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Le Sénat honore les artistes noirs du Canada
21 septembre 2020
COMMENT & POURQUOI

Deux œuvres d’artistes noirs canadiens de renommée internationale ont été installées à l’extérieur de la Chambre rouge le 18 septembre 2020 — la première exposition d’art au Sénat organisée spécifiquement pour honorer les artistes noirs du Canada.

Stolen Identities, de Yisa Akinbolaji, artiste peintre de Winnipeg, et Who’s Who in Canada 1927 — une pièce de techniques mixtes de l’artiste Chantal Gibson, de Vancouver — seront exposées au cours des neuf prochains mois.

« L’un de ces artistes se penche sur la complexité des identités culturelles en ce moment, et l’autre traite de la rédaction systémique de l’histoire canadienne », a indiqué la sénatrice Patricia Bovey, historienne de l’art et ancienne directrice de galerie d’art, qui préside le Groupe de travail consultatif du Sénat sur les œuvres d’art et le patrimoine.

Le Sénat représente les diverses régions et communautés multiculturelles du pays — une représentation qui devrait s’étendre aux œuvres d’art exposées dans ses édifices, a déclaré la sénatrice Bovey.

« Nous, les sénateurs, examinons notre façon de représenter les Canadiens, et ceci est un pas dans la bonne direction. Si nous voulons qu’il y ait une véritable réconciliation, nous devons tous participer à une réconcili-action. »

La sénatrice manitobaine a consulté plusieurs de ses collègues noirs et a reçu leur appui pour le lancement de ce projet. Les œuvres Stolen Identities et Who’s Who nous ont été prêtées jusqu’à la fin de juin 2021.

Stolen Identities présente une image de Louis Riel à l’intérieur d’un capteur de rêves métis suspendu à des arbres à Winnipeg. L’acrylique et huile sur toile fusionne les couleurs et les motifs traditionnels du pays natal de M. Akinbolaji, le Nigeria, avec des motifs propres à l’histoire et à la réalité des Autochtones.

« Stolen Identities vise à attirer l’attention sur le sort des populations autochtones du Canada », explique M. Akinbolaji. « Leurs artéfacts culturels et leurs héros historiques — comme ceux qui figurent sur ce tableau — sont reconnus, et pourtant, des femmes et des filles autochtones sont régulièrement portées disparues ou assassinées. »

Who’s Who? fait partie de la série d’œuvres de techniques mixtes Historical In(ter)ventions de Mme Gibson, dans laquelle elle explore l’effacement de la voix des Noirs dans les textes historiques canadiens en modifiant des livres à l’aide de fil noir tressé et torsadé.

Mme Gibson a sculpté Who’s Who? à partir d’une édition de 1927 du livre Who’s Who in Canada. Une tablette de lecture de 2020 fait partie de l’installation et présente un enregistrement de Mme Gibson qui feuillette les pages et les photos du livre telles qu’elles étaient imprimées à l’origine.

« L’œuvre d’art nous permet de remettre en question le pouvoir et l’autorité, elle incite le spectateur à se demander quelles voix sont incluses dans les récits nationaux et quelles sont omises ou effacées », explique Mme Gibson.

La conservatrice du Sénat, Tamara Dolan, a souligné que les deux œuvres ont été installées dans un « espace significatif » où il ne se trouve habituellement qu’un buste de la reine Élisabeth II ainsi que les portes de l’antichambre du Sénat provenant de l’édifice du Centre.

La sénatrice Bovey a dit avoir essayé de choisir des œuvres qui avaient des liens tangibles avec les travaux des sénateurs et des comités sénatoriaux. Elle siégeait au Comité sénatorial des affaires étrangères et du commerce international lorsque celui-ci a exhorté le gouvernement fédéral, dans un rapport de 2019, à accroître la place de la culture et des arts dans la diplomatie internationale.

Elle espère que le projet qui rend hommage aux artistes noirs canadiens se poursuivra au-delà de juin 2021.

La sénatrice Bovey a supervisé l’installation de deux œuvres d’artistes noirs canadiens à l’édifice du Sénat du Canada, dans le cadre d’une nouvelle initiative qui vise à honorer les artistes noirs du pays.

La sénatrice Bovey a supervisé l’installation de deux œuvres d’artistes noirs canadiens à l’édifice du Sénat du Canada, dans le cadre d’une nouvelle initiative qui vise à honorer les artistes noirs du pays.

La sénatrice Patricia Bovey (au centre) et Tamara Dolan, la conservatrice du Sénat (à la droite), aident à installer Stolen Identities — un tableau de l’artiste nigérian-canadien Yisa Akinbolaji — à l’édifice du Sénat du Canada, le vendredi 18 septembre 2020.

La sénatrice Patricia Bovey (au centre) et Tamara Dolan, la conservatrice du Sénat (à la droite), aident à installer Stolen Identities — un tableau de l’artiste nigérian-canadien Yisa Akinbolaji — à l’édifice du Sénat du Canada, le vendredi 18 septembre 2020.


Le livre modifié Who’s Who in Canada 1927 de l’artiste Chantal Gibson, de Vancouver, fut installé à l’édifice du Sénat du Canada le vendredi 18 septembre 2020. Une tablette de lecture exposant un enregistrement des pages originales du livre fait aussi partie de l’installation.

Le livre modifié Who’s Who in Canada 1927 de l’artiste Chantal Gibson, de Vancouver, fut installé à l’édifice du Sénat du Canada le vendredi 18 septembre 2020. Une tablette de lecture exposant un enregistrement des pages originales du livre fait aussi partie de l’installation.

Dans leurs propres mots


« Mettre les choses en lumière » : Yisa Akinbolaji

Yisa Akinbolaji est artiste visuel et peintre. Il vit à Winnipeg, au Manitoba.

Vous êtes arrivé au Canada en provenance du Nigeria en 1997. Vous employez toutefois des symboles métis dans Stolen Identities. Qu’est-ce qui vous a attiré dans la culture autochtone?

Avant de quitter le Nigeria, je donnais parfois libre cours à ma créativité en m’inspirant d’enjeux qui touchaient les gens marginalisés. Lorsque je suis arrivé ici, je me suis rendu compte que les Autochtones ont été très mal traités. En tant qu’artiste, je pense avoir l’obligation de mettre les choses en lumière et de décrire les lacunes, afin que nous puissions tenter ensemble de faire de ce monde un meilleur endroit pour tous.

Décrivez la technique que vous avez utilisée dans Stolen Identities. Combien de temps vous a-t-il fallu pour créer cette œuvre?

Il m’a fallu environ trois semaines pour créer ce tableau. La substance que j’ai développée et que j’utilise pour mon travail s’appelle « Remoglue »; il s’agit d’une forme de colle qui peut être retirée. Voici comment cela fonctionne : j’applique une couleur de base — généralement une couleur pâle — et j’utilise ensuite cette substance pour faire mes esquisses, mes dessins. Lorsque c’est sec, j’applique [d’autres] couleurs autant de fois que possible, selon la texture ou les motifs que je veux créer au moyen de cette technique. Le processus final consiste à révéler l’effet en décollant la couche de colle supérieure.

Yisa Akinbolaji peint dans son atelier à Winnipeg, au Manitoba, le jeudi 17 septembre 2020. Le tableau présenté ici, inspiré par le mouvement Black Lives Matter, est un travail en cours. (Crédit photo : Leif Norman)

Yisa Akinbolaji peint dans son atelier à Winnipeg, au Manitoba, le jeudi 17 septembre 2020. Le tableau présenté ici, inspiré par le mouvement Black Lives Matter, est un travail en cours. (Crédit photo : Leif Norman)

Qu’est-ce que l’exposition de ce tableau au Sénat représente pour vous?

Les sénateurs représentent la population; je crois donc que ce qu’ils retirent de ce tableau est d’une certaine façon ce que les gens retirent de ce tableau et du message. Je suis heureux que de tous les tableaux que j’ai peints, on ait accepté d’exposer celui qui évoque ce qui fait défaut dans notre pays. Je suis convaincu qu’il touchera le cœur des sénateurs. Ils ne penseront pas seulement à l’artiste, mais aussi au message que son tableau représente. Je pense que ce tableau devrait inciter nos honorables sénateurs à continuer de faire ce qui s’impose dans l’intérêt de l’humanité.

À quoi espérez-vous que les Canadiens penseront lorsqu’ils examineront votre tableau, Stolen Identities, que ce soit en ligne ou en personne?

On peut voir beaucoup de choses dans ce tableau. Les gens qui connaissent Louis Riel y verront un hommage rendu à cet homme et se rappelleront bien sûr ce qu’il représente. S’ils examinent le tableau attentivement, je crois qu’ils pourront comprendre, d’après l’image et le titre, que nous devons améliorer la façon dont nous interagissons les uns avec les autres. Espérons que les choses s’amélioreront dans les 20, 50 ou 100 prochaines années. C’est en partie ce que j’aimerais que ce tableau permette d’accomplir.


Ses livres répliquent : Chantal Gibson

Chantal Gibson est artiste, poète et éducatrice. Elle vit à Vancouver, en Colombie-Britannique, et elle travaille sur les terres ancestrales du peuple salish de la côte.

Quel est le message véhiculé par Who’s Who?

Ce livre date de 1927; lorsque je l’ai feuilleté, j’ai constaté que j’y voyais principalement des visages blancs, et surtout des visages d’hommes blancs. Pour moi, c’était l’artéfact historique parfait pour poser la question suivante : où sont les images et les voix des Noirs? Et non seulement des Noirs, mais aussi des Autochtones, des personnes de couleur… où sont ces voix? Où sont les personnes qui me ressemblent? L’élément tressé reflète donc l’idée de ces voix qui s’expriment ou qui se forment à partir du silence même.

Décrivez la technique que vous avez utilisée pour Who’s Who. Combien de temps vous a-t-il fallu pour créer cette œuvre?

La sculpture est réalisée à partir de fils de coton mercerisé noir. Le matériau est important; le fait que le fil est noir est significatif, tout comme le fait qu’il s’agit de coton. Le fil noir à crocheter est souvent associé au travail des femmes.

Il m’a fallu environ un an pour faire ce livre. J’ai dû faire des trous dans chacune des pages, puis coudre et attacher les pages pour former des feuillets. Pour empêcher tous les fils de s’emmêler, j’ai même dû utiliser des pinces à cheveux! Il m’a fallu couvrir le livre de près de 2 000 mètres de fils, puis commencer lentement à nouer et à enrouler ces fils. C’est ainsi que, peu à peu, le livre s’est transformé. Selon ce à quoi je pensais, certaines parties de la sculpture sont très serrées, très tendues, et d’autres parties sont plus lâches et légères.

Toute l’œuvre représente en fait une conversation entre le passé et le présent et entre les anciennes et les nouvelles façons de penser.

Chantal Gibson - une artiste, poète et éducatrice de Vancouver, en Colombie-Britannique – prononce une allocution au Musée d'anthropologie de l'Université de la Colombie-Britannique, en février 2020. (Crédit photo : Sarah Race)

Chantal Gibson - une artiste, poète et éducatrice de Vancouver, en Colombie-Britannique – prononce une allocution au Musée d'anthropologie de l'Université de la Colombie-Britannique, en février 2020. (Crédit photo : Sarah Race)

Qu’est-ce que l’exposition de cette œuvre à l’extérieur de la Chambre du Sénat représente pour vous?

Je pense que Who’s Who est parfaitement à sa place dans cet édifice, car on trouve à cet endroit des gens de pouvoir et d’influence. J’espère que la présence de cette installation est quelque chose d’intéressant, qui n’a jamais été vu auparavant [et] qui incite l’observateur à s’arrêter et à contempler l’espace même dans lequel le livre se trouve.

Lorsque les sénateurs passeront près de cette pièce, ils discuteront peut-être de mon œuvre et de celle de Yisa — et peut-être de la raison pour laquelle nous n’avons encore jamais vu d’œuvres d’artistes noirs dans cet espace. Je crois également que l’œuvre marque un changement plus important dans les discussions sur la décolonisation que nous tenons dans ce pays, et que l’inclusion d’œuvres d’artistes noirs nous permet de réfléchir au moment présent.

À quoi espérez-vous que les Canadiens penseront lorsqu’ils examineront votre œuvre, Who’s Who, que ce soit en ligne ou en personne?

Ce qui m’importe, c’est qu’ils soient conscients du fait qu’un livre contient des idées, et que nos livres d’histoire sont remplis des idées du passé. Ce que je préfère me demander à propos d’un livre modifié, c’est : comment ce livre nous aide-t-il à nous débarrasser des pensées non productives? Comment nous amène-t-il à réfléchir au pouvoir, au racisme systémique et aux idées qui sont peut-être enracinées dans nos vieux livres? Comment pourrions-nous transformer ces livres pour l’avenir?

Ce livre en particulier vient d’un magasin d’articles d’occasion de Vancouver, d’un sous-sol, et il se trouve maintenant au Sénat. Il existe de nouvelles règles pour les vieux livres qui contenaient toutes nos histoires — les livres qui auparavant parlaient au nom de tous. Ce qu’on peut retenir, c’est qu’un seul livre ne peut plus parler au nom de tous. Mes livres osent en quelque sorte répliquer.