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POFO - Comité permanent

Pêches et océans


LE COMITÉ SÉNATORIAL PERMANENT DES PÊCHES ET DES OCÉANS

TÉMOIGNAGES


OTTAWA, le jeudi 31 octobre 2024

Le Comité sénatorial permanent des pêches et des océans se réunit aujourd’hui, à 9 h 3 (HE), avec vidéoconférence, pour examiner afin d’en faire rapport la séquestration du carbone océanique et son utilisation au Canada; et, à huis clos, pour étudier un projet d’ordre du jour (travaux futurs).

La sénatrice Bev Busson (vice-présidente) occupe le fauteuil.

La vice-présidente : Bonjour. Je m’appelle Bev Busson. Je suis une sénatrice de la Colombie-Britannique et la vice-présidente du comité. J’ai le plaisir de présider la séance d’aujourd’hui.

Nous tenons une réunion du Comité sénatorial permanent des pêches et des océans. Avant de commencer, je voudrais demander à tous les sénateurs et aux autres participants en personne de consulter les cartes sur la table pour connaître les lignes directrices sur la prévention des incidents liés à la rétroaction acoustique. Assurez-vous de garder votre oreillette loin de tous les microphones en tout temps. Lorsque vous ne l’utilisez pas, déposez-la face vers le bas sur l’autocollant placé sur la table à cette fin.

En cas de difficultés techniques, particulièrement en ce qui concerne l’interprétation, veuillez en informer la vice-présidente ou la greffière, et nous nous efforcerons de régler le problème.

Avant de commencer, j’aimerais prendre quelques instants pour permettre aux membres du comité de se présenter, en commençant par le sénateur qui se trouve immédiatement à ma droite.

Le sénateur C. Deacon : Bonjour. Colin Deacon, de la Nouvelle-Écosse.

Le sénateur Boudreau : Victor Boudreau, du Nouveau-Brunswick.

[Traduction]

La sénatrice Ataullahjan : Bonjour. Sénatrice Salma Ataullahjan, de l’Ontario.

Le sénateur Ravalia : Bonjour. Mohamed Ravalia, de Terre-Neuve-et-Labrador.

[Français]

Le sénateur Aucoin : Réjean Aucoin, de la Nouvelle-Écosse.

Le sénateur Cuzner : Rodger Cuzner, de la Nouvelle-Écosse.

[Traduction]

La sénatrice Petten : Iris Petten, de Terre-Neuve-et-Labrador.

La vice-présidente : Le 24 septembre 2024, le Comité sénatorial permanent des pêches et des océans a été autorisé à examiner afin d’en faire rapport la séquestration du carbone océanique et son utilisation au Canada.

Aujourd’hui, dans le cadre de ce mandat, le comité a la chance d’entendre les témoignages de David Koweek, scientifique en chef à Ocean Visions; de Carly Buchwald, professeure agrégée et chaire de recherche du Canada en chimie des océans à l’Université Dalhousie; de Christopher Algar, ici présent, professeur agrégé au Département d’océanographie de l’Université Dalhousie; et d’Edmund Halfyard, cofondateur et directeur de la technologie de CarbonRun.

Au nom des membres du comité, je vous remercie de comparaître aujourd’hui. Je crois comprendre que vous avez une déclaration préliminaire à faire. À la suite de vos déclarations, les membres du comité voudront vous poser des questions. Monsieur Koweek, à l’écran, je vais commencer par vous. Vous avez la parole.

David Koweek, scientifique en chef, Ocean Visions : Je m’appelle David Koweek, et je suis scientifique en chef d’Ocean Visions, un organisme sans but lucratif qui se consacre à la promotion de solutions pour la restauration du climat océanique. Je suis honoré de comparaître devant vous aujourd’hui afin de vous communiquer mon appui à l’étude canadienne de la séquestration du carbone océanique ainsi que mon point de vue sur la nécessité d’accélérer la recherche et le développement pour l’élimination du dioxyde de carbone marin, ou la séquestration du carbone océanique.

La semaine dernière, le Programme des Nations unies pour l’environnement a publié sa mise à jour annuelle du Rapport sur l’écart entre les besoins et les perspectives en matière de réduction des émissions, qui montrait que les émissions de gaz à effet de serre ont atteint un taux record en 2023. Notre incapacité collective à réduire les émissions nous a mis sur la voie d’un réchauffement de 2,5 à 3 degrés d’ici la fin du siècle, ce qui est loin des objectifs énoncés dans l’Accord de Paris de limiter le réchauffement à 1,5 degré. Une telle trajectoire devrait être une source de grande préoccupation pour nous tous, car le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat a cerné de graves risques pour presque tous les grands écosystèmes de la planète. Ces risques sont particulièrement importants dans le cas des écosystèmes océaniques, qui absorbent plus de 90 % de la chaleur supplémentaire emprisonnée par les gaz à effet de serre et environ le quart des émissions de dioxyde de carbone, ce qui a entraîné une augmentation de 30 % de l’acidité des océans depuis l’ère préindustrielle. Déjà, un grand nombre des écosystèmes importants de l’Arctique risquent de connaître un point de basculement qui contribuerait davantage au réchauffement de notre planète, à des changements irréversibles et à des perturbations sociétales. Par conséquent, il nous faut des politiques et des directives qui encouragent la recherche concernant l’atténuation des effets des changements climatiques sur les océans dans tous les secteurs.

Nous devons redoubler d’efforts pour réduire les émissions, et nous devons aussi faire face à la réalité du fait qu’à elles seules, nos mesures de réduction des émissions n’ont pas donné les résultats escomptés. Les scientifiques s’entendent maintenant pour dire que toute voie qui permet de limiter le réchauffement de 1,5 à 2 degrés requiert un retrait à grande échelle des gaz à effet de serre — surtout le dioxyde de carbone — de l’atmosphère et leur stockage dans des réservoirs océaniques, terrestres et géologiques durables.

L’élimination du dioxyde de carbone est également le seul outil qui pourrait finir par nous permettre de restaurer le climat en éliminant la pollution par les gaz à effet de serre existante et en ramenant les concentrations atmosphériques de gaz à effet de serre à des niveaux compatibles avec la stabilité climatique et l’épanouissement humain sur la planète. C’est pour ces raisons que nous devons accorder la priorité à la réduction de nos émissions de gaz à effet de serre et à la réalisation de progrès rapides au chapitre des techniques d’élimination du carbone.

Parmi l’ensemble des options d’élimination du dioxyde de carbone envisagées, les voies océaniques se distinguent par leur potentiel évolutif; pourtant, elles n’ont pas reçu de ressources en recherche et développement proportionnelles à leur potentiel. Même si la recherche et le développement sur les voies d’élimination du dioxyde de carbone marin augmentent, il reste encore beaucoup à faire. Mon organisation, Ocean Visions, a établi un cadre ambitieux de développement intégré de la science, des politiques et de la technologie à réaliser au cours de la présente décennie afin de produire des renseignements exploitables sur lesquelles des méthodes d’élimination du dioxyde de carbone marin, le cas échéant, sont des solutions suffisamment efficaces et pourront être mises à l’échelle sans danger dans les décennies à venir.

La clé de voûte de ce programme est une accélération exponentielle de la recherche sur le terrain concernant les différentes approches, car les essais sur le terrain sont le meilleur moyen d’obtenir des renseignements de haute qualité sur l’efficacité de celles-ci et sur les avantages et les risques environnementaux et sociaux qui y sont associés.

Le Canada est en train de devenir un chef de file mondial dans le secteur naissant de l’élimination du dioxyde de carbone marin. Au large des côtes de la Colombie-Britannique, Ocean Networks Canada fait la promotion de recherches scientifiques clés sur la minéralisation des fonds marins et l’enfoncement de la biomasse. En Nouvelle-Écosse, Planetary Technologies et l’Université Dalhousie collaborent à la recherche sur l’alcalinisation des océans, et CarbonRun est un pionnier de l’alcalinisation des cours d’eau. Au Québec, Deep Sky collabore avec Captura, une entreprise américaine, pour mettre à l’essai la technologie de captage océanique direct de cette dernière.

L’investissement collectif du Canada dans les sciences et le génie marins a permis au pays d’être un chef de file dans ce domaine émergent. Si ces technologies prennent de l’expansion, les Canadiens profiteront des emplois et des avantages climatiques que cette industrie pourrait soutenir.

L’étude proposée de la séquestration du carbone océanique arrive à point nommé durant l’élaboration mondiale d’un portefeuille plus solide d’atténuation des changements climatiques. L’étude pourrait jouer un rôle précieux en aidant le Canada à cerner d’autres possibilités en ce qui a trait aux technologies d’élimination du dioxyde de carbone marin. Le pays s’est lancé tôt dans les démonstrations d’élimination du dioxyde de carbone marin, qui sont un élément essentiel pour vérifier la sécurité et l’efficacité environnementales de toute innovation, surtout dans une ressource partagée comme l’océan. Il est important que les essais sur le terrain se poursuivent sans entrave afin qu’ils puissent éclairer l’étude.

De même, à l’échelon international, où le leadership du Canada est bien reconnu, ce rapport pourrait être une ressource précieuse pour favoriser un rapprochement efficace de la politique climatique internationale et de la gouvernance de la protection marine. Nous estimons qu’une réglementation claire, une politique et une orientation sont nécessaires afin que le secteur privé puisse participer pleinement, avec les établissements d’enseignement et des organisations non gouvernementales, à une recherche sécuritaire et responsable sur l’élimination du dioxyde de carbone marin.

Il nous faudra une participation constructive dans tous les secteurs pour lutter contre les pires effets des changements climatiques.

En conclusion, les méthodes d’élimination du dioxyde de carbone marin sont peut-être l’un de nos meilleurs moyens d’accroître l’élimination de ce gaz, et le Canada est bien placé pour continuer d’être un chef de file de l’innovation dans ce secteur.

Je vous remercie encore une fois de m’avoir donné cette possibilité, et j’ai hâte de répondre à vos questions.

La vice-présidente : Merci, monsieur Koweek. Madame Buchwald, vous avez la parole.

Carly Buchwald, professeure agrégée et chaire de recherche du Canada en chimie des océans, Université Dalhousie, à titre personnel : Bonjour aux membres du comité, et merci de me donner la possibilité de comparaître devant vous aujourd’hui.

En plus de mes fonctions à l’Université Dalhousie, mon rôle de coresponsable d’un des grands projets de recherche dans le cadre du programme de recherche Transformer l’action pour le climat est également pertinent pour le comité. Notre projet de recherche, qui est axé sur l’élimination du dioxyde de carbone océanique, réunit des chercheurs de l’Université Dalhousie, de l’Université Memorial, de l’Université Laval et de l’Université du Québec à Rimouski. Dans le cadre de ce programme, nous menons de multiples projets axés sur la séquestration du carbone océanique. Trois des projets portent principalement sur l’alcalinisation des océans, et trois autres sont des études de la viabilité de l’utilisation de la biomasse algale pour la séquestration du carbone.

Dans mon laboratoire, plus précisément, nos recherches portent sur ces deux méthodes de séquestration. Premièrement, en ce qui concerne l’alcalinisation des océans, nous en étudions l’effet sur le cycle de l’azote. Ce gaz se présente sous de nombreuses formes dans l’océan, allant de celles qui sont des nutriments importants pour les organismes de l’océan à des gaz comme l’oxyde de diazote, un puissant gaz à effet de serre. Grâce à nos recherches, nous voulons nous assurer que l’alcalinisation des océans ne neutralise pas ses effets climatiques en modifiant la quantité de CO2 absorbée par les algues qui se trouvent naturellement dans l’océan ou en augmentant la quantité d’oxyde de diazote qui y est produite.

Deuxièmement, en ce qui concerne la séquestration de la biomasse algale, notre groupe a mené des recherches sur les méthodes optimales de production d’algues pour l’aquaculture. Ces recherches antérieures visaient uniquement à améliorer et à élargir l’industrie de l’aquaculture du varech en Nouvelle-Écosse, mais, dans le cadre du nouveau programme de recherche Transformer l’action pour le climat, nous élargirons notre recherche pour y inclure des questions qui seraient importantes au moment d’examiner le potentiel de la culture de macroalgues, comme le varech, à des fins de séquestration.

Ces méthodes de séquestration du carbone océanique sont prometteuses, car elles sont fondées sur des processus naturels que les océans utilisent pour réguler le CO2 sur la planète. Notre tâche consiste maintenant à déterminer s’il est possible d’intervenir et d’accélérer ces processus. Je crois que, bien que ces méthodes soient prometteuses, il reste encore beaucoup de recherche à faire pour déterminer leur faisabilité en tant que solutions d’élimination du dioxyde de carbone.

Je me sens privilégiée d’être à l’Université Dalhousie et située à Halifax pour avoir les ressources nécessaires afin de répondre à certaines des questions importantes auxquelles nous devrons répondre.

Je vous remercie de votre temps.

La vice-présidente : Merci beaucoup, madame Buchwald. Nous accueillons M. Algar ici présent. Vous avez maintenant la parole.

Christopher Algar, professeur agrégé, Département d’océanographie, Université Dalhousie, à titre personnel : Salutations, sénatrice Busson et honorables membres du comité. Je vous remercie de me donner la possibilité de m’adresser à vous.

Je suis un biogéochimiste des sédiments, et j’étudie le cycle du carbone, de l’oxygène et d’autres éléments nécessaires à la vie entre les sédiments marins et les eaux au-dessus. Je comparais aujourd’hui pour vous parler de la recherche que je mène sur l’alcalinisation des océans, une forme de séquestration du dioxyde de carbone marin.

L’alcalinisation des océans est la modification intentionnelle de la chimie des océans, soit par l’ajout d’alcalinité, soit par la réduction de l’acidité, ce qui permet à l’océan d’absorber plus de CO2. L’approche d’alcalinisation des océans particulière sur laquelle porte ma recherche consiste en l’ajout d’alcalinité à l’océan sous la forme de minéraux alcalins broyés. Leur ajout augmente la capacité de tamponnement de l’océan et lui permet d’absorber plus de CO2 de l’atmosphère et de le stocker potentiellement loin de celle-ci pendant de longues périodes. Il importe de souligner que, contrairement à de nombreuses approches d’élimination du dioxyde de carbone, l’alcalinisation des océans permettra également de contrer la diminution du pH qui entraîne l’absorption de CO2 et nous protégera ainsi contre la menace parallèle de l’acidification des océans.

Cette approche d’alcalinisation des océans imite les processus naturels qui se produisent tout de même, c’est-à-dire que, à mesure que le climat se réchauffera, l’augmentation des précipitations provoquera l’altération et la dissolution du carbonate de calcium et des minéraux silicatés sur la terre et un apport subséquent de ces minéraux dissous dans l’océan, ce qui augmentera l’alcalinité naturelle de celui-ci.

Toutefois, ce processus est très lent. Il se déroule en temps géologique sur des millions d’années. Grâce à l’ajout direct et intentionnel de ces minéraux, nous pouvons l’accélérer afin qu’il se produise à des échelles de temps pertinentes pour l’humain. Bien que la théorie scientifique soit solide et bien comprise, il faudra encore faire de la recherche et du développement avant que cette méthode et d’autres méthodes d’élimination du dioxyde de carbone marin puissent être mises en œuvre à grande échelle. Par exemple, comment peut-on séparer l’élimination du CO2 attribuable à l’alcalinisation des océans du signal naturel afin que l’on puisse la monétiser adéquatement pour les crédits de carbone, ce qu’on appelle la surveillance, la déclaration et la vérification? Quelles seront les répercussions sur l’environnement naturel et les écosystèmes? Comment procéderons-nous à l’élargissement de cette approche à une échelle suffisamment grande pour qu’elle puisse avoir des effets sur le climat?

Mes recherches portent sur certains aspects de cette question; plus particulièrement, j’étudie ce qui se passe lorsque des produits ajoutés aux fins de l’alcalinisation des océans sont déposés et dissous sur le fond marin, l’incidence de ces produits sur l’alcalinité naturelle et les cycles de carbone dans les sédiments entre le fond marin et la colonne d’eau et l’effet qu’ils pourraient avoir sur les écosystèmes benthiques.

Pour répondre à ces questions, il est important de les étudier dans des conditions réelles au moyen d’essais à petite et moyenne échelle dans l’environnement naturel. J’ai la chance qu’une entreprise en démarrage, Planetary Technologies, mène un tel projet pilote dans le port d’Halifax, en Nouvelle-Écosse, et je peux utiliser son étude afin d’étudier les effets de ses produits doseurs d’alcalinisation des océans sur les sédiments du port. Pour ce faire, j’ai effectué des mesures des flux d’alcalinité des sédiments et de la diversité de la faune benthique avant le début de l’administration de la dose d’alcalinité de Planetary, et je continue d’effectuer ces mesures pendant et après la fin de celle-ci.

À ma connaissance, c’est dans le cadre de l’un des rares projets pilotes d’élimination du dioxyde de carbone marin par l’alcalinisation des océans actuellement en cours dans le monde. Il offre une occasion incroyable d’étudier cette technologie dans des conditions réelles qu’il serait impossible de reproduire entièrement en laboratoire ou par une simulation informatique.

En terminant, bien que je comprenne et que je partage les préoccupations et les inquiétudes que beaucoup de gens ressentent lorsqu’on discute de l’utilisation des approches de géoingénierie pour lutter contre le changement climatique, nous devons également tenir compte du fait que les émissions anthropiques de CO2 modifient déjà la flore à l’échelle mondiale et entraînent de graves conséquences. Comme l’a mentionné M. Koweek, le plus récent rapport du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat, ou GIEC, des Nations unies laisse entendre que la limitation du réchauffement à 1,5 degré Celsius prévue par l’Accord de Paris nécessitera l’utilisation de la technologie d’élimination du dioxyde de carbone. Par conséquent, il est important que nous étudiions le recours à ces diverses approches afin de comprendre comment, où, quand et si nous devrions les utiliser. Des études pilotes à petite et à moyenne échelle, comme celle qui se déroule actuellement à Halifax, sont nécessaires pour y arriver.

Merci beaucoup. Je serai heureux de répondre à toutes les questions que vous pourriez me poser.

La vice-présidente : Merci, monsieur Algar. Monsieur Halfyard, vous avez la parole.

Edmund Halfyard, cofondateur, directeur technique, CarbonRun : Merci et bonjour, distingués membres du Comité sénatorial permanent des pêches et des océans. Je vous remercie de m’avoir invité à vous parler de mon expérience et de notre travail sur la séquestration du carbone fluvial et océanique au Canada. Je m’appelle Eddie Halfyard, et je suis un écologiste qui se consacre à la conservation appuyée par des données scientifiques des poissons et des lieux où ils vivent. Je m’inspire des études que j’ai faites à l’Université Acadia, de mon doctorat de l’Université Dalhousie et de mes apprentissages en tant que chercheur postdoctoral au Great Lakes Institute for Environmental Research, à Windsor. Je m’appuie également sur mes 20 années de carrière au sein d’organismes de bienfaisance voués à la protection de l’environnement, où j’ai dirigé certains des plus importants programmes de restauration écologique de l’Est du Canada visant des cours d’eau, des lacs et des océans côtiers.

Les cours d’eau relient deux mondes très différents : la terre et la mer. Ils transportent des nutriments, de l’énergie et, surtout, du carbone vers l’océan, mais ils permettent aussi à la vie de circuler entre ces deux mondes. En effet, le Canada a la chance d’avoir de nombreux cours d’eau emblématiques qui ont façonné son histoire et qui continuent d’être ancrés dans le tissu même de l’identité canadienne.

La majeure partie de ma carrière a été consacrée à l’une des plus grandes menaces qui pèsent sur les cours d’eau de l’Est du Canada : les pluies acides. L’Accord Canada-États-Unis sur la qualité de l’air de 1991, qui était à l’avant-plan des préoccupations environnementales, a considérablement réduit les émissions de polluants à l’origine des pluies acides; toutefois, notre héritage de répercussions des pluies acides continue de dégrader la santé et la productivité de nos ressources en eau douce et côtières plus de 30 ans après l’adoption de la réglementation.

En Nouvelle-Écosse, des organismes de bienfaisance voués à la protection de l’environnement, comme la Nova Scotia Salmon Association, ont adopté des techniques de chaulage des cours d’eau qui étaient largement utilisées en Norvège et en Suède. Dans sa forme la plus basique, la roche calcaire en poudre est dissoute dans les rivières et les fleuves pour désacidifier l’eau. L’ajout de calcaire reproduit le processus naturel de l’altération des roches, qui est la source d’éléments importants comme le calcium et le magnésium, qui sont tous deux essentiels à la vie aquatique, mais qui contribuent également à ce qu’on appelle l’alcalinité ou la capacité de tamponnement contre l’acidification.

Les travaux que nous avons effectués en Nouvelle-Écosse ont été couronnés de succès et ont mené au rétablissement écologique d’une rivière très dégradée et à la reconstitution d’une population autosuffisante de saumons de l’Atlantique. Cette réussite en matière de conservation reflète les résultats de grands programmes fédéraux pluriannuels menés dans les pays scandinaves. Cependant, là où les pays nordiques ont investi des centaines de millions de dollars chaque année, au Canada, le financement a gravement limité l’adoption générale de programmes d’atténuation des pluies acides.

Pendant que je menais des recherches en compagnie de Shannon Sterling, de l’Université Dalhousie, nous avons découvert que la technique du chaulage des cours d’eau pouvait être modifiée de manière à rétablir la qualité de l’eau des rivières et des fleuves et à capter le dioxyde de carbone. Dans la foulée de cette découverte, nous avons fondé CarbonRun, avec M. Luke Connell.

CarbonRun est une entreprise de technologies propres établie à Halifax. Notre mission est de restaurer les cours d’eau, de renforcer les communautés et de lutter contre les changements climatiques. Notre processus permet non seulement de réduire les taux de dioxyde de carbone dans l’atmosphère, mais aussi d’améliorer la santé des écosystèmes fluviaux et de réduire l’acidification des océans.

Il s’agit de l’élimination naturelle du dioxyde de carbone à son meilleur, et les marchés du carbone fournissent maintenant les ressources financières nécessaires pour restaurer les cours d’eau canadiens. Il y a deux semaines, nous avons célébré l’ouverture officielle du premier projet d’alcalinisation des cours d’eau consacré au carbone au monde; il est situé à Pictou, en Nouvelle-Écosse, et nous sommes en train de l’étendre à d’autres cours d’eau du Canada atlantique dans le cadre d’une entente de réduction des émissions de carbone qui est la première en son genre et que nous avons conclue avec certaines des plus grandes entreprises du monde qui cherchent à compenser volontairement leurs émissions par l’élimination du dioxyde de carbone.

La transparence et la responsabilisation sont essentielles à l’atteinte de nos objectifs, et c’est pourquoi nous travaillons en étroite collaboration avec des universitaires de premier plan et des vérificateurs tiers afin de certifier de façon indépendante nos protocoles de déclaration, de surveillance et de vérification. Un cadre réglementaire clair et la conformité avec les normes réglementaires garantissent que notre travail est sécuritaire et efficace pour l’environnement et les collectivités situées à proximité des cours d’eau. Nous collaborons étroitement avec les communautés autochtones pour veiller à ce que leurs voix soient représentées non seulement dans le cadre de ces projets, mais aussi dans la mise en valeur de cette nouvelle possibilité économique.

En outre, nous sommes déterminés à produire un effet important. Le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat, ou GIEC, estime que, pour atteindre nos objectifs, nous devrons procéder à une décarbonation rapide et éliminer entre six et sept gigatonnes — des milliards de tonnes — de dioxyde de carbone par année d’ici 2050. Nous estimons qu’en travaillant à l’échelle mondiale dans les cours d’eau qui conviennent bien à l’alcalinisation et en respectant des limites prudentes, nous pourrons combler sans danger jusqu’à 10 ou 15 % du besoin mondial en élimination du dioxyde de carbone.

Je reconnais que l’histoire que je viens de raconter porte sur les cours d’eau, et non sur l’océan. Je reconnais également que le chaulage des cours d’eau est différent de l’élimination du dioxyde de carbone marin en ce sens qu’il y a plus de quatre décennies d’évaluation scientifique et d’acceptation sociale démontrées et que les cours d’eau sont assujettis à une réglementation claire à l’intérieur des administrations. Cependant, les cours d’eau sont la principale source de l’alcalinité naturelle de l’océan et, à ce titre, leur santé est une composante importante de la résilience des océans côtiers et du rôle que les océans joueront dans l’action climatique future.

Pour conclure, je suis honoré de comparaître aujourd’hui afin de répondre à vos questions au sujet de CarbonRun, de notre travail, de l’intersection entre la conservation et le climat et de la façon dont nous pouvons faire du Canada un chef de file mondial dans l’économie émergente de l’élimination du dioxyde de carbone.

Je vous remercie de votre temps. J’ai hâte de discuter avec vous.

La vice-présidente : Eh bien, je tiens à vous remercier tous les quatre de vos observations intéressantes. J’ai une liste de personnes qui voudraient vous poser des questions; nous commencerons par le sénateur Ravalia, qui sera suivi de la sénatrice Petten. Je suis désolée. Au début de la séance, le sénateur Deacon m’a demandé s’il pourrait seulement formuler quelques commentaires sur ce processus avant que nous passions aux questions.

Le sénateur C. Deacon : Merci beaucoup, madame la présidente. Je voulais remercier les témoins, mais nous rappeler à tous, aux témoins et à nous-mêmes, que nous allons aborder des connaissances scientifiques pointues. En fait, c’est formidable que nous ayons l’occasion de commencer par entendre des témoins qui parlent d’élargir la science au profit de la recherche, ou d’élargir l’application de la science au profit de la recherche. Durant notre séance de jeudi prochain, nous amorcerons un examen scientifique plus poussé. Nous avons dû l’annuler parce que le Sénat siégeait mardi. C’est simplement pour vous rappeler que nous allons aborder des détails pointus. En tant que décrocheur universitaire, je vous serais reconnaissant de vous en tenir à des mots de deux syllabes et de nous aider à vraiment saisir les grandes notions et leur application et à comprendre pourquoi ce que vous faites est important. Alors, juste un peu de contexte. Merci, madame la présidente.

La vice-présidente : Merci. Vous me l’aviez déjà mentionné, et cela m’a échappé lorsque cette liste a commencé à s’allonger. Nous allons maintenant passer aux questions.

Le sénateur Ravalia : Je remercie infiniment nos témoins de leurs témoignages très intéressants et très convaincants.

Ma première question s’adresse à Mme Buchwald. Dans votre récent article intitulé « Phytoplankton Dynamics and Carbon Sequestration », soit en français « la dynamique du phytoplancton et la séquestration du carbone », vous avez analysé le rôle du phytoplancton et de la séquestration du carbone. Comment envisagez-vous l’évolution de leur contribution dans le contexte des changements climatiques, de l’exploration pétrolière et de la surpêche dans certaines de nos eaux océaniques?

Mme Buchwald : Je ne suis pas certaine de savoir de quel article vous parlez.

Le sénateur Ravalia : Il s’intitulait « Phytoplankton Dynamics and Carbon Sequestration », Buchwald et al., 2023.

Mme Buchwald : Je ne pense pas que ce soit moi.

Le sénateur Ravalia : D’accord. Eh bien, je m’en excuse, mais, compte tenu de votre expertise dans ce domaine, y a-t-il quelqu’un dans l’auditoire qui soit capable de nous parler un peu du phytoplancton et d’autres micro-organismes qui jouent un rôle essentiel dans la séquestration du carbone et de l’incidence négative que les changements climatiques, l’exploration pétrolière et d’autres activités de surpêche dans nos océans actuels pourraient avoir sur leur effet?

Mme Buchwald : Je pense que je peux tout de même faire un bref commentaire à ce sujet. Je me demandais si j’avais écrit un article sans le savoir!

Le phytoplancton pousse naturellement dans l’océan et absorbe le CO2 pendant sa croissance. Il est responsable… l’océan absorbe déjà naturellement 50 % du dioxyde de carbone que nous émettons. La santé du phytoplancton dans l’océan est naturellement très importante pour… alors que nous émettons du CO2, l’océan nous aide un peu. Tout ce que nous avons émis ne s’est pas retrouvé dans notre atmosphère, parce que l’océan effectue ces processus naturellement.

Certaines des études qui sont en cours à l’Université Dalhousie — il s’agit en quelque sorte d’un autre volet du programme Transformer l’action pour le climat — portent sur la façon dont les changements climatiques affectent le phytoplancton et influent sur l’endroit où il vit dans l’océan et sur sa capacité de continuer à y absorber du CO2 comme il le fait.

Sans rapport avec les technologies d’élimination du dioxyde de carbone dans les océans, les changements climatiques en soi — et je pense que M. Algar l’a aussi mentionné dans sa déclaration préliminaire — modifient déjà certains des éléments très importants du rôle que joue l’océan dans l’absorption du carbone. On a probablement effectué plus de recherches à ce sujet dans le passé, je ne sais même pas depuis combien d’années, que sur certaines des nouvelles technologies.

L’une des choses concernant le fait d’intervenir dans l’alcalinisation des océans et... vous avez parlé d’exploration pétrolière. Je ne suis pas vraiment certaine en ce qui concerne l’exploration pétrolière. En général, sans égard à tout ce que nous soumettrons à la géoingénierie, nous devrions toujours nous rappeler qu’il faudra aussi quantifier ce qui va se produire par rapport à ce qui se passait déjà dans l’océan. Alors que vous parcourez ce rapport et examinez cette idée d’additionnalité, nous devons ajouter davantage de carbone, mais nous devons aussi tenir compte du fait que nous ne modifions pas la quantité de carbone que le phytoplancton absorbe déjà naturellement.

Quelqu’un d’autre voudra peut-être ajouter quelque chose à cela.

M. Algar : Pour ce qui est du phytoplancton, comme Mme Buchwald l’a mentionné, nous l’examinons aussi à Halifax. Quand on pense aux effets, en particulier ceux de l’alcalinisation des océans, l’ajout de ces minéraux à l’océan... je ne suis pas un expert en phytoplancton; je m’y connais un peu, mais d’autres personnes pourraient formuler de meilleurs commentaires que moi. Deux aspects sont le fait que, si on met un genre de particule, même si elle est petite, dans l’océan, on peut modifier la qualité du champ lumineux. Le phytoplancton a besoin de lumière. Ces particules pourraient nuire à la croissance de ce dernier. En outre, plus particulièrement lorsqu’on ajoute des minéraux, il pourrait aussi y avoir des traces d’autres métaux qui, à des concentrations suffisamment élevées, ont le potentiel d’être toxiques pour le phytoplancton.

Il s’agit de deux répercussions potentiellement négatives que nous connaissons. Ce sont des choses que nous sommes en mesure de vérifier à Halifax en ce moment, où Planetary Technologies en effectue le dosage. Deux professeurs de l’Université Dalhousie, M. Hugh MacIntyre et Mme Julie Laroche, examinent ces effets. Ils disposent de mesures diachroniques du phytoplancton dans le bassin de Bedford leur permettant de déterminer si cette dose modifie les communautés.

Alors, c’est une des choses dont les gens tiennent compte et qu’on est en train d’examiner à Halifax.

Le sénateur Ravalia : Monsieur Algar, pour poursuivre dans la même veine, d’après les études que vous menez actuellement, avez-vous constaté des effets négatifs de l’alcalinité de l’océan, et en arrivez-vous à une dose optimale, et cetera?

M. Algar : Pour ce qui est du phytoplancton, je ne voudrais pas faire de commentaire à ce sujet, car c’est en dehors de mon domaine de compétence. Je m’intéresse surtout au plancher océanique. En ce qui nous concerne, il est un peu trop tôt pour le savoir. Au cours de la dernière année et demie, nous avons recueilli des renseignements de base avant que Planetary Technologies commence à administrer la dose. L’entreprise a mené une petite étude l’an dernier, probablement uniquement dans le but de déterminer si elle pouvait le faire et comment le faire. Je ne pense pas que cette étude aurait été assez importante pour qu’il soit possible de mesurer les effets.

Elle est en train de mener une étude de dosage plus vaste, et nous effectuons des mesures en même temps. Elle n’a commencé qu’à la fin du mois d’août, je crois, alors nous ne faisons qu’effectuer des mesures en ce moment.

Il est vraiment trop tôt. Dans quelques mois, nous saurons si les effets sur le fond marin sont vraiment évidents, mais il faudra peut-être un certain temps avant que l’on sache s’ils sont plus subtils. Alors, il est un peu trop tôt.

Le sénateur Ravalia : Merci.

La sénatrice Petten : Je viens tout juste de parrainer le projet de loi C-49 au Sénat. Il s’agissait d’une mise à jour des lois de mise en œuvre de l’accord atlantique visant à tenir compte de l’énergie éolienne au large des côtes. Il y avait beaucoup de réglementation, et il y avait aussi des problèmes en ce qui a trait aux zones. Nous avons parlé des cours d’eau, du large des côtes, et de beaucoup de ces questions.

Selon vous, dans quelle mesure sommes-nous sur le point de mener ce projet à terme pour qu’il ait un effet sur les changements climatiques? Je ne sais pas à qui poser la question.

M. Koweek : Je vous remercie de poser cette question.

Je pense que nous aurons la possibilité, au cours de la présente décennie, de faire de la recherche, du développement et des démonstrations qui sont essentiels et nécessaires pour comprendre quelles technologies, le cas échéant, pourront être mises à l’échelle dans les décennies à venir. Alors, en réalité, l’investissement collectif de temps, d’énergie et d’argent que nous faisons en ce moment a pour but de déterminer lesquelles de ces technologies fonctionnent, le cas échéant.

Nous savons qu’elles ont toutes beaucoup de potentiel, mais il faut les mettre à l’épreuve. Cela signifie qu’on doit les mettre à l’essai dans des contextes réels, comme ce qui se passe dans le port d’Halifax, afin d’en comprendre l’efficacité et les répercussions réelles.

Si nous faisons cela au cours de la présente décennie, collectivement, nous devrions obtenir des réponses claires sur ce qui convient à une mise à l’échelle dans les décennies à venir, ce qui signifie que nous pourrions commencer à observer des avantages climatiques dès les années 2030, dans les années 2040 et 2050, puis à une échelle exponentielle par la suite.

La sénatrice Ataullahjan : Pour moi, c’est relativement nouveau. Je sais que la géoingénierie existe depuis la Seconde Guerre mondiale, je crois, mais nous en entendons parler davantage.

Avons-nous connu des réussites de la géoingénierie pour ce qui est de lutter contre les changements climatiques?

M. Algar : En ce qui concerne les réussites, il est probablement trop tôt pour le dire. J’entends parler de diverses approches de géoingénierie depuis peut-être 10 ou 15 ans, mais toujours dans un sens abstrait. Quelqu’un d’autre pourrait intervenir s’il s’y connaît mieux que moi, mais je pense que c’est vraiment au cours des dernières années — peut-être les cinq dernières années — que les gens ont vraiment pris ces techniques au sérieux et considéré qu’elles méritaient d’être essayées. C’est mon point de vue.

La sénatrice Ataullahjan : Quelqu’un d’autre voudrait-il répondre à cette question?

M. Koweek : J’aimerais y répondre, mais, monsieur Halfyard, voulez-vous commencer?

M. Halfyard : Certainement, merci.

Il existe des exemples dans le contexte particulier de l’action climatique et de l’élimination du dioxyde de carbone. C’est une activité tellement naissante qu’il est prématuré de dire qu’elle a eu des répercussions à cet égard. En ce qui concerne l’alcalinisation des cours d’eau, c’est-à-dire ce que nous faisons, il y a certainement des exemples de réussite écologique, des cas où nous savons que cela fonctionne. Il s’avère que les écosystèmes intacts et sains sont plus résilients face aux changements climatiques et peuvent, en fait, lutter contre ceux-ci en éliminant le dioxyde de carbone.

Je pense qu’il y a des analogues de réussite, mais c’est ce que cette technologie suppose à l’échelle mondiale.

Je dirais que le terme géoingénierie ne s’applique pas toujours, ou qu’il ne devrait peut-être pas toujours s’appliquer, à ce dont nous parlons, c’est-à-dire l’élimination du dioxyde de carbone marin. Dans bien des cas, on peut la contextualiser comme étant la restauration ou, au minimum, le maintien de la santé des écosystèmes et de la résilience dans l’océan.

Si nous pensons aux émissions mondiales et que nous utilisons une simple estimation de 10 gigatonnes par année au total de dioxyde de carbone rejeté dans l’atmosphère et que nous supposons que les océans absorbent même, disons, 30 % de cette quantité, cette proportion représente 30 milliards de tonnes de pollution faiblement acide qui se retrouvent dans l’océan. Alors, juste pour maintenir le statu quo dans l’océan, pour maintenir les conditions d’alcalinité d’origine... Mme Buchwald en a parlé un peu, mais, si notre objectif est simplement de garder les océans intacts et de maintenir leur bon fonctionnement afin de protéger la santé de l’écosystème ou les pêches et toutes les retombées qui s’y rattachent, nous devons au moins compenser la pollution anthropique — cette faible acidité — ces trois milliards de tonnes par année qui y transitent. Nous devons au moins compenser cela juste pour maintenir le statu quo, et on ne parle même pas de faire avancer la lutte contre les changements climatiques.

Alors, c’est sur la notion de risques concurrents que j’aimerais insister. Il y a un risque pour l’environnement. Il y en a un associé à la modification des conditions océaniques découlant de la pollution que nous produisons déjà; par conséquent, tout ce que nous désignons comme une réussite devrait être mesuré en fonction de ce contexte. Nous devons vraiment faire un meilleur travail pour ce qui est de conserver ce que nous avons, et on ne parle même pas d’aller au-delà de cela.

La vice-présidente : Merci beaucoup.

Monsieur Koweek, vous vouliez intervenir dans la conversation.

M. Koweek : Merci.

Je voudrais renforcer ou appuyer ce que M. Halfyard a dit au sujet de l’importance et de la nécessité de contextualiser ces réussites dans un cadre de dégradation qui ralentit et déstabilise nos écosystèmes marins et des parties cruciales de notre système terrestre.

Dans le contexte de l’élimination du dioxyde de carbone marin ou de la séquestration du carbone océanique, il est important de souligner qu’il y a un héritage historique qui remonte aux années 1990 et aux années 2000, soit 13 expériences sur le terrain menées dans les océans du monde, dans le cadre desquelles on a ajouté un petit micronutriment, du fer, dans l’océan afin d’observer les effets sur les écosystèmes marins. C’était pour vérifier l’idée selon laquelle on peut ajouter du fer à ces systèmes pour stimuler davantage la production de phytoplancton comme moyen de séquestration du carbone océanique.

Ces expériences ont été menées il y a des décennies; ainsi, on n’avait pas la même technologie que maintenant ni la même capacité de faire des déclarations définitives sur l’efficacité et les répercussions, mais, dans l’ensemble, ces expériences ont montré que, oui, les écosystèmes marins étaient limités par un manque de disponibilité de fer et que l’ajout de ce métal peut stimuler la production de phytoplancton. Fait important, on a montré qu’aucun changement durable et irréversible n’avait été apporté aux écosystèmes marins au cours de ces expériences.

Il y a un précédent historique concernant notre capacité d’effectuer ces recherches à plus grande échelle de façon à obtenir des renseignements vraiment précieux sur l’efficacité et les répercussions de ces technologies sans causer de dommages durables et irréversibles.

La sénatrice Ataullahjan : Je ne fais qu’écouter tout ce qui se dit... quelles sont nos meilleures options en ce qui a trait à la géoingénierie?

M. Koweek : Je vais commencer.

Je pense qu’elles sont toutes très prometteuses. Je vais limiter ma réponse aux idées concernant le dioxyde de carbone marin ou la séquestration du carbone océanique. Elles existent toutes à ce que les scientifiques appellent les premiers stades de la préparation technologique. Il y a une échelle que nous pouvons utiliser pour mesurer le rendement de technologies très différentes et réussir à comprendre comment diverses technologies sont liées les unes aux autres dans leur développement. Toutes ces technologies existent à ce stade relativement précoce où nous avons encore des questions scientifiques très fondamentales et importantes au sujet de leur efficacité, de leurs avantages environnementaux et sociaux et des risques qui y sont associés.

Voilà pourquoi nous avons besoin d’un programme accéléré de recherche, de développement et de démonstration. Si vous mettez cette recommandation à exécution, vous obtiendrez les réponses qui sont les plus prometteuses à l’heure actuelle. En ce moment, il y en a toute une série — quatre ou cinq — qui semblent pouvoir apporter des avantages pertinents pour le climat, c’est-à-dire l’élimination de gigatonnes ou de milliards de tonnes de dioxyde de carbone par année si ces technologies se révélaient suffisamment sûres et efficaces pendant cette période de recherche et de développement accélérés.

M. Algar : Il est peu probable que nous découvrions que l’une de ces technologies à elle seule est la solution miracle qui permettra d’obtenir une réponse, mais il est probable que, si plusieurs d’entre elles s’avèrent efficaces, nous allons finir par mettre en œuvre une série de mesures dont chacune pourrait entraîner l’élimination d’une certaine quantité de carbone. Mais aucune d’entre elles ne va retirer tout ce que nous avons besoin d’éliminer.

En réalité, l’élimination du dioxyde de carbone, c’est quelque chose que nous devrons faire en plus de réduire les émissions. Il s’agit essentiellement de combler une lacune relativement aux émissions qui ne peuvent peut-être pas être réduites ou de nous donner un peu plus de temps jusqu’à ce que nous ayons d’autres sources d’énergie.

Alors, la solution ne se limitera probablement pas à une seule de ces options; ce sera probablement un ensemble.

M. Halfyard : Je n’ai qu’un dernier commentaire à faire. Je suis d’accord avec tous les commentaires précédents.

Je voudrais souligner qu’il y a un côté humain à la discussion visant à savoir quelle possibilité nous offrira le meilleur potentiel.

Sur le plan technologique, il y a au Canada et dans le monde beaucoup de gens très brillants qui réfléchissent aux façons d’aborder le problème. Quels sont les critères relatifs aux techniques d’élimination du dioxyde de carbone de haute qualité? À quoi ressemblent-elles? Comment pouvons-nous les mettre à l’échelle? Sont-elles permanentes? Il y a la réversibilité et notre capacité de mesurer et de surveiller.

Ce sont toutes des considérations importantes, mais je voudrais dire que l’acceptation du public et l’appétit social pour ce genre de choses sont importants, tout comme notre capacité de procéder à l’élimination du dioxyde de carbone à une échelle qui soit juste pour les gens des environs des collectivités où cette occasion se présente. Comment pourrons-nous faire en sorte que toutes les voix se fassent entendre au moment de la mise à l’échelle de l’élimination du dioxyde de carbone?

Ce sont aussi des considérations importantes. Malheureusement, dans cette économie maintenant nouvelle et en croissance qui n’existait pas auparavant, c’est quelque chose qui est à l’avant-plan pour bien des gens lorsqu’il s’agit de réfléchir à la bonne façon de procéder afin que ce soit non pas un processus qui n’est mené que par nécessité et d’urgence, mais plutôt un processus qui peut être mis en place afin que les personnes qui en ont vraiment besoin puissent en bénéficier.

Mme Buchwald : Je voulais ajouter une dernière chose, si vous me le permettez.

En plus de ce que M. Halfyard vient de dire, c’est aussi que chacune de ces solutions potentielles apporte des avantages connexes différents. Cela inclut l’adhésion des gens aux mesures que nous déciderons de prendre. Certaines recherches ne portent pas seulement sur l’efficacité de l’élimination du dioxyde de carbone; elles portent aussi sur les autres avantages que l’on peut en tirer. Elles pourraient faciliter le déploiement de la solution.

Je pense que M. Halfyard a donné un bon exemple de la façon dont cela a fonctionné dans l’alcalinisation des cours d’eau. Elle offre un avantage connexe que nous utilisions déjà. Il sera également très important d’explorer les avantages connexes de ces solutions.

La vice-présidente : Merci beaucoup.

[Français]

Le sénateur Aucoin : Félicitations pour toutes ces idées et ce travail. Je ne vais pas prétendre avoir compris tout ce que vous avez dit.

Nous sommes un comité sénatorial. Quel rôle le gouvernement fédéral devrait-il jouer dans vos projets, et particulièrement dans cette recherche?

Ma deuxième question concernera les fonds marins autour des provinces atlantiques. Pour l’instant, quel rôle le gouvernement fédéral devrait-il jouer?

Je vous remercie.

[Traduction]

M. Algar : Éventuellement, il faudra élaborer des cadres réglementaires, mais je pense que tout le monde le reconnaît. C’est à cela que sert le comité.

Dans le cadre de notre étude, il est important que des recherches indépendantes soient menées, indépendamment de la recherche et du développement. Évidemment, nous devons travailler avec les entreprises qui alcalinisent les océans, et nous le faisons à Halifax avec Planetary Technologies, mais il est très important que nous ayons aussi notre propre indépendance universitaire à cet égard.

Personnellement, lorsque j’effectue ces recherches, elles sont financées principalement par le Conseil de recherches en sciences naturelles et en génie du Canada — ou CRSNG —, et je ne reçois pas de financement de Planetary Technologies. Nous utilisons ses essais, mais nos recherches sont distinctes et indépendantes. En finançant ces recherches, le gouvernement permet aux chercheurs de conserver leur indépendance. Il ne peut pas y avoir de perception de partialité ou quoi que ce soit dans le travail. C’est un rôle particulier qui me concerne directement, alors je peux en parler un peu.

M. Halfyard : Merci beaucoup.

J’aimerais ajouter qu’en plus de la réglementation, le gouvernement a un rôle à jouer. Essentiellement, l’élimination du dioxyde de carbone est un service public pour le bien public. Si nous y réfléchissions en nous demandant « qui » participe et « comment » les gens le font, le gouvernement a un rôle à jouer pour donner le ton en disant que, oui, le Canada reconnaît que l’élimination du dioxyde de carbone devrait être une priorité et que, oui, il peut soutenir la recherche, l’élaboration de politiques et la création de possibilités économiques associées à cette économie d’élimination du dioxyde de carbone en développement. Je pense que cela va se produire dans le monde entier, et c’est tout simplement une occasion pour le Canada de laisser sa marque. Je sais qu’à l’heure actuelle, lorsque nous assistons à des réunions et à des événements de type politique semblables partout dans le monde, le Canada est sous les feux de la rampe. Le pays est considéré comme un chef de file mondial; il possède une abondance de ressources, mais il a aussi une occasion en or et, dans bien des cas, une énorme responsabilité d’être un chef de file dans le contexte climatique. Je pense que nous sommes bien placés pour le faire et que nous ne devons pas laisser passer cette occasion.

[Français]

Le sénateur Aucoin : Si je comprends bien, les fonds marins des provinces atlantiques, surtout la Nouvelle-Écosse et Terre-Neuve-et-Labrador, seraient propices à ce genre de projet pilote et possiblement pour emmagasiner le carbone. Monsieur Algar, vous avez dit qu’il n’y avait pas une solution magique. Les fonds marins sont-ils un facteur à prendre en considération, et c’est pour cela qu’il faudra faire des tests à différents endroits pour voir quelle technologie fonctionnera le mieux pour séquestrer le carbone?

[Traduction]

M. Algar : Exactement. L’une des choses qui rend l’étude en cours dans le port d’Halifax si attrayante, c’est que nous étudions... j’ai pris de l’avance en étudiant le fond marin à cet endroit depuis quelques années, alors nous savons à quoi ressemblaient les conditions de référence, et l’Université Dalhousie et des collègues du ministère des Pêches et des Océans, ou MPO, à l’Institut océanographique de Bedford qui ont effectué des mesures des conditions océanographiques dans le bassin de Bedford depuis 25 ans recueillent depuis longtemps des données historiques. Nous avons une bonne idée de ce qui se passe dans la colonne d’eau et les sédiments qui s’y trouvent.

Ce projet initial est donc un bon endroit pour le faire, parce que nous avons une bonne compréhension de l’océanographie, de la chimie océanique et des écosystèmes dans le bassin de Bedford, mais, au bout du compte, oui, nous devrons le faire dans d’autres environnements également, parce que l’océanographie est différente à chaque endroit, pour recenser les endroits où l’alcalinisation des océans... l’ajout d’alcalinité dans l’océan ou toute autre approche d’élimination du dioxyde de carbone fonctionne le plus efficacement. Ce pourrait être, en effet, là qu’on placera ces points d’addition, je suppose. Est-ce que cela répond à la question?

[Français]

Le sénateur Aucoin : Pourquoi les fonds marins de la Nouvelle-Écosse, de Terre-Neuve-et-Labrador ou de l’Atlantique sont-ils propices à cela? Je suis curieux de savoir.

[Traduction]

M. Algar : Je ne sais pas si le fond marin du Canada atlantique a quoi que ce soit de particulier qui le rend favorable en soi, outre... Il faut évidemment être au bord de l’océan, alors c’est un bon endroit pour le faire, et il y a des ressources en Nouvelle-Écosse, des universités et une industrie extracôtière de longue date qui feront que cette région sera un bon endroit pour le faire, d’un point de vue logistique.

L’une des choses qu’il faut comprendre en ce qui concerne le fond marin, c’est ce qui se passe lorsque ces produits d’alcalinisation s’y déposent, et il faut savoir s’ils ont une incidence sur les paramètres relatifs aux flux naturels de carbone dans la colonne d’eau. Nous devons le savoir afin de pouvoir quantifier l’effet de l’alcalinité de l’océan [difficultés techniques] sur l’élimination du dioxyde de carbone, de sorte que nous puissions séparer le signal naturel de celui que nous envoyons parce que, pour qu’un concept d’élimination du dioxyde de carbone soit efficace, il faut avoir cette idée d’additionnalité. Alors, on fait quelque chose de différent en plus de ce qui aurait lieu naturellement.

L’une des choses à savoir au sujet du cycle du carbonate dans les sédiments, c’est qu’il a tendance à résister aux changements. Je n’aborderai pas tous les détails chimiques, mais il a tendance à réagir à l’inverse de ce que l’on fait, alors il est doté en quelque sorte d’un mécanisme de tamponnement. Il faut être certain d’obtenir comme avantage la même quantité que ce que l’on met dans l’alcalinité. C’est l’une des choses que nous examinons. Mais ce sera le cas dans n’importe quel milieu océanique où on le fera.

Le sénateur C. Deacon : Merci beaucoup à nos témoins. Vous affirmez en réalité qu’il est très important d’étendre l’application des technologies existantes, de miser non pas sur un seul cheval, mais plutôt sur l’application à grande échelle de technologies prometteuses afin de faire progresser la recherche sur la détermination et l’atténuation des risques, puis, évidemment, sur l’efficacité de ces technologies. J’aimerais me concentrer là-dessus, si possible, parce que vous avez fait valoir que, pour atténuer les dommages que les changements climatiques causent à nos océans, nous devons le faire, mais que, pour que l’on puisse commencer à réduire les émissions, c’est-à-dire éliminer des émissions de l’atmosphère, nous devons le faire. On dirait que l’élément crucial est que nous devons mettre à l’échelle les technologies les plus prometteuses et les surveiller de très près, et il semble certainement que le Canada atlantique ait une longueur d’avance dans ce domaine. Pourriez-vous nous donner chacun un exemple montrant qu’il est essentiel que nous mettions les technologies à l’échelle parallèlement à la recherche afin qu’il y ait des avantages pour les deux groupes, l’écologie et notre environnement. Si je pouvais commencer par vous, monsieur Halfyard, puis passer à chacun d’entre vous, j’aimerais que vous me donniez des exemples qui donnent vraiment vie à ce projet. Encore une fois, des mots de deux syllabes, le plus possible. Merci.

M. Halfyard : Merci, sénateur Deacon. C’est une excellente question dans un merveilleux contexte.

Il est essentiel que nous mettions à l’échelle ces technologies là où nous estimons qu’il n’est pas dangereux de le faire et où la technologie est suffisamment éprouvée pour que nous puissions aller de l’avant d’une façon contrôlée, tout en continuant d’explorer toutes les possibilités.

Si nous y réfléchissons dans le contexte d’un portefeuille, on ne sait pas toujours où on va obtenir le meilleur rendement sur son investissement et, dans ce cadre, il existe peut-être de nouvelles technologies que nous ne connaissons pas tout à fait et sur lesquelles nous n’avons pas encore suffisamment d’information pour les mettre à l’échelle, mais il y en a que nous connaissons bien. Je dirais que l’alcalinisation des cours d’eau en est une que nous pouvons mettre de l’avant, et je pense que l’industrie est d’accord avec nous à cet égard, qu’elle est à l’aise avec cette évolution. C’est un mouvement qui est encore relativement petit, et il y a beaucoup d’occasions de jumeler, à grande échelle, la recherche... et il s’agit d’un important élément manquant, car nous voyons des collègues universitaires travailler avec l’industrie, et cette collaboration offre la possibilité de sortir d’un laboratoire contrôlé ou d’un mésocosme et d’appliquer la solution dans le monde réel, où nous pourrons produire des quantités significatives de matière ou réaliser des projets à une échelle significative tout en ayant ce contexte de recherche contrôlée pour appuyer l’initiative.

Nous pouvons faire les deux, et il n’est pas toujours nécessaire qu’elles soient en conflit. Elles peuvent se faire en parallèle. Souvent, il faut un peu de colle pour réunir tous ces éléments et, encore une fois, c’est pourquoi le Canada joue un rôle de chef de file à cet égard, c’est-à-dire que nous avons l’expertise, certaines des meilleures universités au monde et certaines des meilleures ressources naturelles et que, dans notre contexte, nous travaillons avec des groupes très puissants qui représentent les passionnés de plein air, les environnementalistes, mais aussi des acteurs industriels qui ont une expertise énorme dans le transport de grandes quantités de matière, une expertise extraordinaire concernant les façons d’intégrer la technologie dans les économies en développement... je regarde le secteur des technologies océaniques d’Halifax. Ce sera un énorme avantage pour ceux d’entre nous qui travaillent sur le climat dans l’eau et autour de l’eau.

Alors, c’est essentiel... je ne pense pas qu’il y ait beaucoup d’arguments à formuler. C’est tout simplement à cela que ressemble la situation et c’est ainsi qu’il peut y avoir du leadership pour nous pousser dans la bonne direction. Merci.

M. Algar : Lorsque nous songeons au déploiement à grande échelle, surtout en ce qui concerne les répercussions environnementales, il faut tenir compte du fait qu’il y a deux échelles de répercussions. Il y a les répercussions locales à la source d’ajout, où il pourrait y avoir des perturbations plus importantes dans les conditions océaniques. Au bout du compte, si on pense au type d’alcalinisation particulier que nous effectuons dans le port de Halifax, il s’agit d’une source à un endroit précis, alors il y aura une perturbation importante, et il pourra y avoir des répercussions.

Ensuite, il y a les répercussions à long terme de notre modification d’un cycle élémentaire à l’échelle mondiale — le cycle du carbone —, mais nous le faisons de toute façon, comme je l’ai mentionné. Il pourrait y avoir des répercussions qui sont tolérables parce qu’une petite quantité pourrait devenir encore plus importante une fois que nous commencerons à faire les choses à grande échelle. C’est l’une des raisons pour lesquelles nous avons besoin de la recherche; à mesure que nous élargirons la portée, nous ferons de la recherche en même temps afin de savoir ce qui se passe. Nous devons évaluer si ces effets sont tolérables en temps réel. Voilà ce que je pense.

Par ailleurs, je ferai remarquer que les chercheurs universitaires ne pourraient pas procéder à la mise à l’échelle seuls. Comme on vient de le mentionner, nous ne serions pas en mesure de mener un projet, même un de l’envergure de celui de Planetary Technologies dans le port de Halifax, à cause de l’équipement lourd... seulement l’ampleur de ce qu’un tel projet suppose. Il doit y avoir ce partenariat avec l’industrie pour réussir à faire tout ça à grande échelle.

Mme Buchwald : Il est essentiel que l’on mette les technologies à l’échelle parallèlement à la recherche, car, à mon avis, une partie de l’incertitude liée à ces méthodes tient à la quantité de carbone qui sera séquestrée. L’objectif ultime est de séquestrer le carbone et d’aider le cycle du carbone à l’échelle mondiale, comme l’a mentionné M. Algar, ainsi que d’éliminer le CO2.

Comme nous le savons, l’océan est un système très complexe. Même en tant qu’océanographes, nous en comprenons des parties, mais il y a encore tellement de choses que nous ne comprenons pas en ce qui a trait à la façon dont les océans régulent le CO2 en général. L’une des incertitudes liées à ces méthodes tient au fait que, si nous les mettons à l’échelle, l’océan fera-t-il ce que nous attendons de lui, ou bien se passera-t-il d’autres choses qui vont modifier la quantité de CO2 séquestré?

À mesure que nous le faisons, l’océan change. Ces choses dans les modèles sont très difficiles à prévoir; les incertitudes sont très grandes. La seule façon de déterminer si nous éliminons vraiment plus de carbone, c’est de faire des recherches à mesure que nous procéderons à ces mises à l’échelle.

La réponse à votre question est oui, nous devons les faire en même temps, parce que je ne pense pas que notre niveau de connaissances sur la façon dont l’océan va réagir à ce changement... c’est la même chose avec les changements climatiques. À mesure que le climat change, en tant qu’océanographes, nous apprenons constamment de nouvelles choses au fur et à mesure qu’il se réchauffe. Il y a 10 ou 20 ans, nous avions des modèles qui disaient que X allait se produire dans l’océan, et, maintenant, nous sommes arrivés à ce moment-là, et nous pouvons voir si cette prévision se produit. Bien des fois, ce n’est pas le cas.

C’est l’un de ces cas où, parce qu’il doit s’agir d’une grande solution et que, compte tenu des connaissances que nous avons, nous ne pouvons pas prédire ce qui va se passer, nous devons adapter la technologie et la recherche en même temps afin que nous puissions corriger le tir au fur et à mesure que les choses progressent.

Je crois cependant que la promesse de certaines de ces méthodes est que les risques environnementaux semblent faibles. Ceux liés à l’absorption d’une plus grande quantité de CO2 que ce à quoi nous nous attendons... parfois, cette incertitude pourrait être plus grande. La culture d’une plus grande quantité d’algues dans l’océan ne nuira probablement pas. L’ajout d’alcalinité qui se dépose déjà dans les cours d’eau... comme nous pouvons le constater dans les cours d’eau, c’est vraiment utile.

Dans le cas d’un grand nombre de ces solutions, on a l’impression que certains des risques sont peut-être moins élevés, mais nous devons vraiment poursuivre nos recherches afin de nous assurer qu’elles absorberont le CO2 que nous attendons qu’elles absorbent. Nous ne pouvons pas vraiment le prédire tant que nous n’aurons pas ces exercices à grande échelle pour continuer à étudier.

La vice-présidente : Monsieur Koweek, avez-vous quelque chose à ajouter?

M. Koweek : Oui, merci. Merci pour la question.

En fait, j’aimerais commencer par remettre en question l’idée selon laquelle la mise à l’échelle et la recherche sont distinctes. Permettez-moi de m’expliquer.

Lorsque nous parlons de la nécessité d’éliminer le dioxyde de carbone en tant qu’élément essentiel du portefeuille des solutions climatiques et de réduire les émissions, en tant que scientifiques, nous parlons souvent de la nécessité d’éliminer le dioxyde de carbone à l’échelle de gigatonnes par année, ce qui représente des milliards de tonnes de dioxyde de carbone. Il est difficile d’imaginer cette quantité parce qu’il s’agit d’un gaz dans notre atmosphère; nous ne pouvons pas le voir. Mais il s’avère qu’il n’y a que quelques industries sur la planète qui transportent des milliards de tonnes de matières chaque année, et ce sont les industries lourdes, celles auxquelles on penserait, comme le pétrole et le gaz, le ciment et quelques autres produits importants.

Lorsque nous essayons de déterminer ce qui fonctionne, lesquelles des techniques d’élimination du dioxyde de carbone fonctionnent, lesquelles des techniques d’élimination du dioxyde de carbone marin fonctionnent et leurs avantages et risques environnementaux et sociaux, nous devons le faire dans le contexte de travaux de recherche, de développement et de démonstration menés à une plus grande échelle. Je ne cesse de parler de démonstration parce que nous devons y réfléchir et apprendre du processus relatif à ces essais à grande échelle. Ceux-ci commencent à puiser dans un groupe plus vaste de secteurs et d’experts dont on a besoin pour qu’ils les évaluent, comme des personnes ayant de l’expérience en économie et en affaires ou en gouvernance et en réglementation, ou bien de l’expérience dans la réflexion sur les chaînes d’approvisionnement et sur l’utilisation de l’équipement lourd, en collaboration avec des scientifiques, des ingénieurs et des personnes qui ont de l’expérience en mobilisation communautaire et en sciences sociales. La liste est longue.

Il est vraiment important que l’on réfléchisse à ce réseau de recherche, de développement et de démonstration afin de ne pas séparer les questions scientifiques fondamentales de toutes les questions appliquées au sujet du déploiement à grande échelle. Elles sont tout aussi essentielles si nous voulons que la moindre de ces solutions soit mise à l’échelle dans le cadre d’un portefeuille de solutions climatiques durables. Merci.

[Français]

Le sénateur Boudreau : Je remercie nos témoins. C’est un sujet très intéressant, et contrairement à certains de mes collègues, c’est un sujet que je ne connais pas beaucoup.

Vous avez surtout parlé de projets de recherche et de projets pilotes. Vous avez mentionné que le Canada est un chef de file dans le monde dans ces domaines.

Est-ce qu’il y a d’autres pays ou d’autres administrations qui ont réussi à commercialiser certaines technologies? Est-on vraiment au stade de la recherche partout dans le monde?

Je ne sais pas qui serait la meilleure personne pour répondre à cette question.

[Traduction]

M. Koweek : Je commencerai peut-être en répondant à cette question, puisque je suis le seul Américain ici, alors je peux représenter le reste du monde à l’extérieur du Canada.

Il se passe quelque chose de vraiment intéressant avec les technologies d’élimination du dioxyde de carbone marin, car une grande partie de la recherche, du développement et de la démonstration se fait actuellement par l’intermédiaire du secteur privé. Ce que l’on voit, en fait, ce sont des activités commerciales à un stade très précoce — on pourrait même parler d’activités précommerciales — menées par de nombreux intervenants du secteur privé qui génèrent des renseignements vraiment essentiels pour répondre à toutes les questions très importantes sur l’efficacité et les répercussions de ces technologies.

Le Canada est un chef de file dont nous avons parlé. Aux États-Unis, on mène un ensemble très solide d’activités liées à l’élimination du dioxyde de carbone marin, et il y a une activité croissante en Chine ainsi qu’en Europe.

Je suis sûr que certains des autres témoins ont peut-être d’autres contextes et expériences à partager.

La vice-présidente : Monsieur Algar, voulez-vous être le prochain?

M. Algar : Je pense que M. Koweek a assez bien résumé la situation. Je ne sais pas si j’ai beaucoup à ajouter à sa réponse.

La vice-présidente : Monsieur Halfyard, avez-vous d’autres commentaires à formuler?

M. Halfyard : Merci. Je suis entièrement d’accord avec ce que M. Koweek vient de dire. Les États-Unis sont un bel exemple de leadership à cet égard, car ils apportent des solutions à grande échelle. Il y a un signal de demande très clair que le gouvernement américain envoie par l’intermédiaire du département de l’Énergie et de l’Inflation Reduction Act — la loi sur la réduction de l’inflation —, où il montre que oui, il y a une volonté et un besoin à cet égard, qui sont essentiels pour permettre aux entreprises en démarrage et aux jeunes entreprises de lutte contre les changements climatiques de montrer qu’il y a du potentiel pour ce qui est de rendre cette activité économiquement viable dans l’avenir. Je félicite le gouvernement canadien d’avoir annoncé récemment la passation d’un marché de 10 millions de dollars, ce qui nous place dans une situation où nous envoyons un signal de demande et aidons les entreprises à aller de l’avant.

Il y a d’autres exemples de programmes de grande envergure, comme le captage direct dans l’air, qui n’a rien à voir avec les océans, mais qui est une autre façon de capter le dioxyde de carbone. Le Danemark, l’Islande... il y a des gens qui font avancer les choses, mais il est certain que le Canada joue un rôle et peut en jouer un beaucoup plus important.

[Français]

Le sénateur Boudreau : On semble mettre l’accent sur les océans. Toutefois, vous avez aussi parlé d’un certain travail qui se fait sur le plan des rivières. Je suis curieux, sans connaître la science ou la technologie. Est-ce possible dans les lacs? Nous sommes le pays où il y a le plus de lacs au monde. Personne n’en parle. Est-ce possible?

[Traduction]

M. Halfyard : Merci. La réponse courte est oui, absolument. La réponse plus nuancée, c’est que ce ne sont pas tous les lacs et les cours d’eau qui conviennent à cette technologie, et cela dépend de la chimie, de l’écologie et de la mesure dans laquelle les plans d’eau douce sont étroitement liés à l’océan, qui est l’endroit où le carbone finit par être stocké à long terme. Travailler au centre du pays est une proposition légèrement différente de travailler le long des côtes.

La réponse courte est oui, mais ce ne sont pas tous les sites qui conviennent.

Le sénateur Cuzner : La question pourrait découler de celle posée par sénateur Boudreau au sujet des lacs. Le lac Major était un... je ne sais pas, monsieur Halfyard, si vous avez participé à ce projet.

Cela fait 30 ou 35 ans que nous avons conclu l’accord sur les pluies acides. Pourriez-vous nous donner un aperçu de la situation actuelle et une idée des améliorations qui ont été apportées grâce à ces initiatives? Comme je l’ai dit, plusieurs cours d’eau sont rétablis. Je sais que c’est toujours un problème, et vous continuez de travailler là-dessus, mais pourriez-vous nous donner une idée de la situation à l’époque et actuellement?

M. Halfyard : Absolument. Je suis toujours heureux de parler des pluies acides.

En bref, l’histoire des pluies acides en est une qui donne de l’espoir pour notre histoire du climat. En somme, nous brûlions des combustibles fossiles et polluions l’atmosphère, ce qui était reconnu comme un problème. En Amérique du Nord, l’Accord Canada-États-Unis sur la qualité de l’air montre que les deux pays peuvent travailler ensemble pour adopter une réglementation efficace afin de réduire rapidement les émissions. Cette mesure a très bien fonctionné. La concentration de la pollution acidifiante dans les émissions a été réduite grâce à des améliorations technologiques comme des épurateurs sur les cheminées d’usine et des convertisseurs catalytiques améliorés dans les voitures. Il y a là un exemple de réussite.

Il y a aussi une mise en garde quant au fait que, toutes ces années plus tard, il y a encore des répercussions héritées et, dans certains cas, des répercussions différées. Ces dernières sont liées à des choses comme la géologie locale. Certaines régions ont des paysages fertiles très productifs où il y a naturellement une grande abondance de choses comme le calcium, le magnésium et l’alcalinité dans les sols — la raison pour laquelle ce sont des terres agricoles productives —, et celles-ci ont pu réagir plus rapidement. Elles résistent mieux aux effets des pluies acides.

Malheureusement, dans l’Est du Canada, il y a moins de ces éléments et plus de géologie dure qui est lente à se décomposer, dont l’altération se fait lentement et qui fournit les éléments essentiels qui combattent ou amortissent l’acidification. Dans ce contexte, bon nombre de nos écosystèmes d’eau douce ne se sont pas rétablis et, en fait, ont montré qu’ils maintenaient un faible pH, une faible productivité et des répercussions sur les espèces en péril, sur l’alimentation récréative, sociale et rituelle et sur les pêches, et certainement la pêche commerciale.

C’est un peu de bon, un peu de mauvais, mais c’est une très belle mise en garde quant au fait que l’on ne peut pas tout prévoir. Les modèles qui prévoyaient comment nous pourrions nous rétablir après l’adoption de ce règlement n’ont pas donné exactement les résultats que nous soupçonnions. Dans certains cas, il y a des signes de rétablissement. Dans bien d’autres, il n’y en a pas. Cette nuance a été sous-estimée à l’époque.

Pour revenir sur ce que disait Mme Buchwald tout à l’heure, nous ne savons pas toujours ce que nous ignorons. Il est extrêmement important que l’on s’y mette et que l’on poursuive la surveillance et la recherche de haute qualité relativement à ces répercussions à mesure qu’elles se produisent.

M. Algar : Je vais revenir à l’une des questions sur les lacs, et M. Halfyard ne sera peut-être pas d’accord avec moi à ce sujet, mais c’est quelque chose que je devrais mentionner. Lorsque nous pensons à l’alcalinisation des cours d’eau, il y a aussi la question de la permanence, c’est-à-dire la notion du carbone stocké pendant une longue période. L’une des raisons pour lesquelles l’alcalinisation des cours d’eau fonctionne, c’est que cette alcalinité finit par se déverser dans l’océan. C’est toujours l’océan qui, au bout du compte, stockera le carbone pendant une longue période. En définitive, l’alcalinité qui se trouve maintenant dans l’océan provenait de cours d’eau traversant la géologie appropriée.

En ce qui concerne les lacs, ils pourraient être de bons sites d’ajout au même titre que les cours d’eau, mais c’est le cas parce que l’eau finira par se rendre jusqu’à l’océan. Le carbone ne sera probablement pas stocké dans le lac en soi. Je pense que j’ai raison de dire cela, mais M. Halfyard peut me corriger si je me trompe.

Le sénateur Cuzner : Il acquiesce et lève le pouce.

Comment vos diverses initiatives sont-elles liées à Supergrappe des océans du Canada en ce qui a trait au soutien et au financement? Est-ce quelque chose qui est saisi par cela? Pourriez-vous nous parler de vos relations avec la supergrappe?

M. Algar : Bien sûr. Je ne sais pas dans quelle mesure j’ai personnellement des liens avec la supergrappe. Je sais que le Centre for Ocean Ventures & Entrepreneurship, ou COVE, a apporté beaucoup d’aide pour ce qui est de faire avancer la recherche. Je reçois du financement de Carbon to Sea, un organisme sans but lucratif, qui a fourni ce financement en partenariat avec le COVE. L’une des choses qui est bien à propos du COVE, honnêtement, c’est le quai qui se trouve à l’extérieur du bâtiment, et c’est là que nous chargeons tous nos bateaux, juste à côté du site d’ajout de Planetary Technologies. C’est énorme. Lorsque vous avez demandé plus tôt pourquoi Halifax est un bon endroit, c’est parce que l’infrastructure est déjà en place dans le secteur des technologies océaniques pour faire certaines de ces choses à grande échelle.

L’une des choses... aussi, je peux sortir avec une journée de préavis. Nous pouvons nous mobiliser et prendre immédiatement des mesures sur le terrain si nous nous rendons compte que nous avons quelque chose à faire. Le COVE nous procure certainement un grand avantage en nous permettant de mener cette recherche.

Le sénateur Cuzner : Y a-t-il d’autres commentaires à ce sujet?

M. Halfyard : J’ajouterai rapidement, en tant que membre de l’industrie, que nous bénéficions de beaucoup d’investissements dans ce secteur grâce à des choses comme l’innovation et les capteurs, ainsi qu’à notre capacité de mesurer. Des entreprises travaillent là-dessus dans le cadre de Supergrappe des océans du Canada.

En outre, il y a énormément de capacités, de formation et de perfectionnement de la main-d’œuvre qui en découlent. Un des aspects fondamentaux, c’est qu’il s’agit d’un domaine auquel les gens réfléchissent et sur lequel ils travaillent, et il a des étudiants qui viennent de l’Université Dalhousie et d’ailleurs et qui acquièrent des compétences précises pour répondre aux questions auxquelles nous devons trouver réponse pour mettre au point cette approche de lutte contre les changements climatiques. Ce sont les compétences en matière de perfectionnement de la main-d’œuvre et l’avantage d’avoir d’autres entreprises qui envisagent le secteur de façon plus générale.

Le sénateur Cuzner : J’adresse un commentaire à M. Koweek, qui est le seul Américain à faire partie du groupe : bonne chance pour mardi prochain.

M. Koweek : Merci.

La vice-présidente : Je vous remercie de ce rappel, sénateur Cuzner.

Je voudrais poser une brève question ou peut-être formuler un commentaire.

Je dois dire que le message de « bonnes nouvelles » que vous nous transmettez aujourd’hui m’inspire. Nous recevons beaucoup de mauvaises nouvelles au sujet des changements climatiques et des effets des émissions de carbone. Nous devons vraiment prêter attention à ces messages. Aujourd’hui, nous entendons des nouvelles encourageantes, et c’est vraiment rafraîchissant. De mon point de vue — je ne parle pas au nom des autres personnes ici présentes, mais de mon point de vue —, il est rafraîchissant de voir des visages très jeunes et nouveaux. Il semble que, compte tenu de ce qui se passe, vous vivrez assez longtemps pour voir les avantages du travail acharné que vous faites, quoiqu’il semble que vous soyez prêt à être patient en ce qui a trait au travail, à la recherche et à la rétroaction qui reste à faire et que vous êtes disposés à faire pour vous assurer que l’initiative soit couronnée de succès.

C’est très intéressant.

Ce processus semble avoir une incidence incroyable. Dans mon cerveau, je regarde les types d’accès à l’océan qu’il y a au Canada et les divers types d’environnement. Il doit aussi s’agir d’un avantage pour nous, en tant que pays, qui menons cette lutte.

Dans mon esprit, je ne sais pas s’il s’agit d’un commentaire ou d’une question, mais la prochaine Conférence des Parties aura lieu en novembre. Est-ce que vous-mêmes ou d’autres personnes comme vous avez un siège à cette table? Y a-t-il une conversation dans le discours tenu à ce genre de conférences qui porte sur ce processus à l’échelle internationale? Je ne sais pas qui veut commencer ou qui peut répondre à cette question, mais elle s’adresse à qui voudrait bien prendre la parole.

M. Koweek : Mon organisation, Ocean Visions, est de plus en plus présente à la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques, ou CCNUCC, depuis plusieurs années, et elle a joué un rôle déterminant dans la promotion de l’atténuation des changements climatiques en milieu océanique, y compris l’élimination du dioxyde de carbone marin ou la séquestration du carbone océanique.

Cette année, nous aurons des représentants à la COP 29, et nous en avons eu à chacune des dernières conférences. Ils ont participé à d’importants dialogues, groupes d’experts et discussions. Ils ont contribué à faire avancer ce dossier sur la scène internationale.

Je pense qu’il ne faut pas se leurrer non plus : on n’accorde probablement pas encore assez d’attention au potentiel de cette solution climatique. De notre point de vue, au sein de mon organisation, il y a beaucoup plus de travail à faire afin que ces technologies soient abordées dans le cadre d’une conversation vraiment importante sur l’élaboration des outils dont nous avons besoin pour résoudre la crise climatique. Ce travail n’exige pas seulement que l’on en parle un peu plus; il faudra beaucoup plus que cela, de sorte que ce sera non pas un sujet de conversation technique ou spécialisé, mais le sujet d’une vaste conversation.

La vice-présidente : Cela m’amène à ma prochaine question, puis je passerai à mes collègues.

Nous sommes le Sénat. Nous faisons partie du gouvernement. Que pouvons-nous faire pour que ce processus passe du stade où on en parle à celui d’en faire une priorité du gouvernement canadien?

M. Koweek : Cette étude est un excellent premier pas. Ensuite, il faudra s’assurer que le gouvernement national appuie la recherche, le développement et la démonstration à des niveaux qui correspondent au potentiel de ces technologies et à leur nécessité impérieuse. Ce sont deux étapes immédiates qui me viennent à l’esprit.

La vice-présidente : Merci. Je vois que M. Halfyard hoche la tête. Avez-vous d’autres suggestions ou d’autres choses que nous pourrions recommander ou commenter dans notre rapport?

M. Halfyard : Bien sûr.

Une recommandation que je pourrais faire, c’est qu’à mesure que nous élaborons des programmes qui appuient l’innovation, la recherche et les entreprises en démarrage dans ce domaine, il est important que l’on garde l’élimination du dioxyde de carbone à l’esprit au fur et à mesure que ces programmes sont mis en œuvre. Je songe à des programmes récents sur l’utilisation du captage du carbone, qui sont principalement axés sur la réduction des sources ponctuelles d’émissions, mais il est possible de ne pas trop limiter notre champ d’action et de permettre l’étude d’autres technologies.

Je songe aux solutions climatiques axées sur la nature administrées par Environnement et Changement climatique Canada et le Service canadien de la faune. Leur portée est relativement limitée, avec des activités très réglementées qui sont permises et un nombre assez important d’activités qui ne seraient pas envisagées. Ce n’est pas la faute des gens qui administrent ces programmes. À l’époque, ces solutions reflétaient les connaissances du moment.

Selon moi, le fait de garder cette idée au premier plan des discussions permettra aux programmes d’inclure davantage les types d’activités que nous envisageons et que nous appuyons à l’échelle du pays lorsque nous réfléchissons à la façon dont nous ferons avancer le dossier des changements climatiques.

Encore une fois, je suis ravi de la récente annonce du gouvernement concernant l’achat de 10 millions de dollars. C’est important. Je pense que cette mesure offre la possibilité de tenir de davantage de discussions et d’apprendre à mieux connaître l’industrie, la recherche et le rôle du gouvernement et que le simple fait de collaborer dans le cadre de ces petits projets pour les lancer est un excellent point de départ.

La vice-présidente : Madame Buchwald, avez-vous quelque chose à ajouter?

Mme Buchwald : Je n’ai rien à ajouter. En fait, MM. Koweek et Halfyard l’ont très bien expliqué.

Le fait d’avoir des programmes servant à financer ce genre de recherche et d’élargir l’accès à d’autres types de programmes afin qu’ils incluent ce genre de recherche… la production de ce rapport en soi est une excellente façon pour le gouvernement de contribuer à faire avancer tout cela pour nous.

M. Algar : J’ai deux points à aborder.

Mon premier point est peut-être quelque chose que M. Koweek a mentionné, à savoir que, dans bien des cas, jusqu’à présent, ce sont des entreprises en démarrage et des industries qui ont fait avancer cette recherche. Les gouvernements commencent. Je reçois des fonds gouvernementaux par l’entremise du CRSNG pour étudier cette technologie, mais les gouvernements — pas seulement au Canada — ont peut-être pris du retard à cet égard. Ils doivent investir dans la recherche afin que l’on étudie des solutions. C’est bien que les entreprises en démarrage prennent les devants, mais leurs priorités en matière de recherche sont légèrement différentes de celles du gouvernement. Évidemment, en raison de la nature de la technologie lorsqu’on la déploiera à grande échelle, nous devrons travailler ensemble. Selon moi, il est important que les gouvernements appuient également cette recherche.

L’autre chose, c’est simplement que nos gouvernements doivent faire preuve d’ouverture d’esprit à l’égard de ces essais de petite, de moyenne et de grande envergure, parce que nous ne comprendrons pas tous les effets tant que ces essais ne seront pas menés à grande échelle. Nous ne voulons pas rater une occasion en fermant des portes par inadvertance parce que nous nous inquiétons de ce qui pourrait arriver. Nous devons mener ces essais pour savoir ce qui va se passer.

Il s’agit de veiller à ne pas rendre ces essais plus difficiles par inadvertance ou à ne pas y faire obstacle.

La vice-présidente : Merci beaucoup. Nous allons manquer de temps, mais quelques sénateurs ont hâte de poser des questions. J’espère que nos témoins pourront nous accorder quelques minutes de plus.

La sénatrice Petten : Pour être brève, je vais poser la question à une seule personne, peut-être à M. Algar, car vous êtes dans la salle. Nous avons entendu parler de toutes les choses positives et du potentiel. Je me demande si vous pouvez nous dire rapidement quels sont les risques. Pourquoi les gens, ou même le gouvernement, ne sautent-ils pas sur l’occasion? Si vous pouviez préciser, en ce qui concerne la séquestration océanique, quelles sont certaines des préoccupations qui expliquent pourquoi on ne la met pas en œuvre.

M. Algar : Je vais en mentionner quelques-unes. Je ne pense pas être qualifié pour commenter toutes les préoccupations, nécessairement, mais l’une des grandes préoccupations auxquelles Mme Buchwald a fait allusion tout à l’heure, c’est l’incapacité de déterminer dans quelle mesure la solution sera efficace. Alors que les marchés du carbone émergent, si nous commençons à la mettre en œuvre, il y aura de l’argent en jeu. Comme nous l’avons mentionné, il s’agit d’activités importantes et coûteuses. Il faut s’assurer d’avoir une incidence réelle et de faire ce que l’on pense qu’on va faire. Alors, c’est l’additionnalité que l’on modifie, et on absorbe du dioxyde de carbone supplémentaire; on ne fait pas que changer l’endroit où il est absorbé… il y a une élimination nette du carbone, ce qui comprend une analyse du cycle de vie et son effet sur tous ces cycles interactifs dans l’océan.

Même si nous ne comprendrons jamais tous les effets tant que nous n’aurons pas commencé l’étude, je pense que les gens sont généralement préoccupés chaque fois qu’on fait quelque chose. Lorsqu’il est question d’une échelle mondiale, cela suscite une préoccupation naturelle. Il est bon d’être prudent, mais il faut tenir compte du fait que nous modifions énormément la planète de toute façon et que ces modifications ont de graves conséquences.

Le sénateur C. Deacon : Encore une fois, je remercie chacun d’entre vous d’avoir pris le temps de venir. C’est vraiment fascinant.

J’aimerais bien obtenir un bref commentaire de chacun d’entre vous. Vous avez mentionné le terme « acceptabilité sociale » pas mal de fois, et je pense qu’elle est essentielle à la poursuite de ce travail, et la contribution de l’indépendance et, pour l’instant, de la surveillance universitaire par opposition à la surveillance réglementaire officielle… quelle est son importance relativement au fait de renforcer et de maintenir l’acceptabilité sociale et de faire en sorte que nos universitaires restent capables d’assurer cette surveillance? Nous sommes en train d’apprendre, et, pour faire avancer les choses, il nous faut ce travail intense. Si nous établissons une réglementation maintenant, on devra continuer à faire bouger les choses, et il faut donc faire preuve d’agilité à cet égard.

Si vous pouviez nous en parler pendant un instant, je vous en serais reconnaissant. Nous pourrions peut-être commencer par M. Halfyard et passer à chacun d’entre vous.

M. Halfyard : Merveilleux. Merci. C’est une question et un contexte qui sont impératifs, et je vous en remercie.

L’acceptabilité sociale va devenir le facteur limitatif quant à la rapidité avec laquelle cette technologie pourra être déployée à grande échelle. Sur le plan technologique, nous faisons des progrès rapides, mais ce sont les collectivités qui entourent les projets et la communauté mondiale qui, au bout du compte, vont faire avancer ou ralentir les choses.

L’acceptabilité sociale vient avec la confiance, la crédibilité et le temps. Il s’agit fondamentalement d’une relation où tout ce que nous apprenons doit être communiqué efficacement de façon claire, concise et compréhensible. Sans la participation du milieu universitaire et du gouvernement, l’industrie ne réalisera jamais son plein potentiel ou ne le réalisera pas tant que nous n’aurons pas l’acceptabilité sociale nécessaire pour mener les activités.

Je répète que l’acceptabilité sociale doit absolument inclure les points de vue et les voix autochtones. D’emblée, nous pouvons bâtir une économie plus inclusive et faire partie de la réconciliation économique dès le premier jour, alors il y a une excellente occasion.

Mme Buchwald : Je vais essayer d’être brève.

À l’heure actuelle, ces industries ont vraiment besoin de l’aide des universitaires. C’est tellement nouveau, et nous sommes encore en train de découvrir si cette technologie fonctionne; il est vraiment difficile pour une entreprise en démarrage de le découvrir par elle-même. Ces entreprises ont besoin de l’expertise des universitaires et du temps que ces gens passent ensemble pour prouver que cela fonctionne. C’est ce qui lui procurera l’approbation sociale d’aller de l’avant. Ensuite, au fur et à mesure que le projet deviendra plus accepté et que nous aurons prouvé grâce à certains de ces essais que la technologie fonctionne, on pourra constater que cette relation change, mais je pense que, là où nous en sommes, on a encore tellement d’incertitudes à l’égard du processus que nous avons vraiment besoin des deux pour prouver que nous séquestrons le carbone que nous disons vouloir séquestrer.

C’est quelque chose d’important qui devrait être fait. Je pense que M. Koweek a fait valoir de très bons points en ce qui concerne la concrétisation de ce projet et la compréhension de l’importance de certaines de ces solutions. Alors, il faut consacrer du temps et de l’argent à ce travail et le faire ensemble, en tant qu’universitaires et en tant qu’industries, afin que nous le fassions de façon responsable et de la façon dont nous pensons que cela devrait fonctionner.

M. Koweek : Merci.

Nous savons que les scientifiques indépendants comptent parmi les messagers les plus fiables, et ce, aux yeux des dirigeants des politiques océaniques et climatiques à ceux du grand public. Lorsque nous voulons provoquer une vague de soutien à l’égard d’un nouveau portefeuille de solutions climatiques qui comprennent la séquestration du carbone océanique et l’élimination du dioxyde de carbone marin, ces scientifiques indépendants sont essentiels à cette fin. Ils ont besoin du soutien nécessaire, de l’appui des gouvernements pour pouvoir mener ces travaux et de jouir de la crédibilité associée au fait d’être un scientifique indépendant et du prestige de la réputation qui s’y rattache, ce qui leur permet de parler d’un point de vue neutre dans le cadre d’un processus de renforcement de la confiance auprès des responsables des politiques océaniques et climatiques et du grand public. C’est absolument essentiel.

M. Algar : Merci.

Comme tout le monde l’a mentionné, l’acceptabilité sociale sera très importante. Je n’ai pas besoin d’en dire plus; d’autres l’ont dit. Je pense que les gouvernements et les universitaires sont vraiment bien placés pour la fournir grâce à la recherche.

Si on pense aux entreprises, elles ne peuvent pas être entièrement transparentes pour des raisons évidentes parce qu’elles sont titulaires de propriété intellectuelle qui va leur permettre de réaliser des profits et je ne sais quoi, mais les scientifiques du gouvernement et des universités peuvent l’être. L’une des façons dont nous pouvons être transparents et contribuer à l’acceptabilité sociale consiste à rendre l’ensemble de nos résultats et de nos données accessibles gratuitement et être totalement transparents dans toutes nos recherches. Selon moi, la combinaison de l’industrie, des universitaires ou scientifiques et de la science financée par le gouvernement est vraiment ce qui peut procurer cette acceptabilité sociale et cette confiance, de sorte qu’il n’y aura pas de perception d’autres motivations. Voilà pourquoi il est important qu’elle soit là, et nous pouvons l’obtenir en toute transparence.

La vice-présidente : Merci beaucoup. Au nom du comité, je tiens à remercier chacun d’entre vous d’avoir pris le temps de comparaître devant nous aujourd’hui. Le fait que nous terminions en retard témoigne du fait que le sujet dont nous discutons est incroyablement instructif, intéressant et prometteur. Je tiens à vous remercier encore une fois de votre contribution à notre séance et à l’étude que nous entreprenons.

(La séance se poursuit à huis clos.)

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