S'il faut en croire les prévisionnistes, les pays de cette partie du monde vont être le fer de lance de la relance économique. Certes, il sera toujours difficile de construire de grands immeubles en bois à Shanghai et à Beijing en raison de leur densité démographique élevée, mais les consommateurs de ces pays s'intéressent de plus en plus aux produits plus décoratifs comme les revêtements en bois et les meubles. Il est vrai que c'est un marché très concurrentiel; le Canada y est présent, mais encore une fois, la concurrence est très forte.

Bref, la feuille de route devrait prévoir à la fois la mise au point de produits du bois novateurs et la diversification de nos marchés d'exportation.

Le sénateur Eaton : Pensez-vous que ce sera facile à faire?

M. Farrell : Non, ce ne sera pas facile.

Le sénateur Eaton : Pourquoi?

M. Farrell : Il va falloir encore du temps pour que les nouvelles applications de la fibre canadienne soient prêtes à attirer les premiers gros investissements de départ qui permettront de fabriquer un produit à partir de la forêt, c'est-à- dire à partir de la fibre canadienne, plutôt que de fabriquer un produit forestier.

La restructuration de l'industrie va être difficile. Certaines usines ne s'y prêteront pas. Comme je vous l'ai dit, j'ai déjà vécu dans le Nord de l'Ontario et je sais que ce genre de restructuration a un impact considérable sur la collectivité. Cela va prendre du temps. La fermeture d'une usine et son remplacement par une usine de fabrication d'éthanol cellulosique ne peuvent pas se faire du jour au lendemain.

La répartition géographique des nouvelles infrastructures sera différente de ce qu'elle est actuellement, surtout dans l'est du Canada. La plupart des usines sont situées à proximité d'un cours d'eau, qui servait pour le transport des produits. Si vous deviez refaire aujourd'hui cette répartition, il n'y a pas beaucoup d'usines qui resteraient au même endroit.

Le sénateur Eaton : Les rapprocheriez-vous davantage des centres urbains?

M. Farrell : Peut-être, ou plus près des marchés américains ou des ports en eau profonde pour faciliter les exportations dans le monde entier.

Le sénateur Cordy : Au fait, Halifax est le seul port toute-saison au Canada; pourquoi ne pas y localiser toute l'industrie?

Je vais poursuivre dans la même veine que le sénateur Eaton. Je suis nouvelle dans ce comité, mais l'avenir de l'industrie forestière m'inquiète quelque peu, avec ces 100 000 pertes d'emplois depuis 2003, dont 20 000 rien qu'en 2008. Et nous savons tous que ce chiffre a encore augmenté depuis le début de 2009.

Pour attirer des investissements dans la recherche et la mise au point des innovations, devrions-nous modifier notre régime fiscal afin d'accorder des abattements fiscaux à ceux qui investissent dans l'industrie forestière?

M. Farrell : Vous allez entendre cette semaine des témoins qui pourront vous donner une réponse très ferme à ce sujet, du point de vue de l'industrie. Quant au point de vue de gouvernement du Canada, je me garderai de faire des commentaires sur la politique fiscale.

Le sénateur Cordy : On peut quand même dire qu'il va falloir changer les choses si l'on veut que les choses changent. Puis-je vous demander maintenant à quoi ressemblera à votre avis l'industrie dans une dizaine d'années? Ou plutôt, à quoi elle devrait ressembler, car pour l'instant, avec toutes ces pertes d'emplois, c'est plutôt effrayant.

M. Farrell : Je suis forestier de formation, mais un économiste pur et dur vous dirait sans doute que les entreprises qui surmonteront la crise sont celles qui auront dégraissé leurs effectifs et qui sont plus compétitives. À bien des égards, il est fort probable que l'industrie se sera contractée, et que ses activités seront davantage liées à la demande.

Certains vous diront peut-être qu'une partie du problème vient du fait que l'offre est nettement supérieure à la demande. Prenez l'exemple du papier journal depuis cinq ans : les industriels se livrent à un jeu de yo-yo désespéré pour essayer de corriger l'offre chaque fois que la demande décline. Le fait est qu'il est pratiquement impossible d'endiguer le déclin de la demande.

Dans 10 ans, je pense qu'il y aura moins d'usines, mais qu'elles seront économiquement plus saines. J'ose espérer que nous disposerons alors d'une gamme élargie de produits à plus forte valeur, fabriqués grâce à des compétences plus pointues. Il y aura peut-être de nouveaux acteurs, peut-être même des entreprises qui ne sont pas dans le secteur forestier actuellement, comme des entreprises énergétiques ou pharmaceutiques. On peut même imaginer des coentreprises, avec des entreprises de transport ou des fabricants d'avions, d'hélicoptères ou de pièces automobiles.

Peut-être que le Canadien moyen se demandera s'il s'agit d'une entreprise de produits forestiers ou non, mais ce n'est pas grave, du moment que le cœur de métier de l'entreprise, c'est la forêt.

Le sénateur Cordy : Dans votre déclaration liminaire, vous avez dit que, la semaine dernière, la ministre Raitt avait annoncé un investissement de 10 millions de dollars dans des projets à grande échelle destinés à faire la démonstration de différentes façons d'utiliser le bois dans la construction, à l'étranger.

J'aimerais savoir comment ces 10 millions de dollars vont être dépensés. Les marchés étrangers sont-ils principalement asiatiques? Comment faites-vous ces démonstrations? Vous avez parlé tout à l'heure de la construction de maisons au Japon, et vous avez dit qu'elles résistaient bien en Chine. Que devons-nous faire? Pensez-vous que, si nous fabriquons le produit, ils vont venir l'acheter?

Vous avez également parlé d'utilisations non conventionnelles du bois sur le marché intérieur. Pouvez-vous nous en donner des exemples? Les 10 millions de dollars annoncés vont-ils servir à présenter aux Canadiens des utilisations non conventionnelles du bois?

M. Farrell : Je vais commencer par les marchés internationaux. Comme je l'ai dit tout à l'heure, dans des villes comme Shanghai ou même Séoul, le problème principal est le coût du terrain. La maison unifamiliale traditionnelle n'est pas un concept vendable. Il faut donc passer au cran supérieur, sinon nous ne pourrons pas être compétitifs. À Shanghai comme à Beijing, les codes de construction sont empreints d'une phobie des incendies, de leur ampleur et de la rapidité de leur propagation dans une structure.

Quand on parle d'investissements publics, les codes et les normes sont les critères de base. Ce sont eux qui régissent la construction résidentielle dans tous les pays du monde. Ils sont généralement déterminés par le gouvernement, que ce soit au niveau municipal, au niveau de l'État ou même au niveau national. En ayant des contacts au niveau gouvernemental, nous pouvons aborder la question des codes. Les codes chinois sont entièrement basés sur le ciment. Par conséquent, quand on commence à parler du bois, qui a toujours été considéré comme un produit inférieur, on entre dans un débat technique.

Par exemple, nous sommes implantés en Chine depuis sept ou huit ans, avec des spécialistes de FPInnovations, qui sont des ingénieurs et techniquement très compétents. Maintenant, la question est de savoir jusqu'où nous pouvons aller. Pouvons-nous construire une structure de cinq étages? Nous avons déjà construit des structures de trois étages. Mais sur leurs terrains de la taille d'un mouchoir de poche, il serait intéressant de pouvoir augmenter l'élévation.

Les modèles que nous allons leur présenter sont des structures hybrides de cinq et même sept étages, les deux premiers étages étant en ciment, et les cinq étages supérieurs, en bois.

La construction des toits pourrait aussi être un autre débouché. À Shanghai, presque tous les toits sont plats. Contrairement au Canada, le dernier étage est généralement le moins prisé parce qu'il y a toujours des fuites dans le toit. Nous pourrions construire un étage supplémentaire avec un toit à double pente, ce qui permettrait au propriétaire d'en tirer un revenu supplémentaire tout en réglant son problème de fuites. Par contre, c'est facile d'en parler avec les gens, mais c'est plus difficile de les convaincre de le faire.

Ce sont là deux exemples d'initiatives que nous avons entreprises. Nous allons les poursuivre, mais sans nous limiter à Shanghai et à Beijing, car dans beaucoup d'autres villes chinoises de plus de 20 millions d'habitants, le boom immobilier, avant la crise, était aussi marqué qu'à Shanghai.

En Amérique du Nord, ce que nous entendons par utilisations non conventionnelles du bois a trait à la construction non résidentielle. Nous travaillons là-dessus avec les Américains. À bien des égards, les difficultés que nous avons depuis 25 ans au sujet de l'Accord sur le bois d'œuvre portent toujours sur la part de marché. Mais si nous pouvons élargir ce marché, cela en fait plus pour tout le monde.

Les Américains sont aussi intéressés que nous à trouver des applications du bois dans la construction non résidentielle. Dans mon ministère, nous avons des gens qui travaillent sur le ciment et l'acier et qui font un travail d'ingénierie excellent. Tout est codifié. Le bois n'est pas un produit fabriqué en usine, par conséquent, il a des variantes naturelles.

Il faut donc faire accepter des codes et des normes, trouver des concepteurs, des ingénieurs et des spécificateurs qui connaissent bien les applications du bois. Nous essayons de constituer une équipe complète sur les applications du bois. Pour ce qui est de la séquestration du carbone, tous les indicateurs sont au vert : le bois est recyclable, réutilisable et renouvelable; c'est un produit vert. Son acceptabilité par le marché est incontestable. Par contre, il faut obtenir le soutien des responsables des codes de construction, des ingénieurs et des concepteurs.

Une des meilleures façons d'y parvenir est d'avoir des exemples concrets d'immeubles qui ont été construits en bois. Un certain nombre d'immeubles dans le sud en Ontario — des hôpitaux, des foyers pour personnes âgées et des centres communautaires — sont de très bons exemples de la façon dont on peut utiliser le bois. Il y a encore du travail à faire pour ce qui est de la compétitivité de nos coûts, mais c'est un problème que nous devrions résoudre plus facilement au fur et à mesure que la gamme des applications s'élargit.

Le sénateur Meighen : Je serai assez bref étant donné que le sénateur Eaton et le sénateur Cordy ont déjà abordé les questions qui m'intéressaient. Quand on a autant d'ancienneté que le sénateur Tkachuk et moi-même, on se souvient de ce qui s'est passé, jadis. Il y a cinq ou six ans, mais en fait, c'était il y a 10 ou 15 ans, je me souviens qu'on avait essayé de convaincre les Chinois et les Japonais de construire leurs maisons en bois. J'étais jeune à l'époque.

Vous nous avez parlé des nouvelles applications qui sont envisagées pour les produits du bois, et je m'en réjouis. Sans vouloir faire un mauvais jeu de mots, je dirai que j'espère qu'elles feront long feu.

Le sénateur Mercer : Vous voulez dire qu'elles feront feu de tout bois.

Le sénateur Meighen : Vous avez raison; merci, sénateur Mercer.

Je dois dire que je suis un peu sceptique, mais nous verrons. J'ai l'impression que l'environnement et les pratiques au Canada ne changent pas beaucoup.

J'aimerais parler de l'accord sur le bois d'œuvre. Je ne sais plus combien d'années il reste avant la date de son expiration, mais il y a toujours un irritant qui survient de temps à autre. Ça concerne parfois les parts de marché, mais c'est surtout dû au fait que nous avons des régimes différents au Canada pour ce qui est de la gestion du bois d'œuvre. Est-ce ainsi que vous définiriez le problème?

M. Farrell : À mon avis, c'est plus une question de politiques publiques.

Le sénateur Meighen : Et aussi vis-à-vis des États-Unis.

J'ai donc l'impression, peut-être à tort, que ce sont ces différences qui sont à l'origine de ces irritants. Que je sache, aucune démarche n'a été entreprise pour supprimer ces différences. Devons-nous nous attendre, quand l'accord va expirer dans quatre ou cinq ans, à d'autres négociations interminables qui font tant de mal à l'industrie?

M. Farrell : L'accord a été négocié et signé en 2006 pour sept ans, et on peut supposer qu'il restera en vigueur pendant sept ans. Quels que soient les accords que nous avons signés avec les États-Unis au cours des 20 dernières années, il y a eu des différends, que nous avons réglés au moyen de certains mécanismes. Nous avons aujourd'hui un processus d'arbitrage qui permet de régler ces différends.

Des gouvernements provinciaux du Canada ont apporté certains changements aux politiques publiques. Il serait utile que vous invitiez des représentants d'Affaires étrangères et Commerce international Canada à comparaître devant votre comité, car c'est ce ministère qui pilote le dossier de l'Accord sur le bois d'œuvre et toutes les questions commerciales qui s'y rattachent. Nous collaborons beaucoup avec eux sur des dossiers économiques et politiques.

Sans vouloir nommer des provinces en particulier, je peux vous dire qu'elles s'orientent toutes vers un système axé sur les forces du marché, notamment la Colombie-Britannique, l'Alberta, l'Ontario et le Québec. À bien des égards, c'était là le cœur du problème avec les États-Unis. La part de marché est assurément un problème qui n'est pas réglé.

Il existe aujourd'hui une relation plus étroite entre les activités d'exploitation et le prix de vente du bois d'œuvre. Dans le passé, les Américains dénonçaient le fait que, lorsque les prix du bois d'œuvre diminuaient, les usines canadiennes continuaient de tourner. Comme nous avons eu l'occasion de le faire remarquer, ce n'est certainement plus le cas aujourd'hui.

Je ne sais pas si tous ces problèmes disparaîtront vraiment un jour. Il y a environ deux ans, nous avons fait faire une étude sur l'historique des différends qui ont opposé le Canada et les États-Unis au sujet du bois d'œuvre. Apparemment, le premier s'est produit autour de 1780, quand le Nouveau-Brunswick et le Maine avaient échangé des coups de feu au sujet de billots de pin blanc. Ce n'était peut-être pas le premier incident, mais c'est pour vous dire que tout ça remonte à bien longtemps.

Le sénateur Meighen : Les provinces maritimes ont moins de changements à apporter à leurs politiques publiques que d'autres provinces, comme vous le savez fort bien, monsieur Farrell.

Les gouvernements provinciaux et le gouvernement fédéral ont tous un rôle important à jouer en ce qui concerne la politique forestière du Canada. Y a-t-il une instance quelconque qui s'assure que la main gauche sait ce que fait la main droite? Est-ce que ça marche vraiment?

M. Farrell : Il y a deux instances : la première est le Conseil canadien des ministres des forêts, le CCMF, qui comprend tous les ministres provinciaux et territoriaux ainsi que le ministre fédéral responsable des forêts. Les ministres se réunissent une fois par an, et les sous-ministres, deux ou trois fois par an. En dessous, il y a toutes sortes de groupes de travail qui étudient les insectes ravageurs, les stratégies de brûlage et les inventaires forestiers nationaux, aussi bien que les analyses de compétitivité. Ce système a été mis sur pied il y a environ un an et demi, avant la crise.

La deuxième instance est le réseau que le ministère des Affaires étrangères a réussi à mettre sur pied entre toutes les provinces et tous les territoires, en 2003-2004, quand l'accord précédent est arrivé à expiration. Ils se sont entendus sur une démarche commune, ce qui n'est pas facile, comme vous pouvez l'imaginer, étant donné la diversité des situations et des politiques publiques de chaque juridiction. Ce dispositif a été mis en place pour le bois d'œuvre précisément, et il fonctionne très bien.

Le sénateur Mercer : Je vous remercie encore une fois de comparaître devant nous ce soir. Nous avons appris beaucoup de choses, et vous avez particulièrement piqué notre curiosité lorsque vous avez parlé de FPInnovations, de l'Université McMaster et du Sentinel Bioactive Paper Network. J'ai rapidement noté tous ces noms pour les convoquer comme témoins.

Qui est à la fine pointe de la recherche dans ce domaine au Canada? Vous avez parlé de ce qui se fait à l'Université McMaster et dans d'autres universités. Qui fait les recherches les plus intéressantes?

M. Farrell : Je vais devoir être prudent dans ma réponse. J'ai mentionné l'Université McMaster.

Le sénateur Mercer : Où avez-vous fait vos études?

M. Farrell : À l'Université de Toronto. Bob Pelton, le chef du groupe de recherche, travaille à l'Université McMaster. Bon nombre d'universités mènent des recherches très intéressantes. Vous devriez peut-être inviter le président-directeur général de FPInnovations, Pierre Lapointe. FPInnovations a un certain nombre de réseaux : la nanotechnologie, la génomique, et les papiers intelligents. Vous pourriez même commencer par lui, si son secteur de spécialisation fait partie des sujets que vous voulez examiner, à savoir les produits du bois ou les nouveaux produits du bois. Beaucoup d'universités font de la recherche dans ce domaine, outre celles qui sont traditionnellement des universités forestières comme l'Université Laval, l'Université du Nouveau-Brunswick, l'Université de la Colombie- Britannique et l'Université Lakehead. Lorsqu'il s'agit de mettre au point de nouveaux produits forestiers, on déborde du cadre ordinaire de la foresterie. À mon avis, c'est dans la mise au point de nouvelles applications pour la fibre canadienne qu'il y a le plus d'opportunités.

Le sénateur Eaton : Le problème consistera ensuite à commercialiser ces applications, n'est-ce pas?

M. Farrell : C'est exact.

Le sénateur Eaton : Donc, à faire le saut entre le comptoir de laboratoire et le comptoir commercial!

M. Farrell : C'est ça.

Le président : Monsieur Farrell, nous savons tous que les codes de construction relèvent de la compétence provinciale et, dans certains cas, de la compétence fédérale. On pourrait envisager d'autres pistes afin d'améliorer nos constructions en utilisant davantage de bois ou de combinaisons fibre de bois et ciment.

Comment pourrions-nous convaincre les responsables provinciaux et municipaux de modifier leurs codes de construction afin d'autoriser l'utilisation de produits du bois pour les 5 premiers étages d'un immeuble de 15 ou 20 étages?

M. Farrell : Je vous conseille d'inviter devant votre comité un spécialiste des codes de construction. Le Conseil canadien du bois, le CCB, a son siège à Ottawa, et il emploie des spécialistes des codes et des normes de construction. Personnellement, je ne me sens pas assez féru en la matière.

À bien des égards, ce ne sont pas les codes et les normes qui posent des problèmes. Ils ne sont pas trop restrictifs au Canada. Le CCB gère le programme WoodWorks en collaboration avec plusieurs provinces, dont l'Ontario, dans le but de promouvoir l'utilisation du bois. Il offre ainsi aux spécialistes des spécifications — les ingénieurs et les concepteurs — des outils destinés à faciliter l'utilisation du bois et à le rendre plus attrayant. C'est plus à ce niveau que se posent les vrais défis. Nous nous orientons vers des codes de construction reposant sur la performance selon lesquels, en théorie, le matériau importe peu du moment que la norme de performance est respectée. Nous essayons de promouvoir l'utilisation du bois et de ses avantages, surtout du point de vue de l'analyse du cycle de vie. Voilà le genre de promotion que nous essayons de faire, à la fois au Canada et à l'étranger.

Le président : Merci de votre suggestion. Dans certaines régions du Canada, on plante des arbres depuis plus de 50 ans, et je sais que vous suivez cela de près. J'aimerais savoir ce que vous pensez de la sylviculture et des peuplements de feuillus.

M. Farrell : Pour les bois de feuillus des régions tempérées, c'est-à-dire les essences que vous voyez dans la région d'Ottawa comme l'érable, le bouleau, le peuplier et certains résineux, la règle générale est de ne pas faire de coupes à blanc, surtout dans le parc Algonquin et dans les collines de la Gatineau. On pratique alors ce qu'on appelle la coupe d'amélioration. Selon cette règle, on ne peut procéder à des coupes dans un peuplement que tous les 20 ans. Un peuplement de feuillus bien géré supporte ce genre de coupe tous les 20 ans.

L'un des problèmes qui se posent au Québec et en Ontario est que, depuis 60 ou 70 ans, des pans entiers de forêts se sont détériorés. En conséquence, si l'on voulait y faire des coupes régulières tous les 20 ans pour obtenir du bois d'œuvre de bonne qualité, il faudrait accepter de récolter au départ des produits de moins bonne qualité. Mais il faut passer par là pour bien gérer une forêt de feuillus.

Dans bon nombre de régions du Québec et l'Ontario, après deux récoltes de bois de chauffage ou de billots de moindre qualité, vous commencez à récolter un produit de meilleure qualité. La règle consiste à gérer les arbres du peuplement final qui vous donneront les billots de sciage ou de placage de la meilleure qualité.

Le président : Au Canada, quel pourcentage de la R-D porte sur le secteur des feuillus?

M. Farrell : En gestion forestière, pas grand-chose, mais je me trompe peut-être. On sait ce qu'il faut faire pour augmenter le rendement, mais il y a toujours les questions de biodiversité et de durabilité, qui sont beaucoup plus complexes que la simple optimisation du rendement. On continue d'en étudier les effets sur la flore et sur la faune.

Pour ce qui est de la fabrication, une bonne partie des recherches effectuées par les universités et par FPInovations portent sur les feuillus.

Le président : C'est un secteur tout à fait prometteur dans certaines régions du Canada.

M. Farrell : En effet. C'était un secteur très prospère au Canada il y a quelques années, mais il le redeviendra peut- être un jour.

Le président : Nous nous posons également des questions sur les possibilités qu'a cette industrie d'accéder au crédit. Étant donné votre expérience, que recommanderiez-vous pour que cette industrie puisse avoir accès à du crédit?

M. Farrell : Exportation et développement Canada, EDC, est un établissement bancaire séparé qui fonctionne comme une banque indépendante. Bien sûr, ils doivent respecter une certaine confidentialité pour ce qui est de leurs clients.

Vu la conjecture difficile dans laquelle nous nous trouvons aujourd'hui, j'ai eu l'occasion d'apprendre à connaître EDC, et j'estime qu'ils font un travail extraordinaire. D'un autre côté, étant donné la nature de leurs activités, ils ne peuvent pas parler de leurs clients, y compris leurs clients du secteur forestier.

EDC est partenaire d'un grand nombre, sinon la majorité, des entreprises canadiennes de produits forestiers qui exportent dans le monde entier grâce au programme d'assurance d'EDC. Mais EDC est une organisation, une banque qui fonctionne selon des principes commerciaux, et qui offre ses services à des entreprises qui lui présentent un projet commercial. Je suppose que beaucoup de discussions sont en cours en ce moment.

Le président : Je voulais également aborder la question des subventions pour la liqueur résiduaire, chez nos amis du Sud. Qu'en pensez-vous? Pourriez-vous nous dire ce qu'il en est?

M. Farrell : En 2005, le Congrès américain a approuvé un projet de loi important sur les transports, qui prévoyait toutes sortes d'incitatifs pour l'utilisation de biocarburants. Un amendement a été apporté à ce projet de loi à la fin de 2007, qui prévoit un abattement fiscal pour les nouveaux carburants dérivés de la biomasse, notamment les hydrocarbures liquides.

Il semble que cela ait permis à l'industrie américaine des pâtes de revendiquer la propriété de l'un des produits qu'elle fabrique avec le procédé kraft. Contrairement au procédé mécanique, qui consiste à broyer le bois pour en extraire la fibre, le procédé kraft consiste à faire fondre la lignine afin d'extraire la cellulose qui servira à fabriquer les pâtes et, au final, les produits du papier. La liqueur résiduaire qui les amalgame est la lignine, dont la combustion sert d'énergie thermique pour l'usine.

Au Canada, l'un des principaux producteurs de bioénergie est l'industrie des pâtes canadiennes, qui se sert essentiellement de cette liqueur résiduelle.

À notre avis, l'abattement fiscal de 50 cents par gallon de liqueur résiduelle produit était une conséquence inattendue de cet incitatif. À 50 cents le gallon, la subvention représente un rabais important par rapport au coût de production.

Les États-Unis utilisent leurs pâtes à des fins essentiellement domestiques, mais le Canada, lui, exporte une grande partie des pâtes qu'il produit. Si la production américaine continue de bénéficier de cette importante subvention, il sera de plus en plus difficile pour les pâtes canadiennes de faire face à la concurrence sur ce marché.

Le président : Avez-vous des suggestions sur la façon de résoudre ce problème?

M. Farrell : Vous allez entendre cette semaine un témoin qui va certainement pouvoir vous en faire. Nous poursuivons activement nos discussions avec les Américains à ce sujet, par l'intermédiaire de notre ambassade à Washington.

Le président : S'agissant du positionnement à long-terme de notre industrie et des parties prenantes du secteur forestier, avez-vous des suggestions à nous faire sur la façon d'améliorer les relations entre les parties prenantes, à savoir les employés, l'industrie, les scieries, les papeteries et, du côté environnemental, les villes, les provinces et le gouvernement fédéral, même si nous savons pertinemment que les politiques forestières relèvent des provinces?

M. Farrell : Sans être un spécialiste des relations de travail, je constate toutefois que depuis 3 à 5 ans, l'industrie, les employés et les collectivités qui dépendent des usines à bois se mobilisent autour du principe de la durabilité — écologique et économique — et de ses incidences sur les régions rurales du Canada.

À bien des égards, la crise économique a rendu ces relations plus complexes, mais on reconnaissait de plus en plus l'importance de la viabilité de ce secteur. À mon avis, ça le sera encore une fois que la crise sera passée.

Étant donné que la majeure partie de l'industrie forestière exploite des terres domaniales, la population a son mot à dire sur la façon dont elles sont gérées. L'industrie, la collectivité et les employés reconnaissent tous la nécessité de maintenir cette capacité de fabrication sur le territoire canadien et de continuer à exporter à l'étranger.

Le président : Avez-vous d'autres questions? S'il n'y en a pas, j'aimerais, au nom du comité, vous remercier d'être venu. Si nous avons besoin de plus de renseignements, nous ferons appel à vous, car je suis sûr que vous suivrez de près nos travaux. D'autres témoins intéressants vont comparaître devant notre comité dès cette semaine et ce, jusqu'à la fin juin.

J'aimerais rappeler aux membres du comité que nous nous retrouverons jeudi, à 20 heures.

En attendant, j'invite les sénateurs à rester quelques minutes de plus pour une courte réunion à huis clos.

(Le comité poursuit ses travaux à huis clos.)