Aller au contenu

Fédération canadienne des métiers d’art : halifax

Identité : les artistes, le sénat et le canada

14 octobre 2018


L'honorable Sénatrice Patricia Bovey :

Merci!

C’est un véritable honneur pour moi d’être parmi vous aujourd’hui, et je vous remercie de m’avoir invitée à prendre la parole devant vous. Je vous remercie. L’importance de votre travail et l’image que vous projetez du Canada à l’échelle mondiale sont vraiment significatives. L’expression des artistes du Canada est magnifique. Notre histoire est riche et remarquable. Tout cela est important pour toute la société canadienne et pour tous les Canadiens. Donc, merci encore. Il est très important de continuer notre travail.

Les arts et la culture sont vivants au Sénat du Canada aussi, et je vais parler de certaines initiatives récentes.

Je respecte beaucoup mon engagement envers les artistes canadiens de toutes les disciplines, j’ai beaucoup de plaisir à les côtoyer et j’entends leurs besoins. Les ateliers d’artistes en arts visuels au pays m’inspirent et m’enracinent alors que vous communiquez individuellement et collectivement avec le public et les citoyens canadiens grâce à votre langage international.

La profondeur, l’étendue et la qualité des œuvres d’art créées par des artistes de toutes les régions du pays, qui suscitent l’intérêt et l’inspiration des publics aux profils démographiques changeants, aux origines diverses et de tout âge, sont passionnantes. Les artistes réfléchissent, contestent, questionnent et présentent les enjeux sociaux dans l’expectative légitime de communications et d’un dialogue sains et honnêtes. L’expression que vous exprimez par votre identité visuelle unique est vitale pour le Canada et pour le public canadien au pays et à l’étranger. En tant que membres de l’Association des métiers d’art, vous appliquez votre choix de médias et de matériaux artisanaux traditionnels de manière innovante. Vos messages sont forts. L’expression visuelle de vos idées, vos concepts, vos réflexions sur les enjeux, les lieux, votre personnalité, l’apparence des choses qui vous entourent et les paysages intérieurs sont d’une importance capitale.

Je n’ai pas besoin de vous dire que l’art fait partie intégrante de chaque aspect de la société. Il dépeint l’humanité, définit qui nous sommes ainsi que nos préoccupations régionales et sociétales passées, présentes et futures. Par votre art, vous mobilisez des gens de tout âge et de toutes les communautés ethniques à vos points de vue perspicaces, car vous n’avez pas peur d’exprimer les problèmes critiques et troublants de la société, tout en décrivant la beauté et la fragilité de l’environnement qui nous entoure. Souvent, vous proposez aussi des solutions à des problèmes contemporains.

Les gens comprennent les histoires humaines. Vous traduisez ces histoires humaines dans le langage international des arts visuels. Comme artisans, vous le faites en utilisant des matériaux de tous les jours, de l’argile, du verre, du bois, du métal et des tissus, et souvent, de façon saisissante, en utilisant des objets de tous les jours comme images centrales – chaussures, vêtements, cintres, nourriture, animaux et autres, comme vous pourrez le constater dans les images que je vais vous montrer bientôt. Cette utilisation du quotidien rend votre message particulièrement fort.

Le premier ministre a déclaré l’automne dernier :

« Les Canadiens ont des créateurs de contenu et des industries créatives de calibre mondial, et nous savons qu’investir en eux et appuyer nos créateurs est la meilleure façon d’assurer que les Canadiens entendent nos histoires [et] les gens du monde entier entendent les histoires que les Canadiens ont à raconter. »

 

Aujourd’hui, je veux faire plusieurs choses avec le temps dont nous disposons.

 

Tout d’abord, je veux célébrer le travail des artistes canadiens qui œuvrent avec des matériaux pour l’artisanat. Dans un instant, vous verrez des images derrière moi d’œuvres d’artistes canadiens de premier plan, qui travaillent tous avec des matériaux pour l’artisanat, et leurs innovations leur ont permis d’atteindre de nouveaux niveaux d’excellence. Ce sont ceux qui ont reçu de nombreux honneurs, diplômes honorifiques, prix et récompenses en argent, y compris le Prix Saidye Bronfman, le Prix du Gouverneur général en arts visuels, l’Ordre du Canada ou des ordres de mérite provinciaux; ceux qui ont enseigné et enseignent dans des écoles et facultés d’art au Canada; ceux qui ont eu plusieurs expositions permanentes ou temporaires dans les galeries d’art publiques au Canada et à l’étranger; ainsi que ceux qui ont reçu une commande publique ou privée, ou encore ceux qui se sont vu décerner un concours architectural à domicile ou à l’étranger. Tous ont représenté notre identité, nos valeurs, les aspects positifs et les problèmes auxquels nous sommes confrontés en tant que pays.

Je ne vais pas parler de chacun de ces artistes, ni d’aucune œuvre en particulier, mais je serai heureuse de répondre à toutes vos questions sur mes propos ou sur ces œuvres. Je suis certaine que vous conviendrez avec moi que chacun de ces artistes dont vous verrez les œuvres à l’écran est vraiment un artiste canadien important.

Je tiens également à souligner qu’il y a certainement beaucoup d’autres artistes dont le travail devrait être présenté, mais le temps alloué m’a hélas forcée à réduire mes choix.

Deuxièmement, on m’a demandé de parler de ce que moi, ou nous, au Sénat, faisons au sujet des arts visuels au Canada. Je peux honnêtement vous dire que nous en faisons beaucoup. Quels sont donc les liens entre mon rôle au Sénat et les décennies que j’ai passées dans le secteur des arts visuels et de la culture? Il y en a plusieurs. Dans les deux cas, les points de vue, la vision et les préoccupations, les enjeux, l’érudition et l’information à l’échelle nationale et internationale doivent être présentés sous de multiples angles. Les deux donnent la parole à ceux qui, autrement, n’auraient peut-être pas l’occasion de se faire entendre dans nos expositions et dans le travail du Sénat lui-même. Tous deux s’efforcent de donner de l’espoir. Les deux partagent des considérations éthiques similaires.

Je crois être la première historienne de l’art et muséologue dans les 150 ans d’histoire du Sénat et, à ce titre, je suis bien consciente de ma lourde responsabilité à faire en sorte que les artistes soient à l’avant-plan de toutes nos discussions. Lorsque le premier ministre m’a appelé pour me confirmer ma nomination à la Chambre, il a dit très clairement que je devais être indépendante, que je devais travailler sur tout, aider à améliorer la loi et le faire « dans l’optique des arts et de la culture ». Voilà mon mantra!

En plus d’examiner les projets de loi et de présenter des amendements, le Sénat entreprend des études spéciales sur des questions d’importance nationale. Notre devoir en tant que sénateurs est de faire entendre la voix des Canadiens au Sénat, en particulier de ceux qui n’ont pas la possibilité de le faire eux-mêmes. C’est ce que je fais, comme on me l’a demandé dans le cadre de mon mandat, par le biais des arts et de la culture.

Comment? Premièrement, je crois que les arts sont le ciment de la société et qu’ils ont une incidence sur chacun des huit enjeux clés que nous traitons année après année. Nous devons veiller à ce que le ciment soit solide. Compartimenter les arts, comme cela s’est produit ces dernières années, ne fonctionne pas et ne permet pas de surmonter les principaux obstacles sociétaux. La marginalisation ou la ségrégation est absolument contre-productive pour la créativité, la réalité et la croissance. Je crois donc que nous devons veiller à ce que les arts occupent la place qui leur revient, au centre de la société civile, et que nous devons faire tout ce qui est en notre pouvoir pour établir ce lien essentiel avec l’ensemble de ce que nous sommes comme pays. Voilà mon objectif global en tant que membre du Sénat du Canada – c’est donc avec un honneur empreint d’humilité que je vous présente mon exposé : IDENTITÉ : LES ARTISTES, LE SÉNAT ET LE CANADA.

 Bien que mon travail en tant qu’historienne de l’art, conservatrice, directrice de galerie, professeure d’université et consultante se soit surtout déroulé dans l’Ouest au cours des 50 dernières années, j’ai siégé à plusieurs conseils, comités et groupes de travail nationaux. Quand le Sénat ne siège pas, je continue de visiter les studios et d’écrire sur les arts visuels, et en particulier sur trois projets en cours. Mon livre Don Proch: Masking and Mapping sortira en mars prochain; l’exposition et le catalogue Myfanwy Pavelic: Mirrored Selves Within and Without sortiront à Victoria en mai prochain; et mon livre plus volumineux, Impacts and Turning Points: The Western Voice in Canadian Art, qui renfermera une grande partie du matériel que vous voyez à l’écran, est toujours à l’étape de la rédaction – je ne peux pas avancer une date de parution! 

Revenons aux arts et à la société. À mon avis, la société en général, y compris de nombreux politiciens et chefs d’entreprise, ne comprend toujours pas vraiment les répercussions très importantes des arts dans tous les aspects de la société contemporaine. Les paramètres que nous utilisons pour mesurer les répercussions et la signification des arts sont beaucoup trop étroits, et ils sont examinés dans un délai très serré. Au cours des 10 ou 15 dernières années, mes recherches se sont concentrées sur les préoccupations sociétales définies par les politiciens de toutes les allégeances et de tous les ordres de gouvernement et sur le rôle, ou les rôles, que les arts jouent. Cela m’a amenée à développer ma « pieuvre » – les huit tentacules représentant les huit questions clés. Mes recherches, à la fois empiriques et anecdotiques, ont montré sans équivoque que les arts sont essentiels pour résoudre, ou même pour travailler, chacun de ces problèmes. Je cite John Ralston Saul : « La culture est le moteur de toute société épanouie. » Les huit tentacules?

Le premier est l’emploi et la création d’emplois : les arts sont le troisième employeur en importance au Canada, 3,3 % de notre main-d’œuvre, le double du secteur forestier et plus du double des institutions financières. Ce sont 609 000 emplois dans le secteur culturel; 135 000 dans l’industrie automobile. Le deuxième est l’économie où les industries artistiques fournissent environ 7,4 % du PIB du pays et paient en impôts PLUS DE trois fois les 7,9 milliards de dollars que les gouvernements ont versés directement à la culture en 2007.

Le troisième, la santé, est tout aussi convaincant – des études internationales ont prouvé que l’espérance de vie des gens qui s’engagent dans les arts vivants est plus longue – en moyenne deux ans et plus avec une meilleure santé; ils coûtent moins cher au système de santé et ils ont tendance à quitter l’hôpital un ou deux jours plus tôt après une intervention chirurgicale. Et l’absentéisme au travail est moins élevé.

En ce qui concerne l’éducation, de nombreuses études ont prouvé que les arts à l’école et les activités parascolaires améliorent les résultats scolaires à tous les niveaux. De même, en ce qui concerne la prévention du crime, les statistiques sont renversantes, particulièrement lorsque les artistes professionnels travaillent avec des jeunes. Le renouveau rural est mon sixième tentacule où les arts ont eu un effet positif, et on peut citer des exemples comme Powell River ou Aurora où les arts ont donné une nouvelle vie et stimulé les affaires dans des communautés en déclin. En ce qui a trait à l’environnement, les artistes ont attiré l’attention sur les problèmes de pollution, de pluies acides, de profanation et plus encore, et ils ont été et sont toujours activement engagés dans ces questions cruciales. Enfin, mais certainement tout aussi important, est le tourisme où la contribution des arts est vraiment importante – dans certains centres du Canada, ils représentent plus de 22 % de toutes les réservations d’hôtel.

Notre défi collectif? Nous avons besoin de plus de voix pour transmettre l’importance de la place des arts dans la société et des artistes dans tous les domaines d’activités. Je suis heureuse de dire que j’ai la preuve que ces voix se font de plus en plus entendre au sein de la Chambre.

Que fait le Sénat? Je suis vraiment ravie que le comité des affaires étrangères ait accepté ma demande d’entreprendre une importante étude sur la diplomatie culturelle, dont j’ai parlé au Sommet 2017 du Musée des beaux-arts du Canada, intitulé « Canada Art & the World ». Cette étude est en cours. Les témoignages que nous avons entendus ont été directs, soulignant l’importance de la culture sur la scène étrangère comme moyen de renforcer l’image du Canada à l’étranger. La diplomatie culturelle a également été présentée à notre comité comme un moyen d’établir la confiance en vue de négociations et de collaborations internationales, et comme un bâtisseur pour le commerce et la croissance économique. Un rapport et des recommandations à la suite des conclusions de notre comité seront présentés à l’ensemble du Sénat, et le gouvernement doit répondre à nos recommandations et observations. Ce travail ira au-delà de la portée du Sénat même.

Le rôle de la diplomatie culturelle, en particulier l’importance capitale de ce type de diplomatie dans le contexte des relations commerciales et étrangères internationales, a fait l’objet de nombreuses études et de nombreux écrits au cours des dernières années. Selon le Cultural Diplomacy: Report de 2007 au Royaume-Uni, présenté par Kirsten Bound, Rachel Briggs, John Holden et Samuel Jones :

Aujourd’hui, plus que jamais, la culture joue un rôle essentiel dans les relations internationales. ... la culture permet aux gens de se comprendre les uns les autres. Elle représente un aspect de la vie qui vaut la peine d’être vécue, que nous aimons et recherchons. Les échanges culturels nous donnent l’occasion d’apprécier les points que nous avons en commun et, lorsque des différences nous séparent, de comprendre ce qui les motive et le côté humain qui les sous-tend. … ces attributs font de la culture une tribune essentielle aux négociations et un moyen d’échange pour trouver des solutions communes. … la valeur de l’activité culturelle vient précisément de son indépendance, de sa liberté et du fait qu’elle représente et relie les gens [traduction].

Notre comité des affaires étrangères examine la question, ses répercussions et ses avantages sous tous les angles – les artistes, les organismes artistiques, le commerce extérieur, les missions commerciales, les entreprises, l’image du Canada, les ambassades canadiennes et, en comparaison, ce qui se fait ailleurs. Nous avons entendu des diplomates canadiens et étrangers, des organismes de financement au pays et ailleurs dans le monde, des artistes de toutes les disciplines, des éducateurs et des universitaires, des organismes artistiques, des gens d’affaires, du personnel d’Affaires mondiales, du personnel du Conseil des Arts du Canada et du ministère du Patrimoine canadien. Tous les témoignages sont accessibles en ligne, les audiences sont publiques et je vous les recommande. Il est évident, d’après ce que nous avons entendu jusqu’à maintenant, que le rôle de chef de file du Canada sur la scène internationale est considérablement renforcé par le travail des artistes de toutes les disciplines, par le fait qu’ils associent de nombreuses dimensions internationales, définissent nos valeurs nationales et projettent l’image du Canada à l’étranger, tant sur le plan économique que social. Nous avons entendu dire que les affaires du Canada à l’étranger augmentent avec la compréhension culturelle.

Des témoins ont également souligné le besoin crucial de soutien pour permettre aux artistes de faire connaître leur travail et leurs connaissances du Canada à l’étranger. Nous connaissons les résultats très impressionnants de l’ancien programme Routes commerciales du Canada, ses avantages économiques tangibles et plus encore. Nous avons reçu le message clair que nous devons réorienter nos approches en matière de diplomatie culturelle. Comme Simon Brault l’a mentionné en décembre dernier, « nous avons 10 ans de retard par rapport à ce que nous étions et à ce que nous pourrions être à la suite des coupures effectuées par les gouvernements précédents ». J’espère sincèrement que la culture redeviendra un aspect important de la politique étrangère du Canada, avec des attachés culturels ou des personnes qui comprennent et connaissent les arts dans toutes les ambassades canadiennes, renforçant ainsi la présence de l’art canadien dans nos ambassades, comme la Maison du Canada, et dans les autres centres et galeries.

J’espère aussi que les artistes et les organismes artistiques canadiens participeront de nouveau à toutes les missions commerciales internationales.

Je suis encouragée par la Stratégie d’exportation créative annoncée par le ministère du Patrimoine à la fin de juin dernier. Cette stratégie vise à aider les industries créatives du Canada à ouvrir des débouchés dans de nouveaux marchés partout dans le monde. Le budget de 125 millions de dollars est destiné à soutenir trois piliers clés : le premier est d’accroître le financement à l’exportation dans le cadre des programmes existants de Patrimoine canadien; le deuxième est d’accroître et de renforcer la présence des industries créatives canadiennes à l’étranger; et le troisième est de créer un nouveau programme de financement des exportations créatives et d’établir les relations nécessaires pour conclure des accords commerciaux. La première série de subventions est terminée et, bien qu’il soit évident que les fonds sont bien en deçà de la demande, il s’agit d’un bon début. Le programme s’adresse aux organismes à but lucratif et sans but lucratif ainsi qu’aux conseils de bande, conseils tribaux ou autres gouvernements ou organisations autochtones (Premières Nations, Inuits ou Métis). Il est ouvert à tous les médias, y compris la conception. La prochaine date limite est le 16 novembre.

Tout cela a également été mis en évidence lors des discussions auxquelles j’ai participé en France et en Lettonie l’année dernière avec le Président du Sénat et lors de la Conférence du cercle arctique qui s’est tenue le mois dernier en Finlande du Nord. Lors de cette conférence internationale, la langue et la culture ont été présentées comme étant d’une importance cruciale pour les peuples autochtones du cercle arctique. La culture est essentielle dans toutes nos relations internationales et j’espère qu’elle le sera encore plus au cours des prochaines années. C’est vraiment excitant de voir le travail d’artistes canadiens à l’étranger comme je l’ai fait ces derniers mois à la Maison du Canada, à Londres.

Le travail de la Maison du Canada, comme celui de notre ambassade à Paris, pour les arts et la culture du Canada est impressionnant, tout comme l’installation d’œuvres d’art de chaque province et territoire, y compris certains des artistes que vous voyez à l’écran.

Je fais également une priorité, dans chacune de nos négociations commerciales, de la place qu’occupent les arts, la culture, la propriété intellectuelle et le droit d’auteur. Ces éléments sont inclus dans le nouvel Accord États-Unis-Mexique-Canada et j’ai été ravie que le gouvernement ait fortement insisté sur la protection de la culture du Canada dans les négociations. La propriété intellectuelle a également été incluse dans l’Accord économique et commercial global entre le Canada et l’Union européenne récemment conclu et dans l’Accord de Partenariat transpacifique global et progressiste plus récent conclu avec les pays du Pacifique. J’ai confirmé l’importance que j’accorde à cette question dans mes discussions avec Omar Alghabra, secrétaire parlementaire de l’honorable Jim Carr, ministre du Commerce international, il y a 10 jours, comme je l’ai fait avec le ministre lui‑même. Soit dit en passant, le ministre n’est pas un étranger dans le domaine des arts. En plus de sa carrière dans les affaires, il est un musicien qui a déjà joué avec l’Orchestre symphonique de Winnipeg et un ancien chef de la direction du Manitoba Arts Council.

Sur un autre plan artistique au Sénat, je suis heureuse de confirmer que le Sénat a adopté le projet de loi sur les artistes visuels, présenté à l’origine par le sénateur Willy Moore, et que j’ai continué de parrainer après sa retraite. Ce projet de loi est maintenant à l’étude à la Chambre des communes et a été adopté en première lecture avant les vacances d’été. Le rôle de l’artiste visuel officiel du Parlement sera semblable à celui du poète officiel, soit de représenter le travail de la Colline du Parlement dans son choix de médias. L’artiste sera nommé tous les deux ans par les présidents du Sénat et de la Chambre des communes à l’issue d’un processus concurrentiel qui sera évalué par un jury composé de pairs.

J’espère que ce langage visuel international fera connaître le travail des parlementaires aux Canadiens de tout âge et de toute origine. Le soutien à travers le pays est extrêmement positif. George Elliott Clarke, ancien poète officiel, a écrit ce poème à mon intention afin que je le lise à la Chambre lors du dépôt du projet de loi :

La page blanche, la toile blanche

Indubitablement délicieuse

Comme le brouillard qui cache puis révèle –

Ce que l’espoir fige bientôt –

Une architecture fantastique –

L’imagination bien née : 

Ce que la Vision, œil de soi –

A rêvé, un Quoi éclairant un Pourquoi...

Peintures et encres explosent en arcs-en-ciel

Un film sculpte la lumière, en un clin d’œil;

Une aiguille, dansante, devient lyrique,

Toute forme devient épique.

L’art vit dans l’œil de ceux et celles,

Dont la vision imagine un artiste officiel.

La réconciliation avec les Premières Nations par le truchement des arts est également au premier plan des discussions au Sénat. En prenant la parole à la Chambre le printemps dernier sur les questions de la réconciliation, ou la réconciliaction, comme je préfère l’appeler, je me suis tournée vers le travail des artistes du Canada.

Les artistes ont la perspicacité et la vision nécessaires pour voir et exprimer les crises sociales bien avant que le reste de la société ne les reconnaisse, et le travail des artistes autochtones du Canada a été particulièrement prenant sur un certain nombre de questions. L’installation courageuse, clairvoyante et importante de Joane Cardinal-Schubert, The Lesson, par exemple, dans les années 1990, lance un appel à la compréhension et à la réparation, bien avant la création de la Commission de vérité et réconciliation. Bien avant la création de l’enquête sur les femmes assassinées et disparues, l’œuvre de Faye HeavySheild, Sisters, de 1985, représentant des chaussures pointues et dorées dans un cercle, les orteils orientés vers l’extérieur, a attiré l’attention sur la question des femmes assassinées et disparues.

Beaucoup d’artistes canadiens, comme vous l’avez vu dans les images, mettent viscéralement en évidence des questions cruciales, bien avant qu’elles ne fassent partie du lexique contemporain des questions auxquelles nous devons faire face. Trace, par exemple, est l’œuvre fascinante de Rebecca Belmore commandée par le Musée canadien pour les droits de la personne. Une « couverture » est suspendue au plafond, au milieu du musée, comme une serviette à l’arrière d’une porte de salle de bains. Les perles d’argile de la rivière Rouge, façonnées à la main, ont été fabriquées par des gens de tout âge et de toute origine qui ont participé à ses nombreux ateliers publics tenus à Winnipeg. Les significations de Trace sont multiples, tout comme son processus de création. La « couverture » fait bien référence aux couvertures de la Compagnie de la Baie d’Hudson qui ont propagé la variole dans de nombreuses collectivités des Premières Nations, anéantissant pratiquement des milliers de personnes. Les centaines de personnes qui ont participé à la fabrication des perles représentent ces milliers de personnes mortes à la suite de l’épidémie. En contrepartie, une « couverture » lorsqu’elle est enroulée autour de nous, signifie la chaleur, tandis que l’image de la serviette sur la porte de la salle de bains évoque le nettoyage. Son titre, Trace, fait référence à la suppression de cette partie de l’histoire.

Les prochaines révisions de la Loi sur le droit d’auteur et l’examen de la Loi sur l’exportation et l’importation des biens culturels, pour lesquelles des audiences sont en cours au Comité du patrimoine de la Chambre des communes, sont également des enjeux que je surveille régulièrement. On m’a assuré que le droit de suite sur les œuvres artistiques fait partie de cet examen et je comprends maintenant que la question a été soumise au Comité des finances de la Chambre des communes, et je peux témoigner du fait qu’elle a été soulevée par l’organisme Indigenous Curators Collective dans son témoignage devant le Comité sénatorial des affaires étrangères. D’autres pays reconnaissent le droit de suite, ce qui laisse le Canada derrière ceux‑ci.

La création d’un Musée du portrait du Canada, incarnant l’identité canadienne, est également à l’avant-plan de mes préoccupations, avec l’appui de plus de 80 % des sénateurs. Je suis encouragée par l’intérêt et le soutien des arts de l’ensemble du Sénat. Le comité directeur de ce projet se réunit régulièrement et a amassé suffisamment de fonds pour entreprendre bientôt une étude de faisabilité. J’y participe et, l’été dernier, j’ai reçu une lettre du premier ministre confirmant son intérêt à ce que le travail et les discussions se poursuivent.

Une autre initiative récente importante du Sénat est la création du Comité spécial sur l’Arctique, dont je suis la vice-présidente. Ce comité a pour mandat d’évaluer et de traiter les questions touchant les artistes, ainsi que la souveraineté, la sécurité, les changements climatiques, les questions sociales liées au logement et à la santé, l’infrastructure numérique, l’éducation, les mines, le pétrole, la langue et plus encore. Le mois dernier, notre comité a visité la région arctique de Kuujjuaq, au Nunavik, à Iqaluit, Baker Lake, Meadow Bank et Cambridge Bay, au Nunavut, à Yellowknife, dans les Territoires du Nord-Ouest, et à Whitehorse au Yukon. Dans chaque collectivité, j’ai visité des galeries ou des installations et j’ai posé des questions sur le taux de réussite des artistes lors de la demande des subventions du Conseil des Arts du Canada. Je m’inquiète du fait qu’en l’absence d’Internet dans un si grand nombre de ces collectivités, les artistes ne pourraient pas présenter une demande. J’analyse actuellement la réponse.

En parlant de la situation des artistes, mon collègue, le sénateur Cormier, a décrit en décembre dernier que la situation des artistes est précaire, et qu’ils vivent des périodes alternées de vaches grasses et de vaches maigres. Je suis entièrement d’accord avec son évaluation. Donc, je veux maintenant parler de leurs conditions de travail et de la situation des Autochtones. Les œuvres créées et présentées dans tous les médias au Canada aujourd’hui sont passionnantes, honnêtes, et reflètent la société, certaines régions étant peut-être plus aventureuses avec de nouvelles idées et technologies que d’autres. Mais toutes sont le reflet des préoccupations communautaires, régionales ou nationales ou, comme dans le cas du travail d’Ed Burtynsky, des préoccupations internationales en très grande partie. Ce qui me préoccupe, ce sont les défis encore difficiles à relever pour les artistes, dont l’un des plus importants est celui du financement, malgré l’injection de fonds dans le Conseil des Arts du Canada. J’espère que d’ici la fin de la première année du nouveau programme, nous serons en mesure d’en évaluer la portée et l’effet sur les artistes de tous les médias, et qu’il s’avérera équitable dans l’accès et la réussite partout au pays et pour les artistes de toute diversité culturelle. Le manque d’argent pour l’infrastructure artistique est une autre préoccupation, peut-être plus problématique dans certaines régions du pays que dans d’autres. J’y inclus des espaces de création, de présentation et de participation. Bon nombre d’entre eux ont grandement besoin d’être modernisés, puisqu’ils ont été construits il y a 50 ans à l’occasion du centenaire du Canada. Des espaces de création et d’exposition appropriés et flexibles sont indispensables pour les artistes. De plus, sans un financement approprié pour les galeries et les éditeurs, les œuvres ne peuvent pas être présentées et publiées comme il se doit. Les catalogues d’exposition sur papier sont toujours d’une importance capitale. Les questions des droits des artistes et de la disponibilité des studios sont également primordiales.

La diversité des antécédents des créateurs d’aujourd’hui remet en question les définitions que le Canada se fait depuis longtemps quant à un artiste professionnel. Est-elle liée à la formation ou à des diplômes d’études « formels »? Ou encore, au montant des revenus tirés de leur art? Ou encore, au nombre d’expositions qu’un artiste a présentées et dans quels types d’espaces, avec quel type de gouvernance? Devrions-nous, ou ne pourrions-nous pas être plus créatifs dans cette définition afin de refléter correctement l’énergie créatrice et le rendement d’aujourd’hui?

En 2008, le Conference Board du Canada conclut comme suit :

La santé de cette économie de la culture, et donc la santé économique future du Canada, dépend de la présence d’un bassin important et diversifié d’artistes professionnels au cœur même de l’économie.

Vous pouvez comprendre pourquoi je m’inquiète de la tendance continue du revenu des artistes et de leurs conditions de travail. Je suis certaine que vous êtes au fait que :

  • Les artistes canadiens gagnent 39 % de moins que la moyenne de la population active totale.
  • Malheureusement, 15 % des artistes n’ont pas de revenu ou perdent de l’argent dans le cadre de leur travail autonome; 27 % gagnent moins de 10 000 $ et 18 % entre 10 000 $ et 19 999 $.
  • Le nombre d’artistes titulaires d’un baccalauréat ou plus est presque le double de celui de l’ensemble de la population active, soit 44 % contre 25 %, et ils gagnent en moyenne 55 % de moins que les autres travailleurs ayant le même niveau de scolarité.
  • Les artistes féminins gagnent 31 % de moins que leurs homologues masculins.

Soit dit en passant, le seuil de pauvreté en 2010 était de 22 133 $. Ce n’est pas une belle image d’équité et d’égalité. Nous DEVONS, en tant que société, trouver un moyen pour que le travail des artistes soit considéré comme un emploi régulier avec des avantages pertinents. Je ferai de mon mieux pour répondre à ces besoins.

Ensuite, il y a la question des conditions de travail. Ayant visité de nombreux studios dans tous les coins du Canada depuis 1970, je crains que nous n’ayons pas fait de grandes avancées. En fait, il se peut que la situation soit pire, compte tenu de l’augmentation des prix de l’immobilier, des loyers et de l’embourgeoisement des quartiers qui étaient autrefois des « quartiers d’ateliers ». Étant donné l’absence d’un revenu sûr, je crains que même les artistes bien connus soient obligés de vivre dans les studios où ils travaillent. Puisqu’ils courent le risque de contrevenir à des permis et à des codes du bâtiment, ils vivent dans la peur constante que les autorités les expulsent. Je me demande où ils iraient.

J’ai visité des endroits qui n’avaient pas d’ascenseur et d’autres où l’ascenseur était hors d’usage. Les escaliers étaient la seule façon d’accéder aux ateliers, parfois situés au huitième ou au neuvième étage. Souvent, les espaces les plus abordables se trouvent dans des immeubles qui doivent être démolis. Un certain nombre d’artistes bien connus m’ont dit que, malgré tout, les loyers augmentent sans que les services soient améliorés.

Les conditions de travail douteuses et les faibles revenus laissent des traces sur la santé. Aujourd’hui, bien qu’il existe des listes de contrôle de sécurité et des avertissements concernant les matériaux, de nombreux artistes ne sont pas conscients des dangers inhérents à leurs matériaux ou lieux de travail ou, s’ils le sont, n’ont pas les moyens d’y remédier. J’ai souvent parlé de risques pour la santé, comme l’empoisonnement au styrène, les maladies pulmonaires causées par la poussière, l’utilisation de produits chimiques pour la gravure dans les cuisines servant à la préparation des repas – la liste est longue. Nous devons trouver des moyens de remédier à ces situations.

Je me demande aussi pourquoi, au cours des dernières années, un certain nombre de directeurs de grands organismes artistiques, dont des musées et des galeries, viennent de l’extérieur du Canada. Je ne doute pas de leurs capacités, mais je crois que les Canadiens possèdent le talent nécessaire. Je surveille les prochaines nominations. Le prochain directeur du Musée des beaux-arts du Canada sera-t-il un Canadien qui connaît l’art canadien? Je l’espère sincèrement. Je surveillerai ce concours au mieux de mes capacités.

Mais je dois vous demander si nous accordons aux futures têtes dirigeantes des arts une expérience suffisante dans des postes d’adjoint. Doutons-nous des programmes de formation canadiens? Hésitons-nous à prendre des risques avec notre relève? Étant donné que nous disposons d’un bassin vaste et diversifié d’artistes professionnels et qu’ils sont au cœur même de l’économie, comme l’a souligné le Conference Board, nous nous devons de développer et d’encadrer les talents canadiens.

Permettez-moi donc de vous parler brièvement de la collection d’œuvres d’art du Sénat, ce qui m’intéresse évidemment étant donné mes antécédents. Elle est importante et comprend des portraits de tous les présidents du Sénat, la plupart peints par de grands artistes canadiens, dont quelques-uns sont des femmes; des œuvres de la royauté française et anglaise, des paysages canadiens et un nombre croissant d’œuvres en deux et trois dimensions autochtones et inuites, ainsi que du mobilier historique et des sculptures. Avec la fermeture de l’édifice du Centre à la fin de l’année en raison du tremblement de terre, du désamiantage et d’autres rénovations particulières, la collection sera déplacée. Une grande partie de la collection sera installée dans les nouveaux locaux temporaires du Sénat, l’ancienne gare d’Ottawa et le Centre de conférences, en face de l’hôtel Château Laurier. D’autres œuvres seront entreposées et certaines seront conservées. Les membres du comité sénatorial des arts, moi-même et les sénateurs Joyal et Eaton ainsi que les conservateurs avons récemment visité l’Institut canadien de conservation, et juste avant l’Action de grâces, je me suis rendue dans le nouvel immeuble d’entreposage. Je peux vous dire qu’il répond aux normes muséologiques! Le comité a discuté de tous les détails du déménagement et de l’installation des pièces de collection dans le nouvel immeuble. Des travaux sont en cours pour définir une politique plus claire relative aux collections. Les conservateurs ont également mis à jour la base de données de la collection et je suis heureuse de dire qu’à l’avenir, les étiquettes incluront le nom de l’artiste, les dates et le média, et non seulement le nom du gardien. J’espère également que nous trouverons des moyens d’attirer davantage l’attention sur ce patrimoine public national. J’ai récemment réalisé une courte vidéo sur les peintures de la Première Guerre mondiale qui sont maintenant exposées dans la Chambre, et j’espère pouvoir en faire plus au sujet des portraits. Je dois dire que tous les travaux du comité font l’objet d’un rapport trimestriel au comité sénatorial permanent approprié.

Avant de conclure, j’aimerais vous parler d’une initiative que je veux mettre de l’avant au cours des deux prochaines années – un sujet qui m’est cher et qui s’inscrit dans le cadre du défi du premier ministre qui consiste à « tout examiner dans l’optique des arts et de la culture ». Il s’agit de l’élaboration d’une Déclaration canadienne des droits culturels. Actuellement à l’étape de projet, j’espère pouvoir la présenter à la Chambre plus tard cette année ou au début de l’année prochaine. Je l’ai rédigée il y a quelques années avant d’être nommée au Sénat et présentée lors d’une conférence universitaire, ce qui m’a valu une réponse très favorable. C’est court, mais mon objectif est de consacrer les droits de tous à l’accès à la culture, aux arts et à l’éducation artistique. Je l’ai « dépoussiérée » cet été et je pense vraiment que le Sénat est l’endroit approprié pour la déposer. J’ai encore du travail à faire, mais restez à l’affût! Je cite Jaune Quick-To-See Smith qui dit fort à propos : « Les cultures agonisantes ne font pas de l’art. Les cultures qui ne changent pas avec le temps mourront[1]. » La culture du Canada n’est pas à l’agonie. Elle est riche, innovatrice, tournée vers l’avenir et dynamique, comme en témoignent votre travail, celui de vos collègues et celui de nos organismes artistiques. C’est ce que je veux, je veux m’assurer que chaque sénateur et chaque Canadien connaisse notre culture et en soit fier. Par mon travail au Sénat, je cherche à traduire la vitalité, la compréhension et l’importance des arts et du patrimoine, de concert avec un accès juste et équitable pour les publics de toutes les régions, de tous les horizons et de toutes les diversités, et un soutien juste et équitable des artistes, des conditions financières et des conditions de travail sûres, des avantages sociaux et de la formation.

Mon objectif est donc multiple. Je continuerai d’aborder les questions pour lesquelles les arts ont la clé, y compris la réconciliation et l’éducation du public; l’introduction de familles entières à notre histoire visuelle, à notre présent et à nos valeurs, puisque les familles assistent ensemble aux événements artistiques et visitent les galeries, mais ne vont pas à l’école ensemble.

Nous devons être conscients du fait que le travail des artistes contribue concrètement à l’acquisition de la langue pour les immigrants et fournit des informations essentielles sur le changement climatique, l’environnement, les modes de vie, l’expression des inégalités et des injustices sociales, et bien plus encore. En tant que créateurs, vous ne devez pas avoir peur de raconter les difficultés, les défis merveilleux et difficiles ainsi que les réalisations que nous avons accomplies en tant que nation. Nos langues, y compris les arts visuels, sont notre âme et peut-être le meilleur moyen de transmettre la vérité, la réalité, le présent et l’avenir.

Je sais que je me suis fixé un objectif difficile, mais vous le faites tous les jours dans votre travail. Je suis très fière des artistes canadiens et j’espère que notre pays continuera d’aller de l’avant. Je continuerai de rencontrer des artistes et des organismes artistiques de toutes les disciplines et de toutes les régions, mais n’oubliez pas que je ne peux pas traiter de questions que je ne connais pas! Je continuerai à me faire la championne de votre travail; je continuerai à citer des exemples de votre travail dans mes discours à la Chambre; je continuerai à célébrer le travail des artistes canadiens lorsque je parcourrai le pays pour donner des conférences, et je continuerai à écrire sur le travail des créateurs canadiens et à les publier, et ce, aussi longtemps que je le pourrai! Quant à vous, continuez à faire de votre art notre fenêtre sur le monde. Vous êtes les honnêtes gardiens des réalités du Canada. Faites-moi savoir ce que je pourrais faire dans le contexte du Sénat pour faire avancer vos dossiers! Et n’oubliez pas que mon mandat est de « tout examiner dans l’optique des arts et de la culture ». Quel que soit le sujet, ce mantra est au premier plan de mes interventions. Merci.