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Faisons un marché : Ce qui a amené une Île-du-Prince-Édouard réticente à se joindre au Canada

Ferme près de Charlottetown, à l’Île-du-Prince-Édouard, dans les années 1800.

Il peut sembler paradoxal que l’Île-du-Prince-Édouard, surnommée le « berceau de la Confédération », ait refusé de se joindre au nouveau Dominion du Canada en 1867 et ait attendu cinq ans avant de le faire.

En fin de compte, des difficultés financières l’ont poussée à conclure une entente avec le géant voisin. L’Île-du-Prince-Édouard est devenue la septième province du Canada le 1er juillet 1873. Le chemin pour en arriver là a été cahoteux.

En septembre 1864, les représentants de trois colonies britanniques – l’Île-du-Prince-Édouard, la Nouvelle-Écosse et le Nouveau-Brunswick – se réunissent à Charlottetown pour discuter d’un projet d’union des Maritimes. Les délégués de la province du Canada – l’Ontario et le Québec actuels – entendent parler de la conférence et demandent à y participer comme observateurs. Lorsque la proposition originale échoue, les délégués de l’Ouest saisissent l’occasion en proposant une union beaucoup plus ambitieuse, s’étendant de l’Atlantique au lac Supérieur.

Les quatre premiers sénateurs de l’Île-du-Prince-Édouard comptaient des partisans de longue date de la Confédération ainsi que des sceptiques. Thomas Heath Haviland, président de l’Assemblée législative de l’île, était l’un des cinq délégués coloniaux à la Conférence de Charlottetown de 1864 et un ardent défenseur de la Confédération.
Les quatre premiers sénateurs de l’Île-du-Prince-Édouard comptaient des partisans de longue date de la Confédération ainsi que des sceptiques. Thomas Heath Haviland, président de l’Assemblée législative de l’île, était l’un des cinq délégués coloniaux à la Conférence de Charlottetown de 1864 et un ardent défenseur de la Confédération. Robert Poore Haythorne a été premier ministre de la colonie de 1869 à 1870 et de 1872 à 1873. Bien qu’initialement sceptique à l’égard de la Confédération, il a entamé des négociations avec Ottawa en 1873 pour obtenir des conditions favorables pour l’île. Il a siégé au Sénat du Canada de 1873 jusqu’à son décès en 1891.
Robert Poore Haythorne a été premier ministre de la colonie de 1869 à 1870 et de 1872 à 1873. Bien qu’initialement sceptique à l’égard de la Confédération, il a entamé des négociations avec Ottawa en 1873 pour obtenir des conditions favorables pour l’île. Il a siégé au Sénat du Canada de 1873 jusqu’à son décès en 1891. George William Howlan, marchand et propriétaire de navires d’origine irlandaise, était membre de l’Assemblée législative de la colonie. Il était sceptique à l’égard de l’union avant 1873. Après avoir siégé pendant 21 ans au Sénat canadien, il a été nommé sixième lieutenant-gouverneur de la province.
George William Howlan, marchand et propriétaire de navires d’origine irlandaise, était membre de l’Assemblée législative de la colonie. Il était sceptique à l’égard de l’union avant 1873. Après avoir siégé pendant 21 ans au Sénat canadien, il a été nommé sixième lieutenant-gouverneur de la province. Donald Montgomery, agriculteur, a siégé à l’Assemblée législative de l’Î.-P.-É. de 1838 à 1874. Il a été sénateur canadien de 1873 à 1893. Sa petite-fille, Lucy Maud Montgomery, est l’auteure d’Anne... la maison aux pignons verts.
Donald Montgomery, agriculteur, a siégé à l’Assemblée législative de l’Î.-P.-É. de 1838 à 1874. Il a été sénateur canadien de 1873 à 1893. Sa petite-fille, Lucy Maud Montgomery, est l’auteure d’Anne... la maison aux pignons verts.

La Nouvelle-Écosse et le Nouveau-Brunswick se rallient, mais l’Île-du-Prince-Édouard ne voit aucun avantage à s’y joindre. Son agriculture et ses industries sont florissantes. Son commerce outre-mer est en plein essor. Les Prince-Édouardiens sont satisfaits de rester maîtres chez eux plutôt que de devenir partenaires minoritaires dans une union avec des voisins plus peuplés et puissants sur le plan politique.

« L’Île-du-Prince-Édouard a adopté une vision étroite de ses propres intérêts », a déclaré Robert Bothwell, professeur émérite d’histoire à l’Université de Toronto et auteur de The Penguin History of Canada. « Mais les plans de la Grande-Bretagne et la politique américaine la plaçaient dans une dangereuse situation d’isolement. Qu’elle en soit consciente ou non, elle avait intérêt à se joindre aux Canadiens. »

La résistance de l’Île-du-Prince-Édouard prend fin dans les années 1870 lorsque trois problèmes intérieurs qui couvaient depuis longtemps font surface et la forcent à négocier.

Il y a d’abord la question des propriétaires terriens non-résidants. La France a cédé l’île, qu’elle avait nommée l’île Saint-Jean, lorsque la guerre de Sept Ans a pris fin en 1763. Les autorités britanniques divisent ensuite le territoire en lots et, dans le cadre d’une loterie ponctuelle, en vendent la quasi-totalité à des propriétaires ayant de bonnes relations politiques, dont beaucoup ne quitteront jamais la Grande-Bretagne.

Peu d’entre eux prennent la peine de s’établir et de développer leurs propriétés à l’étranger, comme le stipulent les conditions de leurs concessions. Beaucoup d’entre eux accumulent des arriérés fiscaux, privant l’administration de la colonie d’une de ses rares sources de revenus. Les agriculteurs résidants, qui constituent la majeure partie de la population de l’Île-du-Prince-Édouard, demeurent sans terre et pleins de ressentiment.

L’Assemblée législative de l’île s’adresse à maintes reprises à l’office des colonies, à Londres, pour régler le problème, mais Whitehall ne tient pas les propriétaires terriens responsables. À l’époque de la Confédération, la « Question foncière » traîne depuis un siècle.

Pendant ce temps, en l’absence d’une liaison fiable avec le continent toute l’année, l’économie de l’Île-du-Prince-Édouard commence à stagner. Le financement d’un bateau à vapeur pouvant naviguer tout l’hiver dans le détroit de Northumberland, engorgé par les glaces – sans parler de ses 13 km de largeur – représente un défi de taille pour la petite colonie à court d’argent.

Pour couronner le tout, les Prince-Édouardiens ont, eux aussi, attrapé la fièvre du train. Les politiciens insistent pour qu’une ligne relie Elmira, à la pointe est de l’île, à Tignish, à son extrémité nord-ouest – une entreprise pharaonique dont l’île n’a nul besoin et qu’elle n’a pas les moyens de se permettre.

« À l’époque, tout le monde construisait des chemins de fer », explique le professeur Bothwell. « L’Île-du-Prince-Édouard est devenue victime d’une manie de l’époque. »

Le projet commence à « dérailler » peu après le début des travaux de construction en 1871. Les entrepreneurs, payés au mille, maximisent les profits en contournant largement les obstacles plutôt qu’en construisant des tunnels et des ponts. Les pots-de-vin sont endémiques, des gares inutiles distantes de quelques kilomètres surgissent, et les coûts montent en flèche.

Moins d’un an plus tard, l’île se retrouve au bord de la faillite.

Le gouvernement canadien tend la main, conscient que les Américains – qui visent à se tailler une place dans la lucrative industrie des pêches du golfe du Saint-Laurent – se montrent eux aussi invitants.

Les Canadiens acceptent de prendre en charge les dettes de l’île et de subventionner le rachat des terres restantes des propriétaires fonciers non-résidants. Ils proposent d’achever la construction du chemin de fer en difficulté et d’absorber les dettes connexes. Enfin, ils s’engagent à maintenir un service de bateau à vapeur reliant l’île au continent toute l’année.

Les Prince-Édouardiens se voient offrir une représentation politique généreuse – six sièges à la Chambre des communes élue, soit un de plus que leur population ne le justifie.

La garantie constitutionnelle d’un Sénat nommé est ce qui scelle l’entente. Les sièges au Sénat sont attribués à l’échelle régionale, mais pas de manière proportionnelle comme à la Chambre des communes, où chaque recensement fédéral décennal donnera lieu à un nouveau calcul du nombre de sièges de l’île. Les quatre sièges de l’Île-du-Prince-Édouard au Sénat sont une représentation fédérale sur laquelle l’île peut compter de façon permanente.

« La première cohorte de sénateurs avait des opinions divergentes sur les avantages d’adhérer à la Confédération », a déclaré le professeur Bothwell. « Mais une fois que l’Île-du-Prince-Édouard est entrée dans le système politique canadien, ses politiciens se sont engagés à en faire pleinement partie. L’Île-du-Prince-Édouard est passée presque sans heurts dans le giron canadien parce que tous se sont entendus pour dire que c’était la voie à suivre. »

« Le Canada est devenu un symbole de modernité et un exemple éloquent d’accommodement politique. »

Les délégués à la Conférence de Charlottetown en 1864 ont discuté de la possibilité d’une union fédérale des colonies de l’Amérique du Nord britannique. Ces pourparlers ont mené à la création du Dominion du Canada le 1er juillet 1867. Bien que la capitale de l’Île-du-Prince-Édouard ait été l’hôte de la conférence, la colonie ne s’est jointe à la Confédération qu’en 1873.Les délégués à la Conférence de Charlottetown en 1864 ont discuté de la possibilité d’une union fédérale des colonies de l’Amérique du Nord britannique. Ces pourparlers ont mené à la création du Dominion du Canada le 1er juillet 1867. Bien que la capitale de l’Île-du-Prince-Édouard ait été l’hôte de la conférence, la colonie ne s’est jointe à la Confédération qu’en 1873. (Crédit photo : Bibliothèque et Archives Canada)

Charlottetown, en 1865, un an après la tenue de la Conférence de Charlottetown. On aperçoit le vieux marché fermier à droite et, en arrière, Province House, l’édifice de l’Assemblée législative de l’Île-du-Prince-Édouard.Charlottetown, en 1865, un an après la tenue de la Conférence de Charlottetown. On aperçoit le vieux marché fermier à droite et, en arrière, Province House, l’édifice de l’Assemblée législative de l’Île-du-Prince-Édouard. (Crédit photo : Bibliothèque et Archives Canada)

La rue Queen, principale artère commerciale de Charlottetown en 1867, vue vers le sud-est en direction de la rivière Hillsborough.La rue Queen, principale artère commerciale de Charlottetown en 1867, vue vers le sud-est en direction de la rivière Hillsborough. (Crédit photo : Bibliothèque et Archives Canada)

Cette photo datant du début du XXe siècle montre un train de la Prince Edward Island Railway arrivant à la gare de Kensington.Cette photo datant du début du 20e siècle montre un train de la Prince Edward Island Railway arrivant à la gare de Kensington. (Crédit photo : Bibliothèque et Archives Canada)

Encore aujourd’hui, le rôle joué par le Sénat et le chemin de fer pour faire entrer les colonies maritimes dans la Confédération est rappelé dans le projet de loi S 1, la Loi concernant les chemins de fer, présenté au début de chaque session parlementaire pour démontrer l’indépendance du Sénat par rapport à la Couronne.Encore aujourd’hui, le rôle joué par le Sénat et le chemin de fer pour faire entrer les colonies maritimes dans la Confédération est rappelé dans le projet de loi S‑1, la Loi concernant les chemins de fer, présenté au début de chaque session parlementaire pour démontrer l’indépendance du Sénat par rapport à la Couronne.

Cette carte de 1775 montre le premier relevé de l’île Saint-Jean – renommée plus tard Île-du-Prince-Édouard – après que les Français en eurent cédé le contrôle aux Britanniques. Ce relevé divisait l’île en 67 lots, qui ont été vendus à des propriétaires britanniques faisant partie de l’aristocratie. Cette vente a engendré un siècle de sous-développement et une impasse politique appelée la « Question foncière ».Cette carte de 1775 montre le premier relevé de l’île Saint-Jean – renommée plus tard Île-du-Prince-Édouard – après que les Français en eurent cédé le contrôle aux Britanniques. Ce relevé divisait l’île en 67 lots, qui ont été vendus à des propriétaires britanniques faisant partie de l’aristocratie. Cette vente a engendré un siècle de sous-développement et une impasse politique appelée la « Question foncière ». (Crédit photo : Bibliothèque et Archives Canada)

 

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