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La COVID-19 a mis notre santé mentale à rude épreuve — prenons le temps de réfléchir et d’appliquer les leçons tirées : sénateur Kutcher
6 mai 2021
OPINIONS
image Stan Kutcher
Stan Kutcher
GSI - (Nouvelle-Écosse)

La pandémie de COVID-19 a fait craindre pour les répercussions possibles sur la santé mentale partout dans le monde. Au Canada, diverses mesures ont été prises par le gouvernement fédéral afin d’atténuer ces répercussions. Un an plus tard, nous pouvons réfléchir à ce que nous avons vu et fait et à ce que nous pouvons apprendre pour mieux éclairer les futures politiques.

Plusieurs sinistres prédictions faites par des experts, praticiens et défenseurs de la santé mentale ne se sont pas concrétisées. Par exemple, la hausse marquée des taux de suicide qu’on nous avait annoncée n’a pas eu lieu. Les données recueillies montrent que les taux de suicide ont généralement diminué. Il en va de même pour la « pandémie parallèle » accablante de troubles de santé mentale, qui ne s’est pas produite. S’il y a peut-être une demande accrue pour le traitement des troubles alimentaires, rien ne prouve clairement qu’il y a eu une hausse considérable de la prévalence des troubles de santé mentale en général. Les sondages ont démontré des taux plus élevés de détresse psychologique, mais ce n’est pas la même chose qu’une augmentation des troubles de santé mentale.

La leçon à tirer de ces prévisions est qu’il faut éviter de transposer les réalités du passé à ce qui se passe aujourd’hui avec la pandémie. La politique doit s’appuyer non pas sur des émotions, mais bien sur des données.

Divers sondages d’opinion qui visent à évaluer la santé mentale des Canadiens ont mené à l’impression populaire que nous traversons tous une crise de santé mentale. Mais un examen attentif ne soutient pas cette interprétation. Pour la plupart de ces sondages, la méthodologie employée présente d’importantes lacunes en fait de conception et de mesure, et ne traduit donc pas avec exactitude l’état de santé mentale des Canadiens. Par exemple, l’utilisation de termes dénotant une pathologie porte à confusion, comme l’anxiété et la dépression; il aurait plutôt fallu mettre l’accent sur des états plus nuancés, comme l’inquiétude ou la tristesse. La plupart des sondages ne faisaient pas de distinction entre des troubles mentaux nécessitant un traitement et un stress perçu, pas plus qu’ils ne faisaient de distinction entre les états mentaux appropriés dans la situation et ceux exigeant des interventions cliniques. Rares sont ceux qui mesuraient l’adaptation, le fonctionnement, les émotions positives ou le recours à des services en santé mentale.

Souvent, la détresse accrue est à priori interprétée comme une pathologie, sans considération appropriée pour le rôle attendu et nécessaire de la détresse dans la réponse adaptative normale aux menaces externes. De plus, il y a une rareté d’études complètes portant sur les sous-groupes de la population qui pourraient être plus à risque de problèmes de santé mentale – notamment les groupes racialisés, les personnes qui vivent dans la pauvreté, les personnes qui sont victimes de la violence familiale, celles qui ont un emploi précaire, etc.

La leçon à tirer de cela est que nous avons besoin de bien meilleures données pour comprendre ce qui se passe. Le gouvernement fédéral doit diriger une approche nationale plus solide en vue d’obtenir des données valides de qualité suffisante pour pouvoir étayer les politiques en santé mentale.

En réponse à la pandémie, le gouvernement a mis en place un portail électronique en santé mentale, l’Espace Mieux-être Canada. Toutefois, à ma connaissance, il n’y a pas encore eu de rapports sur ce que le projet a permis de réaliser. Une analyse indépendante est nécessaire pour déterminer si cette intervention a été utile ou non, et si oui, dans quelle mesure et pour qui. C’est particulièrement important sachant que des recherches avaient auparavant soulevé des doutes quant à l’efficacité de divers types d’interventions électroniques en santé mentale.

La leçon à tirer ici est que sans une évaluation indépendante complète, il n’est pas possible de déterminer si d’autres investissements dans cette intervention sont justifiés ou si des modifications pourraient être utiles pour en améliorer l’impact et la valeur. Un tel examen pourrait aussi aider le gouvernement à déterminer comment aller de l’avant dans la recherche et la réglementation des interventions électroniques en santé mentale.

Malgré les questions ci-dessus, il est possible que les plus importants impacts positifs sur la santé mentale des Canadiens aient été obtenus au moyen d’interventions du gouvernement fédéral qui ont réduit les taux de décès prématurés attribuables à la pandémie (par exemple, le déploiement de militaires dans les installations de soins de longue durée) et celles qui ont atténué les répercussions économiques sur les personnes et les familles (comme la Prestation canadienne d’urgence, le supplément à l’Allocation canadienne pour enfants et la Prestation canadienne d’urgence pour les étudiants, pour n’en nommer que quelques-unes).

Peut-être que la leçon la plus utile à tirer de cette pandémie est que la santé mentale, ce n’est pas de se sentir bien tout le temps. C’est plutôt d’apprendre comment traverser les difficultés existentielles auxquelles nous faisons face en nous soutenant les uns les autres, de demander à notre gouvernement fédéral d’investir pour améliorer l’accès aux soins de santé et la qualité des soins et d’aborder les déterminants sociaux de la santé – surtout pour les personnes dont la vie est plus précaire.

 

Le sénateur Stan Kutcher représente la Nouvelle-Écosse au Sénat.

Cet article a été publié le 19 avril 2021 dans le journal The Hill Times (en anglais seulement).