Délibérations du Comité sénatorial permanent de
l'Agriculture et des forêts

Fascicule no 63 - Témoignages du 21 mars 2019


OTTAWA, le jeudi 21 mars 2019

Le Comité sénatorial permanent de l’agriculture et des forêts se réunit aujourd’hui, à 8 h 5, pour étudier la manière dont le secteur alimentaire à valeur ajoutée peut être plus compétitif sur les marchés globaux; puis, à huis clos, pour examiner, en vue d’en faire rapport, les questions concernant l’agriculture et les forêts en général (étude d’une ébauche de rapport).

La sénatrice Diane F. Griffin (présidente) occupe le fauteuil.

[Traduction]

La présidente : Je me nomme Diane Griffin, je suis la présidente du comité, et nous accueillons trois témoins qui nous aideront dans l’étude en cours de la valeur ajoutée à l’agriculture et à l’agroalimentaire. Je demande à mes collègues de bien vouloir se présenter.

[Français]

Le sénateur Maltais : Sénateur Ghislain Maltais, du Québec.

Le sénateur Dagenais : Jean-Guy Dagenais, du Québec.

[Traduction]

Le sénateur Doyle : Norman Doyle, de Terre-Neuve-et-Labrador.

Le sénateur Oh : Victor Oh, de Toronto, Ontario.

Le sénateur Kutcher : Stan Kutcher, de la Nouvelle-Écosse.

[Français]

La sénatrice Miville-Dechêne : Julie Miville-Dechêne, du Québec

[Traduction]

Le sénateur R. Black : Robert Black, de l’Ontario.

Le sénateur C. Deacon : Colin Deacon, de la Nouvelle-Écosse.

La sénatrice Moodie : Rosemary Moodie, de l’Ontario.

Le sénateur Mercer : Terry Mercer, de la Nouvelle-Écosse.

La présidente : Je vous remercie. Aujourd’hui nous accueillons l’ancien PDG et le fondateur de TruLeaf, M. Gregg Curwin; le titulaire de la chaire de recherche Arrell en alimentation et professeur agrégé à l’Université de Guelph, mais à titre personnel, M. Simon Somogyi; enfin, de l’Université de Guelph aussi, M. Derek Vella, gestionnaire du centre d’innovation alimentaire de cette université.

Je vous remercie d’être avec nous.

Gregg Curwin, ancien chef de la direction et fondateur, TruLeaf : Merci. Bonjour à tous. Je vous sais gré de votre invitation, qui fait suite à la visite très agréable que j’ai reçue de certains d’entre vous, la semaine dernière, à notre établissement de Guelph.

Je suis basé à Halifax en Nouvelle-Écosse. J’ai lancé cette compagnie il y a neuf ans en vue d’une croissance soutenable — l’alimentation était en fait le modèle, bien plus que l’agriculture, pour répondre à ce que j’estime toujours être des problèmes croissants de santé, du fait des maladies chroniques.

Ce matin, je me proposais, à partir de ma position et de mon point de vue, de subdiviser le sujet entre les technologies en croissance et les végétaux. Voici, sans plus tarder, mes observations.

La technologie de culture de TruLeaf englobe, à mon avis, l’une des nouvelles tendances — que dis-je, l’une des secousses sismiques — les plus fortes de l’agriculture en milieu contrôlé. C’est la culture végétale contrôlée, aujourd’hui en serre ou en tunnel ou en tout milieu comportant habituellement un toit et renfermant un environnement quelque peu contrôlé. Nous, nous sommes férus d’agriculture verticale, sur 10 à 12 niveaux superposés de hauteur, sans lumière du soleil.

Cette agriculture verticale est, à l’échelle mondiale, un sous-secteur en pleine croissance de l’agriculture en milieu contrôlé. Née au Japon il y a peut-être 10 ou 15 ans, c’est là que j’en ai découvert le concept pour en entreprendre l’exploitation à Bible Hill, en Nouvelle-Écosse, confirmant ainsi qu’on peut développer des technologie géniales dans les communautés rurales.

Dans l’ensemble des technologies émergentes servant à la culture de végétaux et de produits alimentaires, on trouve des éléments clés. L’éclairage par diodes électroluminescentes, les DEL, est en essor rapide pour la culture des végétaux. Certaines des percées scientifiques qui se servent du spectre lumineux pour agir sur les végétaux sont fascinantes. Les techniques hydroponiques sont un autre secteur en évolution rapide, et nous leur avons apporté des modifications de notre cru.

Les systèmes de chauffage, de ventilation et de climatisation, vous n’en feriez peut-être pas grand cas, mais, visiblement, l’industrie du cannabis est aussi un moteur d’innovation de beaucoup de ces technologies. Pour notre modèle de ce genre de systèmes, nous avons recours à Seresco, une entreprise d’ici, à Ottawa. Ordinairement, elle ne conçoit que des unités de déshumidification pour piscines, mais, soudainement, elle se retrouve dans le secteur de la culture intérieure et en milieu contrôlé. L’installation de chauffage, de ventilation et de climatisation de notre établissement de Guelph, que certains d’entre vous ont vue la semaine dernière a coûté environ 2 millions de dollars. Cette petite compagnie est soudainement devenue une grande compagnie dans ce créneau en croissance de l’agriculture intérieure.

Je m’arrêterai aux deux ou trois prochaines technologies pour en souligner l’importance et l’impact majeur au Canada. L’installation de culture intérieure, automatisée et robotisée, que nous inaugurons cette semaine à Guelph est à la fine pointe de la technologie mondiale. Elle a coûté 19 millions de dollars. Comme nous l’entendons tous, peut-être grâce à vos visites d’autres endroits, l’automatisation et la robotique sont essentielles. Nous avons vraiment créé notre propre processus. Que ce soit pour la culture en plein champ ou la culture intérieure, notre milieu se prête à ces technologies, par lesquelles les semences sont introduites et peu de mains touchent au produit avant son conditionnement.

Grâce à l’automatisation et à la robotique, nous continuons de multiplier les emplois, des emplois de grande valeur en génie, en informatique et en botanique. Toutefois, je crois que nous, les Canadiens, nous devons mieux comprendre le monde actuel de l’automatisation ou de la robotique nécessaires à la culture intérieure. La plupart des techniques que je décris maintenant ne sont pas encore au point au Canada.

Je ne saurais trop insister sur le rôle des données dans la production alimentaire accrue. On vous a parlé de leur importance en agriculture et en capture de points de données. Vous savez que des drones en collectent dans les cultures en plein champ. Essentiellement, ça reste une, deux ou trois données par année. Dans notre exploitation, nous pouvons en collecter de 5 000 à 10 000 par jour, et Guelph possède l’attirail complet de détecteurs et est conçu pour toutes les collecter.

Quelle technique puissante! En effet, à mesure que nous capturons nos données et que nous les intégrons dans l’apprentissage machine, on pourrait, en fin de compte, parce que le milieu est tellement contrôlé, faire dicter à l’installation par les plantes leurs besoins en éclairage, en éléments nutritifs et en eau. Ce travail avec les données a conduit notre quête à Boston, principalement parce que c’est là que vit notre dirigeant principal des technologies, originaire de l’Île-du-Prince-Édouard. Je ne saurais trop insister sur la nouvelle frontière que constituent l’emploi et la compréhension des données, qui impactent très fortement d’autres industries. Plus nous en apprenons sur ces données, plus nous les utilisons, plus, comme je l’expliquerai, leur effet sur les plantes est puissant.

Enfin, l’ensemble de technologies que je décris et qui, d’après moi, promettent beaucoup à notre pays de créer des filiales dans des industries de services pour la culture intérieure, se distinguent vraiment par les conceptions innovantes qui l’accompagnent. Par exemple, dans un domaine que quelqu’un a baptisé « agritecture », l’architecture sert à la conception d’installations nouvelles. Vous avez vu des serres sur les toits. Nous construisons un super gros hôpital, je l’espère, à Halifax, dans les années à venir. Rien n’empêcherait d’intégrer dans ce milieu la culture intérieure ou de l’intégrer dans un immeuble à copropriétés du centre-ville de Toronto. Je pense que ça arrivera, et plus nous serons innovants dans la conception et les applications de nos technologies, plus, je crois, nous réaliserons un potentiel énorme.

Je viens de cerner l’ensemble de technologies dont nous sommes férus aujourd’hui. Ce sont les principales. Il y en a d’autres.

Enfin, il y a les semences, et je pense que c’est le principal facteur. Nos collègues de l’Université de Guelph sauront vous en dire davantage, mais, traditionnellement, les semences étaient destinées aux cultures en plein champ et non à la culture intérieure, qui dispose maintenant de l’édition des génomes. Nous avons finalement appris que cette dernière technique est extrêmement prometteuse — qui, sans modification générique, créerait des semences idéalement adaptées au milieu intérieur selon nos vœux, notamment en ce qui concerne le goût, les qualités nutritives ou la production de substances phytochimiques.

D’après nos discussions avec Monsanto et Baird, autre entreprise d’édition génétique des semences, la technique CRISPR ou technique des ciseaux moléculaires, aurait exigé un parcours de six ou sept années, qui est maintenant réduit à environ deux ans, et notre compagnie y est profondément impliquée. Imaginez la création d’une semence qui produit à haut rendement un végétal goûteux, concentré sur mesure en nutriments phytochimiques ayant de profondes répercussions sur la santé humaine. Voilà comment fonctionne TruLeaf. Pour notre pays, les semences sont vraiment importantes et elles sont très prometteuses.

Pour revenir aux végétaux, j’ai très longtemps travaillé, avant, dans le secteur de la santé, à Halifax et ailleurs. J’ai toujours été fasciné par l’indifférence du système médical traditionnel envers l’effet des végétaux et de l’alimentation. Mon monde était les gadgets biologiques et les produits pharmaceutiques. Depuis toujours, des cloisons séparent nettement les aliments ordinaires des nutraceutiques et des produits pharmaceutiques. J’ai toujours rêvé du moment où les trois se fondraient en une seule entité, et c’est ce que nous faisons à TruLeaf.

Dans le secteur alimentaire, compte tenu des endroits prometteurs au Canada, ces milieux intérieurs peuvent multiplier les fonctionnalités. Ça pourrait signifier une nutrition améliorée, notre objectif, parce que nous la contrôlons. On n’exerce pas un contrôle aussi poussé en plein champ. En augmentant les fonctionnalités, on augmente les éléments nutritifs et on exerce un effet important sur la santé humaine, si on fournit ces plantes aux consommateurs.

Ensuite, il y a les rendements. C’est le souci de tous les joueurs du secteur agricole, comme il se doit, alors que nous nous apercevons que dame nature soumet actuellement les champs et les cultures à rude épreuve. Dans notre milieu parfaitement contrôlé, certaines technologies nous permettent d’augmenter les rendements de façon spectaculaire en modifiant le spectre lumineux ou en modifiant les semences. Nous pouvons maîtriser l’amertume ou le goût poivré de la roquette en modifiant l’éclairage.

On pense ensuite à d’autres grandes questions qui commencent à se poser au Canada, par exemple, la sécurité ou l’insécurité alimentaires, particulièrement là où nous vivons, en Nouvelle-Écosse. Comment notre pays peut-il continuer à augmenter la production alimentaire ici même par rapport aux importations?

Ensuite, il y a d’autres questions subsidiaires comme le conditionnement. Actuellement, l’ennemi numéro un est le plastique. Encore une fois, ce modèle comporte d’autres couches qui ont de grands effets.

Un élément fascinant, dans le domaine des nutraceutiques, est la capacité de maîtriser les proportions et les concentrations. Dans cette industrie, domaine d’excellence des Canadiens, la plupart des nutraceutiques sont obtenus par synthèse chimique. Tous les joueurs préconisent la voie botanique, mais il est difficile de maîtriser la concentration d’une substance nutritive dans une culture en plein champ, en raison de la variabilité inhérente. Dans notre milieu contrôlé, nous pouvons maîtriser les concentrations à la décimale près.

On revient aux technologies, et c’est vraiment important parce que nous pouvons formuler des allégations défendables. L’industrie des nutraceutiques se débat pour sa crédibilité depuis deux ou trois ans, avec raison, faute d’une réglementation assez rigoureuse. N’importe qui peut faire n’importe quelle allégation. Il importe, pour cette séance, de comprendre la charge qu’imposent les règlements, mais aussi que le domaine des nutraceutiques fondé sur la botanique, les végétaux, offre des occasions considérables.

Enfin, il y a l’agriculture biologique. Je suis en rapport avec quelques sociétés pharmaceutiques qui utilisent notre technologie de culture pour créer des médicaments, des thérapies et des vaccins végétaux. Une société travaille à un produit de remplacement de le Herceptin, l’un des médicaments les plus utilisés dans le monde contre le cancer du sein. Il peut revenir meilleur marché, être plus sûr et avoir un effet plus prévisible si on peut le cultiver dans notre type de milieu. C’est une occasion en or à saisir, en quoi, je pense, les Canadiens pourraient exceller. Nous sommes conscients de la charge des coûts pharmaceutiques qui continue de croître rapidement.

Pour conclure, il y a, pour notre pays, des répercussions socioéconomiques importantes, notamment sur les études. Dans mes déplacements et mes conférences — mes collègues de l’Université de Guelph sont mieux placés pour en parler — j’insiste sur notre mauvaise préparation, au niveau universitaire, parce que nous ne nous soucions pas des besoins de la production alimentaire à venir. Elle reposera beaucoup sur les technologies. Nous avons produit, un jour, un diaporama pour une conférence à Niagara Falls sur le thème de la science, de la technologie, du génie et des mathématiques ainsi que de l’alimentation. On emploie souvent, dans ce contexte, le sigle STGMA. Nous avons ajouté le A final parce que, pour produire des aliments, il faut ces STGMA, mais, de ma position, je vois que les universités ne répondent pas à ce besoin émergent. Je ne peux toujours pas embaucher, aujourd’hui, pour l’agriculture verticale : je dois choisir les candidats ici et là. Voilà une occasion providentielle à saisir dans le système d’éducation.

De plus, nous sommes conscients des besoins considérables de nos communautés du Nord et de nos communautés éloignées. Elles pourraient être situées aussi loin que l’Île du Cap-Breton ou Iqaluit, mais imaginez la rupture consécutive à l’emploi de cette technologie pour changer la manière de s’approvisionner en nourriture; c’est une occasion en or.

Dans le système de santé, nous savons, sans doute possible, que la consommation de produits végétaux agit de façon spectaculaire sur la guérison et la prévention des maladies dans beaucoup de domaines. Pourtant, d’après moi, on n’en profite pas encore. Nos écoles de médecine, et je pense que le sénateur Kutcher pourrait en parler, ne forment pas suffisamment les futurs médecins à réfléchir au rôle de l’alimentation dans la prévention des maladies et dans la guérison. La nourriture qu’on sert aux patients et au personnel des hôpitaux de notre pays est déconcertante. C’est une autre occasion providentielle à saisir.

C’est ce que j’avais à dire. Merci beaucoup.

La présidente : Merci.

Le deuxième témoignage sera celui de M. Somogyi.

Simon Somogyi, titulaire de la chaire de recherche Arrell en alimentation et professeur agrégé, Université de Guelph, à titre personnel : C’est la première fois que je comparais devant votre comité. Je suis un migrant qui vit au Canada depuis moins de cinq ans. Je considère donc comme un honneur et un privilège votre invitation à venir parler de l’avenir de notre pays dans les secteurs alimentaire et agricole.

Mes antécédents sont de comprendre les consommateurs d’aliments et les activités des entreprises qui appartiennent à la chaîne logistique qui apporte les aliments aux consommateurs. J’ai fait de la recherche sur le comportement des consommateurs et sur les chaînes logistiques de nombreux pays, particulièrement d’Asie, et, aujourd’hui, je me bornerai aux occasions à saisir par les produits alimentaires canadiens à valeur ajoutée dans cette partie du monde, particulièrement en Chine.

J’aborderai deux sujets : la valeur ajoutée à la ferme et l’image de marque ainsi que le développement des marchés en Chine.

Tout d’abord, une grande partie de la valeur ajoutée dans le secteur alimentaire canadien, du moins en ce qui concerne la valeur et le volume, a lieu dans nos grandes villes. C’est le fait de producteurs et d’entreprises multinationaux que nous appelons de façon générale les transformateurs d’aliments. Ce maillon de la chaîne logistique est important, mais nous devons encourager l’ajout de valeur plus en amont dans la chaîne, particulièrement à la ferme et dans les secteurs qui peuvent profiter d’excellentes occasions pour exporter.

L’un de ces secteurs est le lait. Sur les marchés chinois fréquentés par les classes moyennes, les produits laitiers connaissent un boom, particulièrement les produits tels que le lait maternisé, le yaourt et le lait frais. Notre gestion de l’offre ou les règlements appliqués par nos offices de commercialisation rendent difficile, voire impossible, l’offre de ces produits à des prix concurrentiels. Mais, d’après moi, on pourrait le faire, par exemple, en créant une catégorie spéciale de lait, sous le régime du Programme de permis de classes spéciales de lait de la Commission canadienne du lait. Actuellement, ce programme fonde les prix des produits laitiers hors confiserie sur les prix moyens américains du lait. Cependant, on pourrait créer une catégorie de lait qui ne serait accessible qu’aux producteurs ou aux groupes d’agriculteurs du secteur primaire, qui travaillent dans le cadre d’une coopérative ou dans une sorte de collaboration, ce qui leur permettrait d’accéder à des volumes et à des prix hors contingent équivalant à ceux dont bénéficient des pays concurrents comme l’Australie et la Nouvelle-Zélande.

Ce lait servirait à fabriquer des produits ou des marchandises à valeur ajoutée destinés uniquement à l’exportation. Cela aiderait les producteurs primaires à investir dans la valeur ajoutée à la ferme, par l’ajout d’infrastructures et d’opérations et ils pourraient recevoir un accès spécial à des programmes tels que le programme Agrimarketing du Partenariat canadien pour l’agriculture, pour les initiatives de vente et de commercialisation de ces produits. Cela aiderait aussi à diversifier leurs opérations par rapport à la seule production, pour passer à la transformation, à la commercialisation et à la promotion de l’image de marque, ce qui favoriserait la croissance et le développement économique dans les communautés rurales et régionales de ces producteurs.

À l’instar de la Politique de séparation des flottilles, sous le régime de la Loi sur les pêches, selon laquelle les joueurs des maillons en aval de la chaîne logistique, comme les transformateurs et les expéditeurs ne peuvent pas exploiter des entreprises de pêche, une telle politique pourrait voir le jour dans le secteur de l’agriculture laitière, ce qui ferait concurrence à ce que la plupart des grandes entreprises australiennes et néo-zélandaises de transformation des produits laitiers qui se font concurrence pour les marchés asiatiques font ou ont fait dans le passé. Même s’il existe déjà des coopératives et des alliances laitières au Canada, rien n’empêcherait les producteurs primaires qui souhaitent créer et commercialiser des produits laitiers à valeur ajoutée pour les marchés créneaux asiatiques d’agir à plus petite échelle.

Ensuite, le rapport Barton nous a défiés de faire passer la valeur des exportations de produits alimentaires à 85 milliards de dollars d’ici 2025, et cet objectif élevé ne sera probablement pas atteint par la production de plus de produits destinés à nos marchés traditionnels. Le Canada est un nouveau joueur en croissance sur les marchés tels que la Chine, où un segment en forte croissance de consommateurs des classes moyennes stimule la demande de produits alimentaires de qualité et à valeur ajoutée. Le rapport Barton a aussi mis en évidence la possibilité, pour le Canada, de devenir un chef de file mondial de la production d’aliments sains, nutritifs et soutenables. La création et la commercialisation de ces aliments sont importantes, mais il faut se focaliser sur d’autres attributs des produits pour réussir en Chine.

Mon étude sur les habitudes des consommateurs en Chine m’a permis de constater que les facteurs les plus importants pour les consommateurs bien nantis de la classe moyenne, lorsqu’ils achètent des aliments, sont la qualité, le rapport qualité-prix, le prestige, puis dans une moindre mesure, la salubrité, la valeur nutritive, la confiance et l’authenticité. La réputation du Canada d’offrir des produits propres, sûrs, sains et écologiques est bien, pour commencer, mais il faut plus. Pour réussir sur ce marché, il faut offrir une qualité et un rapport qualité-prix supérieurs, en plus du prestige. Il est important que nos producteurs offrent des produits sûrs et nutritifs de confiance, mais ce n’est pas ce qui les distinguera de leurs concurrents de l’Australie, de la Nouvelle-Zélande et d’autres pays de l’UE déjà présents sur ce marché.

Donc comment pouvons-nous faire en sorte que nos produits se taillent une place dans les assiettes, les garde-manger et les réfrigérateurs des consommateurs asiatiques et redorer notre image de marque? À l’heure actuelle, nos producteurs alimentaires voyagent pour commercialiser leurs produits et participent à des missions et à des foires commerciales. Une autre option pour le Canada serait de se créer un réseau de daigous. Le Canadien moyen n’a probablement jamais entendu le terme daigou, mais il est bien connu dans des pays comme l’Australie et la Nouvelle-Zélande. Daigou est le mot mandarin pour « acheteur personnel » et il désigne des ressortissants Chinois qui vivent dans des pays comme l’Australie et la Nouvelle-Zélande et font la promotion de produits alimentaires haut de gamme auprès de résidents chinois, les achètent et leur expédient. Par les médias sociaux chinois, les daigous influencent beaucoup les achats des consommateurs chinois et surtout, leurs perceptions des marques alimentaires. Je recommanderais à Affaires mondiales Canada de se créer des liens avec un réseau de daigous, d’attirer de grands influenceurs au Canada pour faire connaître nos produits alimentaires et surtout, participer à la création de systèmes de logistique et d’expédition pour que les achats des daigous parviennent aux consommateurs chinois le plus vite possible.

La présidente : Je vous remercie de votre exposé. Nous entendrons maintenant notre dernier témoin, M. Derek Vella.

Derek Vella, gestionnaire, Guelph Food Innovation Centre, Université de Guelph : Bonjour, honorables sénateurs. Je m’appelle Derek Vella et je suis gestionnaire du Guelph Food Innovation Centre, à l’Université de Guelph. Je vous parlerai aujourd’hui de la façon dont le secteur alimentaire à valeur ajoutée du Canada pourrait être plus concurrentiel sur les marchés mondiaux et plus particulièrement de la façon dont les petites entreprises du secteur alimentaire peuvent stimuler l’innovation ici, chez nous.

Pendant ma carrière, j’ai travaillé avec les plus petites comme les plus grandes entreprises alimentaires du Canada, principalement à la création de nouveaux produits à valeur ajoutée pour les Canadiens. Je souhaite vous faire part aujourd’hui de ce que m’a appris mon expérience de travail avec ces diverses entreprises, surtout sur trois plans : l’innovation, la fabrication à grande échelle et l’importance de la marque.

Mes fonctions actuelles au Guelph Food Innovation Centre m’amènent à travailler surtout avec des petites et moyennes entreprises, ainsi qu’avec des entreprises n’ayant pas encore réalisé de revenus, en recherche et développement pour créer de nouveaux produits et approfondir de nouvelles idées à la lumière des renseignements sur les consommateurs ou d’innovations technologiques dont les grandes sociétés ne sont pas au courant ou qu’elles ont choisi de ne pas prendre en considération.

Nos clients sont souvent très petits, mais excellent dans la reconnaissance des tendances émergentes et des nouvelles technologies grâce à leurs recherches et à leurs relations dans divers marchés. Leur travail jettera souvent les assises de la création de produits et d’une expertise que les grandes entreprises chériront quand les tendances émergentes auront gagné en maturité et auront atteint les plus grands marchés.

Nos clients participent souvent activement aux programmes fédéraux et provinciaux destinés à stimuler l’investissement dans la recherche et le développement, mais trop souvent, ce travail ne leur permet pas d’atteindre facilement la maturité. Cela s’explique en grande partie par la difficulté de la transition entre la R-D et la commercialisation, de même que par un manque de ressources à ce stade. Il est important d’aider les petites entreprises à creuser de nouvelles idées, parce qu’elles sont un véritable incubateur d’innovation, mais pour que ces idées se traduisent en produits commerciaux, les entreprises doivent survivre assez longtemps pour devenir indépendantes, puis obtenir la reconnaissance nécessaire pour être acquises. Les grandes sociétés ont certes des programmes d’innovation, mais l’innovation par l’acquisition est monnaie courante, particulièrement dans un domaine qui change aussi vite que celui des aliments à valeur ajoutée.

L’exemple des substituts de viande ou de produits laitiers, qui intéressaient rarement les grandes entreprises alimentaires il y a cinq ou dix ans, l’illustre très bien. Ils connaissent une croissance rapide maintenant. Les entreprises qui ont créé ces nouveaux produits de niche il y a de nombreuses années et qui ont réussi à survivre sont maintenant achetées, et leurs produits seront bientôt produits en grand volume pour l’exportation internationale.

Il est essentiel d’avoir des réseaux et des programmes pour offrir à ces entreprises de l’expertise technique et des ressources en marketing, afin de les aider à prendre de bonnes décisions pour survivre. Les centres d’innovation comme le nôtre et les programmes similaires axés sur les entreprises leur offrent ce genre de services. Cependant, la demande est extrêmement forte. L’un des plus grands obstacles pour ces nouvelles entreprises est qu’elles doivent avoir un plan de production acceptable prêt pour le déploiement initial.

C’est en partie parce qu’il manque d’usines de fabrication au Canada, mais c’est aussi parce que les goûts des consommateurs évoluent et influencent leurs choix. La réalité de beaucoup d’entreprises en démarrage est celle de petits volumes à des coûts élevés. Cela signifie souvent qu’il n’est pas réaliste de construire de nouvelles installations de fabrication. Pour commercialiser leurs produits, leur meilleure option est d’en confier la fabrication à un cofabricant ou à un emballeur à forfait.

Si ce genre de partenariat peut très bien fonctionner au début, il peut être très difficile de trouver un partenaire acceptable pour la fabrication en raison de disparités sur les plans des coûts, du volume et de la capacité. Les besoins des entreprises émergentes sont rarement compatibles avec les réalités des grandes usines de fabrication alimentaire établies, qui ont besoin d’optimiser la production grâce à des cycles de production longs exigeant peu de personnalisation. Ajoutez à cela le fait que les attentes des consommateurs changent toujours, que les produits doivent être de plus en plus frais, nouveaux et personnalisés, si bien que les exigences d’emballage et de transformation propres aux aliments à valeur ajoutée ne peuvent souvent pas être satisfaites au Canada.

Tout comme nous avons des centres d’innovation pour accompagner les entreprises pendant leurs premiers pas, nous avons besoin d’installations qui feront le pont entre les très petites et les très grandes entreprises. C’est particulièrement vrai pour les nouvelles technologies, comme le traitement à haute pression, le conditionnement aseptique et l’extrusion, des procédés très populaires, mais qui ne sont pas accessibles du tout à cette échelle commerciale.

Il faut favoriser la diversification de notre industrie alimentaire et de la fabrication alimentaire d’abord par le maintien de nos installations existantes et par l’ajout de nouvelles installations pour la fabrication à des volumes adaptés aux besoins des entreprises, au fur et à mesure qu’elles croissent, selon leur stade de développement, de manière à répondre aussi aux besoins des détaillants et des exportateurs.

Pour terminer, j’aimerais souligner l’importance de la réputation du Canada pour l’exportation de produits à valeur ajoutée. Le secteur agroalimentaire canadien, comme Simon l’a dit, a la chance d’être réputé dans le monde pour être une source extrêmement sûre de produits alimentaires sains. Cette réputation sera essentielle au succès de nos produits à valeur ajoutée sur des marchés de plus en plus concurrentiels. Nous devrons communiquer la valeur des produits canadiens, de même que leur prestige, pour expliquer le coût élevé de la production alimentaire au Canada. C’est essentiel à notre succès. Il sera d’ailleurs tout aussi important de protéger et de promouvoir notre image de marque et de nous démarquer par l’innovation dont nous faisons preuve sur les marchés. Merci.

La présidente : Je vous remercie de ces trois exposés excellents. Vous ne serez pas étonnés d’entendre qu’il y a une longue liste de personnes qui souhaitent vous poser des questions.

[Français]

Le sénateur Maltais : Ma première question s’adresse à M. Curwin. Vous avez parlé d’un modèle agroalimentaire sain, ce qui est assez nouveau. Somme toute, vous en faites l’expérience en Nouvelle-Écosse. Vous avez parlé d’un sujet qui m’interpelle : l’agriculture verticale. C’est un type d’agriculture qui est développé au Japon depuis bon nombre d’années pour des raisons bien spécifiques : ils n’ont pas suffisamment d’espace pour cultiver. Avec l’expérience que vous avez acquise, avez-vous réussi à produire des légumes dans vos serres à un prix acceptable pour le consommateur moyen qui a deux ou trois enfants, compte tenu des coûts en énergie? Avec votre modèle agroalimentaire, pouvez-vous obtenir des produits à un prix normal pour ces familles?

[Traduction]

M. Curwin : Je vous remercie de cette question. Nous avons adopté un modèle peu orthodoxe. Pour répondre à votre question sur les coûts, nous avons commencé par établir une collaboration avec une grande chaîne de supermarchés, qui nous a proposé d’élargir notre production à l’ensemble du Canada si nous arrivions à offrir nos produits à un certain prix. Il nous a donc fallu trois ou quatre années de travail acharné à Truro, dans notre laboratoire, pour bien comprendre les coûts de production.

Aujourd’hui, nous comprenons nos coûts de production. Vous avez raison : les coûts en énergie comptent beaucoup, et il y a beaucoup de leviers que nous pouvons utiliser pour les faire baisser. Aujourd’hui, nous vendons divers légumes-feuilles, micropousses et herbes. Notre plus grande ferme automatisée, que certains de vos collègues ont visitée la semaine dernière à Guelph, produit un million de livres chaque année. Nos coûts de production pour les légumes-feuilles sont tels que nous pouvons approvisionner le Canada au complet, en plus d’autres marchés.

Nous demandons aux consommateurs de payer 20 p. 100 de plus que pour les produits de notre principal concurrent, soit la Californie. Nous sommes en train de supplanter certaines importations de la Californie. C’est l’une des nos réalisations, et nous savons très bien que nous pourrions abaisser encore nos coûts de conditionnement. Nous envisageons de construire de plus grandes installations à Montréal, parce que l’hydroélectricité y est de presque 4 ¢ le kilowattheure. Nous savons aussi que l’éclairage à DEL est de plus en plus écoénergétique et qu’il y a d’autres modèles d’énergie durable que nous pouvons utiliser. Nous en tenons compte. Nous essayons de voir, maintenant que nous comprenons mieux nos coûts de production, s’il y a d’autres légumes que nous pourrions cultiver. Nous sommes fascinés par la culture de champignons en permaculture d’aujourd’hui.

Nous nous intéressons aux fraises. C’est là où la technologie nous mène. Nous commençons à cultiver des légumes que nous n’aurions normalement pas pu cultiver.

[Français]

Le sénateur Maltais : Monsieur Somogyi, en ce qui concerne l’exportation de produits à valeur ajoutée dans le secteur laitier, il faudrait donc changer notre méthode. Au lieu de faire des yogourts, il faudrait faire du lait en poudre. La technologie nous permettrait-elle de fabriquer des produits à base de lait qui pourraient être vendus dans des pays comme la Chine, qui sont de grands consommateurs? Est-ce que l’évolution de la technologie nous permettrait de fabriquer des produits à base de lait qu’on pourrait exporter dans ces pays?

[Traduction]

M. Somogyi : Oui, pour rendre nos produits laitiers à valeur ajoutée accessibles sur les marchés d’exportation, particulièrement en Chine, il faudra modifier un peu les saveurs et les formules et nous assurer de respecter la réglementation locale sur la salubrité des aliments. Nous avons la technologie nécessaire. Il faut surtout modifier un peu la saveur, la texture et d’autres qualités sensorielles du genre de nos produits. Ce serait la solution facile, et c’est relativement simple sur le plan technologique. Je pense que le consommateur accorde beaucoup d’importance à la marque en Chine. Il accorde beaucoup d’importance au prestige, de même qu’à la salubrité et à la qualité. Ces attributs ne relèvent pas de la technologie. C’est l’entreprise qui fabrique le produit qui les crée. Donc, oui, nous pouvons faire cela.

[Français]

Le sénateur Maltais : Merci beaucoup.

[Traduction]

Le sénateur Doyle : Compte tenu de tous les nouveaux marchés qui s’ouvrent dans l’industrie agroalimentaire aujourd’hui grâce aux nouveaux accords commerciaux, y a-t-il des éléments de la politique agroalimentaire fédérale qui auraient besoin de modifications pour nous aider à relever les défis découlant des nouveaux accords commerciaux? Je vous ai entendu mentionner la politique sur les daigous. Qu’est-ce que c’est?

M. Somogyi : Ce n’est pas vraiment une politique, mais plutôt un terme qui désigne un acheteur personnel pour les consommateurs chinois qui évidemment, résident en Chine. Les daigous utilisent les médias sociaux et leurs réseaux, qui peuvent comprendre des centaines de milliers de personnes, pour faire la promotion de certains produits. Cela peut sembler futile que de vouloir faire intervenir ces personnes pour faire connaître nos produits, mais la puissance de cet outil pourrait être exponentielle comparativement à l’effort déployé.

Je recommande l’établissement d’un réseau de daigous parce que c’est une mesure concrète que Affaires mondiales Canada pourrait prendre à coût relativement bas. Sur le plan politique, il n’y aurait rien de particulier à faire pour faire venir ces personnes ici par l’immigration, et je n’y vois pas vraiment d’autre grand obstacle. Il y a déjà une vaste communauté de ressortissants chinois au Canada, donc une autre option serait de faire de la promotion auprès de cette communauté et de lui offrir de l’aide.

Le sénateur Doyle : Y a-t-il des domaines de sciences ou d’innovation dans lesquels le Canada traîne de l’arrière?

M. Somogyi : Sénateur, je pense que la question que vous avez posée au début portait sur le produit aussi. Il y a des pays comme l’Australie et la Nouvelle-Zélande qui sont rendus à exporter du lait frais en Chine, non pas du lait en poudre, mais du lait traité à très haute température. Ce produit se vend 10 $ ou 12 $ le litre. Ce n’est pas parce qu’ils produisent du lait de qualité supérieure, mais parce qu’ils ont travaillé très fort avec l’immigration et les douanes, en Chine, pour que ce produit se retrouve rapidement sur les tablettes, parce que c’est un produit très périssable.

Si je peux vous faire une recommandation stratégique, ce serait d’établir des liens avec les importateurs et les douaniers, à la lumière des nouveaux accords commerciaux comme le PTPGP et l’accord avec la Chine, pour les aider à rendre la logistique et les chaînes d’approvisionnement les plus rapides possible pour ces produits.

Le sénateur Doyle : Merci.

Le sénateur Mercer : Je vous remercie d’être ici. C’était bien de vous voir sur votre lieu de travail la semaine dernière, monsieur Curwin.

Vous nous avez présenté des débouchés intéressants dans le domaine de l’agriculture et de l’agroalimentaire. Sommes-nous prêts pour cela? Je pense que la réponse est non, mais comment pouvons-nous réoutiller nos écoles d’agriculture, au Canada, pour que nos étudiants embrassent la nouvelle agriculture plutôt que l’agriculture traditionnelle? L’agriculture traditionnelle sera toujours là, je suppose, mais nous avons véritablement l’occasion de changer la donne.

Si tel est bien le cas, ne devrait-il pas y avoir des projets pilotes pour montrer non seulement à vous-mêmes et à vos actionnaires, mais à tous les Canadiens à quel point ce pourrait être avantageux? J’imagine une usine à Iqaluit, où les prix des aliments sont tellement élevés que si cela fonctionne, les habitants d’Iqaluit et des villages nordiques seront les premiers à profiter des aliments frais qui y seront produits à un coût plus bas que ce qu’ils paient maintenant.

La dernière fois que je suis allé à Iqaluit, pendant une période de relâche, je suis allé à l’épicerie, pour voir. Je vais souvent à l’épicerie dans ma province, la Nouvelle-Écosse. Je me suis promené dans les allées et j’ai pris note des prix. Je ne comprends vraiment pas comment une personne de la classe moyenne peut s’acheter des aliments dans le Nord, et je n’ose même pas imaginer ce que c’est pour les gens à faible revenu. Comment pouvons-nous réoutiller nos écoles? Comment pouvons-nous montrer à grande échelle que cela fonctionne?

M. Curwin : Les Hollandais ont fait de l’excellent boulot il y a quelques décennies en construisant une énorme industrie de serres. Ils en sont devenus des professionnels dans leurs universités, dans la formation et pour l’assemblage en général. Aujourd’hui, les serres hollandaises sont exportées partout dans le monde, et vous n’avez qu’à vous rendre tout près, à Leamington, en Ontario, pour voir cette technologie de visu. C’est un excellent exemple de ce qu’on peut accomplir quand l’industrie met l’accent sur la formation des jeunes, hommes et femmes.

Selon notre expérience, il y a énormément d’intérêt pour cela chez les étudiants des universités, en particulier, qui souhaitent travailler avec nous en ce sens. Je travaille une journée par semaine à l’Université Saint Mary’s en tant qu’entrepreneur en résidence, où il y a beaucoup de projets alimentaires en cours. Je peux constater l’enthousiasme des jeunes, hommes et femmes, pour essayer de relever les défis alimentaires, qu’on pense à la prévention du gaspillage ou à un meilleur accès aux aliments.

Je me rappelle que quand j’ai étudié moi-même à Truro, à l’université de l’agriculture de la Nouvelle-Écosse, je n’avais aucune idée de ce que je faisais quand j’ai commencé, vraiment. Le collège agricole de Truro était très ancré dans ce que j’appellerais l’agriculture traditionnelle. Il mettait l’accent sur la production laitière et avicole. Aujourd’hui, nous faisons surtout de l’horticulture de haute technologie et nous sommes en croissance. Les jeunes, hommes et femmes, veulent vraiment travailler dans ce secteur, mais ils ne savent pas trop où aller.

L’Université de Guelph fait du très bon travail à certains chapitres. Quand j’ai fondé TruLeaf, je me suis rendu au Japon à quelques reprises pour étudier les méthodes japonaises, parce que cela n’existe pas au Canada. Il y a de la formation sur les serres et des technologies adaptées, mais toutes les technologies que j’ai décrites ce matin, pour répondre à votre question sur les projets pilotes... C’est la raison pour laquelle nous nous sommes établis à Guelph, à l’Université de Guelph. Nous travaillons en étroite collaboration avec l’université. Tout a commencé en Nouvelle-Écosse, mais il y a là une occasion en or à saisir dans le système d’éducation pour former les jeunes hommes et femmes sur l’agriculture en milieu contrôlé.

Le Canada pourrait et devrait être un chef de file à cet égard, justement parce que nous vivons ici, où pendant une bonne partie de l’année, nous ne pouvons pas cultiver grand-chose en milieu naturel.

M. Somogyi : Je pense que le problème vient en partie des parents. Quand nous élevons nos enfants, nous voulons qu’ils deviennent médecins, avocats, qu’ils trouvent un emploi bien payé, facile. Or, quand on pense à l’agriculture, on imagine tout de suite un travail sale et de longues heures de travail. Nous nous imaginons un environnement de travail désagréable pour une paye médiocre. Cela doit changer.

Nous constatons aussi un problème dans les médias, parce que dès qu’il y a un reportage sur l’agriculture, il nous présente de mauvaises nouvelles. Les prix chutent, il y a une guerre de prix, il y a une sécheresse ou quelque chose du genre. Nous attribuons une connotation négative à l’agriculture, mais l’agriculture s’informatise de plus en plus, et à l’Université de Guelph, nous mettons beaucoup l’accent sur cet aspect du travail.

Dans le budget qui vient d’être annoncé, il y a une politique alimentaire nationale et de l’argent pour cela. Nous devrions utiliser une partie de ces ressources pour enseigner aux gens non seulement ce qu’ils devraient manger, mais quelles sont les carrières possibles en agriculture. Parce que le secteur alimentaire ne se limite pas à la nutrition, c’est aussi un moteur économique, comme Gregg l’a dit, il stimule notre économie.

J’aimerais qu’on parle dans nos écoles des carrières possibles en agriculture et des sujets d’actualité en agriculture et en agroalimentaire.

Le sénateur R. Black : Mes questions s’inscrivent dans la même veine. Monsieur Curwin, j’adore la technologie et j’ai beaucoup apprécié notre visite de la semaine dernière. Je suis un grand fervent de la technologie. Quelles seraient les possibilités, de manière réaliste, pour cette technologie aujourd’hui dans le Canada rural et nordique?

J’y vois un potentiel, mais nous n’avons pas accès à Internet haute vitesse partout au Canada, et nous ne l’aurons pas dans toutes les régions rurales et du Nord du Canada avant une bonne douzaine d’années encore, si je me fie au budget. Il faut avoir accès à de l’électricité à prix abordable, à du gaz naturel et à des données (vous avez parlé de données), ce qui nous mène à Internet et à l’accès à une main-d’œuvre compétente. Je suis convaincu que la question de la sécurité alimentaire est névralgique et que cela aiderait, mais il faut être réaliste : comment cela est-il possible à Iqaluit, dans les régions rurales et nordiques du Manitoba ou ailleurs, où l’on n’a pas nécessairement accès aux technologies de base nécessaires?

M. Curwin : C’est une bonne question. Nous avons étudié la situation d’Iqaluit pendant un an, de A à Z, de la conception jusqu’au déploiement des activités, donc c’est tout à fait d’actualité. Nous avons été la première entreprise en Amérique du Nord à transformer un conteneur en ferme. C’est encore un modèle très embryonnaire. La Première Nation crie du Nord du Manitoba a acheté une petite ferme verticale en Corée du Sud et l’a installée dans le village pour y cultiver des aliments.

Il faut changer l’angle d’approche dans les communautés éloignées nordiques. Il ne faut pas penser à vendre une laitue 10 $ la livre à un supermarché, mais plutôt y voir un investissement dans l’infrastructure, pas nécessairement à des fins lucratives. Selon cette philosophie, ce modèle pourrait facilement être adapté à Iqaluit.

Nous avons donc étudié le cas d’Iqaluit et avons sélectionné un modèle de ferme verticale de 2 000 à 3 000 pieds carrés. L’énergie est le principal défi, mais quand on commence à calculer les économies réalisées par rapport au modèle d’importation et de subventions, les chiffres s’équilibrent assez vite. Si on déploie en plus des modèles d’économie d’énergie, c’est encore mieux.

Nous sommes actuellement en pourparlers avec une Première Nation de Cap-Breton, et c’est la même chose. Les avantages de ce modèle sont profonds, sénateur Black, quand on pense à l’emploi qu’il peut générer chez les jeunes, aux emplois en général et à la formation. La technologie évolue rapidement. Comme nous l’avons proposé il y a trois ou quatre ans, je crois qu’on pourrait construire une ferme de la phase un à Iqaluit, qui deviendrait aussi un carrefour de distribution vers les petits villages isolés.

Il y a des plantes vertes qui poussent au Nunavut, pendant une très courte période de l’année, qui sont extrêmement nutritives, parce qu’elles sont soumises à toutes sortes de stress, et nous voulons essayer d’en tirer le maximum, pour pouvoir les cultiver aussi à Guelph et en vendre au centre-ville de Toronto. La technologie existe. Je pense que l’analyse économique tient la route. Selon le modèle de Guelph, on peut les vendre à Loblaws 10 $ la livre.

Le sénateur R. Black : Cependant, pour ce qui est de l’accès à Internet et à toute cette infrastructure, pouvons-nous le faire sans cela?

M. Curwin : Oui. Tout repose sur la conception. La technologie vous permet de procéder sans Internet. Vous pouvez avoir des solutions plus astucieuses en matière d’énergie. Vous pouvez faire en sorte que ce soit de la grosseur de cette table ou de la pièce. L’innovation la plus importante par rapport à cette technologie, c’est qu’elle vous permet de prendre un besoin, comme celui que vous avez décrit à Iqaluit, et de concevoir le tout en fonction du besoin. C’est vraiment adaptable.

Le sénateur Oh : Je remercie les témoins. C’est un plaisir de vous revoir.

Nous sommes allés voir vos installations verticales. C’est probablement la voie de l’avenir pour la production agricole. Nous avons vu que vous utilisez de l’éclairage mauve artificiel. Est-ce parce qu’il n’y a jamais de soleil? Les plantes poussent donc sous cet éclairage mauve artificiel. Pouvez-vous nous l’expliquer?

M. Curwin : Notre idée de départ était de ne pas dépendre de la météo ou du soleil et d’installer de l’éclairage à DEL, étant donné que nous étions conscients que la technologie à DEL progressait rapidement. Bref, le coût de l’éclairage à DEL diminue très rapidement. Il y a aussi quelques fabricants canadiens. L’efficacité de l’éclairage à DEL avec un meilleur spectre de couleurs et un meilleur rendement énergétique augmente de façon spectaculaire. J’espère être en mesure de répondre à votre question, sénateur.

Ce qui est fascinant à propos de l’éclairage à DEL, c’est son interaction avec la photosynthèse des plantes. C’est incroyable ce qui se passe lorsque vous avez une lumière bleue, une lumière blanche, une lumière verte ou une lumière ultraviolette.

C’est encore tout récent, mais nos premières recherches montrent qu’il y a de grands effets sur le rendement et la production phytochimique. Nous étudions le microbrocoli qui contient un phytochimique appelé sulphurophane, qui possède une propriété intéressante pour prévenir le cancer. En modifiant l’éclairage à DEL pour l’augmenter ou le diminuer, nous voyons que cela a de grands effets. Bref, en ce qui concerne l’éclairage à DEL, nous avons vu le coût diminué de moitié depuis trois ans. Cela permettra donc à d’autres entreprises de faire le développement et de développer d’autres technologies au Canada et d’exporter le tout. Ai-je répondu à votre question?

Le sénateur Oh : Oui. Il se trouve que cette fin de semaine, je visiterai les installations de mon ami entrepreneur où il conçoit une plateforme numérique pour la technologie Agrilight à Toronto. Cette entreprise crée le premier éclairage au monde pour l’agriculture en milieu stérile. Il est donc possible que les futurs agriculteurs quittent les régions rurales pour s’établir dans les villes.

M. Curwin : Oui. Nous le voyons justement dans le monde. Nous voyons des entreprises comme la nôtre construire des installations comme celles que vous avez vues. L’établissement de la production d’aliments à proximité des milieux urbains a d’énormes avantages socio-économiques.

Dans notre modèle, sénateur, comme vous l’avez vu, nous cultivons 12 mois par année, et une production agricole qui dure 12 mois par année est incroyablement avantageuse du point de vue du PIB de la province ou du pays. Il faut vraiment mettre l’accent sur l’urbanisation et une conception axée sur la manière d’utiliser de manière créative cette technologie pour répondre aux besoins des consommateurs.

Le sénateur Oh : Merci. J’ai une autre question pour vous, monsieur Somogyi. Êtes-vous au courant qu’entre Kingston et Belleville il y a une entreprise chinoise qui souhaite produire de la préparation lactée pour nourrisson?

M. Somogyi : J’en suis au courant. Je crois qu’il s’agit de préparation lactée pour nourrisson à base de lait de chèvre, si ma mémoire est bonne.

Le sénateur Oh : Oui, c’est de la préparation lactée pour nourrisson.

M. Somogyi : Ce sont des produits auxquels les consommateurs chinois s’intéressent énormément. C’est bien de voir que nous avons un produit. Le lait de chèvre est vraiment un produit de niche, et cela rend un peu plus difficile le développement du marché du point de vue des consommateurs, mais c’est bien de voir que nous avons des entreprises qui essaient de percer ce marché.

Le sénateur Kutcher : Je trouve très encourageantes les discussions d’aujourd’hui avec nos témoins. Je suis nouveau au comité, et je tiens à dire que je constate un changement de mentalité. Vous en êtes peut-être déjà bien conscients, mais c’est tout nouveau pour moi. Nous devons nous tourner vers l’avenir et utiliser les nouvelles technologies. Je cherche la manière de poser six questions d’un coup. Je me lance.

La connaissance de la marque est une question importante non seulement sur le marché chinois, mais aussi partout en Asie. Notre commercialisation dans cette région du globe est relativement homogène. Elle s’appuie en fait trop sur un marché, nommément la Chine. Avez-vous une idée de la manière dont vos idées pourraient être modifiées ou utilisées dans d’autres marchés émergents, comme le Japon, le Vietnam, le Cambodge et la Malaisie? En conséquence, pour vous, monsieur Vella, compte tenu de l’importance d’établir des centres d’innovation dans le domaine des sciences de l’alimentation dans les universités canadiennes, combien y en a-t-il, combien devrait-il y en avoir et comment arriverons-nous à le faire?

M. Somogyi : J’aimerais dire très rapidement que la technologie est importante. Je suis heureux que vous ayez mentionné l’importance du marché et de la stratégie de marque. La technologie nous permet de produire en plus grande quantité et de manière plus efficace, mais il se peut que nous commercialisions le tout et que personne n’en veuille. Je crois qu’il faut prendre l’approche éprouvée de se rendre sur place, de parler avec des importateurs et des grossistes et de regarder ce que veulent les consommateurs.

Il arrive très souvent que les entreprises avec lesquelles j’ai travaillé soient très bonnes pour faire leurs produits et qu’elles soient au courant des statistiques ou des données macroéconomiques de base pour un certain marché, mais ces entreprises ne savent pas exactement ce que veulent les consommateurs et les importateurs. D’un point de vue stratégique, il faut établir des liens entre les producteurs. J’ai mis l’accent dans mon exposé sur la valeur ajoutée dans les exploitations agricoles, mais il est important de nous assurer que les exploitations agricoles investissent non seulement dans la valeur ajoutée, mais aussi dans le développement du marché. Je parle ici de la commercialisation et de la présence des produits sur les tablettes. Fait très important, qu’est-ce que font les concurrents? Quels sont leurs prix? Quelles sont leurs formules? Pourquoi connaissent-ils du succès? Voilà également un autre élément important.

M. Vella : Pour ce qui est des centres d’innovation, il y a une constellation de centres d’innovation au Canada qui se trouvent dans des municipalités, des collèges ou des universités. Pour les universités, nous avons tendance à en avoir un ou deux par province. En ce qui concerne le nombre que nous devrions avoir, c’est une excellente question. Je dirais que nous devrions plutôt nous demander les activités que devraient mener ces divers centres.

Je dirais qu’il y a actuellement énormément de chevauchement concernant les activités qui sont menées dans ces centres. Dans certains cas, c’est de l’innovation; dans d’autres, c’est davantage de la capacité de production pour de petites entreprises.

Nous voyons de plus en plus que les centres se spécialisent. À la Guelph University, par exemple, nous nous tournons vers la production laitière et de viande, parce que ce sont des secteurs qui sont grandement négligés par les autres centres. Cela s’étend aussi aux succédanés de viande et de produits laitiers, tandis que le Niagara College, par exemple, se concentre sur la fermentation.

Il manque encore des capacités importantes en ce qui concerne la transformation. L’élément le plus important que nous devons apporter aux centres d’innovation, c’est le savoir-faire et les réseaux qui les entourent en vue de commercialiser ces innovations. Une autre manière de le dire, c’est de regarder ce qui est investi pour créer de l’innovation et d’en déterminer les résultats possibles : consolider les entreprises, contribuer à leur croissance et les aider à avoir des endroits où aller au lieu de devoir s’exiler à l’étranger ou aux États-Unis avec leur technologie.

Comme je l’ai mentionné, généralement, ces entreprises sont lancées, elles connaîtront peut-être des difficultés, et elles seront peut-être forcées de fermer leurs portes par nécessité, puis cette technologie sera reprise plus tard par une autre entreprise qui la développera à l’extérieur du pays. Pour tirer le maximum de ces centres, nous devons vraiment nous assurer que les activités qu’ils font sont uniques et spécialisées et que les centres mettent l’accent sur des produits livrables finaux et non seulement l’activité en soi.

La sénatrice Bernard : Je remercie tous les témoins de leur exposé ce matin. Une partie de ma question a déjà été posée, mais j’ai une question complémentaire. Je trouve aussi intéressante toute la question de la recherche-développement et des relations avec les universités et ce qui s’y passe.

Monsieur Curwin, je suis intriguée par votre concept des secteurs des STGMA, ou les sciences, la technologie, le génie, les mathématiques et l’alimentation, et je me dis que les gens partout dans le monde font la promotion des secteurs des STGM. Selon vous, comment pouvons-nous maintenant passer à la notion des STGMA?

M. Curwin : J’ai donné une présentation à Guelph — Simon était peut-être là —, et le vice-président de la Guelph University est venu, et je crois que j’ai utilisé cette diapositive sur les secteurs des STGMA. Il avait beaucoup de questions à ce sujet. Je peux faire part de mon expérience de travail avec de jeunes femmes et de jeunes hommes.

Si vous prenez les nouvelles technologies, il n’y a rien dans les programmes d’études actuels qui permettent de former ou d’exposer les jeunes à l’utilisation combinée de ces technologies dans un contexte universitaire. Je prends mon expérience à la St. Mary’s University, où je travaille un peu. Le génie est ici; les sciences sont ici; la technologie, ou les technologies de l’information et des communications, est là. Toutefois, je n’ai pas encore vu d’université ou de système d’enseignement qui combine tous ces secteurs pour répondre aux besoins, et ce sont des besoins énormes. Les jeunes ont un vif intérêt en la matière. Je crois donc que nous avons vraiment besoin d’un effet de pollinisation croisée entre les disciplines.

J’ai rencontré la semaine dernière à la St. Mary’s University les doyens des facultés des arts, des sciences et de l’administration des affaires. Nous nous sommes rencontrés, parce que nous faisons des choses vraiment intéressantes à la St. Mary’s University dans le domaine de l’alimentation. Comment pouvons-nous avoir un effet de pollinisation croisée concernant ces étudiants, qui démontrent un besoin et un intérêt en ce sens, pour les exposer à cette technologie?

Premièrement, nous devons regarder ce qui se fait en vase clos dans les universités et peut-être trouver une meilleure manière de systématiser le tout. Une fois que c’est fait, vous verrez que cela contribuera vraiment à l’avancement de ces industries et de ces technologies. Lorsque j’ai débuté, je n’avais nulle part où aller. C’est la raison pour laquelle j’ai abouti au Japon. Encore aujourd’hui, soit neuf ans plus tard, il s’agit encore d’une belle occasion qui reste inexploitée.

La sénatrice Bernard : Merci. Puis-je faire une déclaration?

La présidente : Allez-y de votre observation.

La sénatrice Bernard : Monsieur Somogyi, vous avez mentionné que nous devions en faire la promotion auprès des parents et des éducateurs qui côtoient les jeunes. Je crois que nous avons un excellent modèle en Nouvelle-Écosse qui pourrait être utile en ce sens; c’est le programme Hope Blooms.

M. Curwin : Je le connais très bien. Oui.

La sénatrice Bernard : C’est phénoménal ce qui s’est produit avec ce programme, et cela pourrait servir de modèle pour faire la promotion de l’ensemble de cette industrie.

La présidente : Merci, sénatrice.

Le sénateur C. Deacon : Merci aux témoins. J’ai écouté de nombreux exposés, et la dernière semaine a été intéressante. Je résumerais les principaux points que j’ai appris ce matin en disant qu’il faut mettre l’accent sur la formation interdisciplinaire et le moyen de toucher à de nombreux secteurs émergents pour arriver à fonctionner rapidement. J’aimerais vous prendre dans mes bras, monsieur Somogyi.

Nos innovateurs au pays sont technocentriques. Ils doivent plutôt être axés sur les besoins du client, et nous devons créer cet attrait. C’est essentiel de financer la recherche. J’adore tout simplement l’idée de mettre l’accent sur les besoins du client. Par ailleurs, monsieur Vella, pour ce qui est de l’innovation réactive, nous devons être rapides et précis. Si c’est trop résumé, veuillez me le dire.

Est-ce que chacun d’entre vous pourrait donner au comité une recommandation quant à ce que le gouvernement fédéral pourrait faire différemment pour mieux vous donner les moyens de réussir dans vos domaines d’intérêt? Nous n’avons pas le temps de le faire.

Je ne crois pas que nous soyons encore suffisamment conscients au Canada du rythme auquel nous devons changer et progresser, mais j’aimerais que vous nous disiez précisément ce que nous devons faire différemment pour nous aider à progresser plus rapidement.

M. Curwin : De mon point de vue, à titre d’entrepreneur qui a pris une idée sur une serviette de table qui est maintenant devenue une entreprise relativement importante, c’est encore le financement et le capital. Encore aujourd’hui, nous en sommes encore passablement à essayer de faire l’impossible. Dans un cadre fédéral, l’APECA nous aide sur la scène régionale en ce qui concerne l’endettement pour financer la construction de l’infrastructure, et elle met l’accent sur une industrie précise et mobilise du financement de capital qui est ciblé, mesuré et responsable.

Prenons l’exemple de l’agriculture dans un milieu contrôlé; c’est une excellente occasion d’examiner la politique agroalimentaire fédérale et régionale pour choisir un secteur. Je reprends encore l’exemple de l’agriculture dans un milieu contrôlé, mais ce n’est pas seulement parce que c’est mon industrie. Nous vivons au Canada, et c’est la seule manière de répondre à certains besoins. Cela se veut une stratégie financière ciblée concernant un certain type de financement. Comme vous le savez, comme nous avons déjà eu ces discussions, j’ai eu passablement de difficulté à obtenir des capitaux pour mon entreprise. Je souhaite que le gouvernement fédéral nous en donne les moyens — pas en distribuant de l’argent —, et donne l’exemple et nous aide, parce que nous sommes occupés à essayer de bâtir une entreprise et que c’est déjà très difficile, comme vous le savez très bien.

M. Somogyi : Je vais répéter ce que j’ai dit au sujet du secteur laitier. Je crois qu’il y a un énorme potentiel pour les produits laitiers sur les marchés asiatiques, mais les systèmes actuels de gestion de l’offre ne permettent pas de le faire. Nous avons vu il y a deux jours que le gouvernement prévoit de l’aide dans le budget pour le secteur laitier. Ce soutien est bien, mais cela ne permettra pas de faire croître l’industrie, le secteur ou les collectivités où se trouvent ces exploitations laitières.

J’aimerais avoir une catégorie de lait qui peut seulement être utilisée par les producteurs laitiers pour faire de la valeur ajoutée et qui peut seulement être utilisée pour les produits destinés à l’exportation. Je crois que cela aurait un énorme effet sur notre secteur laitier.

M. Vella : Je crois que cela revient à ce que disait Gregg : du financement en vue de promouvoir la diversification du secteur canadien de la fabrication de produits alimentaires. Nous avons besoin d’un écosystème dans lequel de nouvelles entreprises peuvent croître au lieu de devoir s’exiler.

Plus les installations de fabrication, les réseaux de personnes et les universités ou les entreprises qui possèdent le savoir-faire collaboreront pour arriver à l’une ou l’autre des fins dont nous parlons et plus cela facilitera les innovations et contribuera au succès de leur commercialisation.

La sénatrice Miville-Dechêne : Monsieur Somogyi, je vais continuer de parler du secteur laitier. Nous avons eu quelques témoins de cette industrie, compte tenu de ce qui se passe avec les accords de libre-échange.

J’ai été surprise par la résistance par rapport à l’idée d’exporter. Lorsque la question leur a été posée, les témoins nous répondaient que c’est impossible et que l’industrie n’est pas concurrentielle. Ils étaient ouverts à essayer d’augmenter le marché intérieur. C’est ce que j’ai vu. J’essaie de concilier ce qu’ils ont dit et ce que vous dites. Ce sont évidemment des histoires différentes.

Est-ce seulement une question de résistance parce que le statu quo est plus facile, ou est-ce tout simplement parce que la gestion de l’offre ne le permet pas? Comme vous l’avez mentionné, ce système doit être modifié si nous voulons que les producteurs puissent le faire.

Expliquez-moi les possibilités de changement et d’innovation sans démanteler le système. Je fais partie de ceux qui croient que la gestion de l’offre a des aspects positifs, en particulier pour l’industrie laitière, d’autant plus que le Québec compte sur la gestion de l’offre. Quelle est la solution? Quelle est la voie à suivre?

M. Somogyi : Comme vous l’avez mentionné, sénatrice, notre secteur du lait est axé sur le marché intérieur. Je crois, en partie, que c’est une question de facilité. Il est difficile de remporter du succès à l’étranger. J’aime faire des comparaisons avec le sport. Les matchs joués loin de chez soi sont les plus difficiles. Bref, exporter n’est pas facile.

Comme je l’ai dit dans mon exposé, je crois que ce n’est pas une option en ce qui concerne la création d’une catégorie de lait qui est produit strictement pour l’exportation, qui ne peut être utilisée que pour des produits à valeur ajoutée, et j’ai mis l’accent en particulier sur ceux destinés à l’usage exclusif des exploitations agricoles afin de leur permettre d’investir dans les technologies de transformation dont elles ont besoin pour créer des marques ou des produits qui ne peuvent être vendus que sur les marchés d’exportation. Je sais que c’est un sujet très complexe.

La sénatrice Miville-Dechêne : Votre idée peut-elle s’appliquer au système de gestion de l’offre?

M. Somogyi : Oui, mais ce ne serait pas concurrentiel. Vous pourriez faire ce que je propose sans avoir une catégorie spéciale de lait, mais en raison des prix, vous ne seriez pas en mesure de soutenir la concurrence sur le marché d’exportation.

La sénatrice Miville-Dechêne : Cela s’appliquerait-il uniquement au lait en poudre ou à d’autres produits? Vous avez parlé de l’Australie, qui vend du bon lait frais à 12 $ le litre. C’est, me semble-t-il, très prometteur. Nous produisons du lait de bonne qualité.

M. Somogyi : En effet, nous produisons du lait d’excellente qualité. Nous avons des produits de grande qualité, mais le lait maternisé, le lait frais et le yaourt représentent de nouveaux produits pour les consommateurs asiatiques de la classe moyenne qui s’occidentalisent de plus en plus.

Nous avons déjà les produits et les technologies. Il nous faut simplement un système qui nous permettra de nous débarrasser des chaînes de la gestion de l’offre. Je pense que c’est ainsi que nous pourrons assurer la croissance du secteur laitier.

La sénatrice Miville-Dechêne : À titre de précision, est-ce que cela veut dire qu’il faut démanteler tout le système ou, plutôt, y apporter des ajustements mineurs? C’est ce que j’aimerais savoir.

M. Somogyi : Je suis désolé. Je n’avais pas bien saisi la question.

Cela ne veut pas dire qu’il faut démanteler tout le système. La gestion de l’offre se limite à la production de lait et de produits pour le marché intérieur.

Ce n’est là qu’une question accessoire. À mon avis, un producteur peut quand même, toutes choses étant égales, participer au système soumis à la gestion de l’offre et des contingents, mais cette catégorie de lait pourrait être accessible en cas de surproduction ou peu importe; ainsi, on pourrait y ajouter de la valeur pour ensuite l’exporter.

La sénatrice Miville-Dechêne : Avez-vous écrit quoi que ce soit là-dessus? Si oui, pourriez-vous en faire parvenir une copie au comité?

M. Somogyi : La seule chose que j’ai écrite sur le sujet, c’est le mémoire que je vous ai remis, mais je suis disposé à y apporter des précisions.

La présidente : Veuillez envoyer le supplément d’information à l’attention de M. Pittman, qui s’occupera de nous le transmettre. Merci.

[Français]

Le sénateur Dagenais : Merci à nos invités. J’ai deux questions, et la première s’adresse à M. Vella. Les accords commerciaux internationaux — particulièrement ceux conclus avec l’Europe — limitent parfois l’exportation de nos produits. La chaîne de production doit être bien identifiée pour être en mesure d’obtenir une certification. Quand on peut augmenter la saveur des aliments avec des semences ou de l’éclairage, je trouve cela extraordinaire, mais y a-t-il d’autres conséquences pour l’aliment?

Les innovations technologiques sont-elles parfois des facteurs contraignants dans le développement des exportations des produits de base par rapport à ceux qui sont transformés? S’il y a des facteurs contraignants, qu’est-ce que le gouvernement pourrait faire pour vous aider?

C’était une longue question, mais c’est ma dernière dans le cadre du premier tour de table.

[Traduction]

M. Vella : En ce qui a trait au développement de produits d’exportation, je tiens à préciser que je n’ai pas parlé des aspects liés aux semences ou à l’éclairage; c’est M. Curwin qui en a parlé, mais je peux dire quelques mots là-dessus.

Lorsque nous mettons au point des produits destinés aux marchés extérieurs, il est important de prendre en considération et de comprendre les goûts régionaux et le cadre réglementaire dans lequel nous entrons.

Souvent, nous pouvons prendre un produit existant. Pour utiliser l’exemple du lait, une de nos exigences réglementaires ici pourrait ne pas être appropriée pour la Chine. Plus important encore, nos capacités de production ici, lesquelles sont axées sur le marché intérieur, pourraient ne pas se prêter à l’exportation en Chine, en raison des longs délais de transit et des attentes générales à l’égard du produit. Ainsi, notre capacité de traitement à ultra-haute température, ou UHT, est modeste. Il s’agit là d’une technologie qui permet de stabiliser le lait à des températures non réfrigérées pendant une longue période.

Nous pourrions produire ce genre de lait aux fins d’exportation. Il y a déjà quelques installations qui le font au Canada, mais comme nous desservons, en grande partie, un marché intérieur, la demande n’est pas forte. Nous devons investir dans une technologie à grande échelle, destinée expressément à l’exportation, et ce, avec la prévoyance et la confiance nécessaires pour percer ces marchés.

Je ne veux pas dire qu’il ne sert à rien, pour chaque produit, d’examiner les cadres réglementaires auxquels nous accédons et de concevoir des produits en conséquence, tant qu’ils ne contreviennent pas aux exigences relatives à la production canadienne, comme c’est parfois le cas. Autrement dit, l’utilisation de certains ingrédients ou de certaines technologies pourraient ne pas être acceptables ici, auquel cas nous ne pouvons pas percer les nouveaux marchés.

[Français]

Le sénateur Dagenais : Ma prochaine question s’adresse à M. Curwin. Le marché existe pour l’innovation, et je pense que l’historique de l’innovation chez nous est extraordinaire. Quand vous parlez de l’usage de la lumière pour la production verticale, dans quelle mesure le prix de l’électricité entre-t-il en ligne de compte quant à vos capacités d’atteindre un prix compétitif pour le marché de l’exportation? Il y a un prix à l’électricité. Au chapitre de la compétitivité, est-ce acceptable?

[Traduction]

M. Curwin : En ce qui concerne notre modèle d’affaires, c’est là notre principal défi et notre principale occasion.

Nous savions que nous trouverions des solutions plus intelligentes, plus efficaces et plus rapides au chapitre de l’exploitation, de la salubrité alimentaire, de la main-d’œuvre, de l’emballage et d’autres éléments traditionnels, mais l’énergie constitue à la fois un défi et une occasion.

Nous avons commencé en Nouvelle-Écosse. Je crois comprendre qu’il y a ici plusieurs sénateurs de la Nouvelle-Écosse.

Le gros de notre électricité provient de centrales au charbon, ce qui n’est pas fameux. Nous avons ensuite déménagé à Guelph, où la situation est un peu meilleure, et nous envisageons maintenant de nous installer à Montréal, qui affiche un excellent bilan sur le plan des coûts.

Le coût de l’énergie est notre principal défi et notre principale occasion. Comment nous y prenons-nous? Lorsque j’ai lancé l’entreprise il y a neuf ans, je savais qu’il fallait utiliser des leviers. Si vous examinez certaines de nos conceptions aujourd’hui, nous pouvons certainement déployer plus d’options. L’énergie solaire et l’énergie éolienne n’étaient pas une option pour nous il y a trois ou quatre ans. Aujourd’hui, elles le sont. Chose incroyable, les systèmes d’éclairage à DEL écoénergétiques constituent une technologie exponentielle.

Il s’agit vraiment de choisir le bon endroit. Nous étudions les Caraïbes depuis un certain temps. Voilà un bel exemple d’endroit où l’on peut utiliser le refroidissement de l’océan. Il y a aussi amplement de soleil et de vent. Les gens là-bas ont un besoin criant, et ils bénéficieraient massivement de notre technologie. J’ai été sur bien des îles, et il faut répondre non seulement aux besoins des gens locaux, mais aussi à ceux pendant la saison touristique. La plupart de ces régions n’ont pas un excellent bilan en matière d’énergie.

Pour répondre complètement à votre question, j’ajouterai que nous devons utiliser beaucoup de leviers. La situation continue d’évoluer, mais je crois fermement que nous serons un jour en mesure de... en ce moment, nous travaillons sur une conception sans carbone pour une autre province. Nous savons que nous pouvons déployer, aux bons endroits, des modèles énergétiques durables. Nous pouvons ramener à zéro les émissions de carbone attribuables à notre marque et à notre produit. À l’heure actuelle, nous récupérons et redistribuons près de 99 p. 100 de notre eau. Nous avons un excellent bilan en matière d’eau. Nous n’utilisons aucun produit chimique ni pesticide. Nous ne causons aucun déversement dans les terres. Si nous éliminons entièrement les émissions de carbone liées à notre modèle énergétique — chose que nous pourrons faire, d’après moi, avec un peu plus d’innovations et d’investissements —, les consommateurs en seront ravis. J’espère avoir répondu à votre question.

[Français]

Le sénateur Dagenais : Merci, monsieur Curwin.

[Traduction]

La sénatrice Moodie : Merci, messieurs, de me donner l’occasion aujourd’hui de vous poser cette question. Elle porte sur la stratégie de marque, la perception du public et, dans une moindre mesure, l’acceptation par le public. De plus en plus, les consommateurs canadiens sont préoccupés par la production, la salubrité et le contenu de leurs aliments.

Vous mettez l’accent sur de nouvelles initiatives et approches fabuleuses. Votre succès sera crucial pour leur acceptation, en plus de donner aux gens l’assurance que ce que vous faites est sans danger et acceptable.

Comment la demande croissante de la part des Canadiens pour une transparence accrue influe-t-elle l’acceptation de vos nouvelles technologies, de ces nouvelles approches? Quelle en est l’incidence sur votre compétitivité, votre capacité de lancer vos technologies? Au fond, que faites-vous pour promouvoir vos marques afin d’aider les gens à comprendre que vos technologies sont efficaces et qu’elles seront utiles? Expliquez-moi un peu comment vous vous y prenez avec le marché d’utilisateurs.

M. Curwin : C’était justement l’une de mes préoccupations lorsque j’ai lancé l’entreprise : le consommateur va-t-il penser que c’est un aliment Frankenstein? Qu’on me pardonne l’expression. En fait, je n’ai rien observé de tel. Je crois que c’est une question d’offre et de demande. Le consommateur a un énorme appétit — qu’on me passe le jeu de mots — pour des aliments locaux, salubres et dépourvus de pesticides. Vous avez raison : les gens de tous les âges veulent savoir comment les aliments sont cultivés, d’où ils proviennent, quels produits sont cultivés et quels pesticides sont utilisés. Les conditions des travailleurs sont également désormais de plus en plus transparentes. Nous n’avons jamais connu de résistance, même dans le cadre de nos interactions avec chaque grande chaîne de supermarchés et de restaurants au Canada.

Nous avons mis l’accent sur la qualité du produit et de la marque. Nous avons une excellente marque. Certains de vos collègues ont visité l’installation de Goodleaf Farms la semaine dernière; il s’agit de notre produit emballé. Je crois que c’est maintenant largement accepté par les consommateurs, et on se rend compte — et c’est, à mon avis, un point essentiel — que les consommateurs ne pensent plus que leurs aliments sont tous produits dans de beaux champs ondoyants au moyen de tracteurs.

J’ai toujours expliqué aux intervenants clés que nous sommes en fait les nouveaux John Deere. Nous ne fabriquons pas de tracteurs : nous concevons des fermes intelligentes et automatisées. Lorsque les consommateurs voient la proposition de valeur et qu’ils achètent et dégustent notre produit, ils le savent d’emblée. Ayant moi-même fait de nombreuses démonstrations en magasin, je suis bien placé pour le savoir. Nous observons une acceptation rapide. Les gens voient les systèmes d’éclairage, mais il n’y a pas de résistance. Ils acceptent déjà les légumes cultivés en serre. Vos poivrons, concombres et tomates sont presque tous produits en serre. Soit dit en passant, les exploitants de serres en sont à ajouter plus de lampes à DEL pour essayer de prolonger leur saison de croissance.

Bref, je n’ai pas été témoin de résistance. Cela m’inquiétait, mais si vous misez sur une marque de qualité et que vous faites preuve de transparence envers les consommateurs, j’ai remarqué que cela ne pose aucun problème. Par contre, en ce qui concerne les aliments génétiquement modifiés, c’est là une tout autre paire de manches.

M. Vella : Dans l’ensemble, nos activités suscitent le genre de craintes dont vous parlez, dans la mesure où nous assurons le développement de produits axés sur les consommateurs et nous essayons de créer des produits en adéquation avec leurs attentes. Ces efforts mettent souvent l’accent sur la transparence, la commodité, l’utilité, la durée de conservation à l’étalage et l’idée que l’aliment est aussi bon que ce qui est déjà consommé.

Ce n’est pas chose facile. Souvent, quand les gens pensent aux sciences de l’alimentation et au développement de produits alimentaires, ils se demandent ce que nous mettons dans les aliments. C’est manifestement le cas dans l’industrie traditionnelle de la fabrication de produits alimentaires. De plus en plus, la technologie est mise à profit grâce aux techniques de préservation, de fabrication et de transport qui permettent de ne rien ajouter aux aliments et d’obtenir tout de même un produit sûr, délicieux et convoité.

Cela vaut pour tous les aliments dont nous parlons. Au lieu de stabiliser les produits, tâchons de les rapprocher des consommateurs. Au lieu de créer un produit plein de produits chimiques, trouvons des moyens de le livrer en toute sécurité, sans produits chimiques ni résidus. Cela s’applique à nos marchés intérieurs. En ce qui a trait à l’exportation, c’est également applicable, car nous devons être en mesure de créer ce genre de technologies pour commercialiser les produits à l’étranger.

Même si les tendances observées chez le consommateur nord-américain ne se sont peut-être pas encore manifestées dans certains de nos marchés extérieurs, ce n’est qu’une question de temps. Cette hiérarchie axée sur la salubrité et la commodité ne tardera pas à s’élargir pour inclure des produits sûrs, pratiques, intéressants, sains et dépourvus d’agents de conservation. Les tendances que nous voyons en Amérique du Nord préparent le terrain pour un contexte très solide en matière de production d’aliments à valeur ajoutée, mais nous devons d’abord être présents sur ces marchés pour pouvoir y accéder.

M. Somogyi : Nous devons avoir accès à la technologie. Nous devons faire les bons choix sur le plan de la sécurité. Cet aspect est important, mais il importe aussi de se rappeler que, pour certaines catégories d’aliments et pour certains consommateurs, la transparence ne revêt pas d’importance. Dans le cas des légumes frais, notamment des légumes-feuilles, de la viande et des produits laitiers, les consommateurs s’inquiètent des risques pour la santé, mais lorsqu’il s’agit de biens de consommation emballés, comme des boîtes de barres tendres ou de céréales, ils ne s’en soucient pas.

Par ailleurs, d’après mes recherches sur les consommateurs au Canada, le prix constitue le principal facteur de motivation pour la vaste majorité d’entre eux. Une famille canadienne sur huit vit dans l’insécurité alimentaire. Après leur journée de travail, lorsque ces gens rentrent à la maison pour s’occuper de leurs enfants et nourrir leur famille, ils ne pensent qu’aux prix. Sans vouloir manquer de respect à mon collègue Gregg, je dirais que ses légumes-feuilles s’adressent à un segment de marché très précis qui en a les moyens.

La transparence est importante. Nous n’avons pas droit à l’erreur, car cela nuit à notre image de marque, mais certains consommateurs ne s’en soucient tout simplement pas.

La sénatrice Moodie : J’aimerais enchaîner là-dessus. Comment faites-vous pour lutter contre l’insécurité alimentaire et, d’après vous, quelles sont les mesures à prendre pour veiller à ce que les familles aient accès à des aliments abordables?

M. Somogyi : Je trouve cela intéressant. Nous reconnaissons tous qu’il faut manger plus de fruits et de légumes, comme en témoigne le nouveau Guide alimentaire canadien. C’est vrai.

Comme Gregg l’a mentionné, à de nombreux moments de l’année, surtout durant les périodes froides, nous n’avons pas accès à des produits frais. Tout le monde veut éviter le rayon des surgelés à l’épicerie. Certes, les produits surgelés pourraient ne pas être aussi agréables à voir et à manger, mais dans certains cas, ils sont plus nutritifs que les produits frais qui viennent de très loin. Nous devons sensibiliser les gens. Pour ma part, j’insiste sur la sensibilisation des enfants, parce qu’ils n’ont pas encore acquis des habitudes alimentaires bien ancrées.

La politique alimentaire nationale qui vient d’être annoncée marque un grand pas en avant. J’aimerais que l’on préconise l’idée de non seulement « manger avec les yeux », mais aussi de manger ce qui est bon pour la santé. Et n’oublions pas les produits surgelés, qui sont tout aussi bons pour nous à certaines périodes de l’année.

La présidente : Merci.

Le sénateur C. Deacon : Pour en revenir à votre argument, monsieur Somogyi, il est juste de dire que, lorsque de nouveaux produits et technologies arrivent sur le marché, ils se prêtent parfois à un seul petit segment du marché avant de prendre de l’expansion. Vous n’êtes pas en train de dire, et je tiens à le souligner clairement, que les nouvelles technologies n’aident pas à résoudre ce problème. Il se peut qu’elles ne soient d’aucune utilité à cet égard dans l’immédiat, mais elles pourraient l’être à l’avenir, une fois que nous les aurons commercialisées à grande échelle.

M. Somogyi : Je suis tout à fait d’accord.

M. Curwin : Somme toute, si nous tenons compte de l’innovation, des programmes scolaires, de l’éducation, des finances et des sources de fonds, nos produits ne coûtent que 20 p. 100 plus cher que ceux de la Californie. Près de 85 p. 100 des légumes-feuilles au Canada sont importés du centre de la Californie. Nous serons bientôt à égalité. Le prix des aliments frais monte en flèche. Comme nous nous améliorons sur le plan des coûts de production, nous ne demandons pas aux consommateurs de payer beaucoup plus. Je crois que, culturellement, et surtout dans le groupe à revenu faible ou moyen, ma vision pour cette entreprise était d’assurer un accès à la nutrition et à l’alimentation, puis d’en élargir la portée. Nous essayons de faire en sorte que les personnes acceptent de payer en conséquence pour des aliments nutritifs et de bonne qualité, mais comme vous le savez, du point de vue socioéconomique, bien des gens ne pourront pas prendre une telle décision. On en revient donc à la culture, à l’éducation et à tous les autres facteurs dont il est question aujourd’hui.

La présidente : Ma question s’adresse à M. Curwin. À en juger par votre témoignage, l’électricité est un facteur extrêmement important. Dans certaines provinces comme l’Île-du-Prince-Édouard, la Nouvelle-Écosse et le Nouveau-Brunswick, le prix de l’électricité est élevé. Je suppose donc que cela pourrait avoir un effet dissuasif sur la mise au point d’innovations à valeur ajoutée dans ces provinces.

Par ailleurs, il faut pouvoir acheminer le produit vers les marchés. Je rappelle qu’un tronçon de la route transcanadienne, au Québec, près de la frontière du Nouveau-Brunswick, n’est pas à double voie. Je suis consciente que vous menez encore des activités à petite échelle, mais est-ce là un facteur dont vous tiendriez compte au moment d’envisager d’exporter vos produits des Maritimes vers d’autres provinces?

M. Curwin : Oui. À vrai dire, sénatrice, l’Île-du-Prince-Édouard était l’un de mes premiers choix en raison de l’énergie éolienne, car nous voulions réduire en quelque sorte notre empreinte carbone. Nos produits étaient distribués à partir de Truro, en Nouvelle-Écosse, dans l’ensemble des quatre provinces de l’Atlantique. Nous en sommes maintenant à l’étape de la conception d’une grande installation qui sera construite — cela ne me dérange pas de vous le dire — à Florenceville, au Nouveau-Brunswick. McCain Foods est un de nos partenaires. Nous avons examiné la logistique, et ce qui est formidable, c’est que nous pouvons procéder à la construction.

Comme la plupart d’entre vous le savent, Florenceville n’est pas tout à fait un centre urbain, mais il s’agit, pour nous, d’un centre de distribution pour l’Est. Nos produits seraient vendus dans quatre provinces, et nous visons également le Maine et le nord-est des États-Unis, une région intéressante pour les exportateurs de produits agricoles en raison du taux de change. Ce n’est pas un problème du point de vue des routes ou de la logistique. Une région comme l’Est du Canada devient plus avantageuse pour nous lorsque nous pouvons investir dans la construction d’un centre de distribution pour vendre nos produits non seulement dans les quatre provinces, mais aussi aux États-Unis.

La présidente : Le tronçon de la route dont je viens de parler se trouve au nord de Florenceville, ce qui peut servir à expédier vos produits à Montréal.

M. Curwin : Sur le plan stratégique, nous avons déjà une option de transport terrestre à Montréal. Je crois qu’il est important, de notre point de vue, de tenir compte de la spécificité culturelle du marché québécois; nous voulons donc effectuer des investissements et bâtir un centre au Québec en vue de devenir un producteur du Québec. Il n’y a pas de centre urbain au Canada atlantique, mis à part Halifax; par conséquent, nous comptons nous installer dans le centre du Nouveau-Brunswick, et c’est de là que nous assurerions une distribution à grande échelle.

La présidente : Merci. J’aimerais remercier notre groupe de témoins.

Nous avons eu droit à une excellente discussion ce matin. Je sais que nous pourrions parler encore très longtemps, mais force est de constater que nous sommes à court de temps. Nous allons faire une courte pause avant de siéger à huis clos.

(La séance se poursuit à huis clos.)