Aller au contenu

Délibérations du comité sénatorial permanent des
Pêches

Fascicule 10 - Témoignages


OTTAWA, le mardi 23 octobre 2001

Le Comité sénatorial permanent des pêches se réunit aujourd'hui à 19 heures afin d'examiner les questions relatives à l'industrie des pêches.

Le sénateur Gerald J. Comeau (président) occupe le fauteuil.

[Traduction]

Le président: Ce soir, nous poursuivons l'étude que nous avons entreprise sur les pêches intérieures et les pêches du Nord. Nous accueillons M. Allen Gordon, président de Nayumivik Landholding Corporation; et M. Geoff Klein, biologiste de la Société Makivik. Bienvenue à tous deux.

Au printemps, notre groupe d'enquête a effectué une visite des plus agréables dans votre région, et nous vous remercions de votre accueil. Nous étions heureux de pouvoir en apprendre davantage sur les programmes dans votre région. Notre groupe a été tellement impressionné que nous voulons inclure dans notre compte rendu ici à Ottawa ce qui se fait chez vous. Je crois comprendre que vous avez eu des séances intéressantes aujourd'hui. Je suis heureux qu'elles se soient bien déroulées.

Avez-vous quelques remarques liminaires avant que nous passions aux questions?

M. Allen Gordon, président, Nayumivik Landholding Corporation: Monsieur le président, je vous remercie de nous avoir invités à comparaître devant votre comité ce soir. Il fait bon vous revoir depuis notre visite du site en juin, quand nous avons libéré les «petits poissons» - les petits ombles.

Le président: J'ai eu la chance d'être l'une des personnes choisies pour ouvrir un sac et relâcher les petits poissons dans l'eau. J'ai bien hâte d'y retourner et de voir ces poissons qui ont grandi et de pouvoir les attraper.

Le sénateur Mahovlich: En avez-vous relâché d'autres?

M. Gordon: Depuis que vous êtes venus, graduellement, nous les avons presque tous relâchés.

Le sénateur Mahovlich: Combien ont été relâchés en tout?

M. Gordon: La presque totalité des 31 000.

M. Geoff Klein, biologiste, Société Makivik: Nous en avons gardé 8 000, que nous avons fait grandir et que nous avons relâchés.

Le président: Je crois comprendre que vous avez une bande vidéo que vous aimeriez nous montrer.

M. Gordon: Oui. Je pense que la vidéo vous donnera une bonne idée de ce que nous avons fait. C'est une vidéo amateur filmée presque exclusivement par moi. En réalité, ma femme et moi faisions encore du montage une demi-heure avant le départ de notre avion hier. Ce n'est vraiment pas une vidéo de qualité professionnelle. Nous n'avons ni les ressources ni les fonds pour produire une telle vidéo.

Le président: Nous n'y voyons aucun problème.

M. Gordon: C'est de cette façon que nous travaillons depuis quelques années.

Le président: Nous nous rendons compte du travail magnifique que vous effectuez dans cette région. Il traduit bien l'engagement dont vous faites preuve vis-à-vis de votre travail.

Le sénateur Watt: Le vidéo servirait-il d'introduction?

M. Gordon: Tout à fait. Je ne mettrai pas le volume et j'expliquerai au fur et à mesure. Je pense que la présentation dure environ 15 minutes.

(Présentation de la vidéo)

M. Gordon: Il y en a quelques-uns parmi vous qui étaient sur place. Cette vidéo va vous donner une idée de ce que nous avons fait. Le passage pour poissons, ou «passe migratoire» a été fait par dynamitage. Nous voyons sa section inférieure. Les personnes que vous voyez font partie du projet: Peter Adams, de Makivik, moi-même, et l'ingénieur qui a conçu la passe migratoire. Le bassin que nous venons de voir est l'endroit où les ombles avaient l'habitude de s'arrêter. Ils ne pouvaient pas aller plus loin en raison des deux chutes.

Les travaux de dynamitage ont duré environ deux semaines. Comme vous pouvez le constater, nous ne disposions pas de machinerie lourde. Tout à été fait à la main.

Dans la partie supérieure du passage, vous pouvez voir qu'on a déplacé beaucoup de roches. Le deuxième obstacle était une chute d'une hauteur de six pieds que les ombles ne pouvaient pas remonter. Ils ne peuvent sauter que quatre pieds dans une chute. Les deux chutes en question avaient respectivement 9 pieds et 6 pieds de hauteur. Nous avons créé des passages sur le côté des chutes afin de pouvoir avoir accès aux lacs. Diverses organisations ont participé à la première étape, soit la création des passages.

Dans cette partie de la vidéo, nous essayons de vous montrer tout ce que cela comportait. Notre ami, ce boeuf musqué, est venu nous rendre visite tous les jours pendant les six semaines qu'ont duré les travaux.

On a transporté par hélicoptère du village ces deux compresseurs. Cependant, parce que nous n'avions aucune machinerie lourde, aucun chargeur, par exemple, les passages ont été dégagés à la main. Ce travail a pris plusieurs semaines.

Le sénateur Mahovlich: N'avez-vous pas dynamité?

M. Gordon: Nous avons d'abord dynamité, puis nous avons dû dégager les débris. Les hommes usaient deux paires de gants par jour, parce que les roches comportaient des bords tranchants qui les tailladaient. Nous avons utilisé des sacs de sable pour bloquer les passages pendant que nous les dégagions. Vous pouvez voir là où nous avons dynamité sur le côté et en haut. Les gens de Kuujjuak ont toujours su que les ombles finiraient par aboutir dans la zone que vous pouvez voir, mais ils n'ont jamais pensé qu'ils iraient plus loin.

Le sénateur Watt: Pourquoi est-ce que l'omble chevalier ne pouvait se rendre au bassin que nous voyons?

M. Gordon: C'est parce que la glace était trop épaisse en hiver.

Ce que nous avons fait se situe à environ un mille de la baie Dry, qui est en eau salée. Je montre ici la baie d'Ungava. Le sénateur Watt possède une cabine dans cette région, et j'en ai une un peu plus loin. Je vous montre les black bières que nous avons dans la région.

En 1999, après le dynamitage et dans la semaine qui a suivi le dégagement de certaines roches, nous avons installé une barrière de dénombrement afin de savoir si les ombles se serviraient rapidement de la passe migratoire. Nous en avons compté 92 en 11 jours. Ils ont commencé à utiliser les passages immédiatement.

Le sénateur Watt: Est-ce que c'était au courant de la première année?

M. Gordon: Oui. Nous avons obtenu ces résultats dans les sept à dix jours qui ont suivi l'ouverture du passage. Je montre des ombles qui remontent la passe migratoire.

Le sénateur Watt: Ils n'ont pas perdu de temps.

M. Gordon: Nous avons disposé du matériel de surveillance dans la passe migratoire pour déterminer la longueur des ombles qui y passaient.

Le sénateur Watt: Quelle était leur taille?

M. Gordon: Ils faisaient en moyenne de 30 à 35 centimètres.

M. Klein: C'était au milieu de la saison. Au début, nous avons vu de très gros ombles, tous d'une taille pour la fraie, de 45 à 60 centimètres. Au début, ils étaient tous petits, de 30 à 35 centimètres. À la fin, quelques gros ombles ont passé. Il y en a un qui mesurait 70 centimètres.

M. Gordon: Bien que les poissons étaient en majorité des ombles, quelques truites mouchetées et ménominis ont remonté la passe migratoire. Nous avons même eu un meunier noir.

La vidéo vous donne une vue aérienne des passages.

Même si cette partie du film est de piètre qualité, on peut voir un omble sur le point d'entrer dans la passe migratoire, empruntant le passage récemment construit. C'était en 1999.

On voit maintenant le passage un jour nuageux. Nous avons remarqué que les ombles ont tendance à remonter ces jours-là, probablement pour se protéger des prédateurs. Cette journée-là, la plupart des ombles ont emprunté le passage en début d'après-midi.

Le sénateur Watt: L'ont-ils fait pendant ou après une marée haute?

M. Gordon: Nous avons remarqué qu'ils sont entrés quelques heures après la marée haute.

Le sénateur Watt: Se reposent-ils dans ce bassin avant de remonter le passage?

M. Gordon: Oui, ils s'adaptent probablement au changement de l'eau salée à l'eau douce. Il y en a quelques-uns qui sont de la taille pour la fraie. Vous pouvez voir qu'il y en a quelques-uns qui sont assez gros.

Le président: Quel âge ont les poissons que nous voyons?

M. Klein: Les plus petits ont de cinq à six ans, et les plus gros ont aux environs de 15 ans. Certains peuvent atteindre 20 ans.

M. Gordon: Nous avons maintenant une écloserie.

Le sénateur Mahovlich: Pourquoi avez-vous besoin d'une écloserie si les ombles remontent la passe migratoire et fraient?

M. Gordon: La création d'une grande population va prendre trop de temps. Comme nous l'avons vu, il n'y en a que quelques-uns qui sont de la taille pour la fraie.

Pour garnir notre écloserie, nous nous rendons au lac Finger, à 85 milles de Kuujjuaq, près du village de Tasiujaq, où la population nous a généreusement autorisés à prendre des oeufs. L'année dernière, la première de l'exploitation de l'écloserie, nous avons obtenu 35 000 oeufs. Cet automne, on nous a autorisés à prendre 100 000 oeufs et, en fin de compte, nous en avons pris 109 000. Lorsqu'on a pris des oeufs, on relâche le poisson, on ne le tue pas.

(Interruption de la présentation vidéo)

Le sénateur Watt: L'élevage de l'omble chevalier semble prendre un essor dans le Sud. Savez-vous comment, quand et avec quelle autorisation des gens prennent des oeufs et les amènent dans le Sud? Savez-vous qui fait cela?

M. Gordon: Parlez-vous d'oeufs pris dans notre région et amenés dans le Sud?

Le sénateur Watt: Oui, je parle des oeufs pris quelque part dans l'Arctique et amenés dans le Sud.

M. Klein: Que je sache, personne n'en a pris du Nunavik. Des employés d'une entreprise, la Icy Waters, sont arrivés sans prévenir à George River. Ils ont dit qu'ils étaient venus pour obtenir des oeufs. La collectivité de George River ne les a pas autorisés. Ils sont ensuite allés au Labrador pour en obtenir. On nous a dit qu'ils ont dépensé un million de dollars là-bas pour obtenir 6 000 oeufs.

Nous avons dû aller à l'Université de Guelph pour apprendre à élever l'omble. Là, on nous a appris qu'on utilise seulement trois géniteurs de l'omble chevalier en aquaculture. Un géniteur provenait de Tree River, dans les Territoires du Nord-Ouest. Les deux autres sont du lac Nauyak, au Nunavut.

Il y a une réelle demande pour de nouveaux géniteurs. Les ombles chevaliers sont très populaires dans le Sud pour l'aquaculture parce qu'on peut en faire l'élevage en très grand nombre.

Le président: Je crois comprendre que l'omble chevalier n'est pas indigène aux climats du Sud.

M. Klein: C'est exact.

Le président: Est-on en train d'introduire les ombles chevaliers dans des climats du Sud?

M. Klein: Non. Ils restent en pisciculture. On en fait l'élevage dans des bassins.

Le président: On ne les introduit pas du tout dans l'océan?

M. Klein: Non.

Le président: Est-il possible qu'un éleveur relâche les poissons dont il ne veut pas dans l'océan et que ces poissons puissent s'acclimater aux eaux du Sud?

M. Klein: Je serais surpris que ces poissons survivent.

Le président: Si on relâchait des ombles chevaliers dans les rivières et d'autres plans d'eau intérieurs, pourraient-ils commencer à se reproduire, comme dans le cas du saumon atlantique dont on a fait l'élevage sur la côte Ouest? On disait que le saumon ne pourrait pas vivre dans les eaux de la Colombie-Britannique, et apparemment qu'il se reproduise maintenant dans ces eaux.

M. Klein: C'est exact. Rien n'indique que les ombles arctiques ne pourraient pas survivre.

Le président: Y a-t-il une possibilité qu'une nouvelle espèce exotique d'ombles chevaliers puisse être introduite dans les eaux du Sud? Êtes-vous au courant de mesures de précaution prises par les gouvernements pour que ces poissons ne se retrouvent pas dans nos rivières?

M. Klein: Je ne crois pas que cette possibilité existe. Je suis certain qu'il y a des lois qui interdisent cet ensemencement.

Le président: Êtes-vous familier avec cela?

M. Klein: Non.

Le président: Il se trouve qu'on a fait l'élevage du saumon atlantique en Colombie-Britannique, sans que nous sachions si cet élevage était ou non autorisé. Cela s'est tout simplement produit.

M. Klein: Les éleveurs de saumon n'arrêtaient pas de dire qu'il n'y avait aucun danger, et que le saumon atlantique ne pouvait aucunement faire concurrence au saumon coho. On a même trouvé de jeunes saumons atlantiques dans les bassins hydrographiques de l'Ouest.

Le président: Ça me rappelle le vieux dicton: «On ne devrait pas jouer avec Dame nature».

Le sénateur Watt: Êtes-vous au courant de qui que ce soit qui pourrait extraire ces oeufs des géniteurs et les transporter dans le Sud? On sait fort bien que cette pratique a cours depuis plusieurs années. À ma connaissance, aucune autorité compétente ne le permet. Ces gens font du commerce clandestin. Ce n'est pas souhaitable parce que ces trafiquants minent une base économique éventuelle pour les habitants du Nord. On ne devrait pas le tolérer.

Le sénateur Cook: Êtes-vous en train de dire qu'il y a des gens qui se rendent dans le Nord et qui, sans autorisation, rapportent ces oeufs?

Le sénateur Watt: Oui. Il y a des petits avions qui viennent pratiquement chaque année dans la région de George River à cette fin expresse. David Annanack et d'autres ont fait le contrôle de ces occurrences et les ont identifiées. Ces personnes qui viennent en avion le font en secret, mais ce qu'ils font, c'est qu'ils viennent dans la région, prennent les oeufs des ombles chevaliers et placent les oeufs dans un conteneur.

Le sénateur Cook: Est-ce que ces gens font ensuite l'élevage? Savez-vous ce qui se produit par la suite?

Le sénateur Watt: Je n'ai aucune idée de ce qui arrive aux oeufs.

M. Klein: Ils ont une motivation énorme à prendre les oeufs. Les gens à l'Université de Guelph nous ont dit que dans le cas des espèces établies de longue date en aquaculture, comme la truite mouchetée ou la truite arc-en-ciel, le coût des oeufs est minime. C'est peut-être quatre ou cinq cents l'oeuf. Cependant, un oeuf embryonné d'omble chevalier vaut beaucoup plus cher. À mi-chemin de son développement, l'embryon développe un oeil qui ressemble à un point noir. À ce moment-là, l'oeuf est très robuste. On peut l'envoyer d'un bout à l'autre du pays dans une boîte en styromousse recouverte de glace pendant trois ou quatre jours, sans aucun problème. À ce stade du développement, les oeufs des ombles chevaliers valent jusqu'à 28c. chacun. Une personne qui vole 100 000 oeufs en a pour 28 000 $. On récupère rapidement les dépenses liées au voyage.

Le président: Sénateur Watt, nous aimerions avoir d'autres renseignements des fonctionnaires à ce sujet. Pourriez-vous écrire au ministre et lui demander que ses fonctionnaires nous fournissent tous les renseignements qu'ils ont sur le sujet?

Le sénateur Watt: Il y a une autre question que j'aimerais poser à M. Klein. Connaissez-vous Geoff Power?

M. Klein: Oui. Il était dans la vidéo que l'on vient de visionner.

Le sénateur Watt: M. Power est un ami de longue date. Nous nous connaissons depuis plus de 30 ans. Je vais le contacter. Nous pourrions vouloir qu'il vienne témoigner, parce qu'il pourrait nous donner des renseignements pertinents au sujet de ce dont nous avons discuté.

Le sénateur Cook: Surveillez-vous votre propre région afin de vous assurer que personne ne vient voler les oeufs?

M. Klein: La surveillance est très difficile. Il y a 8 000 personnes dans tout le Nunavik, dont la superficie est le tiers du Québec. N'importe qui en avion peut atterrir là où il veut, sans être vu.

Nous ne savons pas où les poissons fraient. Si quelqu'un le sait, il vient et personne ne le voit.

Cependant, je crois comprendre qu'il y a une entente avec Tasiujaq selon laquelle ces géniteurs n'iront jamais dans le Sud.

M. Gordon: Nous avons une entente verbale avec la collectivité selon laquelle nous n'envoyons aucun oeuf sans autorisation.

En janvier dernier, lorsque nos oeufs ont éclos prématurément, le biologiste du gouvernement du Québec a demandé que nous lui envoyions la moitié des jeunes alevins à l'écloserie de Tadoussac. J'ai carrément refusé. Notre entente avec Tasiujaq est bien claire, à savoir que cette année, nous n'enverrons aucun oeuf, aucun jeune alevin, nulle part ailleurs que dans les lacs près de notre projet.

(Reprise de la présentation vidéo)

M. Gordon: À la rivière Finger, nous avons pêché la nuit à l'épuisette et à la lampe de poche. Nous attrapons autant de mâles et de femelles que nous pouvons, nous les plaçons dans des bassins distincts. Le lendemain, nous prélevons les oeufs.

Je suis en train d'indiquer une méthode pour dénombrer les oeufs ou pour en estimer le nombre.

M. Klein: Nous déterminons le diamètre des oeufs sur une auge d'alevinage. Nous comptons le nombre d'oeufs sur 30 centimètres. Un tableau de conversion nous donne le nombre approximatif.

M. Gordon: Nous les ramenons à Kuujjuaq dans de petites cruches d'eau.

Parfois, nous devons retourner prendre d'autres poissons le lendemain parce que certaines femelles capturées la veille ont déjà frayé, ou ne sont pas prêtes.

On voit maintenant l'écloserie de Kuujjuaq. On fait une autre estimation du nombre d'oeufs. Les oeufs sont ensuite placés dans des plateaux d'incubation. L'homme que vous voyez, c'est Gaétan Soucy, de Gaspé. Il nous aide.

Les plateaux contiennent environ chacun 5 000 oeufs. Vous pouvez voir des oeufs blancs, ils sont morts. Nous avons étalé les oeufs.

Le sénateur Watt: Combien de semaines après est-ce que les oeufs éclosent?

M. Klein: Cela dépend de la température de l'eau.

M. Gordon: Nos spécialistes nous ont dit l'année dernière qu'ils devaient éclore en avril. En réalité, une nuit à la mi-janvier, lorsque j'ai vérifié, ils avaient déjà éclos. Au moment où l'on a filmé la vidéo, les poissons avaient sept ou huit semaines.

M. Klein: Nous sommes le 5 mars. Ils ont éclos à la mi-janvier.

Le sénateur Mahovlich: Modifiez-vous la température de l'eau au fur et à mesure du développement des alevins?

M. Klein: Nous ne la modifions pas intentionnellement. La température de l'eau est constante en hiver, elle se tient à trois degrés. Lorsque la glace cale, la température baisse en raison de la neige qui fond. Ensuite, elle augmente. Elle n'a jamais dépassé 12 degrés cet été.

M. Gordon: Notre première dissémination s'est faite au début de juin. Nous avons donné l'honneur au maire de Tasiujaq de relâcher le premier sac de petits poissons dans le lac Stewart. On a un autre plan pris par un plongeur amateur. Dans ce plan, il y a des poissons qui semblent en état de choc. Ils ont tout simplement calé. Cependant, il y en a passablement qui se sont mis immédiatement à nager entre les roches. J'ai vu des prises où les poissons ont commencé à manger dans les minutes qui ont suivi leur libération.

J'insiste vraiment pour cela parce que j'adore pêcher. Nous devons parcourir de grandes distances en hélicoptère parce qu'il n'y a pas d'ombles près de Kuujjuaq. Mon ami Peter Duncan m'amène à bord de son hélicoptère à la pêche à l'omble à tous les printemps. Nous aimerions avoir de l'omble près de Kuujjuaq afin de pouvoir pêcher à proximité. Cette photo illustre le dard traditionnel, un «kativak». Celle-ci montre de quelle façon on attrape l'omble de nos jours. J'ai utilisé un vieux bâton de hockey, en deux morceaux. Nous espérons que nos enfants vont pouvoir pratiquer ce que nous faisons.

(Conclusion de la présentation vidéo)

Le sénateur Mahovlich: Est-ce que le gouvernement fédéral mène des recherches scientifiques sur l'omble dans l'Arctique?

M. Klein: Je pense qu'on a réduit l'ampleur des recherches. Une femme de Winnipeg, dont je ne me rappelle pas du prénom, une Mme DeMarch, je pense, venait faire des recherches en pisciculture de l'Arctique au début, mais je pense qu'on lui a retiré les fonds.

Tout ce que l'on fait maintenant, c'est de compiler une base de données génétiques. Les biologistes du gouvernement fédéral recueillent des ombles de partout dans l'Arctique pour étudier les différentes interrelations. Je ne suis au courant d'aucune autre recherche par le gouvernement fédéral.

Le sénateur Mahovlich: J'ai lu que les poissons anadromes ont un très fort taux de croissance dans l'eau de mer. Y a-t-il des piscicultures en eau de mer?

Il n'y en a pas près de Kuujjuaq. Nous avons de la glace en hiver de sorte que nous ne pouvons pas faire de la pisciculture en cage. Cette technologie est un phénomène que l'on utilise au sud de Gaspé.

Le sénateur Mahovlich: Est-il nécessaire que l'eau soit libre à longueur d'année?

M. Klein: Vous devez avoir des eaux libres avant de pouvoir faire de la pisciculture en cage. En Islande, les gens font ce que l'on appelle des «fermes marines». Les poissons ne sont pas confinés, et on ne leur donne pas d'antibiotiques. On les élève en très grand nombre, jusqu'à ce qu'ils atteignent une taille leur permettant d'aller à la mer. Lorsque les poissons reviennent, les éleveurs prélèvent les oeufs.

Pour que ce soit rentable, vous devez avoir la certitude d'un rendement de 10 p. 100 des poissons qui prennent le large. On pourrait peut-être obtenir une estimation, mais pas avec le financement dont nous disposons.

Le sénateur Mahovlich: Est-ce que les poissons élevés en écloserie puis relâchés dans la nature ont des répercussions négatives sur la composition génétique du fonds génétique?

M. Klein: Pas dans notre cas. Nous ne savons pas vraiment d'où viennent les ombles que nous avons à Dry Bay.

M. Gordon: Les poissons viennent de la région de Tasiujak.

M. Klein: Ce sont probablement les poissons qui sont attrapés à Kuujjuaq, mais il n'y a pas de stocks d'ombles près de Kuujjuaq. C'est ce que veut réaliser notre projet.

D'après vous, combien de kilomètres est-ce que les ombles parcourent?

M. Gordon: On sait que les ombles se déplacent pendant l'été. Différents stocks le long de la côte se mélangent pendant l'été, pendant qu'ils se nourrissent et s'engraissent.

On sait qu'ils ne retournent pas nécessairement à l'endroit où ils sont nés.

Le sénateur Mahovlich: Des stocks différents pourraient retourner dans vos lacs.

M. Gordon: Tout à fait.

M. Klein: Les poissons plus gros peuvent s'éloigner jusqu'à 70 kilomètres de leurs milieux en été.

Selon toute vraisemblance, les poissons que nous voyons pendant l'été en face de Kuujjuaq viennent probablement de ce stock. Par conséquent, nous ne polluons pas la génétique du tout parce que nous prenons les poissons qui viennent du même stock. Nous ne les importons pas du Labrador ou du Nunavut.

Le président: J'aimerais présenter un nouveau membre du comité ce soir. C'est sa première présence parmi nous. Veuillez accueillir le sénateur «Jigger» Phalen. Son prénom est Gerard. Comme nous en discutions avec les témoins plus tôt, avec un nom comme «Jigger», de toute évidence vous devez faire partie du comité des pêches. Je vous souhaite la bienvenue.

Le sénateur Phalen: Merci.

Combien de temps est-ce que l'omble reste dans la rivière avant de se rendre à l'eau salée?

M. Klein: Cela dépend encore une fois de la température et de la productivité du système. Essentiellement, le poisson se rend à l'eau salée lorsqu'il mesure de 12 à 15 centimètres de longueur, lorsqu'il est capable de smoltification. Avant qu'il atteigne cette longueur, je ne sais pas pourquoi il ne va pas à la mer. Il est capable des changements hormonaux nécessaires, ou peut-être qu'il ne peut pas fourrager. Cependant, le poisson reste dans les lacs jusqu'à ce qu'il atteigne cette taille. Si le lac n'est pas productif et est très froid, la croissance peut prendre de cinq à six ans.

Lorsque M. Gordon a effectué ses premières recherches, nous avons constaté que les ombles dans ces lacs se rendaient à la mer après trois ou quatre ans.

Le sénateur Phalen: Combien de temps restent-ils à la mer?

M. Klein: Ils y restent seulement pendant l'été.

Le sénateur Phalen: Reviennent-ils?

M. Klein: Ils n'ont pas le choix.

Le sénateur Phalen: Migrent-ils entre le lac et l'océan chaque année?

M. Klein: Nous le pensons. Personne ne sait vraiment s'ils migrent annuellement, ou aux deux ans, ou même après des périodes plus longues. Selon les données des recherches effectuées en Norvège, ces poissons ne seraient allés à la mer que deux ou trois fois dans leur vie et ces données reposaient sur un poisson d'une vingtaine d'années. En général, on pense qu'ils y vont chaque année.

Le sénateur Phalen: Il semble que ces études ne sont pas complètes.

M. Klein: Les recherches sont dispendieuses et l'intérêt n'y est pas vraiment. Je veux savoir où ils passent leur temps parce que je veux savoir quelle est la possibilité qu'un poisson soit attrapé, dans le lac ou dans l'océan.

C'est fondé sur le rapport strontium-calcium. Le strontium est beaucoup plus riche dans l'océan. Le calcium est beaucoup plus riche dans les lacs. Les deux éléments se conjuguent pour créer une structure dure dans la tête, l'oreille interne, du poisson que l'on appelle «l'otolite». Ce ratio peut être utile pour déterminer l'âge. L'otolite comporte des cercles de croissance, comme un arbre. Nous utilisons une sonde électronique pour aller du centre de l'otolite vers le bord extérieur. En plus de dire l'âge de la structure, l'ablation par laser produira un pic lorsque beaucoup de strontium est présent. Vous savez alors que le poisson est allé à l'océan.

Le sénateur Phalen: A-t-on fait des études pour déterminer si les poissons ne reviennent pas dans la même rivière?

M. Klein: Il s'agit probablement d'études après marquage. Je ne sais pas quelle technologie c'était. J'ai lu ça surtout dans des données sommaires.

Le sénateur Phalen: Sait-on de façon absolue que ces poissons ne reviennent pas dans la même rivière?

M. Klein: Contrairement au saumon coho et au saumon atlantique, que l'on peut retrouver à moins d'un mètre de l'endroit où ils sont nés, l'omble chevalier se déplace beaucoup. Ce mélange est peut-être attribuable à la nature de l'habitat changeable. C'est tellement risqué de vivre dans le Nord, que vous devez avoir une stratégie de recherche pour trouver un autre système au cas où une chute bloquerait votre système une bonne année.

Le sénateur Cook: Pensez-vous que ce projet sera commercialisé, ou le concevez-vous uniquement comme un support pour procurer à votre collectivité la nourriture et les loisirs?

M. Gordon: Cela dépend du stock. Si l'omble est abondant, le projet pourrait devenir commercialement viable. L'accord de la Baie James permet à notre collectivité d'en faire le commerce sans restriction. Ainsi, certaines collectivités pourraient épuiser leurs stocks d'ombles d'ici 20 à 30 ans s'il y avait une forte croissance de la population. La disponibilité commerciale est possible si l'habitat est très productif.

Le sénateur Cook: Considéreriez-vous la pêche sportive comme une première étape à cette fin, des gens venant dans le nord pour pêcher l'omble chevalier dans le réseau hydrographique?

M. Gordon: Il y a seulement quelques pourvoyeurs qui offrent la pêche à l'omble. Il est certainement possible qu'une pourvoirie puisse se développer dans nos lacs.

Le sénateur Cook: Ai-je raison de penser qu'une pêcherie à chevaliers est viable le long de la côte nord du Labrador, à partir de Goose Bay vers le nord?

Le sénateur Watt: Oui.

Le sénateur Cook: On retrouve beaucoup d'ombles arctiques dans la rivière Eagle. Beaucoup de pêcheurs sportifs s'y rendent. Cela crée des emplois dans la région.

Le sénateur Watt: Ils vont dans des endroits du Labrador tels que Hopedale et Makkovik.

Le sénateur Cook: Vous est-il possible de savoir si ces poissons reviennent ou non?

M. Klein: Ceux-là sont probablement trop éloignés. Après quelques générations, ils peuvent peut-être traverser.

Le sénateur Cook: Ils pourraient traverser les Torngat.

M. Gordon: Quatre-vingt-cinq milles vers le nord, là où nous obtenons les oeufs, il y a une pourvoirie. C'est pour cette raison qu'il est facile d'obtenir les oeufs. Il y a une piste d'atterrissage et des pavillons. La frayère est à distance de marche du camp de la pourvoirie. Les gens là-bas ont très bien collaboré pour nous aider. En réalité, je crois que l'omble record attrapé l'a été au lac Finger, un omble de 32 livres, en 1972.

Le sénateur Cook: Vers le nord?

M. Gordon: Exactement à l'endroit où nous prenons les oeufs.

Le sénateur Cook: Est-ce à 85 milles au nord de Kuujjuaq?

M. Gordon: C'est la distance de mon village.

Le sénateur Watt: C'est de ce côté-ci du Labrador.

Le sénateur Cook: C'est dans la baie d'Ungava.

M. Gordon: C'est du côté ouest de la baie.

Le sénateur Cook: Le camp est-il dirigé par un pourvoyeur local ou par quelqu'un qui vient du Sud?

M. Gordon: Non, la pourvoirie est un partenariat. Tommy Cain a été le maire de Tasiujaq pendant de nombreuses années. Le sénateur Watt le connaît très bien; cela remonte aux premières années du mouvement politique. Il est le propriétaire du camp depuis 1972.

Le sénateur Watt: Est-il dans un partenariat ou en est-il le seul propriétaire?

M. Gordon: Il est maintenant dans un partenariat.

Le sénateur Prud'homme: Je ne suis pas membre du comité, mais je m'intéresse beaucoup aux Premières nations, du fait de mon amitié avec les sénateurs Watt, Adams et d'autres que j'ai rencontrés au fil des ans.

Je crois comprendre que vous parlez l'inuktitut. Je m'excuse d'utiliser une autre langue. Je parle le français, mais j'adresserai ma question en anglais, une langue neutre.

Puis-je remercier les personnes qui ont préparé ces excellentes notes. On devrait vous poser ces questions et prendre note des réponses. Ce serait d'une grande utilité pour le comité.

Une question est d'un intérêt tout particulier pour moi en tant que Canadien de langue française. Avez-vous reçu une aide financière du gouvernement fédéral ou du gouvernement provincial? La gestion des stocks anadromes d'ombles chevaliers relève-t-elle de la province de Québec? Comment décririez-vous les relations que vous entretenez avec la province?

Nous pourrions commencer par la fin et terminer par le début. Entretenez-vous de bonnes relations avec le gouvernement du Québec?

M. Gordon: Oui et non, cela dépend. Pour vous donner un contexte, lorsque nous avons commencé ce projet, un biologiste du gouvernement du Québec nous a aidés passablement.

Vous m'avez demandé si nous avions une aide financière. Nous avons d'abord réalisé une étude de faisabilité sur une écloserie dans l'ancienne installation municipale d'aqueduc. Nous avons retenu un groupe pour mener une étude et nous avons reçu une aide financière partielle du cabinet du ministre Chevrette. De plus, un biologiste du gouvernement du Québec et un technicien ainsi que certaines organisations nous ont aidés au projet.

L'Agence de développement économique du Canada pour les régions du Québec nous a aussi aidés dans le cadre de l'étude de faisabilité, qui a été financée par diverses organisations.

Le sénateur Watt: Le financement a-t-il servi uniquement à l'étude de faisabilité?

M. Gordon: Oui.

Le sénateur Prud'homme: Cela m'intéresse toujours de savoir si les relations sont harmonieuses entre vous et le gouvernement du Québec. Je n'ai aucun problème à dire au gouvernement du Québec: attention, on ne traite pas les gens de la sorte. Par contre, si vos relations ne cessent de s'améliorer, je les encouragerai à continuer et à ne pas arrêter.

M. Gordon: En général, ce projet est assez petit. Je ne suis pas vraiment mêlé au grand contexte politique. Le projet est propre à notre collectivité pour l'instant, bien qu'il puisse avoir d'autres répercussions par la suite pour tout le Nord.

Il y a eu interruption de l'aide du gouvernement du Québec en février dernier en raison de l'éclosion prématurée de nos jeunes alevins. Le biologiste provincial nous a dit de nous débarrasser des alevins en hiver parce que, selon lui, nous ne savions pas comment les nourrir et nos installations n'étaient pas adéquates. À ce moment-là, nous lui avons dit, «Au revoir», et nous avons ajouté que nous nous en occuperions à partir de ce moment-là. Nous sommes seuls à nous en occuper depuis.

M. Klein: Je pense qu'ils sont encore en furie contre nous.

Le sénateur Prud'homme: Lorsque vous dites «ils», j'aime toujours savoir avec précision de sorte que je sais qui appeler. Je suis un vieil homme, je peux donc appeler.

M. Klein: C'était quelqu'un du Service de la faune et des parcs. L'année précédente, nous avions voulu utiliser un incubateur dans le cours d'eau. Cette année, le ministère nous a donné 5 000 oeufs à incuber. L'endroit choisi par le biologiste provincial a complètement gelé pendant l'hiver, et tous les oeufs sont morts. Nous avons rappelé les gens du Service de la faune et des parcs et nous avons demandé 35 000 oeufs pour une écloserie. Ces oeufs ont éclos plus tôt que prévu. Le ministère nous a dit que tous les alevins allaient mourir; que les poissons ne mangent pas à ces températures froides; et que nous pourrions tout aussi bien les abandonner. Ils ont ajouté que c'était là leur position officielle; qu'ils avaient consulté leurs spécialistes et qu'ils savaient que tous les alevins allaient mourir. Nous leur avons dit que nous ne pouvions pas nous débarrasser des alevins parce que la collectivité de Tasiujaq allait penser que nous n'étions pas capables d'exploiter une écloserie.

Nous avons cherché sur Internet une pisciculture d'ombles chevaliers et nous avons trouvé un site en Alberta. Le gouvernement de l'Alberta a des projets pour venir en aide aux agriculteurs afin de leur procurer un deuxième revenu. Les agriculteurs pouvaient obtenir de jeunes alevins d'un bassin du gouvernement et en faire l'élevage. Nous avons appelé le gouvernement de l'Alberta et les gens là-bas nous ont dit qu'ils seraient heureux de nous conseiller, et ils nous ont dit que ce n'était pas difficile de faire l'élevage des jeunes ombles chevaliers.

Cependant, c'est l'Université de Guelph qui nous a le plus aidés car elle possède un centre d'aquaculture. On nous a dit que ce n'était pas difficile de faire l'élevage de l'omble chevalier et que si on se rendrait sur place, on nous donnerait un cours rapide sur la façon d'élever les poissons.

Plus tard, le biologiste provincial nous a rappelés et nous a demandé ce que nous avions décidé de faire. Nous avons répété que nous allions essayer d'élever les alevins, même s'il nous avait dit qu'ils allaient mourir. Lorsque nous avons mentionné que nous nous étions rendus à l'Université de Guelph pour obtenir de l'aide, cela l'a fâché. Apparemment, il pensait que c'était un problème de langue, et que nous nous dépêchions à chercher de l'aide du côté du Canada anglais. Il ne nous parle plus. Il ne travaille plus dans le Nord. Il n'y a plus de biologiste provincial dans le Nord pour ce qui est des poissons.

Le sénateur Prud'homme: J'avais entendu parler de la situation. Ce n'est pas pour rien que je suis ici.

M. Klein: Ce n'était pas beau à voir.

Le sénateur Prud'homme: Je pense ce que je dis et je dis ce que je pense. Parfois, je vois de l'hostilité se développer entre des personnes, des spécialistes ou des fonctionnaires, et le gouvernement ne s'en rend pas compte. La situation ne parvient pas au sommet, mais de graves difficultés peuvent découler du mépris de bureaucrates qui insistent pour dire qu'ils doivent prendre les décisions. À partir de ce moment-là, les rapports se détériorent au point rien n'est plus possible.

Je me rends à Québec à toutes les cinq semaines pendant trois jours. Je m'assois dans la tribune et je lis ces questions. Peu m'importe l'appartenance d'un député. En toute franchise, cela n'a plus d'importance pour moi. Je suis maintenant indépendant, mais mon coeur est toujours libéral. Cela pourrait choquer les conservateurs.

Le président: Je suis choqué.

Le sénateur Prud'homme: Je vous suis reconnaissant de votre franchise. Nous allons nous revoir. Comment dites-vous «merci» en inuktitut?

M. Gordon: «Nakurmiik».

Le sénateur Prud'homme: «Nakurmiik».

Le président: «Nakurmiik».

Une préoccupation de longue date pour notre comité est le niveau de recherche effectué pour aider les industries qui s'occupent de l'amélioration de la protection de nos stocks de poissons. La nécessité d'une telle protection est devenue on ne peut plus évidente lorsque nous avons effectué l'étude sur l'aquaculture. C'est un thème qui revient partout.

Pendant que j'écoutais votre présentation ce soir, vous avez mentionné qu'il y a peu de recherches qui se font pour en apprendre davantage sur une espèce de poisson qui constitue une source importante d'alimentation pour les peuples autochtones du Nord. L'omble chevalier est sur un pied d'égalité avec le caribou.

M. Gordon: Il vient au deuxième rang par rapport au caribou.

Le président: Pensez-vous que des fonctionnaires, soit provinciaux soit fédéraux, viendront régulièrement pour effectuer plus de recherches?

Le sénateur Watt: Je peux peut-être répondre en partie à cette question. Pour ce qui est de la disponibilité de la source de nourriture, l'omble chevalier est la deuxième source que nous ayons, après le caribou. Je ne pense pas que la collectivité veuille voir des chercheurs scientifiques. Nous avons déjà diverses organisations qui s'en occupent.

Nos collectivités sont très attachées à l'espèce. Nous la comprenons et nous sommes sur le point de comprendre son comportement sur le plan géographique. Comme nous l'avons mentionné plus tôt, les stocks ne reviennent pas nécessairement à un endroit précédent. Certains hivers, il semble y avoir beaucoup plus d'ombles chevaliers dans certains lacs que dans d'autres. Tout cela peut changer l'année suivante. En surveillant ces mouvements de population, les collectivités en savent beaucoup plus sur le comportement de l'espèce dans les lacs et dans l'océan. Nous pouvons même décrire la distance que parcourt l'omble chevalier dans les eaux libres.

Si on faisait venir un scientifique qui ne possède pas les connaissances géographiques de la région et de la culture de l'omble, je pense que ce serait de l'argent mal dépensé de la part de la collectivité.

Quelle que soit notre recommandation au sujet du financement à des fins scientifiques, je suis d'avis qu'il y a des organisations comme celle de M. Klein, créée il y a quelques années, qui font probablement beaucoup de recherches.

On a toujours besoin de fonds. Nous n'avons pas nécessairement besoin de personnes-ressources du Sud, mais nous avons besoin d'argent.

Le sénateur Cook: Sénateur Watt, dites-vous que vous avez les connaissances suffisantes pour mettre au point ce projet?

Le sénateur Watt: Je vais laisser à M. Gordon le soin de répondre et voir s'il est satisfait des experts qui l'entourent. S'il peut dire à un des biologistes du gouvernement du Québec d'aller se faire voir parce qu'il n'avait pas les bons renseignements, je pense qu'il est justifié de le dire et de prendre la décision.

Le président: M. Gordon a maintenant la confiance des personnes qui pourraient lui fournir le matériel s'il obtenait les géniteurs pour l'écloserie. Monsieur Gordon, vous auriez la crédibilité davantage en raison de votre expérience que parce que vous êtes un scientifique.

Le sénateur Watt dit que vous avez besoin des gens de la place parce qu'ils connaissent la région.

Le sénateur Watt: Si MM. Gordon et Klein ont besoin de connaissances précises dans certaines régions et s'ils peuvent consulter diverses organisations pour déterminer s'ils vont acquérir l'expertise à l'interne ou la chercher à l'extérieur, je pense qu'ils sont tout à fait capables de prendre cette décision.

M. Gordon: C'est exactement ce que nous faisons en ce moment. Il y a certaines choses que nous pouvons faire maintenant, localement. Par exemple, tous les jours nous pouvons surveiller l'écloserie. Cependant, lorsque vient le temps de prélever les oeufs, nous aimons que Gaétan Soucy soit là pour nous aider. Tranquillement, il est en train de nous former. Ensuite, pour l'élevage et l'alimentation des jeunes alevins, nous obtenons les conseils de l'Université Guelph. M. Klein est un biologiste. Je ne veux pas parler en son nom, mais il est également en train d'apprendre ce qu'il faut pour élever des petits poissons.

Le président: Je crois comprendre que le sénateur Mahovlich a quelques amis dans le domaine de la recherche à l'Université de Guelph également. Peut-être que vos amis là-bas pourraient donner un coup de main?

Le sénateur Mahovlich: Je vous félicite vraiment tous les deux d'avoir pris l'initiative. Lorsque nous nous sommes rendus en baie d'Ungava et à Kuujjuaq, vos réalisations nous ont très impressionnés. J'espère que tout va bien pour vous. J'espère que nous pourrons retourner vous visiter et voir comment vont les choses.

Le sénateur Prud'homme: En bout de ligne, est-ce le ministre Chevrette qui est le ministre responsable? Est-ce qu'un autre ministère du Québec est en cause?

M. Gordon: Je pense que M. Chevrette est le ministre responsable. Il visite souvent la région pour pêcher car lui aussi aime pêcher l'omble chevalier.

Le président: Je pense que vous avez raison de dire que c'est M. Chevrette qui serait le ministre provincial.

Le sénateur Prud'homme: Cela m'a ennuyé d'entendre le commentaire à Ottawa selon lequel le problème était de nature bureaucratique. Il n'est jamais parvenu au sommet. Vous ne vous êtes jamais plaints ouvertement, comme vous venez de le faire.

S'il n'y a personne d'autre pour vous appuyer, je serai là. Si je dis que je vais faire quelque chose, je le ferai, mais parfois nous ne savons pas ce qui va se passer.

Merci de nous montrer à quel point des petits problèmes peuvent parfois devenir énormes.

M. Gordon: J'aimerais préciser que nous n'avons rien fait pour que cette difficulté prenne de l'ampleur. Le problème que nous avons eu avec le biologiste, c'était avec lui uniquement et non avec ses supérieurs. Nous entretenons de très bonnes relations de travail avec ses supérieurs. Ce problème ne nous a pas causé de tort.

Le sénateur Watt: Nous avons été tellement impressionnés par la présentation faite par nos témoins lors de notre visite, que nous les avons invités à Ottawa.

M. Gordon: Il y a des sceptiques, comme dans tout projet. Au début, à ma sortie de l'école secondaire, lorsque j'ai travaillé comme chercheur chez Makivik Research, j'ai essayé de faire la promotion de ce projet. Je n'avais pas encore été élu à cette époque. En 1985-1986, nous avons rencontré deux biologistes de Makivik, et on a aussitôt descendu le projet en flammes. Les deux biologistes supposaient que même si nous réussissions à créer une passe migratoire, les poissons ne s'en serviraient jamais d'eux-mêmes. On sait maintenant à quel point ils avaient tort. La passe migratoire était à peine terminée que les poissons l'empruntaient déjà.

On nous a également dit que si l'éclosion se faisait trop tôt, les alevins allaient mourir. On nous a dit que nous ne savions pas comment nourrir les alevins et qu'étant donné que nos plateaux d'alimentation étaient faits d'aluminium, ils ne survivraient pas. Les obstacles n'arrêtaient pas de s'accumuler, mais nous n'avons pas lâché, et nous nous en sommes bien tirés jusqu'à maintenant.

Le président: Lorsque nous vous avons rendu visite chez vous et dans votre lieu de travail, vous avez dit que vous n'aviez que les ressources et le temps nécessaires pour procéder à l'amélioration de l'intéressant projet que vous nous avez montré. Lorsque nous avons demandé si d'autres collectivités voulaient essayer le même genre de projet, vous avez dit qu'il y avait un intérêt, mais que vous n'aviez pas vous-même les ressources pour le faire. Est-ce que les collectivités cherchent encore à faire le genre d'amélioration que vous faites?

M. Gordon: Oui. Kuujjuaq est destinée à être une plus grande collectivité et nous avons plus de ressources disponibles que d'autres collectivités plus petites.

Le président: Y a-t-il une façon d'aider d'autres collectivités intéressées à améliorer leurs ruisseaux et rivières?

M. Gordon: Tout d'abord, chaque collectivité a besoin d'une source de motivation. Je me considère le moteur de ce projet.

Le président: Oui.

M. Gordon: Si d'autres collectivités ne font que parler et ne prennent aucune mesure pour mener le projet, rien ne se produira.

Ensuite, il vous faut le soutien de la collectivité, ce que nous avons reçu de la nôtre. La municipalité et différentes organisations nous aident.

Y a-t-il d'autres collectivités intéressées? Oui. Il y a quelques semaines, le maire d'un autre village, plus au nord, m'a demandé si nous pouvions donner 4 000 oeufs le printemps prochain. Ils ont quelques ombles là-bas. Je lui ai suggéré de mettre sur pied son propre projet. Je lui ai dit que nous étions en train d'essayer de garnir nos propres lacs et que nous n'avions pas suffisamment d'oeufs pour les autres. Je lui ai dit que j'aimerais bien l'aider, mais que j'espérais qu'il puisse démarrer un projet semblable.

Le président: Vous est-il possible de devenir un promoteur pour toutes les collectivités et que quelqu'un d'autre vous remplace dans votre collectivité?

Le sénateur Watt: De l'argent, c'est ce dont il a besoin.

Le président: Pensez-vous que vous pourriez diriger un projet pour toutes ces collectivités? Je ne fais qu'examiner la possibilité. Le travail que vous faites et les ressources dont vous disposez m'ont beaucoup impressionné.

M. Gordon: J'y ai songé. Peut-être que la société Makivik songerait à créer un poste pour quelqu'un qui participerait directement avec les autres collectivités. Makivik a entrepris des projets d'envergure, comme la commercialisation du caribou, parfois avec beaucoup de financement. Cependant, certains projets n'ont jamais démarré.

Toutefois, il s'agit d'un simple projet communautaire qui ne nécessite pas beaucoup d'argent. C'est un projet pratique et son potentiel est excellent.

Le président: Oui, je suis d'accord.

Le sénateur Mahovlich: Il lui reste encore beaucoup de chemin à faire.

M. Gordon: Oui.

Le président: Mais ce que vous dites, c'est qu'il lui faut plus de ressources.

M. Gordon: Il a certainement besoin de capitaux de démarrage.

Le président: Monsieur Klein, vous avez parlé plus tôt des fermes marines. N'est-ce pas en fait ce que vous faites en ce moment?

M. Klein: Oui, vous avez raison, sauf que nous ne tuons pas les poissons. Dans les fermes marines, on prélève les oeufs des poissons que l'on tue ensuite pour le marché.

Le président: Vous faites donc des fermes marines mais sans tuer le poisson.

M. Klein: Oui, c'est ce que nous faisons en quelque sorte. Nous espérons pouvoir obtenir les oeufs de notre propre système et non pas continuer de dépendre de Tasiujaq. Une fois que nous aurons nos reproducteurs, nous n'aurons plus besoin de leur demander.

Le sénateur Mahovlich: Dans les lacs où se rendent actuellement les pêcheurs, à combien de milles de lac ont-ils accès?

M. Klein: Nous avons une carte.

Le sénateur Mahovlich: Est-ce que tous les lacs sont reliés?

M. Klein: Oui. Ils sont tous reliés, jusqu'à deux milles de la collectivité. En 1984, la Makivik a retenu les services de Geoff Power pour explorer tout autour du Nunavik afin de voir les systèmes qui avaient le potentiel d'améliorer les stocks d'ombles chevaliers en améliorant l'accès à la mer. Cette région est l'une de celles qu'il a identifiées comme ayant le plus fort potentiel de toutes en raison de l'exhaustif système de lacs.

Le sénateur Mahovlich: Vous devez quand même parcourir un long chemin pour vous y rendre.

Le sénateur Watt: Je suppose que nous sommes presque à la fin.

Le président: Nous sommes presque à la fin.

Le sénateur Watt: Nous avons eu une bonne rencontre ce matin, monsieur le président, avec le représentant de Pêches et Océans. Je pense qu'il sera une bonne personne-ressource. Il reste à déterminer s'il fera les choses que nous avons mises en évidence et qu'il a laissé entendre qu'il pourrait faire au sein de son ministère. Il est également prêt à coordonner autant que possible avec les autres ministères, et même avec le sous-ministère qu'ils ont, les diverses possibilités. Je pense que M. Gordon a établi un bon contact ce matin et j'espère que cela portera fruit pour son projet.

Je conclurais en disant que ce projet a besoin de capitaux de démarrage pour la recherche scientifique nécessaire. Notre rapport devrait indiquer que la petite organisation de M. Gordon a connu passablement de succès, malgré l'absence presque totale de financement. Elle a mis sur pied le projet et l'a amené jusqu'au point où un certain nombre de jeunes ombles chevaliers ont été relâchés. Il reste à savoir ce qu'il adviendra du petit stock qui a été relâché. Je pense que cela sera bientôt évident, peut-être même cet hiver.

Le président: Très bien. Au nom du comité, je veux vous remercier tous les deux, M. Klein et M. Gordon, d'être venus nous rencontrer ce soir. Je sais que vous avez dû parcourir une grande distance pour venir nous rencontrer. D'après ce que j'ai entendu, vos observations n'ont pas été seulement utiles ici, mais elles seront utiles ailleurs également, et je parle précisément du MPO. Je suis heureux que nous ayons pu vous aider de cette façon également.

J'aimerais également vous remercier du chaleureux accueil dont nous avons fait l'objet lorsque nous vous avons rendu visite dans votre collectivité.

La séance est levée.


Haut de page