Délibérations du Comité sénatorial permanent des
Peuples autochtones

Fascicule no 19 - Témoignages du 29 mars 2017


OTTAWA, le mercredi 29 mars 2017

Le Comité sénatorial permanent des peuples autochtones se réunit aujourd'hui, à 18 h 46, pour étudier les nouvelles relations entre le Canada et les Premières Nations, les Inuits et les Métis.

La sénatrice Lillian Eva Dyck (présidente) occupe le fauteuil.

[Traduction]

La présidente : Bonsoir. Tansi. Je souhaite la bienvenue à tous les honorables sénateurs et aux membres du public qui suivent la présente réunion du Comité sénatorial permanent des peuples autochtones, que ce soit ici dans la salle ou par l'entremise du Web.

Je tiens à souligner, au nom de la réconciliation, que nous sommes réunis sur les terres ancestrales des Algonquins. Je m'appelle Lillian Dyck et je suis originaire de la Saskatchewan. J'ai l'honneur et le privilège de présider le comité.

D'abord et avant tout, j'aimerais exprimer ma plus sincère appréciation pour nos témoins de ce soir. Je vais les présenter dans quelques instants. Nous savons qu'il peut être difficile pour vous de témoigner de ce que vous avez vécu dans les pensionnats indiens, alors, au nom du comité, je vous remercie beaucoup de le faire.

Il mérite de citer aux fins du compte rendu quelques passages des excuses qu'a présentées en 2008 le premier ministre Stephen Harper relativement aux pensionnats indiens. Il a notamment dit ce qui suit :

Le système des pensionnats indiens avait deux principaux objectifs : isoler les enfants et les soustraire à l'influence de leurs foyers, de leurs familles, de leurs traditions et de leur culture, et les intégrer par l'assimilation dans la culture dominante. Ces objectifs reposaient sur l'hypothèse que les cultures et les croyances spirituelles des Autochtones étaient inférieures. D'ailleurs, certains cherchaient, selon une expression devenue tristement célèbre, « à tuer l'Indien au sein de l'enfant ». Aujourd'hui, nous reconnaissons que cette politique d'assimilation était erronée, qu'elle a fait beaucoup de mal et qu'elle n'a aucune place dans notre pays.

Le gouvernement reconnaît aujourd'hui que les conséquences de la politique sur les pensionnats indiens ont été très néfastes et que cette politique a causé des dommages durables à la culture, au patrimoine et à la langue autochtones. Bien que certains anciens élèves aient dit avoir vécu une expérience positive dans ces pensionnats, leur histoire est de loin assombrie par les témoignages tragiques sur la négligence et l'abus émotifs, physiques et sexuels d'enfants sans défense et de leur séparation de familles et de communautés impuissantes.

Voilà ce qu'a dit notamment l'ancien premier ministre Stephen Harper.

Il importe aussi de souligner qu'en juin 2015, la Commission de vérité et réconciliation a publié son premier rapport sommaire qui fait état du tragique héritage des pensionnats indiens et qui décrit les 94 appels à l'action à mettre en œuvre pour favoriser la réconciliation et progresser vers une relation positive. Même si un grand nombre de Canadiens et d'établissements d'enseignement ont bien accueilli le rapport, il y a toutefois eu une certaine résistance.

Pendant des décennies, on a nié ce qui s'était passé dans les pensionnats indiens. On a nié les répercussions et l'héritage intergénérationnel, et même encore aujourd'hui, certains refusent de reconnaître toute la vérité à propos des pensionnats indiens. À titre d'exemple, je vais citer brièvement un courriel que j'ai reçu il y a 11 jours : « L'idée des pensionnats procédait d'une bonne intention, mais elle s'est révélée mauvaise. Le principal problème, c'était que les enseignants ne possédaient pas les connaissances ni les compétences nécessaires pour gérer les maladies mentales, les problèmes de comportement et les problèmes émotionnels des enfants causés par leurs parents déséquilibrés et incompétents. »

Véhiculer de telles faussetés à propos des pensionnats indiens est nuisible pour tous les Canadiens. Une telle ignorance donne naissance à des préjugés, et les préjugés alimentent le racisme. Ce soir, les membres du comité et le public ont la très grande chance d'être informés par deux survivants de ce qui s'est réellement passé dans les pensionnats indiens. Nous pourrons les écouter et ressentir les conséquences de ce qu'ils ont vécu.

Chers témoins, nous sommes honorés que vous soyez présents ce soir et que vous ayez accepté de témoigner devant nous.

Avant que nous débutions, j'aimerais que mes collègues se présentent, en commençant à ma droite par le vice- président.

Le sénateur Patterson : Sénateur Dennis Patterson, du Nunavut.

Le sénateur Tannas : Sénateur Scott Tannas, de l'Alberta.

La sénatrice Raine : Nancy Greene Raine, de la Colombie-Britannique.

Le sénateur Oh : Victor Oh, de l'Ontario.

La sénatrice Beyak : Lynn Beyak, de l'Ontario.

La sénatrice Boniface : Gwen Boniface, de l'Ontario.

La sénatrice Pate : Kim Pate, de l'Ontario.

[Français]

La sénatrice Mégie : Marie-Françoise Mégie, sénatrice du Québec.

La sénatrice Dupuis : Renée Dupuis, sénatrice du Québec.

[Traduction]

Le sénateur Christmas : Dan Christmas, de la Nouvelle-Écosse.

Le sénateur Watt : Charlie Watt, du Nunavik.

[Français]

Le sénateur Brazeau : Patrick Brazeau, du Québec.

[Traduction]

La présidente : Je vous remercie, mesdames et messieurs les sénateurs.

Ce soir, nous poursuivons notre étude sur la forme que pourrait prendre une nouvelle relation entre le Canada et les Premières Nations, les Inuits et les Métis. Comme je l'ai dit, nous avons l'honneur d'accueillir ce soir Doris Young et John Morrisseau, qui sont membres du Comité des survivants des pensionnats indiens de la Commission de vérité et réconciliation.

Messieurs et madame, vous avez la parole. Madame Young, allez-vous commencer?

Le sénateur Sinclair : Si vous me le permettez, madame la présidente, je vais les présenter brièvement et expliquer, aux fins du compte rendu et à l'intention du public, pourquoi je suis assis ici plutôt que là-bas, où je m'assois normalement.

Comme je l'ai déjà mentionné aux membres du comité, j'ai fait savoir aux témoins, lorsque nous avons appris qu'ils avaient été invités à venir témoigner, que je serais honoré de m'asseoir à leurs côtés pour leur témoigner mon soutien, et que je ne siégerais pas à titre de membre du comité à cette occasion.

Je suis donc assis ici pour leur manifester mon appui, et pas nécessairement pour témoigner, mais si les membres du comité souhaitent que je réponde à une question, je vais le faire. Je tiens à souligner que nous sommes en train d'organiser la comparution devant le comité des commissaires de la Commission de vérité et réconciliation, et j'espère que les trois commissaires pourront être ici pour répondre aux questions au sujet de la commission.

Permettez-moi donc de vous présenter, directement à ma droite, Doris Young, qui fait partie de la nation crie d'Opaskwayak. Elle a été membre du Comité des survivants pendant les travaux de la Commission de vérité et réconciliation. Elle est une femme crie extrêmement courageuse. Nous avons une chose en commun, à savoir que nous avons la même petite-fille, car, avant que nous puissions intervenir, sa fille et mon fils sont devenus un couple, qui a mis au monde notre belle petite-fille Sarah. Doris est ici toutefois pour parler de son expérience et non pas de mes qualités de grand-père.

Je vous présente également John Morrisseau, qui est bon ami à moi. Je n'ose pas dire que notre amitié remonte à 50 ans, mais c'est pratiquement le cas. John a déjà présidé la Fédération des Métis du Manitoba. Il est un chef métis très bien connu au Canada et il a été nommé pour siéger au Comité des survivants de la Commission de vérité et réconciliation au nom des élèves métis des pensionnats indiens. Les deux ont pris part à l'ensemble du processus de la commission et ils vous feront part de leurs expériences qui ont permis d'alimenter la discussion.

Cela étant dit, je vais laisser la parole à Doris, je crois. Est-ce que c'est vous ou John qui allez commencer?

Doris Young, membre du Comité des survivants des pensionnats indiens, à titre personnel :

[Le témoin s'exprime dans une langue autochtone.]

C'est un très grand honneur pour moi de m'adresser aux sénateurs du Canada. Je vous remercie de l'invitation. Premièrement, j'aimerais souligner que le Parlement se trouve sur le territoire du peuple algonquin.

Je m'appelle Doris Young et je vous salue chaleureusement au nom de la nation crie d'Opaskwayak, assujettie au Traité no 5, dans le nord du Manitoba. Je ne vais pas me présenter puisque les présentations ont déjà été faites.

Mon exposé ce soir portera sur la culture et la langue autochtones que nous avons dû abandonner lorsque nous avons été arrachés à nos terres et envoyés de force dans les pensionnats. Ce processus d'assimilation forcée a eu des répercussions sur les Autochtones et les non-Autochtones et a engendré bien des malentendus, ce qui rend d'autant plus difficile la réconciliation avec l'ensemble des Canadiens.

Comme nous le savons tous, un grand nombre d'études et d'enquêtes ont été menées sur ce qu'ont vécu les Autochtones dans les pensionnats et les répercussions à long terme sur les enfants, leurs familles et leurs communautés.

Bien que la séparation des enfants d'avec leur famille soit largement reconnue, leur séparation d'avec leur terre est souvent passée sous silence. Cette séparation est profondément enracinée dans chacun de nous. L'incapacité des chercheurs, des analystes et des décideurs de prêter attention à cette réalité équivaut à l'incapacité d'une personne de faire des phrases complètes pour transmettre un message cohérent.

L'incapacité constante de reconnaître les répercussions de cette séparation des enfants autochtones d'avec leur terre est un problème qui doit être reconnu et auquel il faut remédier.

Pourquoi est-il important de connaître les points de vue différents? Premièrement, l'attachement des peuples autochtones à la terre et aux territoires est important pour tous les Autochtones. J'ai remarqué que les non- Autochtones ne comprennent pas toujours ce que nous voulons dire lorsque nous parlons de notre attachement à la terre. Permettez-moi de l'expliquer.

Pour nous, cela n'a rien à voir avec la propriété et l'argent. Chez les Cris, le concept d'uski est beaucoup plus large que le concept eurocentrique de la terre et de l'environnement. Aux yeux des Cris, le concept d'uski englobe tout ce qui est vivant, comme les animaux, les plantes, les arbres, les poissons, les rivières, les lacs et même les rochers. Il inclut aussi le ciel.

Nous comprenons que les êtres humains ne constituent qu'une petite partie de notre environnement et qu'ils dépendent totalement de l'uski pour leur survie. En tant que femme crie, je ne peux pas me détacher de la terre ni de l'obligation sacrée de la préserver pour au moins sept générations. Cela signifie que les Cris ont la responsabilité de protéger la terre et tout ce qui s'y trouve. Ils reconnaissent respectueusement qu'ils ont un lien de parenté avec toutes les créatures vivantes. Pour désigner ce lien, les Cris utilisent l'expression ni wakomakun nin anuk.

C'est notre vision du monde qui nous rend unique dans la culture occidentale.

La terre est notre culture. Qu'est-ce que cela signifie? La terre établit un lien avec notre langue, notre spiritualité, nos valeurs, nos traditions et nos lois qui régissent la mino bimatasiwin, ce qui signifie la belle vie. Bref, la terre symbolise ce que nous sommes. Elle est au cœur de notre identité, de nos vies et de nos âmes, qui sont liées à la terre de nos ancêtres.

Les lois cries enseignées lors de nos cérémonies sacrées, qui se déroulent uniquement en langue crie, renforcent nos liens sacrés et notre devoir à l'égard de nos ancêtres et de notre terre. En langue crie, on dit tipenimisowin. Nous sommes maîtres de nous-mêmes, et cela signifie que nous créons et nous appliquons nos lois et nos systèmes de gouvernement. Les femmes adoptent les lois et les hommes font respecter les lois. Onaschekâwina est la loi qui dicte la façon dont nous devons nous gouverner au moyen de nos lois sacrées, notamment wahkotowin, qui décrit les relations entre les gens; uski, qui décrit la façon dont nous devons protéger notre environnement; nibi, qui décrit comment nous devons protéger les eaux sacrées; pastahowin et ochinewin, qui portent sur les lois naturelles et les conséquences que nous subissons lorsque nous ne respectons pas ces lois, y compris les sept enseignements sacrés.

Certaines responsabilités sont attribuées à chaque homme et à chaque femme, et en tant que femme, la responsabilité la plus sacrée qui m'a été confiée est celle de protéger l'eau. Je suis une gardienne de l'eau. J'ai la responsabilité de m'assurer de la propreté de l'eau afin que les générations futures puissent vivre dans un environnement sain et durable. Sans eau potable, nous ne pourrons pas survivre.

Rappelez-vous qu'uski signifie la terre et tout ce qui s'y trouve. Pour moi, elle est une femme, et pour mon défunt mari, uski était la femme la plus belle et la plus généreuse qui ait jamais existé. Elle est notre essence. Nous l'honorons ainsi que notre Créateur dans nos chansons, nos danses, nos pratiques spirituelles et nos cérémonies. Il est très important de savoir et de se rappeler que nos enseignements spirituels ne peuvent être entièrement transmis qu'uniquement au moyen de nos langues autochtones, les premières langues du Canada.

Les non-Autochtones ne peuvent pas comprendre entièrement qui nous sommes véritablement et ce que nous avons perdu s'ils ne savent pas que la terre et la langue que nous adorons sont vitales. La terre et la langue sont essentielles pour les Cris. Sans notre langue et notre terre, nous sommes détachés de ce que nous sommes en tant que peuple. Lorsque nous sommes détachés, notre esprit devient faible, notre corps devient malade, et nous allons vers la mort. Cependant, tant que nous pourrons retrouver notre attachement à la terre, à nos langues et à nos cérémonies, notre culture survivra. Nous pourrons demeurer forts en tant que peuple et en tant que nation.

Les non-Autochtones doivent comprendre les différences.

Certaines personnes sont véritablement compatissantes lorsqu'elles entendent des Autochtones parler de nos terres et ce qu'elles signifient pour nous, mais elles ne comprennent pas encore entièrement ce qu'elles représentent. Je vais vous donner un exemple.

En tant que Crie, je suis attachée à mes origines, c'est-à-dire la nation crie d'Opaskwayak dans le Nord du Manitoba. Ma terre natale nourrit mon esprit et me relie à ma langue, au Créateur et à mes ancêtres. Je sais qui je suis lorsque je suis là-bas. Je me sens vivante et heureuse. Un bon nombre de mes amis non autochtones ne comprennent pas cela clairement.

Je vais vous donner un autre exemple. Il y a bien des années, la province du Manitoba a accordé la permission de construire des barrages hydroélectriques dans le Nord. Afin de pouvoir inonder les terres, des communautés entières d'Autochtones ont été expropriées. On leur a donné d'autres terres, mais qui étaient pour la plupart de moins grande valeur. Lorsque les Autochtones ont protesté, le gouvernement a répondu que ce n'était pas important puisqu'on leur avait donné d'autres terres, mais c'était important. Les Autochtones avaient perdu leur lien avec leurs arbres, leurs rivières, leurs animaux et la terre de leurs ancêtres.

Quelles sont les répercussions de la séparation des enfants autochtones d'avec leur terre?

Arracher les enfants à leur terre et à leurs familles a entraîné des pertes similaires à celles engendrées par l'inondation des terres. Les non-Autochtones ne comprennent pas toujours cela. Vivre dans un pensionnat et être détachée de ma terre a fait en sorte que je me suis sentie désorientée, isolée et perdue pendant de nombreuses années. Le cœur de mon identité n'était plus là. Nous disons dago bi ji kana e be ko buni ki, ce qui signifie « les maillons brisés d'une chaîne ». Les maillons importants de ma vie étaient brisés. Ces maillons brisés sont apparents dans bien des aspects de la vie des Autochtones, notamment dans les services d'aide à l'enfance, les taux élevés d'incarcération des Autochtones, les dépendances et les suicides.

Lorsqu'on ne reconnaît pas et qu'on ne désigne pas les causes sous-jacentes des traumatismes et de l'anxiété enfouie chez les Autochtones, il est immensément difficile de trouver des solutions à ces problèmes. Enfin, lorsqu'on nous a envoyés dans des pensionnats, nos parents n'ont jamais pensé que nos langues allaient presque disparaître. Ils n'auraient jamais pu envisager que quelque chose d'aussi horrible puisse se produire sur leurs terres natales.

Au Canada, on reconnaît et soutient deux langues officielles : le français et l'anglais. On investit beaucoup pour préserver le français, mais très peu pour préserver les langues autochtones. Il fut un temps où on dénombrait plus de 60 langues autochtones et 250 dialectes. La véritable tragédie, c'est que dans 150 ans, on prévoit que seulement trois langues autochtones existeront encore, à savoir le cri, l'ojibway et l'inuktitut.

Pour conclure et aborder l'avenir, je vais vous raconter ma propre histoire.

À l'âge de trois ans, j'ai été arrachée à ma famille, ma terre et ma culture. J'ai lutté toute ma vie pour retrouver ma terre, mes ancêtres et ma culture. Je n'ai pas pu enseigner à mes enfants la langue crie qui m'est chère. Je pouvais la parler, mais à l'école, on m'a appris à en avoir honte. Je ne comprenais plus qui j'étais. J'ai perdu la fierté que j'avais de faire partie de la nation Crie. J'étais dangereuse pour moi-même. J'avais des idées suicidaires. Je me suis finalement retrouvée, après beaucoup trop d'années et beaucoup trop de larmes versées.

Ce que j'espère, c'est que les non-Autochtones s'efforceront de mieux comprendre les répercussions de la quasi-perte de nos langues et du détachement d'avec notre terre et nos liens spirituels avec nos ancêtres.

En terminant, je vais formuler trois grandes propositions. Premièrement, je propose que les valeurs autochtones soient respectueusement reconnues et que le Sénat en tienne compte dans son analyse des politiques et des programmes gouvernementaux. En particulier, je propose que le Sénat reconnaisse la vision des Autochtones à l'égard de la terre et ce que signifie pour nous cette terre, la culture, la langue, nos ancêtres et nos liens spirituels avec la terre.

Deuxièmement, je propose la création d'un centre du savoir autochtone pour aider les sénateurs à mieux connaître l'histoire et les répercussions négatives des pensionnats et de la colonisation, et à y être plus sensibles. Je recommande que le centre soit mis sur pied avec l'aide et les conseils de la Commission de vérité et réconciliation et des Autochtones, particulièrement les aînés.

Troisièmement, je recommande que le Sénat appuie les futurs projets de loi et propositions législatives qui visent à préserver et à promouvoir les langues autochtones au Canada.

Je vous remercie de votre attention. Je me réjouis à l'idée d'une relation plus étroite et plus positive entre le Sénat et les Autochtones du Canada.

Je vous remercie.

John Morrisseau, membre du Comité des survivants des pensionnats indiens, à titre personnel : Bonsoir, je m'appelle John Morrisseau et je suis un Métis du Manitoba. Je suis né l'année où la guerre a éclaté, en 1939. Cette année, j'aurai 78 ans le 18 août.

J'ai eu la chance, ou peut-être la malchance, de grandir à une époque où notre peuple cherchait à fuir et à se cacher. Dans ces années-là, il n'était bien vu d'être Métis. Les gens se cachaient. Nous avons perdu notre langue, le michif, qui était parlée au Manitoba et partout au pays.

Si on étudie notre peuple, on constate qu'il y avait différentes cultures au sein du peuple Michif du Manitoba. C'était un peuple de sang mêlé. Des personnes de notre peuple se sont mariées à des membres des communautés francophone, crie, ojibway, et cetera.

Au début, lorsque nous nous sommes installés avec les Métis au Manitoba, les gens ont commencé à se cacher. La première chose qu'ils devaient cacher, c'était leur langue, car il n'était pas bien vu de parler le michif au Manitoba.

Mon père le parlait, ainsi que les membres de sa famille, mais seulement lorsqu'ils se réunissaient et que personne d'autre n'était présent. Lorsque j'étais un petit garçon, je me demandais pourquoi nous ne pouvions pas afficher ouvertement qui nous étions.

Il m'a fallu beaucoup de temps pour le comprendre, mais j'ai compris que, étant donné que le michif est une langue mixte, certaines personnes ont commencé à parler davantage le français. Lorsqu'on les interrogeait, ils affirmaient être des francophones. Des gens parlaient davantage le cri, alors ils sont devenus des locuteurs du cri. D'autres ont choisi l'ojibway. Nous devions cacher qui nous étions véritablement.

J'ai grandi à une époque où les gens avaient peur. Ils avaient peur d'affirmer qui ils étaient, alors ils se cachaient.

Les membres de ma famille, qui portent le nom de Morrisseau, parlaient beaucoup le français. Très peu d'entre eux ont conservé le michif, une langue mixte. Étant donné qu'il était très difficile de parler cette langue, nous l'avons perdue. Essentiellement, notre langue est morte.

Les aînés, qui parlaient véritablement le michif, nous ont quittés. Nous avons perdu mon père il y a quelques années. Il était le dernier dans notre famille qui parlait la langue et qui pouvait l'utiliser avec ses frères et sœurs. Il était le dernier de sa fratrie à être encore en vie, alors notre langue est partie avec lui.

Ma mère ne parlait pas la langue. Elle parlait le saulteux. Elle était une autochtone ojibway. Elle n'a jamais eu l'occasion de parler la langue, alors nous l'avons perdue.

Je me rappelle, lorsque j'étais enfant, m'être demandé pourquoi nous vivions ces situations. Nous avons dû déménager. Nous étions à un endroit pendant un moment, et on nous disait : « Préparez les chevaux et les chariots, car nous devons partir et nous installer ailleurs. »

Il m'a fallu beaucoup de temps pour comprendre la raison de ces déménagements. Les agriculteurs et les éleveurs se sont déplacés vers le nord, où nous étions, et s'emparaient des terres. Nous n'avions plus de terres. Les seules parcelles que nous avions pour garder les quelques vaches et chevaux que nous possédions étaient toujours situées à côté d'emprises routières, de terrains marécageux ou de terres où les éleveurs n'allaient pas.

Cette situation a sévi pendant des années, jusqu'à ce que nous parvenions à un accord dans le cadre duquel nous pouvions commencer à louer nos terres. À l'heure actuelle, la majorité des Autochtones vivent sur des terres louées dans les collectivités.

À Crane River, où j'ai grandi, il y a une petite collectivité métisse. C'est ainsi que nous vivions. L'école n'était pas très importante pour nous.

Mon enseignant à l'école était un prêtre catholique. Je me suis enfui avant mes 12 ans. Ce n'est pas quelque chose dont j'aime parler. Je n'en ai pas parlé à ma famille. C'est un secret que je porte. Ce ne sont pas de bons souvenirs.

Je me suis enfui et j'ai commencé à travailler. Il me restait deux mois d'école lorsque j'ai commencé mon premier emploi. Je me suis mis à travailler pour un éleveur dans la région, et j'y suis resté pendant trois ans.

Vous pouvez constater d'après mon témoignage que je n'ai jamais reçu une éducation lorsque je fréquentais l'école. J'aime à penser que dans le passé, et tout au long de ma vie, j'ai fait certaines choses qui nous ont été utiles, à moi et à ma famille.

J'ai six enfants. Mon épouse et moi nous sommes mariés en 1960. Le 10 août de cette année, nous célébrerons — si Dieu le veut — 57 ans de mariage. Je dois le dire pour Nellie, si jamais elle a la chance de lire les délibérations. Autrement, elle me tuerait. Murray la connaît.

Lorsque nous sommes allés à Grand Rapids pour nous marier en 1960, c'était avant la construction du barrage hydroélectrique dans le Nord du Manitoba. C'est le premier endroit où la construction a commencé. Il n'y avait pas de routes. Nous avons pris l'avion pour nous rendre à Grand Rapids, et nous nous sommes mariés. Nous avons marché dans le bois pour nous rendre à l'église. Il n'y avait pas de routes.

Je la taquine à ce propos, car — et je vais dire ceci, car j'espère qu'elle écoute les délibérations — elle a couru devant moi et elle est arrivée à l'église bien avant moi, alors je n'avais pas d'autre choix. Si elle vous racontait sa version, elle serait complètement différente.

Mais pour revenir à mon enfance, il n'y avait pas d'école. Un prêtre catholique est arrivé et a construit une maison en bois rond que les hommes de la collectivité ont aidé à bâtir. Puis nous avons commencé l'école.

Premièrement, les prêtres catholiques ne sont pas des enseignants. J'ai appris à servir la messe en latin. J'ai subi bien des châtiments dont je ne parlerai pas. Mais il m'amenait très souvent à sa maison jusqu'à ce que je me sauve. Je n'ai donc jamais reçu d'instruction. Nous avons continué ce que nous faisions dans la collectivité.

J'y suis retourné plusieurs années plus tard pour élever du bétail avec mes frères et mon père. Nous avons eu six enfants, qui ont commencé à fréquenter l'école.

Notre petite collectivité de Crane River offre une éducation aux enfants jusqu'à la 8e année. Nous sommes en 2017 et nous n'offrons pas une éducation au-delà de la 8e année dans notre collectivité, et nous vivons au Canada. Pourquoi permettons-nous cela?

Lorsque vous terminiez la 8e année, vous deviez quitter la région. Alors les enfants, nos fils, devaient quitter la collectivité s'ils voulaient terminer leur 12e année. Nous avions une organisation au Manitoba, la Division scolaire Frontier. Elle a bâti une grosse école à Cranberry Portage, à une distance de 300 milles de notre collectivité.

Nous y avons envoyé nos enfants. Ils partaient à l'automne, en septembre, et ne revenaient qu'à la fin de juin.

L'école à Cranberry Portage n'a jamais été considérée comme étant un pensionnat indien. C'était un endroit où nos fils allaient pendant 10 mois. Les torts causés par la séparation entre nos fils et leurs frères plus jeunes ne pourront jamais être réparés. Ils seront toujours différents.

Je voulais simplement raconter quelques histoires au sujet des aînés avant de poursuivre. Nous étions des chasseurs, des pêcheurs et des trappeurs, et c'était notre style de vie. À l'automne, nous préparions les veaux pour le transport, laissions les vaches derrière et nous nous rendions au nord dans une collectivité à 8 ou 10 milles d'un camp de pêche. Et nous passions tout l'hiver à pêcher. Au printemps, nous revenions et nous plantions du sénéca, cueillions des petits fruits ou travaillions pour des agriculteurs locaux. C'était notre style de vie.

Les histoires de quelques aînés qui étaient là à l'époque sont demeurées dans mon esprit et, de nombreuses années plus tard, je suis devenu le président de la Fédération des Métis du Manitoba, en 1976. À l'époque, il y avait de nombreux enjeux à régler, et j'imagine que nous exercions certaines pressions sur le gouvernement. Je suis revenu à la maison une fin de semaine, et mon père m'a dit, « Ton oncle veut te voir, car il s'inquiète beaucoup pour toi ». Pourquoi mon oncle s'inquiéterait-il pour moi?

Je savais donc d'expérience que le meilleur moment pour rendre visite à mon oncle et ma tante était à cinq heures du matin. Les gens se demandent pourquoi cinq heures du matin. Tante Sarah sortait des pains de bannock frais du four et elle faisait du beurre maison. Nous étions assis à la table de leur petite maison en bois rond, et il n'y avait que nous trois, lorsque mon oncle s'est mis à murmurer quelque chose. Je lui ai dit, « Quel est le problème? ». Il a répondu : « Ils vont te tuer. Ils vont te tuer. » De quoi parlait-il? Il avait 83 ans. Je lui ai demandé, « Quel est le problème? ». Il a dit, « Tu ne peux pas faire ce que tu fais, car ils vont te tuer ».

Cela démontre que cet homme, à 83 ans, a fui toute sa vie et a emporté cette histoire dans sa tombe. C'était le frère aîné de mon père. Ils étaient effrayés parce qu'ils ont perdu leurs terres, leur langue et les luttes pour faire participer les Métis dans le cadre de la confédération du Manitoba. Mais les études ne faisaient pas partie de ma vie. J'ai dû travailler et je me suis enrôlé dans les Forces armées canadiennes, où j'ai passé six ans, où j'ai reçu une bonne éducation.

J'ai travaillé pour le gouvernement et des organismes, et aujourd'hui, lorsque je regarde ce que ce travail nous a apporté, de même que le travail de la Commission de vérité et réconciliation grâce au sénateur Murray Sinclair et à ses commissaires et les 94 appels à l'action, je constate que ces initiatives ont toutes été excellentes pour notre pays.

Il y a eu deux appels à l'action pour les Métis car nous ne faisions pas partie de la Commission de vérité et réconciliation. Mais nous partageons la même histoire. Mon cousin était mourant et je suis allé à son chevet car je savais qu'il allait nous quitter. Et je lui ai dit, « Ernie, est-ce que cette histoire t'es arrivée? » Et sur son lit de mort, il a dit « Oui, j'ai dû m'enfuir pour échapper à cet homme ».

Ces histoires sont survenues dans nos écoles et dans nos vies. Le plus triste, c'est que nous n'avons aucun moyen de raconter cette histoire. Nous avons été laissés pour compte.

J'ai mes propres idées quant à savoir pourquoi cette histoire n'a pas été racontée, mais je pense que c'est une question d'ordre politique, si bien que je ne vais pas me lancer dans cette discussion. Nous avons certainement une histoire à raconter et des mesures à prendre. Notre peuple a vécu des épreuves, nous n'avons pas l'éducation que nous aurions dû obtenir, nous n'avons pas de soutien et nous avons toujours géré ces situations en privé et avons toujours eu peur. Alors personne ne veut se battre, se lever et mettre de l'avant ce problème. Nous avons vécu des moments difficiles.

Je ne sais pas combien de temps j'ai utilisé, mais c'est notre histoire. Je suis ici aujourd'hui et ravi d'avoir eu l'occasion de prendre la parole. Comme vous le savez probablement, je ne rédige pas de notes, et il y a des raisons à cela. J'essaie mais je ne fais que gribouiller et je n'arrive parfois pas à comprendre ce que j'ai écrit. Mais j'aimerais faire une recommandation pour les Métis.

Il y a eu trois causes qui ont été portées devant la Cour suprême. Premièrement, je veux revenir à l'année 1982 et au rapatriement de la Constitution.

Lors du rapatriement de la Constitution, pour la première fois de notre vie, on a reconnu que nous faisions partie de la famille autochtone du Canada. Qu'est-ce que cela a représenté pour nous? Qu'est-ce que cette reconnaissance nous a-t-elle apportée?

Nous faisons partie de la famille autochtone du Canada, mais on n'a rien fait pour nous. Récemment, nous avons saisi la Cour suprême du Canada de revendications territoriales des Métis. C'était sous mon leadership en 1980 que la première revendication a été portée devant les tribunaux. C'était en lien avec le rapatriement de la Constitution en raison de la Loi sur le Manitoba.

La Loi sur le Manitoba, et plus particulièrement les articles 31, 32 et 33, portant sur les droits relatifs à la langue, aux terres et à la culture, prévoyait que le Canada, la Chambre des communes et l'Assemblée du Manitoba n'avaient pas le pouvoir de modifier la législation, si bien que nous avons dû participer au rapatriement.

Mais c'est tout ce qui a été fait. Plus récemment, nous avons eu l'affaire Harry Daniels, qui concerne également les Métis. Nous avons tous ces renseignements. Qu'adviendra-t-il de nous?

Des gens se réunissent, ils font différentes choses, mais rien ne se produit. Et nous vieillissons. Le temps file, et les gens perçoivent les choses différemment. Mais ils ne comprennent pas notre style de vie. Ils ne comprennent pas ce que c'était d'errer et d'être chassé d'une terre à l'autre, et de faire les foins, puis quelqu'un arrivait et les prenait. Ces situations survenaient constamment et personne n'osait parler.

À l'heure actuelle, lorsqu'on regarde le rapatriement, les deux différentes affaires qui sont devant les tribunaux, il n'y a toujours personne qui parle. Nous avions la Commission de vérité et réconciliation et les 94 appels à l'action. Il y a deux appels à l'action qui ont été présentés au nom des Métis, et je remercie le sénateur Sinclair de nous avoir écoutés et d'être intervenu car c'est la seule annonce qui a été faite pour les Métis dans tout ce qui a été fait.

Mais où sommes-nous dans tout cela? Nous sommes le peuple oublié et nous continuons de dire que nous sommes un peuple oublié. C'était les Métis au Manitoba, dans les années 1800, un peuple de 1 200 membres qui ont aidé à bâtir la province du Manitoba, et cette reconnaissance a été perdue.

Aujourd'hui, je suis heureux d'avoir eu la chance de vous faire part de ces histoires. Il y a de nombreuses autres histoires qui doivent être communiquées, mais je vais m'arrêter ici. La recommandation que je ferais, c'est que nous devrions reconnaître l'importance de l'éducation pour nos enfants. À l'heure actuelle, nos enfants n'ont pas d'écoles appropriées dans leurs collectivités. Ils n'ont pas les moyens financiers appropriés pour poursuivre leurs études.

Je considère l'éducation de nos enfants comme étant un investissement. Plus vous investissez pour les Autochtones et les aidez à poursuivre leurs études, plus vos investissements seront avantageux pour vous. C'est toujours ce que je dis à mes enfants. Les études coûtent de l'argent, mais lorsque vous êtes instruit, vous travaillerez et vous rembourserez cet argent. J'ai eu la chance que mes enfants fassent des études, mais je ne suis pas ici pour parler de mes enfants. Je suis ici pour parler des enfants qui errent sans savoir où ils s'en vont parce que nous ne leur offrons pas une éducation, et c'est là où nous en sommes.

Je vous remercie infiniment de m'avoir écouté.

La présidente : Merci beaucoup de vos déclarations.

Sénateur Patterson.

Le sénateur Patterson : J'aimerais remercier les deux témoins de nous avoir fait part de leurs histoires et de leurs expériences. Vos recommandations nous seront très utiles. Nous menons une étude ambitieuse pour rétablir la relation et aider le nouveau gouvernement à décider quelle devrait être cette nouvelle relation avec les peuples autochtones du Canada. Le conseil que vous nous avez donné est très utile.

J'aimerais commencer avec Mme Doris Young. Merci de vos histoires et de votre description touchante de l'importance des terres, de la langue et de la culture que seuls les peuples autochtones peuvent vraiment pleinement comprendre. Vous nous avez demandé d'appuyer la loi qui soutiendra les langues autochtones. Notre comité est sur le point d'examiner un projet de loi qui réglerait cette question. Il a été présenté au Sénat. Je pense que nous examinerons votre recommandation au comité. Je vous remercie d'avoir insisté sur son importance.

Il est regrettable que de toutes les langues autochtones — et vos parents n'auraient jamais pensé qu'elles disparaîtraient —, on s'attend à ce que seulement trois survivent. Vous avez mentionné le cri, l'ojibway et l'inuktitut, que l'on parle dans ma région. Avez-vous toujours espoir que les langues autochtones puissent renaître? Qu'aimeriez- vous que le projet de loi fasse? Est-il trop tard pour faire renaître ces langues, ou qu'est-ce que le projet de loi pourrait contribuer à accomplir?

Mme Young : Merci de la question. Elle est importante. Notre langue, c'est notre vie. Sans les langues, nous ne serions pas des Cris, des Ojibways ou peu importe. Il est très important que tous les sénateurs le comprennent. Ce sont les premières langues du Canada, c'est notre histoire, à nous tous. Ce n'est pas seulement l'histoire des Cris et des Ojibways. C'est pour tous les citoyens du Canada dont l'histoire disparaîtra si nous n'appuyons pas ces langues.

Ce que nous constatons lorsque nous essayons d'enseigner les langues, c'est que nous n'avons pas assez d'enseignants. Nous avons besoin de programmes destinés aux enseignants pour pouvoir enseigner ces langues à nos enfants. Nous ne pouvons pas le faire à la maison comme nous le faisions autrefois car bon nombre d'entre nous ont différentes relations. Nous ne sommes pas en couple nécessairement avec un partenaire cri. Nous avons différents partenaires. Notre société ne nous appuie pas beaucoup lorsque nous essayons de parler nos langues dans nos collectivités. C'est un problème réel.

L'un des problèmes, c'est que nous ressentons encore de la honte quand on nous demande de parler notre langue. On nous a battus. On nous a ridiculisés. Beaucoup d'entre nous portent encore cette honte en eux. À cause de cela, il est encore plus difficile de faire valoir notre besoin de pouvoir faire renaître ces langues. D'après moi, tant que nous ne nous mettrons pas à parler de cette honte que nous ressentons toujours, nous stagnerons sur ce plan. Cependant, les programmes de formation des enseignants vont vraiment être utiles. Toute communauté a besoin de cela.

Je travaille au Collège universitaire du Nord, à The Pas, au Manitoba. Nous n'avons trouvé aucun programme de formation des enseignants, quand nous avons commencé, alors nous en avons un à The Pas, au Collège universitaire du Nord. C'est un programme de petite envergure, entièrement en cri. Il y a des enseignants. Il existe des personnes qui désirent enseigner et qui possèdent les compétences pour le faire, mais elles sont si peu nombreuses. La plupart de ces personnes sont dans la soixantaine. Elles ne seront pas là encore bien longtemps.

Nous avons un programme d'immersion, chez nous. Il est difficile de le maintenir à flot, car nous n'avons pas les fonds qu'il faudrait. L'argent que nous recevons pour l'éducation, à la nation crie Opaskwayak, n'est pas destiné aux langues. Il doit servir à toutes les autres choses, mais ils vont chercher ce qu'ils peuvent de leurs budgets pour le programme d'immersion.

Un programme de formation des enseignants est donc vraiment important. Ce soir, si je dois choisir une seule chose que j'aimerais voir se développer, c'est celle-là.

Le sénateur Patterson : Votre recommandation est traitée dans l'appel à l'action de la CVR visant l'éducation. Je vous remercie de cette recommandation. Je suis sûr que notre comité va en tenir compte au moment de préparer notre rapport.

Monsieur Morrisseau, je vous remercie de nous avoir raconté votre histoire. Je vais vous parler un peu de mon expérience à titre de ministre de l'Éducation dans les Territoires du Nord-Ouest. Nous avons consulté les communautés pour savoir ce que les gens pensaient d'envoyer leurs enfants étudier ailleurs. Nous avions un comité chargé de passer en revue notre système d'éducation. Bien entendu, les parents ont dit qu'ils ne voulaient pas envoyer leurs enfants dans des écoles régionales. Nous avons découvert qu'il était possible de concevoir des programmes pour la douzième année dans les plus petites collectivités et que cela avait été fait en Alaska dans le sillage d'un recours collectif. C'est possible, même dans votre collectivité de Crane River.

Je suis tout simplement choqué d'entendre que les enfants de votre collectivité ne peuvent y étudier après la huitième année. Il me semble que c'est un des très importants changements que nous pourrions apporter. Nous essayons de réparer les dommages causés par les pensionnats indiens, mais nous continuons d'envoyer les enfants ailleurs. Je vous remercie de nous avoir dit cela.

C'était un commentaire plutôt qu'une question, mais j'aimerais aussi parler des Métis. Vous dites qu'il ne faut pas oublier les Métis, dans nos discussions sur la réconciliation. Vous avez mentionné l'éducation. Je dirais que nous comprenons cela, mais que pouvons-nous faire sur le plan territorial, pour les Métis? Avez-vous des idées là-dessus? Vous avez décrit la perte des territoires et l'obligation de toujours devoir changer de place à cause des colons. Est-ce qu'il y a un moyen de réparer ces torts?

M. Morrisseau : Je vous remercie de votre question. Nous sommes aux prises avec cette question difficile depuis un moment, parce que notre province devient très populeuse de bien des façons différentes. Il y a beaucoup d'autres propriétaires fonciers dans le secteur.

Cet élément nous enlève bien des choses que nous avons essayé de rétablir au fil des années pour permettre à nos gens de survivre. L'une est le droit de pêcher et de chasser, car cela faisait partie de notre style de vie. Aujourd'hui, cela ne nous est pas permis parce que nous n'avons pas le territoire qu'il nous faudrait pour le faire.

Il sera très difficile de résoudre cela et de déterminer comment nous pouvons le faire dans de petites collectivités comme Crane River, où il y a beaucoup de terres appartenant à la province et réservées pour les Métis, mais où il y a aussi des propriétaires fonciers et des titulaires de domaines à bail qui sont déjà bien installés dans notre collectivité.

Ce sont des questions qu'il faudrait poser à un niveau nettement plus haut, si nous voulions expulser des gens pour que les gens de la communauté puissent récupérer les terres. Le seul éleveur qu'il reste dans ma communauté, c'est mon frère, et nous en avions 10 ou 12. Tous les autres sont partis parce que les terres sont prises. Quand il va partir, ces terres iront à quelqu'un d'autre. Notre communauté entière aura disparu si le gouvernement ne fait rien et ne réserve pas les terres pour les résidants des collectivités.

Le seul moyen que nous avons pour résoudre ce problème, c'est de réserver les terres pour les éleveurs et les propriétaires fonciers du secteur. Je vis à Grand Rapids, au Manitoba, où il y a aussi une solide communauté métisse; une des collectivités a été établie par la Compagnie de la Baie d'Hudson et par leurs gens qui se rendaient à Nelson. Aujourd'hui, toutes les terres sont déjà prises. Nous ne pouvons même pas aller y chercher du bois de chauffage à cause des compagnies qui y viennent, les sociétés forestières et le reste. Nous ne pouvons pas le faire.

Nous devons revenir à l'électricité. L'année passée, à Grand Rapids, du bois avait été laissé dans la forêt et l'agent de conservation nous avait dit que nous pouvions le prendre. Nous l'avons pris, puis nous avons reçu une facture par la poste pour le bois. Nous ne pouvons rien faire de ce genre. Tout est pris. À moins que le gouvernement agisse et se mette à prendre des parcelles de terrain de ces sociétés et à les réserver. Je ne vois pas d'autre façon de rendre ces terres.

Le sénateur Patterson : Merci.

Le sénateur Enverga : Je vous remercie de votre exposé. J'ai été touché par toutes les histoires que vous nous avez relatées. L'une des choses qui ont particulièrement attiré mon attention est votre appui à la promotion de la langue et à l'enseignement de la vie sur le territoire.

Nous avons reçu des professeurs comme témoins, et ils ont dit qu'ils ont des programmes d'enseignement de l'histoire, mais est-ce qu'ils racontent les bonnes histoires? Est-ce que cela correspond à ce que vous estimez qui devrait être enseigné à vos enfants ou aux enfants en général?

Mme Young : Je n'étais pas ici, alors je ne sais pas ce qu'ils ont dit.

Le sénateur Enverga : Quand vous parlez d'enseigner la langue aux élèves, est-ce qu'il y a assez de documentation? Est-ce que les outils pédagogiques ont été compilés de sorte que nous puissions en faire la promotion auprès de tous? Est-ce qu'il y a quelque chose de ce genre?

Mme Young : D'après ce que je sais, il y a de l'information sur les aspects cérémoniels et sur notre lien avec la terre, dans l'optique de ce que je disais précédemment. Au Collège universitaire du Nord, nous sortons les étudiants; ils font la même chose avec les élèves, à l'école secondaire Oscar Lathlin High. Ils apprennent à vivre sur la terre. Ce n'est pas comme nous le faisions, mais ils reçoivent de l'information. Les aînés participent à cela, à ce que nous appelons l'enseignement sur le terrain.

Cela se fait en ce moment. Je suis une conférencière crie, et parce que je connais la terre, j'ai essayé de montrer dans mon exposé le lien que nous avons tous encore besoin d'avoir pour pouvoir comprendre ce que je dis. Quel genre de programmes pouvons-nous avoir pour que nous puissions préserver cette partie de nous? Dans certains cas, il faut que cela ait lieu lors de cérémonies. Bon nombre de nos gens sont des chrétiens et ne veulent pas être renseignés sur notre spiritualité à cause des pensionnats.

Chez nous, nous pouvons transmettre de l'information très fondamentale sur la terre, mais quand nous nous mettons à parler de spiritualité, à ceux auxquels nous nous associons sur cette terre et aux raisons de cela, les chrétiens sont très contrariés. Nous avons une rupture dans nos relations, quand nous entamons cette discussion. Les choses s'améliorent, mais c'est encore là.

La terre et les valeurs spirituelles sont étroitement liées, et beaucoup de nos gens ne le comprennent pas.

Le sénateur Enverga : En ce qui concerne la langue et la culture que vous connaissez et dont vous nous parlez, trouvez-vous que nous devrions enseigner cela à tous ceux qui se trouvent dans le système scolaire, en guise de prérequis pour réussir n'importe quel cours?

Mme Young : Je crois que tout le monde devrait appuyer cette idée, pour que quand nous offrons les programmes ou demandons aux gens de venir à nos cérémonies, cela ne soit pas la cause de mauvaises relations au sein de la collectivité.

Pouvez-vous faire quelque chose pour nous aider?

Le sénateur Sinclair : Sénateur, je pense que le problème dont Doris parle est en partie lié au fait que les collectivités elles-mêmes n'ont pas accès aux documents pédagogiques ou aux fonds qu'il faudrait à cette fin. Donc, pour le programme d'enseignement dont vous parlez, qui devrait s'adresser à tout le monde, il faut élaborer des documents pédagogiques et prévoir la formation des enseignants qui vont donner la matière, et la plupart des collectivités n'ont pas cela.

En plus, s'il y a du contenu culturel portant sur les enseignements traditionnels de la spiritualité, il y a toujours de la résistance dans la collectivité, de la part de ceux qui sont en conflit et en particulier de ceux qui ont adopté la foi chrétienne. Surtout dans le Nord, les églises fondamentalistes en sont venues à dominer les collectivités parce que les grandes églises, comme l'Église unie, l'Église anglicane et l'Église catholique se sont retirées de bon nombre de ces collectivités, reconnaissant les torts qu'elles y avaient causés. Cependant, d'autres églises ont pris leurs places et ont creusé un fossé encore plus profond entre les gens qui veulent suivre leurs propres traditions et cultures et ceux qui ont toujours peur d'y revenir à cause des enseignements qu'ils ont reçus dans les pensionnats ou qu'ils reçoivent aujourd'hui.

Il y a de la résistance par rapport à cela, dans les collectivités, mais en ce qui concerne les politiques et l'approche, ce que nous avons dit dans le rapport de la CVR, c'est qu'il faut enseigner dans toutes les écoles, y compris dans les écoles publiques du pays, ce que les peuples autochtones ont eu à offrir au fil des années et peuvent encore offrir aujourd'hui à la société canadienne. On aurait ainsi une compréhension de base sur notre identité. Je parle de nous tous, les Canadiens et les peuples autochtones, et cela servira d'assise à un respect mutuel qui émergera très tôt dans la vie de chacun.

Le sénateur Enverga : Donc, vous trouvez qu'il faut faire de la compréhension mutuelle une priorité?

Le sénateur Sinclair : L'éducation est la clé de la réconciliation — c'est fondamental. Nous n'allons pas changer les gens qui sont ancrés dans leurs habitudes aujourd'hui, mais nous changerons la façon dont les jeunes voient les autres. Quand de jeunes enfants jouent ensemble dans la cour d'école, ils n'ont aucune trace de racisme et ne voient rien de mal dans les autres cultures. Ils apprennent cela des adultes qui les entourent. Si nous pouvons veiller à ce qu'on enseigne aux jeunes enfants le respect mutuel — ce qu'ils doivent respecter et comment en faire preuve —, ils pourront grandir en résistant au racisme qui domine dans la société.

Le sénateur Enverga : Merci.

Le sénateur Sinclair : Vous l'avez très bien dit.

Mme Young : Merci.

La sénatrice Raine : Merci beaucoup. Nous vous savons gré d'être ici. Je ne sais pas si vous êtes au courant, mais notre comité a étudié l'éducation des Autochtones de la maternelle à la 12e année, il y a quelques années, et une grande partie des recommandations figurant dans notre rapport correspond à ce que vous dites; il faut vraiment porter attention à l'apprentissage de la langue. Lors des voyages que nous avons faits dans le cadre de cette étude, nous nous sommes rendus dans une collectivité crie du Nord de la Saskatchewan, à Onion Lake, et il y avait là une école d'immersion crie ainsi qu'une école de langue anglaise. C'était une collectivité comptant environ 3 000 habitants.

Ils avaient de la difficulté à trouver des enseignants, et ils ont constaté qu'en s'adressant aux mères des enfants, aux familles qui voulaient que leurs enfants soient inscrits dans le programme d'immersion, s'ils pouvaient rejoindre les mères dont les cadets faisaient leur entrée à l'école et les former à l'enseignement, ils se retrouvaient avec un groupe naturel de personnes qui voulaient apprendre à enseigner.

L'Université de la Saskatchewan a travaillé avec eux à la conception d'un programme de formation à l'enseignement de sorte que les mères puissent suivre les cours à la maison et aller sur le campus pour certains autres cours. Ils ont eu du succès avec cela.

Je sais qu'en Saskatchewan, on comprend mieux la grande importance d'enseigner le cri dans les écoles. On dirait que le Manitoba n'est pas tout à fait rendu là. Je sais que cela peut sembler presque impossible, mais je suis sûre que c'est réalisable, et je vous sais gré de votre motivation à réaliser cet objectif.

Mme Young : Je vous remercie de cette information ainsi que de votre question. Nous avons une école d'immersion à la nation crie d'Opaskwayak. Je crois qu'on y enseigne jusqu'à la sixième année, maintenant. Quand nous avons commencé, nous avions des aînés qui venaient et dont le travail était d'offrir de l'aide, mais ils ont pris leur travail trop au sérieux et ont pris les choses en main. Je crois que bien des gens n'ont pas aimé cela parce que c'était les enseignants qui étaient censés enseigner, mais les aînés voulaient le faire.

La situation s'est corrigée, mais ce que nous constations, c'est la rareté du matériel. Pendant qu'ils travaillaient à établir les programmes de la maternelle à la sixième, les enseignants devaient aussi concevoir leur propre matériel pédagogique. Je ne sais pas si d'autres écoles ont connu cela, mais il en a été ainsi chez nous. Le dialecte est devenu l'enjeu, plutôt que la langue crie elle-même.

Quand les gens se mettent à parler des dialectes, cela devient très problématique et il faut sortir cela de l'école, car cela cause beaucoup de confusion chez les enfants qui apprennent un dialecte si un enseignant arrive et lui enseigne un autre dialecte.

Nous devons réfléchir à la langue crie que nous enseignerons. Ce n'est pas le dialecte d'Onion Lake ou de la nation crie Opaskwayak, car c'est différent, tout comme il y a divers dialectes de l'anglais. Nous avons peine à comprendre les gens en Angleterre. C'est encore pire en Écosse.

Au cours de la transition qui nous mènera à l'enseignement de nos diverses langues, il faudra nous entendre là- dessus entre autres. Nous allons enseigner le cri, et nous n'allons pas parler de dialectes, mais je suis certaine que nous allons nous entendre pour que ce soit le dialecte de quelqu'un.

De nombreux aspects sont importants, et c'est sain, car nous devons déterminer, au cours de cette transition, l'orientation que nous prendrons, puis grandir ensemble par la suite.

Le programme d'Onion Lake semble intéressant. Je crois que les personnes qui enseignent au programme d'où je viens ont regardé partout pour voir ce qui se passait dans les différentes collectivités. À ce moment-là, ils n'ont pas trouvé bien des programmes, mais ce programme semble intéressant.

La sénatrice Raine : À mes yeux, ce que nous avons vu d'intéressant à Onion Lake, ce sont les jeunes mères qui, une fois leurs enfants arrivés à l'âge scolaire, se sont montrées très enthousiastes à l'idée de devenir des enseignantes en immersion et qui ont eu l'occasion, grâce à l'Université de la Saskatchewan, d'obtenir la formation à l'enseignement de la langue crie.

L'autre chose que nous avons trouvée fantastique, c'est que certains parents ne voulaient pas que leurs enfants fréquentent l'école d'immersion, craignant qu'ils soient désavantagés. Cependant, en réalité, quand les enfants sont passés de la cinquième ou de la sixième, je pense, à l'école intermédiaire, ils ont été désavantagés la première année, mais ont rattrapé les autres en un an et affichaient une bien meilleure estime de soi. Ils savaient qui ils étaient, et ils étaient équilibrés. Il était impressionnant de constater le succès de ces enfants, ce qui confirme exactement ce que vous avez dit : vous devez savoir qui vous êtes pour réussir.

Mme Young : L'une des choses que nous avons constatées, c'est que les meilleurs enseignants du programme de formation des enseignants étaient ceux qui n'avaient aucun diplôme et qui venaient de la communauté, étant donné qu'ils s'intéressaient vraiment à la langue crie. Ils n'avaient aucune notion ni de ce à quoi un cours de langue doit ressembler ni de la façon de structurer un cours. Ces enseignants cris qui n'ont pas fréquenté l'université connaissaient le cri et savaient comment l'enseigner.

La sénatrice Raine : Et ils étaient probablement beaucoup plus en phase avec la spiritualité et la terre que les enseignants qui venaient de l'université, n'est-ce pas?

Mme Young : L'éducation occidentale a ses avantages, mais elle a également ses inconvénients, et c'est l'un d'entre eux.

La sénatrice Raine : Si vous n'y voyez pas d'inconvénient, j'aimerais poser une autre question à M. John Morrisseau. Dans le cadre de notre étude, nous avons notamment appris qu'à bien des endroits, le programme d'enseignement des collectivités nordiques ou éloignées n'avait aucun lien avec ce que les jeunes doivent vraiment apprendre. Certaines écoles intègrent donc les connaissances des aînés au programme dans l'intérêt des jeunes, surtout des élèves du secondaire, qui apprennent alors des compétences comme la chasse, la pêche et le piégeage. Voilà les compétences qui sont nécessaires pour vivre près de la nature.

Est-ce qu'un tel phénomène se produit dans le nord du Manitoba?

M. Morrisseau : C'est le cas dans le nord, mais pas dans le sud de la province, étant donné qu'on n'y retrouve pas suffisamment de ressources pour le faire, bien sûr. Le piégeage a été retiré des programmes en raison des propriétaires fonciers. Même dans le nord du Manitoba, une bonne partie de l'industrie de la fourrure a disparu compte tenu de tous les projets de développement hydroélectrique.

Nous n'avons donc pas les mêmes possibilités qu'auparavant. Il y avait avant des ranchs qui appartenaient au gouvernement. Un des plus importants du nord du Manitoba s'appelait Summerberry, et on y produisait beaucoup de fourrure. Or, Manitoba Hydro est arrivé dans le paysage, et le ranch n'existe plus. Il n'y a plus d'industrie de la fourrure là-bas.

C'est plutôt intéressant que vous parliez de cet aspect. Je ne veux pas me lancer sur le sujet, mais une partie de mes travaux en cours consistent notamment à collaborer avec des trappeurs et des pêcheurs de la communauté de Doris. En fait, ils ont perdu leur droit de piéger et de pêcher en raison de la destruction de ce secteur donné de leur domaine de ressources.

Il est intéressant de parler à des aînés — comme Doris le disait à propos de la langue et du reste — qui veulent aller montrer à leurs enfants comment ils vivaient autrefois, mais le domaine n'existe plus.

Il est également intéressant de constater que bon nombre de trappeurs, surtout dans le nord du Manitoba — je ne sais pas exactement ce qui se passe dans d'autres domaines, mais je suis au courant de la situation du nord du Manitoba —, sont simplement des travailleurs à plein temps qui sortent la fin de semaine pour tendre quelques pièges. Il s'agit en quelque sorte d'un revenu d'appoint ou d'argent de poche. Ce n'est donc plus une industrie au même titre qu'autrefois. C'est ainsi parce qu'il n'y a plus de ressource, à savoir la fourrure. Il n'y en a tout simplement plus. Voilà tout.

[Français]

Le sénateur Brazeau : Bienvenue à vous. Merci d'être ici et d'avoir partagé vos expériences avec nous ce soir. Je sais que, en tant que survivant des pensionnats indiens, ce n'est pas facile et qu'il faut beaucoup de courage.

[Traduction]

Puisque je suis un Algonquin encore relativement jeune, je suppose que j'ai eu la chance de ne pas fréquenter les pensionnats indiens. J'ai plutôt fréquenté une école où nous pouvions parler notre langue et faire du sport. Nous avons eu la chance de ne pas avoir d'enseignants religieux. En fait, nos enseignants agissaient bel et bien dans l'intérêt des étudiants et des enfants.

Quand j'allais à cette école, je pouvais heureusement me réveiller auprès de mes parents puis les retrouver à la fin des cours, ce qui n'était pas le cas dans les pensionnats indiens. Malheureusement, il y a encore des gens au pays qui croient que ces pensionnats ont été une bonne chose et ont eu une incidence positive.

J'aimerais savoir ce que vous en pensez et ce que vous recommanderiez à ceux qui croient que les pensionnats ont été favorables. Nous savons tous que de jeunes enfants ont été enlevés à leurs parents et n'ont pas pu s'exprimer dans leur langue. S'ils portaient les cheveux longs, ils devaient les couper. Les enfants ont été agressés physiquement, mentalement et sexuellement.

Comme je l'ai dit, il y a encore des personnes qui pensent que c'était une bonne chose. À mon avis, la seule chose positive à propos des pensionnats indiens, c'est qu'ils n'existent plus, et j'espère qu'il n'y aura plus jamais rien de tel au pays.

Que diriez-vous à ceux qui ont encore cette mentalité et ces pensées? Ils croient peut-être avoir droit à la liberté d'expression au pays, mais il s'agit plutôt d'une liberté d'ignorance. J'aimerais savoir ce que vous en pensez.

Mme Young : Je vais essayer de répondre, puisque de nous deux, c'est moi qui ai fréquenté le pensionnat.

J'ai été placée dans un pensionnat indien pendant 13 ans, et j'arrive parfois à en parler sans verser une larme. Je n'avais aucune idée que cela allait se produire ce soir. La tristesse va et vient, comme une émotion incontrôlable. Je pense parfois à mes pertes, mes peurs et mes expériences. En fait, les mauvaises expériences que j'ai vécues au pensionnat resteront en moi à jamais. Personne ne pourra jamais les retirer de mon corps, mon esprit et mon âme. Je peux composer avec elles la plupart du temps, mais il arrive que ce ne soit tout simplement pas possible, comme ce soir.

Nous avons été enlevés de force à notre mère, notre père et notre communauté, puis punis pour être qui nous sommes, parler une langue, porter les cheveux longs ou être Cris. Vous ne pouvez pas imaginer ce que c'est que d'être puni parce que vous êtes un Ukrainien au Canada et que vous avez une autre nationalité. Composer avec ces émotions est simplement une terrible lutte de toute une vie.

J'ai dit que j'étais suicidaire, et je dois avouer qu'il y a encore énormément de personnes qui ont de telles idées. Je ne pense plus au suicide, mais c'est un sentiment qui survient par surprise. On ne sait jamais à quel moment il surgira. Cela se produit. On regarde les voitures qui passent par la fenêtre, puis sans savoir pourquoi, des idées suicidaires reviennent dans son for intérieur.

Voici ce que j'aimerais dire à ceux qui ne comprennent pas ce que nous avons vécu : l'objectif n'était pas de nous éduquer. C'était plutôt une politique sur laquelle nos parents n'avaient aucun contrôle. La loi disait que nous devions partir, et ces gens nous ont emmenés. Nos mères et nos pères n'ont jamais dit qu'ils voulaient que nous y allions. Non, ils n'ont rien dit de tel. Les responsables sont venus et nous ont emmenés. Comme le dit le rapport de la Commission de vérité et de réconciliation, ou CVR, ils sont venus et nous ont emmenés.

Nous sommes des milliers d'un bout à l'autre du Canada, et nos communautés ont volé en éclat à essayer de retrouver leur dignité et leur identité. Nous éprouvons aujourd'hui encore des difficultés. Certains d'entre nous sont allés à l'université, mais cela n'a pas d'importance. Nous nous souvenons encore de ce qui nous est arrivé dans ces écoles.

Il ne peut y avoir une seule réponse à la question. La situation comporte de multiples facettes, comme l'attestent les suicides au sein de nos collectivités. Je suis tellement désolée pour nos jeunes qui s'enlèvent la vie comme ils le font. Nous savons pourquoi ils passent à l'acte, mais nous ne savons pas comment éviter le pire.

M. Morrisseau : Je n'ai pas fréquenté le pensionnat, mais j'ai eu la chance de siéger au comité consultatif. Cela a été une véritable révélation pour moi, en raison d'une chose qui s'est produite. Durant ma jeunesse, nous vivions à côté d'une réserve. La municipalité de Crane River est divisée par une rivière, qui n'est pourtant pas très large. Je me suis toutefois souvenu d'une chose en parcourant toutes ces informations et en écoutant l'ensemble de ces histoires et témoignages : j'ai commencé à comprendre pourquoi je ne connaissais pas les gens avec qui j'avais grandi.

Je me demandais pourquoi je ne connaissais pas les hommes et les femmes de mon âge. Au fil des ans, lorsque j'ai déménagé à l'extérieur de ma collectivité, je ne savais même pas que ces personnes venaient de Crane River. Quand j'y suis retourné, je leur ai demandé où ils étaient, et ils m'ont répondu que des gens les avaient emmenés dans une école. Beaucoup de ces jeunes ne parlaient jamais de ce qui s'était passé. Bon nombre d'entre eux ont fini dans des sanatoriums parce qu'ils étaient atteints de la tuberculose. Je ne dis pas que c'était attribuable aux pensionnats, mais ces gens n'étaient plus là. C'était vraiment intéressant.

L'autre chose qu'il faut dire à ceux qui ignorent ce qui s'est passé, c'est que la CVR a réuni énormément de documents, de témoignages et d'informations. Si les gens veulent savoir ce qui s'est vraiment passé dans les pensionnats du Canada, je pense qu'ils trouveront toute cette information déjà consignée et bien documentée.

Le sénateur Brazeau : Je vous remercie tous les deux de vos réponses. Soyez fiers de qui vous êtes. Je suis fier de vous.

Madame Young, vous avez parlé de suicide. Je suis assez familier avec la question. Merci d'être encore avec nous aujourd'hui.

La sénatrice Pate : Je vous remercie tous les deux d'être avec nous, madame Young et monsieur Morrisseau, et sénateur Sinclair aussi.

J'admire votre sagesse, et je suis très reconnaissante d'avoir la chance et de l'honneur de vous écouter et d'apprendre de vous deux.

Une des choses qu'on propose de temps à autre à notre comité, mais aussi ailleurs au pays et sur d'autres tribunes, c'est qu'il faudrait revenir sur ce que la CVR a déjà documenté, étant donné que d'autres histoires doivent être racontées.

J'ai une opinion sur la question, mais j'aimerais savoir ce que vous en pensez tous les deux.

Mme Young : Devrions-nous poser la même question aux autres enfants, maintenant adultes, qui ont fréquenté des écoles de jour, par exemple? Je pense qu'ils devraient avoir la chance de dire aux Canadiens ce qu'ils ont vécu.

La sénatrice Pate : Pensez-vous qu'il manque quoi que ce soit aux recommandations ou aux appels à l'action de la CVR?

Mme Young : Ce n'est pas tant parce qu'il manque des informations, mais plutôt pour donner l'occasion à ces élèves aussi de raconter ce qu'ils ont vécu et de relater leur histoire au reste du Canada. La question n'est pas vraiment de savoir si les recommandations seront les mêmes; elles seront probablement les mêmes que celles de la CVR, mais d'autres choses pourraient en découler.

J'ai fréquenté une école de jour pendant quelques années, et cette expérience a elle aussi été terrible. Nous avions un professeur qui nous pourchassait comme un lion. Il prétendait même qu'il en était un, alors que nous ne savions même pas ce que c'était. Il pourchassait les enfants autour de l'école et dans la classe, et il était simplement un homme horrible.

C'est le genre de choses que les gens ne saisissent pas à propos des écoles de jour. Au Canada, un enfant autochtone qui grandit et qui va à l'école n'aura pas le même genre d'expérience que les autres jeunes. C'est différent.

Est-ce que cela répond à votre question?

La sénatrice Pate : En partie. Je suis inquiète, et je vais vous expliquer pourquoi. Je vais suivre votre conseil à ce chapitre. Ce qui me préoccupe, c'est que nous ayons suffisamment d'informations pour passer à l'acte. J'espère qu'il existe d'autres moyens pour que les gens du pays visés par un traité puissent se manifester et contribuer à l'éducation de nous tous.

Je crains donc qu'on demande d'entendre plus de personnes, mais que cela retarde la procédure. Je suis peut-être trop impatiente; de nombreux aînés me l'ont dit. Je vous remercie de me le dire.

M. Morrisseau : Si vous me permettez de répondre, je suis d'accord avec vous à ce chapitre. Mais je crois que nous avons besoin de soutien pour rattraper le temps perdu. C'est pourquoi je vous recommande de nous aider à trouver une façon d'éduquer les enfants métis et de commencer à améliorer les écoles communautaires.

C'est un peu triste, mais bon nombre de nos enseignants ont simplement obtenu leur permis après la 12e année. Ils ne sont pas de véritables enseignants et ne font aucun plan. Mes enfants ont eux aussi fréquenté certains de ces établissements. Nous avons heureusement pu les changer d'école, mais tout le monde n'a pas cette chance.

Je dirais qu'il s'agit d'un investissement pour notre peuple sur lequel il faut se pencher. À nos yeux, la réponse ne se limite pas à des discussions et des audiences sans que rien de concret ne soit fait à ce sujet. Nous devons trouver une solution qui nous aidera à offrir cette éducation à nos enfants.

Mme Young : Il y a chez moi un aîné qui dit, tout comme vous, que nous devons tourner la page. C'est peut-être vrai. Mais je ne trouve pas que sept années d'audiences sur ce que nous avons vécu ne soient très longues — après quoi nous devons passer à autre chose. Sept années, ce n'est pas long. Je sais que les gens n'aiment pas entendre ce qui est arrivé aux peuples autochtones. Il est blessant pour tout le monde d'entendre ces histoires sur le Canada et l'incidence que ces écoles ont eue sur nous lorsque nous étions des enfants. Sept années, ce n'est vraiment pas long.

Je pense que le sénateur Sinclair l'a affirmé lui aussi : je ne crois pas que nous trouverons toutes les réponses de notre vivant, et peut-être pas même du vivant de nos enfants, mais peut-être pendant la vie de nos petits-enfants.

Si les élèves ou les adultes des écoles de jour ont besoin de parler de ce qu'ils ont vécu, je pense que nous devrions leur donner la chance de s'exprimer d'une façon ou d'une autre, sans leur dire que nous devrions tourner la page. Je pense que les gens sont blessés lorsqu'ils n'ont pas l'occasion de parler.

Nous avons ouvert la porte afin d'écouter et d'entendre ces histoires, et nous voulons maintenant leur dire de passer à autre chose. Ce n'est vraiment pas juste.

J'ignore donc la réponse, étant donné que tout le monde au Canada collabore pour aller de l'avant, mais tous les gens ne peuvent pas progresser au même rythme. Je suppose que c'est l'essentiel.

La sénatrice Pate : Je n'avais pas songé à la question sous l'angle que vous l'avez abordée. Je voulais savoir si nous devions le faire avant de répondre aux appels à l'action de la CVR, mais je ne me suis pas exprimée aussi clairement. Je vous remercie donc de votre intervention.

Pensez-vous qu'il y a moyen de commencer à répondre aux appels à l'action tout en offrant la possibilité de s'exprimer aux gens qui n'ont pas encore été entendus?

Mme Young : Je peux parler des appels à l'action, étant donné que nous y travaillons au sein de ma collectivité et à l'université à laquelle je travaille. Les choses bougent beaucoup dans l'ensemble des institutions, des organisations et des collectivités du Canada. Les progrès ne sont peut-être pas aussi vites que nous l'aurions souhaité, mais il y a du mouvement.

L'énorme volume de travail accompli par le sénateur Sinclair et les deux autres commissaires nous a permis de recevoir une quantité phénoménale de renseignements. En tant que Canadiens, nous ne devons jamais oublier cela. C'est notre histoire; elle nous concerne tous.

Devrions-nous travailler avec les écoles de jour? Je crois qu'il revient à leurs intervenants de répondre à certaines de ces questions.

La sénatrice Beyak : Je vous remercie de vos témoignages très touchants. Doris, je vous remercie de vos recommandations au sujet de la langue crie. John, je vous remercie d'être de retour et d'avoir formulé des recommandations liées à l'éducation.

Le discours qui a causé tant de souffrance et de détresse était en fait un discours sur les impôts. Ma mission au Sénat concerne l'utilisation adéquate de l'argent des contribuables, et je voulais savoir pourquoi nous renommions des édifices d'un bout à l'autre du Canada lorsqu'un adolescent autochtone dans une réserve du Canada n'a jamais eu accès à un verre d'eau potable, comme vous l'avez souligné, Doris. Il semble que nos priorités sont mal ordonnées.

J'ai donc demandé à ce qu'un audit national soit mené sur les fonds qui entrent et qui sortent de chaque réserve, et j'ai demandé l'organisation d'un référendum national pour demander à tous les Métis, Inuits et Autochtones âgés de plus de 12 ans de partout au Canada de nous parler de leurs rêves et de leurs objectifs, de l'endroit où ils souhaitent vivre et de la façon dont ils aimeraient que le gouvernement dépense l'argent des contribuables, au lieu de gaspiller les milliards de dollars qui ont été gaspillés au cours des dernières décennies, alors qu'il n'y a toujours pas d'école à Crane River et d'enseignant de langues à Le Pas. Je veux faire les choses différemment, afin que vos petits-enfants aient une meilleure vie et que les petits-enfants de ma circonscription puissent améliorer leurs conditions de vie. Ce que nous faisons actuellement ne fonctionne pas, et j'aimerais entendre vos commentaires à cet égard.

M. Morrisseau : Je suis désolé, mais parfois, les écouteurs ne fonctionnent pas bien. Je dois demander à Doris de me transmettre la question.

La mise en œuvre d'un système différent entraînera probablement une réaction face aux divers traitements que reçoivent les gens. C'est ce que subissent un grand nombre de nos gens lorsque le gouvernement nous accorde quelque chose. Les gens réagissent différemment lorsqu'il s'agit d'un certain groupe. Lorsque cela se produit dans les collectivités, la rétroaction n'est pas toujours plaisante.

En ce moment, je ne sais pas si le fait de partager cela représente une solution. Je crois que faire cela parce que c'est nécessaire — dans ma petite collectivité de Crane River, il y a également des enfants non autochtones. Si vous le faites seulement pour les élèves métis, vous divisez les gens en groupes. Je ne crois pas que c'est une solution.

Je ne suis pas certain d'avoir répondu à votre question, mais c'est mon avis.

Mme Young : Je ne suis pas certaine de la façon de répondre à cette question. Lorsqu'on envisage d'utiliser un différent type de système pour régler un problème aussi important — on tente quelque chose de différent, comme des discussions sur l'argent des contribuables, je ne sais pas.

Lorsque le premier ministre a visité notre collectivité, il a regardé tous les Autochtones dans les yeux en leur disant que l'édifice dans lequel ils se trouvaient, c'est-à-dire le Collège universitaire du Nord, avait été construit avec l'argent des contribuables. Nous étions figés sur place. Nous nous demandions s'il tentait de nous dire que nous ne payions pas d'impôts ou s'il nous punissait parce que certains d'entre nous ne paient pas toujours des impôts.

Lorsqu'on commence à parler de l'argent des contribuables, on érige des murs concrets. On pourrait peut-être explorer une autre façon de faire les choses — peut-être pas de la même façon, mais sans parler de l'argent des contribuables.

Le sénateur Oh : J'ai eu l'honneur de visionner votre vidéo plus tôt, Doris. Cet après-midi, je visionnais la vidéo sur les pensionnats, et c'était très touchant. Je vous regardais et j'ai observé vos parents. Lorsque le train est parti, ils pleuraient à la gare. C'était très touchant.

Je crois que le Canada a une énorme dette envers vous et votre peuple. Notre pays fait la promotion des droits de la personne. Nous défendons les droits de la personne à l'échelle mondiale, mais il est triste de constater que c'est le chaos chez nous. Nous dépensons des millions et des millions de dollars dans le monde entier pour aider des gens dont les conditions de vie ne sont pas plus pénibles que les vôtres. Nous avons amené des gens ici, nous avons accueilli des réfugiés et nous les avons aidés et nourris, car ils ont tout perdu. Je crois que nous devons également aider nos propres gens. C'est le premier point.

Si le comité du Sénat pouvait vous aider, quelle serait votre priorité en ce qui concerne les mesures qui pourraient être prises?

Mme Young : La priorité dont j'ai parlé — et c'est la valeur fondamentale sur laquelle repose notre vie —, c'est la terre et ce qu'elle signifie pour nous, et la façon dont nos langues et notre manière de vivre traduisent cet attachement. Sans cela, nous ne sommes tout simplement pas le même peuple.

À mon avis, il faudrait que ces valeurs soient respectées et reconnues et il faut les intégrer — en particulier la vision du monde des peuples autochtones qui vivent sur ces terres — à l'analyse du Sénat sur les programmes et les politiques du gouvernement. Lorsqu'on aborde les choses de cette façon, on peut imaginer toute une série de possibilités qui permettent de faire les choses différemment, car il faut s'éloigner de la méthode qui consiste à formuler des idées descendantes à notre égard. Ces idées ne fonctionnent pas. Si les gens nous demandaient de leur décrire nos besoins, nous répondrions qu'il nous faut davantage d'écoles et d'enseignants. Nous l'avons déjà dit, mais nous ne les avons toujours pas obtenus. John n'a pas d'école dans sa collectivité. Nous avons besoin d'enseignants. Nous avons vraiment besoin de programmes de formation des enseignants.

Le sénateur Oh : Il n'existe donc aucun collège de formation des enseignants pour votre peuple?

Mme Young : Nous avons un programme qui forme les enseignants à enseigner la langue crie, et tous ces enseignants enseignent en cri. Il s'agit d'un programme d'immersion totale, et il fonctionne vraiment bien. Les gens qui terminent le programme savent comment enseigner, et ils sont recrutés. Je crois que nous avons produit 25 enseignants en cinq ans. Cela fait cinq enseignants par année, ce qui n'est pas un nombre très élevé.

Le sénateur Oh : D'accord. Merci de votre réponse. Aimeriez-vous ajouter quelque chose?

M. Morrisseau : Je tenais simplement à mentionner qu'au Manitoba, il y a quelques années, on a mis sur pied des programmes pour former des Autochtones dans les domaines de l'enseignement, des soins infirmiers, et cetera. Si je me souviens bien, environ 14 membres d'une communauté métisse se sont inscrits au programme pour devenir enseignants. Ils ont tous obtenu leur diplôme et ils étaient prêts à travailler, mais personne ne les a embauchés. Aujourd'hui, certains d'entre eux sont toujours à la maison, car ils n'ont jamais trouvé un emploi.

Je crois que nous sommes aux prises avec un problème d'attitude et parfois, ce problème ne se trouve pas seulement à l'extérieur de notre collectivité, mais également à l'intérieur de celle-ci. Je pense qu'on nous a dit tout au long de notre jeunesse que les gens de l'extérieur étaient toujours plus compétents que nous, mais il faut que nous réussissions à modifier cette attitude. Nous devons fournir des efforts à cet égard, mais lorsque des gens de l'extérieur continuent de renforcer cette idée, cela ne nous aide pas, et cela pose problème. Je crois que pour nous, il s'agit d'un problème d'attitude.

Le sénateur Oh : Je suis sûr que le gouvernement du Canada peut le faire. Il a le droit, le pouvoir et l'obligation de le faire pour vous.

La sénatrice Boniface : Tout d'abord, j'aimerais vous remercier chaleureusement d'être ici et de partager votre expérience de vie. Je crois que ces renseignements seront très utiles au comité. Et madame Young, je tiens à vous remercier particulièrement, car vous avez ravivé certains de mes souvenirs.

J'ai beaucoup travaillé dans le nord-ouest de l'Ontario, et j'ai entendu la même réflexion là-bas, car les gens expriment le même attachement à la terre. Je crois que j'avais oublié cette expérience jusqu'à ce que vous la mentionniez, et je vous remercie donc d'avoir ravivé mes souvenirs.

J'aimerais savoir, surtout en ce qui concerne vos derniers commentaires, si vous avez trouvé, au niveau communautaire, d'une collectivité à l'autre — et je parle donc des collectivités près de vous ou particulièrement de votre expérience, John, avec la nation métisse —, des collectivités où l'on comprend mieux l'expérience des pensionnats au niveau communautaire.

Par exemple, j'ai grandi près des Chippewas de Georgina Island, et je ne comprenais pas du tout. Je crois qu'on comprend mieux aujourd'hui, en raison de l'interaction entre les deux collectivités et la mise en commun de certains intérêts. Il se peut que je me trompe, mais je crois que la situation s'est améliorée. J'aimerais savoir s'il existe un certain type d'initiatives communautaires qui contribuerait également à améliorer la compréhension mutuelle.

M. Morrisseau : Plusieurs étudiants métis ont fréquenté les pensionnats, et certains d'entre eux ont également livré des témoignages à ce sujet, mais un grand nombre d'entre eux ne les ont pas fréquentés. On les considérait comme des remplaçants, car lorsque les écoles n'avaient pas suffisamment d'étudiants des Premières Nations et qu'elles avaient de la place, elles recrutaient des Métis. Voilà comment les Métis se sont retrouvés dans les pensionnats.

Un grand nombre de gens qui ont fréquenté les pensionnats n'ont pas encore divulgué leur histoire, et je connais personnellement certaines personnes qui affirment n'avoir jamais eu l'occasion de raconter leur histoire. Certains d'entre eux aimeraient l'écrire, mais à qui peuvent-ils l'envoyer et pourquoi le feraient-ils?

Il y a de nombreuses discussions, et cela peut donc être utile, mais essentiellement, les histoires des Métis qui ont fréquenté les pensionnats sont très similaires à ceux des membres des Premières Nations signataires d'un traité qui les ont aussi fréquentés. Tous ces gens ont essentiellement vécu la même chose.

Mme Young : Quelle était la question?

La sénatrice Boniface : Elle n'était probablement pas très précise. Je tente de déterminer, dans le cadre de nos efforts pour comprendre la situation et établir des liens entre les nations en général, si on a mis en œuvre des initiatives entre les Autochtones et les collectivités non autochtones, entre les communautés des Premières Nations et les autres communautés, et si on a bâti des ponts pour mieux comprendre la situation et réaliser des progrès? Je tente de déterminer si vous connaissez des lieux ou des expériences qui pourraient nous aider à l'échelle locale.

Mme Young : Les élèves de l'école secondaire de ma collectivité ont organisé un événement très intéressant. En effet, la nation crie d'Opaskwayak se trouve d'un côté de la rivière, et la ville de Le Pas se trouve de l'autre côté. Ces élèves du secondaire — et personne ne leur avait dit de le faire — ont créé une initiative très importante. Un jour, ils ont décidé de se rencontrer au milieu de ce pont et de se serrer la main en déclarant qu'ils deviendraient des amis. C'était une entente d'amitié.

L'un des enseignants de la nation crie d'Opaskwayak a apporté une médaille commémorative des traités sur laquelle le commissaire et le peuple autochtone se serrent la main, et elle l'a montrée à ses élèves pendant qu'ils se serraient la main au milieu de ce pont. Voilà donc une initiative qui a été mise sur pied.

La ville de Le Pas, comme vous le savez, n'a pas toujours eu bonne réputation. Ces jeunes ont donc amorcé un mouvement très stimulant et très important. Étant donné que mes collègues et moi-même nous demandions comment aborder la CVR, nous avons décidé d'utiliser des principes et des processus de collaboration pour mettre en œuvre les recommandations de la CVR qui s'appliquent à l'université. Nous avons donc établi des principes de partenariat et de collaboration. Je ne me souviens plus du reste, mais il y avait environ cinq principes que nous avons décidé d'utiliser au sein de notre institution lorsque nous travaillons avec le processus de réconciliation, et le processus a en quelque sorte suivi chacun de ces principes. Nous avons notamment convenu de préciser les circonstances lorsque nous parlions de réconciliation et d'expliquer comment nous utilisions un programme particulier. Nous avons convenu de décrire notre contexte, par exemple en précisant que nous avions fréquenté un pensionnat indien. Une personne non autochtone s'est levée et a dit qu'elle n'avait jamais été au courant de l'existence des pensionnats. Je pense qu'elle se sentait intimidée et coupable, et elle a donc expliqué sa situation.

Nous avons décidé qu'au lieu d'examiner les programmes, nous voulions d'abord établir les principes et les processus de notre collaboration.

La sénatrice Boniface : J'aime cela.

Mme Young : Nous avons lancé ce processus cette année. Nous n'avons pas abordé immédiatement les programmes, même si nous les avions. Nous avons plutôt pris du recul et nous avons décidé d'examiner la situation. Je crois que les sentiments sont très importants.

La sénatrice Boniface : Absolument.

Mme Young : Il faut les reconnaître.

La sénatrice Boniface : Merci.

Le sénateur Watt : Je vous remercie de votre exposé. Je l'ai beaucoup aimé. Je viens également de l'un des premiers peuples du Nord —les Inuits — et je suis un survivant des pensionnats. Nous avons tous vécu des expériences différentes pendant notre jeunesse. Certaines sont heureuses, d'autres sont très mauvaises, et je partage votre opinion lorsqu'il s'agit de décrire ce qui se produit au sein de notre peuple, c'est-à-dire les Premières Nations, les Métis et les Inuits.

Cela dit, j'ai quelques questions, et j'aimerais également obtenir des éclaircissements sur le domaine sur lequel vous semblez vous concentrer davantage que les autres, à savoir l'éducation. Vous avez besoin d'enseignants, vous avez besoin de fonds pour faire fonctionner les écoles, et vous avez également mentionné l'importance de la terre, car elle est liée à votre spiritualité, ce que je comprends vraiment. Je comprends également les problèmes auxquels vous faites face en ce qui concerne la question de savoir à qui appartient la terre, et je partage votre avis. J'espère que le gouvernement du Canada parviendra à se rendre compte qu'il ne peut pas continuer de fonctionner avec le principe des droits de fief simples en ce qui concerne la terre. Il faut en faire davantage.

D'une certaine façon, le représentant Métis, John Morrisseau, m'a surpris lorsqu'il a dit que vous louez les terres. Autrement dit, lorsque vous louez les terres — et je présume que cela coûte de l'argent —, je ne sais pas où vous obtenez les fonds pour payer le loyer.

Cela dit, j'aimerais revenir à la question des écoles, car vous semblez tous les deux lui accorder beaucoup d'importance. J'aimerais également obtenir des éclaircissements sur l'enseignement. Je suis un peu confus par ce que vous dites. Je ne sais pas si vous parlez de l'enseignement seulement dans votre langue maternelle ou si vous parlez d'intégrer un programme d'apprentissage de l'anglais et probablement du français — et je crois que vous avez également besoin d'un tel programme. En même temps, vous souhaitez protéger votre langue et vous devez favoriser sa survie à tout prix.

Vous ai-je bien entendu? Je ne sais pas si vous parlez surtout de faire de votre langue maternelle la langue d'enseignement dans les écoles. Si je ne me trompe pas, je crois que vous ne contrôlez pas nécessairement les commissions scolaires. Il se peut aussi que certaines collectivités n'aient aucune commission scolaire.

Il faudra fournir quelques précisions à cet égard si vous souhaitez que le comité formule des recommandations fondées sur les propos que vous avez tenus aujourd'hui. Je tente de préciser cela dans ma tête, mais en même temps, j'essaie d'aider le reste des sénateurs, afin que nous comprenions tous la même chose.

Mme Young : Nous avons un programme d'immersion de la maternelle à la sixième année dans ma collectivité, mais tous les enfants ne sont pas inscrits dans ce programme. Certains élèves sont seulement inscrits dans le programme en anglais. Toutefois, les élèves qui sont dans le programme d'immersion ont tendance à avoir un meilleur comportement et à apprendre plus rapidement et ils s'attirent moins de problèmes que les autres élèves. Je ne sais pas si je devrais dire qu'ils sont plus « tranquilles », mais ils sont plus attentifs à ce qu'on leur demande de faire.

Je considère qu'il est essentiel que tous les membres de la communauté parlent le cri, parce qu'ils parleront toujours anglais; c'est inévitable. Lorsqu'ils vont à l'université, ils sont bilingues. Ils parlent cri et anglais et ont de bons résultats à l'université. Il a été prouvé que les jeunes qui connaissent une langue autochtone ont de meilleurs résultats lorsqu'ils fréquentent l'université, car ils ont une meilleure estime d'eux-mêmes. Ils se reconnaissent en tant qu'Autochtones, et cela leur donne un sentiment de confiance.

Je ne sais pas si cela répond à la question. À mon avis, un programme d'immersion totale en langue crie de la maternelle à la huitième année ainsi qu'au secondaire serait une bonne chose. C'est ce que je pense.

Le sénateur Watt : Je pense que vous avez compris mon propos, et je suis d'accord avec vous pour dire qu'il s'agit du facteur le plus important pour le succès des prochaines générations, et ce, sans égard à ce que nous faisons par rapport à nos langues maternelles respectives. Ils ont besoin d'une solide fondation. Donc, je vous appuie.

Il y a 40 ans, nous — les Inuits du Nunavik — avons intenté une poursuite en justice contre le gouvernement du Québec et Hydro-Québec. Nous avons réussi à obtenir la participation du gouvernement du Canada, qui aurait pu négocier en notre nom, lorsqu'on connaît un tant soit peu la loi, mais il était du côté... Eh bien, nous étions en négociations. Nous avons négocié directement avec le gouvernement du Québec et un représentant d'Hydro-Québec. À l'époque, je m'interrogeais sur le rôle de ces sociétés de développement dans l'économie, car, il y a 40 ans, elles avaient pour ainsi dire le contrôle du gouvernement du Québec.

À vrai dire, dès la première journée des négociations, j'ai constaté que cet organisme du gouvernement du Québec ne comptait que quatre spécialistes de l'environnement. Cela témoigne du retard considérable qu'il accusait sur les questions environnementales. Nous nous sommes ensuite donné les moyens de faire savoir au gouvernement du Québec qu'il devait nous écouter et apprendre de nous. Je crois qu'il l'a fait.

Ce que je voulais dire, pour ne pas poursuivre indéfiniment, c'est que nous avons le plein contrôle de notre commission scolaire. Elle est totalement indépendante du gouvernement du Québec. Le ministre de l'Éducation ne dispose d'aucun pouvoir quant à la langue d'enseignement. C'est très important. L'enjeu est la survie de votre langue; vous devez donc avoir de pleins pouvoirs à cet égard. Je pense que vous devez examiner la question.

Notre secteur de la santé relevait déjà de nous avant la mise en place des divers mécanismes que nous avons actuellement avec le gouvernement du Québec. Nous avons un gouvernement régional. Nous contrôlons nos propres services policiers. Ce sont des possibilités; il convient toutefois de garder à l'esprit que si vous décidez de négocier avec le gouvernement du Canada, vous devrez tenir compte d'un aspect fondamental du pays : le partage des compétences. Il y a les compétences du fédéral et les compétences des provinces.

Les peuples autochtones du pays doivent faire leur possible pour jouer un rôle dans les compétences qui leur importent le plus. Ce n'est qu'en participant aux négociations qu'on peut savoir si on peut réussir. Vous devrez parfois vous adresser de nouveau aux tribunaux pour régler des enjeux fondamentaux si vous ne parvenez pas à trouver une solution par voie de négociation.

Je cherche simplement à vous donner un aperçu de ce qu'il en est. Je n'étais pas certain d'avoir bien compris vos propos sur les écoles. Je pense que j'ai maintenant compris. Il faut commencer quelque part. C'est important.

La présidente : Sénateur Watt, vous aviez une autre question concernant les terres; elle s'adressait à M. Morrisseau, je crois.

Le sénateur Watt : J'ai simplement évoqué la question des terres, mais je n'ai pas la solution.

La présidente : Permettez-moi d'intervenir. Je pense que votre question à M. Morrisseau portait sur le règlement de la question des terres et des terres cédées à bail, et sur la provenance de l'argent. J'ai peut-être mal compris votre question.

Le sénateur Watt : Je ne suis pas tout à fait rendu là, mais il pourrait peut-être me rafraîchir la mémoire.

M. Morrisseau : Mon point visait simplement à souligner que les terres sont coûteuses. Nous payons des taxes et, évidemment, conserver les terres entraîne des coûts considérables. Sans aucune source de revenus, comme l'élevage du bétail ou autre chose, il est presque impossible de conserver les terres. C'est ce qui explique la baisse. Comme je l'ai indiqué, notre région comptait auparavant 12 grands éleveurs, et il n'en reste plus qu'un. Tous finissent par être évincés, lentement mais sûrement.

Le sénateur Watt : J'espère que ma réponse vous aidera à trouver une solution aux problèmes que vous venez de soulever.

J'entrevois en quelque sorte l'aboutissement de votre situation actuelle : vous n'aurez plus de gens de votre communauté avant que vous ayez réussi à régler la question des terres. Comment pouvez-vous accélérer ce processus? Certains de vos membres ont-ils entrepris des poursuites judiciaires à cet égard? Je sais que la Cour suprême a récemment rendu un jugement quant à la participation ou à l'octroi, aux Métis, du même statut que celui des Premières Nations. Outre cela, avez-vous d'autres solutions qui vous permettraient de régler la question des terres?

M. Morrisseau : En ce qui concerne la conservation des terres, je crois qu'il est probablement trop tard pour adopter l'approche juridique, car les terres de notre petite collectivité appartiennent à des gens de l'extérieur.

Le sénateur Watt : Elles sont la propriété de tiers.

M. Morrisseau : En effet. Même à cela, notre collectivité souffre d'une certaine façon de l'absence de revenus liés à l'utilisation des terres, car ces revenus vont soit à la province, soit aux municipalités où habitent les propriétaires fonciers. C'est notre collectivité qui en souffre; nos terres sont perdues graduellement, aux mains d'intérêts extérieurs. Nous ne percevons pas de taxes qui nous aideraient à favoriser la croissance de la collectivité. À mon avis, lorsqu'on fait le rapprochement avec les écoles et la possibilité d'avoir une petite école offrant des cours jusqu'à la huitième année et un effectif de deux ou trois enseignants permanents, cela témoigne de l'ampleur de cet exode. L'école la plus proche de Crane River — si nos enfants allaient à l'école — est située à 25 milles de distance; ce n'est donc pas une solution envisageable.

Le sénateur Watt : Lorsqu'on vous demande de partir, sans égard aux propriétés ou aux biens que vous pourriez avoir, et de vous installer ailleurs parce que vous occupez un territoire dont quelqu'un d'autre a besoin, quels sont vos recours? Ces personnes sont peut-être plus fortunées que vous, ou il pourrait y avoir d'autres raisons. Y a-t-il des mécanismes? N'y a-t-il pas de mécanismes pour les cas où l'on demande aux gens de quitter une région? Où allez-vous? Quels sont vos recours? Vous ne pouvez pas simplement partir en disant que le territoire ne vous appartient pas. Ce sont vos terres, d'une certaine façon. Que faites-vous pour les protéger?

M. Morrisseau : C'est une question très difficile, car les terres sont la propriété de la province du Manitoba. Les terres qui ont toujours fait partie de notre collectivité sont ce qu'on appelle des terres de la Couronne provinciale. Dans de tels cas, l'attribution des terres est assortie de conditions. Par exemple, une politique en matière d'agriculture pourrait préciser la taille d'un troupeau pour l'élevage du bétail. On parle de terres publiques agricoles provinciales. Puisque nous ne pouvons plus satisfaire à ces conditions et qu'il s'agissait de la seule source de revenus de la collectivité, nous n'avons plus la possibilité de revenir nous y établir. La collectivité disparaît peu à peu.

Le sénateur Watt : Madame la présidente, je me demande si le comité pourrait inviter quelqu'un qui pourrait nous expliquer les recours juridiques qui s'offrent au témoin dans cette situation. Cela se poursuivra tant que personne n'interviendra pour empêcher que cela continue. C'est ma recommandation; c'est un enjeu d'une grande importance.

La présidente : C'est quelque chose que vous...

Le sénateur Watt : Ils n'ont nulle part où aller. Ils n'ont pas de terres. Cela n'a pas de sens. Nous sommes au Canada, non?

La présidente : Vous pouvez en faire la recommandation. Le comité directeur pourra en discuter et décider s'il convient d'inviter un autre témoin à comparaître. Les analystes vont en prendre note.

Le sénateur Watt : Permettez-moi de préciser qu'il convient d'agir, probablement de toute urgence. C'est important. Ces gens vivent ce problème au quotidien.

La présidente : En effet.

Le sénateur Watt : Nous ne pouvons laisser les choses aller.

La présidente : En effet. Je vous remercie de cette intervention, sénateur Watt.

La sénatrice Pate : Madame la présidente, puis-je poser une question liée à cet aspect? Ce sera bref.

La présidente : Très bien.

La sénatrice Pate : Monsieur Morrisseau, lors de la dernière réunion, l'homme d'une grande intelligence qui est assis à votre gauche, le sénateur Sinclair, a posé à un témoin — dont le nom m'échappe — une question qui suscite ma curiosité depuis. La question portait sur le modèle de gouvernance des municipalités concernant les enjeux liés aux terres autochtones. Par exemple, la ville d'Ottawa n'est pas propriétaire des terres, mais elle en assure la gestion. Est-ce une solution que vous souhaiteriez explorer ou que vous aimeriez que le comité étudie dans l'élaboration de ses recommandations?

M. Morrisseau : Le système n'est pas le même au Manitoba. Nous ne sommes pas constitués en municipalité. Nous relevons du ministère manitobain des Affaires autochtones et du Nord, qui est propriétaire de l'ensemble des terres et qui dispose d'un droit de veto sur les décisions de notre conseil. Les décisions dont vous parlez sont souvent prises ailleurs. Le ministère des Affaires autochtones et du Nord ne veut pas s'occuper des terres publiques. Nous avons de la difficulté à établir une frontière afin que ces terres soient réservées à la collectivité de Crane River. Toutefois, la frontière ne s'applique qu'à la ville, ce qui nous empêche de nous étendre à l'extérieur, essentiellement.

La sénatrice Pate : Merci.

La présidente : Il reste deux intervenants pour la première série de questions. Le temps est écoulé, mais nous pouvons poursuivre, si cela vous convient.

Le sénateur Christmas : Merci. Je n'ai pas de question, en fait. Je tenais simplement à vous exprimer, à tous les deux, ma gratitude d'être ici ce soir. Je vous en suis reconnaissant. Je suis probablement le sénateur ayant le moins d'ancienneté; je ne suis pas ici depuis longtemps. Nous avons entendu divers témoins ces derniers mois, mais je crois que c'est la première fois que nous entendons le point de vue des Autochtones eux-mêmes. Je tenais simplement à vous dire que vos propos et votre sagesse m'ont profondément touché. La réunion de ce soir a été très instructive. Je suis un Micmac de la côte Est — la Nouvelle-Écosse — et je tiens à vous remercier de nous avoir raconté vos histoires et d'avoir partagé avec nous votre expérience.

Je pense que les connaissances que vous nous avez transmises ce soir sont extrêmement précieuses. Je suis conscient qu'il n'est pas toujours facile de témoigner devant un groupe comme le nôtre, mais vous avez manifestement fait preuve d'une grande force et d'un courage indéniable ainsi que d'un réel désir de faire connaître votre vécu. Je pense que vous l'avez fait pour vos petits-enfants. Je vous en suis très reconnaissant.

Je tenais donc à vous remercier. Je vous suis reconnaissant d'être venus ici ce soir. Je suis vraiment heureux que vous soyez tous les deux ici.

Des voix : Bravo!

La sénatrice McPhedran : Je tiens à faire écho à la gratitude exprimée par le sénateur Christmas. Je ressens le besoin d'aller plus loin. Je tiens à vous dire que je suis profondément désolée, non seulement pour les préjudices que vous avez subis dans votre enfance, mais aussi pour le tort qui a récemment été causé à beaucoup de survivants des pensionnats du pays en raison des propos tenus par une de mes collègues du comité, ainsi que pour nos difficultés à trouver des réponses et des mesures adéquates.

Je vous prie d'accepter mes plus sincères excuses pour les contraintes auxquelles le comité est confronté. Nous vous sommes profondément reconnaissants d'être ici pour nous faire part de votre expérience.

J'ai une question qui est intimement liée à tout ce dont nous parlons, par rapport aux difficultés et aux possibilités en éducation. Pourriez-vous nous donner un exemple d'une chose qui a donné des résultats, d'après ce que vous avez constaté, et sur laquelle nous pourrions miser?

Ma question ne se limite pas aux programmes d'éducation financés par le secteur public ou par le fédéral, par l'intermédiaire d'AINC. Je parle de l'éducation en général et de votre vision pour apporter des changements concrets en éducation.

Mme Young : Un des programmes qui a donné de bons résultats dans ma collectivité consiste à amener les jeunes en excursion sur le terrain. Les enseignants du Collège universitaire du Nord participent obligatoirement à des excursions de trois jours sur le terrain. Ces excursions ont lieu à l'automne et au printemps.

Ils acquièrent des connaissances sur la terre, les plantes médicinales, l'histoire de notre peuple, notre relation avec la terre et l'importance de cette relation. Je leur raconte mon vécu dans les pensionnats pour qu'ils sachent ce qui s'est passé.

J'ai travaillé avec ces enseignants et ces professeurs pendant 20 ans, mais ils n'avaient jamais eu l'occasion d'entendre ces histoires ou d'aller sur le terrain. La décision d'organiser ces excursions et la décision du président de rendre la participation obligatoire découlent des recommandations de la CVR.

Le programme fonctionne précisément parce que le président a rendu la participation obligatoire. S'il avait dit que c'était optionnel, le taux de participation serait de 10 p. 100, soit ceux qu'il n'est pas nécessaire de convaincre. Ainsi, cela fonctionne. Les enseignants et les étudiants participent aux excursions sur le terrain.

À Thompson, les étudiants inscrits au programme de formation des enseignants — que nous appelons Kenanow, ce qui signifie « nous tous » — organisent des rencontres entre les aînés et les élèves de la division scolaire Wapanohk pour que ces jeunes puissent apprendre des aînés. Donc, le projet est mené par des étudiants qui aspirent à devenir enseignants. C'est, pour tous — étudiants et élèves —, une occasion d'apprendre. On parle des élèves de la première à la douzième année. Ils participent à tour de rôle. Je crois que cela s'étend sur une semaine. Donc, les élèves n'y participent pas tous en même temps.

Cela fonctionne, car ils commencent à acquérir des connaissances sur la terre. Ils apprennent des enseignements des aînés. Tous les jeunes, qu'ils soient Autochtones ou non, retournent chez eux heureux. Ces enfants, qui n'ont pas toujours envie d'aller sur le terrain, semblent avoir changé entre leur départ le matin et leur retour à la maison. Se retrouver sur la terre est un processus de guérison, et ces expériences sont riches en enseignements.

Les Autochtones l'ont toujours su, mais pas les non-Autochtones. Cela dit, les jeunes et les enseignants avec lesquels je travaille commencent alors à prendre conscience des sensations qu'on éprouve lorsqu'on établit un lien avec la terre et des raisons pour lesquelles cela peut être si bénéfique. Il y a une relation avec l'eau et la terre, et cela fonctionne.

La sénatrice Pate : A-t-on recommandé d'offrir une formation obligatoire à tous les sénateurs?

M. Morrisseau : Quelqu'un a mentionné que nous nous sommes éloignés des réserves, en quelque sorte, à l'exception des rassemblements traditionnels, des cérémonies de purification et des Danses du Soleil, et cetera. Il est toutefois intéressant de souligner qu'après ma participation à la CVR, qui m'a permis d'obtenir une multitude d'informations et de discuter abondamment de ces questions à la maison, mes fils ont manifesté un profond intérêt à l'égard de notre culture. Ils sont en apprentissage. Ils participent à des Danses du Soleil depuis maintenant cinq ou six ans, et certains d'entre eux ont terminé un cours de danse de quatre ans, entre autres choses.

La communauté organise des camps culturels pour que les jeunes enfants en apprennent davantage sur notre culture ancestrale. Deux de mes fils sont parmi les enseignants qui viennent nous prêter main-forte chaque année. Je suis reconnaissant d'avoir l'occasion de transmettre ce savoir et de voir que ces gens y adhèrent réellement.

Le sénateur Tannas : Je veux simplement vous remercier. Je n'ai posé aucune question, ce qui est rare. Mes collègues pourront certainement le confirmer. Je suis touché et honoré que vous ayez accepté de comparaître au comité pour nous raconter vos histoires respectives. Je tiens à vous remercier. Comme le sénateur Christmas l'a indiqué, vos témoignages sont extrêmement utiles, tant pour moi personnellement que pour les travaux du comité. Merci.

Le sénateur Watt : J'aimerais ajouter quelque chose, en guise d'encouragement. Je sais que vous trouvez très difficile la situation à laquelle vous êtes confrontés. Je suis tout aussi préoccupé que vous.

Cela dit, il y a toujours de l'espoir. Il y aura de l'espoir. L'une des choses que je tenais à vous mentionner vous donnera certainement raison d'espérer : lorsque le gouvernement décide d'agir, cela peut se faire très rapidement. Je compte sur mon collègue, le sénateur Sinclair. Je pense que c'est lui qui fera bouger les choses.

Quoi qu'il en soit, je vous prie de garder espoir.

La présidente : À titre de présidente du comité, je tiens à remercier chaleureusement M. Morrisseau et Mme Young d'être venus aujourd'hui, et je remercie également le sénateur Sinclair d'avoir offert d'être à leurs côtés et de les appuyer.

Les autres sénateurs vous ont offert leurs plus sincères remerciements. Comme je l'ai indiqué, nous sommes honorés que vous ayez accepté de comparaître. Vous êtes l'incarnation même de la dignité et de personnes qui ont retrouvé leur identité.

Le sénateur Sinclair : Permettez-moi de prendre quelques minutes pour m'adresser à mes collègues et amis pour les remercier chaleureusement d'avoir accepté de témoigner. Je tiens aussi à leur présenter des excuses, car je leur avais promis que nous aurions terminé à 8 h 30, et nous sommes encore ici, à 9 h 10. Je remercie donc mes collègues, les sénateurs du comité, de m'avoir fait passer pour menteur. Je remercie également mes collègues de leurs questions et du respect qu'ils ont manifesté à l'égard des témoins.

J'aimerais tout particulièrement remercier la sénatrice Beyak d'avoir précisé que son discours portait uniquement sur les taxes et que, par conséquent, toute autre interprétation ne devait pas être prise au sérieux. Cela dit, je vais vous envoyer des exemplaires des rapports produits par le Bureau du vérificateur général ces dernières années, dans lesquels tous les vérificateurs généraux qui se sont succédé ont indiqué que les programmes gouvernementaux destinés aux Autochtones ont fait l'objet de vérifications plus souvent que tout autre programme, où que ce soit au pays, et qu'il est par conséquent inutile de mener d'autres vérifications. Ils doivent rendre compte de leur utilisation des fonds plus que quiconque.

J'ai la certitude que le volet éducation, dont mes collègues ont souligné l'importance, sera au centre de préoccupations du comité dans le cadre de ses travaux futurs.

Je remercie chacun d'entre vous de sa collaboration pour la prise de mesures concrètes à cet égard.

Doris, John, je vous remercie.

La présidente : Je ne vois pas ce que je pourrais ajouter. Merci, sénateur Sinclair.

(La séance est levée.)

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