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Délibérations du comité sénatorial permanent des
Pêches et des océans

Fascicule 5 - Témoignages


OTTAWA, le mardi 5 mai 2009

Le Comité sénatorial permanent des pêches et des océans se réunit aujourd'hui à 17 h 44 pour étudier les questions relatives au nouveau cadre stratégique en évolution du gouvernement fédéral pour la gestion des pêches et des océans du Canada.

Le sénateur Bill Rompkey (président) occupe le fauteuil.

[Traduction]

Le président : Je veux souhaiter la bienvenue à M. Jeffrey Hutchings. Avant de mentionner ses réalisations professionnelles, toutefois, je dois préciser que le sénateur Cook et le sénateur Cochrane savent sans doute que Jeffrey Hutchings a joué au hockey à St. Bon's Forum et qu'il vient de Trinity Bay.

M. Hutchings enseigne la biologie à l'Université Dalhousie, à Halifax; il est titulaire de la chaire de recherche du Canada en conservation marine et en biodiversité; il préside le Comité sur la situation des espèces en péril au Canada, le COSEPAC. Mes collègues du comité savent que le COSEPAC tient une liste des espèces qui sont en péril ou menacées dans notre pays. La visite de M. Hutchings à Ottawa est coparrainée par le Fonds mondial pour la nature.

Jeffrey Hutchings, professeur de biologique et titulaire de la Chaire de recherche du Canada en conservation marine et en biodiversité, Université Dalhousie : Je vous remercie de m'avoir offert cette occasion de vous rencontrer. Mes remarques initiales refléteront en partie mes propres travaux et mon expérience à titre de président du COSEPAC, et j'y ajouterai aussi quelques éléments personnels.

Le Canada a le plus long littoral au monde. Nous avons l'obligation géographique, sinon morale, d'être des chefs de file sur la scène internationale en matière de protection de la santé des océans et des espèces qui les habitent. Les océans ne sont pas simplement de grands réservoirs d'eau. Ils fournissent une source première de protéines et d'aliments pour le monde entier et ils contribuent au maintien de valeurs culturelles et spirituelles qui ne peuvent pas facilement être quantifiées. Les océans modulent notre climat, ils influent sur les conditions météorologiques et ils nous inspirent un sentiment d'émerveillement et de beauté, et cela vaut pour nous tous. Toutefois, la santé de nos océans se détériore en raison de deux agents stressants d'origine humaine : le réchauffement climatique et la surpêche.

Depuis 1961, 90 p. 100 de l'apport global de chaleur découlant du changement climatique a été absorbé par les océans, et non pas par l'atmosphère. Cela aura des conséquences importantes, quoiqu'imprévisible, pour tout ce qui vit dans l'océan et pour nous aussi. La taille, la température et la concentration saline des masses d'eau océanique évoluent. Leurs modes de circulation pourraient changer. Les océans sont de plus en plus acides. Les niveaux marins s'élèvent. Tous ces changements influeront sur la productivité des océans.

Il y aura peut-être des changements dans la distribution de diverses espèces, pour la simple raison que les endroits où des espèces s'installent sont déterminés par la température. Ces changements de distribution modifieront l'équilibre entre les prédateurs et les proies. Les habitats des espèces en péril le long de nos côtes Atlantique et Pacifique sont détruits par des tempêtes de plus en plus fréquentes et des marées de tempête de plus en plus fortes. Dans l'Arctique, où se trouvent les trois quarts du littoral du Canada, la diminution de l'habitat essentiel que constitue la glace marine a de graves conséquences pour l'ours polaire.

Toutefois, si importantes que soient ces menaces liées au changement climatique pour les espèces marines, elles ne sont rien en comparaison des conséquences de la surpêche. On trouve dans le Pacifique le plus gros poisson du Canada, le requin-pèlerin. Ce poisson a la taille d'un autobus scolaire. Il se nourrit de plancton et d'autres petits organismes. Aux environs de l'île de Vancouver, dans les années 1930 et 1940, il y avait des centaines de requins-pèlerins dans les baies et les anses. On les pêchait pour leur foie, dans les années 1940, et ils ont fait l'objet d'un programme d'éradication des espèces nuisibles mené par le ministère fédéral des Pêches de 1954 à 1970. Depuis 1996, seulement six ont été vus sur les côtes de la Colombie-Britannique.

Les sébastes de la Colombie-Britannique sont ce que j'appellerais les joyaux du Pacifique Nord. Ils sont les équivalents d'un récif de corail dans l'océan Pacifique. Ils sont colorés, et certains vivent plus de 150 ans. Toutefois, la plupart des populations de sébastes que nous avons exploitées ont décliné de 80 à 90 p. 100.

L'Atlantique représente 20 p. 100 du littoral du Canada. Ici, de nombreuses espèces ont été ramenées à des niveaux incroyablement faibles en raison de la surpêche. Le requin-taupe commun a diminué de 90 p. 100 depuis le début des années 1960. La plie canadienne, au large des côtes de Terre-Neuve-et-Labrador, était autrefois la plus importante pêcherie de poisson plat, de plie rouge et de flétan dans le monde. Elle a diminué de 96 p. 100.

Les stocks de morue au large de Terre-Neuve-et-Labrador, toutefois, ont diminué de 99 p. 100 entre 1962 et 1992. C'est la pire perte d'une pêcherie dans le monde. Ce stock de morue était autrefois le plus important au monde et, pour mettre les choses en perspective, le déclin de la morue constitue la plus grande perte numérique d'un vertébré dans l'histoire du Canada — plus de deux milliards de spécimens en 30 ans. En termes de poids, la disparition de morues de reproduction correspondrait à environ 27 millions d'êtres humains. Pourquoi la morue a-t-elle décliné de façon aussi spectaculaire dans l'histoire du Canada, sinon dans celle du monde? La surpêche en est la cause. Nous n'avons jamais même approché nos cibles de gestion.

Le poisson du Canada est une ressource collective. Il appartient à tous les Canadiens. D'après la Cour suprême du Canada, il incombe au ministre des Pêches et des Océans de gérer les pêches, de les conserver et de les mettre en valeur au nom de tous les Canadiens, dans l'intérêt public et non pas seulement dans l'intérêt des pêcheurs commerciaux.

Le Canada a signé diverses ententes, dont l'Accord des Nations Unies sur les stocks de poissons, en 1995. Aux termes de cet accord, les signataires s'engageaient à appliquer une approche de précaution à la gestion des pêches. Lorsque vous adoptez une approche de précaution, vous reconnaissez qu'il ne faut pas invoquer « l'absence de certitude scientifique complète pour différer les décisions comportant un risque de préjudice grave ou irréversible ».

Pour les pêches, il s'agit de fixer des points de référence cibles pour les niveaux de récolte et les niveaux d'abondance du poisson que l'on souhaite atteindre, et de limiter les points de référence pour les niveaux de récolte et les niveaux d'abondance du poisson que l'on veut éviter parce que cela pourrait créer des préjudices graves ou irréversibles. Autrement dit, on préconise l'adoption d'objectifs clairs, transparents, numériques, qui seront utilisés pour élaborer des plans de gestion de façon défensive et en fonction desquels l'industrie, les législateurs et notre société pourront juger ces plans.

La vérificatrice générale a sévèrement critiqué les plans de gestion des pêches du Canada parce qu'ils ne contiennent pas d'objectifs clairs et mesurables. Un document publié l'an dernier par les scientifiques du MPO concluait que la gestion durable des pêches dans les zones marines avait été mise en œuvre très lentement, sinon pas du tout.

Aux États-Unis, la reconnaissance du phénomène de la surpêche et l'élaboration de plans de rétablissement des pêches sont menées aux termes d'une loi appelée la Magnuson-Stevens Fishery Conservation and Management Act. Cette loi précise bien que tout plan de gestion présenté par le secrétaire au Commerce doit contenir les mesures nécessaires pour prévenir la surpêche ou y mettre un terme et reconstituer les stocks touchés. Les États-Unis ont adopté officiellement des points de référence des pêches qui sont utilisés pour déterminer à quel moment un stock fait l'objet de surpêche et qui deviennent des cibles dans les plans de rétablissement. Au Canada, quelques points de référence seulement ont été fixés pour certains stocks de poisson, et aucun de ces points n'est consacré dans la loi.

Qu'en est-il de certains de nos stocks de morue, aujourd'hui? La morue dans le sud du golfe du Saint-Laurent est actuellement au tiers de son seuil de référence limite. La morue du nord du golfe est à moins du quart de son seuil de référence limite. La morue du Nord est au sixième de son seuil de référence limite, et les seuils de référence limites sont les points sous lesquels des préjudices graves peuvent survenir.

Les stocks de poisson se sont affaissés malgré l'existence de la Loi sur les pêches du Canada. Selon moi, il serait difficile de soutenir que cette loi offre actuellement un outil législatif efficace pour reconstituer les stocks de poisson.

Aux États-Unis, on peut comparer la loi américaine, la Loi sur les océans, la Loi sur les pêches et la Loi sur les espèces en péril, et voir dans quelle mesure elles sont susceptibles de contribuer au rétablissement et la reconstitution des stocks de poisson.

On peut aussi se demander si nous ne devrions pas adopter des lois normatives, par opposition à des lois discrétionnaires. Le ministre des Pêches et des Océans est fort probablement le ministre de la Couronne qui a le plus vaste pouvoir discrétionnaire. Ni la Loi sur les pêches ni la Loi sur les océans ne peuvent être décrites comme des documents législatifs normatifs. C'est-à-dire que ni l'une ni l'autre ne précise les conditions dans lesquelles le ministre doit réagir de façon normative. La loi américaine est essentiellement normative, mais la Loi sur les pêches, qui est fortement discrétionnaire, ne sera sans doute pas un outil efficace.

Que pouvons-nous faire pour corriger la situation? Diverses mesures peuvent être prises, et j'en proposerai quatre. La première est relativement simple. Il faut assurer un leadership honorable, responsable et efficace à l'égard de nos océans. Un tel leadership commencerait par le premier ministre et serait transmis, par l'entremise du Cabinet, au ministre des Pêches et des Océans et aux échelons supérieurs de l'administration.

Deuxièmement, selon moi il faut adopter de nouvelles dispositions législatives, principalement dans le but de prévenir la surpêche ou d'y mettre un terme et de reconstituer les stocks de poisson épuisés. La nouvelle loi pourrait être appelée, par exemple, Loi de gestion et de conservation du poisson et des pêches. Cette nouvelle loi officialiserait l'utilisation explicite de cibles et de seuils de référence limites pour la gestion et la conservation des pêches. De la sorte, le Canada s'acquitterait des obligations qu'il a contractées aux termes de divers accords internationaux relativement à la mise en œuvre de règles sur la façon d'exploiter et de rétablir les stocks épuisés. Les dispositions législatives normatives mettraient un terme à la surpêche et permettraient aux stocks de se reconstituer. Ce sont là les objectifs énoncés dans la loi américaine.

Une préoccupation connexe porte sur le conflit de réglementation qui existe au sein du MPO, dans la mesure où le ministère a un double rôle : promouvoir l'industrie et l'activité économique d'une part et protéger le poisson et l'habitat du poisson d'autre part. Il s'est généralement avéré inefficace d'essayer d'atteindre simultanément ces deux objectifs au moyen d'un seul document législatif.

Troisièmement, il faut que les consommateurs et les entreprises aient des comportements éclairés en matière d'environnement. Entre autres, il faudrait que les simples étiquettes des produits du poisson dans les supermarchés fournissent au consommateur des renseignements comme l'espèce exacte de poisson, les eaux où le poisson a été capturé et les moyens utilisés pour prendre ce poisson. La certification par une tierce partie des produits de la mer récoltés de façon durable pourrait permettre d'informer efficacement les consommateurs et de modifier leurs comportements.

Quatrièmement, je ciblerais l'éducation et l'acceptation des responsabilités sociales. J'ai une fillette de huit ans, et ce sont elle et les membres de sa génération qui devront faire changer les choses. Nous pouvons favoriser cette évolution en sensibilisant nos jeunes, nos enfants et nos petits-enfants, à l'état des océans et à la diversité de la vie qui les habite. Une telle éducation ne peut que faire comprendre à quel point il est important de bien veiller sur ces ressources et de les gérer comme de bons propriétaires, ce que nous ne faisons pas actuellement dans notre pays.

Pour découvrir les responsables de la surpêche, il ne suffit pas de pointer du doigt un ministre, un fonctionnaire ou un pêcheur. Nous sommes tous concernés; nous sommes tous responsables. Ce poisson, c'est notre poisson; il nous appartient. Nous devons tous payer pour assurer la viabilité de la richesse biologique des océans, sous une forme ou sous une autre. La question se pose : à quoi renoncerez-vous? Que ce soit la prise commerciale de poissons ou la consommation d'un sushi au thon, les comportements sociaux doivent changer.

La morue du Nord de Terre-Neuve est un bon exemple de ce que j'essaie de faire comprendre dans mes observations. Pendant 500 ans, la pêche a été viable. Ce stock de poisson était le plus important au monde. Puis, il a décliné de 99 p. 100. Cette disparition est la plus grande perte numérique de vertébrés dans l'histoire du Canada. Il n'y a pas eu de rétablissement depuis que la pêche a été fermée pour la première fois, en 1992, il y a 17 ans, mais cet état de choses n'a pas mis un terme à la pêche à la morue du Nord. En juin dernier, le ministre des Pêches et des Océans a annoncé une augmentation de 30 p. 100 des quotas de morue du Nord. Une décision aussi irresponsable en termes d'environnement et de science m'a étonné, puisqu'elle ne tient nullement compte des générations futures. Cette décision porte sur le stock de poisson le plus décimé au monde, et pourtant les médias, la population, les ONG et le Parlement y ont à peine réagi.

Cela en dit long, selon moi, sur le problème politique central auquel le poisson et les pêches sont confrontés dans notre pays : les mauvaises décisions comportent très peu de coûts politiques.

Pour terminer, je dirais que la déperdition biologique dans les eaux qui longent le plus long littoral au monde reflète, au bout du compte, un engagement factice à l'égard de la viabilité et de l'environnement. Il faut clairement remplacer les vœux pieux de la société et du gouvernement par des réponses véritables à la surexploitation, à la détérioration des habitats et au changement climatique. J'ai mentionné que ces réponses nécessitent un leadership déterminé et honorable sur la scène nationale et internationale, certaines dispositions législatives, des consommateurs et des sociétés qui adoptent un comportement éclairé, et l'acceptation des coûts socioéconomiques à court terme que devront inévitablement supporter tous les Canadiens pour produire des avantages sociétaux à long terme.

Le rétablissement de nos océans et le maintien de leur santé sont des responsabilités non négociables pour les générations futures, et nous ne pouvons pas nous permettre, pas plus que nous n'en avons le droit, de l'ignorer.

Le sénateur MacDonald : Monsieur Hutchings, nous vous remercions infiniment d'être venu aujourd'hui. J'ai grandi dans une collectivité de pêcheurs, et ma famille a pêché pendant des générations. Je me souviens d'être allé sur les Grands Bancs et d'en être revenu avec 230 000 vivaneaux à queue jaune et 35 000 prises accessoires de morue au début des années 1970. On avait l'impression qu'il y aurait toujours du poisson. Nous avions une usine de transformation dans ma ville d'origine, Louisbourg, et 400 personnes y travaillaient au rythme de deux quarts par jour, six jours par semaine.

Aujourd'hui, quand je parle aux pêcheurs, chez moi, c'est avec désespoir qu'ils considèrent la situation là-bas, en particulier celle de la morue. Certains de ceux qui sont ici aujourd'hui le savent : mon beau-frère était capitaine de bateau de pêche pour la Compagnie nationale des produits de la mer. Dans les années 1970, il était aussi capitaine de pêche à bord du Gadus Atlantica. Un capitaine de mission scientifique était à bord de ce navire. Mon beau-frère m'a averti, vers la fin des années 1980, de ce qui se passait dans le cas de la morue.

Le problème est lié à la surpêche, et je suis conscient que les Canadiens doivent accepter l'entière responsabilité de la surpêche. Nous savons aussi que depuis des générations des chalutiers et des chalutiers-usines congélateurs étrangers pratiquent la surpêche au large de la côte Est du Canada.

L'Union européenne a pris sa décision aujourd'hui au sujet de la chasse aux phoques, l'« abattage sélectif », comme je préfère l'appeler. Monsieur Hutchings, si l'on reconnaît que la surpêche est ce qui a provoqué l'effondrement des stocks de morue, dans quelle mesure peut-on dire, en termes de rétablissement et de reconstitution de ce stock, que l'explosion de la population des phoques entrave son rétablissement?

M. Hutchings : Sénateur MacDonald, vous posez une très importante question. Je peux y répondre en tenant compte de divers facteurs qui, selon nous, influent sur le rétablissement des stocks de morue en général. Nous avons établi que la population de mammifères marins — le phoque du Groenland au large des côtes de Terre-Neuve-et-Labrador et le phoque gris au large des Maritimes — a incroyablement augmenté au cours des dernières décennies.

La situation, aujourd'hui, traduit un déséquilibre extraordinaire, c'est ce que j'ai dit précédemment au sujet du déséquilibre entre les prédateurs et les proies. La population des phoques du Groenland au large de Terre-Neuve, par exemple, est probablement équivalente à ce qu'elle était dans les années 1700 et 1800, alors qu'entre 700 000 et 800 000 phoques du Groenland étaient capturés chaque année, mais il y avait alors beaucoup plus de morue à cette époque et il existait un équilibre entre les deux.

Aujourd'hui, les mammifères marins sont sans doute sur le point d'atteindre leur abondance maximale, au moins dans le cas du phoque du Groenland, alors que la morue est extraordinairement décimée. Nous sommes presque certains que la prédation des mammifères marins entraîne une mortalité accrue de la morue; les phoques mangent la morue.

Et il n'y a pas que cela. D'autres facteurs jouent sans doute aussi dans le golfe du Saint-Laurent. Nous savons, par exemple, que les maquereaux et les harengs mangent les jeunes morues et leurs œufs. Et puisque nous avons réduit le nombre de morues qui peuvent manger des harengs et des maquereaux, puisque nous avons éliminé le prédateur du niveau supérieur, un plus grand nombre de harengs et de maquereaux peuvent manger plus d'œufs de morue et de jeunes morues. Cela entrave le rétablissement des stocks de morue dans le sud du golfe.

La troisième raison se rapporte à une possible évolution génétique de la morue. Dans la mesure où vous avez une forte mortalité du poisson, et que les pêches ciblent la grosse morue plus âgée, il se peut qu'une transformation génétique se soit produite et favorise les morues plus petites et plus jeunes. Si tel est le cas — et il y a des raisons de croire que c'est bel et bien ce qui s'est produit — alors plutôt que d'attendre d'avoir six, sept ou huit ans et une bonne taille pour se reproduire, les morues se reproduisent maintenant à 12 ou 14 pouces, à 30 ou 40 centimètres de longueur.

Le sénateur MacDonald : Quand elles ont environ deux ans.

M. Hutchings : De deux à quatre ans. Et les petits poissons produisent moins d'œufs, ils ne vivent pas aussi longtemps, et cetera. Ce sont là trois facteurs qui jouent très certainement.

Le sénateur MacDonald : En termes de rétablissement, je crois que les arguments en faveur de la préservation de ce qui reste du stock pour le ramener aux niveaux que nous avions antérieurement comprendraient une vaste campagne d'abattage sélectif des phoques sur la côte Est. Pas une campagne liée à la récolte de peaux de phoque, mais une campagne qu'il faut néanmoins mener, qu'il soit ou non possible de vendre les peaux.

M. Hutchings : Il faut décider ce qu'il convient de faire des mammifères marins — le phoque du Groenland est un bon exemple —, et la question ne date pas d'aujourd'hui. Premièrement, en ce qui concerne la chasse aux phoques, il semble y avoir des points de vue opposés. Je n'ai aucune difficulté à accepter la chasse aux phoques, pourvu qu'elle soit menée sans cruauté.

Toutefois, il faut tenir compte d'un aspect très important si l'on veut procéder à un abattage sélectif des phoques pour favoriser le rétablissement de la morue. Le problème, c'est que l'élimination de 300 000 ou 400 000 phoques n'aura sans doute pas d'effet mesurable sur le taux de rétablissement de la morue. Il y a tellement de phoques, maintenant — on estime qu'il y a entre 5 millions et 5,5 millions de phoques du Groenland —, que pour produire un effet sensible sur le rétablissement il faudrait éliminer entre 3 millions et 3,5 millions de phoques du Groenland.

Le sénateur MacDonald : Il y a donc des chiffres?

M. Hutchings : On peut estimer ces chiffres, et il faut ensuite se demander si la chose est effectivement possible. Puis, quelles seraient, évidemment, les préoccupations morales et éthiques liées à cet abattage?

Par ailleurs, sur le plan de la gestion, comment sauriez-vous que vous avez eu un impact sur le rétablissement? Autrement dit, lorsque vous prenez une décision de gestion, vous le faites, en principe, en vue d'un résultat connu ou prévu. Disons, par exemple, que nous pouvons éliminer entre 3,5 millions et 4 millions de phoques du Groenland l'an prochain et, d'une façon quelconque, maintenir leur population à un faible niveau, et que cinq ans plus tard la morue manifeste des signes de rétablissement, ou peut-être 15 ans plus tard. La question qui me vient à l'esprit est la suivante : comment pouvons-nous savoir si c'est l'abattage sélectif des phoques qui a produit ce résultat ou s'il n'y a pas un autre facteur en jeu?

Le sénateur MacDonald : C'est pourquoi nous avons besoin des scientifiques.

M. Hutchings : Je ne crois pas qu'ils pourraient vous le dire. Ils pourraient vous dire combien vous pourriez en éliminer, mais ils ne pourront pas prédire avec certitude le résultat.

Le sénateur MacDonald : Il n'y a pas que le phoque du Groenland. Autour du Cap-Breton, le phoque commun pullule. Les gens montent en épingle l'abattage sélectif des phoques, mais il n'y a pas un pêcheur dans la région de Louisbourg qui n'emporte pas avec lui son fusil quand il sort et qui n'abat pas le plus grand nombre de phoques possible. Peu importe à quelle fréquence ils le font, le lendemain, ils ne voient que les têtes des phoques qui, à fleur d'eau, attendent les pêcheurs pour pouvoir manger les rares poissons capturés.

M. Hutchings : Certaines données indiquent qu'avant que nous commencions à rouvrir les pêches de morue du Nord, les stocks se rétablissaient. Ce qu'il est difficile de prévoir, c'est à quel rythme le rétablissement se fera.

Le sénateur MacDonald : Quel est l'effet de l'infestation de vers que les phoques communiquent aux morues sur les capacités de reproduction du poisson?

M. Hutchings : C'est une excellente question. Pour vous répondre brièvement, je dirai que personne ne le sait. Est-ce que cela a un impact? Selon moi, comme la morue arrive à maturité à une taille inférieure et plus jeune, toute aggravation de l'infestation de vers aurait un effet négatif sur sa survie.

Le sénateur MacDonald : On m'a dit, et ce sont des données empiriques, que la morue prise aujourd'hui contient en moyenne 100 vers. Est-ce qu'il nous faut encore beaucoup plus de preuves que les phoques font du tort aux stocks de morue? Je ne dis pas qu'il y a que les phoques — ce n'est évidemment pas le cas —, mais lorsque vous avez un stock fragile comme celui de la morue et qu'il est important de l'aider à se rétablir, il me semble que nous devrions prendre toutes les mesures raisonnables dont nous disposons pour l'aider à se remettre. Une importante campagne d'abattage sélectif des phoques doit être l'une de ces mesures. Cela n'est pas très populaire dans certaines régions du pays, mais c'est le simple bon sens, que vous utilisiez ou non les peaux.

M. Hutchings : Selon moi, cela pourrait s'inscrire dans une stratégie. Toutefois, je vous ferai aussi remarquer que la réduction de la mortalité du poisson et l'imposition de limites à la pêche, autant que faire se peut, seraient d'une très grande importance pour favoriser le rétablissement.

Le sénateur MacDonald : Nous parlons surtout des phoques et de la morue, mais d'autres espèces, la goberge, le maquereau, le capelan, font aussi partie de cette chaîne. Nous supposons que les phoques mangent de la morue, mais j'imagine qu'ils mangent autre chose que de la morue là-bas. Bien sûr, s'il n'y a plus de morue, ils devront manger autre chose pour survivre en tant qu'espèce.

Vous parlez de fermer les pêches. La situation est évidemment critique, et ce sont là des mesures extrêmes, mais il faut peut-être envisager des mesures extrêmes. Comment évaluez-vous la situation relative de ces autres espèces, par exemple le maquereau, la goberge, le sébaste et tous les autres poissons que nous pêchons normalement?

M. Hutchings : Vous voulez savoir quel est leur niveau d'abondance aujourd'hui?

Le sénateur MacDonald : Oui.

M. Hutchings : Le capelan, comme vous le savez sans doute, est un petit poisson comme l'éperlan. Il est essentiel pour toutes les autres espèces, du rorqual à bosse au phoque du Groenland et à la morue.

Le sénateur MacDonald : C'est le meilleur poisson au monde.

M. Hutchings : Je suis assez d'accord avec vous.

Le sénateur MacDonald : Avez-vous déjà pris du capelan?

M. Hutchings : Oui. Le capelan est le principal aliment des phoques du Groenland. La morue ne représente, de fait, qu'un petit pourcentage de leur régime alimentaire, surtout parce qu'il n'en reste pas beaucoup. Le capelan est un aliment vraiment très important, tout comme la morue polaire, un autre type de poisson qui n'est pas visé par la pêche commerciale mais qui revêt une incroyable importance dans tout l'Arctique.

Pour ce qui est des autres poissons, nous avons la plie canadienne, qui est un poisson plat. Elle faisait autrefois partie de la plus importante pêche au poisson plat dans le monde. Partout, à Terre-Neuve-et-Labrador, ce stock a diminué de 96 p. 100 en raison de la surexploitation. Le sébaste se porte plus ou moins mal, selon l'endroit. La morue au large du plateau néo-écossais, et c'est de ce secteur que vous parlez, n'a jamais fait l'objet d'une pêche dirigée depuis sa fermeture, en 1993, et elle ne manifeste aucun signe de rétablissement. Dans le cas de l'églefin, il y a de bonnes années à l'occasion, ce qui indique une certaine amélioration.

Je dirais que les choses sont inégales, à l'heure actuelle. Nous avons encore une pêche au flétan noir, mais la plupart de nos pêches de poisson de fond ne sont que l'ombre de ce qu'elles étaient autrefois. La merluche blanche est un autre cas. Un bon exemple des conséquences qu'a cette situation sur l'écosystème est que les pêches à la crevette et au crabe connaissent une croissance exponentielle parce qu'il n'y a plus de morue.

Le sénateur Raine : Comment se fait-il que la pêche à la morue ait été rouverte? Est-ce que quelqu'un a simplement décidé un jour de la rouvrir? Il a fallu déterminer qu'il y avait suffisamment de morue, mais de toute évidence il semble que ce ne soit pas le cas. Je suis une nouvelle venue au sein du comité et je connais mal la question.

M. Hutchings : Après sa fermeture, en 1992, la pêche à la morue a été rouverte une première fois en 1998. À l'époque, il y avait un conseil appelé Conseil pour la conservation des ressources halieutiques, le CCRH, qui dispensait des conseils au ministre des Pêches et des Océans au sujet des limites de prise qu'il fallait fixer. Nous avons des échanges de correspondance très intéressants qui remontent à cette époque. Le président du CCRH a admis qu'il n'y avait aucune bonne raison scientifique de le faire, mais que le conseil avait recommandé de rouvrir la pêche, dans une large mesure parce que des pêcheurs de certaines régions de Terre-Neuve, dans les baies Bonavista et Trinity, avaient signalé qu'il semblait y avoir d'importantes concentrations de morue dans leurs secteurs. Selon certains, cela aurait indiqué que la morue était abondante dans toute la zone, et cela a été considéré comme un argument en faveur de la réouverture de la pêche.

Il y a eu tant de poissons pêchés relativement à ce qu'il y avait — et il n'y en avait pas beaucoup — qu'il a fallu fermer la pêche à nouveau en 2003, parce que les taux de récolte avaient été trop élevés.

La pêche à rouvert il y a trois ans, là encore surtout en raison des pressions exercées sur le ministre par les pêcheurs de cette région de Terre-Neuve. Les quotas ont été relevés l'an dernier, en dépit d'avis scientifiques contraires, et les réouvertures avaient été décidées malgré les conseils scientifiques. J'espère que cela vous donne une petite idée.

Le sénateur Raine : Cela est déprimant.

M. Hutchings : Cela est déprimant pour ceux d'entre nous qui envisagent le long terme et qui veulent que ces stocks de morue qui étaient autrefois incroyablement abondants puissent se rétablir. Nous pensons aux collectivités et aux personnes qu'ils pourraient faire vivre, comme source d'alimentation. Toutes ces petites pêches, qui semblent modestes mais qui ont effectivement d'importantes retombées, entravent constamment le rétablissement.

Le sénateur Cochrane : Monsieur Hutchings, vous avez parlé d'éducation et des divers éléments nutritifs qui viennent du poisson. Vous avez parlé de la façon dont nous devons préserver le poisson, et cetera. Avez-vous relevé des signes indiquant que des leçons ont été apprises?

Nous voyons que la population de Terre-Neuve veut accroître les prises chaque année; elle veut que les quotas soient relevés. Elle se tourne vers les politiciens, qui sont pris entre deux feux. Avez-vous constaté certaines améliorations?

M. Hutchings : Cela est difficile à dire. C'est une importante question. À un certain niveau, on peut se demander qui exerce le plus de pressions dans ces dossiers, et c'est souvent ceux qui veulent aller pêcher. Ce ne sont généralement pas ceux qui se s'inquiètent de la situation; ceux-là ne parlent pas beaucoup. Il est difficile de dire s'il s'agit d'une majorité ou d'une minorité.

Je suis d'accord avec vous, sénateur, il faut faire quelque chose en matière d'éducation. Il se peut que l'absence d'éducation ait nui à la réaction de la société à cet égard. Apparemment, alors que nous parlons de surpêche et d'appauvrissement, les Canadiens et, en général, les habitants de Terre-Neuve continuent de percevoir le poisson dans les océans uniquement comme une ressource que l'on peut capturer.

D'un point de vue éducatif, lorsque nous prenons les animaux terrestres, nous entendons de beaux récits au sujet des singes et des chimpanzés, des histoires extraordinaires au sujet des oiseaux. Nous les voyons dans leur habitat, nous voyons leur beauté, leurs couleurs, la façon dont ils se reproduisent. Ce sont des sujets merveilleux et intéressants. Les enfants les adorent; tout le monde les adore.

Nous n'avons jamais rien entendu de semblable au sujet de la morue, de la plie canadienne ou de la limande à queue jaune, mais ces poissons sont eux aussi intéressants. J'étudie le comportement de frai de la morue. Je peux vous expliquer comment la morue fraie. Le mâle se place sous la femelle et s'y accroche, puis ils nagent ensemble. Le mâle a la tête en bas, et la femelle reste droite. Le mâle émet des sons dans sa poitrine, des grognements, et il semble que la femelle décide avec quel mâle elle veut frayer en fonction de la taille du mâle et de certaines qualités de ses grognements. Ce qui compte, c'est qu'il s'agit d'une forme de communication. Les oiseaux le font; nous parlons des chants d'oiseaux. Certains poissons font également des bruits.

Il y a des choses à raconter. Il faut cesser de considérer les poissons simplement comme une denrée et reconnaître qu'il s'agit d'organismes vivants et que l'on peut en parler. Cela est extrêmement important, tout comme quelques autres éléments secondaires, par exemple les aquariums. De fait, les aquariums ne sont pas secondaires. Nous n'avons pratiquement aucun aquarium au pays. Il y a celui de Vancouver, il y a le Biodôme à Montréal et une poignée d'autres, ici et là. Il s'est fait de l'éducation par le passé, mais ce type d'éducation n'a pas souvent déclenché de réponse dynamique en matière de conservation.

Le sénateur Cochrane : Les programmes scolaires pourraient peut-être être améliorés à cet égard.

M. Hutchings : Je suis parfaitement d'accord. Les enfants sont fascinés par toutes ces choses. Ils adorent ce genre de choses, et je suis convaincu qu'il y a très peu d'écoles publiques dans le pays qui s'intéressent aux poissons marins et même à ces autres questions.

Le sénateur Cook : Je parle de deux solitudes. J'ai passé les 15 premières années de ma vie dans un port isolé. J'ai joué sur la plage parce qu'il n'y avait pas de route, puis il n'y a plus eu de poisson. Vous parlez de votre fillette. Qu'est- ce que nous lui dirons? Qu'allons-nous conserver pour elle? Je vais vous raconter une histoire qui remonte à très loin.

Je me souviens d'être allée sur le quai. Je ne sais pas comment j'étais arrivée là ni quand j'en suis revenue, mais j'étais avec mon père. Des années plus tard, j'ai compris pourquoi j'étais allée sur le quai. J'étais allée avec mon père pour voir un étrange bateau appelé un dragueur, avec un filet sur le côté. Mon père parlait à une personne qui était avec lui. Il lui a dit : « Un jour, cette petite fille ne pourra pas manger de poisson, parce qu'il n'y en aura plus. »

Quand nous avons adopté les dragueurs et que nous avons cédé à l'envie de nous enrichir, nous avons sonné le glas de la pêche avec ligne et hameçon, la pêche sur les Grands Bancs telle que nous la connaissions sur la côte sud de Terre- Neuve.

Je vais sauter une génération. J'ai une petite-fille. Qu'est-ce que je vais lui dire?

M. Hutchings : Vous lui direz ce que vous venez de nous dire. Vous lui direz qu'il n'y a pas si longtemps, il y avait plus de poissons qu'elle ne peut l'imaginer. C'était possible; cela existait; cela existait, nous nous en souvenons, et c'était de notre vivant. Je dirais aussi autre chose à ma fille : « Je suis désolé, parce que nous, collectivement, nous avons laissé cela se produire. » Je soupçonne qu'il y aura beaucoup de jeunes en colère.

Le sénateur Cook : Oui. Si je veux de la morue fraîche demain, je peux aller chez Lapointe, au marché By, et j'en trouverai de la fraîche, de la très fraîche — jamais congelée. Si je vais chez moi pour une fin de semaine, je peux aller au supermarché et faire la même chose.

Mais la question se pose : d'où vient cette morue, qui la prend et qui autorise la poursuite de cette pêche?

M. Hutchings : Sénateur Cook, vous soulevez un point important, et c'est le fait que malgré ces énormes pertes de morue, si vous êtes à Ottawa, à Winnipeg, à Regina ou encore à Toronto et que vous voulez acheter de la morue, vous n'aurez pas de difficulté à en trouver, et elle ne vous coûtera pas très cher. Évidemment, ce n'est pas de la morue canadienne. Elle vient de Norvège, d'Islande ou de la mer de Barents, au large de la Russie. Toutefois, la société ne le sait pas. La société nous entend dire qu'il y a toutes ces pertes, mais cela ne correspond pas à notre expérience au quotidien.

Le sénateur Cook : Le poisson, chez Lapointe, au marché By, est aussi frais et aussi savoureux que la morue que je mangeais lorsque j'étais enfant. Je ne pourrais pas faire de différence. Il n'a jamais été congelé. J'imagine que c'est un miracle de technologie qui permet cela.

Mais venons-en au fait. Nous savions tout cela dans les années 1990 et nous le savions avant 1990. Nous savions — si je peux utiliser cette expression — que la volonté capitaliste de faire des profits était la principale raison de cet assaut de chalutiers, lorsque le gouvernement fédéral a octroyé des licences et que les provinces ont construit des usines, et tout cela pour obtenir des votes pour former le gouvernement. Je crois que c'est ainsi que tout a commencé, et je ne pense pas que les choses aient changé. Quand allons-nous réussir à convaincre quelqu'un d'écouter les scientifiques? Nous avons la Loi sur les espèces en péril, le COSEPAC et le CCRH, et nous y avons ajouté la compétence de l'OPANO. Nous avons tout cela, toutes ces solutions provisoires, mais nous ne semblons pas faire le moindre progrès. Nous ne faisons rien pour régler le problème.

M. Hutchings : C'est pourquoi la solution comporte deux éléments. La première, c'est de reconnaître qu'il n'y a pas de coût politique lorsque l'on prend une mauvaise décision au sujet des océans. Nous pouvons rouvrir les pêches, nous pouvons relever les quotas pour les pêches, il n'y a pas de réaction parce qu'il n'y a pas de coût politique. C'est l'une des raisons pour lesquelles j'ai dit qu'il faudrait peut-être légiférer pour apporter des changements. Il y a 17 ans que le stock de morue du Nord s'est effondré. Il n'y a aucun changement dans le stock de morue. Nous rouvrons continuellement la pêche et nous la refermons. Je le répète, à mes yeux cela révèle simplement que la loi actuelle est insuffisante pour assurer le rétablissement et la conservation de ces stocks, et que tôt ou tard nous devrons définir des cibles.

Nous devrons dire voici ce que nous voulons avoir, voici ce que nous voulons éviter, et lorsque ces cibles auront été définies, ces points de référence nous devrons, selon moi, les consacrer dans un document législatif quelconque, comme on l'a fait aux États-Unis pour empêcher des décisions qui pourraient être incompatibles avec la perspective de conservation. Lorsque je parle de perspective de conservation, au bout du compte c'est à la société qu'elle profitera. Là encore, que veut la société? Est-ce que la société veut attendre? Est-elle prête à attendre 10 ou 20 ans pour que la morue et certains autres stocks de poisson puissent atteindre un niveau précis, ou la société se contentera-t-elle de laisser faire les choses?

Le sénateur Cook : Eh bien, la société ne s'en préoccupe pas parce que lorsqu'elle veut du poisson elle peut en avoir, et il est frais.

M. Hutchings : Cela ne fera qu'un temps. Il y avait autrefois de la perche de mer dans les supermarchés, par exemple, et c'est maintenant difficile d'en trouver. C'est un poisson que nous n'avons pas ici, mais il y a bien des exemples de poissons dont les populations sont en déclin dans le monde.

Le sénateur Cook : Je vais au supermarché et je demande : « Est-ce que ce poisson est frais? Oui. Est-ce qu'il a déjà été congelé? Non. D'où vient-il? Des pêches indicatrices, ma chère. »

Le sénateur Raine : Qu'est-ce qu'une pêche indicatrice?

Le sénateur Cook : Une pêche indicatrice, c'est une pêche ciblée pour déterminer la biomasse, si je peux m'exprimer ainsi.

Le président : C'est une pêche exploratoire, pour déterminer l'état des stocks.

Le sénateur Cook : J'ai une dernière question à poser. La Loi sur les pêches est archaïque. On parle de la réviser. Est- ce que vous proposez des dispositions législatives qui seraient compatibles avec la Loi sur les pêches, ou devrions-nous éliminer complètement cette loi puisqu'elle a déjà 100 ans et qu'elle n'a, à ma connaissance, jamais été modifiée, et alors nous pourrions agir?

M. Hutchings : Je ne suis pas avocat. Je ne sais pas trop quel mécanisme précis nous devrions utiliser pour apporter des changements, mais je crois que nous pourrions adopter une loi dont les objectifs principaux seraient de prévenir la surpêche, de reconnaître la surpêche lorsqu'elle est pratiquée et de rétablir les stocks de poisson, dans l'intérêt de tous.

La Loi sur les pêches est fortement discrétionnaire, ce qui soulève des problèmes, et, deuxièmement, elle prévoit la protection de l'habitat du poisson mais elle autorise aussi des niveaux très élevés de surexploitation. Il se peut que le fait de modifier la loi permette d'instaurer des dispositions législatives sur les points de référence, ou peut-être qu'il faudra intervenir d'une autre façon.

Le sénateur Cook : Les éléments de la Loi sur les espèces en péril, le COSEPAC et ce genre de choses, tout cela est tout à fait louable mais ne semble lié à rien du tout. Est-ce que vous envisagez de relier ces éléments à ce document législatif pour qu'ils puissent fonctionner en harmonie?

M. Hutchings : Vous soulevez un point intéressant. Le COSEPAC conseille le gouvernement fédéral, et je préside ce comité. Depuis 2003, depuis l'adoption de la Loi sur les espèces en péril, le COSEPAC a évalué la situation d'un certain nombre de poissons marins menacés au Canada, et jusqu'à maintenant le gouvernement fédéral n'a pas accepté les conseils du COSEPAC et il n'a pas inscrit de poisson marin sur la liste des espèces en péril ou menacées. Si le gouvernement fédéral accepte les conseils du COSEPAC et inscrit un poisson marin à la liste des espèces en péril ou menacées, la loi stipule qu'il doit adopter des stratégies de rétablissement définies pour ces espèces et cela, en principe, devrait nécessiter l'adoption de cibles de rétablissement.

Nous ne savons pas vraiment si la Loi sur les espèces en péril est un instrument législatif efficace et nous ne le saurons pas tant que des espèces marines en péril et menacées ne seront pas inscrites à la liste prévue par la loi.

Le président : J'ai une question de suivi. Nous pouvons modifier la Loi sur les pêches et nous pouvons faire ce que vous avez suggéré, mais il y a aussi deux autres éléments. Le sénateur Cook a déjà mentionné l'OPANO. Le deuxième élément important, c'est l'application de la loi. Prenons l'OPANO. Je soupçonne que nous sommes différents des États- Unis parce que certains de nos stocks, sur les Grands Bancs, sont des stocks chevauchants et, même si nous avons compétence à l'intérieur de la zone des 200 milles, nous n'avons pas compétence à l'extérieur.

Vous pouvez capturer nos poissons à l'extérieur de la zone des 200 milles si vous le voulez, et le Canada ne peut rien y faire. Le traité de l'OPANO est en cours de révision, et nous avons tenu quelques réunions à ce sujet. Les modifications nous inspirent toutefois des craintes, car l'OPANO pourrait être autorisée à exercer certaines compétences dans la zone des 200 milles. Je ne sais pas si vous avez examiné ou étudié la question.

La nouvelle Loi sur les pêches est une chose, mais un deuxième élément pour le Canada est la façon dont il convient de traiter l'OPANO, parce que l'OPANO n'a pas donné les résultats escomptés jusqu'à maintenant. Nous avons conclu qu'il s'agissait d'une organisation sans pouvoir véritable; aucun des partenaires n'a même suivi les règles. Des quotas ont été fixés, mais tous les partenaires ont fixé leurs propres quotas et ils ont pêché. Nous ne pouvions rien faire et nous n'avons rien fait à ce sujet.

Cela nous mène à l'autre point, c'est-à-dire l'application de la loi. L'Islande a fait respecter ses droits sur les ressources marines au large de ses côtes. Le Canada ne s'est pas engagé de la même façon dans ce type d'activité. La Loi sur les pêches, c'est une chose, mais l'OPANO et l'application de la loi sont deux autres éléments importants pour le Canada, si nous voulons réussir à protéger les espèces marines.

M. Hutchings : Je suis certainement d'accord, les Grands Bancs présentent un problème particulier, parce que le nez et la queue en sont tournés vers l'extérieur. Je suis moi aussi enclin à dire que l'OPANO est une organisation inefficace pour ce qui est de la conservation des stocks de poisson. Vous avez raison de dire qu'il existe des problèmes d'application.

Toutefois, je me demande si le Canada est vraiment perçu par les autres pays comme une nation qui pose des gestes véritables en matière de conservation. Si nous passions vraiment à l'action, en inscrivant certaines espèces marines aux termes de la Loi sur les espèces en péril, en adoptant une nouvelle loi ou en utilisant de nouveaux moyens législatifs pour définir et prévenir la « surpêche » et pour favoriser le rétablissement des stocks de poisson, cela pourrait avoir l'avantage de signifier au reste du monde que nous joignons le geste à la parole et que nous sommes disposés à prendre des mesures très strictes sur la scène nationale pour préserver les stocks de poisson.

Le sénateur Raine : Nous ne le sommes pas.

M. Hutchings : Nous ne le sommes pas pour l'instant, mais je crois qu'avec la Loi sur les espèces en péril, nous pourrions montrer au monde que nous voulons faire quelque chose. Cela pourrait nous donner plus de poids, si vous voulez, sur la scène internationale, pour lutter contre la surpêche sur le nez et la queue des Grands Bancs.

Le sénateur Hubley : J'aimerais mentionner l'étude de 2006. Dans cette étude, on affirmait que si les taux de déperdition se maintiennent, il n'y aura plus aucune population de poisson viable dans les océans du monde d'ici le milieu du siècle.

J'aimerais discuter de votre troisième recommandation, celle qui concerne les comportements de consommation éclairés sur le plan environnemental. Vous proposez d'identifier correctement les espèces — de préciser où et comment les poissons ont été pris. Je crois que c'est une tâche monumentale. Je crois que nous pouvons le faire, mais il faut aussi sensibiliser les Canadiens à ce que cela signifie, et c'est là un autre défi que vous devrez relever. J'aimerais que vous nous parliez de cet aspect.

J'aimerais que vous nous parliez d'étiquettes vertes et d'autres méthodes d'identification du même genre. Est-ce que vous parlez de nos futurs marchés, pensez-vous qu'il puisse y avoir des pêches viables?

M. Hutchings : Je vais d'abord répondre à votre dernière remarque. Je crois qu'en ce qui concerne la modification des comportements des consommateurs, je suis d'accord : je pense qu'il y a un certain nombre de défis à relever, et vous en avez mentionné un important, c'est-à-dire dans quelle mesure il est possible d'informer les Canadiens quant aux choix qui conviennent. Avant que cela ne se produise, les Canadiens doivent vouloir être en mesure d'exercer des choix, ils doivent vouloir faire les bons choix en termes de viabilité. Je crois que nombre de Canadiens sont déjà prêts à le faire. Il faut simplement leur fournir cette information.

L'envers de cette médaille, c'est la responsabilité des sociétés. Plutôt que d'attendre que les consommateurs le demandent, les supermarchés et les grossistes qui vendent des produits de la mer pourraient insister pour n'offrir que des produits qui proviennent de pêches viables. Cela pourrait être un autre élément.

Comment peut-on le déterminer? Il existe certains organismes — et j'ai mentionné le Marine Stewardship Council au Royaume-Uni — qui font appel à une tierce partie pour repérer les pêches viables. Lorsque ces pêches ont été certifiées, une étiquette est apposée au produit, et le consommateur peut la voir. Tout ce qu'il doit savoir, c'est qu'il peut faire confiance au Marine Stewardship Council et s'il est sensibilisé, il achètera le produit.

C'est le type d'intervention qui permettra de modifier les comportements. Vous avez mentionné la prédiction de 2048 dans le rapport de 2006 que Boris Worm et ses collègues ont publié dans la revue Science. Vous avez raison, il conclut notamment que les pêches pourraient être entièrement épuisées d'ici 2048. Je crois qu'il faut toutefois ajouter, au sujet de cette prédiction, que c'est ce qui pourrait se produire si rien ne change — si tout reste comme aujourd'hui. Si nous ne prenons aucune mesure pour prévenir la surpêche, alors cela pourrait être une conséquence.

Je crois qu'au fond, le fait de préciser une année n'est pas nécessairement utile, mais je crois que les auteurs ont raison, si rien ne change les stocks seront épuisés.

Le sénateur Adams : Merci, monsieur le président. Vous avez demandé quelque chose au sénateur MacDonald, vous avez mentionné que vous aviez pris — et autrefois nous en cherchions — de l'omble chevalier. À cette époque, avant de commencer à utiliser les filets, nous avions des harpons. Au début de l'automne, avant que la neige ait recouvert la glace et que les gens aient commencé à marcher sur la glace, on trouvait des femelles sur la frayère. Chaque fois que l'on harponne le mâle, la femelle part et ramène un autre mâle. C'est ce que l'omble avait l'habitude de faire, et il le ferait encore. Il lui fallait un foyer pour hiberner.

Je veux revenir à la morue et aux phoques. Je ne sais pas si vous l'étudiez, mais les phoques mangent le foie de la morue. Nous avons entendu dire que, parfois, les phoques ne mangent pas le reste du poisson. Ils ne mangent que le foie, parce qu'il contient de la graisse et que cela prévient la faim. Ils se comportent comme l'ours polaire. L'hiver venu, l'ours ne mange que la graisse du phoque et laisse le reste.

À Wager Bay, il y a quatre ou cinq ans, nous marchions le long de la mer. À cette époque de l'année — c'était entre maintenant et le mois prochain — les grizzlis sont encore en hibernation, dans l'Arctique. Ils voient la glace qui se retire, et les ours polaires voient les restes des phoques et ils mangent cette viande de phoque. Les ours polaires mangent surtout la graisse. Dès que la glace s'est retirée, ils ne peuvent plus prendre beaucoup de phoques. Est-ce que vous savez comment les choses se passent, dans l'Arctique?

M. Hutchings : Oui, vous avez tout à fait raison. Vous avez relevé deux ou trois points. Premièrement, dans le cas de l'omble, votre comportement, le fait de harponner le poisson si c'est un mâle et non pas une femelle et selon qu'il se trouve ou pas sur la frayère. Pour la plupart des pêches, nous ne nous soucions pas de savoir si le poisson est en frai.

Votre deuxième exemple concerne les phoques qui ne mangent que les foies. Comme certains d'entre vous le savent peut-être, nous avons tendance à penser que les phoques ne mangent que la petite morue, car il y a des os dans la tête de la morue appelés otolithes. C'est grâce à ces os que la morue, comme tous les poissons, peut entendre. Les otolithes sont blancs, ils sont faits de calcium et ils sont durs. Lorsqu'un phoque mange une petite morue, cet os, l'otolithe, se loge dans son estomac. Lorsque vous ouvrez l'estomac d'un phoque, si vous y trouvez des os blancs et que vous pouvez les identifier vous savez que le phoque a mangé une morue. Quand la morue est plus grosse, toutefois, le phoque ne peut pas la manger en entier. Comme l'a dit le sénateur Adams, si les phoques se concentrent sur le foie et le ventre de la morue, s'ils mangent le ventre de la morue, s'ils mangent le foie, ils ne consommeront pas les otolithes et on n'en retrouvera pas dans leur estomac.

C'est une question scientifique à laquelle aucune réponse adéquate n'a encore été trouvée. À l'heure actuelle, nous croyons que les phoques ne mangent que les petites morues, mais ils mangent peut-être aussi les grosses.

Le sénateur Adams : Avez-vous étudié la pêche au flétan là-bas? La connaissez-vous?

M. Hutchings : Oui.

Le sénateur Adams : Vous avez dit que le MPO avait des scientifiques là-bas. Je crois qu'ils pêchent quelques flétans par année et ils essaient de déterminer dans quelle mesure le poisson a grandi au cours de l'année. Depuis quatre ou cinq ans, il n'y a pas eu de croissance. Savez-vous ce qui peut expliquer ce phénomène?

M. Hutchings : Il est difficile de dire si l'espèce a été victime de surpêche ou non, parce que nous ignorons combien de spécimens il y a. Si nous ne savons pas quelle est la population, il est difficile de dire quel pourcentage on peut tirer d'une pêche.

Il y a une pêche au flétan dans le secteur du détroit de Cumberland et de l'île de Baffin. Votre comité vient de publier un rapport sur l'Arctique et sur divers aspects de la souveraineté dans l'Arctique. Un élément clé, c'est qu'à mesure que le changement climatique s'installera dans l'Arctique, il aura des conséquences sur les espèces et la façon dont diverses espèces de poissons s'avanceront dans les eaux arctiques et pourraient perturber les poissons qui s'y trouvent déjà. Du point de vue scientifique, c'est un phénomène qui n'a pas été examiné. Nous ne savons pas grand-chose des poissons marins dans les eaux arctiques.

Le sénateur Adams : Certains des aînés nous en ont parlé. Certains des fonctionnaires du MPO et certains scientifiques nous l'ont dit aussi. Quand la glace disparaît, ils cherchent un endroit chaud pour frayer. C'est généralement près de la côte, près du rivage, parce que l'eau profonde est trop froide et trop profonde. Certains des aînés nous en ont parlé, il y a trois ou quatre ans, à l'occasion d'une conférence à Iqaluit. Tous les mammifères qui vont là-bas, dans le froid, les oies ou les oies des neiges, doivent couver sur leur nid 24 heures par jour. Les œufs ont besoin d'eau chaude pour éclore. Il faut aussi les féconder. Est-ce que vous pensez que la température de l'eau est un facteur important?

M. Hutchings : La température détermine non seulement où les organismes vivent mais aussi où ils se reproduisent, c'est vrai. Cela me rappelle les connaissances inuites et autochtones et les connaissances des pêcheurs. Au milieu des années 1990, j'ai interrogé des pêcheurs sur la côte Est de Terre-Neuve. J'ai énormément appris au sujet du comportement de la morue, entre autres son comportement de frai. J'ai recueilli une information que les scientifiques ne connaissent pas, dont ils ignorent jusqu'à l'existence. Vous me rappelez la très grande importance de la connaissance des habitants de l'endroit, de ce qu'ils peuvent nous dire des lieux que fréquente le poisson et de ce que fait le poisson.

Le sénateur Adams : Avez-vous étudié les ours polaires et la façon dont leur population évolue en raison du changement climatique?

M. Hutchings : Je ne l'ai pas fait. Mes travaux portent sur la morue de l'île de Baffin et l'omble de l'île Ellesmere.

Le sénateur Adams : Je m'inquiète pour l'omble chevalier. Je vis près de cette collectivité, à seulement 12 kilomètres du lac. Il y a quelque temps, on pêchait à l'extérieur de l'embouchure de la rivière, lorsque tout le poisson était déjà parti en mer. On pouvait le prendre dans la mer. En hiver, entre 10 et 20 personnes s'affairaient autour des filets jusqu'à la fonte des glaces. J'ai entendu certains scientifiques dire que l'omble chevalier grandit beaucoup plus lentement que de nombreuses autres espèces de poissons. Nous avons entendu des scientifiques dire qu'il ne grandit que d'un pouce par année.

M. Hutchings : C'est possible.

Le sénateur Adams : On nous a aussi dit qu'il faut environ cinq ans avant qu'il ne parte en mer, puis sept ans avant qu'il ne commence à frayer. Est-ce exact?

M. Hutchings : C'est tout à fait vrai pour un certain nombre de populations d'omble. Plus on monte vers le nord, et plus le poisson reste longtemps dans les rivières avant de partir en mer. Certains vont dans l'océan et reviennent dans la rivière. Avant de frayer, ils peuvent revenir à deux ou trois reprises avant de commencer à frayer, lorsqu'ils ont sept, huit ou neuf ans.

Le président : Je rappelle à tous que nous allons entendre les représentants de la British Columbia Wildlife Federation dans un cadre officieux, à l'extérieur de la structure de comité. Nous espérons nous rendre en Colombie- Britannique l'automne prochain. Certains d'entre nous ont déjà entendu des commentaires au sujet de l'aquaculture en Colombie-Britannique.

Le sénateur Raine : Monsieur Hutchings, je viens de la Colombie-Britannique. Je crois comprendre que vous avez mené l'essentiel de vos travaux sur la côte Atlantique. J'aimerais beaucoup savoir ce que vous pensez de l'aquaculture du saumon de l'Atlantique.

Le saumon du Pacifique est l'équivalent de la morue, en termes d'importance. Il a une énorme importance culturelle, et nombre de personnes, en particulier des membres des Premières nations, éprouvent un attachement émotif et spirituel envers le saumon. Si le saumon devait disparaître, ce serait une véritable tragédie.

Pouvez-vous nous parler des effets qu'a l'aquaculture de la région de l'Atlantique sur le saumon de l'Atlantique? Avez-vous fait des recherches à ce sujet? Si oui, pourriez-vous en faire part aux habitants de la côte Pacifique qui s'inquiètent à cet égard?

M. Hutchings : Il semble que votre comité traite de questions très difficiles, qu'il s'agisse de phoques, de morue ou d'aquaculture.

J'ai travaillé sur l'aquaculture. J'étudie le saumon d'élevage de l'Atlantique depuis 2000.

En vérité, oui, au cours des sept ou huit dernières années, nous avons pris du saumon d'élevage en Nouvelle-Écosse. Au Canada atlantique, presque tout le saumon d'élevage vient d'un même groupe de saumons, originaires de la rivière Saint-Jean, au Nouveau-Brunswick, et ces saumons ont été croisés pendant trois ou quatre générations à proximité de St. Andrews, au Nouveau-Brunswick.

Le président : Il s'agit de saumon d'élevage?

M. Hutchings : C'est exact, du saumon d'élevage. C'est le principal stock de saumon d'élevage dans tout le Canada atlantique. Nous avons pris ces saumons d'élevage et nous les avons croisés avec des spécimens de deux populations de saumons sauvages en Nouvelle-Écosse. Nous avons fait cela il y a environ huit ans, pour voir s'il y avait des conséquences à ce croisement. Jusqu'à maintenant, les conséquences touchent surtout la population en question.

Nous ne pouvons pas toujours dire que l'élevage du saumon a des effets négatifs sur le saumon sauvage; c'est vraiment fonction de la population de saumon sauvage dont vous parlez et de la population de saumon d'élevage. Au sens très large, ce serait une erreur que de supposer que tous les poissons d'élevage sont les mêmes et que tous les poissons sauvages sont les mêmes.

Est-ce qu'il risque d'y avoir des conséquences négatives? Oui. Nous avons constaté un certain nombre de changements. Autrement dit, si vous prenez un poisson d'élevage et un poisson sauvage et que vous les croisez et que vous étudiez leur descendance, les jeunes présentent souvent des caractéristiques qui leur nuiraient s'ils devaient vivre dans la nature.

Je répondrais donc que les conséquences négatives découlent du croisement de saumons d'élevage échappés avec des saumons sauvages. Cela est aggravé par le fait que les stocks de saumon de l'Atlantique, en particulier en Nouvelle- Écosse et au Nouveau-Brunswick, c'est-à-dire dans le secteur où il y a le plus d'établissements d'aquaculture, sont sérieusement affaiblis. Les saumons sont à des niveaux incroyablement bas dans le sud de la Nouvelle-Écosse et le sud du Nouveau-Brunswick, ce qui suscite encore plus d'inquiétudes en matière de conservation.

Dans quelle mesure est-ce que cette analyse peut s'appliquer au saumon du Pacifique? Cela est difficile à dire, en partie parce que le saumon de l'Atlantique ne peut pas être croisé avec le saumon du Pacifique, alors les conséquences négatives que j'envisage se présenteraient rarement. Quelle est la probabilité que des saumons de l'Atlantique qui se seraient échappés se croisent avec des saumons du Pacifique? Elle est faible; mais il y a d'autres problèmes, dont les maladies et le pou du poisson, qui sont particulièrement importants en Colombie-Britannique. Des travaux effectués dans l'archipel de Broughton indiquent que les taux d'infestation du pou du poisson sont beaucoup plus élevés dans le poisson de culture que dans le poisson sauvage, et cela est parfaitement vrai. Que ce soit sur la côte Est ou sur la côte Ouest, il y a certainement plus de poux du poisson dans le poisson d'élevage.

La grande préoccupation, c'est que lorsque le poisson sauvage passe à proximité des enclos d'élevage, le pou du poisson peut leur être transmis et leur faire du tort. La communauté scientifique a différents points de vue à ce sujet. Pêches et Océans semble dire une chose; d'autres scientifiques disent autre chose. Personnellement, je pense qu'il serait utile de réaliser une étude scientifique indépendante, de regarder la situation d'un œil neuf et de tirer quelques conclusions.

Le sénateur Raine : Il y a maintenant du saumon de l'Atlantique qui fraie dans de nombreuses rivières et qui est en concurrence pour l'occupation du territoire. Un grand nombre de spécimens se sont échappés. Les gens s'inquiètent donc de ce qui pourrait se produire. Le moment est peut-être bien choisi pour faire un peu d'éducation publique sur ce qui est arrivé à la morue et la possibilité que la même chose se produise dans le cas du saumon. Il est peut-être temps d'engager un dialogue entre les pêches des côtes est et ouest. C'est dommage que les deux pêches n'aient jamais communiqué à ce sujet. Elles devraient apprendre l'une de l'autre en matière de surpêche et de maintien des stocks.

M. Hutchings : Je suis tout à fait d'accord avec vous, il devrait y avoir beaucoup plus de dialogue. Je suis venu à Vancouver à diverses reprises pour parler du dossier de la morue et des questions d'aquaculture que vous soulevez. J'ai parlé de surpêche et de destruction de l'habitat et j'ai entendu nombre de préoccupations concernant le saumon du Pacifique.

J'ai constaté avec beaucoup d'intérêt, comme vous venez de le dire, l'importance que revêt le saumon du Pacifique pour la population de la Colombie-Britannique, les Autochtones. Cela s'apparente à l'affinité que les habitants d'origine européenne éprouvent envers la morue au Canada atlantique.

Tôt ou tard, il faudra déterminer les concessions qui s'imposent. Les concessions d'ordre biologique et économique et la polarisation actuelle ne peuvent pas alimenter un débat productif. Je ne pense pas que le débat, récemment, ait été très productif. Là encore, comme vous semblez le dire, il serait utile non seulement d'améliorer le dialogue au sujet de ce qui s'est passé, mais aussi de procéder à un quelconque examen indépendant.

Le sénateur Raine : J'étudie le rapport que le Sénat a publié en 2001 : L'aquaculture dans les régions canadiennes de l'Atlantique et du Pacifique. Je ne sais pas si vous l'avez vu.

M. Hutchings : Non, je ne l'ai pas vu.

Le sénateur Raine : Voici une citation tirée du rapport.

Ils élaborent avec soin les projets de recherche pour aller dans le sens de leur thèse. Les projets de recherche bénéficiant de crédits du gouvernement qui font état de conclusions non conformes à l'orientation prise par ses responsables se voient retirer leurs subventions...

Lorsque je lis de telles choses, je vois rouge. Il est évident que le ministère des Pêches fait la promotion de l'aquaculture. Cela n'a rien de rassurant. Le rapport indique aussi que :

Dans la baie de Fundy, il n'y a pratiquement plus qu'une poignée de poissons. Nous pouvons compter les poissons de l'Atlantique qui restent sur nos doigts et nos orteils.

C'est tiré du rapport de 2001. Nous serions impardonnables si nous ne sonnions pas l'alarme pour le saumon du Pacifique. Il est peut-être trop tard pour la morue. Peut-être que la morue a épuisé son capital de sympathie dans l'opinion publique, plus personne ne s'en soucie, mais il y a encore bien des gens qui ont un attachement presque romantique envers le saumon du Pacifique, et ils n'apprécient pas que le saumon de l'Atlantique déplace le saumon du Pacifique.

M. Hutchings : Je crois que le débat sur l'aquaculture en Colombie-Britannique est un excellent exemple de ce qui peut se produire lorsque la population s'engage dans un dossier important à ses yeux, relativement aux océans. Il me semble que c'est un rapport que je devrais lire. Les extraits que vous nous avez lus confirment mon expérience.

Le sénateur Raine : Les pêches de l'Atlantique et du Pacifique ont été étudiées. J'ai été surprise de lire que l'on continuait à apporter des œufs. L'aquaculture de l'Atlantique ne devait utiliser que des stocks de saumon de l'Atlantique, mais on s'est mis à en importer. J'imagine que dans le Maine, on les importait de Norvège, et ces poissons ont commencé à s'échapper et à se croiser avec le saumon de l'Atlantique.

M. Hutchings : Vous avez parfaitement raison. Il y avait des établissements d'aquaculture, dans le Maine, qui faisaient venir des œufs de Norvège, puis on a interdit l'importation d'œufs et on a importé plutôt du sperme d'Islande ou d'Écosse. Oui, vous avez parfaitement raison; on a mélangé les gènes dans l'industrie de l'aquaculture.

Le sénateur Raine : J'ai le sentiment profond que nous n'aurons pas la volonté politique de faire changer les choses tant que le public n'exigera pas de changement. Il ne faut pas se limiter à ceux qui s'intéressent à la pêche commerciale. Il faut rejoindre la population en général.

M. Hutchings : J'utilise souvent l'exemple de l'Aquarium de Vancouver, c'est un excellent exemple de ce que je dis au sujet de l'éducation des jeunes. Ce sont des installations merveilleuses; c'est le plus bel aquarium du pays, et c'est une honte que nous n'ayons rien de cette nature sur la côte est. C'est peut-être une explication; évidemment cela n'explique pas tout, mais c'est un facteur important pour l'éducation des jeunes en Colombie-Britannique, et nous n'avons rien de tel dans l'est ni dans le centre du pays.

Le président : Le comité pourrait suggérer un certain dialogue entre la côte est et la côte Ouest, afin de promouvoir l'expérience éducative. Pour l'instant, j'ignore comment nous pourrions le faire, mais nous devrions y réfléchir en tant que comité et proposer des moyens, des tribunes où ce genre de questions pourraient être débattues.

Les stocks de saumon diminuent peut-être dans les rivières du Nouveau-Brunswick, mais ils semblent augmenter dans les rivières du Labrador. Nous avons un meilleur taux de prise. Je ne suis pas un pêcheur chevronné, mais je pêche au Labrador pendant l'été, et la limite des prises est supérieure à ce qu'elle est au Nouveau-Brunswick. Depuis trois ou quatre ans, les saumons sont plus gros et plus nombreux. Ils viennent surtout du Groenland. Selon la théorie, le saumon est revenu dans les rivières du Labrador en raison de la fermeture des pêches commerciales au Groenland. De fait, le saumon semble effectivement revenir.

M. Hutchings : Vous avez raison, sénateur Rompkey. Le saumon au Labrador et le long de la côte Est de Terre- Neuve se porte très bien depuis la fermeture de la pêche commerciale, en 1992, et depuis la fermeture de la pêche du Groenland.

Il y a des rivières en Nouvelle-Écosse, au Cap-Breton, et la Miramichi, au Nouveau-Brunswick. Les populations sont en sérieux déclin dans la baie de Fundy. Sur la côte sud de la Nouvelle-Écosse, du côté Atlantique, il y a des populations qui sont encore touchées par les pluies acides. Vous avez bien raison; au Labrador, le saumon se porte bien.

Le sénateur Raine : Comment appelez-vous ces bateaux qui raclent le fond?

M. Hutchings : Des chalutiers ou des dragueurs.

Le sénateur Raine : Je crois savoir que cela est interdit presque partout dans le monde, maintenant, et qu'au Canada c'est encore autorisé.

M. Hutchings : En réalité, cela est encore autorisé dans de nombreux endroits du monde.

Le sénateur Raine : Je pense peut-être aux États-Unis, alors. Ils n'ont pas le droit de chaluter, je crois, à moins de six mètres du fond de l'océan, alors ils ne peuvent pas ramasser le poisson sur le fond.

M. Hutchings : Les règlements varient très certainement d'un pays à l'autre quant à ce que l'on peut faire ou pas. La question de savoir si c'est utile ou non suscite un vif débat. Les niveaux de prises accessoires, la capture de spécimens d'espèces que vous ne ciblez pas, peuvent être très supérieurs pour le chalutage. C'est une grave préoccupation si vous vous inquiétez de l'écosystème et de la santé de tout ce qui se trouve là.

En ce qui concerne les pêches, j'ai souvent dit que pour les populations décimées, par exemple la morue, il valait mieux utiliser une ligne à main, parce qu'elle cible le meilleur poisson. Vous prenez alors des poissons de meilleure qualité et de gros poissons. Vous pouvez cibler la taille du poisson, et quand vous l'embarquez vous n'avez pas de prises accessoires, le poisson est vivant et vous pouvez le remettre à l'eau si vous le voulez.

La façon dont nous prenons le poisson est d'une importance fondamentale pour l'éducation et le comportement des consommateurs et pour faire savoir aux gens que certaines méthodes de pêche détruisent plus l'écosystème que d'autres.

Le sénateur Raine : On ne fait probablement pas autant d'argent lorsqu'on prend le poisson de cette façon.

M. Hutchings : Pas nécessairement. Le prix que vous obtenez par poisson est fonction de la qualité, de l'acheteur, de la raison pour laquelle il achète et de l'emplacement du marché.

Vous avez bien raison de dire qu'il n'y aura pas de changement tant que le public n'en réclamera pas. Toutefois, le changement est possible, et la population se soucie déjà de l'environnement, plus aujourd'hui que par le passé. Le public se soucie de plus en plus des océans et il veut faire ce qu'il faut du point de vue environnemental.

Nous pouvons faire beaucoup grâce à des campagnes d'éducation bien pensées. L'éducation est en partie pour l'avenir, mais aujourd'hui nous pouvons déjà expliquer aux Canadiens que ces poissons et ces phoques, de fait toutes les créatures de l'océan, appartiennent aux habitants du Canada. Il y a un élément de gérance dans tout cela. La population a généralement bon cœur; elle veut faire ce qu'il faut et protéger ce qui lui appartient. Divers principes généraux pourraient former la base d'une intervention utile.

Le sénateur Raine : Nous avons le Protocole de Kyoto qui parle de réchauffement climatique. Y a-t-il d'autres protocoles internationaux que nous devrions respecter et que nous ignorons?

M. Hutchings : Effectivement, il y a l'Accord des Nations Unies sur les stocks de poissons, que nous avons signé en 1995, pour adopter une approche de précaution en matière de gestion des pêches et pour désigner ces cibles et ces seuils de référence dont j'ai parlé. C'était il y a 14 ans.

Le sénateur Raine : C'est probablement un premier pas.

M. Hutchings : À mon avis, c'est le tout premier.

Le sénateur Raine : Combien en coûte-t-il d'établir ces repères?

M. Hutchings : Les scientifiques du ministère des Pêches et des Océans y travaillaient au début des années 2000, tout juste avant l'adoption de la Loi sur les espèces en péril. Il existe donc déjà un bon nombre d'études scientifiques du MPO pour déterminer les points de référence. Nous avons des points de référence pour quelques stocks, mais pas pour la majorité, il ne faudrait toutefois pas très longtemps pour les définir. Il faut ensuite se demander ce qu'on en fait, et dans quelle mesure les ministres se sentent obligés de les respecter. Au moins, le fait d'avoir des points de référence et des cibles aide la société à juger les plans de gestion.

À l'heure actuelle, c'est un peu comme de donner à quelqu'un un gros montant d'argent sans demander comment cet argent va être dépensé. Nous avons confié la responsabilité de la gestion de nos ressources halieutiques au ministre des Pêches et des Océans sans demander quelles cibles guideraient les plans de gestion des pêches.

Le président : Nous avons maintenant quelques questions à poser à la ministre des Pêches et des Océans, quand elle reviendra.

Le sénateur Raine : La vérificatrice générale a effectué une vérification, c'est peut-être déjà une première étape. Si elle doit faire une vérification des pêches, elle aura besoin de seuils de référence pour évaluer ce qu'on y fait.

Le sénateur Adams : Savez-vous combien de livres de poisson un phoque peut manger par jour? On m'a dit que c'était environ sept livres par jour. Est-ce exact?

M. Hutchings : Quelle quantité de morue un phoque peut-il manger en une journée?

Le sénateur Adams : Oui, en une journée.

M. Hutchings : Je ne pourrais pas vous le dire avec précision.

Le sénateur Cook : J'ai entendu dire 60 livres. Je ne sais pas si c'est vrai.

Le président : J'ai entendu dire une tonne par année.

M. Hutchings : Je crois que ma réponse serait de cet ordre.

Le président : Mesdames et messieurs les sénateurs, pensez-y, car nous rencontrons la B.C. Wildlife Federation jeudi matin. Nous pourrons continuer une partie de cette discussion. Je suis intrigué par l'idée d'un dialogue est-ouest et d'un effort d'éducation. Pour l'instant, j'ignore encore comment nous pourrions procéder, mais nous devrions y réfléchir.

Monsieur Hutchings, n'hésitez pas à communiquer avec nous si vous avez des idées précises.

M. Hutchings : Je serais très heureux de pouvoir vous aider.

Le président : Je veux vous remercier d'être venu aujourd'hui. Cela nous a été très utile. Nous avons appris beaucoup et nous avons retenu quelques idées pour l'avenir. Cela nous est très utile. Merci infiniment d'être venu.

M. Hutchings : Merci beaucoup de vos questions et de votre intérêt.

Le président : Mesdames et messieurs les sénateurs, jeudi matin nous rencontrons la B.C. Wildlife Federation. Il ne s'agit pas d'une réunion du comité; cela se passe à l'extérieur de la structure du comité. Les représentants de cet organisme sont ici pour rencontrer diverses personnes. Ils ont demandé s'ils pouvaient nous voir aussi, et nous avons accepté.

(La séance est levée.)