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Le système de soins de longue durée

Interpellation--Ajournement du débat

27 octobre 2020


Ayant donné préavis le 30 septembre 2020 :

Qu’elle attirera l’attention du Sénat sur les faiblesses du système canadien de soins de longue durée, qui ont été révélées par la pandémie de la COVID-19.

—Honorables sénateurs, dans les premiers stades de la pandémie de COVID-19, les Canadiens ont été renversés d’apprendre que la majorité des décès causés par la COVID étaient survenus dans les établissements de soins de longue durée. En date de juin, selon l’International Long-term Care Policy Network, 85 % de toutes les personnes décédées de la COVID au Canada — soit 6 236 des 7 326 personnes décédées — étaient des résidants d’établissements de soins de longue durée. Ces données ont mené à de sérieuses discussions concernant les politiques qui aboutissent à la question suivante : comment cela a-t-il pu se produire?

Le Canada ne fait pas exception. De nombreux pays ont connu des taux de mortalité élevés dans les établissements de soins de longue durée. En juin, l’Institut canadien d’information sur la santé a publié un rapport intitulé La pandémie dans le secteur des soins de longue durée : comment le Canada se compare-t-il aux autres pays? Dans ce rapport, on examine les similitudes et les différences quant aux effets qu’a eus la pandémie dans les établissements de soins de longue durée au Canada et dans 16 autres pays de l’OCDE, dont l’Australie, l’Espagne, l’Allemagne et le Royaume-Uni. La proportion des décès survenus dans les établissements de soins de longue durée varie grandement selon les pays, allant de 28 % en Australie à 66 % en Espagne, la moyenne de l’OCDE se situant à 38 %.

Le rapport des Forces armées canadiennes publié le 14 mai 2020 a révélé les conditions de vie troublantes et inacceptables qui existaient dans cinq établissements de soins de longue durée de l’Ontario qui ont été submergés de cas de COVID-19 et qui avaient un besoin criant de secours humanitaires. Le rapport fait état d’infestations incontrôlées de cafards, de nourriture pourrie et de lits souillés qui n’étaient pas changés. Les membres des Forces armées canadiennes ont vu des employés réutiliser des fournitures médicales qui n’avaient pas été stérilisées et ont décrit les mauvais traitements infligés aux résidants par le personnel mal formé.

Bien que ces constatations brossent un tableau bien sombre de l’état de notre système de soins de longue durée, nous ne devrions pas en être étonnés. Ce système n’était absolument pas préparé et n’avait absolument pas l’équipement nécessaire pour faire face à la pandémie de COVID-19. Très peu de foyers pour personnes âgées avaient élaboré une stratégie pour protéger leurs résidants en cas d’urgence sanitaire.

Les experts de la santé nous disent depuis des décennies à quel point notre système de soins de longue durée est dans un état désastreux. Au cours des 20 dernières années, d’innombrables enquêtes ont été faites et nombre de groupes d’experts et de groupes de travail ont été chargés d’étudier en profondeur les problèmes sévissant dans ce système. Les recommandations d’experts visant à améliorer les soins ne manquent pas.

Je me souviens tout particulièrement du Comité sénatorial spécial sur le vieillissement, qui avait été mis sur pied en novembre 2006 et avait été chargé d’« examiner les incidences du vieillissement de la société canadienne et d’en faire rapport ». Sur une période de deux années et demie, le comité s’est employé à étudier la question du vieillissement de la société des points de vue des besoins en logement et en transport, des mauvais traitements et de la négligence, ainsi que de la promotion de la santé et de la prévention. Cette étude en trois étapes visait à cerner les grands problèmes à régler sur le plan des politiques publiques et à présenter une série de solutions possibles. Dans son rapport final, intitulé Le vieillissement de la population, un phénomène à valoriser, le comité a publié 32 recommandations fondées sur les conseils d’experts sur la façon d’aborder les défis liés au vieillissement de la population.

Honorables sénateurs, il est évident que le Canada ne manque pas de données probantes sur la manière de procéder à un changement durable dans le secteur des soins de longue durée. Nombreux sont ceux qui, comme le Comité sénatorial spécial sur le vieillissement, ont ouvert la voie aux politiques, aux discussions et aux échanges d’information constructifs. Malgré cela, des événements tragiques continuent de se produire. Les questions de fond restent inchangées et l’inquiétude pour le bien-être et la sécurité des aînés fragiles s’intensifie, même maintenant, chaque semaine qui passe. L’objectif de l’interpellation n’est pas de crier dans le vide, mais de souligner de toute urgence la nécessité de mettre en œuvre des solutions concrètes aux problèmes qui affligent la population la plus vulnérable. Les soins de longue durée sont un secteur fracturé. Il ne fait aucun doute que ces problèmes, exacerbés par la pandémie de COVID-19, nécessitent des mesures extraordinaires et immédiates.

À tout le moins, nous devons commencer par examiner les solutions claires et simples qui sont faciles à mettre en œuvre. En juin 2020, le groupe de travail de la Société royale du Canada sur la COVID-19 a publié un rapport intitulé Rétablir la confiance : la COVID-19 et l’avenir des soins de longue durée, qui souligne la nécessité d’établir des normes nationales pour le personnel qui travaille dans les établissements de soins de longue durée. On peut y lire ceci :

Réformer et restructurer la main-d’œuvre aura des avantages immédiats pour les aînés canadiens qui vivent dans des établissements de SLD et constitue une condition essentielle à un changement durable. Cela améliorera au moins aussi la qualité des soins, ce qui permettra aux établissements de SLD de diminuer le nombre de transferts inutiles vers les hôpitaux et le nombre de réclamations pour blessures présentées par le personnel, et d’interagir plus efficacement avec les personnes qui fournissent les soins à domicile et dans la collectivité.

L’organisation conseille aux gouvernements provinciaux et territoriaux, avec le soutien financier du gouvernement fédéral, de mettre en place des normes appropriées de rémunération et de conditions de travail, notamment en matière de congés de maladie, pour la main-d’œuvre importante et essentielle, mais non réglementée, des préposés aux bénéficiaires et des préposés aux services de soutien à la personne. Toujours dans le rapport, on conseille de mettre en œuvre des normes minimales de scolarisation pour le personnel non réglementé qui fournit les soins de première ligne dans les établissements de soins de longue durée, en mettant l’accent sur la formation continue et l’orientation.

Plusieurs autres spécialistes de la santé qui travaillent dans le secteur des soins de longue durée ont plaidé en faveur de recommandations similaires. Au début du mois d’avril, le Comité sénatorial permanent des affaires sociales, des sciences et de la technologie a été chargé d’étudier la réponse du gouvernement fédéral à la pandémie de COVID-19. Les témoins experts ont souligné que la pandémie a mis en lumière des problèmes qui existent depuis longtemps dans le secteur des soins de longue durée, tels que le manque de personnel, une formation inadéquate, les salaires peu élevés, les préposés aux services de soutien non réglementés et l’absence d’un processus d’accréditation national obligatoire. Les témoins ont proposé que la loi fédérale exige l’accréditation obligatoire des travailleurs fournissant des soins de longue durée et l’établissement de normes nationales pour un accès égal et une qualité uniforme des soins de longue durée dans tout le Canada.

Un témoin, Miranda Ferrier, présidente de la Canadian Support Workers Association et de sa section de l’Ontario, l’Ontario Personal Support Workers Association, a déclaré ceci :

Depuis cinq ans, nous défendons activement l’idée de l’autoréglementation des préposés aux soins en Ontario.

En fait, durant l’été, le Québec et l’Ontario ont répondu à la crise des soins de longue durée qui a éclaté au cours de la première vague. Le premier ministre du Québec a lancé un projet visant à embaucher et à former 10 000 préposés aux bénéficiaires de soins de longue durée. Le gouvernement de l’Ontario s’est engagé à augmenter le financement, à améliorer les conditions de travail et à moderniser le cadre de réglementation. Mais, en octobre, il y a déjà plus d’éclosions de COVID dans les établissements de soins de longue durée et la situation est sur le point de redevenir incontrôlable.

Outre la crise des effectifs dans les soins de longue durée, d’autres secteurs exigent notre attention. Par exemple, il est largement reconnu que les infrastructures des soins de longue durée sont désuètes. Dans certains établissements de soins de longue durée, pas moins de quatre résidants se trouvent dans la même chambre, et ils n’ont qu’un mince rideau pour protéger leur intimité.

Selon un rapport publié le 17 août par le Journal de l’Association médicale canadienne :

[...] le risque d’une éclosion de COVID-19 dans un établissement de soins de longue durée est lié au taux d’incidence de la maladie dans la région sanitaire entourant l’établissement [...]

— c’est-à-dire, dans la collectivité —

[...] au nombre total de lits et aux anciennes normes de conception [...]

Le rapport a analysé 623 établissements de soins de longue durée en Ontario, dont certains adhèrent encore à des normes de conception de 1972.

En avril 2020, le Centre canadien de politiques alternatives a publié un autre rapport, intitulé Re-imagining Long-term Residential Care in the COVID-19 Crisis, dans lequel il souligne la nécessité de repenser les établissements de soins de longue durée. On peut y lire ceci :

Toutefois, il est important que les nouveaux concepts permettent non seulement la construction de chambres particulières, d’espaces extérieurs, de planchers antidérapants, de petites unités, de bonnes lignes de vue et de bons systèmes de communication, comme il y en a dans beaucoup d’établissements, mais aussi qu’ils prévoient suffisamment d’espace pour des services d’alimentation, de buanderie et de nettoyage à l’interne qui assurent la sécurité du personnel.

Les établissements de soins de longue durée ne devraient pas être des entrepôts ou des unités de stockage pour les aînés, mais des espaces de vie chaleureux qui leur offrent un esprit communautaire.

Tout en examinant ces solutions claires et réalisables à court terme, nous devrions profiter de l’occasion pour envisager d’apporter un changement profond et à long terme au sein du secteur. La pandémie de COVID-19 a dynamisé et inspiré les discussions politiques des spécialistes de la santé dans tout le pays. Nombreux sont ceux qui se tourneront vers nous, les parlementaires, pour obtenir des conseils et entamer l’importante conversation sur les façons dont nous pouvons repenser et remanier le secteur des soins de longue durée.

Certains peuvent se demander pourquoi l’interpellation au Sénat arrive à ce moment précis. Nous leur rappellerons que même si nous étions tentés de le faire dès le début de la pandémie, nous nous sommes rendu compte que nous avions besoin de recul pour bien évaluer la situation. Le recul est le propre même d’une réflexion indépendante, sereine et attentive, le principe directeur de notre institution. Nous avons le devoir d’étudier les projets de loi et les décisions politiques sans subir de pressions électoralistes. Nous sommes capables de donner corps à une pensée futuriste, influencée par des points de vue bien équilibrés et distincts. Le Sénat est l’endroit idéal pour étudier la manière dont nous nous occupons des personnes âgées dans la société.

Nous devons nous poser les questions suivantes : comment pouvons-nous fournir des soins de santé à la population vieillissante? Pourquoi investissons-nous plus dans les soins de courte durée et moins dans les soins de santé communautaire? Il faut procéder à une analyse critique de la situation actuelle.

L’étude faisant l’objet du rapport intitulé Aînés en transition : cheminements dans le continuum des soins, publié en 2017 par l’Institut canadien d’information sur la santé, a posé certaines questions pour tâcher de comprendre l’évolution des soins intégrés offerts aux aînés, au fil du temps, par le système de soins continus. L’étude a déterminé qu’un aîné sur cinq qui a déménagé dans un établissement de soins pour bénéficiaires internes aurait pu recevoir les soins qu’il lui fallait à domicile. De plus, les aînés comptent de manière disproportionnée sur les services hospitaliers. Selon l’étude, ils représentent 34 % des patients soignés à l’hôpital et 58 % des jours d’hospitalisation. Voici ce que l’étude en dit :

Si les services de santé continuent d’être dispensés comme ils l’ont été jusqu’à maintenant, la capacité des établissements de soins en hébergement devra doubler au cours des 20 prochaines années pour répondre aux besoins de la croissance démographique. De toute évidence, ce scénario n’est ni envisageable ni approprié. Pour être en mesure de répondre à la demande imminente d’une population croissante de personnes âgées, il ne faut pas se contenter d’ajouter des lits. Il faut plutôt transformer la façon dont les soins sont dispensés dans l’ensemble du continuum.

La population du Canada est vieillissante et ses besoins sont variés. Les soins de longue durée font partie d’un vaste cadre de soutien qui comprend aussi le vieillissement chez soi, le bien-être, la santé et les services sociaux. Bien qu’il soit important d’investir dans le secteur des soins de longue durée pour assurer sa viabilité, il faut aussi penser à soutenir les options de soins communautaires qui permettront aux aînés de vivre aussi longtemps que possible chez eux ou dans leur communauté. En effet, d’après le livre blanc publié en 2019 par l’Institut national sur le vieillissement, plus de 85 % des aînés préféreraient, si c’était possible, vieillir dans leur maison et leur communauté.

Mes collègues remarqueront que l’idée de vieillir chez soi me tient à cœur. Ma vision de l’avenir comprend notamment la création d’une « équipe de santé mobile ». Cette équipe pluridisciplinaire formée de professionnels de la santé circulerait dans la communauté et fournirait régulièrement aux aînés des soins de santé et des services sociaux. Les gens pourraient ainsi renouveler leurs ordonnances, avoir accès à une multitude de tests faciles à administrer grâce à un équipement mobile, et consulter divers professionnels de la santé. Grâce à un service de ce genre, les aînés pourraient recevoir immédiatement des soins médicaux dans le confort de leur foyer ou de leur communauté, sans aller à l’urgence. Les soins offerts dans la communauté les aideraient aussi à mieux gérer les activités de la vie quotidienne.

Honorables sénateurs, je suis consciente que le gouvernement fédéral ne peut pas imposer sa volonté concernant la manière dont les services de santé sont administrés. Ce n’est pas de son ressort. Pourtant, je vous le dis, si d’aussi nombreux aînés sont morts dans les centres d’hébergement de longue durée du pays, c’est parce que la société que nous formons a refusé de donner suite à toutes ces études. Il s’agit d’un échec collectif et national.

Le Comité sénatorial spécial sur le vieillissement a dédié son rapport aux :

[...] personnes âgées, que notre société, occupée à absorber des transformations sociétales considérables, a trop longtemps négligées.

Il l’a aussi dédié « aux aînés qui continuent d’espérer couler leurs vieux jours dans un monde meilleur ».

Moi aussi, je dédie la présente interpellation...

Deux minutes suffiront.

Moi aussi, je dédie la présente interpellation aux aînés. Ils ont pris soin de nous, ils ont revêtu l’uniforme, ils ont fait du Canada ce qu’il est aujourd’hui et ils méritent de vieillir dans la dignité et le respect — et ce n’est pas demain ni dans 10 ans qu’ils en ont besoin, honorables sénateurs, c’est maintenant. C’est aujourd’hui qu’il y a urgence.

L’honorable Yonah Martin (leader adjointe de l’opposition) [ + ]

Je vous remercie, sénatrice Seidman, de votre interpellation et d’avoir lancé cet important débat de manière aussi éloquente avec un message d’espoir et un appel à l’action pour tous les sénateurs.

Je prends la parole aujourd’hui pour prendre part au débat sur l’interpellation de la sénatrice Judith Seidman, qui porte sur le système de soins de longue durée du Canada et sur les failles répandues qui ont été révélées pendant la pandémie de COVID-19. Ce sujet me tient beaucoup à cœur également, et j’espère pouvoir terminer mon intervention sans me laisser emporter par les émotions, car ma propre mère réside dans un centre de soins de longue durée à Vancouver, en Colombie-Britannique.

J’aimerais saluer les fournisseurs de soins de sa résidence, dont certains sont devenus des membres de notre famille élargie, plus particulièrement dans les derniers mois, pendant que le centre était en confinement. Sans la relation de confiance que nous avons établie sur une période de sept ans, je serais complètement angoissée.

Cette année a été très difficile pour notre pays et pour le monde entier, car la crise a causé de la souffrance et des difficultés financières à de nombreuses personnes, elle a complètement bouleversé notre quotidien, elle a posé des difficultés sans précédent sur le plan de la santé mentale, et elle a apporté son lot de difficultés économiques qui ont poussé jusqu’à leurs limites nombre de personnes, de familles, d’entreprises et d’organisations. L’une des réalités les plus difficiles que nous avons vécues est le confinement dans les centres de soins de longue durée, qui a séparé de force les bénéficiaires de leur famille.

Depuis le début de la pandémie, on demande aux Canadiens d’aider à protéger les personnes qui présentent le risque le plus élevé d’infection, c’est-à-dire les aînés. Si une majorité des aînés de plus de 65 ans au Canada vivent à la maison, que ce soit avec leur famille ou seuls, 4 % d’entre eux vivent dans des établissements de soins de longue durée, qui leur offrent des services complets toute la journée, et 3 % se trouvent dans des résidences avec assistance.

En juin dernier, alors que la pandémie avait été déclarée par l’Organisation mondiale de la santé seulement trois mois plus tôt, l’Institut canadien d’information sur la santé indiquait que 81 % de tous les décès liés à la COVID-19 au Canada étaient survenus dans les établissements de soins de longue durée et les maisons de retraite. En août, le National Institute on Aging a révélé que les résidants et le personnel des établissements de soins de longue durée représentaient 23 % des cas de COVID-19 et 77 % des décès liés à cette maladie au Canada.

La sénatrice Seidman a déjà parlé du rapport provisoire déchirant que les Forces armées canadiennes ont publié. J’ai moi aussi réfléchi à certains des cas tragiques et à l’urgence de faire mieux.

Le Canada compte en moyenne 2,3 aides-infirmiers ou préposés aux bénéficiaires par 100 résidants d’établissements de soins de longue durée âgés de 65 ans ou plus. Par rapport aux autres pays de l’OCDE, cette proportion est comparable à la moyenne de 2,4 en Allemagne et de 2,9 en Irlande. Le Royaume-Uni a un taux considérablement inférieur de 1,2, alors que les États-Unis sont en tête avec une proportion de 4 employés par 100 résidants d’établissements de soins de longue durée.

Par ailleurs, certains établissements de soins de longue durée ont été en mesure de minimiser l’exposition à la COVID-19 et ont embauché des employés supplémentaires au début de la pandémie pour mieux aider les résidants, tout en demandant aux membres de la famille des résidants de rester chez eux. Je peux dire que les membres de notre famille ont travaillé en très étroite collaboration avec personnel responsable des soins de ma mère, à la résidence où elle se trouve, pour apporter une aide supplémentaire lorsque c’était le plus nécessaire, ce qui était souvent durant les repas quand des renforts étaient toujours les bienvenus.

Toutefois, quand on a interdit aux membres de la famille de visiter leurs proches durant la pandémie, la perte de cette aide supplémentaire qui n’est souvent pas documentée a révélé certaines lacunes faisant obstacle à la prestation de soins de qualité. Les préposés aux bénéficiaires, qui étaient débordés, n’ont pas pu offrir le type de services qu’ils fournissaient habituellement parce qu’il y a des limites à ce que toute personne peut faire.

Pour compenser la perte de l’aide que les familles apportent naturellement aux soins généraux des résidants qu’ils visitent, le gouvernement devrait prévoir des fonds supplémentaires afin de permettre l’embauche et la formation de plus de préposés aux bénéficiaires là où il est nécessaire.

Certaines lacunes particulières que j’ai pu constater pendant cette période ont été mises en lumière lorsque ma mère a fait une chute il y a quelques mois. C’est l’un des appels téléphoniques les plus difficiles que j’ai reçus, car ma mère, qui souffre de démence avancée, devait être envoyée d’urgence dans un hôpital situé à proximité. Je pouvais suivre l’ambulance, mais on ne me garantissait pas que je pourrais voir ma mère en cas d’urgence. Nous savions qu’il y avait des retards et qu’elle pouvait être là pendant des heures.

Selon moi, c’était pire de plonger une personne qui souffre de démence avancée dans une situation inconnue que de la garder à la résidence avec sa blessure. En raison de sa démence, ma mère n’a pas de mémoire à court terme et elle ressent la douleur différemment. Nous avions l’impression que, finalement, sa blessure n’était pas aussi grave qu’on le pensait au départ, mais elle avait manifestement mal et le personnel de soutien a fait de son mieux pour soulager sa douleur. Elle a fait un peu de thérapie, mais je peux vous dire qu’elle ne s’est toujours pas remise de sa chute. Elle se déplace en fauteuil roulant, mais en raison de sa démence avancée, elle ne se souvient plus qu’elle marchait, ou même qu’il lui arrivait de courir et de danser. J’imagine que c’est une bonne chose.

Je ne veux pas généraliser en disant que le système de santé ne fonctionne pas, mais il faut avouer que le système, au sein d’une même ville, et probablement à l’échelle de la province et du pays, a des lacunes et présente des défis interprovinciaux.

L’un de ces écarts qui existent entre les établissements et dont notre famille a été témoin est celui causé par la barrière de la langue. Je m’inquiète de l’accès au soutien médical pour les aînés de certaines régions du pays dont la langue première n’est ni le français ni l’anglais. Bien qu’il existe peu de données concluantes pour le moment concernant l’incidence de la barrière de la langue sur l’accès des aînés aux soins de santé pendant la pandémie, il était connu, même avant la pandémie, que cette barrière complique en général les soins.

En 2015, l’association sino-canadienne du comté d’Essex a conclu une étude de deux ans qui révèle que la langue constitue le principal obstacle à l’accès aux soins de santé pour les aînés d’origine chinoise. Pour les résidants qui ne parlent couramment ni le français ni l’anglais et qui n’ont personne pour défendre l’intérêt de leur famille, il est plus difficile d’obtenir les soins appropriés, surtout en ce moment.

Je communique fréquemment avec la direction de l’établissement et le personnel responsable des soins de ma mère, mais, même lorsque tout va bien, cela demeure complexe et difficile. Je n’ose même pas imaginer à quel point ce serait difficile si je ne parlais pas la même langue qu’eux. Je me demande souvent comment les autres familles pour qui la langue est un obstacle arrivent à s’y retrouver dans le labyrinthe de notre système de santé. Leurs êtres chers obtiennent-ils le même niveau de soins que ma mère a pu recevoir?

Des citoyens ont communiqué avec moi à de nombreuses reprises, parce qu’ils n’arrivaient pas à entrer en communication avec le personnel des établissements de soins de longue durée et des hôpitaux. Ils ne savaient pas vers où se tourner lorsqu’on ne répondait pas à leurs questions et ils n’arrivaient pas à demander une aide médicale. Imaginez la souffrance et la peur causées par l’obstacle de la langue, en particulier en ces temps sans précédent.

Enfin, je voudrais parler de la fatigue mentale et émotionnelle, un des plus graves problèmes vécus par les familles et par les résidants des établissements de soins de longue durée pendant la crise actuelle. Dans l’établissement de soins où se trouve ma mère, la limite est d’un visiteur désigné par résidant. Le sénateur Plett a mentionné que, dans le cas de sa famille, deux membres de la famille peuvent être désignés pour les visites. Comme je suis la fille aînée, c’est moi qui suis désignée. Personne d’autre dans ma famille ne peut aller voir ma mère en personne depuis le début du confinement il y a maintenant des mois.

À l’instar de ma mère, les résidants des établissements de soins de longue durée n’ont pas pu passer beaucoup de temps en compagnie de leurs proches qui vivent ailleurs que dans l’établissement en question. Ensemble, le manque d’interactions sociales et de visites des proches, la peur de la maladie et la peur de mourir de la COVID-19 et la réduction de l’activité physique ont contribué à exacerber le sentiment d’isolement, la solitude et la dépression chez les résidants des établissements de soins de longue durée. Pour compenser, ces personnes ont eu des conversations vidéos, ont vu leurs proches par la fenêtre ou ont eu des conversations téléphoniques afin d’entretenir les relations avec leurs proches. Or, cela ne remplace en aucun cas les rencontres en personne.

Comme on peut l’imaginer, les aînés ne sont pas nécessairement à l’aise avec la technologie. Certains, comme ma mère, ont des problèmes de vision et ont du mal à discerner les images sur un écran. Les voix peuvent aussi leur sembler étouffées et moins perceptibles à cause d’un bruit de fond ou d’une mauvaise connexion.

On a entendu de tristes histoires à propos d’aînés qui sont décédés pendant la pandémie, non pas parce qu’ils avaient contracté la COVID-19, mais parce qu’ils étaient terriblement seuls et avaient perdu leur qualité de vie après avoir été soudainement séparés des êtres qui leur sont chers. Les troubles cognitifs, par exemple la démence, ont suscité d’autres difficultés. Ainsi, depuis le début de la pandémie, les résidants atteints de démence ont eu moins de possibilités de voir leurs proches, et les visages connus s’estompent. En plus d’être une source de solitude, ce manque de contacts peut amener les gens à perdre plus rapidement le souvenir des êtres qui leur sont chers. L’utilisation de l’équipement de protection individuelle est aussi source de confusion pour certains patients atteints de démence, qui ont plus de mal à reconnaître les personnes masquées, y compris les préposés aux bénéficiaires.

En réalité, le fait de confiner les centres de soins et d’en éloigner les familles dans le but de protéger les résidants des dangers du monde extérieur est peut-être pire que le virus. Les résidants souffrent. Certains meurent dans la peur et l’isolement.

Honorables sénateurs, je tenais à vous communiquer ces préoccupations qui ont été mises en lumière. Je sais que, pour moi comme pour tous les sénateurs, il s’agit d’un enjeu complexe qui existe depuis le début de la pandémie de COVID-19, un enjeu qu’il faut régler avec doigté et de toute urgence, puisque nous tenons avant tout à protéger les vétérans, nos parents, nos grands-parents et les aînés les plus vulnérables qui reçoivent des soins.

Nous devons trouver des moyens efficaces pour combler les failles du système et nous devons trouver l’argent pour ce faire. La sénatrice Seidman a donné quelques bons exemples de mesures intéressantes. Nous ne pouvons pas nous contenter de 2,3 préposés pour 100 bénéficiaires dans les centres d’hébergement de longue durée. S’il y a plus d’argent et s’il est mieux géré, ces centres pourront embaucher le personnel dont ils ont besoin et mieux prendre soin des aînés dont ils ont la charge. Le réseau des centres d’hébergement de longue durée peut être amélioré, mais pour ce faire, nous ne devons pas fermer les yeux sur les problèmes qui ont été portés à notre attention. Nous devons nous ressaisir, tous, et agir collectivement. La vie de nos proches en dépend.

En terminant, j’aimerais féliciter les travailleurs de la santé qui sont sur la première ligne dans les résidences pour aînés, qui se battent tous les jours et qui font de leur mieux avec l’équipement et les ressources dont ils disposent et malgré les circonstances actuelles. Ils risquent leur propre vie pour prendre soin des autres. En fait, j’ai rencontré une infirmière qui m’expliquait qu’elle est incapable d’aller voir sa mère là où elle habite parce qu’elle est travailleuse de première ligne. Ces gens font d’énormes sacrifices pour prendre soin de nos proches. Nous devrions tous leur en être reconnaissants. Ma propre mère vit dans une résidence, alors ils ont toute ma reconnaissance. Je vous remercie.

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