LE COMITÉ SÉNATORIAL PERMANENT DES PÊCHES ET DES OCÉANS
TÉMOIGNAGES
OTTAWA, le jeudi 30 novembre 2023
Le Comité sénatorial permanent des pêches et des océans se réunit aujourd’hui, à 9 h 47 (HE), avec vidéoconférence, afin d’examiner pour en faire rapport les populations de phoques au Canada ainsi que leurs impacts sur les pêches au Canada.
La sénatrice Bev Busson (vice-présidente) occupe le fauteuil.
[Traduction]
La vice-présidente : Bonjour, honorables sénateurs. Je m’appelle Bev Busson et j’ai le plaisir de présider cette réunion. Aujourd’hui, nous tenons une réunion du Comité sénatorial permanent des pêches et des océans. Si des difficultés techniques surviennent, particulièrement au chapitre de l’interprétation, veuillez le signaler à la présidence ou à la greffière et nous nous efforcerons de résoudre le problème.
Avant de commencer, je demanderais aux membres du comité de se présenter au témoin.
Le sénateur Kutcher : Sénateur Kutcher, de la Nouvelle-Écosse.
Le sénateur Ravalia : Sénateur Ravalia, de Terre-Neuve-et-Labrador. Bienvenue.
La sénatrice Duncan : Pat Duncan, sénatrice du Yukon.
Le sénateur Francis : Sénateur Francis, d’Epekwitk, à l’Île-du-Prince-Édouard.
Le sénateur C. Deacon : Colin Deacon, de la Nouvelle-Écosse.
La sénatrice Petten : Iris Petten, de Terre-Neuve-et-Labrador.
La sénatrice Cordy : Jane Cordy, de Nouvelle-Écosse.
La sénatrice McPhedran : Marilou McPhedran, du Manitoba.
La vice-présidente : Le 4 octobre 2022, le Comité sénatorial permanent des pêches et des océans a été autorisé à examiner pour en faire rapport les populations de phoques au Canada ainsi que leurs impacts sur les pêches au Canada. Aujourd’hui, dans le cadre de ce mandat, le comité reçoit Carl Sidney, ancien chef du Conseil des Tlingit de Teslin et membre de longue date du Sous-comité du saumon du Yukon.
Au nom des membres du comité, je vous remercie de témoigner aujourd’hui, monsieur Sidney. Je vous remercie de votre patience à l’égard des problèmes techniques que nous avons rencontrés. Je crois comprendre que vous avez une déclaration préliminaire à faire.
Après cette déclaration, les membres du comité voudraient vous poser un certain nombre de questions sur votre expérience. Vous avez la parole, monsieur Sidney. Merci beaucoup.
Carl Sidney, à titre personnel : Bonjour. Merci, madame la présidente. Après toutes ces difficultés de connexion, je suis un peu à court de mots. Je vous remercie de m’avoir invité à parler de cette question très importante. C’est très important pour mon peuple, pour moi-même et pour beaucoup d’autres personnes le long du fleuve Yukon.
Je dois vous dire qu’à l’heure actuelle, je ne connais pas entièrement les autres rivières, comme la rivière Taku, la rivière Stikine et la rivière Alsek, mais je crois que la population de phoques a augmenté au cours des 10 ou 20 dernières années, soit depuis qu’elle est protégée par le gouvernement. Je crois comprendre que le même problème se pose sur la côte atlantique et pas seulement sur la côte du Pacifique.
Depuis des temps immémoriaux, nous survivons et gérons les poissons et la faune. Ayant été élevés sur la terre par ma grand-mère, nous dépendions exclusivement des animaux et des poissons, et nous avons toujours géré la faune, les poissons et les oiseaux au mieux de nos capacités, surtout en nous gérant nous-mêmes. Nous ne pouvons pas gérer les poissons et la faune, mais nous pouvons nous gérer nous-mêmes pour coexister avec ces espèces.
J’ai été informé par un grand nombre de mes collègues, en tant que membre du Sous-comité du saumon du Yukon, du Comité du fleuve Yukon et du Conseil des Tlingit de Teslin. J’ai eu l’occasion de visiter pratiquement tous les villages le long du fleuve Yukon depuis son cours supérieur, à Teslin, tout le long de ses 2 400 kilomètres jusqu’à la mer de Béring. J’ai probablement visité chaque village le long du fleuve Yukon, et j’ai des collègues et de nombreux amis qui vivent là-bas, surtout à l’embouchure du fleuve. Je parle beaucoup avec eux. Nous tenons une conférence téléphonique hebdomadaire à partir de la fin de mai chaque année, qui a lieu tous les mardis et qui se termine en septembre, lorsque le saumon kéta a terminé sa migration.
Au cours de ces réunions, j’entends bien des gens, en particulier ceux qui vivent à l’embouchure du fleuve, parler du rassemblement des phoques. Lorsque les poissons commencent à pénétrer dans l’embouchure de la rivière, la population de phoques augmente. Ces gens vivent tous de la terre également, encore plus que nous parce qu’aujourd’hui, nous occupons des emplois et gagnons de l’argent. Nous avons des magasins où nous pouvons acheter notre nourriture. Mais les communautés situées le long du fleuve Yukon sont très éloignées et elles dépendent beaucoup du saumon et d’autres espèces sauvages, comme des oiseaux et des animaux.
Depuis probablement cinq ou six ans, j’entends constamment des préoccupations au sujet du rassemblement de phoques à l’embouchure du fleuve Yukon, surtout lorsque les saumons commencent à entrer dans le fleuve, migrant de l’océan vers le fleuve pour leur périple de 2 000 miles jusqu’à son cours supérieur afin de pouvoir se reproduire.
Au fil du temps, j’ai entendu de nombreuses autres personnes qui pêchent le saumon le long de la côte de la Colombie-Britannique dire que les phoques sont protégés. Depuis la Californie — peut-être même plus loin — jusqu’à la mer de Béring, les phoques sont protégés. Il fut un temps où les membres des Premières Nations qui vivaient le long de la côte étaient en mesure de confiner cet animal à un endroit où il n’avait pas un si grand impact sur le saumon.
Je crois comprendre que les phoques communs s’alimentent principalement de saumons quinnats. Je ne sais pas exactement ce que le gouvernement peut faire pour apporter de l’aide. J’aimerais dire qu’il devrait mieux gérer la population de phoques afin que notre ressource en saumon survive.
Les phoques ne sont pas le seul problème. Je comprends qu’il y a des changements climatiques, mais je ne peux pas vraiment dire que cela a autant d’impact sur le saumon que la surpêche et les prises accessoires. Lorsque les pêcheurs pêchent la goberge, ils capturent aussi beaucoup de saumons quinnats. Ces poissons ne sont même pas encore adultes; ils n’ont que trois ou quatre ans et n’ont aucune valeur pour la pêche commerciale à cet âge-là. Ils occupent de la place sur les bateaux si les pêcheurs voulaient les ramener dans un endroit où ils pourraient vraiment les partager avec des gens qui en ont besoin, alors ils les jettent simplement par-dessus bord. Je n’ai pas l’impression que ces poissons survivent parce qu’ils sont pratiquement écrasés par les quelques tonnes de goberges qui sont par-dessus sur eux. Ils n’ont d’aucune valeur, aucune utilité, alors ils sont simplement jetés à la mer. C’est ce que je crois comprendre.
Je suppose que certaines maladies ont également un impact sur le saumon quinnat et probablement un peu sur saumon kéta, mais plus sur le saumon quinnat.
Outre les phoques, qui ne sont pas les seuls prédateurs qui ont un impact sur le saumon quinnat, il y a aussi des bélugas qui se tiennent à l’embouchure du fleuve Yukon au moment où les saumons entament leur voyage pour se reproduire.
Ce sont toutes des histoires que j’ai entendues lors des téléconférences que nous tenons chaque semaine, lesquelles sont organisées par la Yukon River Drainage Fisheries Association en Alaska.
Je ne sais pas ce que je pourrais ajouter de plus, si ce n’est pour dire que j’ignore à quel point les membres des Premières Nations dépendaient du saumon pour leur subsistance, leur alimentation et leur santé par le passé. Aujourd’hui, nous avons des trentenaires qui ne sont pas allés dans un camp de pêche parce qu’à Teslin, dans le cours supérieur du fleuve, nous ne pêchons pas le saumon depuis 30 ans. En fait, nous avons commencé à limiter notre pêche il y a 30 ans. Je pense que nous l’avons limitée pendant deux ou trois ans, puis nous avons imposé des contraintes encore plus strictes. Depuis une dizaine d’années, nous ne pêchons plus du tout.
Nous n’avons pas de camps de pêche au saumon quinnat depuis 30 ans ou probablement un peu plus. Nous achetons notre saumon d’une autre Première Nation, de nos frères et sœurs du Nord de la Colombie-Britannique. Nous le payons nous-mêmes, individuellement, mais nous ne pêchons plus notre propre saumon, dont nous dépendions tant dans le passé.
On m’a demandé de livrer mon témoignage au comité permanent. Je vous en remercie. L’honorable Pat Duncan, sénatrice du Yukon, m’a invité et je suis prêt à répondre à vos questions.
La vice-présidente : Je vous remercie sincèrement de votre patience. Il y a ici des sénateurs qui voudraient vous poser des questions.
La sénatrice Petten : Bonjour et merci de votre exposé. Pensez-vous que les changements climatiques ont un impact sur les stocks? De plus, quand vous parlez des phoques, pouvez-vous préciser de quelles espèces il s’agit?
M. Sidney : Il s’agit de phoques communs. Quelle était la première question?
La sénatrice Petten : Pensez-vous que les changements climatiques ont un impact sur les phoques et les stocks sur votre côte?
M. Sidney : Je ne sais pas si les changements climatiques ont un impact sur les phoques, mais je comprends le problème, pour avoir assisté à de nombreuses réunions avec le groupe d’experts sur le fleuve Yukon, qui fait des exposés sur les études qu’il a réalisées.
Le fleuve Yukon se réchauffe. Je crois comprendre que le saumon a besoin que l’eau soit à une certaine température pour pouvoir survivre et trouver son lieu de reproduction. Il tend à rester au milieu et au fond du fleuve, là où l’eau a une température appropriée. Il est vulnérable aux changements de température de l’eau.
Oui, les changements climatiques ont un impact sur le saumon, mais je ne suis pas sûr si c’est le cas pour les phoques.
La sénatrice McPhedran : Merci de prendre le temps de nous parler aujourd’hui.
Votre affirmation selon laquelle vous ne pêchez et ne mangez pas de saumon depuis 30 ans me laisse légèrement perplexe. Les changements climatiques ou les populations de phoques et d’autres animaux y sont peut-être pour quelque chose. Pourriez-vous nous en dire un peu plus sur ce qui s’est passé il y a 30 ans?
M. Sidney : Il y a 30 ans, il y avait des saumons de sept et huit ans pesant entre 75 et 100 livres. Nos aînés, qui se trouvaient en amont du fleuve, à 2 000 milles de son embouchure, ont indiqué qu’il y avait un problème avec le saumon. Nous ne voyions pas de gros saumons.
À l’époque, je faisais partie du Sous-comité du saumon du Yukon. Il faut se rappeler que j’y ai siégé pendant 13 ans. On m’a demandé d’aborder la question avec d’autres pêcheurs le long du fleuve Yukon, ce que j’ai fait. Nous avons indiqué que quelque chose n’allait pas. Parce que les anciens pêchent depuis tant d’années, ils l’ont remarqué le phénomène. J’ai soulevé la question auprès du ministère des Pêches et des Océans, ou MPO, et rien n’a été fait à ce sujet.
La situation a empiré au fil des ans. De plus en plus de gros saumons disparaissaient et n’apparaissaient pas en amont du fleuve. Nos aînés nous ont demandé de réduire nos activités de pêche, et c’est ce que nous avons fait, fermant un, puis deux jours par semaine. À mesure que la situation empirait, nous avons limité la pêche à la fin de semaine, c’est-à-dire à deux ou trois jours. Nous avons continué ainsi pendant 10 ou 15 ans.
En passant, nous avions des camps de pêche où les gens pêchaient le saumon. C’était un important processus. Toute la famille se rendait au camp de pêche au début du mois d’août et y restait jusqu’à rentrée scolaire. Les gens ne pêchaient pas seulement le saumon; ils acquéraient et enseignaient beaucoup de compétences de base pour savoir vivre sur la terre. Ils enseignaient tout un éventail de choses aux camps de pêche, comme le respect de l’eau, de la terre et des animaux.
Ces pratiques ont été délaissées. Aujourd’hui, les camps de pêche sont complètement à l’abandon et plus personne n’y va. Nous avons pêché deux ou trois jours par semaine, et depuis une dizaine d’années, nous ne pêchons pas du tout le saumon.
Le sénateur Kutcher : Merci de témoigner et d’avoir composé avec toutes les difficultés techniques. Nous vous en sommes très reconnaissants.
Nous avons parlé des phoques, mais j’aimerais avoir votre opinion sur les otaries. Je crois comprendre que la population d’otaries a triplé dans la région au cours de la dernière décennie. Parce que les eaux sont plus chaudes, les otaries remontent la côte depuis la Californie et l’Oregon. Elles mangent beaucoup de saumons. D’après ce que je comprends, il n’est pas certain que les phoques en mangent autant. Je crois comprendre que dans les années 1900, il y avait une prime de chasse de 2 $ par tête pour les otaries et le saumon, et que cette prime a été abolie dans les années 1970.
Que pensez-vous des otaries par rapport aux phoques? D’après ce que je comprends, les scientifiques ne savent pas exactement si l’augmentation des populations de phoques est à l’origine de la diminution du nombre de saumons ou, s’ils y contribuent, dans quelle mesure ils le font. J’aimerais savoir ce que vous pensez de ces questions, c’est-à-dire la population d’otaries, la disparition de la prime de chasse et l’impact différentiel des phoques.
M. Sidney : Malheureusement, je n’ai pas beaucoup d’informations sur les otaries, en particulier sur la prime. C’est la première fois que j’en entends parler, mais je ne doute pas qu’elle ait existé. Comme je l’ai dit, les otaries étaient gérées il y a longtemps, mais aujourd’hui, elles sont protégées. Cela semble être le gros problème pour moi et beaucoup d’autres personnes qui dépendent du saumon le long du fleuve Yukon.
Je ne suis pas certain pour les otaries. C’est du phoque commun dont j’entends parler. Je suis désolé de ne pas avoir beaucoup d’informations sur les otaries.
Le sénateur Kutcher : C’est tout à fait correct. Je me demandais simplement si vous en aviez. Je vous remercie beaucoup.
La sénatrice Cordy : Merci beaucoup de témoigner devant nous ce matin. Il est probablement très tôt là où vous êtes.
Nous sommes allés à Terre-Neuve, où nous avons vu les phoques et entendu les chasseurs de phoques.
Comme vous êtes en Alaska, pouvez-vous me dire à quel point le marché est limité pour le phoque et ses produits dérivés en raison des lois américaines qui régissent cette industrie?
M. Sidney : Je suis désolé, mais c’est un autre domaine sur lequel je n’ai pas beaucoup d’informations. En suivant les bulletins de nouvelles de temps en temps, je sais que Greenpeace et des personnes de ce genre s’opposent formellement à la chasse au phoque et au port de produits fabriqués à partir de cet animal.
Je ne sais pas grand-chose sur les impacts parce que nous ne chassons pas le phoque là où nous sommes. Aux nouvelles, j’entends dire que la chasse à d’autres espèces marines qui contiennent de l’ivoire est interdite. Les gens diminuent la vente des produits dont les Inuits vivent grâce à la sculpture. Ces mesures ont des répercussions sur eux, car les autorités protègent tous les animaux marins ayant des défenses. C’est ce que j’entends aux nouvelles; je ne l’entends pas vraiment de la bouche des gens. Il en va de même pour les produits du phoque.
Le sénateur C. Deacon : Je vous remercie beaucoup d’être parmi nous aujourd’hui, monsieur Sidney. C’est une histoire vraiment désolante que vous racontez, une histoire où vous avez, semble-t-il, l’impression d’être complètement incapable de résoudre le problème. Vous ne disposez pas des outils nécessaires pour résoudre ce problème qui a de profondes répercussions sur votre communauté.
Je me demande si vous pourriez vous tourner vers l’avenir et réfléchir à la question suivante : s’il y avait quelque chose que vous pourriez faire, qu’est-ce que ce serait? Si quelqu’un vous donnait une baguette magique pour commencer à lutter contre la destruction de l’écosystème, que nous recommanderiez-vous? Merci.
M. Sidney : Je vous remercie, sénateur. Je pense que nous souhaitons tous avoir cette baguette magique.
Il y a une mesure cruciale à laquelle je réfléchis depuis quelques années déjà, mais je sais que cela ne se fera pas. Je tiens d’ailleurs à remercier la sénatrice Pat Duncan et le député Brendan Hanley d’avoir amené plusieurs des nôtres à Washington pour soulever la question. Mon plus grand souhait serait un moratoire sur la mer de Béring. Je sais que c’est beaucoup demander, car c’est une industrie de plusieurs milliards de dollars en l’Alaska, mais si nous voulons voir des saumons à l’avenir, je pense que l’imposition d’un moratoire sur la mer de Béring pendant 5 à 10 ans afin de rétablir le stock de saumon serait probablement l’une des mesures les plus préjudiciables que nous puissions prendre.
Par ailleurs, je ne suis pas un sadique et je n’ai rien contre les animaux, mais il arrive qu’une espèce soit en trop grand nombre. Cette abondance dont il a été question pour les phoques doit être gérée. Le gouvernement ne peut pas laisser cette espèce devenir incontrôlable, comme c’est le cas actuellement. D’une manière ou d’une autre, le gouvernement ou le ministère des Pêches et des Océans devront — je crois savoir que les membres des Premières Nations le long des côtes autour de Bella Coola, à l’extérieur de Vancouver et de Haida Gwaii, tout le long de la côte, sont en train de pêcher même si c’est illégal. Ils continuent de le faire parce qu’ils sont convaincus qu’il faut faire quelque chose en ce qui concerne la population de phoques.
Ce sont les deux souhaits que vous pourriez réaliser avec votre baguette magique. Le premier est que le gouvernement soit en mesure de mieux gérer la population de phoques, et le second est de plaider auprès du gouvernement américain pour qu’il y ait un moratoire sur la pêche dans la mer de Béring pendant 5 à 10 ans afin que les saumons puissent survivre. Merci.
Le sénateur C. Deacon : Merci de vos réflexions. Le moratoire que vous souhaitez concerne le chalutage de fond, je suppose, mais j’aimerais que vous nous expliquiez très précisément de quoi il s’agit. Merci, monsieur.
M. Sidney : Oui. Il s’agit de la pêche hauturière, des chalutiers. C’est dans les eaux internationales, pas seulement dans les eaux américaines. Il y a une ligne d’eau internationale où d’autres pays viennent et prennent cette ressource.
La présidente : Je vous remercie, monsieur Sidney.
Le sénateur Francis : Merci de vous joindre à nous ce matin. Pourriez-vous nous dire si, à votre avis, le savoir autochtone traditionnel lié aux phoques bénéficie de la même considération que le savoir occidental?
M. Sidney : Je suis désolé, mais je ne comprends pas.
Le sénateur Francis : Le savoir autochtone bénéficie-t-il du même respect que le savoir occidental lorsqu’il est question du problème des phoques?
M. Sidney : Je pense que ce problème ne concerne pas seulement les phoques. Beaucoup de gens considèrent les poissons et les animaux comme des ressources. C’est le mot qui me vient à l’esprit, mais ce n’est pas une ressource pour nous. Une ressource, c’est quelque chose qui rapporte de l’argent, à mon avis, alors je n’aime pas l’appeler ainsi. J’appelle cela des poissons et des animaux.
J’en suis arrivé à un point où mon travail porte sur les connaissances traditionnelles. J’aimerais que les connaissances traditionnelles aient le même poids que les connaissances scientifiques, simplement parce que les connaissances traditionnelles proviennent de l’expérience réelle de ce qui se passe sur la terre et dans l’eau. Les connaissances scientifiques sont des connaissances de bureau. Il s’agit essentiellement d’études de bureau qui ont été transmises de génération en génération par l’entremise d’universités, etc. Je réclame depuis de nombreuses années que l’on accorde le même poids aux connaissances traditionnelles qu’aux connaissances scientifiques, et l’on commence à se rendre compte de l’importance des connaissances traditionnelles.
Le sénateur Francis : Je vous en remercie beaucoup.
M. Sidney : Je vous en prie.
Le sénateur Ravalia : Merci beaucoup, monsieur Sidney. Ma question porte sur vos relations avec vos voisins de l’Aslaska. Dans quelle mesure dialoguez-vous avec des personnes de l’autre côté de la frontière qui sont manifestement touchées par bon nombre des problèmes auxquels vous vous heurtez? Dans quelle mesure peuvent-ils encadrer certains des facteurs qui entraînent la diminution des stocks de saumon?
M. Sidney : Merci de cette question. Par où commencer? Les villages situés le long du fleuve Yukon en Alaska sont très isolés. Le seul moyen de s’y rendre est l’avion. Il n’y a pas de gîtes touristiques — non, je ne devrais pas dire cela —, il n’y a pas d’hôtels. Lorsque vous voyagez là-bas, vous devez vous loger. C’est un peu comme un gîte, je suppose. Vous restez avec ces gens et vivez avec eux, et vous devenez, après un certain nombre de visites — dans un village, un homme m’a appelé son fils du Canada. Nous devenons donc assez proches, surtout lorsqu’ils se rendent compte que nous vivons comme eux, même si 2 000 kilomètres nous séparent.
Notre façon de vivre est la même et nous mangeons la même nourriture. Nous pouvons devenir très proches, et c’est là que je puise une grande partie de mes connaissances sur le saumon quinnat, le saumon kéta. Il y a deux remontées différentes de saumon kéta. L’une est la remontée du printemps, puis la remontée du saumon quinnat commence juste après la remontée du printemps, et le saumon kéta d’automne commence juste après le saumon quinnat. Il y a donc un chevauchement important. Il y a eu une époque où la pêche de subsistance était celle du saumon kéta, et les gens donnaient le saumon quinnat à manger à leurs chiens, car tout est très cher, y compris la nourriture pour chiens. Nous pouvions comprendre ma position, et les eaux d’amont dont nous dépendions pour le saumon quinnat, qu’ils donnaient à leurs chiens, mais nous nous entendions bien.
Ils mangent le saumon quinnat. À certains moments, comme à Noël, je reçois des appels téléphoniques de certains de mes amis là-bas où j’ai logé, et nous parlons de ce qui se passe en général et de ce qui se passe avec le saumon. Nous ne comprenons pas. Nous rejetons le blâme, comme je l’ai dit, sur les changements climatiques et sur tout le reste, mais rien ne semble être fait à ce sujet.
Vous devez comprendre qu’il y a chaque jour du saumon sur la table. Chaque jour que j’ai passé là-bas — et j’y suis déjà resté jusqu’à cinq jours —, il y avait toujours du saumon sur la table. C’était toute la journée et tout le monde. Les gens en mangent probablement tous les jours.
La présidente : Merci beaucoup, monsieur Sidney.
La sénatrice Duncan : Merci, monsieur Sidney, de vous être joint à nous aussi tôt ce matin.
Vous avez parlé du fleuve Yukon et de l’incidence sur le saumon. Pourriez-vous aborder la question du sud-est de l’Alaska et du saumon? Je crois savoir que les sources de l’Alsek, de la Stikine et de la Taku, ainsi que le fleuve Yukon, sont des zones importantes pour le déplacement du saumon, et il s’agit de rivières transfrontalières. D’après ce que j’ai entendu officieusement, il y a un certain nombre de phoques dans les eaux d’amont de ces rivières dans le sud-est de l’Alaska. Est-ce également ce que vous pensez? Y a-t-il un nombre considérable de phoques ou une augmentation des phoques dans cette région?
M. Sidney : Merci, sénateur Duncan, et merci de m’avoir invité.
Comme je l’ai dit plus tôt, lorsque j’ai entamé cette conversation, j’ai signalé que le problème des phoques se pose depuis, je crois, l’Oregon et tout le long de la côte de l’océan Pacifique, jusqu’à la mer de Béring. En ce qui concerne les rivières Stikine et Taku, je pense que c’est le même problème.
Les phoques se multiplient et rien n’est fait à cet égard, si ce n’est pour les protéger. J’ai également de nombreux collègues qui vivent le long de la côte, de Vancouver jusqu’à la rivière Taku, voire jusqu’à la rivière Alsek. Il y a des communautés là-bas où les gens chassent les baleines, même si elles sont protégées. Ils sont prêts à courir ce risque. Ce sont des amis avec lesquels j’ai travaillé en étroite collaboration en ce qui concerne le saumon. C’est ce qu’ils me disent. Le problème de la population de phoques se pose sur toute la côte du Pacifique.
La présidente : Je vous remercie. Je vous en suis reconnaissante. Si vous pouvez patienter un peu, monsieur Sidney, nous avons des gens qui aimeraient avoir la possibilité de poser une autre question.
M. Sidney : Je suis d’accord. Prenez le temps que vous voulez.
La présidente : Je vous remercie.
La sénatrice McPhedran : Je tiens également à vous faire part de ma reconnaissance. Je viens de me rendre compte à quel point il est tôt pour vous, alors merci beaucoup.
Je me demandais si vous pouviez nous décrire, afin que nous puissions en avoir une meilleure compréhension, le rôle des femmes dans vos communautés. Existe-t-il une industrie de l’artisanat dans vos communautés? Le cas échéant, pourriez-vous nous en parler un peu, ainsi que du rôle des femmes?
M. Sidney : Il est intéressant que vous posiez cette question. Mon gouvernement actuel est le Conseil des Tlingit de Teslin. Nous sommes l’une des 11 Premières Nations autonomes du Yukon, qui en compte 14. Nous venons d’une région où nos dirigeants étaient autrefois nommés. Ces cinq clans ont des chefs de clan qui sont choisis par chaque clan et qui sont également nommés.
On appelle les femmes les matriarches. Aucune décision n’est prise sans que les femmes soient consultées au préalable. Je ne sais pas comment vous l’avez su, mais vous saviez qu’il y avait un petit attrape, n’est-ce pas? La sénatrice Duncan s’adressait probablement à vous. Nous donnons à nos femmes une place qui leur permet de prendre les décisions. J’ai mentionné les chefs de clan. Les chefs de clan sont simplement des porte-parole. Ce sont les femmes qui leur donnent les directives. Ce sont les matriarches; je parle des femmes les plus âgées de chaque clan. Elles reçoivent leurs instructions et font entendre leur voix en ce qui concerne les nominations des chefs de clan et les nominations des dirigeants, comme le chef et le chef adjoint.
Des élections auront lieu l’an prochain. Je siège à ce comité créé par notre conseil général, qui est l’organe directeur de notre gouvernement composé de 25 personnes, soit cinq par clan. Ils rédigent toutes les lois, adoptent des résolutions et prennent toutes les décisions importantes. J’ai siégé à ce comité, et c’est un comité constitutionnel. Nous sommes en train de redéfinir notre constitution. Nous revenons à notre ancien système. Nous avons adopté le mode de scrutin européen, et nous essayons de nous en départir. Cette discussion a été soulevée pas plus tard qu’hier. Nous venons d’avoir une discussion avec le conseil des aînés, et l’un des principaux problèmes était la manière dont les décisions étaient prises auparavant. En communiquant avec les matriarches, jusqu’aux chefs de clan, nous avons constaté que les femmes étaient en fait les décideurs.
Oui, nous fabriquons toujours des mocassins et tout, ce qui se transmet de plus en plus aux jeunes générations. Nous organisons de nombreux ateliers, surtout en hiver, lorsqu’il fait froid — sauf cette année — pour apprendre aux jeunes à fabriquer des mocassins. D’une manière ou d’une autre, cette nouvelle activité a commencé avec des peaux de poisson. Nous n’avons pas de saumon, mais nous achetons du saumon à nos voisins, nous conservons les peaux, nous les tannons et ils en font différents objets. Ils peuvent fabriquer des portefeuilles et d’autres objets. Cette connaissance se transmet, oui.
La sénatrice McPhedran : Je vous remercie.
La présidente : Je vous remercie.
Le sénateur Kutcher : Merci beaucoup. En ce qui concerne les peaux de poisson, je viens de me rendre à Hokkaido, dans le nord du Japon, chez les Aïnous, qui fabriquent des mocassins, des manteaux et des vestes en peaux de saumon fumé, ce qui est fascinant. C’est la première fois que je vois cela.
Je voudrais revenir sur votre observation concernant le réchauffement des eaux. Je crois savoir que les eaux au large des côtes de l’Alaska se sont considérablement réchauffées au cours des trois dernières décennies, et on signale maintenant que le saumon kéta fraye dans l’Arctique, ce qui n’était jamais arrivé auparavant, dans les rivières Anaktuvuk et Itkilik de cette région. Je me demande si vous avez eu des conversations avec les peuples autochtones qui vivent dans ces régions, si vous savez ce qu’ils voient, s’ils confirment ces autres rapports sur le frai du saumon kéta, pas tellement là où il frayait dans le passé, mais en raison des eaux plus chaudes, ils se déplacent vers des endroits où les eaux sont plus fraîches et ils frayent dans d’autres rivières, et je me demande seulement si vous avez des renseignements à ce sujet.
M. Sidney : D’accord. J’ai probablement autant de renseignements que vous. Dans bon nombre de ces régions, elles sont trop éloignées de moi pour que je puisse correspondre avec les gens. Dans des endroits comme le fleuve Mackenzie, qui se trouve tout près du cercle arctique, on pêche du saumon quinnat et du saumon kéta. J’en ai entendu parler, oui.
L’une des principales causes du réchauffement des rivières est le recul des glaciers, qui alimentent la plupart de nos bassins hydrographiques. C’est pourquoi l’eau est fraîche. Ils ont tellement reculé qu’ils ne contribuent plus beaucoup aux systèmes — aux bassins hydrographiques. C’est ce qui permet à l’eau de rester fraîche.
Merci de votre question.
La vice-présidente : Merci beaucoup, monsieur Sidney, du temps que vous nous avez accordé, mais aussi de l’immense patience dont vous avez fait preuve pour traiter les questions techniques. Merci d’avoir pris le temps de comparaître devant le comité. Vous aviez beaucoup de choses à dire qui nous ont été extrêmement utiles dans notre étude sur les phoques et la population de saumon. Je vous remercie encore une fois de votre temps et de votre patience, et je voudrais maintenant lever la séance. Je vous remercie.
M. Sidney : Je vous remercie.
(La séance est levée.)