LE COMITÉ SÉNATORIAL PERMANENT DE L’AGRICULTURE ET DES FORÊTS
TÉMOIGNAGES
OTTAWA, le jeudi 30 novembre 2023
Le Comité sénatorial permanent de l’agriculture et des forêts se réunit aujourd’hui, à 9 h 1 (HE), avec vidéoconférence, pour examiner, afin d’en faire rapport, l’état de la santé des sols au Canada.
La sénatrice Paula Simons (vice-présidente) occupe le fauteuil.
[Français]
La vice-présidente : Bonjour à tous.
Bienvenue aux membres du comité ainsi qu’aux témoins qui sont dans la salle et ceux qui participent à la réunion sur le Web.
[Traduction]
Je suis la sénatrice Paula Simons, du territoire visé par le Traité no 6, en Alberta, et je suis vice-présidente de ce comité.
Aujourd’hui, le comité se réunit dans le cadre de son étude sur l’état de la santé des sols au Canada. Avant d’entendre les témoins, j’aimerais commencer par demander aux sénateurs autour de la table de se présenter, en commençant à ma gauche.
Le sénateur Cotter : Bonjour. Je m’appelle Brent Cotter et je suis un sénateur de la Saskatchewan.
La sénatrice Burey : Bonjour. Sharon Burey, sénatrice de l’Ontario.
La sénatrice Jaffer : Bienvenue et bonjour. Je m’appelle Mobina Jaffer et je suis une sénatrice de la Colombie-Britannique.
[Français]
La sénatrice Petitclerc : Bonjour. Merci d’être parmi nous. Je m’appelle Chantal Petitclerc, je suis une sénatrice du Québec.
[Traduction]
La sénatrice Pate : Bonjour. Je m’appelle Kim Pate. Je vis ici sur le territoire non cédé et non abandonné de la nation algonquine anishinabe. Soyez les bienvenus.
Le sénateur Oh : Victor Oh, sénateur de l’Ontario.
La vice-présidente : Merci beaucoup, honorables sénateurs.
Avant de commencer, si des problèmes techniques surviennent, particulièrement en ce qui concerne l’interprétation, veuillez en informer la présidente ou la greffière. Nous nous efforcerons de les résoudre.
Pour notre premier groupe de témoins, par vidéoconférence, nous accueillons Stephen Balsom, sous-ministre adjoint, Direction de l’agriculture et des terres, ministère des Pêches, des Forêts et de l’Agriculture de Terre-Neuve-et-Labrador, et du gouvernement des Territoires du Nord-Ouest, Mike Gravel, directeur, Gestion des forêts, Environnement et changement climatique dans les Territoires du Nord-Ouest. Nous accueillons également Carla Millar, gestionnaire, Agriculture durable, du ministère de l’Agriculture de l’Île-du-Prince-Édouard.
Je vous invite à faire vos présentations. Nous allons commencer par M. Balsom, qui sera suivi de M. Gravel et de Mme Millar. Vous disposez chacun de cinq minutes pour vos présentations. Je vous ferai signe lorsqu’il vous restera une minute, en levant une main, et je lèverai les deux mains lorsque votre temps sera écoulé.
Vous avez la parole, monsieur Balsom. Je vous en prie.
Stephen Balsom, sous-ministre adjoint, Direction de l’agriculture et des terres, ministère des Pêches, des Forêts et de l’Agriculture, gouvernement de Terre-Neuve-et-Labrador : Je remercie le Comité sénatorial permanent de l’agriculture et des forêts de me donner l’occasion de participer à son étude, au nom du ministère des Pêches, des Forêts et de l’Agriculture de Terre-Neuve-et-Labrador. J’ai hâte de vous faire part de certains de nos points de vue sur l’état de la santé des sols, en ce qui concerne l’agriculture, la gestion des terres, la recherche et le développement, la foresterie et la santé des écosystèmes.
La Direction des forêts et de la faune du ministère met en œuvre un système de gestion de l’environnement à l’échelle de la province, homologué selon la norme ISO 14001, ainsi que des procédures d’exploitation normalisées associées à la construction de routes et à l’exploitation forestière, dans le contexte de la perturbation des sols.
Les études sur la perturbation des sols mesurent le niveau de compactage et la dégradation du sol. Les procédures d’exploitation normalisées, ainsi que les cibles, pour l’exploitation forestière et la construction de routes d’accès sont examinées avec les exploitants forestiers et font l’objet d’une surveillance, et les résultats sont mis en commun dans le cadre d’un processus d’amélioration continue.
La protection environnementale à l’échelle provinciale exige que la perturbation des sols d’un site soit inférieure à 6 %. Les études ministérielles à ce sujet indiquent moins de 3 % de perturbation des sols en moyenne pour chaque site dans l’ensemble de nos activités forestières.
Le ministère facilite un programme de levé des sols, afin de classer ces derniers aux fins de la production agricole.
Les agriculteurs de la province sont encouragés à participer aux activités de planification de la gestion des éléments nutritifs, qui servent à évaluer les diverses propriétés physiques, chimiques et biologiques des sols, par exemple, mesurer le niveau actuel d’éléments nutritifs, afin de mieux utiliser le sol pour une production végétale optimale, tout en protégeant la ressource et en réduisant les répercussions au minimum.
Les prospecteurs pédologiques inspectent les sols des aménagements agricoles proposés, mesurent la texture, le drainage et la topographie, et formulent des recommandations pour prévenir la dégradation des sols sur une base propre au site.
Les spécialistes divisionnaires des cultures et de la fertilité jouent également un rôle important dans la mesure, la collecte et l’analyse des paramètres des sols et des cultures, afin d’évaluer et de promouvoir la bonne santé des sols en fonction des sites. Ils aident souvent les producteurs agricoles à diagnostiquer les problèmes de santé des sols et les lacunes qui ont une incidence sur la production végétale et à leur trouver des solutions possibles.
Notre laboratoire provincial des sols effectue l’analyse des sols pour les producteurs agricoles. Quiconque soumet des échantillons de sol pour des activités agricoles reçoit une copie papier des résultats et des recommandations pour les applications d’engrais et de chaux.
Notre division de la recherche et du développement agricoles est un partenaire de l’Initiative des laboratoires vivants. Le programme réunit des agriculteurs, des scientifiques et d’autres partenaires pour élaborer et mettre à l’essai des pratiques et des technologies novatrices, qui tiennent compte des questions agroenvironnementales, comme la séquestration du carbone et les émissions de gaz à effet de serre.
Dans le cadre de cette initiative, nous travaillons à un projet précis visant à offrir aux agriculteurs locaux un bulletin qui fait état des indicateurs de la santé et de la capacité des sols, ce qui comprend le pH du sol, les éléments nutritifs, le carbone et l’azote totaux, la respiration du sol, la teneur en pierres et d’autres facteurs.
La topographie du paysage de Terre-Neuve-et-Labrador est complexe, avec des sols peu profonds et pierreux, à texture grossière ou moyenne, ce qui les rend vulnérables à l’érosion hydrique et éolienne. Nos sols sont acides, naturellement faibles en matière organique et limités en rétention des nutriments et en capacité de soutenir la croissance des cultures.
Terre-Neuve-et-Labrador n’a pas une longue tradition agricole, et nous sommes l’une des rares provinces au Canada à défricher des terres à des fins agricoles. Étant donné que les efforts de défrichage peuvent contribuer à la dégradation des sols, nous avons adopté des pratiques de gestion destinées à minimiser ce risque.
L’érosion est l’un des principaux facteurs de dégradation des sols. L’érosion éolienne à Terre-Neuve-et-Labrador est beaucoup moins importante que dans d’autres provinces, car bon nombre de nos champs sont petits, fragmentés et entourés de forêts. Cependant, l’augmentation récente des événements météorologiques défavorables et diverses études confirment que l’érosion est un problème de plus en plus important.
À Terre-Neuve-et-Labrador, nous avons examiné ou adopté des pratiques exemplaires de gestion forestière durable, afin d’atténuer les répercussions des changements climatiques et de la dégradation des sols.
Le personnel sur le terrain et les entrepreneurs évaluent les zones récoltées et planifient stratégiquement les chemins d’exploitation. Nous planifions également les activités de récolte et l’utilisation des routes d’hiver pour la récolte dans les zones sensibles ou à proximité de celles-ci.
Nous intégrons de plus grandes infrastructures pour le franchissement de cours d’eau — les ponts et les ponceaux —, afin de tenir compte de l’augmentation du ruissellement.
L’industrie agricole de Terre-Neuve-et-Labrador est petite et, à bien des égards, elle n’est pas comparable aux autres systèmes de production provinciaux. Le soutien, la collaboration et le renforcement des capacités pour la recherche concernant les sols locaux sont nécessaires pour adopter des pratiques applicables à notre environnement local.
Certains programmes fédéraux pourraient ne pas s’appliquer à Terre-Neuve-et-Labrador. Notre province met l’accent sur l’autosuffisance alimentaire et non sur une agriculture à grande échelle axée sur les produits de base ou sur l’exportation.
Certaines recommandations de collaboration pourraient comprendre la création de sections provinciales ou territoriales sur une page Web fédérale, contenant tous les rapports, images et liens vers diverses bases de données et atlas de l’utilisation des terres, la création d’une bibliothèque nationale de publications, de rapports et d’exemples de la façon dont divers fonds, méthodologies et technologies ont permis de prévenir, de réduire ou d’inverser les problèmes de santé des sols, des conférences annuelles ou semestrielles avec le personnel des sols et de l’agriculture de toutes les provinces, afin de présenter les problèmes actuels et d’en discuter, de même que des solutions et des idées novatrices pour maintenir et améliorer la santé des sols. Ce sont là quelques-unes de nos recommandations.
J’aimerais conclure en remerciant le comité de tenir ces audiences. J’espère que l’information présentée vous donnera un aperçu de l’état de santé des sols dans les secteurs des ressources renouvelables de Terre-Neuve-et-Labrador.
Merci beaucoup.
La vice-présidente : Merci beaucoup, monsieur Balsom. Monsieur Gravel?
Mike Gravel, directeur, Gestion des forêts, Environnement et changement climatique dans les Territoires du Nord-Ouest, gouvernement des Territoires du Nord-Ouest : Ça y est. Je remercie le comité sénatorial au nom du gouvernement des Territoires du Nord-Ouest. Je suis heureux d’être ici ce matin pour parler de cette question. Je vais être honnête, le gouvernement des Territoires du Nord-Ouest ne s’occupe pas d’activités forestières intensives, alors je n’ai peut-être pas autant à offrir que certains autres témoins à ce chapitre, mais ce que je peux vous dire, c’est que nous mettons l’accent sur la réduction de l’impact des forêts, tout en menant des activités forestières, en veillant à ce qu’il y ait une compaction minimale, des [difficultés techniques] minimales et des choses du genre. Bon nombre de nos activités forestières se déroulent en hiver, précisément pour ces raisons, de sorte que nous pouvons profiter du fait que le sol est gelé et que les perturbations du sol sont minimes.
Il y a aussi le problème — je ne dirais pas qu’il s’agit d’un problème émergent —, un problème qui s’est probablement aggravé au cours des dernières années, en raison des changements climatiques, du dégel du pergélisol et de l’affaissement du sol qui s’ensuit, lorsque les sols du Nord commencent à dégeler. C’est donc un nouveau problème pour nous. En ce qui concerne les incendies, nous nous concentrons surtout sur les conditions de sécheresse du sol pour ce qui est de leurs répercussions à ce chapitre. Évidemment, en 2023, nous avons eu notre pire saison de feux de forêt dans les Territoires du Nord-Ouest. Nous avons également connu l’une de nos pires sécheresses. Les deux vont de pair à bien des égards.
Comme je l’ai dit, les sols forestiers reçoivent une certaine attention, mais nous n’avons pas de personnel spécialisé pour assurer une surveillance. Je me réjouis à l’idée de contribuer à vos travaux ce matin. Merci.
La vice-présidente : Merci beaucoup. Maintenant, madame Millar. Je vous en prie.
Carla Millar, gestionnaire, Agriculture durable, ministère de l’Agriculture, gouvernement de l’Île-du-Prince-Édouard : Bonjour, madame la présidente, mesdames et messieurs les membres du comité, et merci de m’avoir invitée à prendre la parole devant vous aujourd’hui.
Je m’appelle Carla Millar et je représente le ministère de l’Agriculture de l’Île-du-Prince-Édouard à titre de gestionnaire de la Section de l’agriculture durable, qui a une équipe de spécialistes qui s’occupent de la santé des sols.
L’agriculture est un moteur clé de l’économie de l’Île-du-Prince-Édouard, elle fait partie intégrante de notre société, et nos sols sont à la base de tout cela. La surveillance et l’amélioration de la santé des sols sont au cœur du mandat du ministère de l’Agriculture de l’Île-du-Prince-Édouard depuis des années.
Bien que la riche terre rouge de l’Île-du-Prince-Édouard soit reconnue pour produire des aliments de la plus haute qualité, sa texture sablonneuse, conjuguée à la topographie vallonnée de nos champs, peut entraîner des problèmes de santé des sols. Dans le cadre des systèmes annuels de production végétale, il y a des pertes de sol à cause de l’érosion éolienne et hydrique, et la matière organique est difficile à maintenir.
En 1998, le ministère a lancé un projet de surveillance à long terme de la qualité des sols à l’échelle de la province, afin d’évaluer et de surveiller régulièrement les fluctuations de la teneur en matière organique et en éléments nutritifs du sol. Les sites d’échantillonnage se trouvent sur des terres agricoles, sélectionnées dans une grille couvrant toute la province, en partenariat avec les propriétaires fonciers, et des échantillons sont prélevés selon un cycle de trois ans par site.
Entre 1998 et 2012, les résultats de l’échantillonnage ont montré une diminution générale de la matière organique du sol. Au cours des trois derniers cycles, qui couvrent les années 2013 à 2021, les niveaux de matière organique du sol se sont stabilisés, sans autre baisse.
La majorité des terres échantillonnées continuent de se situer dans la fourchette de 2 à 3 % de matière organique.
Un certain nombre de facteurs aggravants peuvent avoir contribué à la perte de matière organique depuis le début du projet. Le déclin de l’industrie du bétail, au cours de cette période, a entraîné une réduction des intrants de fumier, ainsi que des cultures fourragères.
D’autres facteurs agronomiques ont également un effet cumulatif au fil du temps, comme la rotation des cultures, l’intensité du travail du sol et l’érosion du sol. La matière organique du sol peut se perdre rapidement et prendre beaucoup de temps pour se reconstituer.
Que faisons-nous pour contrer cela?
Premièrement, nous mettons l’accent sur la mesure et la surveillance. En plus du projet de surveillance continue de la qualité des sols, nous avons pris des mesures pour aider les producteurs à mieux comprendre la santé de leurs sols.
En 2019, le ministère a lancé un service d’analyse de la santé des sols, par l’entremise des laboratoires d’analyse de l’Île-du-Prince-Édouard. Ce service fournit gratuitement aux producteurs agricoles des analyses de la santé des sols et les encourage à soumettre des échantillons de sol pour une série d’analyses chimiques, physiques et biologiques. Les producteurs peuvent surveiller les tendances de la santé des sols au fil du temps, à mesure qu’ils ajustent les pratiques de gestion des champs. En 2021, toute la série de tests sur la santé des sols a été ajoutée au projet de surveillance de la qualité des sols, ce qui a permis de mieux comprendre les changements dans les tendances en matière de santé des sols.
En 2022, nous avons lancé le service de planification de l’amélioration de la santé des sols, qui offre aux producteurs une évaluation complète propre à leurs champs et qui modélise l’impact des pratiques agricoles sur la santé de leurs sols au fil du temps.
Deuxièmement, nous avons accordé la priorité aux programmes et aux services destinés aux producteurs agricoles, afin de mettre en œuvre des pratiques de gestion agricole bénéfiques. Nous avons une équipe qui offre des services d’ingénierie spécialisés aux producteurs agricoles pour réduire l’érosion. Ils conçoivent et guident la construction de dispositifs de conservation des sols dans les champs de la province. Les terrasses, les bermes et les débouchés gazonnés peuvent ralentir et rediriger le débit de l’eau, afin de réduire l’érosion du sol des champs. Du financement et des services techniques sont fournis, principalement dans le cadre des politiques agricoles fédérales et provinciales.
Nous offrons également du financement et de l’aide au prolongement aux producteurs qui mettent en œuvre d’autres pratiques favorisant la santé des sols, comme le travail de conservation du sol, la culture de couverture en hiver et l’intégration de cultures et de plantes vivaces dans les rotations.
Le ministère comprend que l’intégration du bétail et du fumier dans les systèmes de production peut avoir un effet positif sur la santé des sols. La province a élaboré une stratégie pour le bétail et offre des programmes visant à assurer la croissance et le soutien de l’industrie. Cette stratégie met l’accent sur la santé du sol, grâce à l’amélioration du pâturage et à une augmentation de la fertilisation au moyen de fumier.
Nous avons aussi le Programme de développement des cultures vivaces, qui est conçu pour soutenir les systèmes de culture vivaces, lesquels réduisent généralement l’érosion et améliorent la santé des sols par rapport aux systèmes de culture annuels.
Troisièmement, nous travaillons à l’atteinte de nos objectifs en matière de santé des sols grâce à des partenariats, à la promotion et à la collaboration, au soutien et à la participation à des groupes de travail sur la santé des sols, à des partenariats dans le cadre de projets de recherche et à la planification d’ateliers sur la santé des sols. En 2021, nous avons lancé la campagne d’agriculture axée sur les sols, ou Soil First Farming, qui vise à souligner les efforts des producteurs, de l’industrie et du gouvernement, en vue d’atteindre notre objectif collectif de santé des sols. Un site Web spécialisé rend compte des principaux piliers de la santé des sols, dresse le profil des agriculteurs qui accordent la priorité au sol, ainsi que celui de notre équipe de ressources, et fournit une liste des ressources disponibles.
Est-ce que cela fonctionne?
Nous continuons de surveiller les tendances en matière de santé des sols, et nous avons établi de solides relations avec des partenaires de l’industrie dans le cadre d’initiatives sur la santé des sols. Les producteurs agricoles de l’Île-du-Prince-Édouard comprennent la valeur de leurs sols et les considèrent comme la clé de leur réussite, et ils adhèrent de façon importante à nos programmes et services.
L’amélioration de la santé des sols est un élément clé de nos efforts de lutte contre les changements climatiques; des sols sains séquestrent le carbone tout en rendant les systèmes agricoles plus résilients aux répercussions qu’ont ces changements. Le ministère de l’Agriculture de l’Île-du-Prince-Édouard a le mandat solide et permanent d’améliorer la santé des sols dans toute la province, afin d’assurer la durabilité et la résilience de nos secteurs agricoles.
La vice-présidente : Merci beaucoup, madame Millar. Merci beaucoup à tous nos témoins. Nous allons maintenant passer aux questions des sénateurs.
Le sénateur Oh : Je remercie les témoins de leurs exposés. Ma question s’adresse à vous trois. Quelles recommandations avez-vous à formuler sur la façon dont le gouvernement peut améliorer la recherche et le financement des programmes pour promouvoir de meilleures pratiques en ce qui a trait aux sols?
La vice-présidente : Monsieur Balsom, voulez-vous commencer?
M. Balsom : Merci beaucoup. Je dois dire que le Partenariat canadien pour l’agriculture durable, le PCA durable, est un excellent programme que nous utilisons ici à Terre-Neuve-et-Labrador pour promouvoir des pratiques de gestion bénéfiques en ce qui a trait à l’atténuation des effets que nous constatons sur la santé des sols et de certains des effets des changements climatiques.
Nous avons lancé un vaste programme de recherche et de promotion sur l’utilisation de cultures de couverture d’hiver, comme la luzerne et l’avoine, en intégrant l’utilisation de légumineuses et de fumiers verts et en mettant en œuvre la rotation des cultures pour accroître la fertilité du sol. Nous participons également à des travaux de recherche sur les pratiques agricoles sans labour pour accroître la matière organique dans le sol et réduire l’érosion, et l’utilisation de brise-vent contre l’érosion du sol et les dommages causés par le vent fait maintenant partie de nos pratiques avec les agriculteurs d’ici.
De ce point de vue, je pense que le gouvernement fédéral et le partenariat avec le PCA durable et le Programme pour la résilience des paysages agricoles, ou PRPA, qui sont intégrés à nos travaux de recherche sur la façon dont cela profite à nos agriculteurs et à la santé des sols, ont été une grande réussite. Nous avons hâte de poursuivre ce genre de travail ici à Terre-Neuve-et-Labrador.
La vice-présidente : Monsieur Gravel, voulez-vous répondre à cette question?
M. Gravel : Bonjour et merci. Pour ce qui est des possibilités de financement, l’accent serait évidemment mis sur le soutien du milieu universitaire, pour qu’il travaille avec l’industrie ou les gouvernements, afin d’améliorer davantage nos connaissances sur les sols forestiers. Dans notre cas en particulier, comme je l’ai mentionné dans mon allocution d’ouverture, cela signifie qu’il faut comprendre les effets de la sécheresse et le rétablissement après la sécheresse — par exemple, la quantité d’humidité dont les sols peuvent avoir besoin pour se rétablir —, comprendre la stabilité des sols dans le contexte des changements climatiques, et à mesure que les sols du Nord se réchauffent, comprendre l’impact que cela a sur le pergélisol et sur la productivité des sols en général.
Nous avons plus de 80 millions d’hectares de forêts. Nous avons un vaste territoire à couvrir et une très petite équipe de professionnels forestiers pour gérer ce territoire. Par conséquent, toute technologie à distance qui pourrait appuyer la cartographie des sols, en ce qui concerne la productivité, la productivité potentielle ou la santé des forêts, serait bénéfique.
Merci.
La vice-présidente : Madame Millar, voulez-vous répondre?
Mme Millar : Merci. Comme le représentant de Terre-Neuve l’a mentionné, nous avons obtenu de bons résultats grâce aux cadres stratégiques pour l’agriculture — dont le Partenariat canadien pour l’agriculture durable, à l’heure actuelle. Nous offrons des programmes de pratiques de gestion bénéfiques, ou PGB, pour la santé des sols, dans le cadre des partenariats, et ce, depuis un bon nombre d’années — probablement de 15 à 20 ans.
Je pense que le succès est dû en partie au fait que le programme peut être axé sur les régions. Il peut être conçu spécifiquement pour l’Île-du-Prince-Édouard ou pour Terre-Neuve. Nos types de sols, de même que nos systèmes de production, sont différents de ceux des autres régions du Canada et même des provinces de l’Atlantique. Cette capacité de concevoir et d’offrir à l’échelle régionale des PGB adaptées à notre propre climat, à nos producteurs et à nos systèmes de production est bénéfique. Je voulais surtout parler du caractère régional de l’approche à l’égard des programmes et des politiques.
Grâce à ce programme, nous faisons un très bon usage de nos fonds fédéraux et provinciaux, et nous consacrons une grande partie de notre argent à nos initiatives environnementales. Par le passé, nous étions l’une des provinces les plus importantes au Canada pour ce qui est du pourcentage de notre cadre stratégique consacré aux initiatives environnementales. Cela pourrait néanmoins augmenter. Nous avons des producteurs. Nous appliquons des pourcentages au partage du financement avec les producteurs, puis leurs projets sont plafonnés à un certain niveau pour ce qui est de l’argent qu’ils peuvent obtenir. Cela limite souvent le nombre d’acres qu’ils peuvent inscrire dans le cadre du programme qui permet à différents producteurs d’essayer certaines de ces PGB plus novatrices. Par conséquent, plus d’argent nous permettrait d’aller plus loin et permettrait aux producteurs participants d’en faire plus. Le taux d’adhésion est élevé.
La vice-présidente : Merci beaucoup.
La sénatrice Jaffer : Merci à vous tous d’être venus témoigner aujourd’hui.
J’ai une question pour vous, monsieur Balsom. Vous avez parlé de l’Initiative des laboratoires vivants. Comment cette initiative aide-t-elle les producteurs de Terre-Neuve-et-Labrador en ce qui concerne la séquestration du carbone, les gaz à effet de serre, la migration et l’efficacité de l’utilisation accrue de l’azote? J’aimerais vraiment que vous me donniez des exemples de projets ou d’initiatives qui ont été mis en œuvre dans ce contexte. Comme vous avez mentionné cela, je voulais vous donner plus de temps pour développer cette idée.
M. Balsom : Merci beaucoup. J’ai souligné que nous participons à l’Initiative des laboratoires vivants, qui permet de réunir nos agriculteurs, nos scientifiques et nos partenaires, afin d’élaborer et de mettre à l’essai conjointement nos pratiques novatrices.
L’un des aspects réussis est le bulletin de rendement qui est remis à nos agriculteurs locaux. Nous avons ce que j’appellerais une jeune industrie agricole, et nous sommes toujours en mode de défrichage. Nous développons encore de nouvelles terres. Le succès du programme jusqu’à maintenant repose essentiellement sur le fait de permettre à nos nouveaux agriculteurs de comprendre l’incidence de leurs pratiques sur le pH du sol — les nutriments, le carbone et l’azote — et les pratiques bénéfiques qu’ils peuvent utiliser pour assurer la santé des sols.
Nous travaillons avec les agriculteurs locaux pour examiner l’incidence de ces pratiques. Pour nous, la matière organique est l’un des grands problèmes à Terre-Neuve-et-Labrador, de même que les divers sols acides. Nous devons trouver un juste équilibre et les bonnes pratiques pour conserver cette matière organique et nous assurer d’utiliser la bonne quantité de chaux, ce qui réduit la quantité d’engrais requise. Dans l’ensemble, nous sommes en train de nous éloigner progressivement de la pratique du défrichage, du chaulage et de la fertilisation qui dépasserait les exigences d’une quantité très précise. Chaque agriculteur peut examiner le bulletin et dire : « D’accord, en fonction de la quantité de matière organique, voici ce sur quoi je dois travailler. Selon le pH et le type de culture, voici la quantité de chaux nécessaire. » Nous faisons des recommandations en kilogrammes sur la quantité d’azote. Je pense que c’est une réussite jusqu’à maintenant pour une industrie agricole relativement petite et toujours en croissance.
La sénatrice Jaffer : Ma question s’adresse à vous trois. Je vais commencer par vous, monsieur Gravel. Le rôle des connaissances autochtones traditionnelles est élargi et mieux intégré dans la prise de décisions et les processus à l’échelle provinciale et territoriale. Pouvez-vous donner des exemples d’intégration réussie des connaissances traditionnelles, de la gestion et de la conservation des forêts? Monsieur Gravel, avez-vous travaillé sur cette question?
M. Gravel : Oui, merci — indirectement, oui. Le gouvernement des Territoires du Nord-Ouest a une politique sur les connaissances traditionnelles. Nous collaborons activement avec nos partenaires autochtones dans le cadre, par exemple, de la gestion des forêts. Nous avons récemment corédigé avec les dirigeants autochtones de nouvelles dispositions législatives sur les forêts. Je crois que c’est la première fois au Canada que les gouvernements autochtones participent directement à la rédaction d’une loi.
Sur le plan autochtone, nous collaborons activement avec nos gouvernements autochtones et nos partenaires autochtones. Nous avons également des conseils de cogestion, dans le cadre de revendications territoriales, qui nous obligent à travailler en collaboration.
En ce qui concerne les sols forestiers en particulier, je ne sais pas si nous avons des renseignements précis sur les connaissances traditionnelles ou sur les programmes qui nous permettent d’obtenir de l’information sur les sols. Comme je l’ai dit, l’industrie forestière est probablement un peu différente dans le nord que dans le sud du Canada, de sorte que bon nombre de nos pratiques sont fondées sur le respect de la terre et sur le fait d’assurer la durabilité et la protection de la terre. C’est une grande priorité pour le gouvernement des Territoires du Nord-Ouest et les gouvernements autochtones du Nord.
Merci.
La vice-présidente : Sénatrice Jaffer, votre temps est écoulé. Nous pouvons vous réinscrire au deuxième tour pour que vous puissiez obtenir une réponse des autres témoins.
Le sénateur Cotter : Merci beaucoup à vous trois pour vos exposés. Nous savons que chacune de vos administrations ne participe pas de façon aussi dynamique aux types d’activités agricoles traditionnels, mais votre contribution est précieuse dans une perspective nationale et fédérale.
J’ai une question pour M. Balsom et Mme Millar, je crois, une deuxième pour M. Balsom et une autre pour M. Gravel, si vous me le permettez.
La question que j’aimerais poser à M. Balsom et à Mme Millar est la suivante : je pense que vous avez décrit les travaux que vous menez — le bulletin de rendement, dans votre cas, monsieur Balsom, et, madame Millar, le travail que vous faites avec les producteurs agricoles pour faire avancer leurs pratiques concernant la santé des sols, son évaluation et ainsi de suite. Je suppose qu’il s’agit de programmes volontaires qui exigent, du moins dans bien des cas, des investissements de la part des producteurs agricoles eux-mêmes.
Quelle a été la participation des producteurs à ces programmes dans vos provinces respectives?
Peut-être M. Balsom d’abord, puis Mme Millar.
M. Balsom : Merci beaucoup de la question.
Je dirais que la participation est très bonne ici à Terre-Neuve-et-Labrador. Nous avons notre propre laboratoire des sols, qui offre des services d’analyse à nos producteurs agricoles, services qui sont très utilisés. Nous collaborons activement avec la fédération qui représente le secteur agricole ici à Terre-Neuve-et-Labrador. C’est quelque chose que nous favorisons et qui est reconnu, non seulement par des pratiques exemplaires en matière de santé des sols, mais aussi par un avantage commercial concurrentiel lié à l’utilisation moins grande de chaux et à l’utilisation de quantités précises de nutriments et d’engrais. Je dirais que le taux d’adhésion est très élevé.
Dans le cadre du Partenariat canadien pour une agriculture durable et du Programme pour la résilience des paysages agricoles, le financement que nous mettons à la disposition de nos producteurs ici est entièrement utilisé. Comme la représentante de l’Île-du-Prince-Édouard l’a mentionné, je pense que nous pourrions utiliser plus de fonds du programme s’ils étaient disponibles. C’est donc un succès.
Mme Millar : Notre programme de pratiques de gestion bénéfiques à l’Île-du-Prince-Édouard est entièrement utilisé. Il ne se limite pas aux PGB pour la santé des sols, mais celles-ci sont également très populaires.
Pour ce qui est de notre laboratoire de la santé des sols, il est ouvert depuis 2019 et il a traité plus de 5 000 échantillons pour près de 200 producteurs, en vue d’analyses de la santé du sol. On ne parle même pas d’analyses des nutriments du sol. Cela se limite à l’examen des propriétés physiques et biologiques liées à la qualité du sol.
Le sénateur Cotter : J’aimerais poursuivre dans la même veine. Je comprends que tous les programmes sont entièrement utilisés, mais touchent-ils 20 % des producteurs agricoles de l’Île-du-Prince-Édouard? Est-ce 50 % à Terre-Neuve-et-Labrador? Combien y a-t-il de gens qui participent par rapport à la population totale de producteurs que vous avez?
Mme Millar : J’hésite à citer des chiffres de mémoire. La participation est bonne. Nous avons un très petit nombre de producteurs à l’Île-du-Prince-Édouard, au total, et nous travaillons avec des producteurs différents chaque année. Parfois, ils consacrent la totalité de leur affectation de fonds à cette pratique particulière, ce qui fait que nous passons à d’autres producteurs l’année suivante.
C’est un bon pourcentage, et nous avons aussi une bonne participation au chapitre de la planification environnementale à la ferme. Si vous voulez un pourcentage précis, nous pourrons le communiquer au comité à une date ultérieure.
Le sénateur Cotter : Ce serait formidable si vous le pouviez.
Mme Millar : Excellent.
Le sénateur Cotter : Monsieur Balsom, avez-vous les chiffres pour Terre-Neuve-et-Labrador?
M. Balsom : Malheureusement, je ne peux pas vous fournir cette information maintenant, mais je vais me renseigner.
Nous avons moins de 200 producteurs, je dirais. Les grands producteurs, qui constituent la majorité du marché, reçoivent des fonds. Sur le plan du nombre d’acres, je dirais que la participation est très bonne.
Le sénateur Cotter : Il serait utile de le savoir. Puis-je poser une dernière petite question?
La vice-présidente : Il vous reste 20 secondes.
Le sénateur Cotter : Monsieur Balsom, de nos jours, combien de terres sont déboisées à d’autres fins à Terre-Neuve-et-Labrador?
M. Balsom : Nous essayons de promouvoir une superficie d’environ 500 acres par année, mais il faudrait que je vous obtienne des chiffres précis sur la façon dont cela fonctionne, compte tenu des coûts actuels — ne serait-ce que les coûts du carburant pour défricher les terres. L’impact sur la production a certainement ralenti ces dernières années.
La vice-présidente : Merci beaucoup à tous. Madame Millar et monsieur Balsom, si vous avez d’autres documents, vous pouvez les envoyer à Ferda Simpson, notre greffière, et nous serons ravis de les inclure dans notre étude.
La sénatrice Pate : Merci aux témoins.
Comme je suis là comme remplaçante, je m’excuse si cela a déjà été abordé, mais cela ne faisait pas partie de votre témoignage d’aujourd’hui. Comme j’ai de la famille qui vit à côté de cours d’eau à l’Île-du-Prince-Édouard, je m’intéresse particulièrement à l’information concernant cette province, mais aussi les autres provinces. Quel est le lien entre la santé des sols et celle de l’eau? Je sais que les connaissances autochtones ont été utilisées pour aider à réintroduire le poisson et de meilleures pratiques en matière de qualité de l’eau à l’Île-du-Prince-Édouard. On a réintroduit la gestion traditionnelle du poisson et de la volaille.
Je suis simplement curieuse de savoir comment le lien entre les deux a été traité dans chacune de vos administrations.
Mme Millar : Puisque vous avez mentionné l’Île-du-Prince-Édouard, je pourrais peut-être répondre en premier à cette question.
Oui, la qualité des sols a un rapport avec la qualité de l’eau. La majeure partie de cette relation découle du mouvement des sols, l’objectif étant de les garder hors des cours d’eau. Lorsque le sol s’érode à l’Île-du-Prince-Édouard, il finit souvent dans nos cours d’eau, au bas des collines. Au cours des dernières décennies, le ministère a déployé de grands efforts pour fournir du financement et du soutien technique pour des pratiques de gestion bénéfiques qui réduisent l’érosion et maintiennent le sol en place. L’un des principaux piliers de nos initiatives en matière de santé des sols est de garder le sol en place, ce qui fait que nous fournissons des services d’ingénierie pour avoir des débouchés, des terrasses et des bermes gazonnés, qui ralentissent le débit de l’eau et empêchent l’érosion du sol dans les champs.
Il y a une relation entre les deux, et des intrants agricoles peuvent se retrouver dans l’eau. Les producteurs travaillent avec nous. Ils savent que le mieux, c’est que les sols demeurent dans les champs, comme il se doit.
La sénatrice Pate : Avant de passer aux autres, madame Millar, je crois comprendre que le problème tient en grande partie à l’utilisation d’engrais et aux produits chimiques qui se retrouvent souvent dans l’eau. Comment aborde-t-on la question des cours d’eau?
Mme Millar : De la même façon. Il faut garder les sols à leur place parce que ce sont eux qui transportent les intrants agricoles dans l’eau. Les nutriments peuvent également se déplacer d’autres façons, et beaucoup de travail a été fait au cours des dernières années pour s’assurer qu’ils se trouvent au bon endroit au bon moment, afin que les plantes puissent les absorber au besoin et qu’ils ne se perdent pas dans l’environnement, qu’il s’agisse des eaux souterraines ou des ruisseaux.
La sénatrice Pate : Merci.
Est-ce que les autres témoins aimeraient aussi répondre?
M. Balsom : Je peux vous donner rapidement quelques renseignements au sujet de Terre-Neuve-et-Labrador. Du point de vue de l’agriculture, encore une fois, là où nous en sommes dans le développement de l’industrie agricole, nous avons beaucoup de contrôle sur les zones qui sont utilisées pour la production agricole et leurs liens avec les plans d’eau, les bassins hydrographiques, les talus et ce genre de choses approuvées et fournies par l’État, en encourageant certaines pratiques bénéfiques de rétablissement de certaines zones riveraines qui n’étaient pas surveillées auparavant.
Du point de vue de l’exploitation forestière, qui est notre plus grande empreinte, l’adoption de la norme de gestion environnementale ISO 14001 et des meilleures procédures d’exploitation normalisées pour l’exploitation forestière, pour les routes d’accès, ainsi que pour le contrôle et le mouvement de l’eau, ont été très bénéfiques en termes de réduction de la sédimentation. Nous avons augmenté la taille de nos zones tampons au fil du temps autour des plans d’eau. Selon la sensibilité du milieu humide proprement dit, s’il s’agit d’une rivière à saumon de catégorie 1 ou d’un bassin hydrographique sensible, les zones tampons augmentent.
Nous intégrons également la préparation aux situations d’urgence. En cas d’atterrissement, les entrepreneurs sont formés et font des essais pour s’assurer qu’ils peuvent réagir rapidement à tout type d’urgence de sédimentation.
La sénatrice Pate : Merci.
[Français]
La sénatrice Petitclerc : Je vais poser ma question à Mme Millar en français, mais si nos autres témoins veulent répondre aussi, cela me fera plaisir.
Madame Millar, j’ai lu l’initiative de Soil First Farming et la question que j’ai est assez large.
On a parfois l’impression, ici, à ce comité, qu’on met beaucoup de pression sur les agriculteurs et les producteurs pour qu’ils aillent vers un changement de pratique, qu’ils acquièrent de nouveaux équipements et de nouveaux produits, et qu’ils adoptent de nouvelles façons de tester.
Ces agriculteurs et producteurs sont-ils bien outillés ou bien appuyés? Est-ce qu’on en fait assez pour les appuyer dans cette transition qu’on leur demande d’amorcer de façon directe ou indirecte? Qu’est-ce qu’on pourrait faire de mieux?
[Traduction]
Mme Millar : Merci. C’est une excellente question.
J’hésite à répondre au nom des producteurs, mais je sais que la mise en œuvre de pratiques de gestion bénéfiques peut entraîner beaucoup de coûts. Il existe de nombreux obstacles à la mise en œuvre de ces pratiques. Ce n’est pas seulement une question de coûts; parfois, c’est une question de temps, de ressources, de main-d’œuvre à la ferme, ou de coût de l’équipement de pointe, qu’il s’agisse d’équipement agricole de précision, comme le tracteur le plus récent qui possède le meilleur système GPS, la dernière machine de travail du sol qui laisse plus de résidus en surface, l’utilisation de plus d’équipement de culture sans labour et des choses du genre.
La question qui revient souvent est la suivante : si les agriculteurs ont besoin de pratiques productives et d’une bonne situation financière pour mettre en œuvre des pratiques de gestion bénéfiques, en faisons-nous assez? Je pense que cela dépend vraiment du type d’agriculteur, de la nature de son exploitation et de ce qu’il peut faire par lui-même par rapport à ce qu’il peut faire en partenariat avec nous.
Je crois qu’un certain financement est utile. Je pense aussi que le soutien au prolongement est utile. Mais le financement n’est pas la seule solution. Le soutien au prolongement est également une bonne chose, tout comme le fait d’aborder la question dans une perspective socioéconomique plus large. C’est important parce que cela montre que les obstacles ne se situent pas tous au niveau du financement.
Cependant, cela peut constituer un obstacle majeur à la mise en œuvre de ces pratiques plus avancées par les producteurs, c’est certain.
[Français]
La sénatrice Petitclerc : Merci.
Je ne sais pas si quelqu’un d’autre avait un point de vue à ce sujet.
[Traduction]
M. Balsom : Je dirais simplement que Terre-Neuve-et-Labrador est très semblable à l’Île-du-Prince-Édouard pour ce qui est des éléments qui ont été énumérés. Nous offrons des partenariats semblables pour aider les producteurs à acquérir plus d’équipement de précision. Nos services de prolongement sont semblables à ceux de l’Île-du-Prince-Édouard. Pour notre part, nous avons beaucoup de très petits agriculteurs. Ils exploitent de petites superficies et, souvent, l’équipement ou les pratiques doivent être adaptés à leurs activités. De notre point de vue, il est difficile de mettre en œuvre certaines de ces choses dans les petites fermes. À mesure que les gens se tournent vers ces cultures maraîchères, nous devons examiner ce que nous pouvons faire pour les petites exploitations agricoles comme celles de Terre-Neuve-et-Labrador.
[Français]
La vice-présidente : Merci. Cela nous aide beaucoup.
[Traduction]
La sénatrice Burey : Merci beaucoup d’être ici ce matin. Mes questions s’adresseront à M. Balsom et à Mme Millar.
Ce sujet m’intéresse beaucoup. Certains de mes collègues ont posé d’excellentes questions, alors je vais essayer de faire un suivi de certaines d’entre elles.
Mes questions porteront sur vos politiques concernant l’évolution démographique, en particulier les nouveaux immigrants qui arrivent à l’Île-du-Prince-Édouard, à Terre-Neuve-et-Labrador et probablement dans les Territoires du Nord-Ouest. Nous savons qu’au Canada, il n’y a pas de solution universelle. Nous savons que vos industries agricoles ont des objectifs différents, par exemple, la souveraineté alimentaire par rapport à l’équilibre avec les marchés d’exportation.
Que faites-vous pour aider les nouveaux immigrants qui voudraient se lancer dans l’industrie et les entreprises agricoles à avoir accès à certains de ces programmes? Avez-vous des données à ce sujet ou est-ce quelque chose que vous pourriez recueillir?
M. Balsom : Pour Terre-Neuve-et-Labrador, il faudrait que je recueille certaines de ces données. Dans le cadre de notre collaboration avec le ministère de l’Immigration, de la Croissance démographique et des Compétences, en particulier, concernant des programmes visant à aider les nouveaux Canadiens, nous voyons le besoin à Terre-Neuve. Nos agriculteurs sont âgés de 50 ans et plus et nombre d’entre eux se dirigent vers la retraite. La planification de la relève devient très difficile pour nous.
Récemment, nous avons lancé un programme dans le cadre duquel nous avons fait venir un certain nombre d’Ukrainiens dans notre région agricole du côté ouest, pour visiter certains des sites, rencontrer certains de nos agriculteurs et décrire nos programmes. Nous travaillons en partenariat et nous reconnaissons l’importance de cette initiative, mais il faudrait que je me renseigne et que je vous fournisse des données à ce sujet pour voir dans quelle mesure elle est efficace. Merci.
Mme Millar : À l’Île-du-Prince-Édouard, j’aimerais mentionner un programme qui vient en aide aux nouveaux immigrants et qui est destiné aux futurs agriculteurs. Il vise à appuyer la planification de la relève des fermes familiales existantes, mais aussi les nouveaux agriculteurs qui arrivent dans la province, que ce soit d’autres provinces ou d’autres pays, ou qui commencent dans l’industrie. Les nouveaux producteurs sont jumelés à un conseiller, quelqu’un qui travaille dans le secteur agricole depuis de nombreuses années. Les conseillers fournissent aux producteurs un soutien au prolongement et les guident dans les programmes et les services, et ils les aident à comprendre les lois et les règlements qui s’appliquent spécifiquement à l’Île-du-Prince-Édouard. Ils aident les nouveaux producteurs à comprendre comment faire leur commercialisation, leur indiquent quels autres programmes sont disponibles pour faire des études de marché — ce genre de choses.
C’est un programme qui appuie cela. Il a connu beaucoup de succès au fil des ans. Il existe depuis une vingtaine d’années, et il fait partie du cadre stratégique pour l’agriculture du gouvernement fédéral; il s’inscrit dans cette série de programmes.
Pour ce qui est de la démographie, nous recueillons des données démographiques sur nos formulaires de demande, mais je n’ai pas ces données avec moi aujourd’hui.
La sénatrice Burey : Vous pourriez nous l’envoyer plus tard, si cela vous convient.
Mme Millar : D’accord.
La sénatrice Burey : Merci beaucoup.
Monsieur Gravel, avez-vous des commentaires?
M. Gravel : Non, je ne crois pas que cela s’applique à ma situation.
La sénatrice Burey : D’accord, merci.
La vice-présidente : Nous passons maintenant au deuxième tour. Il nous reste environ 10 minutes.
La sénatrice Jaffer : Ce n’était pas ma première question, mais je la poserai dans une minute. J’aimerais revenir sur ce que la sénatrice Burey a dit au sujet des nouveaux immigrants ou des réfugiés qui arrivent au pays.
Surtout à l’Île-du-Prince-Édouard et à Terre-Neuve-et-Labrador, j’ai l’impression qu’on encourage vraiment les gens à quitter les trois centres pour s’installer dans vos provinces. Avez-vous des subventions pour aider ces gens à se lancer en agriculture? Nous savons tous que l’agriculture coûte très cher. Peut-être pas. Si vous n’en avez pas, dites simplement « non ».
Mme Millar : Le Future Farmer Program comporte un volet financier. Si le producteur met en œuvre un projet à la ferme, les coûts pourraient être partagés. Il ne s’agit pas d’une somme importante; elle ne couvrira pas nécessairement l’acquisition d’une grande exploitation agricole ou l’aide à l’égard de certains des coûts d’immobilisations plus élevés liés à l’acquisition de terres, mais c’est un peu d’aide. Le programme les encourage à mettre en œuvre de nouveaux projets à la ferme.
M. Balsom : Nous avons un programme semblable dans le cadre du partenariat fédéral et de nos programmes provinciaux pour les nouveaux venus. Il appuie, sur une base de partage des coûts, tout ce qui va de la planification initiale des activités à l’aménagement et à l’amélioration des terres, en passant par l’infrastructure et l’équipement.
Comme nous avons une grande superficie de terres de la Couronne à Terre-Neuve-et-Labrador et que nous ne voulons pas vraiment la perdre au profit du secteur privé, nous accordons des subventions agricoles à 4 $ l’hectare, ce qui est très peu, mais qui permet aux agriculteurs actuels et aux nouveaux agriculteurs d’avoir accès à de nouvelles terres à un prix très abordable.
La sénatrice Jaffer : Monsieur Gravel, j’allais vous poser une question complémentaire, mais j’ai manqué de temps. Je vous interrogeais au sujet des connaissances traditionnelles autochtones, et vous avez dit « indirectement ». Je voulais simplement que vous précisiez ce que vous entendez par là.
M. Gravel : Ce que je veux dire par là, c’est que nous recueillons des connaissances traditionnelles et que nous les utilisons dans nos pratiques forestières, surtout en ce qui concerne la gestion des incendies. En ce qui concerne les sols forestiers, je ne suis pas au courant d’un grand échange de connaissances traditionnelles.
La sénatrice Jaffer : Je vais vous poser la même question, monsieur Balsom. Utilisez-vous les connaissances traditionnelles autochtones dans vos programmes agricoles?
M. Balsom : Avec plus de succès dans nos programmes forestiers. Lorsque nous avons adopté la planification de l’aménagement forestier et que nos plans exigeaient une évaluation environnementale au début des années 1990, le premier plan que nous avons élaboré concernait le Labrador, et il s’agissait d’un plan élaboré conjointement avec nos partenaires autochtones du Labrador. Nous étions très fiers du premier produit de l’histoire de notre province dans le cadre duquel nous avons élaboré conjointement un plan visant à identifier les zones sensibles, les zones culturelles et les zones commerciales, ainsi qu’un examen des pratiques environnementales liées à l’exploitation forestière.
Il faudrait que je me renseigne au sujet de l’agriculture. La plus grande partie de l’agriculture se fait sur l’île de Terre-Neuve. Nous avons un groupe autochtone sans terres qui n’a que récemment été reconnu et qui participe à notre secteur agricole et à tous nos programmes tout au long du développement de notre industrie agricole, mais plus précisément pour revenir aux pratiques et aux connaissances autochtones, Il faudrait que je vérifie auprès du ministère.
La sénatrice Jaffer : Merci. Auriez-vous l’obligeance de fournir cette information à la greffière?
Y a-t-il des subventions disponibles, monsieur Balsom?
La vice-présidente : Si vous pouviez nous envoyer de l’information sur les subventions, ce serait excellent aussi. Nous obtiendrons ainsi la réponse à cette bonne question.
Le sénateur Cotter : Merci beaucoup à vous trois. Je vais poser une question plus générale, mais j’aimerais d’abord poser une question précise à M. Gravel.
Nous avons entendu plus tôt des témoignages qui ont étonné le comité. En fait, l’un de nos ex-collègues, le sénateur Marwah, qui est un homme assez stable, a considéré qu’il s’agissait du témoignage le plus choquant qu’il ait entendu au comité pendant qu’il siégeait au Sénat, en ce qui concerne le risque de réchauffement de la planète et ses répercussions sur les émissions de GES provenant de la fonte du pergélisol, auxquelles nous n’avions pas beaucoup pensé auparavant.
Avez-vous des commentaires à nous faire à ce sujet puisque la question du pergélisol vous touche particulièrement dans le Nord?
M. Gravel : J’aurais aimé avoir plus d’information à communiquer. C’est un autre problème émergent pour nous, un aspect que nous essayons de comprendre également. Les Territoires du Nord-Ouest s’intéressent certainement à la question des rejets de méthane lorsque ces matières organiques commencent à dégeler et à se décomposer.
La plupart des gens savent que le Nord se réchauffe à un rythme beaucoup plus rapide que le reste du monde, et c’est assurément le cas au Canada. Dans certaines collectivités du Nord, les températures ont augmenté jusqu’à hauteur de 4 degrés Celsius, ce qui représente un changement énorme, qui a beaucoup de répercussions sur nos façons de faire traditionnelles et même sur nos pratiques, comme l’aménagement de routes de glace, dont nous dépendons pour le transport. Bon nombre de nos collectivités sont coupées des autres et dépendent des routes d’hiver.
Les changements climatiques ont de nombreuses répercussions dans le Nord, et la compréhension des émissions de gaz à effet de serre est évidemment l’un de nos nombreux sujets de préoccupation.
Le sénateur Cotter : Ma question d’ordre plus général s’adresse à chacun d’entre vous, peut-être brièvement, puisque la vice-présidente me regarde d’un air mauvais. Nous sommes une entité fédérale, le Sénat du Canada, et si nous disons à quelqu’un quoi faire, il faut probablement que ce soit le gouvernement fédéral, mais l’agriculture est une compétence partagée au pays. Nous espérons donc que notre message, quel que soit le contenu d’un rapport, renforcera le secteur agricole et vous sera utile.
Y a-t-il quelque chose de précis que chacun d’entre vous pourrait considérer comme important dans un rapport qui est évidemment dirigé par le gouvernement fédéral, mais qui a une signification importante pour le travail que vous faites?
Nous pourrions peut-être commencer dans l’ordre que vous avez présenté. Y a-t-il quelque chose, monsieur Balsom, d’abord, puis monsieur Gravel et ensuite madame Millar?
M. Balsom : Merci. J’aimerais répéter certains des messages que j’ai entendus de la part de l’Île-du-Prince-Édouard, à savoir que nous devons avoir nos propres possibilités localisées et notre propre orientation localisée adaptées à nos situations uniques. Chaque province est très différente, non seulement en ce qui concerne nos sols et les possibilités de les gérer, mais aussi en ce qui concerne les denrées que nous produisons, et nous devons vraiment nous assurer d’avoir des solutions adaptées à nos territoires.
Bien sûr, le succès des programmes fédéraux en partenariat, je ne saurais trop insister pour dire à quel point ils ont été importants pour faire passer notre production agricole à un niveau supérieur, nous amener à adopter des pratiques plus vastes, plus efficaces et plus modernes. C’est vraiment important pour notre durabilité alimentaire. Merci.
Le sénateur Cotter : Monsieur Gravel?
M. Gravel : Il m’est un peu difficile de répondre parce que je ne travaille pas dans le secteur agricole, mais d’après ce que je sais, dans le Nord, nous avons une industrie agricole naissante. Je dirais que c’est plutôt une industrie familiale, et les gens choisissent d’en faire leur mode de vie.
Ce qu’il nous faut, c’est plus de financement pour les entreprises en démarrage et du soutien pour le développement agricole continu dans le Nord. Nous avons prouvé qu’il y a des sites localisés précis qui peuvent soutenir l’agriculture, mais nous n’avons pas un gros marché ici, et nous sommes loin des grands marchés. L’industrie aurait besoin de soutien si on veut favoriser sa croissance.
Mme Millar : Je me ferai l’écho des commentaires de Terre-Neuve selon lesquels l’approche régionale est essentielle et que les cadres stratégiques pour l’agriculture sont un mécanisme bien établi pour la politique et les programmes agricoles afin d’avoir cette approche régionale, que nous avons eu du succès avec ces cadres et que nous les avons fortement appuyés.
Ils sont conçus. Ils sont prêts. Nous avons eu du succès en ce qui concerne les programmes agroenvironnementaux, et c’est tout ce dont je peux parler, compte tenu de mon rôle, mais c’est là où nous en sommes.
Le sénateur Cotter : Merci beaucoup.
La vice-présidente : Monsieur Balsom, monsieur Gravel et madame Millar, je vous remercie beaucoup de votre participation aujourd’hui. Nous vous sommes très reconnaissants de votre aide dans le cadre de cette étude.
La vice-présidente : Pour notre deuxième groupe de témoins, nous accueillons David Lobb, vice-président du Groupe technique intergouvernemental sur les sols de l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture; Bob Turnock, conseiller scientifique principal, Partenariats scientifiques — International, de la Direction générale des sciences et de la technologie d’Agriculture et Agroalimentaire Canada, qui se joint à nous par vidéoconférence; et, également d’Agriculture et Agroalimentaire Canada, Pascal Michel, directeur général, Région du Québec et de l’Ontario, Direction générale des sciences et de la technologie.
Je vous invite à présenter vos exposés. Nous allons commencer par M. Lobb, qui sera suivi de M. Michel. Vous disposerez chacun de cinq minutes. Conformément à l’usage établi de longue date par notre président, je vous ferai signe que votre temps est presque écoulé en levant la main lorsqu’il vous restera une minute, et je lèverai les deux mains lorsque votre temps sera écoulé.
Vous avez la parole, monsieur Lobb.
David Lobb, vice-président, Groupe technique intergouvernemental sur les sols, Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture : Merci beaucoup.
Je tiens à remercier le comité permanent et son président, le sénateur Black, de m’avoir invité à participer à ces audiences. En plus de ma déclaration d’aujourd’hui, j’ai présenté une déclaration de témoin au début des audiences en septembre 2022 et lors des audiences préliminaires en mai 2019.
Aujourd’hui, on m’a demandé de parler du rapport sur l’État des ressources en sols dans le monde.
Les rapport sur l’État des ressources en sols dans le monde sont préparés par le Groupe technique intergouvernemental sur les sols, ou GTIS, et publiés par le Partenariat mondial sur les sols, ou PMS, de l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture. Le premier rapport a été publié en 2015, et nous travaillons actuellement au deuxième rapport — une mise à jour — qui sera publié en 2025.
Le Groupe technique intergouvernemental sur les sols est composé de 27 éminents experts en science des sols, représentant toutes les régions du monde. La principale fonction du GTIS consiste à fournir des conseils scientifiques et techniques sur les questions d’intérêt mondial relatives aux sols au Partenariat mondial sur les sols principalement, et à répondre aux demandes particulières soumises par des institutions mondiales ou régionales. Le GTIS préconise la gestion durable des sols dans le but d’atteindre les Objectifs de développement durable, ou ODD, des Nations unies. À ce titre, il joue un rôle semblable à celui du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat, ou GIEC, et de la Plateforme intergouvernementale scientifique et politique sur la biodiversité et les services écosystémiques.
Comme je l’ai dit, le Groupe technique intergouvernemental sur les sols, le GTIS, est responsable de la préparation du rapport sur l’État des ressources en sols du monde. En plus de la vice-présidence du GTIS, j’assure la présidence du groupe de travail de rédaction.
Les principaux objectifs des rapports sur l’État des ressources en sols du monde sont de fournir une évaluation scientifique mondiale des conditions actuelles et projetées des sols, selon les données, l’analyse et l’expertise régionales et d’en explorer les implications pour la sécurité alimentaire, le changement climatique, la qualité et la quantité de l’eau, la biodiversité et la santé et le bien-être humains, avant de conclure avec une série de recommandations à l’intention des décideurs et des autres parties prenantes comme vous.
Le rapport de 2025 sur l’État des ressources en sols du monde fait suite au premier rapport et sera publié à l’occasion de la Journée mondiale des sols, qui aura lieu le 5 décembre — à noter sur votre calendrier; le 5 décembre est toujours la Journée mondiale des sols —, mais ce sera en 2025.
Ce prochain rapport sera en deux parties. La première partie est le rapport principal et le résumé technique, qui présentent un aperçu des principales avancées mondiales des sols depuis 2015, de notre compréhension des menaces à la fonction des sols et de la façon de contrer ces menaces par une gestion durable des sols. Des sections de ce résumé sont en voie d’examen par les pairs, qui sont des experts en matière de menaces pour les sols et de gestion durable des sols.
La deuxième partie consiste en résumés régionaux de l’état de ces menaces aux fonctions des sols dans chacune des sept régions du Partenariat mondial pour les sols — l’Amérique du Nord en est une — et de l’état de la gestion durable des sols dans chacune de ces régions. Ces résumés régionaux sont en cours d’élaboration et des ébauches seront prêtes à examiner au cours des prochains mois.
Dans le prochain rapport, le résumé régional de l’Amérique du Nord porte sur seulement cinq grandes menaces à l’utilisation durable des sols au Canada, aux États-Unis et dans le nord du Mexique. Ces menaces sont l’érosion des sols, le changement du carbone des sols, la gestion des éléments nutritifs des sols, le changement de la biodiversité des sols, et l’urbanisation et l’imperméabilisation des sols, pour ne nommer que ces cinq-là. À mon avis, les deux plus grandes menaces auxquelles nous sommes confrontés sont la dégradation des sols productifs par l’érosion et la perte de certaines de nos terres les plus productives à cause de l’urbanisation.
Les rapports de 2015 et de 2025 sont pertinents pour la discussion sur la santé des sols au Canada. Ils présentent des résumés des principales menaces à l’utilisation durable de nos sols en Amérique du Nord et situant les menaces dans cette région dans le contexte du reste du monde. Cependant, la collecte et l’interprétation des données et de l’information pour le prochain rapport sont toujours en cours, et le rapport ne sera pas prêt à soumettre au comité au moment de la préparation de ses conclusions dans les prochains mois.
Cela étant, j’aurais quelques commentaires personnels à faire sur le prochain rapport de 2025 sur les sols et ceux qui suivront.
Premier point : Bien qu’il y ait eu des discussions au sein du Partenariat mondial pour les sols, ou le PMS, et du GTIS sur l’élaboration d’un indicateur de la santé des sols, l’initiative n’avance pas et il n’en sera donc pas question dans le rapport sur l’État des ressources en sols du monde. C’est une décision que j’appuie. Il est extrêmement difficile de quantifier la santé des sols en particulier en tant que simple valeur d’indice.
Deuxième point : Le large consensus en Amérique du Nord et dans le monde est que l’érosion des sols est la principale menace à la durabilité. Cependant, il y a des lacunes importantes dans notre compréhension du processus. Il y a donc des lacunes importantes dans notre capacité de la gérer.
En ce qui concerne l’érosion des sols, le Canada a joué un rôle important dans l’amélioration de notre compréhension et la modélisation de la dynamique des sols, notamment par le programme des indicateurs agroenvironnementaux d’Agriculture et Agroalimentaire Canada depuis 25 ans. Par contre, je crains que nous ayons considérablement réduit notre capacité d’apporter des contributions importantes et significatives ces dernières années et certainement à l’avenir.
Le rapport sur l’État des ressources en sols du monde s’articule surtout sur la gestion durable dans les paysages agricoles, mais nous espérons attirer l’attention sur les intérêts plus vastes de la durabilité des sols, et en particulier sur les effets des changements climatiques sur les sécheresses, la désertification, la fonte du pergélisol, les feux de forêt et la perte de terres humides.
Merci.
La vice-présidente : Monsieur Michel, vous avez la parole.
[Français]
Pascal Michel, directeur général, Région du Québec et de l’Ontario, Direction générale des sciences et de la technologie, Agriculture et Agroalimentaire Canada : Bonjour. Je m’appelle Pascal Michel et je suis directeur général de la région du Québec et de l’Ontario à la Direction générale des sciences et de la technologie d’Agriculture et Agroalimentaire Canada. Je vous remercie de m’avoir donné l’occasion de comparaître devant vous aujourd’hui pour parler de ce sujet très important.
Pour les provinces de l’Ontario et du Québec, je suis responsable de 8 centres de recherche et de développement ainsi que de 10 sites satellites, soit des fermes expérimentales qui travaillent de très près avec l’industrie, le milieu universitaire et d’autres partenaires afin de créer de meilleures possibilités pour les agriculteurs et les Canadiens grâce à la recherche et à l’innovation agricoles.
[Traduction]
La conservation et la santé des sols ont toujours fait partie des grandes priorités des producteurs et d’Agriculture et Agroalimentaire Canada, ou AAC, dans la mouvance d’une très longue tradition des recherches scientifiques de calibre mondial dans notre réseau de 20 centres de recherche et développement de par le Canada.
Pour orienter nos futures activités de recherche, le ministère a récemment élaboré un nouveau plan stratégique décennal pour la science. Ce plan amène le changement de paradigme à un niveau plus élevé d’agriculture durable par quatre missions scientifiques axées sur les résultats, soit l’atténuation des changements climatiques et l’adaptation; le renforcement de la résilience des agroécosystèmes; l’avancement de l’économie circulaire; et l’accélération de l’économie numérique.
Les activités scientifiques dans chacune de ces missions déboucheront sur des solutions novatrices, telles la protection et l’amélioration de la santé des sols, ainsi que la résolution d’autres défis et l’étude d’occasions en matière agroenvironnementale et climatique. Plus précisément, la mission de résilience des agroécosystèmes permet d’obtenir des résultats comme l’amélioration et la protection des sols et des ressources en eau, consacrant ainsi la santé des sols en tant que priorité de recherche pour le ministère.
L’Initiative des laboratoires vivants agroécosystémiques d’AAC, communément appelée Laboratoires vivants, lancée en 2018 dans quatre sites dans des régions agricoles distinctes, était un virage vers une plus grande durabilité. Le programme des Laboratoires vivants est une approche axée sur le paysage pour la recherche agricole. Il a donné aux agriculteurs et aux scientifiques d’AAC l’occasion de travailler ensemble et avec d’autres parties prenantes à l’élaboration, à la mise à l’essai et à la mise en œuvre de pratiques et de technologies de gestion bénéfiques dans des exploitations agricoles réelles.
Ces travaux ont aussi progressé grâce au Fonds pour des solutions climatiques naturelles, qui appuie l’expansion du réseau des Laboratoires vivants au Canada.
Les principaux objectifs des Laboratoires vivants sont de stocker le carbone sur les terres agricoles afin de le garder hors de l’atmosphère, de réduire les quantités de gaz à effet de serre, d’améliorer les pratiques de gestion des terres et de soutenir d’autres bienfaits environnementaux, comme la biodiversité, la qualité de l’eau et la santé des sols.
Aujourd’hui, M. Bob Turnock, de Regina, en Saskatchewan, se joint à moi. M. Turnock est conseiller scientifique principal à AAC. Il travaille avec nous depuis 1994, dans les domaines des sciences, de la gestion, des programmes et des politiques. M. Turnock participe à la mobilisation et à la collaboration internationales depuis 2009, avec un accent sur l’agriculture durable et les enjeux agroenvironnementaux, comme la santé des sols, la gestion durable des terres et les changements climatiques.
Il est le point focal canadien du Partenariat mondial pour les sols de l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture, la FAO. Il coordonne également la participation à la Global Research Alliance on Agricultural Greenhouse Gases, la GRA, et à la Convention des Nations unies sur la lutte contre la désertification. Il appuie le leadership d’AAC au MACS‑G20 — il s’agit des réunions des scientifiques agricoles en chef des États du G20 —, ainsi qu’à de nombreuses autres initiatives internationales.
M. Turnock travaille aux bureaux d’AAC à Regina et habite dans une petite ferme près de Sintaluta, en Saskatchewan.
[Français]
Merci au comité de nous accueillir aujourd’hui. Nous serons bien attentifs à vos questions.
[Traduction]
La vice-présidente : Merci beaucoup, monsieur Michel. Un certain nombre d’entre nous ont eu le plaisir de faire la connaissance de M. Turnock à Rome, au Sommet du Partenariat mondial pour les sols de la FAO.
Nous allons maintenant passer aux questions des sénateurs. Encore une fois, je vous demanderais de limiter vos questions et vos réponses à cinq minutes par sénateur et d’essayer de retirer votre oreillette avant de vous pencher vers le microphone.
Le sénateur Oh : Je remercie les témoins des renseignements intenses et très détaillés qu’ils nous ont fournis. Ma question s’adresse à vous trois. Quelles sont les meilleures pratiques de gestion des sols qui ont permis d’améliorer la santé des sols? De plus, quelles sont vos recommandations pour le Canada qui, selon vous, sont les plus importantes à inclure dans notre rapport sur la santé des sols?
M. Lobb : La pratique culturale de conservation du sol est une pratique qui devrait être fortement encouragée et qui devrait continuer de l’être. Elle inspire toutefois des préoccupations. Je pense qu’il y a une fausse impression qu’elle améliorera la santé des sols, que vous venez de décrire. Elle empêche la dégradation des sols de dégrader la santé des sols; elle n’améliore pas nécessairement la santé des sols. Ne l’oubliez pas.
Pour améliorer la santé des sols, il faut y mettre des matières organiques. Ainsi, tous les programmes de santé des sols devraient mettre l’accent sur les pratiques entourant la production de matières organiques, c’est-à-dire l’introduction de matières organiques dans le sol.
Il y a beaucoup de défis à relever à cet égard, comme la promotion des cultures de couverture dans les Prairies, où l’humidité est insuffisante. C’est contraire aux pratiques agricoles normales, et il faut donc adopter des pratiques plus novatrices dans les Prairies.
Il y a d’autres pratiques que je préconise. Il y a beaucoup de perte de sol au sommet des collines, si bien qu’il y en a une accumulation au pied des collines. Il y a une pratique que beaucoup d’agriculteurs utilisent, mais que le gouvernement ignore. Il s’agit de ramener la terre végétale au sommet de la colline. Environ 5 % des agriculteurs au Canada disent le faire, mais la pratique n’est jamais étudiée, sauf par nous, par mon groupe de recherche, et par certains chercheurs aux États-Unis.
Il existe des pratiques que vous pourriez utiliser pour rétablir la santé des sols.
M. Michel : Mes collègues ont fait d’excellentes observations.
La santé des sols est un défi complexe. Il est essentiel de favoriser l’innovation et la recherche dans ce domaine. Nous ne sommes pas seulement dans le domaine de l’avancement des connaissances, mais aussi dans celui de l’adoption de nouvelles technologies qui nous permettront d’avoir de meilleurs indicateurs de la santé des sols, par exemple. Je ne veux pas trop compliquer les choses, mais des technologies comme l’intelligence artificielle et la cartographie informatique, et de nombreux autres types de mise en œuvre de nouvelles technologies peuvent nous aider à mieux comprendre ce que la santé des sols signifie réellement dans le paysage complexe du Canada.
Ce serait la première considération.
Deuxièmement, nous avons un corpus de connaissances sur la santé des sols. Un des objectifs que nous devrions nous donner serait de mettre ces connaissances en pratique. À l’heure actuelle, de nombreux efforts sont déployés à ce niveau. Mais il ne suffit pas de rendre les connaissances disponibles; il faut en plus faire des efforts pour les adapter aux localités et aux considérations régionales. Il serait logique que les agriculteurs s’adaptent eux aussi. Merci.
Bob Turnock, conseiller scientifique principal, Partenariats scientifiques — International, Direction générale des sciences et de la technologie, Agriculture et Agroalimentaire Canada : Pour faire écho à certaines des affirmations que nous venons d’entendre, la santé des sols est une question complexe. Pour ce qui est des pratiques de gestion qui améliorent la santé des sols, il existe un corpus d’information, mais il ne faut pas oublier que nous devons nous concentrer sur l’objectif et le résultat. M. Lobb a mentionné qu’il s’agit d’intégrer dans le sol les matières organiques du sol.
Ce n’est pas tant une question de pratiques; les pratiques sont la clé, mais compte tenu de la diversité des paysages, des climats et des systèmes de production qui existent au Canada, pour ne pas dire dans le monde, l’idée d’une pratique universelle n’est pas nécessairement la meilleure solution. Merci.
[Français]
La sénatrice Petitclerc : Je vais poser ma question à tous nos témoins. Je vous remercie d’être ici.
J’aimerais savoir ce que vous pensez. Est-ce que le Canada, les provinces et les secteurs devraient se donner des objectifs plus quantifiables? Je vous pose cette question, parce que depuis le début de cette étude, on entend beaucoup parler des besoins en matière de données. Il faut documenter ce qui se fait, ce qui ne se fait pas et l’état des choses. Ce dont on entend moins parler, c’est de ce qu’on se donne comme objectifs, à savoir jusqu’où on veut aller.
Peut-être que ma question est naïve, peut-être que le secteur, dans sa complexité, n’est pas capable de le faire. Un témoin nous a dit que si on ne sait pas où on veut aller, on ne saura pas comment s’y rendre.
Voilà ma question très large. Je ne sais pas qui veut répondre en premier.
[Traduction]
M. Lobb : J’aime beaucoup cette question et j’aimerais y répondre. Je connais les étudiants, et je ne trouve pas votre question naïve. J’essaie d’amener mes étudiants à toujours se demander : Quel est l’objectif? C’est de produire des aliments, non? C’est l’objectif premier des agriculteurs. Dans la production alimentaire, ce qui complique la discussion sur la santé des sols du point de vue de l’agriculteur, c’est qu’il est vraiment difficile de plaider qu’il subit des pertes de rendement alors que ses rendements ont doublé ou triplé depuis 40 ans. Ce n’est pas que la santé des sols se soit tellement améliorée, mais plutôt que leurs technologies et leurs pratiques sont désormais bien meilleures. Donc, les rendements ont continué d’augmenter.
Les agriculteurs ne souffrent donc pas, pour ainsi dire. Je fais souvent valoir aux agriculteurs que s’ils avaient amélioré la santé du sol plutôt que la dégrader, leurs rendements seraient trois ou quatre fois plus élevés plutôt que deux ou trois fois plus élevés. Ils subissent donc une perte réelle de rentabilité sur le plan de la production.
On ne raconte pas ces histoires aux agriculteurs. C’est vraiment de cela qu’il s’agit. Il s’agit de produire des aliments du point de vue de l’agriculteur et du point de vue du public; et du point de vue de l’entreprise agricole, il s’agit de faire de l’argent. C’est là-dessus qu’il faut se concentrer. Nous rendons toute cette histoire beaucoup trop complexe en entrant dans les menus détails des diverses propriétés du sol en tant que caractéristique de la santé du sol. Si vous deviez choisir une chose que les agriculteurs devraient faire pour évaluer s’ils ont un problème de santé du sol, ce serait de recueillir des données sur le rendement, de cartographier le rendement. Certaines des technologies dont nous avons parlé qui circulent dans nos milieux et qui ne sont pas utilisées comprennent la cartographie du rendement. Avoir des données sur le rendement, c’est par là qu’il faut commencer.
Devinez quelle propriété ne figure jamais sur un bulletin de santé des sols? Je pense qu’il y en a un qui l’a déjà. Le rendement des cultures est la seule chose qui intègre l’état du sol, et il n’est pas inclus dans la santé du sol.
Je pense donc que votre question est très pertinente et qu’elle n’est pas naïve. Elle va au cœur du problème. Il y a des choses très simples à considérer. C’est la production végétale. En ce qui concerne le sol, les matières organiques sont la première — et peut-être la seule propriété à examiner.
[Français]
M. Michel : J’aimerais ajouter rapidement quelque chose à cette bonne réponse.
Il est important de pouvoir mieux mesurer et continuer de mesurer les indicateurs de santé des sols que nous avons actuellement. Il y a des programmes du gouvernement fédéral sur ce plan, pour bien comprendre et suivre dans le temps la portée de ces indicateurs, à savoir si on s’améliore ou si on s’en va vers un terrain plus dangereux par rapport à ces indicateurs. Dans l’esprit de se donner des objectifs, il faut aussi pouvoir se comparer avec le passé et bien comprendre la direction des indicateurs que nous avons actuellement. Merci.
La sénatrice Petitclerc : Je vais revenir à ma question. En fait, ma question très simple est la suivante : par exemple, si les indicateurs nous indiquent où on en est en matière de santé des sols, est-ce qu’on fait la démarche afin de se demander, de façon quantitative, où on devrait se rendre et comment on va le faire? Sommes-nous dans l’analyse de l’état des choses plutôt que de se dire : à partir de là, voici où on veut s’en aller? Ma question est‑elle trop simple?
[Traduction]
M. Lobb : Je riais parce qu’on se fait une obsession avec la collecte de données, dont personne ne sait quoi faire. C’est là le problème, et c’est pourquoi je dis aux étudiants de revenir à cet excédent. Nous avons discuté de tous ces indicateurs de la santé des sols pour lesquels tout le monde produit des données dont personne n’a la moindre idée de ce qu’il faut en faire, sauf pour ce qui est des matières organiques du sol. Et si vous voulez quelque chose à surveiller, optez pour les matières organiques du sol et le rendement des cultures; ce sont les deux éléments que je vous conseille d’examiner.
La vice-présidente : Merci beaucoup.
La sénatrice Jaffer : Merci beaucoup. Vos propos m’ont bien éclairée. Il y a près de 100 ans, je participais à des conférences automnales sur la jeunesse à Rome. Je n’ai pas eu le plaisir d’aller à Rome avec mes collègues, mais je me demandais si cela continue. Encouragez-vous encore les jeunes à se lancer dans l’agriculture et à assister aux conférences de la FAO, ou n’est-ce plus le cas?
M. Lobb : Les réunions de la FAO sont de plus en plus virtuelles. Il n’y a pas de participation directe. On y fait venir des stagiaires, des travailleurs non rémunérés, pour aider pendant certaines périodes. Ce sont des stages. Il y a beaucoup de stages. Je ne vois pas beaucoup de gens venir. Je n’ai vu personne de l’Amérique du Nord, mais on fait venir beaucoup de gens de différents coins du monde pour les amener à participer davantage aux discussions sur la production alimentaire.
La sénatrice Jaffer : C’était un stage. On amenait des étudiants à des conférences.
M. Lobb : Je n’en ai pas vu.
La sénatrice Jaffer : Vous avez mentionné la célébration de la Journée mondiale des sols par les Nations unies, qui a lieu chaque année le 5 décembre afin de sensibiliser la population à l’importance de la santé des sols et de promouvoir la gestion durable des ressources en sols.
De l’avis de chacun d’entre vous, en quoi la Journée mondiale des sols a-t-elle contribué à faire avancer la nécessité d’une plus vaste législation sur les sols? Comment devrait-elle être reconnue au Canada?
M. Lobb : Je ne sais pas si elle a fait avancer des projets de loi, mais elle a certainement contribué à une meilleure sensibilisation. M. Turnock peut répondre à cette question également parce qu’il participe à ces discussions à un niveau plus élevé que moi. Mais cela sensibilise certainement le monde entier et alimente la discussion. J’espère que cela suscitera un certain intérêt pour la législation. Je vois que M. Turnock veut répondre.
M. Turnock : Oui. Je dirais que les célébrations de la Journée mondiale des sols sont un moyen très efficace d’accroître la compréhension et l’intérêt pour l’importance des sols. Pour ce qui est de modifier la législation, je n’en suis pas certain, mais elle a certainement été utilisée pour faire progresser l’investissement dans la capacité ailleurs dans le monde, en particulier dans les pays qui ont moins de capacité ou de modestes ministères de la science des sols et de l’agriculture, qui sont très vulnérables aux problèmes de santé des sols.
Au Canada même, c’est une mosaïque intéressante de communications de célébration et de reconnaissance du bon travail que nous avons fait ici. Nous utilisons les médias sociaux et d’autres plateformes pour promouvoir la biodiversité des sols, la santé des sols et la conservation des sols, entre autres choses. C’est donc une date utile. Cette journée a été très utile à l’échelle mondiale et, en 2025, lorsque paraîtra le Rapport principal sur l’état des ressources en sols du monde, je crois que cette date suscitera encore plus d’intérêt.
La sénatrice Jaffer : J’aimerais donc vous poser une autre question, si vous me le permettez. Est-ce que cela a été utile — même s’il est toujours bon de sensibiliser les gens; je comprends cela —, est-ce que cela, dis-je, la Journée mondiale des sols, a donné des résultats concrets?
M. Turnock : À l’échelle nationale, je ne peux penser à aucune mesure législative ou autre. Mais il est certain qu’à l’échelle mondiale, il y a plusieurs événements liés à la Journée mondiale des sols. Il y a des prix mondiaux pour les sols, et c’est par ces prix que l’on reconnaît le leadership mondial de la science des sols. Encore une fois, cela a fait beaucoup pour accroître l’importance de la science des sols et de la gestion durable des sols à l’échelle mondiale.
La sénatrice Jaffer : Aviez-vous quelque chose à ajouter?
M. Lobb : La seule chose que cela pourrait faire, concrètement, c’est que cette date nous oblige, en ce qui concerne le Partenariat mondial sur les sols, ou PMS, le secrétariat et le GTIS, à accomplir certaines activités avant cette date. En ce sens, cela aide à faire avancer les choses. C’est un résultat constructif.
La sénatrice Jaffer : Deuxième tour?
La vice-présidente : Absolument.
La sénatrice Burey : Bonjour. Merci d’être ici. J’ai eu l’occasion de parcourir rapidement le rapport de la FAO, et je regarde le chapitre intitulé « Évaluation régionale des changements des sols en Amérique du Nord ». C’est dans le rapport déjà mentionné.
Je vais lire un extrait de l’introduction, que j’ai trouvé intéressant :
Malgré une longue histoire d’activités de recherche collaborative en science des sols entre le Canada et les États-Unis d’Amérique, il n’y a pas eu de tentative d’évaluation régionale des menaces aux fonctions des sols.
Plus loin, il ajoute... je le vois déjà sourire. D’accord. Mais il n’y a pas vraiment de cadre concerté entre les pays, si vous voulez, ou d’organisme qui supervise vraiment cela. Pouvez-vous nous en parler? Que pourrions-nous faire, en tant que législateurs, pour faire avancer ce dossier?
M. Lobb : Il en a été question dans ce rapport et dans mes notes... Un commentaire que j’allais faire dans le prochain rapport, c’est que nous avons toujours le Canada et les États-Unis. Séparés. Nous parlons de problèmes continentaux, mais il n’y a pas vraiment d’intégration des systèmes de données. Cela n’a jamais été fait. Il n’y a pas de plan pour le faire.
J’ai eu une conversation avec un de mes collègues d’Agriculture Canada la semaine dernière. Nous avons décidé d’essayer de faire un effort parce que nous collaborons avec nos collègues américains sur ces sujets, notamment sur l’érosion des sols. Il n’y a pas de cartographie. Le problème, c’est que nous avons deux cultures différentes de cartographie et de science. Il y a des questions discutables au sujet de la science. Mais cela devrait pouvoir se faire dans le cas de l’érosion des sols.
La grande préoccupation — si vous regardez les notes que j’ai soumises dans ma déclaration que je n’ai pas lue — c’est qu’en raison de certaines de ces questions, il se peut que ce soient les Européens qui cartographient l’érosion des sols pour l’Amérique du Nord. C’est très préoccupant parce que, à mon avis, ils ne font pas du bon travail.
Je crois qu’il y a un mouvement en faveur de la production des rapports en Amérique du Nord.
Pour être honnête, une partie du problème vient de ce que nous sommes tous les deux tellement actifs par rapport à d’autres régions du monde, et que nous faisons tellement de bonnes choses, qu’il n’y a jamais eu d’avantage supplémentaire découlant de cette évaluation nord-américaine. Je vois M. Turnock hocher la tête.
Je pense que c’est là le problème. Nous faisons déjà tellement de choses que ni l’un ni l’autre des pays ne voit d’avantage supplémentaire à intégrer ces évaluations.
Pouvons-nous dire cela, monsieur Turnock?
M. Turnock : Je suis d’accord, monsieur Lobb. Merci. Vous avez bien résumé la situation.
Certes, nous avons certainement les plateformes, en Amérique du Nord, pour mener à bien ces discussions, mais nous sommes actifs. Nous sommes très actifs. Nous avons beaucoup de collaboration scientifique à l’échelle nord-américaine, mais pas dans le cadre du Partenariat mondial sur les sols ou du Partenariat régional nord-américain sur les sols. Cette collaboration a évolué au cours de la vie où nos deux pays se sont trouvés à proximité, ayant des priorités communes et un long historique de collaboration scientifique.
Pour en revenir à ce que disait M. Lobb, il faudrait trouver une façon de voir la valeur ajoutée de la prochaine étape d’une évaluation régionale.
La sénatrice Burey : Monsieur Michel, avez-vous des commentaires à ce sujet?
M. Michel : Je n’ai rien à ajouter. Merci.
La sénatrice Burey : J’allais aussi parler du transfert des connaissances que vous avez mentionné. Je suis pédiatre, de sorte que je me préoccupe toujours des étudiants, du transfert des connaissances et de ce genre de choses.
Nous étions à l’Université de la Saskatchewan. Nous y avons fait la connaissance de leurs scientifiques de renommée mondiale, qui nous ont aussi parlé de ce problème à ce niveau supérieur. Envisagez-vous des stratégies pour améliorer l’application des connaissances à la ferme, puisque, selon vous, les cultures produisent des matières organiques? Quels types de stratégies, d’apprentissage automatique ou de technologies numériques? Est-ce un domaine d’étude que vous menez dans le cadre de vos recherches?
M. Lobb : Pour ce qui est des initiatives de recherche en général, on dit toujours après-coup que c’est une bonne idée, mais cela ne se fait jamais.
Le financement que nous recevons pour la plupart de nos projets de recherche s’étend sur trois ou quatre ans, ce qui permet aux scientifiques de faire leur recherche, mais ça s’arrête là. Ils passent ensuite au projet suivant.
Nous disons toujours qu’il est nécessaire d’intégrer les enjeux économiques à ces analyses, c’est rarement fait ou bien fait. Le transfert des connaissances reste un vœu pieux.
Le transfert se fait habituellement par le biais des publications scientifiques, qui ne sont généralement pas lues par le grand public. Très peu de chercheurs font un effort supplémentaire pour transmettre l’information au grand public. Certains d’entre nous avanceraient que nous faisons notre possible par le biais des cours que nous donnons dans les universités et les collèges; c’est peut-être efficace, mais ce n’est probablement pas suffisant pour obtenir les résultats réels que la science devrait nous apporter.
Cela s’explique en partie par le fait qu’il n’existe simplement pas de contexte de financement nous permettant de faire le suivi des projets tout au long de la transformation qui aurait lieu grâce au transfert des connaissances. Cela n’arrive tout simplement pas.
Le sénateur Cotter : Je suis un peu gêné de poser des questions parce que je n’étais pas ici pour entendre vos exposés. J’ai dû m’absenter un moment. Je vais quand même oser quelques questions. La première est pour M. Lobb, et je poserai ensuite une question plus générale aux trois témoins.
Vous avez fait remarquer que les rendements agricoles n’étaient pas mesurés correctement. C’est peut-être vrai à l’échelle mondiale, mais je n’ai jamais rencontré un seul agriculteur — et j’en ai rencontré beaucoup — qui ne sait pas, au boisseau près, quel est le rendement de sa récolte et quel était son rendement l’an dernier. Si vous roulez en voiture le long d’un champ, vous pouvez avoir une idée de ce que pourrait être son rendement.
Je suis surpris d’entendre que les chiffres ne sont pas faciles à obtenir. Il est bien connu que pour joindre les deux bouts, tout producteur agricole doit savoir quel rendement agricole il obtiendra ou non. J’aimerais que vous nous en disiez davantage à ce sujet.
Je vais poser ma deuxième question tout de suite, puis j’écouterai vos réponses.
Notre étude est de portée fédérale, mais au Canada, l’agriculture est un champ de compétence partagé. Je m’adresse à vous, messieurs, qui travaillez dans ce milieu ou avec lequel vous interagissez souvent. Que pouvons-nous faire ou dire pour donner un portrait national de la situation au lieu de consulter seulement Agriculture et Agroalimentaire Canada ou de dire subtilement aux provinces ce qu’elles devraient faire dans ce domaine pour veiller au maintien et à l’amélioration de la santé des sols pour le bien de tout le monde? Avez-vous une idée de ce que font d’autres pays fédéraux dans une situation semblable? J’aimerais voir ce que vous en pensez, monsieur Lobb. Quelle devrait être notre réflexion pour être utile sur le plan national par opposition au plan fédéral?
M. Lobb : Les rendements sont beaucoup plus faciles à gérer. C’est ce que nous apprenons en discutant avec les agriculteurs. Beaucoup utilisent des capteurs de rendement et peuvent ainsi savoir combien leur rapportera la vente. Ils conduisent leurs camions de grain jusqu’au silo pour faire mesurer le chargement. Cela leur permet de déterminer leur rendement moyen, et ils peuvent ainsi voir que le rendement moyen augmente avec le temps. Cela leur apprend tout ce qu’ils doivent savoir.
Le problème, c’est qu’il y a autre chose qu’ils doivent savoir. En fait, ils devraient utiliser les cartes de rendement parallèlement aux capteurs de rendement. Beaucoup d’agriculteurs possèdent des capteurs de rendement, mais ils ne les utilisent pas et n’examinent pas les données sur plusieurs années pour mieux comprendre où sont les problèmes de santé du sol dans un champ.
J’ai toujours pensé, et c’est ce à quoi vous faites allusion, qu’en sillonnant son champ, tout bon agriculteur peut détecter tout de suite où il y a un problème de rendement. Les agriculteurs le savent, mais ils n’essaient pas systématiquement de corriger le problème et personne ne fait la promotion des capteurs de rendement comme principale source de données sur la santé des sols. C’est le principal problème.
Je pense que les capteurs sont sous-utilisés. Ce n’est pas parce que les agriculteurs n’y ont pas accès. C’est justement ça le problème. Ils ont accès à ces données. Ils ont une bonne idée de la variabilité des rendements d’une année à l’autre, mais ils sous-utilisent cet outil. Ils ne le considèrent pas comme un indicateur de la santé du sol. Le principal indicateur de la santé du sol, c’est sa capacité à produire une récolte. Ce que je veux dire, c’est qu’ils devraient utiliser ces données plus qu’ils ne le font actuellement.
Le sénateur Cotter : À en juger par ce que font les agriculteurs avec lesquels je travaille, je suis un peu sceptique, mais j’accepte votre point de vue.
M. Lobb : De nombreux agriculteurs ont la capacité de les utiliser, mais ils ne le font pas nécessairement.
Le sénateur Cotter : Et mon expérience est anecdotique, d’accord.
Ma question plus générale vise à savoir ce que nous devons inclure dans notre rapport pour faire valoir l’utilité d’une perspective nationale en matière de santé des sols qui serait adoptée par tous ces ordres de gouvernement. L’un de vous souhaite-t-il répondre?
M. Lobb : Je vais céder la parole à mes collègues.
La vice-présidente : Je pense que M. Turnock souhaite répondre.
M. Turnock : Bien joué. Je vais probablement vous ennuyer avec mes réponses, mais commençons par préciser quelles sont les données essentielles. Allons plus loin que ce qu’a dit M. Lobb aujourd’hui au sujet des différents indicateurs de la santé du sol et des choses du genre. C’est un discours chronophage et redondant qui a cours dans de multiples forums et dans les centres et les services de recherche du monde entier.
Nous avons maintenant l’occasion de promouvoir une solution plus claire, qui sera durable et clairement comprise; de plus, si nous réussissons à obtenir des renseignements de base et une entente à ce sujet, nous pourrons peut-être commencer à mettre de l’avant des solutions plus complexes et plus avant-gardistes.
Il ne s’agit pas tant d’avoir un objectif et une cible. Il faut d’abord avoir une assise solide pour faire le travail qui doit être fait dans ce domaine. Je vous remercie.
La sénatrice Pate : Je ne siège normalement pas à ce comité, je vais donc précéder mes commentaires d’un préambule.
L’été dernier, j’ai eu l’occasion de me rendre à la ferme Coen, en Alberta. On nous l’avait décrite comme une ferme de permaculture qui sait tout faire : compagnonnage de plantes, digues, étangs-réservoirs, sols, aquaculture, énergie solaire, irrigation par gravité, réintroduction de plantes indigènes et culture sans labour. Les exploitants n’ont pas connu de problème de sécheresse. Ils n’utilisent pas d’engrais chimiques. J’ai également été étonnée de voir qu’il s’agit d’une très petite exploitation comparativement à la plupart des fermes que les membres du comité ont visitées.
Je suis curieuse de savoir quelles sont les chances que les fermes de ce genre prennent de l’essor. Ce qui m’étonne, c’est de voir que ces exploitants sont souvent exclus du marché. Ne serait-il pas avantageux d’encourager un plus grand nombre de ces petites entreprises à exercer leurs activités?
M. Lobb : C’est à moi que vous posez la question?
La sénatrice Pate : Je m’adresse à vous parce que...
M. Lobb : Parce que je suis le plus près.
La sénatrice Pate : N’importe qui peut répondre.
M. Lobb : Monsieur Turnock, vous êtes à une bonne distance.
Il y a toujours un besoin pour ce type d’agriculture spécialisée, qu’il s’agisse d’agriculture biologique ou de permaculture — il existe beaucoup de systèmes agricoles de ce genre. Ils génèrent tous de l’information qui pourrait nous être utile. Je me permets d’ajouter que vous pourriez également considérer les pratiques traditionnelles autochtones comme étant les plus importantes.
La sénatrice Pate : Ces entreprises travaillent en partenariat avec les Premières Nations.
M. Lobb : C’est vrai? D’accord.
Il serait tout à fait logique de les étudier. Je ne veux surtout pas décourager ce genre d’entreprises, parce qu’elles peuvent être une source d’information. On craint toujours que ces petites exploitations aient de la difficulté à prendre suffisamment d’expansion pour produire des aliments à l’échelle industrielle pour l’ensemble du pays. Elles ne sont peut-être pas en mesure de le faire de façon durable. C’est le problème qui pourrait se poser, mais je pense que vous devriez faire votre possible pour encourager cette forme d’agriculture, tout en ayant des attentes réalistes quant à la contribution réelle de ces fermes à la production alimentaire nationale.
Elles peuvent occuper une place très importante dans les marchés à créneaux et être essentielles pour les collectivités. C’est là que l’innovation intervient, en particulier dans les environnements nordiques, où il est tellement difficile de faire venir des produits alimentaires. Il faut miser sur les innovations que représentent ces entreprises, ces petites exploitations très intéressantes qui utilisent ces systèmes agricoles pour améliorer la production alimentaire et les aliments nutritifs dans les milieux nordiques, en particulier, ou ruraux.
La sénatrice Pate : Je vous remercie.
La vice-présidente : Monsieur Turnock, souhaitez-vous intervenir.
M. Turnock : Oui, rapidement, je vous remercie.
J’ai vu pas mal d’exploitations agricoles de ce genre partout au Canada, des créneaux intéressants, entre autres. Je trouve que ces entreprises sont vraiment utiles. Nous avons quelque chose à apprendre des technologies et des approches qu’elles mettent à l’essai. En terminant, je répète toutefois ce que j’ai dit tout à l’heure, à savoir que nous devons mettre l’accent sur ce qu’elles essaient d’accomplir et sur leurs objectifs, et si cela peut améliorer la santé des sols, nous devons examiner ces différentes façons de produire et voir quelles en sont les retombées. Nous ne devons toutefois pas nous attendre à ce que la permaculture devienne le système de production dominant, comme je viens de le dire. Nous devons reconnaître les avantages qu’elle peut apporter sur le plan de la productivité, de l’environnement ou de la santé des sols.
Je le répète, il n’existe pas de solution universelle. Il devrait donc y avoir de la place pour ce genre d’exploration ou d’expérimentation.
La vice-présidente : Je vais poser une question avant de passer au deuxième tour.
Monsieur Lobb, si vous jugez ma question inappropriée, n’hésitez pas à me le dire. Je crois savoir que vous souhaitez entreprendre un projet grâce à un généreux financement du Conseil de recherches en sciences naturelles et en génie du Canada, ou CRSNG, et du Conseil de recherches en sciences humaines, ou CRSH. Pourriez-vous nous parler un peu de ce projet et des leçons que vous espérez en tirer?
M. Lobb : M. Turnock et M. Pascal ne sont pas au courant de cela, mais j’ai présenté une proposition avec des collègues de tout le pays pour trouver des moyens d’atteindre la carboneutralité. Le projet porte précisément sur la carboneutralité et les pratiques de gestion de la santé des sols. Il vise à combler l’énorme fossé dont j’ai parlé dans mes notes, en examinant les sols et les milieux réels afin de mesurer et de modéliser les gaz à effet de serre et le potentiel de carboneutralité.
Une grande partie de la recherche se fait sur des parcelles plates de la station de recherche. La plupart des terres agricoles que les agriculteurs gèrent, surtout dans des endroits comme la Saskatchewan, sont vallonnées. Comme c’est la région des fondrières, la recherche est difficile à faire.
Le projet analyse la capacité de certaines pratiques comme le travail de conservation du sol, la culture de couverture, l’utilisation de fertilisants organiques et aussi la restauration des pédopaysages, dont vous avez parlé, de repousser le sol vers le sommet de la colline d’où il est venu. L’idée est d’examiner ces pratiques et de voir quels en sont les avantages. Il ne s’agit pas seulement de les comprendre.
C’est l’aspect physique du projet. Ce qui est intéressant dans cette proposition et dans l’ensemble du programme — qui a vu le jour sous la gouverne d’Agriculture et Agroalimentaire Canada, je suppose —, c’est qu’ils encouragent le CRSNG et le CRSH à mettre en place l’Initiative de soutien à la recherche pour une agriculture durable. Je pense que près de 40 % des projets de recherche visent à comprendre pourquoi les agriculteurs font ce qu’ils font et pourquoi ils ne font pas ce qu’ils ne font pas. Nous nous attendons justement à ce que ces projets nous fournissent de précieux renseignements.
Un exemple que je donne toujours dans ce genre de discussions, c’est la pratique de restauration des pédopaysages, que j’ai mentionnée plus tôt. Entre 3 et 8 % des agriculteurs de chaque province du pays ont recours à cette pratique sans s’appuyer sur aucune information pertinente, comme M. Turnock l’a mentionné. Ils savent seulement que c’est une bonne idée. Ils le font sans aucune directive.
Nous n’arrivons pas à comprendre comment ils trouvent cette information, ni comment ils arrivent à faire ce qu’ils font ni pourquoi ils ne font pas certaines des choses que nous leur suggérons de faire.
Voilà l’intérêt de ce projet. J’en ai parlé au sénateur Black spontanément, avant même d’être invité ici, parce que je pensais qu’il serait utile qu’il lise la proposition. Apparemment, il vous en a parlé.
La vice-présidente : Il me l’a envoyée.
M. Lobb : C’est bien, mais il y a tout un contexte derrière cela. Il n’est pas certain que ce projet sera financé. Sur un total de 72 millions de dollars, nous demandons 8 millions, soit le montant maximal, étant donné que plus d’une centaine de demandes ont été présentées.
La probabilité que le projet soit financé est faible, mais si jamais il l’était, il aurait un impact important qui intéressera mes collègues ici présents pour inciter les agriculteurs à participer davantage à la science et à la préservation de la santé des sols.
La vice-présidente : Sans parler des répercussions sociologiques.
M. Lobb : Oui.
La vice-présidente : Vous parlez d’un projet visant la carboneutralité. Selon vous, est-ce un objectif réaliste? Est-il possible de gérer les sols au moyen de pâturages intensifs, de cultures fourragères et de cultures de couverture — dans quelle mesure est-ce réalisable?
M. Lobb : Dans quelle mesure est-ce réaliste?
La vice-présidente : Oui, est-ce vraiment réaliste?
M. Lobb : Ce n’est pas très réaliste, mais je vous fais remarquer que je ne remets pas ces pratiques en cause dans la proposition, parce que cela ne sert à rien. Il s’agit d’un objectif ambitieux et il n’y a rien de mal à être ambitieux, malgré la connotation politique apparente, parce que c’est dans cette direction que nous devrions aller.
Quant aux pratiques, j’en ai déjà parlé. Certaines peuvent être contre-productives sur le plan des émissions de gaz à effet de serre. Nous n’avons tout simplement pas suffisamment de données à leur sujet.
Par exemple, en ce qui concerne la restauration des pédopaysages dont je parle constamment, nous ne savons pas si, à l’échelle du paysage, cette pratique aura un effet positif ou négatif net sur les émissions de gaz à effet de serre si nous tenons compte de la séquestration du carbone et des émissions de gaz à effet de serre. Nous ne le savons tout simplement pas, mais si les agriculteurs s’adonnent à cette pratique, quelqu’un devrait étudier la question pour déterminer quelles en sont les répercussions. Si une pratique se révèle contre-productive, il faudrait peut-être la décourager.
Je ne sais pas nécessairement si ces pratiques nous permettront d’atteindre la carboneutralité, mais nous arriverons à avoir une meilleure compréhension du potentiel qu’elles représentent si nous les utilisons sur des terrains réels et si nous en mesurons les émissions dans des environnements réels. Lorsque nous nous adresserons au Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat, ou GIEC, et à d’autres instances internationales, nous pourrons leur dire : « Regardez ce que nous faisons de merveilleux au Canada pour réduire les émissions de gaz à effet de serre. »
Actuellement, nous ne sommes pas très convaincus — et aucun pays ne l’est, pas seulement le Canada — que ces pratiques de gestion des sols auront une incidence sur les émissions de gaz à effet de serre. Nous ne le savons tout simplement pas.
La vice-présidente : Je vais m’arrêter ici par souci d’équité.
Nous commençons maintenant le deuxième tour.
La sénatrice Burey : Monsieur Michel, je réfléchissais à ma question sur le transfert des connaissances, et je pense qu’elle cadre vraiment avec la proposition de recherche de M. Lobb de consulter les agriculteurs, les gens, les utilisateurs finaux de la recherche.
Pouvez-vous nous en parler, s’il vous plaît?
M. Michel : Merci beaucoup. Oui, et elle se rattache parfaitement aux réponses que ont déjà été données, parce que l’un des défis que nous devons relever actuellement, ce n’est pas tant de rendre les connaissances et les outils disponibles, mais de vraiment les mettre en pratique et, inversement, de transformer la pratique en un type différent de connaissances.
Je parle ici de la raison même pour laquelle l’initiative des Laboratoires vivants a été lancée au Canada, de la raison pour laquelle nous tenons tellement à déployer ces laboratoires et de la raison pour laquelle il s’agit là d’un changement radical de notre façon de mener des recherches scientifiques.
L’un des commentaires que nous entendons souvent de la part des chercheurs au sujet du Laboratoire vivant, c’est qu’il a radicalement changé leur façon de faire de la recherche. Les agriculteurs qui y participent disent également que leur façon de voir la recherche a aussi radicalement changé. C’est vraiment une raison fondamentale de son développement.
Le deuxième aspect dont mon collègue a parlé, c’est l’innovation in situ. Le Canada est un vaste pays aux paysages diversifiés et nous ne faisons qu’effleurer les différents systèmes agricoles qui peuvent vraiment fonctionner. Cette friction en temps réel entre la recherche et les connaissances communes du milieu agricole est vraiment un élément essentiel ici. Je ne pense que du bien de ce genre de recherche. Nous devons élargir ce type d’interface entre ce que nous savons par expérience, ce qui fonctionne, les nouveaux outils et les recherches universitaires traditionnelles que nous pouvons effectuer.
Pour revenir à vos questions concernant le transfert des connaissances, nous devons d’abord dire que tout projet traditionnellement financé par le biais de nos chercheurs doit prévoir un transfert des connaissances.
Là encore, il faut se demander si cela est suffisant. Selon moi, l’activation de ce transfert est essentielle pour mobiliser les connaissances. Vous avez d’ailleurs mentionné que vous venez du secteur de la santé où le transfert des connaissances est très actif. C’est ce que nous appelons la mobilisation des connaissances, et c’est vraiment dans cet esprit que nous avons ces Laboratoires vivants, que nous élargissons ce programme et que nous récoltons un succès croissant grâce à ce programme. Je vous remercie.
La sénatrice Burey : Merci beaucoup.
J’ai une autre question à poser, mais je vais d’abord revenir, monsieur Lobb, à ma première question, à savoir pourquoi nous n’avons pas une structure spécialement consacrée au transfert des connaissances. Il y a beaucoup de recherche en cours et vous avez plusieurs plateformes — et je comprends bien cela —, mais dorénavant, en nous inspirant du commerce — les États-Unis, le Canada et le Mexique étant d’importants partenaires commerciaux —, ne devrions-nous pas tous utiliser le même système de classification des sols, par exemple? Au moment de négocier et de conclure des accords, si nous considérons que telle ou telle culture n’est pas viable, nous n’en tiendrons pas compte dans nos échanges commerciaux. Comprenez-vous ce que j’essaie de dire?
M. Lobb : Je suis tellement vieux que j’ai participé au programme d’indicateurs agroenvironnementaux, dont je n’ai pas eu le temps de parler dans mes notes. Ce programme a été créé par 28 ou 29 pays de l’OCDE. Les indicateurs ont été établis spécialement pour traiter les enjeux commerciaux. C’est ce que fait l’OCDE.
Nous constatons un lot d’anomalies quand on examine les pratiques commerciales entre les pays. Le Canada et les États-Unis ne font pas exception. À l’époque, il a été question d’adopter une approche mieux harmonisée pour évaluer les indicateurs parce que nous utilisons des outils semblables, notamment la planification environnementale à la ferme, qui a été mentionnée par vos témoins du premier groupe. Notre planification environnementale à la ferme s’inspire d’un modèle américain. Il y a donc beaucoup de modes d’information que nous utilisons dans les deux pays.
Nous n’adopterons jamais une approche intégrée d’évaluation des sols. Nos deux systèmes de nomenclature sont très différents. On pourrait penser que la cartographie pourrait être clarifiée. Des travaux ont été réalisés sur l’étalonnage croisé des types de sols et des discussions sont en cours sur la cartographie, mais certaines de nos technologies ne sont pas à jour, même si nous parlons de notre technologie en général. Les Américains sont beaucoup plus avancés que nous en matière de cartographie topographique, de cartographie des sols et de cartographie géologique, ce qui leur permet de travailler de manière beaucoup plus approfondie.
Cette question a été soulevée au cours de la discussion que j’ai eue avec eux la semaine dernière au sujet de la modélisation de l’érosion. Ils n’utiliseront jamais notre système pour la modélisation de l’érosion, parce qu’il n’est pas aussi performant que le leur. Ce n’est pas parce que notre approche n’est pas bonne — je dirais même qu’elle est meilleure —, mais nous n’avons tout simplement pas l’information à l’appui, alors cela ne se fera jamais.
La sénatrice Burey : Est-ce une recommandation?
M. Lobb : Il en a été question dans le cadre de discussions précédentes. Nous devons examiner l’information dont nous disposons sur les ressources naturelles et déterminer si elle est suffisante aux fins de modélisation pour alimenter les évaluations nationales et continentales de cartographie, parce que ce n’est pas le cas pour le moment. C’est possible, mais cela exigerait beaucoup plus d’efforts de notre part. Comme je l’ai mentionné, les Européens sont tout à fait disposés à le faire pour nous.
Nous devons donc nous pencher sur certaines questions préoccupantes. Il faudrait recommander l’adoption d’un système unifié pour la cartographie, du moins pour les noms, même si les noms sont le moindre de mes soucis, mais certainement pour la cartographie. Cela nous permettrait d’avoir une structure spatiale à partir de laquelle nous pourrions faire de la modélisation et, par conséquent, des évaluations.
La vice-présidente : Nous avons largement dépassé notre temps, mais je ne voulais pas interrompre une explication aussi intéressante.
Je dois maintenant interrompre nos discussions si nous voulons faire atterrir notre avion à l’heure. Monsieur Lobb, monsieur Turnock et monsieur Michel, je vous remercie de votre participation aujourd’hui. Nous vous sommes très reconnaissants de votre aide dans le cadre de cette étude.
Je tiens également à remercier tous les membres du comité de leur participation active et de leurs questions réfléchies. Permettez-moi de prendre un instant pour remercier tous les membres du personnel qui ne ménagent aucun effort pour soutenir le comité, en particulier notre greffière, dont nous fêtons l’anniversaire dans le foyer avec des petits gâteaux et des baklavas.
Notre prochaine réunion aura lieu le jeudi 7 décembre, à 9 heures, et nous poursuivrons l’audition des témoins dans le cadre de notre étude sur la santé des sols.
(La séance est levée.)