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Délibérations du comité sénatorial permanent de
l'Agriculture et des forêts

Fascicule 7 - Témoignages du 22 avril 2004


OTTAWA, le jeudi 22 avril 2004

Le Comité sénatorial permanent de l'agriculture et des forêts se réunit aujourd'hui à 8 h 35 pour examiner les questions liées au développement et à la commercialisation des produits agricoles, agroalimentaires et forestiers à valeur ajoutée sur les marchés national et international.

Le sénateur Joyce Fairbairn (vice-présidente) occupe le fauteuil.

[Traduction]

La vice-présidente: Ce comité, comme vous le savez, traite depuis quelque temps des questions liées au développement et à la commercialisation des produits agricoles, agroalimentaires et forestiers à valeur ajoutée sur les marchés national et international. Ce matin, nous avons invité des représentants de Canadian Organic Growers, pour qu'ils nous donnent un aperçu des enjeux auxquels est confrontée leur industrie en ce qui concerne les possibilités de produits à valeur ajoutée pour nos agriculteurs. Canadian Organic Growers est une organisation nationale qui représente les agriculteurs, les jardiniers et les consommateurs. Sa mission est d'être une ressource de pointe d'information et de réseautage sur la production biologique au Canada, qui fait la promotion des méthodes et techniques de cultures biologiques, ainsi que des avantages sociaux, environnementaux et pour la santé qu'elle représente.

Nous accueillons avec grand plaisir, aujourd'hui, la présidente de l'organisation, Mme Janine Gibson, sa directrice exécutive, Mme Laura Telford et M. Tom Manley, membre du conseil d'administration et président de la section régionale d'Ottawa. Chacun doit faire une présentation.

Mme Janine Gibson, présidente, Canadian Organic Growers: Bonjour. C'est un plaisir que d'être ici, avec vous. J'ai vraiment l'impression d'être entrée dans le printemps, parce qu'au Manitoba et dans les Prairies, les crocus commencent à peine à apparaître timidement sur nos terrains. Comme l'a dit madame la présidente, Canadian Organic Growers est une organisation nationale. Nous avons un effectif de plus de 1 600 cultivateurs, jardiniers et agriculteurs de tout le pays. Je connais surtout ceux des Prairies. En ma qualité d'inspecteur biologique, j'ai visité plus de 700 fermes de l'Ouest du Canada et du Sud de l'Ontario. Nous nous consacrons aux méthodes de production biologique est avons formé 14 sections régionales dans tout le pays, qui s'entraident pour en apprendre plus sur la production biologique. Bien que ce soit une forme traditionnelle d'agriculture, depuis quelques années, nous avons dû apprendre beaucoup de techniques les uns des autres pour réduire notre dépendance sur les produits chimiques.

Je vais commencer par donner une définition de ce qu'est l'agriculture biologique. C'est un système intégral de production conçu à la fois pour optimiser la productivité et encourager la diversité dans les communautés de l'agro- écosystème, y compris la faune des sols, les plantes et les humains; la diversité à tous les niveaux en dessous et au-dessus du sol. Notre organisation a pour objectif principal de favoriser l'épanouissement d'entreprises productives qui sont viables tout en vivant en harmonie dans l'environnement. Cette définition est tirée de l'ébauche de notre norme biologique, que nous sommes en train de mettre à jour. Elle faisait partie déjà de la norme originale de 1999, et nous continuons de travailler avec cette définition.

J'aimerais souligner qu'il y a deux circuits de distribution des aliments biologiques. Il n'y a pas si longtemps, les produits biologiques étaient surtout un créneau du marché, et les gens qui l'adoptaient étaient considérés comme abandonnant l'agriculture conventionnelle. Cette image est en train de changer. Les produits biologiques représentent maintenant un chiffre de 23 milliards de dollars sur le marché mondial. Au Canada, bien qu'ils n'aient encore qu'un petit pourcentage du marché global, soit entre 1 et 2 p. 100, les produits biologiques affichent une croissance beaucoup plus rapide que tout autre secteur de l'agriculture, à environ 20 p. 100 par année. De grandes multinationales sont entrées dans le mouvement et, maintenant, de nombreux grands intervenants de l'industrie alimentaire, comme les compagnies Campbell Soup, Heinz et Cargill sont en train de mettre sur pied de vastes cultures biologiques.

Il n'y a pas si longtemps, les produits biologiques n'étaient accessibles qu'au marché et dans les boutiques d'aliments naturels, mais aujourd'hui, Loblaws offre des douzaines de produits biologiques, et la majorité de ce genre de produits sont vendus dans les supermarchés ordinaires. Toutefois, ce n'est pas tout le monde qui entre dans le mouvement. Nombreux sont ceux qui pensent que c'est une erreur que d'adopter le réseau conventionnel de distribution des aliments, avec tous ses pièges, surtout qu'il ne semble pas sensé de cultiver de vastes quantités d'aliments qui doivent parcourir de vastes distances, ce qui réduit leur fraîcheur et, bien souvent, leur valeur nutritive. Les sociétés verticalement intégrées, avec leurs vastes pouvoirs, exercent des pressions à la baisse sur les prix et n'appuient pas forcément les cultivateurs locaux ou les communautés locales. Une grande partie des produits biologiques distribués par l'entremise des magasins ordinaires ont peu de valeur pour l'économie canadienne. C'est pourquoi le Canada, et de nombreux autres pays, sont en train de créer un réseau parallèle de distribution des aliments qui met l'accent sur la production locale, pour la consommation locale. Cela stimule la santé communautaire et environnementale, et une plus grande part des profits revient aux familles d'agriculteurs et aux communautés qui les appuient.

Des modes différents de distribution, qui embrassent la production biologique et la consommation régionale, comme les marchés en plein air et les fermes agricoles soutenues par les communautés, sont en train de surgir partout au pays. C'est une race différente de cultivateurs. Bon nombre d'entre eux sont des citadins, et d'autres des gens d'âge moyen qui prennent un virage dans leur carrière. Les uns comme les autres manquent de connaissances traditionnelles en matière de culture. Ces jeunes gens laissent de côté le système conventionnel de distribution et établissent des rapports directs avec les consommateurs de leurs produits.

La famille agricole dans cette situation garde une plus grande part des recettes, et le consommateur est satisfait parce qu'il peut avoir confiance dans son réseau d'approvisionnement et il appuie directement la personne qui cultive ses produits. En prime, il obtient un produit de meilleure qualité qui, souvent, a meilleur goût. Nous nous souvenons tous du goût des aliments qui venaient du jardin de nos grands-parents, et pourtant, tellement peu de gens ont, de nos jours, le temps d'entretenir un potager. Cela nous amène à la question de la certification biologique.

On me demande souvent comment je peux savoir que quelque chose est véritablement biologique. Je dis que la meilleure manière de le savoir est de le cultiver soi-même, et en deuxième lieu de connaître le cultivateur, et la dernière chose est de vérifier que c'est véritablement biologique. Pour les produits biologiques ordinaires, lorsque le consommateur n'entretient pas de rapports de confiance avec la famille agricole, a certification biologique revêt une grande importance.

Le Canada a, depuis 1999, une norme volontaire, dont je parlais tout à l'heure, mais des pressions externes subies récemment nous forcent à nous orienter dans le sens d'une norme obligatoire prescrite par un règlement. Récemment, l'Agence canadienne d'inspection des aliments a formulé une proposition de cadre de réglementation à présenter au gouvernement aux fins d'approbation. Ce processus pourrait prendre au moins un an à aboutir. Nous, dans le secteur, avons travaillé dans le sens d'un règlement clair et efficace, qui soit pratique et abordable à mettre en oeuvre. Nous devons avoir un règlement dès que possible pour pouvoir négocier des équivalents biologiques avec les autres pays avec lesquels nous faisons des échanges commerciaux.

Nous espérons qu'il n'y aura pas d'interruption dans le commerce de produits biologiques actuel, et nous espérons avoir des occasions de capturer les nouveaux marchés de la consommation biologique pour nos familles de cultivateurs du Canada. Il faut un règlement pour autoriser les fonctions particulières des autorités fédérale et provinciales et le nouvel organe de supervision biologique qui est en voie de création. Ce règlement doit prévoir des procédures relativement à la coopération entre les gouvernements et l'organe de supervision biologique, et exiger une reddition des comptes régulière.

Étant donné le manque de ressource et la dépendance excessive sur le bénévolat, des factions ont freiné les progrès du secteur biologique, particulièrement dans la création d'un organe national de supervision biologique. Hors du Québec et de la Colombie-Britannique, il n'existe pas d'associations professionnelles, avec des stratégies efficaces de communication. Le leadership est essentiel, et l'organe de supervision biologique a besoin d'appuis concrets des ministères fédéral et provinciaux. Il faut un soutien continu et une personne-ressource pour coordonner des communications nationales et régionales régulières au moyen de réunions en personne et par téléconférence.

Mme Laura Telford, directrice administrative, Canadian Organic Growers: Je veux vous expliquer le document qu'on a intitulé «Note d'information numéro 4», dans votre liasse de documents. Cela vous donnera une espèce d'instantané de la situation actuelle de notre industrie.

Je voudrais souligner que les données, dans notre secteur, sont très difficiles à obtenir. Jusqu'à très récemment, il n'y avait que très peu d'efforts concertés pour obtenir des données sur la production, ou sur la valeur au détail du secteur. Tout récemment, Agriculture et Agroalimentaire Canada a retenu les services d'un ex-président de Canadian Organic Growers pour essayer d'obtenir les données, et le contrat vient d'arriver à échéance, le 31 mars. Je leur suis très reconnaissante de me permettre de vous présenter ces données préliminaires. Elles n'ont pas encore été publiées officiellement.

Ce que vous avez devant vous est extrait d'un rapport préparé à l'intention d'Agriculture Canada. Je vais vous l'expliquer. Certaines données manquent encore. Le rapport insiste sur la nécessité de recueillir d'autres données, et nous espérons que, à l'avenir, Statistique Canada essaiera de recueillir des statistiques aussi détaillées que pour l'agriculture conventionnelle. Cela serait vraiment très utile à notre industrie.

Nous recueillons actuellement des données parce que nous sommes sur le point d'avoir un règlement national. Ces données serviront de référence. Nous espérons qu'avec un règlement, nous pourrons observer une accélération du développement du secteur. Cela nous permettra de mesurer les progrès. C'est une première tentative pour essayer d'obtenir des données concrètes. Canadian Organic Growers tient des statistiques sur les producteurs depuis 1992, mais il est certain que nous n'avons jamais recueilli les données détaillées du genre de celles que contient ce rapport.

Le premier graphique montre la ventilation des petites, moyennes et grandes exploitations de tout le pays. Vous voyez un total de 3 100 exploitations «certifiées bio». Je ne parle ici que des producteurs dont les méthodes de culture ont été attestées comme étant biologiques. Ce processus prend trois ans et il reste encore, après cela, à passer par un processus rigoureux de suivi pour obtenir la certification. Nous pensons qu'il y a au moins dix fois plus de cultivateurs qui pratiquent les techniques de culture biologique dans le pays, et environ 250 d'entre eux sont actuellement en train de passer par ce processus de transition de trois ans. Dans toutes ces données que je vais présenter, je ne parle pas de ces gens-là; je ne parle que de ceux qui ont déjà achevé le processus qui dure trois ans et qui ont obtenu cette certification. Il y en a 3 100 dans tout le pays.

Les principaux endroits où nous avons des exploitations bio sont la Saskatchewan, l'Ontario, le Québec et la Colombie-Britannique. Vous pouvez le voir sur le graphique. On a observé une croissance régulière du nombre d'exploitations bio depuis le début de la cueillette des données, en 1992. C'est le deuxième chiffre, à la deuxième page. Vous pouvez voir que nous atteignons un palier. Pendant un certain temps, la courbe de croissance était assez abrupte. Nous avons atteint la chiffre de 3 100 exploitations, mais l'année dernière, nous étions 3 120. Nous ne sommes pas sûrs que ce plafonnement soit attribuable à des données erronées que nous avons reçues de l'Ontario, ou si de nombreuses exploitations décident de renoncer à la certification. Nous ne pensons pas que les gens renoncent à la culture biologique, mais peut-être choisissent-ils de renoncer à la certification parce qu'ils n'en voient pas les avantages commerciaux. Interprétez cela comme vous le voulez.

Pour ce qui est de la superficie et de la valeur de production, à la page suivante, le premier graphique au haut de la page indique que près d'un million d'acres de terre ont la certification de culture biologique. En plus de cela, 295 000 acres sont considérées biologiques, qui englobent les grands pâturages libres, les terres de la Couronne, les zones naturelles et sauvages, un grand nombre d'érablières et des terres servant aux cultures sauvages.

La valeur de la production agricole est terriblement difficile à estimer, mais nous pensons, d'après les meilleures données dont nous disposons, que c'est de l'ordre de 170 millions de dollars.

Notre principale culture biologique destinée à l'exportation est la même qu'en agriculture conventionnelle; c'est le blé. Le graphique de l'avant dernière page illustre la hausse de la production de blé depuis 1992. C'est la production de blé bio. Elle a quintuplé. Elle vaut maintenant 18 millions de dollars par année, et l'industrie, actuellement, pense que ce marché de l'exportation est menacé par l'introduction potentielle de blé génétiquement modifié au pays. Beaucoup de données donnent à craindre un effondrement de ces chiffres si le gouvernement accorde un permis au blé Roundup Ready de Monsanto. Le deuxième produit le plus précieux, en culture biologique, est le lin.

On a trouvé très peu de données permettant de tirer des conclusions sur les importations ici. Très peu de répondants ont rempli les formules, donc, les données sont provisoires. Nous savons toutefois que les importations sont de l'ordre de 82 millions de dollars en produits biologiques d'épicerie, d'environ 74 millions de dollars en produits frais et 7 millions en café biologique. Ces produits proviennent en bonne partie des États-Unis.

La part du marché canadien dans notre industrie est très variable, selon le produit. Dans le secteur laitier, par exemple, les Canadiens ont 90 p. 100 du marché, mais si on regarde les produits biologiques d'épicerie et du potager, c'est 10 p. 100 et 22 p. 100, respectivement, de la part du marché. Le reste de ces produits vient, pour la plupart, des États-Unis.

Vous pouvez voir, d'après ces graphiques, que le nombre de nos exploitations est en baisse, et la demande des consommateurs pour des aliments biologiques est en hausse. Nous pensons que la demande des consommateurs augmente d'environ 20 p. 100 par année. C'est ce que nous dit l'industrie. Un énorme écart est en train de se créer, lequel est comblé par les importations de l'étranger. C'est très peu rentable pour l'économie canadienne. Nous espérons pouvoir augmenter le nombre de producteurs canadiens qui emploient des techniques de culture biologique.

M. Tom Manley, président de la section régionale d'Ottawa, Canadian Oganic Growers: Je viens du sud d'Ottawa, à l'est de l'Ontario. J'ai grandi sur une ferme convertie à la production biologique en 1988 par mes parents. Je suis maintenant propriétaire d'un service d'exploitation et d'approvisionnement en produits biologiques ici, dans l'est de l'Ontario, qui dessert des exploitations de toutes les régions de l'Est et du Centre de l'Ontario et de l'Ouest du Québec.

J'aimerais poursuivre sur une phrase de la conclusion de Mme Telford, soit que la production biologique au Canada semble s'être immobilisée alors que les importations sont en hausse. Pourquoi cela?

On pourrait penser que, si ces agriculteurs peuvent croire dans la valeur, pour les agriculteurs, les consommateurs et la demande, des aliments biologiques, pourquoi ne se convertissent-ils pas à la production biologique beaucoup plus rapidement? Il y a des raisons à cela. Ces raisons sont résumées dans les deux pages que vous avez près de vous.

Les statistiques, et mes propres observations, outre les données non scientifiques obtenues d'autres personnes du secteur, confirment que la production biologique a atteint un palier.

Tout nouvel agriculteur qui arrive dans le secteur remplace ceux qui s'en sont retirés, ou qui ont renoncé à la production de produits biologiques certifiés. Toute augmentation réelle de la superficie est le résultat de l'aboutissement de la transition de leurs dernières acres de terrain par les agriculteurs biologiques actuels, ou qui augmentent leurs exploitations en achetant ou en louant d'autres terres.

Pourquoi la conversion ne se fait-elle pas plus rapidement? Je présente des allocutions régulièrement devant des agriculteurs conventionnels et je leur dis toujours la même histoire et les raisons sont toujours les mêmes. Il y a la question de la perception. Les agriculteurs conventionnels ont largement l'impression que la culture biologique est encore un créneau, encore une culture très marginale. Cette perception est confirmée par l'évitement systématique du terme «biologique» par les universités, les institutions et les gouvernements, à tous les niveaux. On évite systématiquement d'employer le terme «biologique» dans les politiques, les budgets, la dotation, les déclarations et les communications. Lorsqu'un ministre de l'Agriculture parle d'agriculture, il emploie rarement, sinon jamais, ce terme de «biologique». Ainsi, les agriculteurs concluent que si nos dirigeants n'emploient pas ce mot, il n'existe pas, à toutes fins pratiques.

Les agriculteurs ont l'impression que la culture biologique ne peut pas réussir, que les mauvaises herbes vont envahir les cultures, que les animaux deviendront malades et mourront et que les récoltes seront amplement diminuées. Cette perception persiste parce que les gouvernements, les institutions, les universités et les Services de vulgarisation ne sortent pas de leurs bureaux pour remettre les pendules à l'heure. Ils ne font pas d'effort pour souligner les histoires de réussite et les présenter aux agriculteurs. Les agriculteurs n'entendent pas — à part de gens partiaux comme nous- mêmes — de confirmation que la culture biologique peut réussir. Il n'y a personne pour valider les déclarations qui sont faites.

Les récoltes biologiques sont inférieures aux récoltes conventionnelles, ce qui ne fait que confirmer les perceptions. Cependant, nous devons comprendre que si elles sont inférieures, c'est largement attribuable à la situation de transition. Alors qu'il faut trois ans pour certifier qu'un agriculteur a des cultures biologiques, il faut de nombreuses années pour qu'une exploitation maîtrise les méthodes. Pendant cette période transitoire, les récoltes sont inférieures, que ce soit pour la production d'animaux ou de cultures. Tant que l'exploitant n'aura pas maîtrisé ces techniques biologiques, rééquilibré les sols et minéraux et créé un bon système biologique qui fonctionne bien, ces récoltes mettront des années à se rétablir. Cette période de transition confirme aux agriculteurs conventionnels que le rendement est plus faible.

Les agriculteurs doivent comprendre qu'il faut une combinaison de rendement inférieur et de prix de vente supérieur, avec des coûts réduits des facteurs de production pour obtenir, en bout de ligne, un résultat supérieur.

Les agriculteurs ne croient pas dans la durabilité des prix supérieurs des produits biologiques. Actuellement, les prix à la production sont supérieurs de 50 à 100 p. 100 à l'équivalent conventionnel. Les agriculteurs sont convaincus que s'il y a vaste mouvement vers la production biologique, l'approvisionnement dépassera la demande, et les prix tomberont. C'est une préoccupation justifiée. Des situations survenues en Europe peuvent le confirmer. Les agriculteurs doivent comprendre que la culture biologique, c'est plus que seulement le coût de production.

J'ai lu certaines études qui laissent entendre que les exploitations biologiques seraient plus rentables même si elles vendaient leurs produits aux prix conventionnels. Le fait est que les agriculteurs conventionnels, en réduisant les coûts de production et en maintenant le rendement avec des pratiques de culture biologique éprouvées et en vendant aux prix conventionnels, peuvent encore améliorer leur bilan net.

La culture biologique est axée sur le savoir et la gestion. N'importe qui peut embaucher une compagnie locale de services et pulvériser les champs, mais il faut un véritable agriculteur pour comprendre la rotation des cultures, les cycles de vie des parasites, l'évitement des mauvaises herbes, et cetera. Les cultivateurs sont des gens très occupés. De nombreux agriculteurs, nous le savons dans le contexte actuel des fermes au Canada, doivent travailler hors de la ferme pour faire l'appoint de leurs revenus. Une gestion intensive, la courbe d'apprentissage et le travail qui sont nécessaires sont carrément hors de portée de tous ces gens. Ils évitent la culture biologique parce qu'ils n'ont pas le temps de s'y attarder; j'entends cela régulièrement.

Personne ne commercialise ni n'appuie les agriculteurs biologiques. Les associations du secteur, comme Canadian Organic Growers, dépendent largement de bénévoles et sont grevées jusqu'à la limite. Nous n'avons pas les moyens d'approcher les agriculteurs, de mettre en marché les produits biologiques et de les appuyer dans la transition et leur courbe d'apprentissage très abrupte. Alors que les gouvernements se retirent des services de vulgarisation, ils comptent sur le secteur privé pour combler le manque et fournir soutien et éducation aux agriculteurs en général. Lorsque le secteur privé offre un soutien à un agriculteur, c'est parce qu'il a un produit à vendre: un engrais, un produit antiparasitaire, une semence génétiquement modifiée ou un contrat de production. C'est pour cela qu'ils fournissent des services de vulgarisation. C'est gratuit, mais le produit a un prix.

En agriculture biologique, la définition même du produit signifie peu de facteurs de production. Si le cultivateur biologique n'achète pas un produit, comment peut-on lui fournir de l'information et du soutien? Les agriculteurs biologiques n'achètent pas assez de produits pour pouvoir financer le soutien à l'éducation qui est nécessaire lorsque la courbe d'apprentissage est abrupte.

Le système agricole actuel du Canada est, de par sa structure, conçu pour aller à l'encontre des valeurs fondamentales de la culture biologique. La gestion de la production, au Canada, est largement conçue autour de silos de produits agricoles. Toute association agricole, les cultivateurs de maïs, les cultivateurs de soja, l'Association des éleveurs bovins, sont tous en faveur d'une production accrue de leurs produits, aux dépens de tout autre produit. La superficie disponible est limitée. Si je dois produire du maïs, je ne peux pas produire du soja, et toutes sortes d'autres choses.

Chaque produit, avec la monoculture spontanée, vient avec sa propre série de facteurs de production, son système de gestion de l'approvisionnement, ses marchés intégrés, et ses politiques et efforts de vulgarisation sur les silos. Tout au contraire, la culture biologique exige la rotation intégrée des cultures à long terme, des systèmes intégrés de culture et de d'élevage, des systèmes diversifiés et de marketing direct, une production saisonnière, une production adaptée au volume, une production occasionnelle, et cetera. L'agriculture biologique ne peut pas s'insérer dans les structures de gestion des produits et les silos actuels. Il y a déconnexion.

La gestion de l'approvisionnement, telle qu'elle est actuellement structurée, bien que j'appuie personnellement ses intentions, fait obstacle à l'arrivée de nouveaux agriculteurs biologiques.

Il y a deux façons d'augmenter la culture biologique. Tout d'abord, il faut convertir les exploitations actuelles à la production biologique, mais il y a des obstacles, comme je viens de l'expliquer. Deuxièmement, il faut accueillir la nouvelle génération d'agriculteurs. Ce sont les fils et les filles d'agriculteurs actuels, et aussi des gens qui adoptent l'agriculture comme nouvelle carrière, que ce soit des jeunes personnes ou des gens d'âge moyen qui veulent changer d'orientation. Ces gens-là créent des petites et des grandes exploitations. Cinquante-quatre pour cent des exploitations, au Canada, rapportent moins de 50 000 $ de ventes brutes. Ces petites exploitations ne peuvent pas se permettre d'accéder aux systèmes de gestion des approvisionnements à cause des coûts des quotas et la première étape, pour accéder aux quotas, exige des troupeaux de telle ampleur qu'ils ne peuvent pas obtenir le capital nécessaire.

La gestion de l'approvisionnement préserve la situation actuelle en regroupant et en tenant à l'écart les agriculteurs biologiques et tous les nouveaux producteurs hors du réseau de production d'oeufs, de lait, de poulets et de dindes. On constate un grave manque de mécanismes adaptés et d'envergure appropriée de traitement et de distribution, au Canada, pour les petites exploitations et les exploitations biologiques. Même les grandes exploitations biologiques sont largement diversifiées. Elles ont de multiples produits, et des petites quantités. Cependant, les regroupements, dans le secteur agricole, au Canada, depuis quelques dizaines d'années, ont entraîné la clôture de nombreux abattoirs, fromageries et usines d'emballage de légumes communautaires, de modeste envergure.

Les agriculteurs biologiques, étant modestes, ou du moins diversifiés, n'ont pas les points de vente nécessaires, à part leurs propres boutiques de ferme, qui sont rares et éloignées les unes des autres, pour vendre un volume de production qui soit adapté aux saisons, aux espèces ou à la variété, et qui est saisonnier dans certains cas.

Notre système agricole, au Canada, de nos jours, est contre la culture biologique et, de fait, contre les petites exploitations agricoles en général. Pour cette raison, il est difficile d'amener les agriculteurs conventionnels à changer de domaine, et encore plus difficile d'inviter de nouveaux agriculteurs à entrer dans le mouvement.

La vice-présidente: Merci beaucoup, nous allons commencer avec les questions.

Le sénateur Gustafson vient de la Saskatchewan, et je viens de l'Alberta. Nous siégeons à ce comité depuis notre enfance, nous semble-t-il, et nous avons beaucoup sillonné le pays, pour étudier diverses questions touchant les exploitations agricoles. Nous avons très souvent entendu des présentations sur la culture biologique, des présentations remplies d'orgueil et d'enthousiasme, mais aussi de la frustration que nous entendons dans votre voix aujourd'hui.

Du côté fédéral, à ce que je comprends, il y a deux ou trois grands éléments de préoccupation pour vous. L'un est celui du règlement national, et vous avez dit qu'il pourrait prendre un an à entrer en vigueur. Est-ce un délai déraisonnable?

Le deuxième élément concerne la communication de ce que vous faites, et des raisons qui font que c'est avantageux pour les Canadiens. Est-ce que vous souhaitez obtenir l'aide du gouvernement fédéral pour cela?

La chute que nous voyons sur le graphique que vous nous avez présenté n'est pas si abrupte, mais encore, l'industrie n'est pas si grande non plus. Voyez-vous dans cette chute un indicateur révélateur du fait que les gens n'adoptent pas la culture biologique, pour les diverses raisons que vous avez exposées, ou que d'autres l'abandonnent, ou n'est-ce tout simplement qu'un ralentissement dans l'organisation?

Mme Gibson: En ce qui concerne l'entrée en vigueur du règlement, nous avons eu le bonheur collaborer avec l'Agence canadienne d'inspection des aliments et Agriculture et Agroalimentaire Canada à la conception de cette méthode d'évaluation du processus réglementaire et pour obtenir une rétroaction assez vaste dans tout le pays, dans le cadre d'une série d'audiences qui ont eu lieu.

Nous pensons qu'une fois que nous aurons obtenu le soutien de principe du président de l'ACIA et du ministre de l'Agriculture, un délai d'un an pour l'entrée en vigueur du règlement est tout à fait raisonnable. Avec la Loi sur les produits agricoles au Canada, il existe déjà une loi à laquelle il serait intégré. Nous n'aurions besoin que de préciser un règlement d'application de cette loi, et on m'a assuré qu'une année serait réaliste, ce qui correspondrait à nos besoins pour satisfaire certaines échéances de nos partenaires commerciaux et internationaux. L'Union européenne, par exemple, veut un système national parce qu'elle veut traiter directement avec les gouvernements plutôt qu'avec des organes indépendants spécifiques de certification, dont plus de 25 existent au Canada. Ils veulent un réseau national.

La vice-présidente: Avez-vous eu l'occasion de vous entretenir directement avec le ministre de l'Agriculture?

Mme Gibson: Je pense que nous devons lui faire une présentation le 29 avril.

En ce qui concerne le deuxième élément dont vous avez parlé, sur le soutien fédéral des communications, dans ma présentation, j'ai dit qu'il est important que nous ayons un soutien fédéral, particulièrement en ce qui concerne un organe de supervision de la production biologique. Des sections locales ont été créées dans tout le pays, et on éprouve des difficultés à avoir une solide communication entre provinces. Seulement deux provinces ont des associations provinciales qui communiquent efficacement avec tous leurs agriculteurs biologiques. Nous avons désespérément besoin d'un soutien de la communication, en premier lieu. Comme nous avons été tributaires du bénévolat, le degré d'efficacité et, pour être franche, de professionnalisme dans la communication n'est pas des meilleurs. Bon nombre de bénévoles sont des familles dévouées d'agriculteurs qui participent à tout cela depuis au moins 10 ans, mais leurs compétences sont surtout en matière de production, pas nécessairement de communication. Cela s'est avéré un gros handicap. Il nous faut du personnel pour coordonner les communications dans les régions et à l'échelle nationale, pour pouvoir travailler de concert à définir et afficher une position unifiée, non pas seulement devant notre gouvernement fédéral, mais aussi devant nos partenaires commerciaux internationaux.

Pour ce qui est de dire si la chute est vraiment grande, je pense qu'elle reflète l'intense frustration que suscite le processus de certification, qui peut être très chronophage. Des familles d'agriculteurs tout à fait compétentes qui se consacrent exclusivement à la culture biologique m'ont dit qu'il leur avait fallu de 9 à 12 heures pour remplir leurs formules de certification. Ces documents sont très importants, parce qu'ils constituent pour les consommateurs la piste de vérification de la ferme à l'assiette qu'ils exigent. Ils veulent savoir d'où viennent leurs aliments et ce avec quoi ils ont été en contact, ce qui exige la tenue de bien des registres pour les familles d'agriculteurs, et c'est une exigence qui pose des problèmes pour beaucoup.

Les organisations comme la nôtre cherchent des moyens d'aider ces familles d'agriculteurs à acquérir les compétences nécessaires à la tenue de registres et à la présentation de demandes, et aussi de simplifier les demandes pour qu'elles ne soient pas si exigeantes.

Ces agriculteurs pratiquent encore les méthodes biologiques, mais ils ne passent pas nécessairement par le processus de certification à cause de la difficulté que leur pose la bureaucratie.

M. Manley: En ce qui concerne le plafonnement de la croissance de la production, j'oeuvre dans les services aux agriculteurs biologiques depuis sept ans. Les premières années, j'ai vu des gens nouveaux toutes les semaines venir à ma boutique, poser des questions sur la culture biologique. Ils voulaient savoir comment on peut être certifié, comment on peut se convertir, et où sont les marchés. Cependant, depuis deux ans, je n'ai vu que quelques nouveaux visages, et de ceux que j'avais vus dans les années antérieures, quelques-uns seulement ont fait la conversion. Les candidats à la certification ne se bousculent pas aux portes.

Le sénateur Gustafson: Je connais très bien la culture biologique. J'ai un voisin, à côté de ma terre, qui pratique la culture biologique. Il m'a envoyé une lettre, ce printemps, pour dire qu'il allait convertir sa terre à la culture biologique. C'est de jeu et, à ce que je comprends, cela fait partie du programme de certification. Il y a deux autres agriculteurs biologiques pas loin de chez moi.

En Saskatchewan, de nombreux agriculteurs qui ont été des modestes producteurs de grain ou de bétail trouvent très facile d'adopter le programme biologique, parce qu'ils n'ont pas employé beaucoup d'engrais, si jamais ils en ont utilisé. Ils n'ont pas beaucoup pulvérisé de produits parce que leurs terres étaient en jachères, et cetera.

Je pense que l'aspect positif de la culture biologique, c'est l'environnement. Les agriculteurs biologiques ont beaucoup à offrir aux Canadiens à cet égard. De l'autre côté, vous vous butez à des situations très difficiles. Vous avez parlé du problème de gestion de l'approvisionnement. Je ne sais pas comment vous allez pouvoir surmonter cette difficulté. Vous n'avez pas parlé de la Commission canadienne du blé. Monsanto et les grandes compagnies d'engrais du monde ne vous appuieront pas. Comment allez-vous surmonter ces défis?

M. Manley: Nous les surmontons. Il n'y a pas que nous pour le faire, il y a aussi les consommateurs. Il n'y a que 2 p. 100 d'agriculteurs dans la population. Les 98 p. 100 restants achètent des aliments. Les statistiques et les sondages ont toujours, et à maintes reprises, conclu qu'ils veulent des aliments respectueux de l'environnement, de l'agriculteur, de l'énergie, des aliments biologiques. Les agriculteurs n'ont à décider de les produire ou non. Maintenant, les agriculteurs ne les produisent pas nécessairement dans les quantités que nous voulons, pour les raisons que j'ai expliquées. En dépit de Monsanto et de l'absence de ressources, c'est cela, la situation. Cela prend un peu plus de temps, c'est tout.

Le sénateur Gustafson: Il semble que le gouvernement s'oriente vers les exploitations de plus grande envergure. Nous le constatons dans le domaine de la volaille, dans la vallée, les grandes fermes dont la moitié sont le fruit des travaux du sénateur St. Germain. C'est cela, la tendance. Achetez plus gros, achetez plus de terres, grandissez, et faite faillite.

Maintenant, nous entendons des voix plaidant le contraire, mais elles ne sont pas encore très fortes. Je lisais, hier, dans le National Post, un article sur les agriculteurs de l'Ontario qui disent certaines choses qui sont tout à fait saisissantes. Ces forces disent, si nous ne faisions que de la culture biologique, le monde mourrait de faim. Qu'avez- vous à répondre à cela?

Mme Gibson: Je suis heureuse de pouvoir dire que non, absolument pas. Je pense que les gens qui ont été assez privilégiés pour avoir accès à un large éventail d'informations savent que nos problèmes de famine sont principalement attribuables à des problèmes de distribution, et non pas de production. Comme le disait M. Manley tout à l'heure, une fois qu'une exploitation agricole est pleinement biologique, souvent, la diversité des organismes dans le sol stabilise le rendement, ce qui fait que, pendant les sécheresses, et c'est l'une des raisons pour lesquelles je pense que les chiffres de la Saskatchewan sont restés assez élevés, les cultures biologiques auront un rendement supérieur aux cultures conventionnelles, parce qu'il y a plus de matières biologiques dans le sol pour préserver cette précieuse humidité. Il y a une plus grande diversité d'organismes.

J'emploie souvent une analogie dans mes cours, et lorsque je parle aux familles d'agriculteurs à qui j'ai le privilège de rendre visite. Lorsque nous sommes stressés, nous avons besoin du soutien de nos communautés et de nos familles, et d'une gamme de mesures d'appui. Lorsque les plantes sont stressées, quand les cultures sont stressées, s'il y a une diversité de micro-organismes dans le sol et une diversité de cultures dans la rotation, cette diversité soutient la vie et la santé. Dans un contexte d'adversité, la culture biologique a régulièrement un rendement supérieur à la culture conventionnelle. Étant donné le réchauffement de la planète et les événements climatiques bizarres qui surviennent dans le monde, je pense que la culture organique démontrera de plus en plus que c'est une forme plus stable d'agriculture. C'est la forme d'agriculture qui nous a nourris jusqu'à il y a une soixantaine d'années. Je pense que si nous revenons et cessons de pousser la nature, si nous cessons de pousser la monoculture — nulle part, dans la nature, nous ne voyons de monoculture; nous voyons des communautés diversifiées et intégrées — c'est ce que les familles d'agriculteurs biologiques s'efforcent de créer. C'est pourquoi ils ont une diversité de cultures: l'élevage du bétail, des céréales, des légumineuses et des légumes. Cette diversité est source de force et de stabilité.

Les consommateurs, de plus en plus — M. Manley le disait bien — exigent cette stabilité. Nous voulons la sécurité alimentaire. Il y en a beaucoup qui vivent dans un monde très peu sûr, à bien des égards. S'ils connaissent les familles d'agriculteurs qui produisent leurs aliments et s'ils savent qu'il s'agit de production locale, pour une consommation locale, cela devient très important pour nous.

Mme Telford: Dans le système conventionnel, pendant la révolution verte, nous avons vu les récoltes augmenter de manière exponentielle depuis une trentaine d'années. Maintenant, elles baissent. Nous pensons que cela pourrait être attribuable à l'appauvrissement du sol, dans bien des régions du monde. Certaines terres ne peuvent maintenant plus produire, alors qu'avec le système biologique, comme le disait M. Manley, nous constatons une hausse du rendement, au fur et à mesure que les gens apprennent la culture biologique. Nous sommes encore dans la partie abrupte de la courbe d'apprentissage, et le rendement atteint un palier. La question qui se pose, c'est est-ce que nous parviendrons jamais à ce type de rendement, et je pense que Mme Gibson avait probablement raison. Cela importe peu, puisque le problème est plus celui de la pauvreté et de la distribution des aliments plutôt qu'un manque d'aliments dans le monde.

Le sénateur Gustafson: J'ai eu l'occasion de présider un comité qui étudiait la situation de la sécheresse dans l'Ouest canadien. Ce que vous dites est absolument vrai. Nous l'avons constaté encore cette année, avec les cultures sèches en Saskatchewan. Le sol trouve le moyen de se protéger. Dans ces années de sécheresse, de fait, la province a produit ce que nous appelons le kochia à balai, qui ne pousse qu'en temps de sécheresse, mais les agriculteurs en ont nourri leur bétail. C'est l'expérience qu'a connue mon fils cadet, cette année. Il a reçu 200 à 300 ballots de cette herbe, et en a nourri le bétail pendant tout l'hiver, alors que rien d'autre ne poussait. Je suis d'accord avec cela.

La vice-présidente: Le sénateur Gustafson a parlé du kochia. Il y a environ deux étés, pendant la sécheresse qui a sévi en Alberta, même cette herbe mourrait sur les collines des fermes à bétail.

Monsieur Manley, votre message d'espoir et d'enthousiasme, je le sais, est transmis même dans les exploitations d'ici, à Ottawa. Je sais que l'une d'elles où je vais, Herb and Spice, a largement amplifié la variété de ses produits, et cela s'achète. Il y a de l'espoir.

Le sénateur Callbeck: J'ai deux questions, l'une à propos de votre organisme, et l'autre de ma province, l'Île-du- Prince-Édouard, et d'un article récemment paru dans un journal local.

Vous avez dit que vous aviez 1 600 membres et 14 chapitres. Comment votre association est-elle financée? Y a-t-il un chapitre dans chaque province?

Mme Gibson: Oui, nous avons même des chapitres au Yukon et dans le Nord, et à mesure que le réchauffement planétaire y rend l'agriculture possible, nous avons plus de familles agricoles qui se joignent à nous là-bas. Nos chapitres sont très bien répartis dans le pays. La majorité d'entre eux se trouvent en Ontario et en Colombie- Britannique. Je ne pense pas que nous en ayons à Terre-Neuve-et-Labrador, mais en général, ils sont répartis partout au pays. Notre organisme est centré sur ses membres et il est soutenu par les droits d'adhésion, qui fluctuent. Le nombre de membres va de 1 500 à 1 700 ou 1 800. Nous déployons des efforts de recrutement constants. Nous pensons que ce nombre est trop faible. Nous croyons qu'un taux plus élevé d'agriculteurs biologiques du pays devraient être membres, mais ce sont principalement nos membres qui soutiennent l'organisme. Nous nous adressons à des fondations — nous avons récemment reçu un soutien plus encourageant de la part de fondations — mais notre organisme est principalement financé par ses membres.

Le sénateur Callbeck: Mon autre question porte sur le compte rendu, publié récemment dans un journal de ma région, d'une entrevue avec un producteur de pommes de terre biologiques de l'Île-du-Prince-Édouard.

Comme vous le savez, l'Île-du-Prince-Édouard produit des pommes de terre. L'an dernier, je crois que nous avons cultivé 106 000 acres et que moins de 200 acres étaient consacrées à la culture biologique de la pomme de terre. À Charlottetown, il y a eu un symposium auquel ont participé 150 personnes, et l'article traitait de l'intérêt croissant pour la culture biologique. Il contenait un énoncé que j'aimerais vous lire et que je vous invite à commenter.

L'énoncé est celui-ci: «Rien ne prouve qu'une pomme de terre biologique est plus saine qu'une pomme de terre ordinaire».

Mme Gibson: Nous avons eu le plaisir de participer à ce symposium organisé par le Atlantic Canadian Organic Regional Network. J'ai vu des études produites par l'Université Rutgers, aux États-Unis, et par l'Université d'Autriche — malheureusement, il n'y a pas de recherche au Canada, et il en faudrait — à propos des bienfaits nutritionnels des produits biologiques.

Oui, je suis au courant de divers travaux de recherche qui démontrent que non seulement les fruits et légumes biologiques contiennent moins de résidus de produits antiparasitaires, mais qu'ils sont plus sains et contiennent un plus large éventail de vitamines, de minéraux et d'acides salicyliques, qui réduisent la formation de tumeurs chez les gens. En Autriche, il faut justifier les prix plus élevés, et c'est pourquoi l'université y a fait davantage de tests et constaté que les produits biologiques présentaient une plus forte teneur en éléments nutritifs. Là-bas, les agriculteurs ont dû diffuser cette information pour justifier leurs prix plus élevés. En Amérique du Nord, la recherche est très insuffisante, bien que l'Université Rutgers ait effectué des travaux précis sur les avantages de la pomme de terre biologique et sur le fait qu'une pomme de terre biologique est plus saine et contient moins de résidus de produits antiparasitaires. Il doit y avoir plus de recherche dans ce domaine au Canada et en Amérique du Nord.

M. Manley: Quand j'entends des gens dire que rien ne prouve que ces aliments sont meilleurs ou que le rendement est meilleur, je me dis que c'est parce qu'ils ne se donnent pas la peine de chercher l'information. Cette information existe et elle est facilement accessible. Il faut se donner la peine de la trouver.

Puis, il y a la définition du mot «preuve». Si l'on cherche ou si l'on s'attend de trouver une preuve absolue, sûre à 100 p. 100, alors bien sûr, on ne trouvera rien. Les preuves se présentent sous forme de probabilités et de tendances. Il est possible de certifier une acre de gravier et d'essayer d'y produire des aliments. Il sera impossible d'en tirer une bonne qualité, et le contraire est évidemment vrai. En général, selon les tendances et probabilités dominantes, un sol possédant des caractéristiques diverses permet de produire des aliments biologiques de qualité supérieure, du point de vue de leur durée de conservation, de leur goût, de leur texture, et de leur faible teneur en contaminants.

Dans mon commerce au détail, régulièrement, j'accueille de nouveaux clients qui viennent avec des recommandations précises de leur médecin. Ils souffrent de diverses affections — maladie cœliaque, intolérance au lactose, troubles de l'attention, allergies, cancer, et cetera — et un expert leur recommande d'adopter un régime biologique.

Le sénateur Callbeck: Monsieur Manley, vous avez parlé de fermiers qui retournent à la culture traditionnelle. Y en a-t-il beaucoup?

M. Manley: Il y en a, mais pas tellement, du point de vue du nombre ou de la taille des fermes. En général, ils invoquent le manque de temps. J'ai eu personnellement connaissance de quelques cas, celui de mon frère notamment.

J'ai dit que la culture biologique exige beaucoup de connaissances et de gestion, donc beaucoup de travail et de temps. Les fermiers qui en font, surtout si leur ferme est petite, doivent avoir des revenus d'appoint en dehors de la ferme. Quand il fait beau et qu'ils devraient être en train de sarcler leur champ de soya, ils sont au travail, et quand ils reviennent à la maison, il pleut et il est trop tard. Ils ont des difficultés du point de vue de la régularité, de la qualité et de la coordination. Ils se rendent compte qu'ils ne peuvent pas faire les deux; ils choisissent leur emploi plutôt que le travail à la ferme, et ils retournent à la culture traditionnelle.

Le sénateur Lawson: Je fais partie des sénateurs qui ont grandi sur une ferme. Je me souviens de la période de la Deuxième Guerre mondiale, quand le beurre et le sucre étaient rationnés et que la margarine est apparue. Quand nous avons tous été habitués à en manger, c'était devenu un acte de trahison de le faire. Il fallait que nous mangions de la vraie crème qui venait de notre vache, par exemple, et nous avons grandi dans cet environnement.

Quand nous avons commencé à entendre parler de l'agriculture biologique, nous avons pensé que c'était un groupe d'élitistes qui en faisaient dans un but quelconque, jusqu'à ce que quelqu'un découvre qu'il y avait des effets sur l'environnement. Naturellement, les fermiers protègent leur environnement, et c'est une motivation. J'ai assisté à cette évolution. Dans les supermarchés, surtout en Californie, il y a des rayons plus grands que cette salle qui sont réservés aux produits biologiques.

Dans ma cour, à Surrey, nous cultivions nos propres bleuets et ils étaient très bons. Nous nous demandions ce qu'il y avait de si particulier à propos de ce fermier qui cultivait des bleuets. Nous l'avons rencontré et nous avons appris qu'il faisait de la culture biologique; il est impossible de lui acheter des bleuets à moins de les commander avant la récolte. Il vend tout à prix fort parce que c'est un produit exceptionnel, meilleur que ce que nous avons.

Vous avez parlé de plafonnement. Je n'ai jamais suivi le régime Atkins, mais j'admire le Dr Atkins parce qu'il a fait taire mes préjugés. Je me rappelle qu'il avait été interviewé quand le «Cool Whip» est arrivé sur le marché, et on lui a demandé si les gens devraient en manger et en donner à leurs enfants. Il a répondu: «Je ne veux pas être négatif, mais compte tenu des produits chimiques qui s'y trouvent, je ne m'en servirais même pas pour me raser». Ça m'a tout l'air d'un commentaire négatif, mais il a donné son avis et j'étais d'accord.

Ce qui est ironique, c'est que le Dr Atkins est mort des suites d'un accident il y a quelques années, et maintenant, son régime est très populaire. Là où le sénateur St. Germain et moi habitons, en Colombie-Britannique, il y a une boutique de produits à faible teneur en glucides, dans Vancouver Nord. Nous y sommes allés, et le commerce est prospère. On peut y acheter une miche de pain pour 10 $ et une variété d'excellentes céréales pour un prix très élevé. La dame qui a décidé d'ouvrir ce commerce a annoncé, avant la fin de la première année d'exploitation, qu'elle allait se lancer dans le franchisage. Les produits à faible teneur en glucides sont très en vogue. Il y a même de la bière à faible teneur en glucides; c'est chose courante. Est-ce que cela a contribué au plafonnement des produits biologiques dont vous avez parlé, ou vous êtes-vous retrouvé en marge parce c'est une mode et que la mode actuelle privilégie les aliments à faible teneur en glucides?

Mme Gibson: Non, je ne pense pas. Je pense que cela prouve que les gens font attention à leur alimentation. Il y a une hausse des ventes de produits biologiques. Ce qui m'intéresse, c'est la demande de produits alimentaires de bonne qualité. Qu'il s'agisse d'une forte hausse des produits à faible teneur en glucides ou d'une augmentation de la consommation de produits biologiques, les gens sont très conscients de leur alimentation. Ils se soucient des effets de ce qu'ils mangent, davantage maintenant qu'au cours des dernières années. Cela témoigne aussi de ce que les consommateurs sont plus exigeants. Je me demande si leurs exigences sont satisfaites par les agriculteurs de l'étranger.

J'ai grandi sur une ferme familiale, et je pense que c'est un endroit merveilleux où vivre, et un endroit merveilleux où se procurer des aliments. Les familles agricoles ne reçoivent pas le soutien dont elles ont besoin. Je me désole de les voir rater des occasions d'assurer leur prospérité. J'ai eu le privilège, en tant qu'inspectrice biologique et qu'agricultrice, mais surtout à titre d'inspectrice, de visiter des familles agricoles et de constater jusqu'à quel point les fermes biologiques sont saines comparativement à leurs voisines, et aussi de voir combien de jeunes fermiers choisissent la culture biologique. Il y a une croissance dans ce domaine.

Je pense que le plafonnement se trouve du côté des nouveaux participants. Dans tout groupe de la société, il y a toujours des gens qui n'ont pas peur d'être des pionniers. Ils se sont tous déjà manifestés et maintenant, nous devons donner notre soutien à ceux qui doivent revoir leurs normes d'esthétique. Beaucoup de fermiers ont appris que pour avoir fière allure, un champ doit ne contenir qu'une culture. L'idée de mélanger deux ou trois cultures différentes dans le même champ leur semble bizarre, ou la présence de mauvaises herbes les dérange, même si la diversité peut être synonyme d'une récolte plus saine, d'un meilleur rendement et d'un revenu beaucoup plus intéressant. Il y a toute cette question d'esthétique, de formation et de soutien au changement qui doit être acceptée par les familles agricoles.

Les consommateurs réclament des produits qui protègent leur santé, que ce soient des produits biologiques ou à faible teneur en glucides. Si cette commerçante reçoit 10 $ pour une miche de pain, cela signifie que le prix ne pose pas de problème. Les gens veulent de la qualité. Je veux veiller à ce que nos familles agricoles reçoivent le soutien nécessaire pour produire cette qualité, et que notre marché ne soit pas submergé par l'esprit d'entreprise de nos voisins américains, qui semblent avoir reçu beaucoup plus de soutien de leur gouvernement que nos familles agricoles en ont reçu du nôtre.

Le sénateur Lawson: Y a-t-il moyen de produire des aliments biologiques à faible teneur en glucides? Y a-t-il moyen de vous arrimer à cette tendance qui semble envahir le marché?

J'ai parlé à un fermier californien. Je lui ai demandé comment ses affaires allaient. Il m'a répondu qu'à cause de l'engouement pour la roquette, le chou rouge qu'on met dans les salades, il y a consacré 400 acres et qu'il en retire plus d'argent que de toutes les autres récoltes. C'est parfois une question de mode ou d'engouement, mais il semble y avoir une niche et un marché lucratif dont les gens peuvent tirer partie.

Mme Gibson: À l'heure actuelle, les familles agricoles qui font de la culture biologique sont celles qui se sont adaptées tôt. Elles recherchent la diversité des récoltes et entreprennent de nouvelles cultures. Elles ont les ressources pour se réoutiller et apprendre comment profiter de la situation actuelle. C'est ce qui se passe maintenant. Ce qui fait défaut, c'est l'aide à donner à ceux qui ont besoin de plus de soutien pour s'adapter, eux et leur exploitation.

Le sénateur Lawson: Je vous souhaite du succès.

Le sénateur St. Germain: Comme l'a dit le sénateur Gustafson, vous avez un échantillon représentatif de sénateurs ici ce matin. Le sénateur Gustafson est un important producteur de céréales et pour ma part, j'ai travaillé dans l'industrie de la volaille et des bovins.

J'ai fait de l'agriculture dans la région de Martha Sturdy. Vous avez peut-être entendu parler d'elle. Elle fait de l'agriculture biologique à Pemberton. Nous y avons déjà cultivé des plants de base de pommes de terre de semence. La production n'était pas énorme. Nous avions une des plus grandes fermes, et nous n'avions que 500 acres, ce qui n'était rien, comparativement aux fermes de 10 000 acres.

Ce qui m'inquiète, c'est que dans un endroit comme Pemberton, s'il survient une infestation d'insectes dans l'une des vallées, les herbicides, les insecticides — et que sais-je encore — ont toujours permis d'en venir à bout. J'ai été témoin d'infestations qui ont eu des effets dévastateurs sur la production. Ce que je vous dis, c'est que d'après mon expérience, un désastre total pourrait se produire et vous ne pourriez rien faire sans l'aide de l'industrie des insecticides ou des produits chimiques, par exemple. Qu'en pensez-vous?

M. Manley: Deux choses. Premièrement, j'ai lu des rapports qui indiquent qu'entre l'époque antérieure à l'agriculture chimique et maintenant, le taux de pertes attribuables aux parasites a augmenté. Qu'avons-nous obtenu avec les produits chimiques? Nous n'avons fait qu'augmenter nos pertes, toutes proportions gardées.

Le sénateur St. Germain: Si je puis me permettre, à cet égard... Si on commence à épandre des produits à base de cuivre pour enrayer une infestation d'insectes, on peut l'enrayer. C'est là que nous en sommes. Peut-être l'évolution a-t- elle contribué à l'augmentation du nombre d'insectes, je l'ignore. Ce que je dis, c'est qu'en prenant les bonnes mesures, on peut enrayer les infestations. J'ai été témoin d'une infestation dans la partie sud de la vallée. Dans la partie nord, nous avons agi rapidement et nous avons pu protéger nos récoltes. Je n'essaie pas de discréditer quoi que ce soit; je pose simplement des questions pour voir comment vous envisagez la situation.

M. Manley: La façon dont nous l'envisageons, c'est que cette discussion illustre les écarts structurels, intellectuels et culturels qui existent entre l'agriculture traditionnelle et biologique. L'une essaie de maîtriser l'environnement tandis que l'autre tente de le gérer. L'une tente d'enrayer une infestation, l'autre tente de la prévenir.

Pour l'agriculteur biologique, il n'est pas question d'enrayer une infestation. Il faut la prévenir. La prévention se fait par deux moyens: premièrement, par la diversité génétique et la résistance horizontale, c'est-à-dire la capacité d'avoir des végétaux, des animaux et des gens dont la composition génétique, la résistance et le système immunitaire suffisent à résister aux parasites et à cohabiter avec eux. Les parasites sont partout. Sachant cela, nous les évitons, nous les éliminons et nous y résistons, nous ne les enrayons pas.

Si les animaux, les récoltes, les végétaux et les humains présentent une diversité génétique accrue et un système immunitaire plus vigoureux, les effets et la prolifération des parasites seront négligeables et il ne sera pas nécessaire de les enrayer.

Le second moyen est la dispersion. Pourquoi faut-il tuer 19 millions de poulets dans une vallée? C'est parce qu'il y a 19 millions de poulets dans cette vallée. Les agriculteurs biologiques souhaitent disperser les élevages en petits îlots disséminés dans de vastes régions géographiques où des obstacles naturels circonscrivent les épidémies. Les dangers sont omniprésents. Les risques d'épidémies et de maladies ne seront jamais nuls. Sachant cela, les fermiers qui font de l'agriculture biologique disperseront leurs élevages, tout comme un bon stratège militaire disperse ses armées pour minimiser les répercussions d'une attaque de l'ennemi. En ayant de petits troupeaux, ainsi que des troupeaux et des cultures diversifiés, s'il y a une épidémie à quelque part — et il est certain qu'il y en aura — les répercussions seront minimes et atténuées par la dispersion et la diversité du troupeau, et par la vigueur accrue des systèmes immunitaires.

Le sénateur St. Germain: Je comprends ce que vous dites. Je connais très bien l'industrie du poulet. Je suis le président de l'organisation. La gestion de l'offre a ses faiblesses. L'une des pires est l'incapacité de superviser.

Mon collègue syndicaliste, le sénateur Lacson, et moi-même sommes d'accord la plupart du temps et nous sommes les meilleurs amis du monde, mais dans certains de ces domaines, il y des abus, tout comme il y en a dans les syndicats ou du côté de la gestion. Dans le cas de ces élevages de poulets, c'est la gestion de ces entités qui pose un problème.

J'ai joué un rôle actif dans l'annulation du permis d'un éleveur parce que ses méthodes étaient médiocres. Je crois que si la Georgie peut produire pour quatre milliards de dollars de poulets, la vallée du Bas-Fraser peut en produire pour un milliard de dollars. Cela dépend des organismes de gestion de l'offre. S'ils ont le droit de gérer l'offre et qu'ils détiennent certains pouvoirs pour déterminer les prix, ils ont une responsabilité encore plus grande en matière de gestion et de supervision des élevages. Cela aussi me préoccupe, parce que le gavage de la volaille est vraiment inquiétant, car on a amélioré les races sur le plan génétique, mais il est inquiétant de voir les médicaments qu'on leur administre.

Si nous ne produisions pas à ce niveau, l'agriculture en général ne serait virtuellement pas viable économiquement parlant de nos jours. On peut dire que les gens devraient travailler plus, mais le fait est que si on veut parvenir à un certain niveau de vie, rien ne justifie que les agriculteurs aient un niveau de vie inférieur à celui d'un commis ou de quelqu'un qui travaille à Ottawa.

Si vous comparez les salaires de certaines personnes qui travaillent à Ottawa et ce que vous payez à ces pauvres gens qui travaillent dans les fermes — et, soit dit en passant, vous méritez tout ce que vous gagnez — vous vous rendez compte que c'est impossible. Comment justifier pareille situation?

Si je demandais à quelqu'un de travailler dans mon exploitation de bovins que je vais avoir en Colombie- Britannique, je ne pourrais pas le payer 60 000 $ par année. Comment justifiez-vous pareille situation?

M. Manley: Actuellement, l'agriculture est en déficit. Ces 40 dernières années, les revenus agricoles nets ont continué de baisser, tandis que les revenus agricoles bruts n'ont cessé d'augmenter.

En 2003, si l'on s'en tient aux résultats de Statistique Canada, l'agriculture canadienne a affiché un déficit des revenus agricoles nets, sans compter le coût de la main-d'oeuvre agricole, cela comprenant les secteurs soumis à la gestion de l'offre, qui font l'objet d'une réglementation des prix, ainsi que l'agriculture biologique, qui bénéficie de prix avantageux. L'année dernière, les revenus agricoles nets étaient négatifs, en ce qui concerne l'agriculture conventionnelle et ce, malgré la consolidation effectuée, soit le recours aux produits chimiques et les canaux de distribution verticale. C'est le problème que nous essayons de régler, mais c'est la réalité actuelle. Ce que nous disons, c'est que l'agriculture biologique va offrir des solutions non seulement possibles mais réelles et ce, de trois façons: premièrement, en diminuant les coûts des facteurs de production agricole, tout en maintenant des productions acceptables ou supérieures; deuxièmement, en améliorant le prix de vente à la production; troisièmement, en augmentant la part du revenu de l'agriculteur découlant de la consommation alimentaire grâce à l'amélioration des liens et à la diminution des distances entre agriculteurs et consommateurs par le biais d'une commercialisation directe et à la ferme.

Mme Gibson: Si vous permettez, j'ai indiqué un peu plus tôt qu'en tant qu'inspectrice de produits biologiques, j'ai fait plus de 1 000 inspections qui m'ont amenée dans plus de 700 fermes. Il m'est arrivé à plusieurs reprises de voir une récolte décimée par les pucerons ou les fausses-teignes des crucifères et sur le terrain adjacent, de l'autre côté du petit chemin, une ferme qui est biologique depuis plusieurs générations et où l'on n'a jamais utilisé de produits chimiques ou qui s'est convertie au biologique ces 15 dernières années, mais dont le sol est sain, sans aucun insecte, si ce n'est sur les mauvaises herbes. J'ai pu le constater à plusieurs reprises. Lorsque le sol et la culture sont sains, les insectes ne s'y intéressent pas.

Non seulement ai-je pu le constater, mais les recherches effectuées à la station de Lethbridge ont permis de vérifier que lorsque l'orge est cultivée avec le canola, la fausse-teigne des crucifères considère qu'il s'agit d'un champ d'orge et laisse le canola tranquille. Malheureusement, je ne vois plus de cultures de canola biologique à cause de l'introduction de canola transgénique, si bien que nos agriculteurs ont non seulement perdu ce marché, dont ils avaient grand besoin, mais ont également perdu cette culture à grandes feuilles nécessaire pour la rotation et la diversité des cultures. Je ne cesse de m'apercevoir que lorsque les cultures sont diversifiées et que toute une gamme de produits est cultivée, on ne retrouve pas le genre de problèmes d'organismes nuisibles qui se manifestent chez les voisins. Si je suis dans une région où le taupin cause des problèmes, je demande aux agriculteurs biologiques comment ils l'évitent. Ils ne manquent jamais de répondre: «Je n'ai pas vraiment de problème, il y a eu un peu de dégâts au bord du champ, mais c'est comme si le système immunitaire de la culture était supérieur».

Souvenez-vous de la dévastation qui a frappé les vallées de l'Europe de l'Est après Tchernobyl, lorsque tous les isotopes radioactifs ont plongé dans le sol. Des travaux de recherche ont été effectués par l'entremise de l'Université de l'Autriche. Le gouvernement y avait envoyé des représentants. Des gens ont dû déménager et il a fallu détruire des cultures. Plusieurs familles d'agriculteurs ont été directement touchées et le gouvernement ne cessait d'amener du nouveau matériel, croyant que le problème se situait à ce niveau-là; en effet, les cultures et le sol n'apparaissaient pas radioactifs. Ce sol était en parfaite santé grâce à un compostage biologiquement équilibré si bien que ni les cultures ni le sol n'avaient absorbé d'isotopes radioactifs. C'était comme si on y retrouvait tous les nutriments voulus si bien que les cultures n'étaient pas radioactives. D'autres cultures dans ce secteur, qui je crois, étaient produites chimiquement, avaient absorbé la radioactivité et elles ont dû être détruites.

C'est l'exemple d'un système organique intégré sain et d'un sol organique stimulant le système immunitaire. Nous pourrions tous les trois être exposés à des microbes et celui d'entre nous qui aurait le meilleur système immunitaire pourrait les repousser. C'est ce dont je suis constamment témoin dans les fermes. Beaucoup plus de recherches s'imposent, mais le fait que les cultures maraîchères aient été non radioactives dans ce village après Tchernobyl est fondamental et aurait dû faire l'objet de plus de recherches et être beaucoup plus médiatisé qu'il ne l'a été. Ces familles d'agriculteurs qui faisaient du compostage et qui avaient des sols sains ont pu nourrir toute cette région, puisque leurs cultures n'étaient pas radioactives et qu'elles ont été en mesure de continuer à produire. Leur sol n'est pas devenu radioactif, contrairement à celui de leurs voisins. Ces travaux de recherche ont été effectués par l'entremise de l'Université de l'Autriche et appuient ce que j'ai pu empiriquement constater. J'ai vu des cultures biologiques résister à des attaques, être non seulement plus saines malgré d'étranges conditions météorologiques, mais effectivement résister à des infestations de sauterelles, de fausses-teignes des crucifères et de pucerons. C'est ce que j'ai pu observer.

Le sénateur St. Germain: Y a-t-il de la recherche scientifique effectuée sur ce point à l'heure actuelle?

Mme Gibson: Mme Jill Clapperton, de la Station de recherches de Lethbridge, a fait une série de travaux sur la façon de protéger les cultures grâce aux cultures intercalaires.

Le sénateur St. Germain: Vous dites sans contredit que le sol biologique est plus résistant. Y a-t-il une étude faite à cet égard?

Mme Gibson: Oui, monsieur. Je viens juste de rentrer du Michigan, où s'est déroulé un congrès mondial sur l'innocuité des aliments biologiques. Des scientifiques du monde entier y ont participé et je représentais le Canada. Plusieurs articles ont été présentés et je pense que vous pouvez consulter le site Internet de l'État du Michigan sous Organic World Congress. Selon les études publiées, les cultures biologiques résistent en fait à la croissance microbienne. Ce sont des produits plus sains. Si l'on injecte des microbes dans les cultures, on se rend compte que les cultures biologiques y résistent mieux. De plus en plus de travaux scientifiques se font dans ce domaine. J'ai été étonnée, car je croyais qu'il y aurait davantage d'études critiques à l'égard de l'agriculture biologique, peut-être même des attaques, mais à ma grande satisfaction, selon pratiquement tous les chercheurs, la production biologique semble stimuler la résistance des cultures aux microbes au moment de la croissance ainsi qu'au niveau du produit final. C'était fort impressionnant et j'ai été très heureuse de participer à ce congrès.

Le sénateur St. Germain: De quel genre de soutien gouvernemental pensez-vous avoir besoin pour assurer la croissance de cette industrie?

Mme Gibson: J'ai ici une liste de cinq recommandations que nous considérons nécessaires pour la santé du secteur biologique au Canada. Tout d'abord, il est très clair que nous avons besoin d'un règlement fédéral pour le secteur biologique qui s'appliquerait à tous les produits qui portent l'étiquette biologique. La crédibilité du consommateur est essentielle. Il faut protéger l'étiquetage biologique. Lorsque les États-Unis ont adopté leur règlement national en matière de cultures biologiques, on a assisté à une augmentation marquée à la fois de la consommation et de la production de produits biologiques. Nos consommateurs, nos producteurs et nos transformateurs doivent être convaincus de l'intégrité biologique des produits qui, au Canada, portent l'étiquette biologique; nous avons donc absolument besoin d'un règlement fédéral à cet effet.

Nous recommandons en deuxième lieu d'appliquer un moratoire sur l'introduction de toute nouvelle culture transgénique destinée à la consommation humaine ou animale. Nous avons vu le canola transgénique détruire notre marché de canola biologique. Nous ne pouvons nous permettre pareille situation sur le marché du blé biologique; en effet, le blé biologique est notre meilleur vendeur. Un énorme pourcentage de nos acheteurs nous disent que si nous introduisons du blé transgénique, ils chercheront un autre marché. Ils ne veulent pas prendre le risque d'une contamination par le blé transgénique. Nous devons protéger notre blé biologique, puisque c'est le pilier de nos producteurs biologiques de l'Ouest canadien. L'Île-du-Prince-Édouard envisage cette culture. Elle pourrait avoir ce créneau, puisque c'est une île, et cultiverait ainsi du blé génétiquement pur et non contaminé. Elle envisage un moratoire sur toutes les semences transgéniques. Nous devons prévoir un moratoire sur l'introduction de nouveaux produits transgéniques.

Il faut également adopter une loi exigeant l'étiquetage des aliments transgéniques. Beaucoup d'autres pays ont adopté une telle loi. L'Association des consommateurs n'est pas satisfaite de l'étiquetage volontaire des aliments transgéniques qui est proposé. Les consommateurs canadiens veulent avoir le choix et savoir si oui ou non ils consomment des aliments génétiquement modifiés; nous avons donc besoin d'une loi exigeant l'étiquetage des aliments transgéniques.

Il faut prévoir des programmes fédéraux pour encourager les agriculteurs à faire la transition à l'agriculture biologique. Nous n'avons bénéficié que d'un appui minime de la part de notre gouvernement en matière de cultures biologiques. Tous les pays du monde qui ont un système agricole biologique fort et dynamique ont bénéficié de beaucoup d'appui de leur gouvernement. Pour ce qui est de la sensibilisation du public, prenons l'exemple de l'Autriche où tous les aliments servis aux enfants et aux personnes âgées de plus d'un tiers des centres qui les hébergent sont biologiques, puisqu'il s'agit des membres de la société dont le système immunitaire est le plus fragile. Nous savons que les gens qui courent le plus de risque en matière de santé s'en sortent mieux s'ils consomment des aliments biologiques. Nous avons besoin de programmes fédéraux pour encourager notre industrie. Je suis ravie que la Gouverneure générale vienne ce soir à notre gala biologique, organisé par M. Manley et la section d'Ottawa, et de savoir qu'elle sert des aliments organiques chez elle et qu'elle a adopté la culture biologique à la résidence officielle. J'aimerais tant qu'Ottawa donne l'exemple, non pas seulement au niveau de la production des aliments, mais aussi de la gestion d'aires de jeux afin que les enfants puissent jouer en toute sécurité sur les pelouses; j'aimerais aussi des programmes fédéraux encourageant le recours à des méthodes biologiques tant dans l'agriculture que dans la gestion de nos environnements.

Enfin et plus important, nous devons créer de nouveaux offices de commercialisation pour les produits biologiques. Les systèmes de rachat par l'entremise de la Commission canadienne du blé posent un gros problème à de nombreux producteurs de céréales biologiques. Il faut constamment modifier ce système pour que les avantages recueillis par certaines familles d'agriculteurs grâce à la Commission du blé ne soient pas compromis, mais aussi pour que les agriculteurs indépendants qui commercialisent une culture unique en son genre comme une culture biologique ne soient pas pénalisés. Il faut examiner tout le système des offices de commercialisation pour voir comment trouver un moyen d'encourager la production biologique tout en atténuant certaines préoccupations des offices de commercialisation et en misant sur les avantages qu'ils offrent à nos familles d'agriculteurs. Je m'attendais à cette question.

Le sénateur St. Germain: Vraiment?

M. Manley: J'aimerais souligner un point qui revient dans l'exposé et les recommandations de Mme Gibson: la reconnaissance et la légitimité représentent une aide fort importante qui ne coûte rien. Tant que tous les intervenants, qu'il s'agisse des ministres, des ministères ou d'autres organismes, évitent le mot biologique, les agriculteurs en déduisent que c'est une réalité qui n'existe pas, qui n'est pas légitime, ni viable. Je ne vous demande pas d'aller poser une affiche en haut de l'édifice indiquant que le biologique est ce qu'il y a de mieux au monde, même si c'est le cas. Reconnaissez au moins que c'est une solution viable, une façon appréciée de faire de l'agriculture, que les consommateurs y sont favorables et que le gouvernement va l'appuyer. Une fois que ce sera clair pour les agriculteurs, ils commenceront à prendre des initiatives, à envisager d'autres solutions et à faire des plans avant que de coûteux programmes gouvernementaux ne se mettent en place. Une simple reconnaissance est ce qui s'impose avant tout.

Le sénateur Gustafson: Il ne faut pas oublier que le Canada est devenu une société urbaine. Nos agriculteurs représentent 2,5 p. 100 environ de la population canadienne. On a pu voir hier dans le National Post un article en première page au sujet de ce qui arrive aux agriculteurs de l'Ontario. Ils connaissent de très graves problèmes. Vous ne pouvez pas en vouloir au gouvernement qui essaye d'obtenir des voix dans les centres urbains. Nous n'avons aucun pouvoir politique. Il n'y a pas de pouvoir politique dans le domaine agricole. C'est un problème très grave, pourtant, ce qui dans notre pays stimule l'économie — les pêches, les forêts, le gaz et le pétrole, l'exploitation minière et l'agriculture — tout cela provient du Canada rural, lequel ne reçoit rien en retour. Dans cet article, le journaliste du National Post a l'audace de dire qu'Agriculture Canada n'est plus viable, que le Canada rural n'est plus viable. C'est absurde. Toutefois, il suffit en même temps d'examiner ce qui se passe en Europe — et j'aimerais savoir ce que vous pensez de l'Europe et des États-Unis à ce sujet — pour s'apercevoir qu'il a été décidé là-bas de regrouper l'environnement, le développement rural et l'agriculture. On dit simplement là-bas que les agriculteurs ne peuvent pas être tenus responsables de tous les problèmes environnementaux et qu'ils ne doivent pas être les seuls à en faire les frais. C'est une responsabilité que doit partager la société dans son ensemble.

C'est un tableau assez sombre de l'industrie dans son ensemble. Ce que je veux savoir, c'est comment se compare le Canada avec le reste du monde dans le domaine biologique; je veux parler des États-Unis et des pays d'Europe.

Mme Gibson: J'ai eu le plaisir en août dernier de parcourir le Canada en compagnie de 10 délégués commerciaux du Canada en poste dans sept pays européens, dans le but d'informer nos vendeurs de produits et de céréales biologiques de la situation en matière de norme nationale et de la réglementation prévue pour que leurs marchés dans l'Union européenne ne disparaissent pas, puisque, comme nous venons de le dire, la part du biologique au Canada tourne autour de 3 p. 100, il s'agit en fait de un ou 2 p. 100. Ce pourcentage est beaucoup plus élevé en Europe. Les consommateurs européens exigent plus de produits biologiques, qui représentent entre 10 et 15 p. 100 de leur agriculture. Sans exception, tous ces délégués commerciaux et les acheteurs qu'ils ont amenés avec eux ont déclaré que l'Europe a besoin de plus de produits biologiques qu'elle ne peut en produire. Ces pays veulent des produits canadiens. Les familles canadiennes d'agriculteurs perdent des marchés. Alors que l'Union européenne s'apprête à accueillir de nouveaux pays, il faut savoir que ces derniers produisent les aliments biologiques pour leurs marchés et que nous perdons notre place. C'est la raison pour laquelle il est si crucial de mettre au point notre norme nationale et de prendre un règlement pour avoir des chances égales avec les pays d'Europe, étant donné que l'Union européenne a déjà un règlement à cet effet.

Aux États-Unis où le bio représente près de 5 p. 100 de l'agriculture — encore une fois un pourcentage plus élevé que le nôtre — et a reçu beaucoup plus d'appui du gouvernement, y compris une initiative récemment annoncée de plusieurs millions de dollars pour la recherche, c'est le financement de la recherche et des techniques de production biologique qui a la priorité, car on sait bien que c'est ce qui permet de faire vivre les familles d'agriculteurs. Comme ma mère est américaine, je fais également des inspections dans le Dakota du Nord et du Sud, ainsi qu'au Montana. Je traverse la frontière et je m'aperçois que des fermes de même taille reçoivent beaucoup plus d'aides gouvernementales, même si les Américains ne les qualifient pas de subventions agricoles. Les agriculteurs bénéficient de programmes qui leur permettent de répondre aux normes en matière de casiers. Ils ont tous des dispositifs d'aération et des sols en ciment. Au Canada, les fermes de même importance ont toujours les vieux casiers de bois tapissés de plastique. Au Canada, les agriculteurs ne disposent pas de programmes leur permettant d'accéder à cette qualité, car en effet, tout le marché biologique repose sur le concept de qualité.

On me demande souvent de quel genre de valeur ajoutée nous avons besoin dans la région canadienne des Prairies — je suis originaire des Prairies et ce que je connais, c'est l'agriculture des Prairies — et je réponds qu'avant de penser à la valeur ajoutée, il faut préserver la valeur dont nous disposons. Des agriculteurs et leurs familles n'ont pas l'équipement de qualité voulue pour remplir leurs casiers. Ils n'ont pas les casiers, ni les dispositifs d'aération qui leur permettraient de maintenir la qualité du produit. De l'autre côté de la frontière, aux États-Unis, les agriculteurs ont tous les appuis dont ils ont besoin. L'agriculture biologique bénéficie de beaucoup plus de soutien en Europe et aux États-Unis également qu'au Canada, d'après ce que j'ai pu observer dans les fermes de notre pays. Il y a donc une disparité. En Europe, on ne parle pas de subventions, on dit plutôt que les agriculteurs sont payés pour ce produit environnemental. Nous avons ici une région hydrographique et voulons protéger la qualité de l'eau, puisque tous ces gens en dépendent. Nous allons payer ces agriculteurs pour qu'ils fassent de la culture biologique par mesure de prévention pour diminuer la probabilité de contamination des eaux souterraines et de surface. Nous payons ces agriculteurs pour qu'ils se convertissent — et il ne s'agit pas de subventions — pour diminuer le risque de contamination de l'environnement. Je pense qu'il faut voir les choses sous cet angle au Canada: nous considérons que ces produits environnementaux jouent un rôle en ce qui concerne notre qualité de vie et nous sommes prêts à payer un certain nombre de familles d'agriculteurs qui contribuent à un environnement de meilleure qualité.

Le sénateur Gustafson: Étiquetage et modification génétique: à mon avis, nous avons perdu la bataille du canola. J'ai cultivé du canola sur de grandes surfaces chez moi et je n'avais jamais vu de canola transgénique avant cette année. Je n'ai pas eu le choix, on a été obligé d'en planter même si on ne le voulait pas; c'est une question de survie. Avec le canola Roundup Ready, le champ est propre et il ne fait aucun doute que le rendement est plus élevé. Si vous n'en avez pas la capacité, vous ne pouvez pas soutenir la concurrence.

À mon avis, il va falloir encore 10 ans avant que l'étiquetage ne soit adopté au Canada. Tout en étant d'accord avec la plupart de vos propos, je dois vous dire que c'est une grande bataille. Vous comparez nos agriculteurs aux Américains alors que dans ce pays, 93 milliards de dollars de subventions de plus ont été versés ces deux dernières années, dans le cadre d'un programme de 10 ans. Ce qui m'inquiète véritablement, c'est que nos bureaucrates canadiens ne cessent de dire: «Nous allons convaincre les Américains de ne plus verser de subventions, tout comme les Européens». Cela n'arrivera jamais. Nous avalons ce mensonge depuis 25 ans. La valeur de nos fermes périclite et personne ne fait rien; la situation est pratiquement désespérée.

M. Manley: Je vous remercie de votre intervention et reconnais qu'effectivement le rendement du canola Roundup Ready est plus élevé. Dans l'est de l'Ontario, j'ai demandé à un important vendeur de soja du soja non traité pour les agriculteurs biologiques et il m'a répondu: «Je suis désolé, il n'y en a plus». J'ai dit: «Que voulez-vous dire? C'est une variété populaire». Bien sûr, c'est une variété très populaire. Le problème, c'est que mes ventes de soja transgénique Roundup Ready ont baissé cette année, car les agriculteurs ont réalisé qu'ils avaient des problèmes de rendement, de résistance aux mauvaises herbes et de marchés et plusieurs sont revenus au soja conventionnel.

Ce que je veux dire, c'est que la recherche indépendante liée à l'intérêt public et parrainée par le gouvernement au sujet de questions comme celles-ci fait défaut. Qui allons-nous croire sur le marché en ce qui concerne la valeur des cultures transgéniques et leur rendement? Seules les sociétés qui vendent le produit nous communiquent quelques rapports. Nous n'avons pas de recherche indépendante liée à l'intérêt public et parrainée par le gouvernement confirmant ou réfutant ce qui se dit. Je critique le fait que le gouvernement, qui veut réduire son budget, soit passé à des partenariats privés-publics dans le domaine de la recherche agricole. Bien sûr, la recherche va se faire en fonction du programme des entreprises et non dans l'intérêt public. Si les résultats sont négatifs, ils ne seront pas publiés. Si les résultats risquent d'être négatifs, rien n'est tenté. Si c'est dans l'intérêt du secteur public, il n'y aura pas de financement d'entreprise, car ce ne sera pas privé. Par conséquent, la recherche liée à l'intérêt public fait cruellement défaut dans des domaines comme celui-ci comme dans le développement des semences, la génétique animale, les pratiques agricoles, et cetera.

La vice-présidente: Vos observations, monsieur Manley, m'amènent à vous poser une question. Nous avons reçu ici les représentants de Pulse Canada il y a environ trois semaines. Ils ont dit au comité que le Canada devrait rassembler tous ses groupes de denrées afin de mettre au point un cadre global de recherche agricole qui examinerait non seulement la transformation à valeur ajoutée, mais aussi les systèmes de production nécessaires pour soutenir cette transformation à l'avenir.

Pensez-vous qu'il soit utile de présenter cette idée au gouvernement? Votre industrie pourrait-elle participer à ce regroupement en vue de débattre de ces questions?

M. Manley: Oui. J'appuie et je crois que les Canadian Organic Growers appuient en règle générale une approche intégrée à l'agriculture dans les domaines de la recherche, de la gestion des marchés, de la production, et cetera. La gestion de l'agriculture en fonction des silos nous crée de graves problèmes, les silos se disputant pour obtenir des fonds du gouvernement, des surfaces cultivées et des produits. Si on vous dit «mangez davantage d'oeufs», vous mangez autre chose, bien sûr. C'est un handicap pour tous.

L'agriculture n'est en général pas élastique et n'est pas un produit de consommation élastique. Les gens ne mangent pas plus d'aliments uniquement parce qu'on en fait la publicité. Ils choisissent les aliments qu'ils souhaitent. Les groupes de denrées se font concurrence. Nous ne pensons pas que ce soit une façon appropriée d'aborder la question.

La commercialisation, à partir de la recherche, devrait se faire de manière intégrée dans l'intérêt de l'agriculture et des agriculteurs.

Les agriculteurs doivent faire la rotation des cultures. Or, ce n'est pas possible lorsque l'office du maïs et l'office du soja se disputent les surfaces et les prélèvements à la source. Lorsque ces prélèvements dépendent de la production, l'office du soja et l'office du maïs se font concurrence en matière de surfaces cultivées afin d'obtenir plus de prélèvements à la source. Il faudrait procéder de manière intégrée.

Allons-nous participer? Nous le souhaiterions fortement. Pouvons-nous participer? Nous sommes à la limite de nos capacités de bénévoles. Nous avons besoin d'un personnel de base pour nous lancer dans de telles initiatives. Pour obtenir quatre employés de base, nous avons besoin de financement. On pourrait envisager peut-être un prélèvement intégré à la source. Sinon, on pourrait penser à des dons privés, des dons de fondations ou des subventions du gouvernement, et à ce moment-là prévoir au moins un employé de base.

La vice-présidente: Par suite à la discussion d'aujourd'hui, j'aimerais vous poser une deuxième question. Pensez-vous que la Commission canadienne du blé devrait commercialiser les céréales biologiques? Si oui, pourriez-vous nous faire des recommandations quant aux changements à apporter dans la façon dont elle fonctionne actuellement?

Mme Gibson: Oui. La commercialisation d'un produit biologique exige des compétences différentes que doivent acquérir beaucoup de producteurs biologiques. Je me suis récemment rendue dans plusieurs fermes biologiques pour poser des questions aux agriculteurs sur leur façon de commercialiser leurs produits. Certains ont d'excellentes compétences en la matière, contrairement à d'autres. Je crois que la commercialisation des céréales canadiennes par la Commission du blé a été positive pour la majorité des familles d'agriculteurs. Toutefois, le système actuel de rachat ne convient pas au secteur biologique et il faudrait véritablement le revoir. Les familles d'agriculteurs ne cessent de me dire qu'elles ont l'impression d'avoir perdu des marchés et que passer par la Commission du blé leur coûte cher.

Je crois que la Commission s'est efforcée de répondre aux besoins particuliers de la commercialisation des produits biologiques, ce qu'il faut encourager parallèlement à une consultation beaucoup plus approfondie tout en tenant compte de l'expérience des agriculteurs bio en matière de commercialisation.

Effectivement, la Commission a un rôle à jouer, car ce ne sont pas toutes les familles d'agriculteurs qui disposent des compétences voulues dans ce domaine. C'est ce que je constate; toutefois, certains agriculteurs ont ces compétences et il faut les prendre en compte. Le système de rachat doit être révisé en profondeur.

Le sénateur St. Germain: Savez-vous si le gouvernement offre des appuis à gens?

La vice-présidente: À ma connaissance, non. Peut-être.

Mme Gibson: Je n'ai pas entendu la question.

Le sénateur St. Germain: Je demandais à la vice-présidente, qui fait partie du gouvernement, si le gouvernement offre actuellement de l'aide à ces gens-là.

Mme Gibson: Agriculture et Agro-alimentaire Canada par l'entremise de la direction générale de l'horticulture et des marchés spéciaux appuie la mise au point de notre norme biologique nationale par le biais de l'Office des normes générales du Canada. Depuis 1999, nous révisons cette norme pour qu'elle corresponde à la norme européenne actuelle ainsi qu'au nouveau code national de réglementation du programme biologique du règlement fédéral 7 des États-Unis. Des ressources y sont affectées.

Si je ne me trompe, l'Agence canadienne d'inspection des aliments a affecté sept employés qui travaillent sur la mise au point de notre règlement biologique. C'est toutefois très minime. En 2002, on m'a demandé de représenter le Canada aux séances de l'Organisation de coopération et de développement économiques. Il s'agissait de la première rencontre organisée en dehors de l'Union européenne, à Washington. C'était un atelier biologique. Le Canada ne faisait pas d'exposé. Si les Canadian Organic Growers avaient été invités, nous nous en serions chargés. On m'a demandé de participer en tant que bénévole, ce que j'ai fait, mais j'étais très gênée. Des pays comme la Grèce et la Roumanie présentaient un exposé officiel; des ministres de l'Agriculture étaient présents. Notre ministre de l'Agriculture ne parle jamais du biologique dans ses allocutions. Comme l'a dit M. Manley plus tôt, le biologique est pratiquement invisible au Canada. Nous avons dû représenter le Canada sur la scène internationale. En raison du peu de soutien gouvernemental dont nous disposons, je dois travailler comme bénévole au sein d'une organisation nationale qui appuie le biologique au Canada.

La direction des marchés spéciaux appuie la mise au point de notre norme, ce dont nous sommes fort reconnaissants. L'Agence canadienne d'inspection des aliments examine ce règlement, ce dont nous la remercions, mais il faut en faire davantage. Il faut plus d'employés et favoriser davantage la création d'un organe de contrôle biologique en raison de la diversité de la production biologique dans notre pays. L'agriculture revêt diverses formes d'un bout à l'autre du Canada, de l'Île-du-Prince-Édouard jusqu'à la Colombie-Britannique en passant par les Prairies; les perspectives en matière de production agricole sont fort différentes. Nous nous considérons comme un élément de l'agriculture à l'échelle du Canada, mais nous avons besoin d'un appui fédéral pour la création d'un organe de contrôle biologique de manière à accélérer ces efforts nationaux et à y participer.

La vice-présidente: Je vous remercie au nom du comité. Vous avez défendu votre cause de façon très énergique, habile et passionnée. Nous vous en remercions, car c'est le genre d'intervention que notre comité souhaite entendre. Je crois que nous pouvons garantir — certainement moi-même à titre de particulier ainsi que le reste des sénateurs en tant que groupe — que nous ferons tout ce qui est en notre pouvoir pour faciliter une réponse. Nous espérons que vous arriverez à vous regrouper, votre industrie, ainsi que le ministre de l'Agriculture et ses fonctionnaires. Nous vous adressons nos meilleurs voeux.

Le sénateur Gustafson: Comment trouver une solution à ce problème agricole? Un groupe d'agriculteurs dit une chose, un autre en dit une autre. Le gouvernement dit: «Puisque vous ne savez pas ce que vous voulez, nous allons décider ce qui nous semble juste». C'est un problème, cela ne fait aucun doute, et c'est un problème qui dure depuis des années. Notre comité a fait beaucoup de travail sur l'environnement, le réchauffement de la planète, et cetera. Ma théorie est la suivante: si nous arrivons à susciter l'intérêt des centres urbains — et c'est ce qui s'impose si l'on veut du changement — il va falloir le faire en parlant de l'environnement. Les agriculteurs ne peuvent pas avoir de bons programmes environnementaux s'ils partent de rien; c'est impossible. La solution consisterait en quelque sorte à convaincre les centres urbains que tous les Canadiens ont une responsabilité envers l'environnement et la terre.

Mme Gibson: Nous sommes d'accord. De plus en plus de consommateurs souhaitent acheter des produits biologiques; ils préfèrent acheter des produits biologiques locaux s'il y en a. Nous arrivons maintenant à un goulot d'étranglement, nous n'avons pas l'infrastructure voulue, ni les appuis. Des familles d'agriculteurs veulent cultiver des produits biologiques et veulent rester dans le domaine. Il faut trouver des façons d'appuyer la production locale pour la consommation locale. Nous devons répondre à la prise de conscience des impacts environnementaux en disant: «Citadins, voilà ce que nous pouvons faire: achetez des produits biologiques locaux et vous verrez ce que nous pouvons vous offrir».

La vice-présidente: Nous allons terminer notre séance sur cette observation de nature commerciale. Nous sommes très heureux que vous soyez venus, la discussion a été instructive et nous allons faire ce qu'il nous revient de faire tout en vous souhaitant de réussir.

La séance est levée.


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