Le Sénat

Motion tendant à reconnaître que les changements climatiques constituent une urgence--Suite du débat

3 mars 2022


L’honorable Margaret Dawn Anderson

Akana, honorables sénateurs. Je prends la parole sur le territoire du Traité no 7, le territoire traditionnel des Pieds-Noirs, qui comprend les nations des Siksika, des Piikani, des Kainai, des Tsuut’ina et des Stoney Nakoda ainsi que la nation métisse de la région no 3, pour parler de la motion no 7 présentée par la sénatrice Galvez.

Je prends la parole aujourd’hui pour appuyer cette motion et pour expliquer comment les changements climatiques touchent les résidants et les collectivités des Territoires du Nord-Ouest. Nous sommes aux premières loges des changements entraînés par le climat et du réchauffement de la planète. Ces changements menacent grandement la population, la culture, la communauté, le paysage, l’écosystème et le mode de vie.

Selon Susan Nerberg, journaliste scientifique et de l’environnement :

Pour les personnes qui vivent dans la région arctique, les changements climatiques s’attaquent à leurs fondations. Ils créent des ondes de tempête, emportent des routes et engorgent les rivières de sédiments. Ils produisent des affaissements de chaussée et déclenchent des glissements de terrain capables de modifier la topographie et de faire basculer les maisons. En outre, certains perçoivent la crise climatique comme une forme de racisme environnemental, c’est-à-dire un problème créé au Sud et subi au Nord.

Même si les Territoires-du-Nord-Ouest sont responsables de moins de 0,2 % des émissions de gaz à effet de serre au Canada, certaines de ses régions connaissent déjà un réchauffement considérable de la température de l’air. Depuis 1957, la température de l’air s’est réchauffée de 4,4 degrés Celsius à Inuvik, dans le Beaufort-Delta, à l’extrémité nord du territoire, et de 2,7 degrés Celsius à Hay River, à l’extrémité sud. Pour donner une idée, l’Accord de Paris, adopté par 196 parties à la COP21 et entré en vigueur le 4 novembre 2016, a fixé l’objectif de limiter le réchauffement climatique mondial à 2 degrés Celsius. Les températures du Nord sont des indicateurs d’un problème plus vaste à l’échelle de la planète.

Le 22 juin 2020, j’ai parlé des effets des changements climatiques sur les habitants et les infrastructures de mon hameau, Tuktoyaktuk. Ce printemps, quatre maisons privées du hameau ont été déplacées plus à l’intérieur des terres en raison de l’érosion des berges se trouvant sous les fondations, causée par l’élévation du niveau de la mer et la fonte du pergélisol. La relocalisation de quatre maisons n’est que le dernier de plusieurs épisodes liés aux changements climatiques à Tuktoyaktuk. Au cours de ma vie, j’ai vu la perte de la piste de curling, le déménagement de l’école, le déplacement du détachement de la GRC, de même que la disparition de plusieurs mètres de terres autour du périmètre de la communauté.

L’île d’un kilomètre où ma mère a grandi et qui, tout au long de ma vie, a protégé le port de Tuktoyaktuk est aussi victime de l’érosion et de la montée des eaux.

Le gouvernement des Territoires du Nord-Ouest prévoit que d’autres infrastructures communautaires — y compris le site d’enfouissement, plusieurs immeubles et des cimetières — devront être relocalisées à cause de l’érosion côtière et de l’élévation du niveau de la mer. La tâche n’est pas simple.

L’érosion côtière est un sujet de discorde pour ma communauté. Il n’est pas seulement question de déplacer des immeubles et des maisons. Notre patrimoine culturel, y compris notre cimetière, est menacé par les eaux. Les coûts financiers de sa relocalisation sont difficiles à évaluer par rapport aux coûts culturels de sa disparition. Il y a aussi des inquiétudes importantes et légitimes au sujet de la perte de sites culturels inuits ayant une importance historique. Le gouvernement des Territoires du Nord-Ouest évalue les effets de l’érosion de la côte arctique et du recul glaciaire sur les artéfacts et d’importants sites archéologiques. Nous ne faisons pas seulement face à une perte de territoire et de ressources, mais également à la perte énorme de nos sites culturels et historiques ainsi que d’un mode de vie qui nous définit. Cette perte est incommensurable.

Selon le gouvernement des Territoires du Nord-Ouest :

L’infrastructure et les processus qui dépendent des conditions météorologiques, comme les routes de glace, les saisons de construction, les chaînes d’approvisionnement et l’accès communautaire pour les résidants, deviennent peu fiables.

Cela signifie que la période pendant laquelle il est possible d’acheminer des biens essentiels vers les collectivités diminue. Cela crée de nouvelles difficultés, entraîne des répercussions financières et nuit à l’approvisionnement alimentaire, aux saisons de construction, au ravitaillement en combustible et aux projets d’infrastructure.

Une grande partie des Territoires du Nord-Ouest est recouverte de pergélisol, dont l’épaisseur est réduite par les changements climatiques. Plus la profondeur du dégel saisonnier augmente, plus on aura besoin d’enfoncer les pieux profondément dans le sol pour soutenir l’infrastructure, ce qui fera grimper les coûts de construction et d’entretien. La vaste majorité des routes principales et municipales sont construites et ont un revêtement en gravier. Le dégel du pergélisol cause des avens et des affaissements des routes, ce qui exige des investissements financiers et des travaux d’entretien pour que les routes puissent continuer d’être utilisées sans danger.

Près de Fort Simpson, dans la partie sud des Territoires du Nord‑Ouest, le pergélisol discontinu a diminué de 38 % au cours des 61 dernières années. Le dégel du pergélisol sur les collines a entraîné une augmentation des grands glissements de terrain couvrant jusqu’à 40 hectares, avec des murs de tête pouvant atteindre 25 mètres, ce qui entraîne le dépôt de sédiments dans les cours d’eaux et nuit à la vie aquatique.

Ces glissements de terrain surviennent aussi plus au nord des territoires. En septembre 2017, j’ai été témoin de quatre glissements de terrain au site inuvialuit historique de Reindeer Station et le long du Mackenzie. Non seulement ces glissements de terrain ont déraciné des arbres, qui sont tombés dans le fleuve, mais ils ont aussi détruit une cabane historique, de même que des balises le long du fleuve.

De tels événements se produisent dans tout le territoire. Dans la Région désignée des Gwich’in, les affaissements se succèdent plus rapidement qu’on arrive à les cartographier. Les affaissements et les avens compromettent l’intégrité de la route Dempster qui relie les Territoires du Nord-Ouest et le Yukon. Les effondrements de fonds de lacs risquent d’entraîner la jonction de lacs à des rivières qui draineront ces lacs. Les résidants de Fort McPherson ont vu ce phénomène se produire dans les lacs qui entourent leur municipalité.

Le réchauffement climatique perturbe les habitats dans les Territoires du Nord-Ouest et on observe des espèces végétales et animales invasives dans de nombreuses régions. Voici une citation tirée du documentaire Into the Artctic :

Ma mère de 82 ans adorait pêcher. Quelle que soit la saison, quel que soit le temps qu’il faisait, elle installait son filet dans la glace ou dans l’eau, juste au bord de la rive située à quelques pas de sa maison. Il s’agit d’un lien tangible et vital avec son passé et avec notre culture. Mon frère installe le filet maintenant, et nous reproduisons les gestes de notre mère. Nous utilisons le même filet, au même endroit, dans le même cours d’eau. La seule différence notable, c’est le saumon. Ce poisson jadis absent de nos filets et de notre régime alimentaire se trouve maintenant dans nos eaux.

Le cougar et la pie bavarde, deux espèces qui, historiquement, n’ont jamais été présentes dans les Territoires du Nord-Ouest peuvent maintenant y être observées.

Les températures plus chaudes rendent les cycles météorologiques moins prévisibles, ce qui met en péril les modes de vie et les gagne-pain traditionnels. Le nombre de jours sous le point de congélation peut servir à mesurer la saison des déplacements sur la glace. Historiquement, à Fort Simpson, cette saison dure environ 221 jours. D’ici la fin du siècle, si rien ne change, elle risque de diminuer à seulement 176 jours.

Dans la mer de Beaufort, une diminution de 8,3 % de la superficie de glace de mer en été par décennie, combinée à l’élévation du niveau de la mer, accélère l’érosion côtière et a des répercussions sur l’infrastructure communautaire. Par rapport à 1968, la mer de Beaufort a perdu un total de 204 000 kilomètres carrés de glace de mer. Cela représente une superficie presque équivalente à trois fois le Nouveau-Brunswick.

Le gouvernement des Territoires du Nord-Ouest indique que les émissions de carbone des pays industrialisés détruisent 30 mètres carrés de glace marine de l’Arctique chaque année.

Comme la glace marine fond, il serait possible d’ouvrir des voies de navigation qui permettraient de réduire les temps de transit des cargaisons internationales. Cette éventualité serait particulièrement intéressante pour le transport entre l’Europe et l’Asie de l’Est, car ces pays pourraient utiliser le passage du Nord-Ouest au lieu de passer par le canal de Suez.

Les Territoires du Nord-Ouest connaissent aussi des conditions météorologiques de plus en plus extrêmes pendant l’été, et les feux de forêt sont plus difficiles à gérer. En 2014, 3,4 millions d’hectares de forêt boréale ont brûlé sur le territoire. C’est six fois plus que la moyenne et cela représente 2,5 millions d’hectares de plus que la superficie de forêt qui brûle chaque année au Canada. Cette même année, les installations hydroélectriques de Yellowknife n’avaient plus d’eau pour fonctionner à cause de la sécheresse. Étant donné que Yellowknife n’est pas connectée au réseau, il a fallu recourir au carburant diésel pour avoir de l’électricité, ce qui représente une facture de 15 millions de dollars.

Selon la modélisation des écosystèmes du gouvernement des Territoires du Nord-Ouest, la forêt boréale du sud du territoire sera remplacée par des prairies d’ici la fin du siècle. Cela est attribuable aux changements climatiques, notamment aux sécheresses, aux feux de forêt et aux infestations d’insectes. Les niveaux d’eau sont consignés aux Territoires du Nord-Ouest depuis 1939, et le niveau le plus élevé a été enregistré en 2021. Même si les collectivités des Territoires du Nord-Ouest situées près des plans d’eau ont connu dans le passé des inondations et des niveaux d’eau élevés, les niveaux actuels sont sans précédent.

En mai 2021, des inondations extrêmes ont forcé l’évacuation complète de Jean Marie River et celle de 700 personnes à Fort Simpson, en plus de causer des millions de dollars de dommages. À Jean Marie River, les niveaux d’eau ont monté tellement haut et tellement rapidement que des réservoirs de carburant ont été sortis de terre, le service cellulaire a été interrompu, la centrale électrique a été endommagée et la seule voie d’accès à la collectivité a été coupée. Les Rangers canadiens ont été déployés pour venir en aide aux personnes touchées par l’inondation.

Un autre événement météorologique rare est survenu le 29 juin 2021. Une rafale descendante, une des premières à avoir été enregistrée aux Territoires du Nord-Ouest, a balayé et déraciné des arbres sur un corridor de 60 kilomètres sur 9 kilomètres dans la région de Dehcho, à l’est de Fort Liard. On pense que les vents pendant la tempête de Dehcho auraient atteint 190 kilomètres à l’heure.

Le 24 janvier, lors d’une conversation avec le brigadier-général Pascal Godbout, commandant de la Force opérationnelle interarmées (Nord) située à Yellowknife, dans les Territoires du Nord-Ouest, j’ai été informé de l’existence de l’opération Lentus. Il s’agit de l’intervention des Forces armées canadiennes aux catastrophes naturelles au pays. Le brigadier-général Godbout a noté qu’au cours de la dernière année, l’opération Lentus est intervenue dans le cadre de trois événements majeurs dans les trois territoires du Nord : les inondations de Jean Marie River, les inondations au Yukon et la crise de l’eau potable à Iqaluit. Il a ajouté que c’est la première fois en 15 ans que l’opération Lentus a été appelée à intervenir, et le caractère inhabituel de ces demandes d’intervention reflète l’effet marqué du changement climatique dans le Nord.

Étant donné que la Force opérationnelle interarmées (Nord) est responsable des interventions d’urgence dans les Territoires du Nord-Ouest, au Nunavut et au Yukon, cela représente un fardeau supplémentaire pour ce qui est de sa capacité à desservir le Nord et impose une pression supplémentaire sur les ressources des Forces armées canadiennes.

Dans les Territoires du Nord-Ouest, intervenir face aux changements climatiques signifie trouver un équilibre entre l’adaptation aux impacts importants que nous observons déjà et leur atténuation. Notre population de 44 000 habitants ne nous permettra pas de relever les défis logistiques et financiers de l’adaptation et de l’atténuation sans une approche spécifique au Nord en matière de changement climatique. Cette approche doit également intégrer la défense de nos intérêts sur les plans national et international ainsi que des partenariats.

En tant qu’Inuvialuits, nous avons survécu à des épidémies, à des décès en masse, à la colonisation, aux pensionnats et à la relocalisation. Pourtant, les Inuvialuits doivent relever l’un des plus grands défis de ce siècle : les changements climatiques. J’ose dire que le problème ne se limite pas aux Inuvialuits. Nous sommes confrontés individuellement en tant que pays et collectivement en tant que planète au défi de notre vie.

Comme l’a dit Hans-Otto Pörtner, coprésident du Groupe de travail II du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat : « Tout retard dans l’action mondiale concertée nous ferait perdre un temps précieux et limité pour instaurer un avenir viable. »

Ma fille de 16 ans a écrit une dissertation, intitulée Tuktoyaktuk : Les preuves et le changement climatique mondial, pour son cours sur les questions canadiennes et mondiales au Collège Ashbury. Je la cite pour deux raisons. Premièrement, il est révélateur que ce sujet soit important et pertinent pour une adolescente. À l’âge de 16 ans, je n’avais jamais pensé aux changements climatiques ou écrit quoi que ce soit sur le sujet. Deuxièmement, je pense que ses propos sont opportuns et pertinents. Voici ce qu’elle a écrit :

La question de l’Arctique transcende toutes les frontières. Il s’agit d’une responsabilité mondiale et d’un problème auquel il faut trouver la solution puisque c’est nous qui l’avons créé.

L’importance de l’enjeu ne lui échappe pas. Elle ne devrait pas nous échapper dans nos rôles de décideurs et de parlementaires. Je vous exhorte à appuyer cette motion. Quyanainni, mahsi’cho, merci.

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