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Délibérations du Comité sénatorial permanent des
Pêches et des océans

Fascicule 7 - Témoignages du 27 mars 2012


OTTAWA, le mardi 27 mars 2012

Le Comité sénatorial permanent des pêches et des océans se réunit aujourd'hui, à 17 h 40, pour étudier la gestion de la population de phoques gris au large de la côte est du Canada.

Le sénateur Fabian Manning (président) occupe le fauteuil.

[Traduction]

Le président : La séance est ouverte. Bonjour à tous. Bienvenue à cette réunion du Comité sénatorial permanent des pêches et des océans. Je suis le sénateur Fabian Manning, de Terre-Neuve-et-Labrador, et je suis président du comité. Avant de présenter les témoins qui comparaissent devant nous ce soir, j'inviterais les membres du comité à se présenter.

Le sénateur Harb : Mac Harb, de l'Ontario.

[Français]

Le sénateur Demers : Jacques Demers, de la province de Québec.

Le sénateur Hervieux-Payette : Céline Hervieux-Payette, de la circonscription de Bedford, dans les Cantons-de-l'Est, au Québec.

[Traduction]

Le sénateur Poy : Vivienne Poy, de Toronto.

Le sénateur Raine : Je suis le sénateur Raine, de la Colombie-Britannique.

Le sénateur Patterson : Dennis Patterson, sénateur du Nunavut.

Le président : D'autres sénateurs siègent au comité. Il se pourrait qu'ils se joignent à nous un peu plus tard, auquel cas, nous vous les présenterons à la première occasion.

Le comité poursuit son étude de la gestion de la population de phoques gris au large de la côte Est du Canada et accueille aujourd'hui le chef Roy Jones. M. Jones va nous parler des phoques et de la chasse au phoque le long de la côte Ouest du Canada ainsi que des bienfaits que présente la consommation des produits du phoque pour la santé.

Bienvenue à cette réunion et merci d'avoir pris le temps de vous joindre à nous. Je crois savoir que vous aimeriez nous faire une déclaration liminaire, après quoi nous passerons aux questions des sénateurs. Vous avez la parole.

Chef Roy S. Jones jr., président, Pacific Balance Consulting Inc. : J'aimerais tout d'abord dire au Sénat un très sincère Háw'aa, ce qui signifie merci dans notre langue haïda, pour l'occasion qu'il m'a donnée de comparaître ainsi devant vous aujourd'hui. En tant que chef héréditaire, j'aimerais également saluer le peuple sur les terres traditionnelles duquel nous nous trouvons. Mon nom haïda est Cheexial Taaiixou. C'est là mon nom traditionnel de chef héréditaire. Mon nom anglais est Roy Jones. J'aimerais vous présenter mes hôtes ici à Ottawa, mon ami Paul Stanton et son épouse, Deb, qui m'ont accueilli chez eux. J'y passe un très agréable séjour. Nous sommes des amis de longue date. Comme je l'ai dit, je siège au conseil d'administration de l'une des sociétés pour lesquelles Paul travaillait lorsqu'il s'est rendu à Haida Gwaii pour y faire un peu de pêche sportive. Notre amitié a été forgée à partir de là, et elle est devenue très solide.

J'aimerais, pour commencer, dire une prière. Que la grâce du Grand Esprit accompagne tous ceux qui gouvernent ce merveilleux pays et prennent des décisions pour ses habitants, et que les décisions prises bénéficient aux jeunes et aux générations non encore nées.

Voilà ce pour quoi je suis ici. Il y aura 30 ans cette année que j'étudie le problème des phoques. Il s'agit d'un problème très sérieux le long de la côte Ouest du Canada, où je vis. En 1981, lors d'une expédition de chasse dans la région, nous avons observé l'incidence de la prédation des phoques dans une rivière à saumons, la rivière Salmon, dans la région de Lockport, à l'intérieur du secteur 2 de la zone est. C'est ainsi que j'ai pu étudier la chasse au phoque avec primes — cet animal étant à la base de notre régime alimentaire traditionnel —, sachant que cette chasse a été en place de 1914 à 1964, pour prendre fin définitivement en 1972. Avec l'adoption de la Marine Mammal Protection Act de 1972 aux États-Unis, le Canada a interdit toute chasse au phoque le long de la côte Ouest de la Colombie-Britannique. À l'époque, on chassait encore pour récolter les peaux.

Il y a 18 ans environ, j'ai rendu visite à un ami médecin à Victoria, qui m'avait lui aussi accueilli chez lui. Je suis tombé là-bas sur un livre écrit par le Dr Michael Lyon, médecin du sport. Le titre du livre était Healing the Hyperactive Brain. Le terme « acides gras oméga-3 » revenait souvent dans le livre, et on en entendait souvent parler également. N'en ayant pas une bonne connaissance, j'ai poursuivi mon travail de recherche en la matière. Il y aura 10 ans en juin de cette année que j'ai été invité à une conférence au ministère des Affaires étrangères et du Commerce international au cours de laquelle plusieurs médecins ont fait des exposés au sujet des acides gras oméga-3. J'ai alors été convaincu de la nécessité pour moi de comprendre clairement les acides gras oméga-3 et leur action. Cela fait donc 10 ans que je les étudie intensivement, à tel point que je donne des ateliers, de Terre-Neuve jusqu'en Colombie-Britannique, en Californie et à Hawaii, dans le but de sensibiliser les gens à la valeur d'un bon régime alimentaire traditionnel et de la prise de suppléments d'acides gras oméga-3, et à certains de leurs bienfaits.

Le parcours a été long et chargé d'émotions. Il a été très éprouvant et très pénible pour moi de voir notre mode de vie et notre alimentation traditionnelle menacés parce qu'il n'y avait pas de pratiques de gestion.

Pendant mon voyage pour venir ici, j'ai eu l'occasion de rendre visite à ma petite-fille de 11 ans. Elle est à l'hôpital pour enfants et personne ne sait de quoi elle souffre, car dès qu'elle s'assoit, la tête lui tourne. Cela m'habite, et, au cours des deux dernières semaines, notre famille a également vécu un décès. Je m'efforce de jongler avec tout cela, et j'espère que ma déclaration devant le comité sénatorial et la période de questions et de réponses profiteront à notre peuple et à tous les Canadiens dans le futur. La question qui nous occupe est très importante. Je pèse le résultat de tout le temps que j'y consacre. J'ai une petite-fille et trois petits-fils, et je fais ce travail pour tous les enfants.

J'ai envoyé un exposé PowerPoint à la greffière du comité. Le mieux serait peut-être que je réponde à vos questions. Encore une fois, merci de m'avoir donné l'occasion de comparaître devant vous.

Le président : Merci, chef Jones. Au nom des membres du comité, je vous présente à vous, à votre petite-fille et à votre famille tous nos meilleurs vœux. Nous commençons cette vie avec la famille et la terminons avec la famille, et rien ne l'emporte sur la famille.

Le sénateur Hervieux-Payette : Le chef Jones a œuvré gratuitement pendant trois mois à la préparation d'une déclaration sur le prélèvement éthique du phoque, qui a été sanctionnée par les gouvernements de Terre-Neuve, du Nunavut et du Québec. Il a fait une contribution formidable. Je suis certaine qu'il est trop modeste pour en faire état. Cette contribution ne sera pas mentionnée pendant la réunion, mais je tiens à l'en remercier. Il a été très généreux de son temps. Parmi le groupe de chercheurs qui ont travaillé au rapport, c'est lui qui avait vraiment une connaissance intime, sur le terrain, du sujet. Je tenais à le souligner.

La déclaration jouit d'un statut officiel dans chacune des provinces qui l'a signée, et d'autres pays devraient bientôt devenir signataires.

Le président : Nous vous sommes reconnaissants de votre intervention, madame le sénateur Hervieux-Payette.

Je vous félicite, chef Jones, pour ce travail.

Le sénateur Harb : J'aimerais me joindre à ma collègue pour vous féliciter et souhaiter un prompt rétablissement à votre petite-fille.

Je tiens à vous assurer qu'il n'y a pas que les membres du comité qui appuient votre travail; tout le monde appuie votre travail. Il y a un dénominateur commun entre ceux qui sont en faveur de la chasse et ceux qui s'y opposent : tous appuient votre droit ancestral de défendre vos collectivités et de faire le travail utile que vous faites.

M. Jones : Merci, monsieur.

Le sénateur Hubley : J'aimerais, moi aussi, vous souhaiter chaleureusement la bienvenue ici, ce soir, et souligner l'importance du travail que vous faites. Celui-ci sera important pour le comité.

J'aimerais vous poser quelques questions au sujet de la chasse commerciale au phoque en Colombie-Britannique. On retrouve trois types de phoques au large de la côte de la Colombie-Britannique : le phoque commun, l'otarie à fourrure et l'éléphant de mer boréal. À votre avis, laquelle de ces espèces constituerait la cible appropriée pour la chasse commerciale au phoque?

M. Jones : La cible la plus intéressante pour une chasse commerciale au phoque serait le phoque commun. Celui-ci est tout aussi abondant que l'otarie de Steller, dont la population est tout à fait hors de contrôle. La différence entre les deux est que le phoque commun vit principalement dans les embouchures de nos fleuves et dans les petites rivières et les ruisseaux, tandis que les otaries se tiennent surtout dans les cours d'eau plus importants et les abords des passages.

J'aimerais mettre un aspect en perspective en ce qui concerne l'incidence sur les ressources en saumon de la côte Ouest. Le fleuve Fraser, la rivière Dean, la rivière Skeena et la rivière Nass ont, tout au long de l'histoire, été les quatre plus importants cours d'eau à saumons de toute la côte britanno-colombienne. Jusqu'en 1976 environ, ces cours d'eau produisaient 35 à 40 p. 100 de la biomasse de la migration anadrome des saumons de la Colombie-Britannique. Aujourd'hui, ces quatre cours d'eau produisent bien au-delà de 80 p. 100 des saumons se dirigeant vers la côte britanno- colombienne. Cela signifie que les petites rivières et les ruisseaux sont en train d'être décimés et ne produisent plus la biomasse qui venait dans nos passages, nos rivières et nos ruisseaux, surtout les plus petits, ceux qui ont le plus souffert.

Vous avez devant vous une carte du secteur est de la zone 2. Auparavant, un peu plus de 210 petites rivières et ruisseaux où le saumon allait frayer étaient concernés. Aujourd'hui, le nombre est de moins de 50. Les cours d'eau restants ne figurent plus du tout au tableau. Le poisson n'y va plus. L'incidence qu'a eue l'industrie sur la situation est très limitée. Les gens s'empressent tant à rejeter le blâme les uns sur les autres, qu'il s'agisse des pêcheurs commerciaux, des bûcherons ou des mineurs. Cependant, il y a des secteurs à l'intérieur de cette zone géographique qui n'ont connu absolument aucune intervention humaine et, pourtant, les populations de poissons des rivières ont été complètement détruites.

Le sénateur Hubley : Est-ce le phoque qui est le prédateur qui a décimé ou en tout cas réduit le stock de saumons?

M. Jones : Je vais, pour répondre à votre question, m'appuyer sur la science, car certains ne croient pas en mes preuves anecdotiques. Peter Olesiuk, du ministère des Pêches et des Océans, a diffusé, en avril 2010, un rapport qui a été repris par Pacific Balance. Ce rapport dit que 36 phoques consommeront 3,2 millions d'alevins au moment de leur entrée en mer au printemps. Cette étude a été réalisée dans la rivière Puntledge.

Une chose que j'ai clairement expliquée au coordonnateur des mammifères marins, Paul Cottrell, au ministère des Pêches et des Océans, région du Pacifique, est qu'il fallait prendre ce rapport et l'appliquer à chaque rivière et à chaque cours d'eau de la côte de la Colombie-Britannique, pour faire face à la réalité. Or, tout le travail qui a été fait, compte tenu des compressions budgétaires, l'a été dans la rivière Puntledge.

En 1998, on a effectué un abattage sélectif de phoques dans la rivière Puntledge. En 2002, le taux de retour lors de la montaison du saumon kéta a affiché une augmentation de 300 p. 100. Du fait des bons résultats enregistrés pour la rivière Cowichan, au sud, et la rivière Campbell, au nord, on a déclaré que les données scientifiques n'étaient pas concluantes. Voilà comment le ministère des Pêches et des Océans a mené son étude scientifique. Le ministère est partial : il veut protéger le phoque à cause de la popularité dont cet animal jouit dans l'opinion publique et à cause de la campagne de lutte contre la chasse au phoque.

Le sénateur Patterson : Bienvenue au comité. Nous vous sommes très reconnaissants d'être venu de si loin, compte tenu surtout de ce que vous vivez depuis quelque temps, et nous vous souhaitons bonne chance.

J'aimerais que vous nous parliez un petit peu, en votre qualité de chef héréditaire, de la relation qu'entretient votre Première nation avec le saumon et les phoques. Je connais la relation qui lie les Inuits à la chasse du phoque. Cela m'intéresserait de savoir si la chasse au phoque était une tradition chez les peuples côtiers. Il me semble qu'ils étaient chasseurs de baleine. Pourriez-vous, s'il vous plaît, m'éclairer à ce sujet?

M. Jones : Le phoque faisait partie intégrante du régime alimentaire haïda. Le phoque était source non seulement de nourriture, mais également de vêtements et d'autres articles portés au sein de nos communautés, et il servait également à la confection d'abris.

Lorsque je parle du phoque et de notre peuple, il me faut parler du changement fondamental du régime alimentaire de notre peuple. Du fait de la révolution industrielle, qui a plus ou moins débuté aux environs de 1902-1903, puis du déclenchement de la Première Guerre mondiale, on recherchait des matériaux pour construire des avions. Le bois de l'épinette Haida Gwaii était prisé pour la construction de ces avions. C'est vers 1920 qu'est intervenu un changement radical dans notre régime alimentaire.

En 1948, on relevait les premiers cas de diabète; on commençait à relever également dans notre communauté les premiers cas d'arthrite et de maladie cardiovasculaire. Cela faisait 28 ans que notre régime alimentaire avait été changé. Pendant cette période, la chasse au phoque avec primes avait été en place; la chasse au phoque avec primes a été en place pendant 50 ans, mais pendant les trois années de guerre, les primes n'ont pas été versées. Les phoques ont eu la vie tranquille pendant trois ans en l'absence des primes, mais on a continué de récolter les peaux.

Ce changement fondamental dans notre régime alimentaire a modifié notre palais, et le phoque n'était pas un aliment populaire, même à mon époque. Je suis né en 1951, et je viens tout juste de recommencer à manger du phoque et à essayer de l'introduire auprès des miens.

Nous avons donc vécu ce changement, mais lorsqu'on regarde autour du monde, des études sur les acides gras oméga-3 ont cours depuis des années, et les grands médecins spécialistes se réunissent chaque année à Florence, en Italie. Selon certaines des preuves qu'ils avancent, le changement fondamental au régime alimentaire dans l'Arctique a été entamé en 1960 environ. En 1978, on a mis en relation le coût des soins de santé et le déclin du régime alimentaire traditionnel et on a constaté que les soins de santé avaient beaucoup augmenté.

C'est au Groenland qu'on a relevé l'un des derniers changements diététiques fondamentaux reconnus dans ces études sur les acides gras oméga-3, et ce changement a été observé sur une période de 18 ans. Nous parlons du changement du régime alimentaire à l'échelle mondiale et de l'introduction de ces nouveaux aliments dans nos communautés. Le changement fondamental dans le régime alimentaire pour une majorité des communautés au Groenland est survenu en 1985. En 1992, il y avait ce changement. C'est alors qu'un médecin de Copenhague a réalisé un documentaire intitulé The Hunt for Life, traitant des problèmes liés au régime alimentaire à l'époque. C'est un excellent documentaire, faisant ressortir exactement ce que nous vivons aujourd'hui : des frais de soins de santé élevés liés aux aliments que nous consommons.

Le long de la côte Ouest, lorsque vous posez la question, le saumon fait toujours partie intégrante de notre régime alimentaire, mais il deviendra bientôt un fruit défendu de la mer, comme cela a été le cas de l'ormeau, parce qu'on n'a pas eu de bonnes pratiques de gestion.

Le sénateur Patterson : Merci beaucoup. Chef, vous avez fait mention des preuves scientifiques qui ont été réunies et déclaré que celles-ci étaient davantage prisées que les données anecdotiques. Pourriez-vous néanmoins nous livrer vos impressions et étayer davantage la relation entre les phoques et le déclin du saumon et peut-être vous étendre un petit peu sur ce que vous avez décrit comme étant de mauvaises pratiques de gestion?

M. Jones : En fin de compte, l'absence d'une gestion des prédateurs a toujours été un problème. Cela a commencé en 1964, lorsque le mouvement écologiste a commencé à chercher à mettre fin à la chasse aux blanchons de la côte Est. En 1972, l'entrée en vigueur de la Marine Mammal Protection Act de 1972 a représenté pour le mouvement un succès considérable.

J'ignore combien de membres du peuple haïda mangent aujourd'hui de la viande de phoque, mais ils ne sont pas très nombreux. Nous avions une rivière qui, avec tous les autres petits cours d'eau voisins, avait toujours accueilli une montaison de 18 000 à 22 000 saumons, mais cette rivière est maintenant l'habitat de 120 phoques, et cela fait problème. Aujourd'hui, plus que jamais, les membres de notre peuple dépendent de ce saumon pour leurs besoins alimentaires en hiver. Les gens sont de plus en plus nombreux à compter sur leurs congélateurs et à faire des provisions pour l'hiver en mettant le saumon en conserve, en le faisant sécher, en le fumant et en le transformant comme ils le peuvent. Ce poisson compte pour une part très importante de notre alimentation aujourd'hui.

Je ne sais pas si j'ai clairement communiqué mon message.

Le sénateur Patterson : Merci.

Le sénateur Poy : Merci beaucoup, chef. Je suis intéressée par les questions de santé que vous avez mentionnées plus tôt.

Vous avez parlé d'un changement de régime alimentaire. Je présume que vous vouliez parler de l'abandon du phoque en faveur du saumon. Vous dites que l'on relève aujourd'hui une forte incidence de toutes sortes de maladies chez le peuple haïda à cause de ce changement de régime alimentaire. Parlez-vous du saumon ou parlez-vous du phoque?

M. Jones : Non, je parle d'un changement d'alimentation fondamental. Des aliments transformés arrivent chez nous comme jamais auparavant. Nous consommons des conserves et des tablettes de chocolat. Rien dans ce que nous mangeons aujourd'hui ne correspond à notre régime alimentaire traditionnel.

Le sénateur Poy : Cela n'a rien à voir avec les oméga-3 dont vous parliez, ou bien est-ce le cas? Dans mon esprit, les deux choses sont liées, car dès lors que vous mangez moins de phoque et moins de saumon, alors vous n'absorbez pas des quantités suffisantes d'oméga-3.

M. Jones : Cela est vrai. Je vais me reporter aux données scientifiques dont je parlais. Il y a plus de 50 troubles médicaux qui sont liés à ce changement de régime alimentaire. En 1933, deux frères, médecins, se sont rendus dans l'Arctique et y ont constaté que les gens ne souffraient d'aucun problème de santé. Ils n'avaient pas de problèmes cardiovasculaires et ne souffraient ni du diabète ni d'arthrite. Même dans les années 1700, à Manchester, en Angleterre, on utilisait les huiles de poisson et l'huile de foie de morue pour soigner les gens souffrant d'arthrite. Le changement de régime alimentaire a eu sur les gens de profonds effets. Cela pourrait se comparer à l'introduction de la variole dans une communauté. Il n'y a pas d'autre façon de dire les choses. Les gens en souffrent aujourd'hui.

Le sénateur Poy : Vous êtes très inquiet pour le stock de saumon.

M. Jones : Oui.

Le sénateur Poy : Parlant du phoque, vous avez utilisé les expressions récolte et abattage sélectif. La récolte est ce que pratiquent les chasseurs?

M. Jones : Oui.

Le sénateur Poy : Lorsqu'il y a abattage sélectif, cela est le fait d'autres. Parlons-nous de récolte?

D'autre part, je relève dans votre exposé PowerPoint que la population locale utilise 100 p. 100 du phoque. Cependant, dans le cas d'un abattage massif, cela ne se fera pas?

M. Jones : Il y a une différence entre l'abattage sélectif et la récolte.

Le sénateur Poy : Oui, une grosse différence.

M. Jones : La chasse avec primes est une méthode d'abatage sélectif. Aujourd'hui, il n'est pas du tout acceptable de faire un abattage sélectif, et ce à juste titre. Les bienfaits pour la santé qui sont liés à la récolte l'emportent, et de loin, sur l'abattage sélectif aux fins de gestion. Il faut distinguer entre les deux pratiques. Nous pourrions aujourd'hui utiliser 100 p. 100 de l'animal dans le cadre d'une initiative commerciale. Les membres de notre peuple ne retourneront pas à leur régime alimentaire d'antan. Ils peuvent toutefois apprendre grâce à la pratique de la récolte. Si nous commencions aujourd'hui, il est à espérer qu'en l'espace d'une ou deux générations, les gens retrouveraient une bonne santé en raison d'une bonne alimentation traditionnelle.

Le sénateur Poy : Je ne connais que l'huile oméga-3 en provenance du saumon. Y a-t-il un nombre important de fabricants de produits à base d'huile de poisson qui utilisent le phoque?

M. Jones : Oui.

Le sénateur Poy : Je n'étais pas au courant de cela.

M. Jones : De nombreux poissons contiennent des oméga-3. Il y a clairement une différence entre les acides gras oméga- 3, qui peuvent essentiellement être répartis en trois catégories : il y a les acides gras à chaîne longue, les acides gras à chaîne moyenne et les acides gras à chaîne courte. Le phoque, le lait maternel, les poissons à nageoires et les yeux de poisson livrent la même qualité d'acides gras à chaîne longue; puis, il y a les huiles végétales et l'huile de lin. De nombreux chercheurs jugent que l'huile de lin n'est pas une source d'acides gras oméga-3, mais qu'elle peut convertir l'oméga-3 dans nos corps. En d'autres termes, elle convertit l'EPA, l'agent anti-inflammatoire au service du flux sanguin et des articulations, en DPA, élément qui aide le corps à se réparer.

Le sénateur Poy : Vous êtes en train de dire que l'huile de phoque est ce qu'il y a de mieux?

M. Jones : L'huile de phoque et le lait maternel sont les deux meilleures sources d'acides gras oméga-3 dans le monde aujourd'hui.

Le sénateur Poy : Mais il ne s'en fait pas encore une importante production commerciale, n'est-ce pas?

M. Jones : Si.

Le sénateur Demers : Chef, je dis une prière pour votre petite-fille. Vous vous êtes comporté avec beaucoup de classe.

Vous avez dit que les gens sont nombreux à s'opposer à l'élimination de phoques. J'entends également beaucoup parler de phoques au Comité des peuples autochtones. Quelle est l'idée fausse la plus importante relativement à l'élimination des phoques? On entend tellement de critiques à son sujet, et je pense que les gens ne comprennent pas très bien de quoi il est question.

M. Jones : Je vais utiliser Terre-Neuve comme repère. Le phoque est mignon avec ses grands yeux bruns, et il y en a beaucoup à Terre-Neuve. On veut faire un abattage sélectif de 33 000 orignaux à Terre-Neuve, et les défenseurs des droits des animaux disent que cela ne compte pas. Monsieur Orignal est délicieux, mais il est moins joli que le phoque. Les gens épousent différentes causes populaires. Pour eux, ce n'est pas une question de gestion, mais de principes. Lorsque votre tête d'affiche rapporte beaucoup d'argent à votre cause, vous lui restez fidèle, et c'est ce qui s'est passé avec le phoque pour PETA et d'autres organisations du genre. Les phoques n'ont aucune responsabilité envers la nature, tandis que nous autres êtres humains avons pour responsabilité de pratiquer des récoltes dans la nature, lorsque la nature a une incidence sur d'autres ressources.

C'est ce qui se passe le long de la côte britanno-colombienne, à Terre-Neuve et dans l'Arctique, et cela a une incidence sur la vie non seulement des Autochtones habitant dans ces régions mais également des non-Autochtones vivant parmi eux.

Le sénateur Hervieux-Payette : Mon bureau a plusieurs fois communiqué avec le vôtre. Celui-ci m'a envoyé une récente décision d'un juge aux États-Unis qui a débouté la Société pour la protection des animaux, pour autoriser l'abattage de certains phoques, afin qu'il y ait un équilibre entre le phoque et le saumon. Il semble que les choses s'étaient emballées là-bas.

Nous avons le même problème le long de la côte Est. Je voyage en Europe et j'entends toutes les critiques de politiciens qui ne seront jamais confrontés à la chasse au phoque. Ils n'en seront jamais témoins de leur vie et, comme vous le dites, c'est le blanchon qu'ils ont en tête. Brigitte Bardot est la grande porte-parole. On la montre telle qu'elle était à l'âge de 30 ans, mais elle en a en fait aujourd'hui plus de 70. C'est très largement une question d'image.

J'aimerais vérifier si vous partagez cette opinion, soit que toute cette affaire a été fabriquée par des groupes de lobbyistes qui sont en fait végétariens. Êtes-vous d'accord avec moi?

M. Jones : Oui.

Le sénateur Hervieux-Payette : Je tiens à dire, pour la gouverne de mes collègues, que je connais les bienfaits des acides gras oméga-3 provenant du phoque, car j'en consomme. Le produit est disponible au Québec, où on produit ces suppléments alimentaires. J'en connais tous les bienfaits. J'ignore si je pourrai avoir aussi fière apparence que vous, car j'ai lu dans vos notes biographiques que vous avez 86 ans, est-ce bien cela?

M. Jones : Non, mon père a 86 ans, 87 maintenant.

Le sénateur Hervieux-Payette : J'ai dit que vous avez l'air si jeune.

Le président : Je parcourais moi-même les notes et me suis dit que si cet homme a 86 ans et consomme des suppléments d'oméga-3...

Le sénateur Hervieux-Payette : Il y a un côté positif, et vous pourrez peut-être nous aider à établir, pour commencer, qu'il ne s'agit pas d'un crime. C'est une petite industrie, et elle n'a bien sûr pas les ressources nécessaires. Si c'était le bœuf qu'on attaquait, alors l'ennemi en face serait de taille. N'importe quel autre animal dans ce pays est une affaire de gros sous. Dans ce cas-ci, il s'agit d'une petite activité limitée, sur les deux côtes. Comment nous recommanderiez-vous de nous y prendre pour convaincre les gens — les Canadiens sont, en fait, beaucoup plus convaincus que ne l'est le reste du monde qu'il s'agit d'une pratique éthique — qu'il y a une façon éthique de chasser les phoques? Les gens de chez vous respectent, pour la plupart, la nature. Cela fait partie de leur culture, et ils ne tuent pas tout simplement pour s'amuser, comme le font certains chasseurs de caribou dans le Nord. Les membres de votre communauté s'adonnent à cette chasse pour gagner leur vie. Quel message devrions-nous, selon vous, communiquer lorsque nous voyageons?

M. Jones : Je crois fermement que tout le monde doit comprendre que nous avons pour responsabilité, en tant qu'êtres humains, de pratiquer naturellement des prélèvements dans la nature, et ce de manière responsable. Le plus gros problème est que la majorité des décisions sont prises par des gens des grandes villes canadiennes; or, ces gens ne s'intéressent à la nature que lorsque nous arrêtons de leur envoyer les aliments qu'ils veulent avoir.

Le sénateur Hervieux-Payette : Sur le plan politique, la plus vive opposition ne provient pas de notre pays. Il est prouvé que les Européens ont subi un lavage de cerveau de la part de grosses machines de relations publiques aux États-Unis. On leur montre des vidéos et ainsi de suite, dont certains sont vieux de plus de 25 ans. Il y a une belle histoire à raconter, et j'imagine qu'on peut en parler avec certains des gens qui sont convaincus que c'est une activité dont nous devrions être fiers en tant que Canadiens. J'ai passé de nombreuses heures à discuter avec des gens partout en Europe, mais ils n'ont jamais de leur vie été témoins d'une chasse au phoque. J'ai chassé le phoque. J'ai suivi un cours de chasse au phoque. Je suis chasseuse de phoque qualifiée et j'ai essayé d'expliquer que la chasse au phoque est une activité dont vivent 15 000 familles, mais 15 000 familles, dans ce pays, cela ne représente pas une grosse industrie. Pourtant, il y a l'extraction des acides gras oméga-3. Quoi d'autre? Je ne pense pas que les peaux de phoque gris puissent servir à la fabrication de beaux manteaux. Il nous faut utiliser les phoques plus jeunes, car ils se battent et s'entretuent tout le temps, et c'est ainsi que les peaux ne sont pas toujours en très bon état.

Quoi d'autre? Envisageriez-vous, par exemple, que l'on utilise la chair pour produire des aliments pour animaux? Nous parlons d'utiliser les animaux du mieux possible, pour en retirer un maximum. Voilà comment j'envisage l'avenir.

M. Jones : Beaucoup de pays du monde aujourd'hui connaissent la famine. Il serait acceptable d'utiliser les produits de la nature pour tenter d'y remédier partiellement à l'avenir.

Vous avez parlé des États-Unis. J'ai joint à un courriel que j'ai envoyé à Mme Labonté un rapport de 2009 du U.S. Army Corps of Engineers concernant le fleuve Columbia; c'est un rapport scientifique très détaillé. À la suite à ce rapport, autorisation a été donnée de tuer 14 ou 16 otaries vivant dans le fleuve. Or, rien n'a été fait et l'on a cédé de nouveau à la pression publique. Les gens sont tellement obnubilés par l'obéissance aux lois américaines que l'intérêt de la nature passe au second rang.

Au sujet de la viande, j'ai collaboré de très près avec des Chinois de la côte Ouest de la Colombie-Britannique, et nous avons envoyé en Chine des échantillons de toutes les coupes de viande. Nous avons également envoyé des échantillons aux fins de contrôle sanitaire. J'ai ici des plats de viande de phoque en Chine, et ces gens mangent tout. Le gars avec qui je travaille est celui qui a introduit ces plats et les a fait préparer en Chine. Ils ont fait cuire jusqu'au pénis et d'autres parties, et les ont servis à table, comme l'un des plats d'un repas. Il a dit qu'ils mangent tout et n'importe quoi là-bas. Il a dit que c'est la seule partie que lui-même refuse de manger. J'ai demandé aux gars si c'était bon et ils ont dit que c'était excellent. Cette viande pourrait devenir une denrée dans le monde entier, et il n'y a pas de raison de ne pas l'utiliser. Si on se met à chasser le phoque gris, qu'on utilise sa chair pour fabriquer des aliments pour chiens ou pour la consommation humaine ou comme engrais, ce sera avantageux dans tous les cas.

Le sénateur Hervieux-Payette : Les oméga-3?

M. Jones : Vous aurez l'acide gras oméga-3, et sur la côte Ouest vivent aussi des otaries, qui sont similaires aux phoques gris. Elles ne présentent pas toutefois la même qualité d'acide gras oméga-3 que les phoques du Groenland et les phoques communs.

La différence entre le phoque commun de la côte Ouest et le phoque du Groenland de la côte Est tient à la nature de l'acide gras oméga-3. Sur la côte Ouest, la teneur en acide gras oméga-3 se situe entre 22 et 27 p. 100, et sur la côte Est, elle est entre 18 et 22 p. 100. Nous avons un phoque plus riche parce que son régime alimentaire est plus diversifié.

Tous ces avantages sont réels.

Dans le cadre de mon travail, j'ai mis au point des savons, des shampoings, des lotions et des crèmes à base d'huile de phoque. Ces produits se sont révélés extrêmement bénéfiques pour la santé, mais l'ennui, c'est que nous avons beaucoup de mal à ajuster leur odeur. Les gens veulent que tout sente bon. Nous avons réussi à faire en sorte que nos produits sentent vraiment bon, mais au détriment de leurs effets bienfaisants. Nous continuons à y travailler. Nous continuons à faire des essais. C'est un programme qui s'étend sur sept ou huit ans.

Le sénateur Hervieux-Payette : Merci. Je me dis que si nous savons ce que nous pouvons faire de cette ressource renouvelable, il faudra trouver un équilibre. Comme dernière question, j'aimerais vous demander si la surpopulation, là où elle existe, est due au fait qu'il n'y a plus de prédateurs pour maintenir l'équilibre de la nature?

M. Jones : Oui. L'autre effet que vous évoquez, et sur lequel je ne me suis pas attardé, est observé dans l'île de Langara — et Paul l'a dit également — et touche la pêche dans le Nord et dans tout l'archipel Haida Gwaii. Les populations d'otaries et de phoques y sont suffisamment importantes pour nuire à la pêche sportive.

La Colombie-Britannique se vante de ce que la pêche sportive rapporte de 30 à 40 $ la livre, beaucoup plus que l'industrie alimentaire ne retire de ce que nous catégorisons comme la pêche commerciale. Or, cette pêche est maintenant menacée par les phoques et les otaries dans les régions où elle est pratiquée. La seule chose que je porte au crédit de l'industrie de la pêche sportive, comme vous le savez si vous avez fait des recherches sur les stocks de saumon de la côte Ouest de la Colombie-Britannique, c'est qu'elle préserve l'intégrité de la ressource par des programmes de mise en valeur du saumon quinnat et coho. Tous les autres stocks sont très affaiblis. La grosse montaison de saumon rouge dans le fleuve Fraser vue récemment est une anomalie. Nous n'en reverrons peut-être pas de pareille avant 30 ans.

Le sénateur Raine : Nous avons tellement entendu parler de la prédation exercée sur les espèces pêchées commercialement sur la côte Est, et je suis heureuse que vous soyez venu nous expliquer que nous avons également un problème sur la côte Ouest. Je suis un peu préoccupée parce que vous donnez à entendre dans votre exposé, que j'ai lu, que le MPO n'entreprend pas réellement de recherches ou ne se préoccupe pas du tout de ce qui se passe sur la côte Ouest, par comparaison à la côte Est.

M. Jones : Je travaille avec Marilyn Joyce et Peter Olesiuk, mais j'ai eu peu de rapports avec eux ces derniers temps parce qu'on me renvoie toujours maintenant à Paul Cottrell, qui est le coordonnateur responsable des mammifères marins sur la côte Ouest. Nous avons rencontré quantité de problèmes. Au bout du compte, les responsables doivent faire valoir leurs études scientifiques et les défendre. Le ministère possède toutes les données scientifiques voulues sur la prédation exercée sur le saumon par les otaries et les phoques. Bizarrement, lorsque ses représentants ont comparu devant la Commission Cohen, ces données ont semblé ne compter pour rien. Le rapport sur la prédation occupe une grande place dans les travaux de la Commission Cohen sur le saumon rouge manquant du fleuve Fraser. On y parle des phoques et des otaries et on y dit qu'ils ne mangent pas de poisson pendant la période où les saumons rouges montent dans le fleuve. À mes yeux, c'est de la foutaise. Il faut que Peter Olesiuk défende son travail ou qu'il ne le fasse pas du tout. C'est là le problème. Quelqu'un du ministère des Pêches et Océans est venu chez moi me remettre une lettre disant que si je tue encore un phoque ou une otarie, on va venir m'arrêter. J'ai cette lettre chez moi. Je n'hésite pas à tuer une otarie qui vient arracher de mon hameçon un poisson qui nourrit ma famille. C'est la réalité. Malheureusement, le Conseil de la Nation haïda a des dirigeants qui se rangent du côté de gens comme David Suzuki et d'autres organisations du genre de la Fondation Suzuki. Ils ne veulent être en rien associés à la récolte des phoques.

Nous avons tenu une conférence à Skidegate le 9 avril 2003. Ce jour-là, la majorité des Haïdas se sont exprimés en faveur de mesures concernant les phoques et les otaries. Après cette réunion, le président a contacté l'avocate Terri- Lynn Davidson, qui est l'une de mes cousines et qui était la vice-présidente à l'époque. Ils ont passé la nuit à écrire une lettre au vice-président du Conseil de la Nation haïda, qui appartient à ce qu'on appelait alors le clan des Aigles, et cette lettre a amené le lendemain les gens à changer d'avis et à voter contre et à tout arrêter. Voilà le genre de dirigeants que nous avons.

J'avais à dire une autre chose encore. Je m'étais fait une note. Vous avez parlé des végétariens et autres. Que peut-on leur répliquer? Je mange du céleri. Lorsqu'ils m'abordent, je dis : « Mangez-vous du céleri? » Ils me répondent : « Oui. » Je leur dis : « Et voilà. Tous les papas et mamans céleris vous regardent de l'extérieur pendant que vous coupez dans le milieu, tous les bébés sont là-dedans. » Je leur dis : « Le céleri est vivant aussi. » J'avais noté cela et j'ai oublié de le dire dans ma réponse.

Le sénateur Raine : Je trouve très intéressant que vous participiez à des recherches et à la mise au point de produits de santé à base de phoque. Comme probablement tous ceux de ma génération, j'ai grandi dans une famille où la mère alignait les six enfants avec la bouteille d'huile de foie de morue à la main. Nous avons grandi avec notre dose quotidienne d'huile de foie de morue. À l'époque, les gens savaient que si on ne prenait pas de la vitamine D en hiver, on tombait malade. Nous avions l'huile de foie de morue. Aujourd'hui, toute une génération est badigeonnée d'écran solaire, à tel point que même le soleil ne peut plus leur apporter la vitamine D, et plus personne ne prend d'huile de foie de morue.

Les scientifiques dans le domaine de la santé, les hygiénistes alimentaires, se montrent-ils intéressés à utiliser ces huiles excellentes pour la santé des Canadiens?

M. Jones : J'ai organisé un certain nombre d'ateliers dans toute la Colombie-Britannique et différentes bandes m'ont fait venir. J'ai tout payé de ma poche. J'ai lancé plusieurs entreprises. Je me suis même poussé jusqu'au point de faire un assez grave burnout, au point de ne plus pouvoir me réveiller. J'ai travaillé avec votre bureau. Je suis allé en Californie, sur le fleuve Columbia, à Hawai, dans certains des endroits les plus agréables où travailler, dans tout le Canada, l'Alberta, pour organiser des ateliers sur les acides gras oméga-3, pour expliquer que l'on peut vivre en meilleure santé avec les oméga-3. Je n'ai plus d'huile de phoque à vendre depuis cinq ans, et on m'appelle encore chaque jour pour en demander.

Le sénateur Raine : Vous n'en trouvez plus?

M. Jones : Je peux en trouver, mais je me suis épuisé à la tâche. J'en ai parlé un jour à mon père et il m'a dit : « Tu dois arrêter ce que tu fais. » J'ai demandé pourquoi. Il m'a dit : « Tu as dépensé largement plus d'un million de dollars pour ce que tu fais. » Croyez-moi, je travaille, j'obtiens un contrat, je remplis le contrat, je paye mes factures, et tout le reste va à des études sur l'acide gras oméga-3. Je frise constamment la faillite à faire ce que je fais, et j'adore chaque minute. Je suis engagé. Je ne fais pas cela pour moi aujourd'hui, mais pour mes petits-enfants et ceux qui ne sont pas encore nés.

Le sénateur Raine : Est-ce que l'huile de phoque est produite sur la côte Ouest?

M. Jones : L'huile de phoque est produite sur la côte Est, puis achetée par des entreprises qui la mettent en capsules sur la côte Ouest, mais plusieurs problèmes se posent. Nous pouvons l'acheter sur la côte Est, mais pas dans l'Arctique. Il y a quelques années, le petit lard était envoyé chez nous, où il était emballé sous vide et acheminé à une usine de transformation de Montréal qui le fondait, mais les frais de transport ont été ruineux. Il a été impossible de continuer, et donc il n'y a plus d'huile de l'Arctique.

Nous avons fait une autre tentative pour y remédier. Mon gendre est plombier. Il a réalisé quelques travaux de développement, créant un combustible à partir d'huile de phoque qui peut être brûlée dans une fournaise, car le propane coûte trop cher dans le Nord. Nous venons de soumettre le procédé à quelques intéressés là-bas. Pour le coût d'environ 20 gallons de propane, on peut fabriquer quelque 300 gallons d'huile de phoque de chauffage et ensuite procéder à l'étape suivante. C'est un processus assez lourd. Il faut acheminer des produits chimiques et ensuite expédier le produit semi-fini, et cela n'est toujours pas rentable.

Le sénateur Raine : Les recherches sur ces possibilités devraient être faites par les scientifiques du MPO ou d'Industrie Canada.

M. Jones : J'aimerais que les chercheurs avalisent quelques preuves empiriques plutôt que de s'en tenir à la science stricte. Pour citer un propos d'un médecin lors d'une réunion à Vancouver il y a quelques années, il n'y a absolument pas d'absolus en science.

Le sénateur Raine : Je songeais moins à la science analytique qu'à la science appliquée, qui cherche à trouver des procédés pour rendre les produits fonctionnels. Je suis sidérée de voir que nous pourrions recueillir cette protéine et cette huile de haute qualité pour le bien de l'humanité et qu'à la place, nous réagissions à une campagne de propagande totalement irrationnelle.

M. Jones : Je vais parler de l'aspect santé. Si le Canada recueillait l'huile des phoques de l'Atlantique et la distribuait à tous ceux au Canada qui en veulent, nous pourrions réduire nos dépenses de santé à l'échelle nationale de 40 p. 100. Ma femme et plusieurs autres personnes en sont la preuve vivante. Cela fait plusieurs années que j'étudie l'huile de phoque. Lorsque j'avais 15 ans, j'ai dû commencer à porter des lunettes. À l'âge de 52 ans, j'ai cessé d'en porter, et je ne prenais de l'huile de phoque que depuis un an. Les pilules pour l'arthrite et les factures médicales de ma femme coûtaient des milliers de dollars par an. Nous les avons quasiment éliminées. Cela fait plusieurs années qu'elle ne prend plus d'estrogène pour la ménopause, car l'huile de phoque prévient les bouffées de chaleur.

Le cousin germain de mon père, Percy Williams, qui est un chef héréditaire du clan de mon père à Skidegate, a souffert pendant plusieurs années de la maladie de Parkinson. Je lui ai acheté un bocal d'huile de phoque et il a cessé de trembler en l'espace de trois semaines.

La liste des bienfaits pour la santé des humains de l'apport d'oméga-3 par l'huile de phoque est interminable. Cette huile est bonne pour lutter contre le diabète, l'arthrite et les maladies cardiovasculaires. Elle soulage le syndrome prémenstruel et les effets de la ménopause. Les oméga-3 de l'huile de phoque ont des vertus incroyables. L'EPA dans l'oméga-3, l'un des collagènes de l'acide gras oméga-3, est un anti-inflammatoire et il favorise la circulation sanguine en lissant les parois des vaisseaux sanguins. Le DHA est bon pour les nerfs et les yeux. Le DPA est cet élément des acides gras oméga-3 qui sont un agent de guérison. Lorsque le Dr Morita nous a fait sa présentation au ministère des Affaires étrangères et du Commerce international, il a dit qu'on extrayait le DHA pour guérir le cancer au Japon. Il a injecté du DHA à des hommes atteints du cancer de la prostate et a détruit les cellules cancéreuses. L'acide gras oméga-3 a le pouvoir de retarder ou d'inverser la progression des tumeurs dans notre corps. Les vertus sont réelles.

Pourquoi les médecins n'en font-ils pas la promotion? Un médecin qui l'a fait s'est vu harcelé de coups de fil 24 heures par jour, sept jours par semaine par les défenseurs des droits des animaux. Les médecins vivent dans la crainte de ces gens-là. Ils ont le savoir qui permettrait de changer le monde mais ils ne peuvent le faire, car ils font face à trop d'adversaires puissants.

Le sénateur Cochrane : Est-ce que les vôtres prennent des capsules d'huile de phoque?

M. Jones : Oui.

Le sénateur Cochrane : À Terre-Neuve-et-Labrador, nous fabriquons les capsules à partir d'huile de phoque. Je suis au courant de ce que vous avez dit sur l'arthrite. Il y a des années, une personnalité politique de Terre-Neuve a vanté les capsules d'huile de phoque. Beaucoup de gens ont commencé à les prendre, et je crois que cela a amélioré leur arthrite.

À la fin de votre brochure, vous dites que les phoques et les otaries continueront à dévaster les rivières et les ruisseaux. Pourriez-vous expliquer cela?

M. Jones : Cela se passe en ce moment même, avec la descente en mer des alevins. Les phoques et les otaries se tiennent dans les embouchures des fleuves et cours d'eau et les dévorent. C'est cela l'impact dont je parle. Dans ce rapport d'avril 2010, Peter Olesiuk disait que 36 phoques vont manger 3,2 millions d'alevins migrant vers la mer. C'est dans un rapport public affiché sur le site web du ministère des Pêches.

Le sénateur Cochrane : Vous avez dit que le ministère des Pêches et des Océans envisage maintenant de lancer une chasse commerciale du phoque de la côte Ouest. Est-ce qu'il reconnaît que les phoques déciment un grand nombre de ces stocks?

M. Jones : C'est ce que dit le rapport de ces scientifiques. Mais chaque fois que nous les contactons, ils disent que nos preuves sont anecdotiques et qu'ils ne peuvent s'y fier, qu'il leur faut des études scientifiques.

Comme je l'ai déjà dit dès 1998 et 2002, ils ont décrété que leurs propres études scientifiques n'étaient pas concluantes parce que deux autres cours d'eau étaient moins touchés. Je suis convaincu qu'eux-mêmes ne croient pas en la validité de leur propre travail.

Vous avez dit que vous avez de l'huile de phoque à Terre-Neuve. Je sais qu'on en fabrique chez vous. Je suis allé à Gander pour une conférence et j'ai cherché partout pour en acheter, mais je n'en ai pas trouvée, et il a donc fallu que je la produise moi-même.

Le sénateur Cochrane : Je transmettrai le message et vous aurez de la concurrence.

M. Jones : N'oublions pas non plus que les entreprises qui fabriquent les huiles de phoque sont également intimidées par les agissements des défenseurs des animaux.

Le sénateur Hervieux-Payette : Je persiste à chercher un moyen de stabiliser l'industrie. Je veux juste dire à ma collègue qui demandait si les vertus nutritionnelles de l'oméga-3 sont reconnues que, effectivement, les plus grands spécialistes en nutrition le considèrent comme un très bon complément pour la santé. J'en ai dans ma famille.

J'aimerais également demander ceci au chef : j'ai rencontré des fonctionnaires du ministère provincial de la Colombie-Britannique. Le sous-ministre m'a dit que les activistes mènent la même campagne en faveur des ours. Il dit que l'on ne pourra toucher à un ours tant que l'on n'en verra pas un se promener en plein milieu de Vancouver.

Cela ne concerne donc pas qu'une seule espèce animale, mais procède d'une philosophie. Pour les végétariens, bien sûr, c'est comme une religion. Mais à mon sens, vu tous les McDonald's sur la planète, nous sommes très loin de tous devenir végétariens.

Que peut-on faire? Le sous-ministre provincial était attristé. Il m'a dit qu'il y en a partout, qu'ils envahissent les propriétés privées et menacent les enfants. Si vous possédez un terrain au bord de l'eau, vous pourriez avoir ces animaux installés chez vous. L'an dernier, un jeune enfant de trois ou quatre ans a été entraîné dans l'eau par l'une de ces bêtes. Ce ne sont pas des animaux de compagnie, mais d'énormes mammifères marins. Même un homme de bonne stature ne peut les affronter. Ils sont très dangereux. Ils ne mangent pas que du poisson, ils sont dangereux même pour les humains. Je ne pense pas que nous envahissions leur territoire, ce sont eux qui envahissent le nôtre.

Je suis d'accord avec vous concernant le fait que les activistes entravent la circulation et intimident les gens. Je pense que ces agissements frisent l'acte criminel. Je ne plaisante pas. Je parle sérieusement. Vous ne pouvez menacer les gens et prétendre que c'est votre droit parce que vous défendez une cause juste.

Qui manque du courage nécessaire pour arrêter cette intimidation et défendre la population?

M. Jones : Pour répondre à votre question, je vais vous donner l'exemple de mon territoire, Haida Gwaii. Vous connaissez, sur la côte nord, la Great Bear Initiative, destinée à protéger l'Ours Esprit, qui est principalement réalisée par les Premières nations côtières. Par cette action, elles ont mis fin à la chasse à l'ours dans les îles Haida Gwaii, n'autorisant que la prise de quatre ours dans le territoire. Or, sur Louise Island, nous avons la plus grande population d'ours au monde par kilomètre carré. Comment attirer l'attention des Haïdas pour que les choses changent? Les ours mangent du poisson. Le poisson de Haida Gwaii est gravement menacé. Deux prédateurs prolifèrent : l'ours et le phoque.

Quand le saumon deviendra-t-il un produit de la mer? Si je devais gérer la pêche aujourd'hui sur la côte du Pacifique, le saumon serait rangé parmi les espèces en péril et plusieurs régions seraient classées comme étant en péril. Cependant, ce sont les Autochtones aujourd'hui qui sont devenus un élément du problème, car nous avons maintenant Frère Ours. Je dis toujours qu'il est devenu tellement plus facile pour les nôtres d'aller acheter leur nourriture au magasin que d'aller dans la nature et de constater les problèmes.

J'ai grandi là. Mon père était pêcheur commercial, mon grand-père était pêcheur commercial, et son père à lui était pêcheur commercial. Je suis moi-même devenu pêcheur commercial, mais j'ai arrêté il y a 14 ans en raison des difficultés économiques. Il fallait soit partir soit sombrer avec le secteur.

J'ai trois filles et quatre petits-enfants, dont une fille qui est l'aînée et trois petits-fils. J'emmène aujourd'hui mes petits-fils à la pêche de loisir pour leur apprendre comment pêcher. Nous avons perdu le contact avec les réalités de la nature et la seule façon de le rétablir est de priver les gens de quelque chose d'extrêmement précieux afin qu'ils puissent réfléchir aux raisons pour lesquelles cela a été perdu.

Lorsque j'ai siégé au conseil de 1978 à 1984, nous avons fait tout ce que nous avons pu pour arrêter la récolte des ormeaux, et aujourd'hui ces derniers restent un produit de la mer interdit aux nôtres, et ils sont braconnés plus que jamais. Cela continuera tant que nous ne changerons pas les mentalités pour sauver une espèce en voie d'extinction.

Le président : Merci, chef Jones. Cela a été pour le moins une discussion intéressante.

Avant de mettre fin à la séance, je dois faire savoir aux membres du comité que j'ai reçu deux lettres du ministère des Pêches dont je veux faire lecture aux fins de notre compte rendu, concernant nos études sur les phares. Les deux ont été reçues le 23 mars.

Nous aimerions remercier le Comité sénatorial permanent des pêches et des océans pour son rapport sur la mise en œuvre de la Loi sur la protection des phares patrimoniaux. Le gouvernement reconnaît ainsi qu'il est important de préserver les phares historiques du Canada, qui constituent un symbole de nos communautés côtières et de notre patrimoine maritime. Pour terminer, nous aimerions profiter de l'occasion pour remercier le comité des efforts qu'il a consacrés à la préparation de ce rapport.

C'est signé par l'honorable Keith Ashfield et l'honorable Peter Kent.

Nous avons reçu une autre lettre en rapport avec notre autre étude, l'étude parallèle à celle mentionnée précédemment, et elle se lit ainsi :

Je tiens à remercier le Comité sénatorial permanent des pêches et des océans pour son rapport intitulé Pleins feux sur les phares gardés de la Colombie-Britannique et de Terre-Neuve-et-Labrador : Un rapport du comité. Le gouvernement remercie le comité pour son travail approfondi sur cette question et reconnaît la valeur de son apport. Le gouvernement ne projette de retirer les gardiens d'aucun phare et, puisque cet enjeu a été examiné en profondeur, aucune étude ultérieure n'est nécessaire. Pour conclure, je saisis l'occasion de remercier le comité du travail qu'il a consacré à ce rapport.

À titre de président, je tiens également à remercier tous les membres du comité pour le travail accompli relativement à ces rapports. Comme nous le savons, avant notre étude, on se préparait à retirer les gardiens des phares de la Colombie-Britannique et de Terre-Neuve-et-Labrador. Grâce au travail de notre comité et aux recommandations que nous avons formulées, nous avons fait changer d'avis quelqu'un le long de la chaîne de décision. Inutile de le dire, votre travail est pris au sérieux, et c'est pourquoi celui que nous effectuons ici, en ce moment-même, est si important. Encore une fois, je veux remercier tous ceux qui ont contribué à ces deux excellents rapports.

Pour terminer, je veux remercier de nouveau le chef Jones pour sa comparution devant notre comité. Nous partons demain soir pour quelques journées d'audiences publiques en Nouvelle-Écosse et espérons avoir l'occasion de nous rendre à l'île de Sable. Nous nous réjouissons d'avance de passer ces quelques jours en Nouvelle-Écosse dans le cadre de notre étude. Merci beaucoup, encore une fois.

M. Jones : Puis-je également vous remercier d'avoir pris le temps de me recevoir. Cela a été pour moi un grand honneur. Que la bénédiction du Grand Esprit vous accompagne, vous tous et votre travail.

Le président : Merci encore. La séance est levée.

(La séance est levée.)