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AEFA - Comité permanent

Affaires étrangères et commerce international


LE COMITÉ SÉNATORIAL PERMANENT DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES ET DU COMMERCE INTERNATIONAL

TÉMOIGNAGES


OTTAWA, le jeudi 10 juin 2021

Le Comité sénatorial permanent des affaires étrangères et du commerce international se réunit aujourd’hui, à 11 h 30 (HE), avec vidéoconférence, pour étudier toute question concernant les relations étrangères et avec le Commonwealth en général, tel que précisé à l’article 12-7(4) du Règlement.

Le sénateur Peter Harder (vice-président) occupe le fauteuil.

[Français]

Le vice-président : Chers collègues, étant donné l’absence forcée du président du comité, le sénateur Peter Boehm, c’est moi, Peter Harder, vice-président du comité, qui présiderai la séance aujourd’hui.

Je souhaite la bienvenue aux honorables sénateurs, aux témoins, aux membres du personnel du Sénat et aux auditeurs de tout le pays à cette réunion du Comité sénatorial permanent des affaires étrangères et du commerce international.

[Traduction]

Avant de commencer, je veux présenter les membres du comité qui participent à la séance d’aujourd’hui. Je ne les nommerai pas par ordre alphabétique, mais selon l’ordre qu’ils apparaissent à l’écran, car tous ne sont pas encore arrivés.

Le sénateur Ngo de l’Ontario est le vice-président du comité. Ensuite, nous avons la sénatrice Ratna Omidvar, de l’Ontario; le sénateur Mohamed-Iqbal Ravalia, de Terre-Neuve-et-Labrador; le sénateur Stephen Greene, de la Nouvelle-Écosse, qui est également membre du comité directeur; la sénatrice Gwen Boniface, de l’Ontario; la sénatrice Marty Deacon de l’Ontario et enfin, la sénatrice Mary Coyle, de la Nouvelle-Écosse.

Le comité tient une réunion virtuelle; j’aimerais donc rappeler aux membres de garder leur microphone éteint en tout temps, à moins d’être reconnus par le président. En cas de difficultés techniques, notamment avec l’interprétation, veuillez le signaler à la greffière. Il est possible que nous devions alors suspendre brièvement la séance pour assurer la pleine participation de tous.

Nous en sommes aujourd’hui à notre deuxième réunion de notre étude spéciale sur la réponse internationale du Canada à la pandémie de COVID-19. Pour la première heure, nous accueillons l’honorable Bob Rae, ambassadeur et représentant permanent désigné du Canada auprès des Nations unies à New York. Je vous remercie, monsieur Rae, d’avoir pris le temps de comparaître au comité. Je présente aussi les fonctionnaires d’Affaires mondiales Canada qui vous accompagnent : M. Joshua Tabah, directeur général, Santé et nutrition, Secteur des enjeux mondiaux et du développement, et M. Andrew Smith, directeur général, Politique d’aide internationale.

Bienvenue à tous. Après l’allocution de M. Rae, nous passerons aux questions des sénatrices et sénateurs.

Ambassadeur, la parole est à vous.

Bob Rae, c.p., ambassadeur et représentant permanent désigné du Canada auprès des Nations unies à New York, Affaires mondiales Canada : Merci beaucoup, sénateur Harder. Je salue tous mes collègues, et je suis très heureux d’être avec vous aujourd’hui.

[Français]

Je vais d’abord parler en français, puis je poursuivrai en anglais. Je remercie le comité de m’avoir invité à parler du travail du Canada avec ses partenaires internationaux, notamment les Nations unies, l’Organisation mondiale de la santé et d’autres gouvernements donateurs pour répondre à la pandémie et promouvoir une reprise mondiale.

Le travail du gouvernement en vue d’aider les personnes les plus touchées par la pandémie, notamment les femmes, les personnes déplacées et les communautés vulnérables, est au premier plan de la réponse du Canada en matière d’aide internationale.

Comme l’a souligné la ministre Gould lors de sa comparution devant ce comité la semaine dernière, le Canada a mobilisé plus de 2,5 milliards de dollars en aide internationale pour répondre à la pandémie de COVID-19. Une part importante de ce financement a été fournie par des organisations multilatérales comme l’ONU, tant pour l’aide humanitaire que pour le développement.

J’ai pris mes fonctions d’ambassadeur l’an dernier, en plein cœur de cette pandémie, et j’ai été très impressionné par la rapidité, la vigueur et le sérieux de la réponse des Nations unies à cette crise. Tant au sein des pays qu’à l’échelle internationale, les Nations unies et leurs agences ont rassemblé leurs meilleures analyses et leurs meilleurs éléments pour répondre à la crise et trouver des solutions aux impacts sanitaires et socioéconomiques de celle-ci.

[Traduction]

La mise en service réussie de l’installation COVAX de l’Accélérateur ACT prouve que lorsque le monde s’unit, tout est possible. Elle est sans précédent par la rapidité avec laquelle elle a mobilisé le soutien mondial pour sa mission. À ce jour, COVAX a expédié plus de 80 millions de vaccins contre la COVID-19 à 129 participants. Ce nombre ne fera que croître.

Le système international fondé sur des règles est essentiel pour nous aider à accomplir ensemble ce qu’aucun pays ne peut accomplir seul. On ne saurait trop insister sur l’importance d’institutions multilatérales fortes et du système des Nations unies.

Une partie importante de ce système consiste à soutenir les pays qui n’ont pas été en mesure de mettre en place la réponse économique que notre propre gouvernement a menée ici au Canada. De nombreux pays en développement ont été frappés par un scénario de tempête parfaite, dans lequel ils sont ensevelis sous des niveaux élevés de paiement du service de la dette, combinés à une chute soudaine des revenus provenant du tourisme, de la fabrication, des envois de fonds de l’étranger ou autres, ce qui signifie que de nombreux pays à revenu faible ou moyen sont rapidement devenus des pays sans revenu. Voilà le défi auquel nous sommes confrontés actuellement.

C’est pourquoi il était si important que notre premier ministre se joigne à son homologue jamaïcain et au secrétaire général des Nations unies pour diriger l’initiative sur le financement du développement à l’ère de COVID-19 et au-delà, qui visait à trouver des solutions pour une réponse multilatérale à grande échelle, coordonnée et complète à l’urgence COVID-19, en s’appuyant sur les engagements internationaux existants.

Permettez-moi d’ajouter une note personnelle, monsieur le président. Je suis arrivé à New York en août, alors que la ville était en plein confinement. J’ai été vraiment impressionné par ce que le financement au développement représentait pour le système des Nations unies et, à mon avis, franchement, si je puis pécher par manque de modestie, ce que cela représentait pour le monde. Nous avons fait preuve de souplesse, de notre capacité de réaction et de notre détermination à éliminer les barrières entre les différentes institutions. Je dois dire que je suis extrêmement fier de mon prédécesseur, Marc-André Blanchard, et je suis vraiment fier de tout ce que nous avons pu accomplir depuis pour maintenir ces questions au centre des activités du système mondial, et nous continuons à le faire.

Il faut comprendre que la volonté politique est nécessaire. Sénatrices et sénateurs, nous savons, puisqu’on le répète souvent, que personne n’est en sécurité tant que tout le monde ne l’est pas. Nous devons toutefois aussi admettre que les actions de la communauté internationale n’ont pas encore été à la hauteur de cette devise. Remarquez que je dis « pas encore », car je pense que le verre est en partie plein, et c’est ainsi que nous devons aborder la question.

Que faisons-nous? Eh bien, nous travaillons en étroite collaboration avec notre...

Le vice-président : Monsieur Rae, les cinq minutes pour votre allocution sont écoulées.

M. Rae : Très bien.

Le vice-président : Nous passons aux questions. J’espère que vous pourrez parler de vos activités pendant les séries de questions.

M. Rae : Avec plaisir.

Le vice-président : Merci beaucoup, ambassadeur. Avant de laisser place aux questions, je rappelle aux membres d’utiliser la fonction « lever la main » s’ils souhaitent être inscrits sur la liste des intervenants que tient la greffière, Mme Gaëtane Lemay. Je précise aussi que pendant cette partie de la réunion, vous aurez quatre minutes tout au plus au premier tour, questions et réponses incluses.

J’invite donc les membres et les témoins à faire preuve de concision pour les questions et les réponses. La greffière fera un signe de la main pour indiquer que le temps est écoulé. Je vous demande d’y prêter attention et j’interviendrai au besoin, bien entendu.

Le sénateur Ngo : Je vous remercie de votre participation. Dans votre rapport au premier ministre sur les enjeux d’ordre humanitaire et liés aux réfugiés, vous avez déclaré que le Canada doit affecter des ressources supplémentaires pour appuyer la réponse mondiale à la COVID-19. Dans le cadre de l’effort plus vaste de l’Organisation de coopération et de développement économiques pour répondre à la crise sociale, économique et financière à l’échelle mondiale, il sera nécessaire d’accroître le financement pour l’aide internationale et humanitaire dans les prochaines années.

Le problème, comme vous le savez, c’est que la dette accumulée du gouvernement s’élève à plus d’un demi-billion de dollars de dettes, montant auquel il faut ajouter la dette des provinces et des administrations municipales. Nous comprenons la raison d’être des ressources supplémentaires que vous recommandez, mais le défi manifeste est de savoir d’où viendra l’argent. Comme vous le dites souvent, l’argent, cela se trouve, mais selon vous, quel genre de compromis peut-on faire par rapport à cette priorité nationale urgente?

M. Rae : Je suis heureux de dire, sénateur, que le gouvernement a répondu à mes demandes, tant du côté de la santé, où nous avons fait un effort extraordinaire en allouant des fonds à COVAX et même plus, que du côté humanitaire, où nous avons augmenté notre aide humanitaire et au développement.

Quant aux compromis nécessaires, je dirais que nous devons partir du principe que nos engagements internationaux sont d’une importance capitale pour la prospérité et la protection de la santé publique au Canada. Il est faux de dire que si nous le faisons pour d’autres, nous ne le faisons pas pour nous-mêmes, ou que si nous donnons cela à un autre pays, nous ne pouvons pas le donner à nos propres citoyens. Nous devons considérer nos obligations internationales comme incluses dans nos budgets nationaux. Il faut comprendre que nous deviendrons plus prospères seulement lorsque le monde entier sera sorti de la crise actuelle. Si nous voyons cela comme un jeu à somme nulle — ce qui, respectueusement, est la prémisse de votre question —, nous faisons fausse route. Ce n’est pas un jeu à somme nulle. Nous devons aborder les problèmes nationaux selon une perspective mondiale. Voilà la leçon à tirer de la pandémie de COVID-19. C’est très clair.

Le sénateur Ngo : Merci, ambassadeur. Vous avez récemment fait les commentaires suivants sur les Nations unies :

Ce n’est pas une institution agile. Elle est lourde et difficile à faire bouger sans consensus. Il est très difficile d’y faire bouger les choses rapidement.

Selon vous, l’ONU, en tant qu’institution, est-elle l’institution idéale pour relever les défis mondiaux que vous avez soulignés?

M. Rae : Je pense que c’est une institution parmi d’autres, la principale à bien des égards, pour parler franchement, mais certainement pas la seule.

Pour revenir à ma déclaration antérieure sur l’agilité, avons-nous attendu le Conseil de sécurité ou le Conseil économique et social? Non. Nous n’avons pas attendu. Nous avons créé le Groupe des amis concernant le financement des objectifs de développement durable ou ODD, avec la Jamaïque et le secrétaire général de l’ONU. Pour la première fois, nous avions un partenariat tripartite sous la direction de chefs de gouvernement — j’ai eu le plaisir de représenter cet effort ici, à New York — et cela a fonctionné. Des options, des plans et des idées ont été présentés et cela a suscité un débat au sein du Fonds monétaire international, de la Banque mondiale et de toutes les autres institutions mondiales, avec l’ONU au centre des discussions. Je pense que le Canada a fait preuve d’un leadership remarquable à cet égard, et c’est toujours le cas.

L’important, c’est que nous devons apprendre à utiliser ces institutions. Nous ne pouvons pas uniquement compter sur les structures officielles pour agir. Nous devons créer des mécanismes d’intervention plus souples. C’est ce que le Canada essaie de faire. Le COVAX est une nouvelle institution, et nous avons contribué à sa création. Nous avons été parmi les premiers pays à financer le COVAX. C’est une bonne idée qui fonctionnera de mieux en mieux au fil du temps. Ce sont des façons de créer de nouvelles méthodes d’intervention au lieu d’attendre l’adoption de résolutions par les instances officielles. Nous ne pouvons nous permettre d’adopter une telle approche.

Le sénateur Ravalia : Merci, ambassadeur, d’être parmi nous aujourd’hui.

Ma question porte sur le travail du Canada avec ses partenaires de la communauté internationale pour veiller à ce que les populations en zone de conflit aient accès à la vaccination en toute sécurité. En zone de conflit, il est difficile d’établir un lien de confiance avec la population, en l’occurrence les personnes à vacciner. Cela dépend de multiples facteurs. Je me demande ce que fait le Canada à cet égard. Merci.

M. Rae : Nous travaillons activement avec les organismes sur le terrain dans les zones de conflit, notamment en leur offrant un soutien financier et en faisant tout ce qui est possible pour veiller à ce que les personnes les plus vulnérables, dans ces régions du monde, aient accès au vaccin. Nous travaillons aussi avec des organismes comme le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés, pour les personnes qui sont dans des camps de réfugiés, ou avec l’UNICEF, qui a un important effectif sur le terrain pour s’assurer que les jeunes ont accès au vaccin.

C’est une partie importante de ce que l’on appelle — à juste titre, à mon avis — notre politique étrangère féministe, qui est justement axée sur les populations les plus vulnérables, en particulier dans le cadre de nos programmes d’aide, mais aussi dans nos programmes de prévention des conflits. Il s’agit de notre grande priorité lorsque nous cherchons des façons de fournir les fonds nécessaires pour distribuer le vaccin sur place.

Le sénateur Ravalia : Ma dernière question porte sur la façon dont l’aide est distribuée. Veillons-nous à ce que la majeure partie de l’aide passe par des ONG et des agences d’aide internationale au lieu d’aller directement dans les coffres des gouvernements, étant donné la vulnérabilité des États qui ont des pouvoirs autocratiques ou d’autres pouvoirs institutionnels qui limitent la distribution des vaccins aux personnes qui en ont vraiment besoin?

M. Rae : Absolument. En règle générale, nous ne donnons pas d’argent aux gouvernements. Nous donnons l’argent aux organismes multilatéraux et aux ONG. Voilà comment nous le distribuons. Nous faisons un suivi rigoureux de l’utilisation des fonds pour nous assurer que l’aide arrive aux personnes qui en ont besoin. Nous ne donnons pas beaucoup d’aide directement aux États. Ce n’est pas notre mandat.

Le sénateur Ravalia : Merci, ambassadeur.

La sénatrice M. Deacon : Merci de votre présence, ambassadeur, et merci aux fonctionnaires et à tous nos invités de ce matin.

Ma question porte sur vos observations et vos impressions concernant l’esprit et le climat qui prévalent sur la scène internationale à l’égard de la mondialisation et du multilatéralisme. Nous avons assisté l’an dernier à la fermeture des frontières, à une forme de protectionnisme lié aux vaccins et à des désaccords au sein de l’Organisation mondiale de la santé, notamment sur les origines de la COVID-19 et d’autres aspects des réactions de l’OMS à la pandémie.

Je crains que le système multilatéral, sur lequel comptent les pays de taille moyenne comme le Canada, n’ait été endommagé. De votre siège à l’ONU, quelles sont vos observations ou opinions? Nos alliés traditionnels sont-ils prêts à reprendre le cours normal des choses — en mieux — sur les plans du commerce et de la coopération internationale, ou y-a-t-il une crainte sous-jacente qu’on abandonne la mondialisation, dans une certaine mesure, alors que nous commençons à sortir de cette crise?

M. Rae : C’est une excellente question, et je vais essayer d’être bref. Il y a deux questions cruciales qui nous obligent à agir de façon concertée : la COVID-19 et les changements climatiques. Il y a un autre enjeu émergent et extrêmement important, le fossé numérique, c’est-à-dire que certains d’entre nous ont accès à cette technologie tandis que des milliards de personnes n’y ont pas accès. Cela n’a rien de factice. Voilà le genre de choses qui oblige les gens à se mobiliser de nouveau et à renouveler leur engagement.

Le système a-t-il été blessé? Sans aucun doute. Ces blessures sont-elles fatales? Je ne le pense pas. Je pense que certaines sont en voie de guérison. J’espère que nous verrons — dans le cadre des réunions du G7, du G20 et de la COP26, la Conférence de Glasgow sur les changements climatiques — une attitude plus positive à l’égard des mesures et des actions à prendre ensemble pour traverser cette période difficile. Toutefois, nous ne pourrons pas nous en sortir sans mettre en place des réponses multilatérales plus fortes. C’est un élément essentiel de notre avenir.

La sénatrice M. Deacon : Merci. Je vais poser une question à laquelle j’ai pensé pendant que vous parliez. Habillés de façon décontractée, c’est presque comme dire, « monsieur l’ambassadeur, comment ça va? » En réalité, ce que je me demande, c’est que depuis que vous êtes entré aux Nations unies, franchement, le bâtiment, la présence, les occasions de New York lorsque nous réunissons des gens du monde entier, il y a là une installation qui est aspirante et inspirante et c’est un incroyable groupe de réflexion. Lorsque la pandémie a commencé, j’étais en route pour quatre jours de réunions internationales qui m’emballaient.

Je me demande, de votre point de vue, à votre arrivée dans ce rôle, ce que vous pensez et voyez de la représentation des Nations unies à New York et ce que vous pourriez voir comme des surprises ou des occasions alors que nous allons de l’avant après la période que nous vivons actuellement?

M. Rae : L’ONU est l’une de ces institutions qui ne fonctionnent pas vraiment en théorie, mais qui fonctionnent en pratique. Beaucoup de choses saines se sont produites sur le terrain. Les Nations unies ont été en mesure de fournir des services peut-être plus efficacement que ce qu’elles pensaient être possible. C’est extrêmement positif.

Les défis continus que nous avons au Conseil de sécurité sont liés à la nature figée de cette institution sur de nombreuses questions. Le fait que nous n’ayons pas été en mesure d’avoir beaucoup de réunions en personne en raison de l’incidence de la COVID-19 a évidemment rendu nos vies aussi difficiles qu’elles ont rendu les vôtres. Nous voyons que cela commence à changer. L’important pour moi est de savoir si cela peut être un lieu de créativité où amener les gens à penser de manière plus innovante à la façon de faire les choses.

Les Canadiens sont de grands pragmatiques. Comment avons-nous réussi sur le plan diplomatique international? C’est en étant créatifs et innovateurs. Nous l’avons montré à New York au cours des deux dernières années, comme j’ai essayé de le souligner. Ce sont des choses que nous avons démontré qu’il est possible de faire et je suis positif à ce sujet.

La sénatrice Omidvar : Merci, ambassadeur, d’être avec nous aujourd’hui. Vous avez fait brièvement référence aux réfugiés dans vos remarques. J’aimerais que vous me parliez de la pénétration de la COVID dans les camps de réfugiés, en particulier à Cox’s Bazar et dans certains endroits en Colombie. D’après ce que j’ai lu, à Cox’s Bazar, qui compte 900 000 réfugiés, personne n’a reçu le vaccin. Est-ce exact? Que faut-il faire? Que peuvent faire les Nations unies ou le Canada?

M. Rae : Je ne sais pas si M. Tabah peut répondre exactement à la question. Je crois qu’il serait juste de dire que peu de vaccins ont été administrés à Cox’s Bazar, ce qui est extrêmement troublant et problématique, mais c’est un enjeu que nous essayons de résoudre avec un certain nombre d’autres donateurs.

Avec la vague de pandémie en Inde à laquelle nous avons assisté ces deux derniers mois, la propagation de cette vague dans le voisinage sera importante et profondément troublante. C’est l’une des raisons pour lesquelles je pense qu’il est vraiment urgent d’accroître nos efforts internationaux pour faire parvenir les vaccins dans d’autres pays. C’est absolument essentiel. Le variant Delta, comme on l’appelle, est désormais répandu et a une incidence extrêmement négative. Ce n’est tout simplement pas bon. C’est tout ce que je peux dire.

Joshua Tabah, directeur général, Santé et nutrition, Affaires mondiales Canada : Sénatrice Omidvar, je tiens à souligner que nous partageons votre préoccupation et que nous travaillons avec nos partenaires opérationnels au Bangladesh et en Colombie pour les aider à élaborer davantage leurs plans. Ainsi, lorsque COVAX disposera d’un approvisionnement suffisant pour répondre aux attentes que nous avons fixées par l’entremise du tampon humanitaire, ces doses seront distribuées efficacement aux populations dans le besoin dans ces camps.

La sénatrice Omidvar : Merci, monsieur Tabah.

Monsieur l’ambassadeur, vous avez mentionné que l’ONU, en tant qu’institution multilatérale, doit être plus créative et plus souple dans sa collaboration avec d’autres institutions multilatérales. Un appel a été lancé en faveur d’une dérogation aux exigences de l’Accord sur les ADPIC et, de toute évidence, cette décision relève de l’OMS. Le Canada n’a pas encore pris position à ce sujet. À votre avis, une telle dérogation est-elle le bon moyen de vacciner les gens?

M. Rae : Le Canada est désireux d’entamer une discussion à ce sujet à l’OMC. D’après ce que je comprends de notre position, nous n’avons jamais dit que nous étions opposés à la dérogation à l’Accord sur les ADPIC. Ce que nous devons comprendre, c’est que la dérogation à l’Accord sur les ADPIC peut seulement faire partie d’un vaste éventail de mesures qui doivent être prises pour augmenter la production.

Le programme COVAX est formidable, mais ce n’est pas un producteur. COVAX est un distributeur, c’est un acheteur et il distribue. Encore une fois, c’est là que nous allons devoir être créatifs et que le Canada doit être très constructif dans ces directives. Nous devons être plus créatifs sur la façon dont nous pouvons amener les entreprises à travailler et à s’associer plus efficacement, et comment nous pouvons voir une augmentation de la production.

Je sais que certaines de ces questions seront abordées et discutées lors de la prochaine réunion du G7, et qu’elles seront également discutées lors des réunions du G20 qui auront lieu prochainement. J’ai parlé au secrétariat de ces questions, de la manière dont nous devons être plus créatifs pour faire travailler ensemble les intervenants du secteur privé.

Le sénateur Housakos : Bienvenue, monsieur l’ambassadeur, à notre comité. Avant d’être nommé ambassadeur, vous avez été l’envoyé spécial du premier ministre pour les enjeux humanitaires et relatifs aux réfugiés. À ce titre, vous avez produit un rapport pour le premier ministre dans lequel vous avez signalé que la crise mondiale actuelle exige une réponse mondiale. Vous avez notamment évoqué la situation au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, où le Canada s’est joint à d’autres nations pour tenter d’établir une nouvelle architecture internationale. Mais à la fin des années 1940 et dans les années 1950, bon nombre des efforts déployés au sein des Nations unies ont échoué en raison du début de la Guerre froide. Le Canada et d’autres pays occidentaux ont dû travailler ensemble en dehors des paramètres des Nations unies en raison des divisions au sein de cette organisation.

Je veux connaître votre point de vue sur la situation actuelle. Il semble que nous entrions dans une nouvelle ère de Guerre froide, cette fois-ci avec la Chine. À cet égard, comment pensez-vous que cela va influencer la réponse mondiale? Quel serait votre avis à ce sujet?

M. Rae : Sénateur, quand on y pense, ce que nous avons fait depuis 1945 est tout à fait remarquable, dans la mesure où nous n’avons pas mis tous nos œufs dans le même panier en tant que pays. Nous avons créé l’OTAN et d’autres institutions, nous sommes toujours un membre actif du Commonwealth, de la Francophonie. Le Canada fait partie de presque tous les réseaux internationaux, et c’est là ma définition du multilatéralisme. Il ne s’agit pas seulement des Nations unies, mais de la façon dont nous fonctionnons en tant que pays qui dépend de partenariats.

En ce qui concerne la Chine, les défis auxquels le monde est confronté avec un pays qui a un rôle économique énorme à jouer, mais qui est néanmoins un pays extrêmement autoritaire, qui n’est même pas le moindrement démocratique, et qui voit une plus grande recentralisation du contrôle politique au cœur du pays, nous ne pouvons pas résoudre les problèmes auxquels nous sommes confrontés avec la Chine — la situation des deux Michael et d’autres situations qui sont très difficiles — si nous le faisons seuls. Nous travaillons activement avec nos partenaires pour nous assurer que nous manifestons notre solidarité.

Le premier ministre australien l’a souligné dans un discours qu’il a prononcé cette semaine au Royaume-Uni. Il se joint aux discussions du G7.

Nous devons exprimer une forte solidarité. Nous devons utiliser l’OMC de manière efficace pour traiter les cas où nous pensons que la Chine ne traite pas les pays de manière équitable, en isolant les pays un par un en exerçant des pressions commerciales, etc.

Oui, nous devons travailler ensemble de manière créative. Je pense que c’est ce que nous faisons.

Le sénateur Housakos : J’ai une question concernant la COVID-19, ambassadeur. Bien sûr, le Canada a dû faire face à des difficultés dans la gestion de la COVID-19. Dans le processus, nous avons accumulé une dette et des déficits sans précédent. Nous savons que si nous voulons vraiment atteindre la ligne d’arrivée, nous sommes confrontés à un problème et à une pandémie à l’échelle mondiale. Les pays sous-développés vont se tourner vers les pays du G7 comme le Canada pour obtenir de l’aide et du soutien.

Êtes-vous optimiste quant à notre capacité de participer, compte tenu de la dette et du déficit sans cesse croissants de notre pays? Quels choix avons-nous, en tant que Canadiens, pour participer à ce qui, à mon avis, sera un effort mondial important?

M. Rae : Je pense que nous pouvons le faire. Si vous regardez les chiffres comparatifs — notre situation par rapport à tous les autres pays du monde —, nous sommes en mesure de participer pleinement à ce que je pense être une action internationale très nécessaire qui profitera au Canada. Nous devrions considérer ce que nous faisons comme un investissement qui nous sera bénéfique, car le monde plus sûr, plus sain et plus prospère que nous obtiendrons nous aidera beaucoup lorsque nous y arriverons.

Le vice-président : Merci, ambassadeur.

La sénatrice Coyle : Bienvenue, monsieur l’ambassadeur. C’est merveilleux de vous avoir, vous et les hauts fonctionnaires d’Affaires mondiales Canada, à ce comité.

Ma question porte sur le Programme 2030, dans neuf ans. Nous savons qu’avant la pandémie de COVID, un bon nombre de pays avaient progressé vers la réalisation des objectifs de développement durable de 2017. Pouvez-vous nous dire où nous en sommes aujourd’hui et ce que la communauté mondiale devra faire pour s’assurer que nous ne perdons pas complètement l’élan, étant donné les gros revers essuyés avec la COVID-19?

M. Rae : Merci. Nous traînions déjà de l’arrière avant l’arrivée de la COVID. Nous avons fait quelques progrès, mais pas autant que nous l’avions espéré. La COVID a mis tout le monde hors jeu. Nous devons comprendre que c’est un énorme revers pour l’économie mondiale et les soins de santé mondiaux. Mais il ne tient qu’à nous de savoir combien de temps cela durera et quelle sera la durée des répercussions économiques de la COVID-19. C’est aux pays les plus riches, en particulier, de montrer la voie et de dire que nous devons reconstruire.

L’une des grandes choses que nous avons faites après 1945 a été le plan Marshall. Sous la direction des États-Unis, nous nous sommes engagés à reconstruire l’ensemble de l’économie de l’Europe occidentale. Aujourd’hui, nous avons une tâche encore plus importante à accomplir, à savoir reconstruire l’économie du monde. Les objectifs de développement durable sont liés à cette économie. Tout cela est lié.

C’est à nous de décider, madame la sénatrice. C’est aux Canadiens, aux Américains et à tous les autres de décider : sommes-nous prêts à faire cela, ou allons-nous simplement voir petit? Si nous pensons petit, ce sera une très, très mauvaise nouvelle pour l’économie mondiale, les soins de santé mondiaux, les conflits mondiaux et toutes les autres choses qui, nous le savons, sont liées les unes aux autres.

Nous avons le choix : allons-nous nous reconstruire, ou allons-nous en remettre ensemble? C’est le choix auquel nous sommes confrontés.

La sénatrice Coyle : Merci beaucoup, ambassadeur Rae. Pourriez-vous nous parler plus précisément des mesures concrètes que le Canada pourrait prendre pour nous remettre sur la bonne voie, compte tenu du retard que nous avons déjà pris et de celui que nous avons pris aujourd’hui?

M. Rae : La première chose à faire est de vacciner le monde entier. Cela va représenter un effort considérable. Nous devons le faire aussi vite que possible. Nous n’avons pas une production suffisante, nous devons donc aider à la production. Nous n’avons pas une distribution suffisante, si bien que nous devons y contribuer. C’est la première tâche.

La deuxième tâche consiste à examiner les autres besoins en place — besoins en infrastructures, et cetera — qui nous aideront à le faire d’une manière vraiment durable.

Enfin — et quand je dis cela, je mets certains collègues du ministère un peu en colère —, je ne pense pas que nous puissions nous retirer du meilleur endroit où nous sommes arrivés en termes de nos propres contributions. Si nous devions nous retirer comme certains pays l’ont fait, je pense que cela nous ferait reculer considérablement, et je pense que cela donnerait le signal suivant aux autres pays : « Eh bien, les Canadiens en font moins; c’est une chance pour nous d’en faire moins. » Nous devons maintenir le cap, car je pense qu’il est dans notre intérêt de le faire.

Nous devons cesser de considérer cela comme de la charité ou des actions en faveur des autres. En faisant des choses pour les autres dans cette circonstance, nous faisons en fait des choses pour nous-mêmes.

Le vice-président : Merci, monsieur l’ambassadeur.

La sénatrice Boniface : Bienvenue, ambassadeur. Félicitations pour votre poste à New York. Je suis envieux que vous soyez à New York et du travail que vous y ferez.

J’ai eu la joie de travailler aux Nations unies avant de venir au Sénat, je connais donc l’environnement dans lequel vous travaillez pour ce qui est de la rapidité d’exécution.

Il ne fait aucun doute que le vaccin est un problème majeur dans le monde entier. L’ONU se penche-t-elle sur tous les problèmes qui découlent de ce qui est essentiellement une instabilité mondiale? Je pense en particulier au crime organisé, qui a pu être assez agile grâce à la COVID-19. Je me demande si des discussions ont lieu à ce sujet et si le Canada a encouragé ces discussions dans l’intérêt des pays qui pourraient se retrouver plus instables qu’avant la pandémie. Je vous remercie.

M. Rae : C’est bon de vous voir, madame Boniface, si je peux me permettre. On se souvient bien de vous ici, comme partout ailleurs. C’est génial de vous voir à votre nouveau poste.

La réponse est, oui, les gens sont conscients, absolument. En ce qui concerne la question que m’a posée un sénateur sur les réfugiés, les camps de réfugiés deviennent des centres de traite des personnes, de transport de drogue et de tout le reste. Il y a des problèmes majeurs liés à la détérioration des États.

Nous verrons un certain nombre d’États en faillite dans un avenir pas si lointain. Nous assisterons à une augmentation du nombre de conflits, malheureusement. Nous le voyons partout.

L’ONU y pense-t-elle? Oui. Les États membres y pensent, le secrétariat y pense et le PNUD y pense. Nous devrons redoubler d’efforts pour lutter contre la criminalité et les conséquences humaines de ce qui se passe.

Nous devons simplement rassembler toutes ces choses. Vous regardez les éléments — la crise de la santé, la crise sociale, la crise économique —, et avec votre expérience de la police, vous savez ce que cela signifie. Cela signifie que nous nous retrouvons avec plus de crimes et plus de mauvaises choses qui arrivent à des personnes très vulnérables.

Encore une fois, pour revenir à la politique féministe d’aide internationale, il est important de comprendre que les femmes du monde sont aux premières lignes lorsqu’il s’agit de corruption, de crime et d’exploitation, d’une manière qui n’est pas bonne, souvent parce qu’elles sont très vulnérables. Nous devons voir ces choses comme étant très bien intégrées.

Je dirais que l’ambiance à New York est très préoccupante. La véritable préoccupation est de savoir si suffisamment de personnes écoutent ou si elles pensent que, si elles résolvent leurs propres problèmes — comme nous sommes peut-être sur le point de le faire en vaccinant un nombre suffisant de personnes au Canada, aux États-Unis, au Royaume-Uni et dans d’autres pays —, cela signifie-t-il que tout le monde va dire qu’il est temps de se détendre et de revenir à la normale? La nouvelle normalité est très différente de l’ancienne. Nous ne reviendrons à rien. Nous devons aller de l’avant et faire face aux conséquences humaines que vous avez décrites.

La sénatrice Boniface : Ma prochaine question concerne le Département des opérations de maintien de la paix. Concernant les opérations de maintien de la paix, pensez-vous qu’il y en aura une augmentation dans le monde entier?

M. Rae : Oui, je le pense. Je ne peux pas donner une réponse courte. Je sais que c’est ce que souhaite le sénateur Harder, alors la réponse courte est « oui ».

Le vice-président : Alors nous pouvons passer au deuxième tour.

M. Rae : Vous êtes sur mon cas, Peter. C’est bon.

Le vice-président : Je vais mettre la sénatrice Boniface sur la liste. Pour le deuxième tour, j’ai les sénatrices Omidvar, Deacon et Boniface. Avant de donner la parole à la sénatrice Omidvar, je me demande si je peux poser une question. Monsieur l’ambassadeur, avec le G7 qui commence, quelle serait la conclusion du G7 qui vous rendrait heureux?

M. Rae : Eh bien, je pense à deux choses. La première est que j’espère que nous pourrons parvenir à des accords qui signaleront que le G7 est de nouveau en position de leadership et que les gens adopteront une attitude constructive sur des sujets tels que les changements climatiques et le financement de la lutte contre les changements climatiques. En ce qui concerne la question du vaccin, je pense que nous avons vu l’annonce du président. Il y aura beaucoup d’annonces avant que tout cela commence dimanche.

J’espère que notre propre gouvernement aura des annonces positives à faire pour signifier ce que nous sommes prêts à faire, mais aussi les nouvelles mesures qui peuvent être prises.

Je suis en fait assez optimiste devant l’attitude positive que j’entends et que je ressens dans les discussions. Je sors d’une émission avec d’autres personnes de différents pays, interviewées par la BBC. Je pense que les gens sont plus disposés à aller de l’avant. J’espère que nous pourrons faire des progrès. Donc, oui, je me réjouis de cet événement, comme je me réjouis du sommet du G20. Il y aura d’autres pays comme la Chine, la Russie, l’Arabie saoudite et d’autres encore. Ce sera difficile, mais je pense qu’il y a des choses positives que nous pouvons faire.

La sénatrice Omidvar : Merci, monsieur l’ambassadeur. Ma question porte sur l’argent, et elle comporte deux parties. La première concerne les dons des Canadiens destinés à l’aide apportée à l’étranger dans le contexte de la COVID. La seconde concerne les transferts de fonds. Comme vous le savez et l’appréciez, les Canadiens sont des gens généreux. Nombreux sont ceux qui ont fait des dons à des ONG et à des services à l’étranger, dans des pays en développement ou autres. Croyez-vous que le gouvernement du Canada devrait verser une somme équivalente à ces dons, comme il l’a fait lors d’autres crises, plus récemment lorsque le Canada a versé une somme équivalente aux dons faits au Liban à la suite de l’explosion à Beyrouth?

Ma deuxième question porte sur un élément que vous avez mentionné dans votre déclaration liminaire, à savoir la baisse des transferts de fonds. Nous savons que les transferts de fonds vers certaines régions dépassent le montant de l’aide étrangère que nous pouvons donner. Ils se sont taris. Pouvez-vous nous décrire les conséquences de cette situation sur les pays qui ont été touchés par la pandémie?

M. Rae : Je répondrais simplement à la première question que je ne serais pas mécontent si le gouvernement disait qu’il voulait examiner les effets de ce genre d’incitation à des dons personnels plus importants. Je ne serais pas du tout mécontent de cela.

Quant à la deuxième question, elle est intéressante. Les transferts de fonds sont très inégaux. Beaucoup de gens s’attendaient à ce que, dans l’ensemble, ce soit un gros problème. Si les personnes qui nous écoutent ne savent pas de quoi il s’agit, sachez que lorsque les gens travaillent dans d’autres pays, ils envoient souvent de l’argent chez eux. Tout d’abord, nous devons prendre des mesures pour favoriser cela en ne permettant pas aux banques et aux autres institutions financières de pratiquer des frais trop élevés. Nous devons nous attaquer à certains de ces obstacles financiers qui empêchent la poursuite des transferts de fonds. Il faut également bien comprendre ce que j’ai dit dans ma déclaration liminaire. C’est l’ambassadeur des Fidji qui m’a fourni cette phrase. Il a dit : « Nous sommes passés du statut de pays à revenu intermédiaire à celui de pays sans revenu. » Une grande partie de ce que possèdent les Fidji repose sur deux choses. L’une est les transferts de fonds et l’autre, le tourisme. Lorsque ces deux éléments s’effondrent, cela devient très difficile.

Mais il y a entre autres Haïti. La communauté haïtienne au Canada, aux États-Unis, en France et ailleurs est en fait une diaspora très stable — des gens très bien employés, qui travaillent dur. Ces gens continuent d’envoyer beaucoup d’argent dans leur pays. Il en va de même pour de nombreuses personnes qui viennent aux États-Unis ou au Canada. Elles envoient de l’argent. Mais lorsque vous avez des travailleurs étrangers comme ceux qui travaillent dans le Golfe — qui sont du Bangladesh et de tout un tas d’autres pays —, non seulement les transferts d’argent cessent, mais ces travailleurs sont contraints de retourner dans leur pays. Lorsqu’ils rentrent, ils n’ont rien à faire. Au Bangladesh, par exemple, on demande au pays de soutenir des personnes qui, auparavant, soutenaient leur famille et le gouvernement du Bangladesh. Cela change la dynamique politique dans des proportions que nous pouvons comprendre. L’économie mondiale est une chose très complexe.

Les économies informelles qui jouent un rôle si important dans le fonctionnement des pays de nombreuses régions du monde sont anéanties par le confinement et par l’impossibilité pour les gens de sortir de leur pays. Ces choses ont tendance à s’accumuler, puis on assiste à des éclatements. Je pense que cela explique que de nombreux observateurs s’inquiètent de la paix et de la stabilité lorsque ces importantes lignes de vie sont supprimées. C’est un gros problème.

Le vice-président : Merci, monsieur l’ambassadeur.

La sénatrice M. Deacon : Ma première question allait porter sur le succès du G7. Je vous remercie donc, monsieur le président, d’avoir posé cette question.

Monsieur l’ambassadeur, j’aimerais revenir sur quelque chose que vous avez dit il y a quelques instants. Vous énumériez ce que nous devons faire pour aller de l’avant. Bien sûr, la grande priorité est de veiller à ce que le monde soit vacciné. Vous avez ensuite parlé de structures durables et de l’importance de ne pas reculer par rapport à notre situation actuelle, qui est meilleure. Je voudrais juste vous demander si vous pouvez décortiquer cela et nous donner un peu plus de détails, en particulier pour ceux qui observent peut-être la réunion ce matin.

M. Rae : Examinons la situation. Tout d’abord, vacciner le monde entier est un projet énorme, gigantesque. Cependant, nous pouvons le faire si nous avons la volonté de réfléchir à ce dont nous avons besoin. Nous avons besoin d’un approvisionnement suffisant. Ensuite, nous devons soutenir la distribution. Nous devons nous assurer que la distribution du vaccin est efficace et rejoint les endroits qui nécessitent qu’on porte une attention particulière à la culture ou à d’autres aspects. Regardez les défis auxquels nous sommes confrontés pour faire vacciner tous les Canadiens. Certaines personnes ne veulent pas être vaccinées, d’autres ne peuvent pas l’être assez rapidement. La population mondiale dépasse largement les 8 milliards d’habitants. Nous devons réfléchir à la manière d’y arriver. C’est plus facile à dire qu’à faire.

Les Canadiens doivent comprendre que nous avons augmenté de diverses façons le niveau d’engagement ou d’aide internationale, et ce, d’environ 2,5 milliards de dollars. Il s’agit d’une augmentation importante par rapport à ce que nous faisions auparavant. Cependant, si nous pensons qu’il s’agit d’une mesure ponctuelle — quelque chose que nous faisons maintenant, mais que nous ne ferons plus... C’est ce que j’essayais de faire comprendre dans mes réponses aux sénateurs Ngo et Housakos : nous devrons dorénavant considérer cela comme un poste budgétaire permanent. Nous devons comprendre qu’il ne s’agit pas de faire quelque chose pour quelqu’un d’autre. C’est quelque chose que nous faisons pour nous. Cela signifie s’engager dans ce qui va être la reconstruction de bien des économies. Un certain nombre de pays vont effectivement faire faillite. Ils vont se lancer dans ce qu’on appelle le refinancement — la restructuration — de l’ensemble de leur secteur public. C’est un exercice douloureux. Nous le savons pour avoir vécu la dépression dans nos propres vies. De nombreux pays connaissent de profondes dépressions.

Nous devons trouver un moyen de réagir à l’échelle mondiale de manière à encourager ces pays à devenir plus productifs. Il vaut mieux avoir un pays productif qu’un pays en faillite. Il est important d’avoir des pays qui contribuent à l’économie mondiale. Je pense que nous pouvons le faire; que nous sommes prêts à le faire. Nous ne le faisons pas seuls. Nous ne le faisons pas par nous-mêmes. Nous le faisons d’une manière responsable. Il ne s’agit pas que de jeter de l’argent par les fenêtres. Cependant, nous devons reconnaître que nous serons tous appelés à contribuer davantage que par le passé. Ce n’est pas une mauvaise chose.

Je pense que c’est le premier maire de Toronto, William Lyon Mackenzie, qui a dit que la charité ne s’arrête pas à la porte avant. La justice non plus. Nous ne devrions plus considérer ces actions comme de simples gestes de gentillesse envers les autres. Nous sommes en fait gentils envers nous-mêmes lorsque nous faisons ces choses.

La sénatrice M. Deacon : Merci.

La sénatrice Boniface : Monsieur l’ambassadeur, j’ai pensé vous donner l’occasion de terminer votre réponse sur le maintien de la paix.

Je suis toujours perplexe devant la perception qu’ont les gens du maintien de la paix par rapport à la contribution réelle du Canada et à l’ampleur de cet effort. Je me demande, étant donné notre objectif pour l’avenir, quel est votre sentiment sur le rôle éventuel du maintien de la paix.

M. Rae : Le maintien de la paix change. Nous avons fait du maintien de la paix en Corée. On n’appelait pas cela du maintien de la paix, mais nous avons envoyé beaucoup de soldats qui ont perdu la vie dans le conflit en Corée. Nous avons ensuite eu l’expérience des Casques bleus à Suez, où effectivement nous assurions le maintien de la paix. Nous faisions respecter une trêve. Nous l’avons fait à Chypre. Nous l’avons fait ailleurs.

C’est peut-être l’image que certains ont en tête, mais si vous regardez les différentes missions de maintien de la paix que nous avons menées, la plupart en Afrique, vous verrez que ce sont de grandes opérations. Elles impliquent des milliers de soldats, et il n’y a pas de paix à maintenir. Nous sommes confrontés à des conflits, au terrorisme, à diverses formes de violence qui touche particulièrement les femmes et les enfants, et les troupes de l’ONU sont impliquées.

Le Canada fournit plus de soutien à la formation et de soutien logistique et financier que jamais auparavant, mais nous ne fournissons pas autant de troupes. Cependant, nous avons un certain nombre d’agents de police qui font un travail très important. Par exemple, nous avons accompli du travail très important en Haïti, pendant de très nombreuses années, en matière de maintien de l’ordre. Nous le faisons également d’une manière qui montre clairement que les femmes font autant partie de notre police et de notre armée que les hommes.

Nous nous penchons donc sur cette question et nous cherchons constamment à savoir où nous pouvons jouer un rôle. Où pouvons-nous jouer un rôle plus important dans la formation, par exemple? Où pouvons-nous jouer un rôle plus important dans les postes de direction? C’est quelque chose que nous faisons assez régulièrement ici à la mission, dans le cadre de nos discussions avec l’ONU, avec le MDN et avec Affaires mondiales Canada, ou AMC, et avec les gens d’Ottawa.

D’après moi, nous allons toujours discuter de la marche à suivre dans ce domaine. Ce n’est plus ce que c’était. Ce n’est plus l’image du soldat au béret bleu qui ne fait que fournir un service de police pour empêcher deux parties de s’affronter. Ce n’est plus comme être un arbitre. C’est beaucoup, beaucoup plus compliqué. C’est ce qui nous préoccupe lorsque nous examinons les endroits où nos troupes peuvent être déployées.

Nos troupes sont déployées dans de nombreuses régions du monde. Ce qu’elles font ne relève pas nécessairement de l’ONU. En Lettonie, par exemple, un important contingent de nos troupes assure la sécurité de la Lettonie, qui partage sa frontière avec la Russie. Nous devons être là; nous agissons dans le cadre de l’OTAN. Nous collaborons avec d’autres pays dans le cadre d’accords bilatéraux. Nous sommes actifs, mais nous agissons de différentes manières et à différents moments.

La sénatrice Coyle : Merci, monsieur l’ambassadeur. J’aimerais que vous mettiez maintenant l’accent sur le climat. Vous l’avez vous-même mentionné à quelques reprises, mais vous n’avez pas eu l’occasion d’entrer dans les détails. La COP26 aura lieu en novembre à Glasgow; elle a un an de retard, alors elle devrait avoir fait l’objet de deux années de travail.

Pourriez-vous nous parler du Canada et du rôle de chef de file que vous espérez le voir jouer, tant en ce qui concerne les engagements nationaux qu’il apportera à la COP26 que ce qu’il fera avec ses pairs — pays, G7 et autres pairs —, ainsi que des avantages de travailler ensemble à la COP26?

Troisièmement, quel rôle le Canada peut-il jouer pour aider les autres pays qui ont beaucoup de mal à s’asseoir à la table et à respecter leurs engagements en matière de climat parce qu’ils sont des pays sans revenus ou qu’ils ont été durement touchés? Pouvez-vous nous parler de ces trois points?

M. Rae : Oui. Très brièvement. Tous les éléments sont là, n’est-ce pas? C’est ce que nous faisons. Les décisions relatives aux cibles et à la rapidité avec laquelle on les atteint, ce sont des décisions qui dépassent mon niveau de rémunération. Mais elles sont très importantes parce que, si nous ne joignons pas le geste à la parole, alors nous avons des problèmes, et notre crédibilité s’en trouve diminuée.

Les autres facteurs sont très importants. L’un d’entre eux consiste à s’assurer que les pays, en particulier les plus pauvres, ont réellement la capacité financière de réaliser les investissements qui les aideront à s’adapter, qui atténueront leurs émissions, le cas échéant, mais qui, de manière plus réaliste, les aideront à s’adapter aux conséquences actuelles des changements climatiques.

Comme tous les objectifs dont nous parlons sont pour 2050, les gens pensent parfois que nous avons jusqu’à cette date pour faire quelque chose. Or, les changements climatiques se produisent en ce moment même. Ce n’est pas un problème futur, mais un problème actuel. Nous devons en faire davantage pour aider les pays à s’adapter aux effets que les changements climatiques leur font subir.

Des pays risquent de disparaître : les États insulaires. Les petits États insulaires sont menacés par la montée du niveau des mers et seront immédiatement frappés. Nous avons besoin d’une stratégie pour les aider, en collaboration avec d’autres pays. Nous avons besoin d’une stratégie qui nous aidera effectivement à réduire nettement les émissions, et ce, assez rapidement pour envoyer des signaux au marché.

L’une des choses auxquelles nous sommes confrontés — et je cite ici Mark Carney, mais je tiens à souligner que je pense qu’il a absolument raison sur ce point... Il dit que si les gouvernements ne sont pas capables de se montrer crédibles en atteignant leurs propres cibles, le secteur privé ne les croira pas. Le marché va constituer une part importante de la solution à ce problème, et la seule façon d’obtenir une réponse du marché est de l’amener à respecter les décisions publiques annoncées par les gouvernements. Si vous annoncez des cibles, mais que vous ne les atteignez pas, le marché ne réagira pas bien.

Nous devons vraiment travailler ensemble, gouvernements, riches et pauvres, et entreprises de toutes les tailles, dans tous les domaines. Nous devons également garder à l’esprit que nos objectifs de développement durable concernent le développement durable. Les deux mots sont importants et forment les deux côtés de l’équation. Nous ne demandons pas aux pays de choisir la pauvreté. Nous devons adopter, autant que possible, un message qui préconise une plus grande prospérité, une augmentation de la croissance potentielle, mais d’une manière qui soit durable et qui ne dépouille pas les générations futures. C’est l’élément clé.

Le vice-président : Merci, monsieur l’ambassadeur. Cela conclut notre discussion. Monsieur l’ambassadeur, je tiens à vous remercier, vous et les fonctionnaires qui ont travaillé avec vous, de votre présence aujourd’hui, ainsi que du travail que vous continuez d’accomplir. Bonne chance. Nous espérons tous que le G7 et le G20, de même que les autres forums des mois à venir produiront les meilleurs résultats possible. Merci encore.

M. Rae : Je vous remercie chaleureusement de m’avoir donné l’occasion de comparaître. J’espère que notre prochaine rencontre pourra se faire en personne. Je me réjouis à cette idée.

Le vice-président : Ce serait formidable.

Honorables sénateurs, nous allons maintenant passer à notre prochain groupe de témoins. Tout d’abord, nous accueillons Nadine Grant, vice-présidente des Programmes internationaux et du Développement des entreprises chez Plan International Canada. Nous recevons également deux universitaires : Valerie Percival, professeure agrégée de la Norman Paterson School of International Affairs, ici à l’Université Carleton; ainsi que Stephen Brown, professeur de l’École d’études politiques à l’Université d’Ottawa.

Je vous souhaite la bienvenue à tous, et je vous remercie d’être avec nous. Madame Grant, madame Percival et monsieur Brown, vous avez chacun cinq minutes pour votre déclaration d’ouverture.

Pourquoi ne pas commencer par vous, madame Grant? Je vous cède la parole.

Nadine Grant, vice-présidente, Programmes internationaux et Développement des entreprises, Plan International Canada : Je tiens à vous remercier et à vous saluer. Comme vous le savez, la pandémie de COVID-19 continue à faire reculer de dizaines d’années les droits des filles et à exacerber les inégalités préexistantes. Comme l’a indiqué l’ambassadeur Rae, nous assistons au même moment au chevauchement de crises mondiales, comme la COVID-19, le changement climatique et les crises prolongées.

Cette année, 117 millions d’enfants auront besoin d’aide humanitaire, ce qui représente une augmentation de 40 % par rapport à 2020. Selon ONU Femmes, la pandémie a haussé de manière exponentielle la violence sexuelle et fondée sur le sexe. En raison de la pandémie, quatre millions de filles supplémentaires seront mariées au cours des deux prochaines années. De plus, 11 millions de filles pourraient ne jamais retourner à l’école. Les femmes et les filles assument des tâches supplémentaires de soins non rémunérés à la maison en raison de la fermeture des écoles. L’insécurité alimentaire grandissante dans la Corne de l’Afrique et au Sahel expose plus d’enfants à des risques sans précédent, et surtout des filles.

Dans ce contexte, Plan International redouble son aide humanitaire et ses efforts de développement pour protéger les droits des filles en situation de crise. Plan International a lancé la campagne « Stop the Setback » visant à enrayer le recul des droits des femmes et des filles.

En collaboration avec nos partenaires locaux, nous avons tendu la main à plus de 80 millions de véritables personnes depuis mars dernier. Nous nous attardons aux laissés pour compte, et nous portons leur voix à la table.

Il faut plus que jamais que le Canada prenne les devants et apporte son aide, en accord avec la Politique d’aide internationale féministe du Canada, ou PAIF. Nous devons intensifier nos investissements dans la lutte contre la COVID-19 partout dans le monde, plutôt que les réduire, et cibler trois enjeux pressants : premièrement, il faut renforcer les systèmes de santé et les mesures de santé publique, puis s’assurer que la couverture va jusqu’au bout, ce qui comprend l’équité en matière de vaccins; deuxièmement, il faut veiller à ce que les systèmes d’éducation soient remodelés pour améliorer leur résilience, leur adaptation au contexte et leur sensibilité aux différences entre les sexes, pour éviter qu’une génération d’enfants ne passe pas à travers les mailles du filet; et enfin, il faut soutenir les populations les plus vulnérables qui sont frappées par une multitude de crises, des conflits, l’insécurité alimentaire, les déplacements et la COVID-19.

En ce qui concerne la santé, nous avons appris au Canada que pour lutter contre la pandémie, nous devons à la fois répondre aux besoins directs en matière de santé publique — par exemple l’équipement de protection individuelle, les vaccins, les traitements et le lavage des mains — et renforcer les systèmes de santé adaptés au genre afin que l’aide parvienne aux plus pauvres et aux plus vulnérables.

Le gouvernement canadien a pris un engagement sans précédent en faveur de la santé des femmes, des enfants et des adolescents. Il investira 1,4 milliard de dollars par année jusqu’en 2030, ce qui renforcera aussi la santé et les droits sexuels et reproductifs, ainsi que les systèmes de santé. Le Canada doit continuer d’être un chef de file et s’assurer que les systèmes de santé sont robustes, prêts à lutter contre la COVID-19, et s’attaquent aux obstacles et aux préjugés systémiques que rencontrent les femmes, les jeunes, les communautés LGBTQI, les populations autochtones et les personnes des régions éloignées.

En ce qui concerne l’éducation, la fermeture des écoles entraîne de l’isolement, un risque accru de violence, des mariages précoces et des pertes d’apprentissage. Une étude que Plan International a réalisée auprès de filles dans 14 pays révèle que l’incidence la plus considérable de la COVID-19 a été la perte sur le plan de l’éducation. Le gouvernement canadien doit accroître son soutien en faveur de systèmes d’éducation inclusifs, résilients et sensibles aux questions de genre. Il existe des solutions pour aider les filles à rattraper leur retard, à revenir sur les bancs d’école, à apprendre et à s’épanouir, mais elles nécessitent une volonté politique. Nous demandons au gouvernement du Canada d’approuver et de financer la Déclaration du G7 sur une éducation de qualité pour les filles, puis de s’engager à aider 40 millions de filles supplémentaires dans des pays peu nantis à fréquenter l’école d’ici 2026.

Enfin, pour ce qui est de la sécurité alimentaire, l’ONU constate une augmentation des conflits violents et des violations des droits de la personne depuis le début de la COVID-19, alors que l’insécurité alimentaire mondiale a grimpé de 87 % au cours de la dernière année. Ce phénomène menace la situation d’urgence déjà complexe au Sahel, dans la Corne de l’Afrique et ailleurs. Le secrétaire général adjoint aux affaires humanitaires et aux secours d’urgence a déclaré ce qui suit :

Les femmes et les filles sont les plus durement touchées.

Elles sont les premières à sauter un repas — et elles représentent 70 % des personnes souffrant de la faim dans le monde.

Ces situations d’urgence complexes ne s’intègrent pas facilement à notre architecture de développement, qui comprend le développement, la consolidation de la paix et l’aide humanitaire. Affaires mondiales Canada doit s’engager à agir devant ces crises imminentes et être plus malléable.

Nous souhaitons adresser quatre recommandations au gouvernement du Canada. Tout d’abord, il doit être un chef de file pour assurer l’équité mondiale en matière d’accès aux vaccins, notamment en investissant dans la production locale de vaccins; la mise en œuvre de la dérogation à l’Accord sur les aspects des droits de propriété intellectuelle qui touchent au commerce, ou ADPIC; le transfert de technologie; et le soutien pour favoriser un accès équitable. Ces investissements devraient être supérieurs à l’aide publique au développement.

Deuxièmement, il faut approuver et financer la Déclaration du G7 sur l’éducation des filles.

En troisième lieu, il faut respecter immédiatement l’engagement de 1,4 milliard de dollars par année visant à renforcer les systèmes de santé ainsi que la santé et les droits sexuels et reproductifs, et veiller à ce que ces investissements se rendent à ceux qui en ont le plus besoin.

Pour terminer, il faut mettre en place un financement prévisible pour la PAIF et la réponse à la COVID-19, en assouplissant les règles de direction et de contrôle de l’ARC, en adoptant des instruments plus souples et en veillant à ce que les organisations et les gouvernements locaux soient habilités.

Le vice-président : Je vous remercie. Votre temps de parole est écoulé, et je suis persuadé que nous reviendrons à ces enjeux pendant les questions. Madame Percival, la parole est à vous.

Valerie Percival, professeure agrégée, Université Carleton, à titre personnel : Je vous remercie de me donner l’occasion de m’adresser à vous aujourd’hui pour vous faire part de mon point de vue sur les dimensions mondiales de la COVID-19 et sur la réponse du Canada.

Je vais prendre un peu de recul pour parler des particularités mondiales de la COVID.

Un article récent paru dans Foreign Affairs qualifiait la COVID-19 de « virus éternel ». Ses mutations menacent l’efficacité à long terme de nos programmes de vaccination, en plus de rendre la COVID plus dangereuse et ses répercussions mondiales plus lourdes. Comme nous l’avons entendu, la pandémie a dévasté les économies et jeté des dizaines de millions de personnes dans la pauvreté. Elle a renversé des progrès durement acquis en matière de développement; d’ailleurs, les personnes pauvres et marginalisées continueront d’être touchées de manière disproportionnée.

Sur le plan politique, les gouvernements utilisent le prétexte de la COVID pour accroître la répression. La Chine et la Russie se servent stratégiquement des vaccins comme moyen de négociation pour atteindre leurs objectifs de politique étrangère.

Au lieu de tendre vers la justice, la trajectoire du progrès humain menace de reculer vers un monde où les inégalités, la répression, la violence et les conflits gagnent en fréquence.

Nous pouvons assister à cette pente glissante depuis l’apparente sécurité de nos cocons vaccinés, ou bien nous pouvons essayer de l’arrêter. Il s’agit vraiment d’un tournant qui nécessite de l’initiative. Or, le Canada n’est pas à la hauteur.

La santé était autrefois un élément marginal de la politique étrangère. En raison de la pandémie, ce volet est désormais au cœur du programme de tous les pays. Pourtant, le Canada est mal équipé pour nouer le dialogue et réagir efficacement. Certes, le pays demeure un partenaire fiable au sein d’initiatives multilatérales; il signe des chèques et publie des communiqués. Pourtant, il n’est pas certain que nous sommes pleinement conscients de la menace que posent les dimensions mondiales de la COVID, et que nous sommes prêts à mobiliser une réponse suffisante.

Comment pouvons-nous avancer? Tout d’abord, nous devons exposer la vision de la politique étrangère canadienne à l’ère de la COVID. Dans quel genre de monde voulons-nous vivre à l’issue de la pandémie? Quelle place y occupera le Canada? Quel rôle jouera la politique étrangère canadienne afin de réaliser cette vision?

La pandémie a révélé de manière frappante notre profonde interdépendance. Elle a montré comment les inégalités au sein des pays et dans le monde entier finissent par accroître notre vulnérabilité, nous rabaisser et limiter notre potentiel commun. Il est pourtant ironique de constater que notre politique étrangère reflète une vision étroite des intérêts canadiens. D’après les gestes qu’il pose, le gouvernement s’intéresse surtout à renforcer le Canada, sans contribuer à un monde plus fort.

La COVID nous offre l’occasion de redéfinir notre politique étrangère pour qu’elle corresponde à la vision d’un monde plus équitable où les gens peuvent vivre dans la dignité, se réaliser et être dans la mesure du possible à l’abri des menaces de violence, d’intimidation et de répression. Une telle vision nous sera utile dans les difficiles années à venir.

Deuxièmement, nous avons besoin d’un plan public et transparent pour que cette vision devienne réalité. Je ne réclame pas un examen de la politique étrangère; nous n’avons pas le temps. Il nous faut plutôt une feuille de route.

Mettre un terme à la pandémie doit être notre priorité numéro un, et la santé doit être à l’avant-plan de notre réponse. Comment allons-nous renforcer les capacités de santé publique dans les pays et les communautés touchés, y compris pour le déploiement des vaccins? Au lieu de soutirer des vaccins à l’initiative COVAX, comment allons-nous mettre en commun notre approvisionnement en vaccins, et à quel moment? Par ailleurs, comment favoriserons-nous la production de vaccins dans les pays touchés?

Il faut opérer des changements bureaucratiques et structurels pour que la santé soit fermement ancrée dans notre réponse de politique étrangère. J’ai déjà réclamé la création d’un secrétariat responsable de la santé mondiale au sein du Bureau du Conseil privé. Sans une telle entité administrative permanente, il n’y aura pas de joueur puissant à la table pour garantir que la santé est au cœur de notre politique étrangère pour répondre à la COVID.

Nous devons ensuite nous assurer que nos partenariats bilatéraux et nos engagements multilatéraux permettent de contrer les répercussions dévastatrices de la COVID sur les plans sociaux, économiques et politiques. En somme, nous avons besoin d’efforts diplomatiques actifs et efficaces. Nous devons faire appel à nos diplomates pour cerner les besoins et les lacunes, défendre les intérêts des populations touchées et mettre en place des programmes de manière rapide et efficace.

Troisièmement, le gouvernement canadien doit renforcer et approfondir ses relations avec les spécialistes. Le rôle des réseaux de connaissances a été le seul point positif de la pandémie. Ils permettent de mettre en commun diverses connaissances scientifiques, recherches et expériences ayant trait à la COVID sur le terrain, en plus d’améliorer l’efficacité des politiques, des pratiques et de la sensibilisation.

Dans ses échanges avec les spécialistes, le Canada doit accueillir favorablement et encourager la critique et le débat, qui sont essentiels à la réponse stratégique. Le rôle de la fonction de remise en question, qui consiste à éviter la pensée unique et à accroître l’efficacité des politiques, est bien connu en théorie, mais n’est pas tellement mis en pratique. Les représentants du gouvernement doivent être prêts à dialoguer avec leurs plus grands détracteurs. Avec une vision et un plan, et en mobilisant des réseaux de connaissances, le Canada peut contribuer à changer le cours de l’histoire à ce moment critique, en profitant de l’occasion pour accroître l’équité et le bien-être dans le monde. Je vous remercie, et j’ai hâte de répondre à vos questions.

Stephen Brown, professeur, Université d’Ottawa, à titre personnel : Je vous remercie de m’avoir invité à m’adresser à vous aujourd’hui. Puisque j’ai seulement cinq minutes pour ma déclaration d’ouverture, je vais m’attarder à deux éléments seulement.

Premièrement, nos décisions nationales d’achat de vaccins ont des conséquences négatives à l’étranger. Le Canada a bloqué l’approvisionnement en vaccins. Nous avons conclu des contrats cinq fois supérieurs à nos besoins pour vacciner tous les Canadiens, et nous essayons toujours d’obtenir plus de doses. C’est profitable à bien des Canadiens, mais dans le contexte où l’approvisionnement en vaccins est un jeu à somme nulle, nous causons indirectement du tort aux habitants d’autres pays en les privant d’accès.

À ce jour, seulement 2 % des Africains ont reçu une seule dose de vaccin, une proportion qui est inférieure à 1 % dans plusieurs pays. Je crois avoir vu hier que c’est 0 % en Haïti.

Le système COVAX est très prometteur, mais lui donner plus d’argent ne suffit pas. Il n’y a pas assez de vaccins sur le marché pour qu’il puisse dépenser l’argent. Il n’arrive tout simplement pas à mettre la main sur des doses, surtout depuis que l’Inde a cessé d’exporter. Mais le Canada refuse de dire ce qu’il fera de cet excédent inévitable de doses. De nombreux pays devront attendre l’année prochaine, voire 2023 pour procéder à une vaccination de masse.

Je suis heureux d’avoir reçu une dose de vaccin, et j’attends avec impatience la deuxième. Cependant, il y a quelque chose d’absurde à savoir que j’ai été vacciné avant les travailleurs de la santé du Népal et de l’Argentine. Je ne sais pas comment je pourrais expliquer au citoyen d’un pays en développement que la situation est juste et que je mérite de recevoir ce vaccin avant les populations vulnérables ou les travailleurs de la santé.

Cette décision aura un effet boomerang sur le Canada. À court terme, c’est formidable pour nous, mais à moyen et à long terme, la situation va prolonger la pandémie, entraver les voyages et les investissements des Canadiens, et favoriser l’émergence de nouveaux variants. Or, tous ces éléments ne sont pas dans l’intérêt des Canadiens.

Permettez-moi de présenter mon deuxième argument, qui découle du premier. La question a déjà été soulevée par Nadine Grant, mais aussi par l’ambassadeur Rae.

Il est crucial d’accroître la fabrication mondiale de vaccins pour vaincre le virus. Nous devons mettre en commun les recettes, les procédés de fabrication, les technologies et les ingrédients. Pour ce faire, il faut assouplir les droits de propriété intellectuelle. Nous devons prendre des mesures précises, comme encourager l’octroi de licences volontaires et approuver les licences involontaires. La loi canadienne le permet.

La Bolivie a demandé qu’une entreprise canadienne fabrique le vaccin de Johnson & Johnson au moyen d’une licence obligatoire. Cette demande est actuellement examinée par le gouvernement canadien, et c’est le genre de mesure qui devrait être approuvée.

Nous devons notamment préconiser la dérogation à l’Accord sur les ADPIC. Le reste du monde a remarqué que le Canada accumule les stocks de vaccins, ce qui nous est reproché. Les autres pays ont remarqué que nous faisons de l’obstruction au sujet de la dérogation, même si les États-Unis se sont prononcés en sa faveur. La réputation du Canada est entachée à l’étranger. Cette attitude mine notre crédibilité et nuit à notre pouvoir discret.

À l’inverse, d’autres pays ont déjà commencé à donner des doses, même s’ils n’ont pas fini de vacciner leur propre population — notamment la France, la Nouvelle-Zélande et la Norvège. Comme l’a mentionné ma collègue, Mme Percival, d’autres pays tels que la Chine et la Russie sont très actifs sur le plan diplomatique ayant trait aux vaccins.

Il n’est pas trop tard pour que le Canada fasse amende honorable et joue un rôle de premier plan pour stimuler la production et la distribution des vaccins. Maintenant que les États-Unis sont d’accord, il faudrait essayer de convaincre les pays européens récalcitrants à assouplir le régime de la propriété intellectuelle. Je pense que la France est sur le point d’annoncer qu’elle appuie la dérogation à l’Accord sur les ADPIC.

Nous pouvons avoir l’impression que les choses reviennent à la normale ici au Canada, mais nous devons en faire plus pour mettre fin à l’urgence mondiale, qui ne disparaîtra pas de sitôt.

Je vous remercie. J’attends avec impatience vos questions et vos commentaires.

Le vice-président : Je remercie le professeur, ainsi que tous les témoins.

Chers collègues, nous allons maintenant passer au premier tour. Je vous demande d’utiliser la fonction « lever la main ». Encore une fois, nous aurons une limite de quatre minutes pour les questions et les réponses. Veuillez indiquer à quel témoin vous souhaitez adresser votre question, ou à quels témoins, s’il y en a plus d’un.

La sénatrice Omidvar : Je remercie les témoins d’être avec nous aujourd’hui.

Ma question s’adresse à M. Brown. Vous avez parlé de la dérogation à l’Accord sur les ADPIC. L’ambassadeur Rae nous en a également glissé un mot, et nous lui avons posé quelques questions à ce sujet.

Ma question porte sur l’efficacité d’une dérogation à l’Accord sur les ADPIC par rapport à la sécurisation des capacités de production locales. Une telle dérogation transférera les droits de propriété intellectuelle, mais n’aura aucun effet sur la capacité de fabrication. Je voulais savoir ce que vous en pensiez.

M. Brown : Je suis tout à fait d’accord pour dire que la dérogation à l’Accord sur les ADPIC ne résoudra pas tout à elle seule, mais c’est une étape importante qui permettra de prendre d’autres mesures — notamment renforcer la capacité de fabrication ou produire plus d’aiguilles. La Russie apporte actuellement son aide pour construire des usines au Brésil et en Argentine qui serviront à produire le vaccin Sputnik V. Nous pouvons faire plus de choses semblables en Europe. La dérogation nous permet de participer à plus d’initiatives en collaboration.

La sénatrice Omidvar : Je vous remercie. Je suis ravie d’entendre que nous ne concentrons pas toute notre attention sur une seule intervention qui n’est peut-être pas complète.

Je veux maintenant m’adresser à Mme Percival ou Mme Grant, le cas échéant. Je vais citer un rapport que la Banque mondiale a publié en mai 2021 et qui parle du coût des envois de fonds. Nous venons d’entendre l’ambassadeur Rae dire que les envois de fonds sont un autre moyen d’acheminer de l’aide ou des ressources vers d’autres régions du monde. En Afrique subsaharienne, l’envoi de 200 $ coûte 8,2 %. Naturellement, il y a beaucoup d’argent qui s’envole de cette façon informelle. Pensez-vous que le temps est venu pour l’ordre mondial de songer à une autre institution — que ce soit la Banque mondiale ou le FMI — qui faciliterait le transfert d’argent des Canadiens vers d’autres personnes dans le monde?

Mme Percival : Merci beaucoup pour la question. Oui, ça contribuerait beaucoup à réduire les frais des transferts de fonds. À un moment donné, un de mes étudiants a analysé les profits de Western Union et découvert que la compagnie était l’une de celles qui en faisaient le plus dans le monde, à une certaine époque, notamment sur le dos des personnes qui envoyaient de l’argent à leur famille. C’est incontestablement un sujet auquel nous devons nous intéresser.

Mme Grant : Je suis d’accord là-dessus. Les transferts de fonds sont un important moyen par lequel des familles du Canada et du reste du monde envoient de l’argent dans leur pays d’origine. Je n’en connais pas toutes les subtilités, mais le taux est très élevé, compte tenu, particulièrement, du fait que beaucoup de ces familles joignent elles-mêmes difficilement les deux bouts. Un effort coordonné pour abaisser ces frais élevés serait bien accueilli.

La sénatrice Omidvar : On a songé aux cryptomonnaies pour faciliter les transferts de fonds entre deux personnes sans versement de droits à un intermédiaire. Qu’en pensez-vous?

Mme Grant : C’est hors de ma compétence, mais on devrait approfondir la recherche d’options. Je ne peux en dire davantage. J’ai bien peur que ça sorte de ma compétence. Je laisse à d’autres le soin de répondre.

Mme Percival : Je ne connais rien aux cryptomonnaies. J’éviterai donc de répondre. Mais j’estime que l’examen de différentes options est une excellente idée.

Le sénateur Ngo : Je vous remercie tous de votre participation à cet échange de questions.

Madame Percival, vous avez vertement critiqué la réponse du Canada à la COVID-19. En octobre dernier, vous écriviez :

[…] des bourdes et des erreurs de gestion ont caractérisé la réponse, sur fond d’excès de confiance dans des institutions bancales et un groupe restreint d’experts.

Vous avez déploré des vices structurels, une dépendance excessive à l’égard des fonctionnaires de l’Organisation mondiale de la santé et un organisme de santé publique mal préparé et faible. Quand on compare la réponse du Canada à celle d’autres pays comme Israël, la Nouvelle-Zélande, l’Australie et Taïwan, les lacunes crèvent encore plus les yeux.

Pouvez-vous expliquer les causes profondes de nos erreurs et désigner ce qui devrait nous inspirer, dans les réponses d’autres pays, pour que nous soyons prêts la prochaine fois?

Mme Percival : C’est une grande question, et je vous en remercie.

La liste des erreurs commencerait par la création de l’Agence de la santé publique du Canada, dont le mandat était explicitement borné à la santé dans notre pays plutôt que d’englober la santé à l’échelle mondiale. Cette lacune dans le mandat de l’institution se retrouvait dans les lettres de mandat données aux ministres. Cela a eu pour effet d’amener les fonctionnaires à devoir justifier toutes les activités visant la santé à l’échelle internationale à travers un prisme national limité. Ça s’est également répercuté sur le financement d’organismes comme les Instituts de recherche en santé du Canada. Pendant un bon nombre d’années, il a été notoirement difficile d’obtenir du financement pour la recherche internationale sur la santé, particulièrement dans mon domaine, la recherche dans les sciences sociales. Je qualifierais donc la bourde d’irréparable.

L’une des idées que j’ai préconisées longtemps avant la pandémie a été celle d’un secrétariat mondial de la santé qui ferait partie du Bureau du Conseil privé. À un moment donné, on a lancé l’idée d’un ambassadeur mondial de la santé.

Une autre cause de difficultés, à Ottawa, est que, dans les conférences de hauts fonctionnaires sur les priorités de la politique étrangère, si aucun spécialiste de la santé n’y assiste, la santé se trouve évincée par d’autres sujets. Par exemple, Vincent Rigby, le conseiller à la sécurité nationale et au renseignement auprès du premier ministre, dans un discours prononcé l’autre jour sur la sécurité nationale dans l’ère de la COVID, a réussi à n’absolument pas parler de santé. Des projets de prédilection, comme la construction de la démocratie, prennent sa place, mais il faut que les échelons les plus élevés de notre bureaucratie privilégient la santé.

Je voudrais également signaler le manque d’empressement à tisser des liens avec les réseaux dont les membres qui critiquent le gouvernement — j’ai moi-même été fonctionnaire — sont en mesure de faire connaître aux fonctionnaires leurs sujets de préoccupation de manière constructive.

Notre présidence du G7 n’a compris aucune réunion des ministres de la Santé. Je l’ai signalé, mais il m’a été impossible de susciter de l’intérêt sur cet enjeu important.

Le vice-président : Avez-vous une autre question? Vous avez 20 secondes.

Le sénateur Ngo : Oui, encore pour Mme Percival. Il y a la question d’une possible échappée du laboratoire de Wuhan. Croyez-vous qu’on peut faire une enquête sérieuse sur le sujet sans la collaboration sincère de la Chine, et quel conseil utile à cette enquête donnez-vous au gouvernement?

Le vice-président : Soyez brève, parce que le temps est écoulé, et je ne veux pas amputer le temps du sénateur Housakos.

Mme Percival : Le problème est mal posé. Au lieu de nous focaliser sur l’hypothèse d’une échappée d’un laboratoire, trouvons le patient zéro. Ce sera difficile, vu que tant de temps s’est écoulé, mais, quand nous l’aurons trouvé, nous saurons si la cause est un animal ou un laboratoire. Est-ce que cela a été assez bref?

Le vice-président : Oui. Merci.

Le sénateur Housakos : Madame Percival, avec plus de bienveillance que la présidence, je vous permets d’approfondir le sujet.

Nous avons maintenant la possibilité d’une échappée d’un laboratoire de Wuhan. Les faits sont assez bien établis. Croyez-vous que ça pourrait faire l’objet d’une enquête efficace sans la collaboration sincère et transparente de la Chine?

Quel conseil utile à l’enquête donneriez-vous à notre gouvernement?

Mme Percival : Merci beaucoup pour la question.

Dans l’hypothèse de l’échappée, il importe de se rappeler que ce n’est qu’une des nombreuses hypothèses avancées sur l’origine de la COVID-19. On ne devrait pas en exclure la possibilité, mais l’indice, le seul apparemment, qui l’étaie jusqu’à maintenant — il sera intéressant de voir ce que les rapports des services américains du renseignement révéleront — est la corrélation entre le lieu de naissance de la pandémie et l’emplacement de ce laboratoire très sensible. Cela étant dit, il est absolument possible que l’hypothèse d’une échappée de laboratoire soit vraie.

Un an et demi s’est écoulé et je répète que, au lieu de poser l’hypothèse d’une échappée de laboratoire, ce qui, visiblement, indispose le gouvernement chinois, il faudrait plutôt parler de la recherche du patient zéro. Ça nous aiderait à comprendre si une échappée de laboratoire a eu lieu et comment, quand et par quel mécanisme elle s’est produite. Mais, s’il y a eu passage de l’animal à l’homme, nous apprendrions à quel endroit et comment il a eu lieu. J’estime que c’est indispensable pour des motifs de politique.

J’essaierais, avec un peu de recul, de dépolitiser la question, d’accorder plus de place au discours scientifique et de parler davantage de l’endroit où le patient zéro se trouve, mais ce sera difficile un an et demi après les faits.

Le sénateur Housakos : Merci.

Le vice-président : Avez-vous une autre question?

Le sénateur Housakos : Oui, pour M. Brown.

Vous avez dit qu’une démarche multilatérale serait indispensable à la résolution des problèmes engendrés par la pandémie. Nous devons reconnaître et souligner le fait que nous vivons dans une ère de ruptures, de nationalisme et de concurrence croissants entre États, pour une foule de raisons. Comment est-ce que ça nuit au multilatéralisme que vous préconisez? Avez-vous des recommandations sur la meilleure façon de faire? Autrement dit, s’il y avait moins de collaboration internationale, comme ça le semble maintenant, et plus de conflits, existerait-il d’autres manières de combler ces lacunes?

M. Brown : Je sais que, votre question et ma réponse comprises, vous disposez de quatre minutes et je vous présente d’avance mes excuses pour ne pas avoir fait honneur à votre question.

Deux problèmes sont sous-jacents à votre question et à sa réponse. Le premier est celui du sort à réserver à nos institutions multilatérales. Par exemple, l’Organisation mondiale de la santé est essentielle. Si elle n’existait pas, nous devrions l’inventer, mais elle est également imparfaite. Il y a moyen de l’améliorer, notamment en lui accordant un financement de base plus généreux. Si je me souviens bien, seulement 18 % de son budget est constitué d’un financement de base. Le reste est discrétionnaire. Certaines années, les États peuvent lui verser plus ou lui verser moins. Ce n’est pas ainsi qu’on dirige une organisation internationale. Ensuite…

Le vice-président : Monsieur Brown, votre temps de parole est écoulé, mais peut-être que le sénateur Housakos voudra revenir à la charge à son deuxième tour, parce que la question est importante, et je vous remercie de votre réponse.

La sénatrice Coyle : Je remercie tous les témoins de leurs témoignages d’aujourd’hui. Ma question, du moins la première, est pour Mme Percival.

Le troisième élément de votre conclusion était que le gouvernement devait se rendre compte de l’important point d’inflexion que nous franchissons et qu’il devait renforcer ses liens avec les experts. Ça nous aiderait à échapper aux problèmes de la pensée de groupe, qui ne nous permet pas d’approfondir notre réflexion. Elle ne fait que nous réconforter dans la pensée que tout le monde pense comme nous.

Pourriez-vous en dire un peu plus sur votre perception des modalités par lesquelles se renforceraient ces liens?

Mme Percival : Merci beaucoup pour la question. Au Canada, à la différence d’autres pays, nous n’avons pas la même sorte de tradition de contacts ininterrompus avec les experts, les universitaires et les scientifiques. On pourrait les instaurer par une foule de moyens.

On peut profiter de mécanismes permettant de rassembler des gens dans un cadre officiel. Ça faciliterait le deuxième mécanisme, qui reposerait davantage sur des rapports moins cérémonieux.

La recherche révèle que les liens tissés entre les experts, à l’intérieur comme à l’extérieur de l’administration publique, sont d’une importance cruciale pour accroître l’efficacité des politiques.

Je ne suis pas certaine d’avoir bien répondu à votre question.

La sénatrice Coyle : Dans une certaine mesure, vous y avez répondu. Pouvez-vous en donner des exemples — des modèles, peut-être — où ça se passe bien ailleurs et même au Canada, où on en perçoit des lueurs?

Mme Percival : Je peux vous donner un exemple personnel, alors que je travaillais sur le dossier du VIH, le virus de l’immunodéficience humaine, au ministère des Affaires étrangères. À l’époque, nous nous préparions pour une réunion de haut niveau sur ce virus. Le ministère a entrepris une série de consultations, et non seulement avons-nous invité les habitués, mais nous nous sommes efforcés d’aller trouver des universitaires et des experts, particulièrement ceux qui nous étaient indispensables.

Il faut que ce soit délibératif et que ça fasse partie de la culture de la politique étrangère. Cela a perdu un peu de terrain au Canada, ces dix dernières années.

La sénatrice Coyle : À l’étranger, où sont les modèles qui pourraient nous instruire?

Mme Percival : Je fais partie d’une commission dirigée par le journal The Lancet et le Swedish Institute for Global Health Transformation. L’un de ses aspects intéressants est de réunir un certain nombre de commissaires et de stratèges. Nous avons des relations assidues avec le ministre des Affaires étrangères de Suède. Anders Nordström était notre principal interlocuteur. Pendant un certain temps, il a cessé de l’être, en raison de sa participation à un groupe indépendant de l’Organisation mondiale de la santé.

Mais c’est le genre de modèle qu’on organise dès le début pour posséder des mécanismes et où on attire des talents.

Un seul autre détail : il importe vraiment de ne pas se limiter aux seuls spécialistes de l’hémisphère Nord.

Le vice-président : Je vous remercie.

La sénatrice M. Deacon : Je vous remercie tous d’être ici. C’est une belle assistance. Je m’en réjouis.

Madame Percival, je suis tombée sur l’article auquel on a fait allusion, un peu plus tôt, que vous avez rédigé l’année dernière, sur les leçons que le Canada et le monde pourraient retirer de nos échecs face à la COVID-19. Un passage, en particulier, a capté mon attention, celui où on lit comment nous pouvons vendre notre salade canadienne, c’est-à-dire prêcher comment le monde pourrait être meilleur si seulement il adoptait les valeurs canadiennes.

Une impression analogue m’est revenue, particulièrement depuis la terrible découverte, à Kamloops, récemment, alors que le Canada s’érige en chef de file, se présente à l’étranger et promotionne le respect des droits de la personne et la primauté du droit mais que nous n’avons pas encore dompté les démons de notre passé bien trop récent. Aujourd’hui, j’espère que vous pourrez en dire un peu plus sur l’idée d’adopter une conduite beaucoup moins moralisatrice, beaucoup plus à l’écoute d’autrui, alors que la fin de la pandémie semble approcher et que nous pouvons avoir un aperçu de ce à quoi ça pourrait vraiment ressembler dans les faits.

Mme Percival : Votre question est très intéressante. Je vous en remercie. Pour être un peu plus à l’écoute et faire moins de prêchi-prêcha, je préconiserais d’abord d’éviter la discussion sur les valeurs canadiennes et leur promotion à l’étranger et, plutôt, de nous focaliser sur les valeurs universelles. À part les Canadiens, personne ne se soucie des valeurs canadiennes. Au Mozambique, le dernier pays à l’étranger où j’ai vécu, ça sonnerait le creux.

Dans mes observations, j’ai fait notamment allusion à l’importance d’un corps diplomatique expérimenté. Et une partie de cette expérience acquise par le diplomate, c’est d’avoir vécu en divers endroits, particulièrement pendant l’ascension dans la carrière, dans le service diplomatique. C’est là qu’on apprend qu’il faut vraiment presque mariner dans la culture et l’histoire locales. Il faut comprendre le pays où on se trouve, rencontrer autant d’experts de ce pays que possible et acquérir l’appréciation et le respect des valeurs et des traditions locales.

Ça coïncide avec ce que j’avançais dans l’article en question — que nous devons nous assurer que notre service diplomatique à l’étranger écoute autant qu’il prêche.

La sénatrice M. Deacon : Merci beaucoup.

J’ai une question pour Mme Grant. C’est au sujet des gens vulnérables à l’étranger et des effets de la pandémie sur notre lutte contre des fléaux comme l’esclavage moderne et la traite des personnes.

Est-ce que la fermeture des frontières et les autres mesures de santé publique ont entravé nos efforts pour surveiller la situation et intervenir à l’étranger en vue de contrer les méfaits semblables? Par ailleurs, y a-t-il à cet égard des effets secondaires de la pandémie dont nous devrons nous préoccuper dans un avenir rapproché?

Nous connaissons la situation en Inde. Beaucoup d’enfants ont perdu leurs deux parents lors de la plus récente vague d’infections à la COVID-19, ce qui les rend très vulnérables. Je suis persuadée que l’Inde n’est pas le seul pays à devoir composer avec de tels résultats.

J’aimerais bien que vous nous disiez ce que vous en pensez.

Mme Grant : Merci pour la question. J’ai reçu ce matin même dans ma boîte courriel un rapport faisant état d’une augmentation du travail des enfants. C’est un autre impact indirect de la pandémie. Étant donné que les enfants sont plus nombreux à ne pas aller à l’école, comme je l’ai indiqué dans mes observations préliminaires, ils risquent davantage d’être contraints à travailler, y compris dans des contextes qui tiennent de l’exploitation, ce qui en fait souvent des victimes toutes désignées pour la traite de personnes.

Pour ce qui est de la surveillance...

Le vice-président : J’ai bien peur que le temps soit écoulé. J’encouragerais la sénatrice Deacon à participer au second tour pour pouvoir poser de nouveau sa question.

Le dernier à prendre la parole pendant le premier tour sera le sénateur Ravalia.

Le sénateur Ravalia : Ma question porte sur les domaines d’intervention qui ne concernent pas directement la pandémie. Nous avons mis l’accent de façon disproportionnée sur la vaccination contre la COVID pendant que d’autres programmes de vaccination étaient négligés, particulièrement en Afrique subsaharienne. Je pense également aux campagnes de vaccination contre la polio au Pakistan et en Afghanistan.

Comment pouvons-nous nous assurer que de telles campagnes demeurent dynamiques et efficaces dans un contexte où la COVID s’est invitée en devenant la priorité?

Mme Grant : Merci.

La solution globale passe vraiment par ces interventions dont je parlais dans le but de consolider nos systèmes de santé. Pendant que nous traitions l’Ebola, le nombre de grossesses chez les adolescentes et de cas de malaria augmentait. Nous devons déployer une approche exhaustive pour renforcer la capacité de nos systèmes de santé de telle sorte que toute la gamme des programmes de santé publique puisse être accessible de façon décentralisée, et ce, même dans les régions les plus éloignées.

Nous travaillons beaucoup en collaboration avec le Fonds mondial. Nous avons reçu de ce fonds un financement supplémentaire pour lutter contre la COVID-19 qui vient s’ajouter à ce qu’on fait déjà pour la tuberculose, la malaria et le VIH-sida. Les responsables du Fonds mondial sont conscients des risques que ces maladies prennent de l’ampleur pendant la pandémie, et ont donc consenti un financement supplémentaire à leurs partenaires chargés de la mise en œuvre, comme Plan International Canada.

C’est une approche qui s’est révélée très efficace. Nous devons consolider nos systèmes de santé en prévision de la prochaine pandémie sans toutefois diminuer le financement des programmes de vaccination contre la polio et les autres maladies infantiles. Il s’agit donc en fait de renforcer le système d’une manière plus complète encore.

Le sénateur Ravalia : Merci. J’ai une brève question de suivi.

Il y a un autre élément qui me préoccupe. Je parle de la situation vulnérable dans laquelle se sont retrouvés les groupes minoritaires de nombreux pays dans le contexte de la pandémie. Bien que ces minorités aient toujours été ciblées, la COVID a servi d’excuse aux gouvernements pour les réprimer davantage et leur rendre la vie encore plus difficile. Quelles mesures concrètes pouvons-nous prendre pour améliorer les choses?

Mme Grant : Je conviens avec vous que l’impunité est plus grande que jamais. Nous venons de produire un rapport sur la situation dans les régions anglophones du Nord-Ouest et du Sud-Ouest du Cameroun. Nous y faisons valoir qu’il y a sans l’ombre d’un doute une intensification des interventions d’acteurs non étatiques dans cette région où l’on retrouve le groupe minoritaire anglophone. Nous essayons d’attirer l’attention du reste du monde sur ces enjeux. Chose plus importante encore, les défenseurs des droits de la personne travaillant sur place ont besoin d’un soutien plus senti. Je parle des organisations de défense des droits des femmes et des autres intervenants qui travaillent sur le terrain.

La meilleure façon de les appuyer consiste à permettre la surveillance et la documentation de la situation en toute sécurité de manière à obtenir l’attention internationale. Comme je l’ai également mentionné dans ma déclaration, il y a un risque énorme que des violations des droits de la personne soient perpétrées durant la pandémie, mais il n’existe pas de solution facile. Il serait naïf de prétendre le contraire, mais j’estime tout de même qu’il y a certaines mesures que nous pouvons prendre en appuyant ceux qui interviennent sur le terrain.

Le sénateur Ravalia : Merci.

La sénatrice Coyle : Ma question est pour M. Brown. Je note que vous enseignez à l’École d’études politiques de l’Université d’Ottawa, et nous savons tous que vous accomplissez un excellent travail. Vous avez parlé des impacts négatifs du programme de vaccination au Canada et de l’effet boomerang auquel nous sommes exposés. En effet, si nous ne nous préoccupons pas suffisamment de la vaccination du reste de la planète, et plus particulièrement des groupes fortement prioritaires dans d’autres pays, notre accumulation d’un si grand nombre de vaccins ne va pas manquer de revenir nous hanter à un moment ou à un autre. Vous êtes au département des études politiques, et c’est un enjeu politique. Nous allons sans doute avoir des élections cette année. Et je présume que le Canada n’est pas le seul pays à avoir ce problème.

Comment en arriver à faire montre de la volonté politique nécessaire dans un pays comme le Canada — ou dans n’importe quel autre pays d’ailleurs — pour faire ce qu’il convient de faire selon vous, c’est-à-dire ne pas nécessairement vacciner d’abord tous les Canadiens avant de partager notre riche approvisionnement avec d’autres pays? J’aimerais que nous puissions tirer au clair ce véritable dilemme politique pour notre gouvernement comme pour d’autres dans la même situation.

M. Brown : C’est une excellente question. Il y a bien sûr une énorme pression qui est exercée par l’électorat, les provinces et les médias pour que ces vaccins soient distribués aussi rapidement que possible. Comme je l’ai indiqué précédemment, d’autres pays comme la France et la Norvège y sont parvenus. Il faut pour ce faire établir clairement nos objectifs en expliquant pourquoi c’est la bonne chose à faire. Le premier ministre a déjà indiqué qu’il était extrêmement important de faire montre d’équité dans le déploiement des vaccins; il faut maintenant qu’il joigne le geste à la parole.

La sénatrice Coyle : Je ne connais pas la situation qui prévaut dans ces autres pays qui ont fait montre de cet important leadership dont vous parlez. Je ne sais pas si leur parlement est en situation minoritaire, et j’ignore si l’on y tiendra probablement des élections d’ici la fin de l’année. Parlons donc de notre réalité à nous. Quel serait votre conseil pour nos dirigeants politiques afin qu’ils agissent maintenant comme ils doivent le faire, conformément à ce que vous nous avez expliqué?

M. Brown : Je dirais que si vous voulez vous affirmer comme leader, vous devez agir comme tel et ne pas vous contenter de suivre la parade en vous laissant guider par les sondages. Il faut convaincre les gens que c’est la bonne chose à faire. J’ai d’abord mis l’accent sur le déploiement des vaccins au Canada pour parler ensuite des autres mesures que nous pouvions prendre sans diminuer ni ralentir nos approvisionnements, comme de renoncer aux droits de propriété intellectuelle. Même si nous n’étions pas disposés à agir dans un premier temps, nous pourrions le faire sur ce deuxième tableau de manière à redorer notre blason à l’échelle internationale en nous rachetant pour notre manque d’efficacité initial.

La sénatrice Coyle : Je vais maintenant m’adresser à Mme Grant et Mme Percival. Vous avez toutes les deux parlé de l’importance de renforcer nos systèmes de santé partout dans le monde en leur octroyant des ressources suffisantes. Je me demande dans quelle mesure il est possible à long terme de fournir à ces systèmes de santé les ressources dont ils ont besoin. Je sais que c’est actuellement insuffisant et qu’il faut leur donner un coup de main. Nous savons également que bon nombre de ces pays vivent une situation économique particulièrement difficile que la pandémie n’a fait qu’exacerber.

Le vice-président : Vous n’avez plus de temps, sénatrice.

La sénatrice Coyle : D’accord, mais on n’a pas beaucoup parlé d’économie.

Le sénateur Housakos : Notre président semble pourtant avoir l’économie à cœur, tout au moins pour ce qui est du temps du comité. Je vais m’efforcer d’être bref en offrant à M. Brown la possibilité de revenir sur une question posée au premier tour concernant le caractère essentiel à ses yeux d’une approche multilatérale pour lutter contre la COVID-19 et relever les autres défis qui nous attendent. J’ai signalé tout à l’heure que nous vivions une période marquée par les perturbations. Il y a un certain nationalisme qui gronde dans différentes régions du monde, et on observe un peu partout sur la planète une perte de confiance de la population envers certaines de nos institutions traditionnelles.

Pouvez-vous nous en dire plus long sur ce que vous pensez du multilatéralisme en nous indiquant si d’autres solutions s’offrent à nous? Pourrait-on avoir recours à des groupements restreints ou à d’autres mécanismes pouvant nous aider à surmonter ces difficultés?

M. Brown : Merci de poser à nouveau la question. Je vais essayer d’être plus succinct. Nous avons parlé des grandes organisations multilatérales qui sont en place, mais il y en a aussi des plus sélectives comme le G7 et le G20. À mon point de vue — et je pense que l’ambassadeur Bob Rae est du même avis —, il faut se montrer pragmatique en ayant recours à ceux parmi ces mécanismes que nous pouvons utiliser.

Il est également important de souligner l’apport d’organisations régionales comme l’Union africaine avec le Centre africain pour le contrôle et la prévention des maladies qui s’est montré extrêmement efficace. Si nous pouvions en faire davantage pour appuyer leurs efforts, notamment pour la recherche et l’approvisionnement en vaccins, nous contribuerions grandement à améliorer non seulement le sort des Africains, mais aussi le multilatéralisme dans son expression régionale.

Le sénateur Housakos : J’ai une autre question pour Mme Percival. Vous réclamiez tout à l’heure une politique étrangère s’appuyant sur le travail des experts en soulignant l’importance d’alléger le processus bureaucratique pour permettre de passer rapidement à l’action. Je suis tout à fait d’accord avec vous. Je pense que nous le sommes tous. Nous convenons tous également que notre système est loin d’être flexible. C’est particulièrement le cas à Affaires mondiales Canada, un ministère qui est tout sauf flexible. Nous avons besoin d’une réelle volonté politique et d’un leadership véritable. Dans quelle mesure estimez-vous que le gouvernement actuel a la détermination et la volonté politiques nécessaires pour mener un effort semblable, et diriez-vous que c’est quelque chose d’envisageable?

Mme Percival : Il arrive que nous transformions les problèmes bureaucratiques en problèmes politiques. Je me demande dans quelle mesure il s’agit d’un problème gouvernemental ou encore d’un problème bureaucratique. Je ne vous dirai pas à combien d’années cela remonte, mais lorsque je travaillais pour le ministère des Affaires étrangères et que je rédigeais des notes d’information, je devais les faire signer par mon directeur adjoint. Mon mari est encore diplomate, et il vous dira que les notes d’information sont désormais signées par les sous-ministres adjoints. Cette forme de bureaucratisation à outrance mine l’efficience des gens en les privant d’un temps précieux. Elle témoigne d’une véritable aversion au risque et d’un manque de confiance envers nos bureaucrates et nos institutions bureaucratiques. Nous ne devrions pas nécessairement en faire un enjeu politique, car j’estime que la question transcende les allégeances politiques. C’est un phénomène que nous avons vu prendre de l’ampleur au fil des ans.

Le vice-président : Merci beaucoup. Pour que les choses soient bien claires, j’ai quitté le ministère en 2008.

La sénatrice M. Deacon : Merci beaucoup. J’aimerais régler quelques dossiers. Madame Grant, vous aviez commencé à répondre à ma question, et j’aimerais vous donner l’occasion de terminer, et je voudrais voir également s’il vous est possible de répondre à la question de ma collègue, la sénatrice Coyle. Madame Grant, voulez-vous que je répète la question ou pouvez-vous y répondre directement?

Mme Grant : Je sais que le premier volet portait sur la traite des enfants, mais pourriez-vous me rappeler la seconde partie de votre question?

La sénatrice M. Deacon : Je m’interrogeais sur les effets secondaires possibles de la pandémie qui devraient retenir notre attention dans un avenir immédiat relativement à ces enjeux.

Mme Grant : Comme je l’indiquais, on a noté pour la première fois une augmentation du travail des enfants. Pour pouvoir lutter efficacement contre la traite des personnes, nous avons besoin de travailleurs sur le terrain. Il faut dire que pour bon nombre d’organisations, ces travailleurs sont déjà sur place. Les questions liées aux contrôles frontaliers ont été moins problématiques du fait que les organisations de la société civile ont du personnel local sur le terrain et ont ainsi pu, dans la plupart des cas, effectuer la surveillance nécessaire à l’intérieur des frontières. Il va de soi cependant que les choses se compliquent effectivement du point de vue transfrontalier.

Comme je l’indiquais dans mes observations préliminaires, il y a des risques accrus que la pandémie ait des effets secondaires au chapitre du mariage des enfants, de la traite des enfants, du travail des enfants ainsi que de la violence sexuelle et fondée sur le sexe. Il faut malheureusement constater que le Bangladesh et le Népal sont à risque. Il y a également des impacts dévastateurs en Inde. Il y avait déjà de nombreux cas de traite d’enfants au Népal et au Bangladesh. Ce sont les pays qui sont selon moi au sommet de la liste de surveillance pour ce qui est des effets secondaires.

Il y a bien sûr aussi toute la problématique de la perte de revenus chez les jeunes qui n’ont plus leur gagne-pain. Ce n’est pas un enjeu directement lié à la protection, mais il peut s’ensuivre une migration, un exode vers l’Europe. C’est alors que ces jeunes risquent de tomber dans les filets des trafiquants et de bien des gens mal intentionnés.

Les pertes économiques pour les jeunes sont énormes. Ils ne peuvent plus aller à l’école. Il leur est impossible de trouver du travail. Ils peuvent alors décider d’entreprendre le long périple à travers le désert ou les montagnes dans leur quête de possibilités nouvelles en Europe. Il y a de nombreux effets secondaires qui se manifestent ainsi.

La sénatrice M. Deacon : Merci pour cette réponse. La sénatrice Coyle avait tout à l’heure une question qu’elle n’a pas pu terminer. Je lui cède la parole.

La sénatrice Coyle : Merci, sénatrice Deacon. C’est très généreux de votre part.

Madame Grant, vous venez tout juste de parler du problème des jeunes qui perdent leur moyen de subsistance. Ma question s’adresse à la fois à Mme Grant et à Mme Percival. Nous comprenons bien à quel point il est crucial de renforcer les systèmes de santé. Nous avons pu constater les conséquences que peuvent avoir les lacunes de ces systèmes, même dans notre propre pays, mais aussi ailleurs dans le monde où les ravages ont été considérables. Je m’interroge sur la mesure dans laquelle les différents pays peuvent subvenir aux besoins de leur système de santé ainsi que sur les moyens à mettre en œuvre du côté économique de l’équation pour aider les pays et les différentes collectivités à parvenir à l’autonomie en la matière. Est-ce un aspect sur lequel vous vous penchez?

Mme Grant : Ce n’est qu’à long terme qu’il sera possible de voir augmenter les investissements de chaque pays dans son système de santé. Il y a de vastes efforts à déployer pour accroître le financement par des capitaux intérieurs et régler les problèmes de corruption via des entités étrangères et d’accumulation de richesses par les élites de certains pays.

Je suis persuadée que cela fait partie de la solution. Il y a d’autres pistes à explorer et différents mécanismes à mettre en œuvre dans le domaine du financement aux fins du développement. Je note par exemple le financement fondé sur des résultats qui voit des investisseurs éthiques se mettre en quête d’un résultat du point de vue social, plutôt que d’investir par exemple dans des obligations au Canada. Le résultat ainsi obtenu peut être une amélioration des services de santé.

Il y a donc différentes solutions dans notre boîte à outils, mais aucune ne peut produire des résultats instantanés. J’estime toutefois que nous devons explorer davantage les diverses options qui s’offrent à nous pour ce qui est du financement intérieur. En fin de compte, c’est le ministère de la Santé qui doit assumer la responsabilité de tout cela, et non l’aide publique au développement.

La sénatrice Coyle : Merci beaucoup. Madame Percival?

Mme Percival : Merci beaucoup pour cette question vraiment intéressante. Il est bien certain que l’impact économique de la COVID, aussi bien pour les pays donateurs que pour les pays bénéficiaires, va compliquer grandement le financement des systèmes de santé. Il y a une ou deux choses que j’aimerais souligner. Nous devons reconnaître que le financement des services de santé et l’équité en la matière ont des répercussions très directes sur l’économie. Non seulement la conjoncture économique influe-t-elle sur les services de santé, mais ceux-ci permettent aussi d’assurer une croissance économique plus inclusive. J’ose espérer que nous avons tiré suffisamment d’enseignements des initiatives planétaires précédentes pour comprendre la nécessité de veiller à ce que nos efforts de lutte contre la pandémie passent par nos systèmes de santé nationaux et contribuent au renforcement de ces systèmes, plutôt que de miser sur la création de structures parallèles. Il y a d’ailleurs des façons de consolider nos systèmes de santé à un coût moindre. Il faut ainsi financer directement nos organisations nationales, nos universités et nos agences de santé publique, plutôt que de toujours choisir la voie plus dispendieuse que représentent les organisations multilatérales. Je vous remercie.

Le vice-président : Merci. Honorables sénateurs, c’est tout le temps que nous avions avec ce groupe de témoins. En votre nom, je tiens à remercier tous nos témoins pour leurs exposés et leurs réponses très franches à nos questions.

Je vous rappelle que notre prochaine séance se tiendra dans une semaine, soit le jeudi 17 juin, à 11 h 30, heure de l’Est. Je me réjouis à la perspective de poursuivre nos échanges sur ce sujet très important.

(La séance est levée.)

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