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POFO - Comité permanent

Pêches et océans


LE COMITÉ SÉNATORIAL PERMANENT DES PÊCHES ET DES OCÉANS

TÉMOIGNAGES


OTTAWA, le jeudi 7 novembre 2024

Le Comité sénatorial permanent des pêches et des océans se réunit aujourd’hui, à 9 heures (HE), avec vidéoconférence, pour examiner pour en faire rapport la séquestration du carbone océanique et son utilisation au Canada.

Le sénateur Fabian Manning (président) occupe le fauteuil.

[Traduction]

Le président : Bonjour. Je suis Fabian Manning. Je suis un sénateur de Terre-Neuve-et-Labrador, et j’ai le plaisir de présider ce comité et cette réunion. Aujourd’hui, nous tenons une réunion du Comité sénatorial permanent des pêches et des océans.

Avant de commencer, j’aimerais demander à tous les sénateurs de consulter les cartes sur la table pour connaître les directives à suivre afin d’éviter les effets larsen. Veillez à ce que votre oreillette soit toujours éloignée de tous les microphones. Lorsque vous n’utilisez pas votre oreillette, déposez-la face vers le bas sur l’autocollant placé sur la table à cet effet. Merci à tous de votre coopération, et je suis certain que nos interprètes vous en remercient aussi.

Si vous avez des difficultés techniques, notamment avec l’interprétation, veuillez en informer le président ou la greffière, et nous nous efforcerons de résoudre le problème.

J’aimerais prendre quelques instants pour permettre aux membres du comité de se présenter.

Le sénateur C. Deacon : Colin Deacon, de la Nouvelle-Écosse.

[Français]

Le sénateur Boudreau : Bonjour. Victor Boudreau, du Nouveau-Brunswick.

[Traduction]

La sénatrice Petten : Iris Petten, de Terre-Neuve-et-Labrador.

Le sénateur Ravalia : Bonjour. Mohamed Ravalia, de Terre-Neuve-et-Labrador.

[Français]

Le sénateur Aucoin : Réjean Aucoin, de la Nouvelle-Écosse.

Le sénateur Cuzner : Rodger Cuzner, aussi de la Nouvelle-Écosse.

[Traduction]

La sénatrice Busson : Je suis Bev Busson, de la Colombie-Britannique.

Le président : Merci, sénateurs.

Le 24 septembre 2024, le Comité sénatorial permanent des pêches et des océans a été autorisé à examiner pour en faire rapport la séquestration du carbone océanique et son utilisation au Canada.

Aujourd’hui, dans le cadre de ce mandat, le comité entendra les témoins suivants : Mme Anya Waite, directrice générale et directrice scientifique, Ocean Frontier Institute, et Mme Galen McKinley, professeure, Sciences de la terre et de l’environnement, Université de Columbia.

Au nom des membres du comité, je vous remercie toutes les deux de vous joindre à nous aujourd’hui. Je crois savoir que vous avez toutes les deux des déclarations liminaires, après quoi les membres de notre comité auront des questions à vous poser. Madame Waite, la parole est à vous.

Anya Waite, directrice générale et directrice scientifique, Ocean Frontier Institute : Je vous remercie, sénateur. Mesdames et messieurs les membres du comité, bonjour, et merci de me donner l’occasion de m’adresser à vous aujourd’hui en tant que directrice générale et directrice scientifique de l’Ocean Frontier Institute.

Notre institut met en place des programmes de recherche océanographique avec des centaines de chercheurs. Nous nous concentrons principalement sur l’Est du Canada, mais nous sommes présents dans tout le pays et nous incluons d’importants centres de recherche internationaux aux États-Unis et en Europe. On m’a demandé d’inclure un peu l’étendue du travail de notre institut dans mes remarques d’aujourd’hui.

Les consortiums mondiaux de l’Ocean Frontier Institute s’attaquent à trois grands défis océaniques : les pêches et l’aquaculture, la biodiversité et les changements climatiques. Dans le cadre de l’étude du Sénat, nous parlons bien sûr du troisième défi, les changements climatiques, et du rôle de l’océan pour les maîtriser. C’est un domaine dans lequel l’Ocean Frontier Institute travaille depuis 2016 pour établir des conversations entre les chercheurs, l’industrie et les décideurs politiques. Nous menons ces conversations non seulement au Canada, mais aussi sur la scène internationale par l’entremise d’organismes de l’ONU, et nous nouons des liens avec tous les acteurs, allant d’entreprises en démarrage à des entreprises du milieu des finances internationales.

J’ai été coprésidente du Système mondial d’observation de l’océan, SMOO, sous l’égide de la Commission océanographique intergouvernementale de l’UNESCO, ou la COI-UNESCO, pendant quatre ans, et je dirige actuellement le projet exemplaire sur le carbone océanique du SMOO qui vise à établir des liens mondiaux entre les pays au sein des Nations unies et à tenir des discussions sur le carbone océanique. Nous allons maintenant nous pencher sur la manière dont ce travail peut éclairer et renforcer le leadership du Canada dans ce domaine.

Vous avez sans doute entendu parler de la séquestration du carbone, et ce sont des technologies qui captent le carbone à la source avant qu’ils soient émis, c’est-à-dire qu’elles capturent le carbone à la cheminée. Ce que nous recherchons dans le cadre de notre discussion d’aujourd’hui, c’est une technologie d’élimination du carbone, c’est-à-dire un processus qui élimine l’essentiel de l’accumulation de carbone à long terme dans l’atmosphère et le stocke en toute sécurité pendant des siècles. Sur terre, cela prendra la forme d’arbres à longue durée de vie, potentiellement, ou d’installations de captage direct dans l’air, ou CDA. Je vais revenir sur certaines des choses que vous avez déjà entendues, mais je ne pense pas que la répétition soit nécessairement mauvaise dans ce cas. C’est un peu technique.

Parlons des deux grandes fonctions des océans : absorber et stocker le carbone et la chaleur. Les océans ont absorbé 90 % de la chaleur produite par l’homme durant l’ère industrielle, et elles stockent 80 % du carbone sur terre. Cela équivaut à 50 fois le dioxyde de carbone présent dans l’atmosphère, ou 40 billions de tonnes. Chaque année, les océans continuent d’absorber environ 25 % de nos émissions de carbone et jouent un rôle essentiel dans la régulation du climat et continuent, en fait, à nous protéger des pires répercussions de nos propres rejets de dioxyde de carbone.

En raison de son énorme capacité de stockage, nous étudions l’océan comme « dépôt d’entreposage », où le carbone additionnel pourrait être retiré de l’atmosphère et stocké. Pour ce faire, nous avons recours à des processus naturels tels que l’absorption chimique et le mélange physique de dioxyde de carbone à l’intérieur de l’océan, ainsi que la croissance biologique suivie de l’enfoncement du carbone biologique — qui peut être du plancton ou des animaux — dans les profondeurs de la mer. Ces processus se produisent naturellement, mais ils peuvent être déclenchés ou accélérés par l’action de l’homme, et c’est ce que l’on appelle l’élimination du dioxyde de carbone, EDC, dans les océans.

Pensons à ce que l’EDC dans les océans peut faire par rapport aux émissions mondiales actuelles, puis réfléchissons aux émissions annuelles du monde entier, soit la quantité de carbone que nous rejetons actuellement dans l’atmosphère. Si vous plantiez 100 millions d’arbres, ils absorberaient 34 minutes de notre émission annuelle de dioxyde de carbone dans le monde. Toutes les mangroves du Panama qui ont été magnifiquement mises en réserve pour la conservation — c’est 8 500 hectares — permettront d’absorber 24 secondes des émissions de dioxyde de carbone, tandis que 18 unités de captage direct dans l’air en absorberaient 8 secondes. Nous espérons que ce captage direct dans l’air sera amélioré, mais ce n’est pas encore le cas. L’océan, dans son état naturel, nous donne déjà trois mois d’absorption. Une hausse de 1 % de l’absorption de carbone par les océans donne une journée entière de séquestration nette zéro.

Comment mener à bien cette action? L’océan peut faire le travail à notre place, et nous voulons sauver le monde des effets extrêmes des changements climatiques, mais nous voulons le faire de manière efficace et écologique.

L’EDC dans les océans est une industrie naissante au Canada. Les innovateurs et les entrepreneurs — et vous avez entendu certains d’entre eux à des réunions précédentes — conçoivent des outils et des techniques pour permettre l’EDC dans les océans, ce qui offre au Canada une occasion incroyable de démontrer son leadership dans les secteurs des sciences, de l’innovation, du climat et des politiques et, au final, de créer davantage d’occasions de développement économique. Ces quatre domaines sont des éléments essentiels d’un cadre conjoint pour l’EDC dans les océans au Canada, et il est essentiel que ce secteur soit mis sur pied à l’aide du soutien d’experts et de structures de réglementation fondées sur une science, une politique et un engagement concernant les océans de calibre mondial et exemptes de conflit d’intérêts.

L’Ocean Frontier Institute travaille au niveau régional, national et dans l’arène politique intergouvernementale pour éclairer le leadership dans les voies d’EDC dans les océans, pour appuyer le bien public et permettre un secteur des voies d’EDC dans les océans habile et respectueux de l’environnement.

Nous avons besoin de quelques éléments pour y parvenir. Nous avons besoin d’un bon leadership scientifique pour coordonner et diriger les travaux scientifiques, la modélisation, l’instrumentation, etc. Cela permettra de mieux comprendre la ligne de base de l’océan qui, nous le savons, est en train de changer, mais nous ne savons pas encore à quelle vitesse. Nous devons également établir une collaboration avec des partenaires, notamment des experts internationaux en recherche tels que Mme McKinley, qui participe à l’appel aujourd’hui.

Nous avons besoin d’un leadership en matière de réglementation pour informer les organismes de réglementation à tous les niveaux et les entreprises en démarrage sur les meilleures données scientifiques disponibles pour évaluer ces technologies changeantes et tenir compte des possibilités et des défis commerciaux actuels.

Nous devons travailler avec les communautés, en particulier les communautés autochtones, pour comprendre leurs principales préoccupations et créer conjointement des stratégies efficaces pour instaurer la confiance et nouer des partenariats, là encore, dans l’intérêt général et pour le plus grand nombre.

Enfin, nous avons besoin d’une stratégie économique pour aider à mettre en place l’écosystème financier, le financement de projets et l’approvisionnement nécessaires à la construction d’un marché des voies d’EDC dans les océans prospère et durable.

Le projet d’EDC dans les océans représente donc une série d’interventions sur le climat océanique qui, combinées à des réductions d’émissions, peuvent nous aider à éviter les répercussions les plus extrêmes des changements climatiques. Si elles sont soutenues par une science, une réglementation, un engagement public et une stratégie économique, ce pourrait être la base de nouvelles recherches et d’une nouvelle industrie dynamique, tout en protégeant les personnes et les communautés au Canada.

Je vous remercie.

Le président : Merci, madame Waite.

Galen McKinley, professeure, Sciences de la terre et de l’environnement, Université Columbia, à titre personnel : Merci aux membres du comité de me recevoir. Bonjour. Je vous suis très reconnaissante de l’occasion de m’adresser à vous. Je suis océanographe et spécialiste du cycle du carbone et je possède près de 30 années d’expérience en recherche. Je suis professeure des Sciences de la terre et de l’environnement à l’Université Columbia, dans la ville de New York, aux États-Unis.

Je suis ici pour parler du cycle du carbone dans les océans. Les principaux points que je souhaite aborder sont les suivants : premièrement, l’océan absorbe actuellement environ le tiers des émissions annuelles de dioxyde de carbone, deuxièmement, il y a d’importantes incertitudes quant à l’évolution de ce puits de carbone océanique naturel, troisièmement, l’ingénierie pour accélérer l’absorption du carbone dans les océans n’en est qu’à ses débuts, et on ne sait pas exactement dans quelle mesure on peut l’augmenter, et quatrièmement, je veux insister sur le fait que l’approche principale pour lutter contre les changements climatiques doit être l’atténuation des émissions de carbone. Si au moins 90 % de nos émissions actuelles ne sont pas atténuées, même une amélioration considérable des technologies d’élimination du dioxyde de carbone n’aura pas d’effet significatif dans le problème des changements climatiques.

L’océan a naturellement une énorme capacité à retenir le carbone, y compris la majorité de toutes les émissions passées et futures provenant de la combustion des combustibles fossiles. Il faudra toutefois des milliers d’années pour atteindre cette capacité totale.

La chimie des océans permet à d’énormes quantités de carbone de se dissoudre dans l’eau de mer. À mesure que la concentration de dioxyde de carbone dans l’atmosphère augmente, du carbone supplémentaire est dissous dans les eaux de surface, mais cette absorption excessive attribuable à nos activités se superpose à un cycle naturel vigoureux que je décrirai plus loin.

La première composante du cycle naturel est biologique. Le phytoplancton dans les océans extrait le carbone des eaux de surface lorsqu’il dispose de suffisamment de nutriments et de lumière solaire. Une grande partie de cette matière végétale est consommée par les écosystèmes des couches supérieures de l’océan, mais une petite partie s’enfonce dans les profondeurs de l’océan. Là, elle nourrit les écosystèmes océaniques profonds et retourne le carbone à l’eau. C’est donc une « pompe biologique » qui déplace dans les profondeurs de l’océan le carbone qui se trouvait auparavant dans l’atmosphère.

La deuxième composante du cycle naturel est physique. À mesure que les eaux de surface se déplacent des basses latitudes vers les hautes latitudes, elles se refroidissent et augmentent leur capacité à retenir le carbone. Dans l’Atlantique Nord et dans l’océan Austral, certaines eaux deviennent très froides et suffisamment denses pour s’enfoncer dans les profondeurs de l’océan, entraînant des eaux chargées de carbone vers les abysses.

De multiples approches indépendantes confirment que l’océan mondial absorbe environ un quart de nos émissions annuelles de dioxyde de carbone, mais nous ignorons encore beaucoup de choses. Les incertitudes sont d’environ 30 % pour l’absorption annuelle mondiale et augmentent jusqu’à plus de 100 % aux échelles locale et régionale. Nous devons renforcer la surveillance et la recherche scientifique pour lever certaines incertitudes importantes.

Nous savons que les processus océaniques qui éliminent le carbone de l’atmosphère fonctionnent beaucoup plus lentement que les changements climatiques anthropiques. Il faut environ 2 000 ans à l’océan pour se mélanger d’un bout à l’autre. Par conséquent, il faudra au moins 10 000 ans pour que sa capacité totale à retenir notre excès de carbone se concrétise.

Le but de l’élimination du dioxyde de carbone dans les océans est d’accélérer ces processus océaniques naturels en modifiant la chimie ou la biologie des océans. Si nous pouvions acheminer le carbone plus rapidement dans les profondeurs de l’océan, il est vrai que cela contribuerait à atténuer les effets des changements climatiques, mais nous ne savons pas si cela peut fonctionner. Nous savons que l’océan est immense, redoutable et difficile à manipuler. Nous savons que pour avoir une incidence importante à l’échelle mondiale, il faudrait utiliser de vastes étendues d’océans. Nous savons que certaines approches d’EDC dans les océans proposées nécessiteraient énormément d’exploitation minière, de transport et d’énergie pour répandre les minéraux ou pour atteindre d’autres objectifs en haute mer. Nous ne savons pas comment les écosystèmes océaniques réagiraient à une EDC dans les océans généralisée.

Il y a beaucoup de choses que nous ne savons pas et que nous devons étudier, mais une chose est très claire : pour que l’EDC dans les océans ait une incidence sur les changements climatiques, une amélioration technologique sans précédent doit avoir lieu. Tout le monde sait que les émissions de dioxyde de carbone de l’humanité ont augmenté rapidement depuis la révolution industrielle, mais la plupart des gens ne savent pas que les émissions actuelles ne représentent que 4 000 fois le taux annuel des années 1750. Pour avoir une incidence notable sur le climat, l’EDC, tant sur la terre que dans l’océan, devrait être multipliée par au moins 25 fois ce chiffre, soit environ 100 000 fois, en quelques décennies seulement. Il s’agirait d’une prouesse d’ingénierie jamais réalisée par l’humanité.

Aussi héroïque qu’une augmentation de 100 000 fois de l’EDC soit, elle n’éliminerait que 3 % des émissions annuelles de dioxyde de carbone si elles se poursuivent au rythme actuel. Autrement dit, même l’augmentation la plus optimiste et sans précédent de l’EDC n’aurait pas d’incidence notable sur le climat à moins que les émissions ne soient considérablement réduites en parallèle.

Pour conclure, j’aimerais passer en revue les prochaines étapes les plus critiques, par ordre d’importance. Premièrement, il faut réduire les émissions de carbone, deuxièmement, il faut atténuer l’incertitude concernant le puits de carbone océanique naturel et, troisièmement, il faut mener des recherches sur les technologies relatives à l’EDC dans les océans pour déterminer si elles sont réalisables, sans danger pour l’environnement et susceptibles d’être rapidement améliorées.

Je vous remercie.

Le président : Merci à vous deux de vos déclarations liminaires. Je vais céder la parole à notre vice-présidente pour qu’elle pose la première question.

La sénatrice Busson : Je remercie nos deux témoins. Ce sont des renseignements intéressants et modernes.

Ma question s’adresse à Anya Waite pour commencer. Il est intéressant et certainement gratifiant d’entendre que l’Université Dalhousie et l’Ocean Front Institute — vous l’avez décrit comme étant le chef de file en recherche océanique, en particulier sur les questions d’élimination du carbone, ou d’EDC dans les océans, si j’ai bien compris. Pourriez-vous me dire si l’Ocean Frontier Institute est le seul institut de ce genre au Canada qui mène ce type de recherche sur l’élimination du carbone? Si ce n’est pas le cas, y a-t-il moyen de relier les autres organisations qui mènent les mêmes recherches? Existe-t-il des partenariats?

Mme Waite : Je vous remercie de la question, sénatrice Busson.

L’Ocean Frontier Institute travaille avec des groupes d’universités. Notre siège social est à l’Université Dalhousie, mais nous travaillons partout au Canada. Nous travaillons actuellement à Terre-Neuve et dans deux universités au Québec — Rimouski et Laval —, et nous avons également des collaborations avec l’Université du Nouveau-Brunswick et l’Université de Victoria. Bien que ce ne soit pas une couverture absolue, je dirais que nous travaillons avec six ou sept des plus grandes universités qui se concentrent sur la recherche océanique au Canada.

Ce n’est pas un ensemble complet, donc toute initiative au Canada devrait veiller à ce que nous fassions participer adéquatement la côte Ouest, par exemple. Des travaux en cours au large de Vancouver suscitent beaucoup d’intérêt ici, en particulier si c’est pour séquestrer le carbone dans les fonds marins — dans les roches basaltiques situées sous le plancher océanique. C’est une initiative très intéressante. À l’heure actuelle, bien qu’il y ait beaucoup de discussions, nous n’avons pas vraiment abordé la question de l’Arctique. Nous travaillons dans le Nord du Labrador, mais je ne dirais pas dans l’Arctique en général.

Je dirais que nous avons une bonne base. Nous sommes le seul institut de ce type qui travaille avec de nombreuses universités et provinces, mais il y a toujours du travail à faire pour nous assurer que nous sommes inclusifs et que tous les chercheurs qui ont des travaux à apporter à cette question ont la possibilité de le faire.

La sénatrice Busson : J’ai remarqué que vous avez utilisé les mots « leaders mondiaux ». Je présume que d’autres instituts académiques font ce genre de recherches ailleurs dans le monde. Avez-vous des liens avez ces chercheurs?

Mme Waite : Nous en avons, oui, en effet. Notre slogan dit que nous sommes des « leaders mondiaux dans la recherche océanique », ce qui veut dire que les chercheurs qui font partie de nos consortiums sont des leaders mondiaux. Beaucoup d’entre eux travaillent à Dalhousie, mais nous collaborons également avec des établissements aux États-Unis. Nous avons un partenariat officiel avec le Woods Hole Oceanographic Institute aux États-Unis, de même qu’avec l’Université Standford et le MIT. Nous collaborons aussi avec des groupes d’universités et d’instituts en France, de même qu’en Allemagne, au Royaume-Uni et en Norvège, et nous sommes en train de tisser des liens avec le Portugal et l’Espagne.

Le consortium en est un actuellement de l’Atlantique Nord; je dirais que nous ne sommes pas très présents dans les régions tropicales. Toutefois, comme nous menons des activités à l’échelle internationale, nous sommes en contact avec des gens dans ces régions. Le Global Ocean Observing System, ou système mondial d’observation des océans, par exemple, est le réseau mondial des réseaux dans l’observation des océans et relève de la Commission océanique internationale de l’UNESCO. Je dirais que nous sommes en contact avec de nombreux pays sur la scène internationale.

La sénatrice Busson : Je vous remercie beaucoup.

Mme Waite : Je vous remercie de la question.

Le sénateur C. Deacon : Je vous remercie toutes les deux d’être avec nous aujourd’hui.

Je vais commencer par Mme Waite, puis demander à Mme McKinley d’intervenir si possible. J’aimerais que vous nous donniez une idée des domaines de recherche précis où il faut recenser les risques et les possibilités, pour ensuite les comprendre et les gérer. Il serait bon que nous ayons la meilleure idée possible des types de recherche que vous effectuez au sein de tous vos réseaux de chercheurs. Cela semble vraiment fascinant, en effet. Pouvez-nous nous brosser un tableau? La semaine dernière, on nous a parlé de la sédimentation et du phytoplancton, mais vous pourrez mieux résumer le tout que nous.

Mme Waite : Je vais commencer à répondre et Mme McKinley pourra vous donner plus de détails sur l’aspect technique.

Il existe quelques risques, l’un étant que cela ne fonctionne tout simplement pas, c’est-à-dire que les échelles temporelles et les efforts consacrés à l’EDC dans les océans ne réduisent pas concrètement le carbone présent dans l’atmosphère. Il faut avant tout procéder à des essais. Les premiers essais qui ont été effectués... Je pense que vous en avez parlé avec certains tenants de ces essais, ou étiez censés le faire, mais il se peut que cela n’ait pas eu lieu. Il est possible qu’en augmentant l’alcalinité des océans on puisse retirer énormément plus de carbone de l’atmosphère qu’à l’heure actuelle.

Cependant, l’une des grandes questions, comme l’a dit Mme McKinley, est que nous ne savons pas quelle quantité de carbone sera alors retirée, et quelle quantité d’énergie sera nécessaire pour le faire de manière efficace. En effet, si on réussit à retirer une grande quantité de carbone de l’atmosphère, mais qu’il faut pour ce faire en émettre autant pour se rendre en mer, faire le travail, extraire les minéraux, etc., mathématiquement parlant, cela ne fonctionne pas. Il faut donc d’abord que cela fonctionne de ce point de vue, premièrement en théorie, ensuite en pratique en procédant à des essais sur le terrain. Je dirais que c’est probablement ma grande interrogation, car je pense que tout le monde refuse de voir la réalité sur le bon fonctionnement de cette méthode. La plupart des entreprises le font sur de très petites zones à l’heure actuelle. Nous devons accélérer les travaux de recherche pour nous assurer de bien comprendre le potentiel que cela recèle.

Le deuxième point concerne les répercussions environnementales. Je pense que vous en avez entendu parler la semaine dernière. Il est très important pour nous de comprendre exactement quelles incidences le fait de modifier la chimie et probablement certaines composantes biologiques des océans aura sur eux à court, moyen et long terme.

Ce qu’il ne faut pas oublier ici non plus, c’est que même sans intervention, les océans vont jouer un très grand rôle.

On parle beaucoup du principe de précaution, du fait qu’il ne faut pas causer de dommages, mais le fait est qu’injecter du dioxyde de carbone dans l’atmosphère en cause déjà beaucoup, alors il faut en quelque sorte trouver un équilibre dans nos arguments. Nous voulons comprendre si ces dommages seront pires en utilisant l’EDC dans les océans que sans le faire. Si nous ne faisons rien, le danger est de voir le réchauffement atteindre les 3 ou 4 degrés, ce qui serait une catastrophe, pas seulement pour les océans, mais pour la planète.

Galen McKinley : Je vous remercie beaucoup de la question, sénateur.

Ce qui présente le plus grand risque ici à mon avis, c’est de prétendre qu’il s’agit d’une solution qui changera la donne dans l’atmosphère et d’y avoir recours au lieu de nous attaquer à l’atténuation des émissions. Si nous investissons des milliards de dollars dans l’industrie de l’EDC dans les océans en nous disant qu’il est difficile d’atténuer les émissions et que nous allons plutôt procéder de cette manière, en nous contentant de quelques solutions techniques pour nous faciliter la tâche, nous risquons alors de perdre beaucoup de temps en ne faisant pas ce que nous savons que nous devons vraiment faire pour plutôt nous concentrer sur une solution technique qui ne réglera pas vraiment le problème. À mon avis, c’est le plus grand risque ici. Nous devons nous attaquer d’abord et avant tout à l’atténuation des émissions. L’EDC, océanique ou terrestre, sera une mesure supplémentaire pour tenter de retirer une quantité supplémentaire de l’atmosphère et nous rapprocher des objectifs climatiques que nous devons atteindre. Le gros du travail que nous devons faire, soit 90 %, consiste à atténuer les émissions.

Il y a aussi le risque de voir quelqu’un fabriquer une technologie et dire qu’il a réussi à retirer du carbone de l’atmosphère parce que la concentration de carbone dans l’océan a changé et qu’il veut obtenir une rondelette somme pour cela. Dans les faits toutefois, la technologie qu’on vous vend n’a rien changé puisque cela se serait produit naturellement. C’est aussi un vrai problème. Nous savons que les océans absorbent déjà naturellement beaucoup de carbone. Nous ne comprenons pas encore totalement comment cela se produit, ou pourquoi cela varie dans le temps et l’espace en fonction de l’évolution du climat et de l’augmentation de la concentration de CO2 dans l’atmosphère. Il est donc possible que des gens nous vendent des technologies pour des phénomènes qui se seraient produits naturellement.

J’ajouterais que, comme je l’ai dit, les puits historiques absorbent déjà 25 % de nos émissions, ou, comme Mme Waite l’a dit, l’équivalent de trois mois de nos émissions annuelles. C’est beaucoup, n’est-ce pas? Si nous ne prenons pas soin de ces puits, nous courons le risque de perdre cela de vue, et de ne pas pouvoir comprendre comment cela évolue, parce que nous sommes tellement concentrés sur ces solutions techniques que nous cessons de bien mesurer l’apport des puits historiques. Nous perdons de vue le portrait global, soit parce que nous n’investissons pas dans le système d’observation ou parce qu’il y a en fait des interférences dans le fonctionnement des puits historiques en raison des solutions techniques, et nous ne pouvons plus voir vraiment ce qui se passe.

Ce sont les éléments qui me préoccupent dans ce domaine, et je serais ravie de parler plus en détail de certaines technologies, dans la mesure où je les connais, si c’est ce que vous souhaitez. Je vais m’arrêter ici pour savoir ce que vous en pensez.

Le sénateur C. Deacon : Je vous remercie beaucoup. Il était très important pour nous que vous insistiez sur le fait que nous devons poursuivre nos effets de réduction. Ce n’est pas une solution de rechange. Merci.

Le sénateur Ravalia : Je remercie nos deux témoins de leurs exposés convaincants.

Madame McKinley, ma question concerne les puits de carbone océaniques. La capture du carbone varie-t-elle sur le plan géographique en fonction de la température des océans?

Galen McKinley : Il est certain qu’il faut tenir compte de l’état général de l’océan pour déterminer si une méthode en particulier fonctionnera dans un endroit donné. Et oui, des efforts sont déployés, notamment l’utilisation de modèles de simulation, pour comprendre comment l’ajout de matières alcalines dans l’océan, par exemple, aurait un impact sur le puits océanique. Cela varierait en fonction du temps de séjour à la surface de l’océan, de l’état physique, de la température et du mélange, car ce sont tous des éléments qui auraient une influence. Donc oui, l’efficacité d’un type particulier d’ingénierie envisagé n’est certainement pas la même partout dans l’océan.

Le sénateur Ravalia : Je vais poursuivre en adressant ma prochaine question à Mme Waite. Avez-vous étudié l’incidence du réchauffement climatique sur le captage du carbone et d’autres facteurs tels que la pollution, les rejets et les déchets dans l’océan, et dans quelle mesure pensez-vous que ces facteurs peuvent avoir un effet à long terme sur le puits de carbone océanique actuel?

Mme Waite : C’est une excellente question.

Le puits de carbone océanique est en train de changer et le réchauffement climatique modifie l’absorption du dioxyde de carbone de deux manières.

Premièrement, le taux d’absorption change. Si je comprends bien, madame McKinley, les eaux froides absorbent davantage de dioxyde de carbone. Si l’océan se réchauffe, sa capacité à absorber le dioxyde de carbone de l’atmosphère diminuera. Voilà un premier changement.

L’autre grand changement est la modification de la circulation océanique. Je prendrai l’exemple de l’Atlantique Nord, qui se trouve en quelque sorte dans notre cour. Dans l’Atlantique Nord, à l’est et à l’ouest du Groenland, l’eau chaude se déplace vers le nord et se refroidit. Elle absorbe une grande quantité de dioxyde de carbone de l’atmosphère et descend dans ce que l’on appelle une cheminée. Il s’agit d’une sorte de colonne où l’eau se refroidit et descend jusqu’à 2 000 ou 3 000 mètres de profondeur dans l’Atlantique Nord, avant de se diriger lentement vers le sud. Il s’agit de l’un des plus grands puits de carbone océaniques au monde dans ces zones situées à l’est et à l’ouest du Groenland.

En raison de la fonte de l’Arctique, il y a cette — je vais utiliser un terme canadien — Zamboni d’eau douce qui passe au‑dessus de l’Atlantique Nord, qui peut interférer avec la capacité des eaux des zones situées à l’est et à l’ouest du Groenland parce qu’elles contiennent de l’eau douce qui les rend plus légères et les fait rester plus près de la surface. Cette dynamique est complexe, mais un certain nombre d’études donnent à penser qu’il y a eu des changements — peut-être à court terme, peut‑être à long terme, et cette question donne lieu à un peu de sensationnalisme — attribuables à la modification de la circulation, dans la capacité de l’Atlantique Nord à absorber le carbone et à le stocker dans les profondeurs de la mer.

Les deux principaux changements sont, d’une part, la hausse de la température, qui réduit la capacité de l’océan à absorber le dioxyde de carbone, et, d’autre part, la modification de la circulation. C’est ce qu’on appelle la circulation méridienne de retournement de l’Atlantique, ou AMOC. C’est le terme technique. Si cette circulation venait à s’interrompre, par exemple, cela aurait des conséquences importantes sur le climat de l’Atlantique Nord. Par exemple, l’Europe se refroidirait. Le niveau de la mer serait plus élevé sur la côte est des États-Unis et du Canada. Cette circulation a un impact important, et les changements climatiques modifient cette circulation.

En ce qui concerne la pollution, je pense que c’est une question très intéressante. Le groupe intergouvernemental a indiqué récemment que le dioxyde de carbone figure parmi les principaux polluants dans l’océan, et je crois qu’il est utile de le savoir, car nous avons beaucoup de discussions sur la façon de nous assurer du bon état de la biodiversité. L’accord sur la biodiversité marine des zones ne relevant pas de la juridiction nationale stipule que nous devons préserver la biodiversité des océans. Si nous pouvons considérer le dioxyde de carbone comme un polluant, cela nous permet d’avoir une discussion plus intelligente sur les différents traités internationaux. Nous venons d’avoir une grande discussion sur le Protocole de Londres. On tente de mettre fin à ce qui contribue à ajouter du dioxyde de carbone à la surface de l’océan. Je pense qu’il est important de considérer le dioxyde de carbone comme un polluant afin de mieux le gérer dans le cadre des traités internationaux.

Mme McKinley a peut-être un avis différent sur la question, mais il n’est pas clair à mes yeux que la pollution en soi aura nécessairement un impact direct sur la façon dont l’océan absorbe le carbone. Je suis certaine que la pollution provenant des côtes et de nos eaux usées, par exemple, modifie la pompe biologique de plusieurs façons. Elle accélère la croissance de certains planctons et ralentit celle des autres. Dans certains cas, la pollution peut même augmenter la croissance du plancton qui demeure en surface. Il est donc possible que la pollution terrestre réduise la capacité de l’océan à amener le carbone dans les profondeurs.

Le sénateur Ravalia : Merci.

[Français]

Le sénateur Aucoin : Merci pour vos témoignages extrêmement intéressants. Nous apprenons beaucoup, à un point tel que plus j’en apprends, moins je comprends. Pour essayer de résumer, nous sommes obligés de continuer de développer la technologie et de faire des tests pour séquestrer le carbone dans les océans, parce que si on ne le fait pas, il faudra réduire nos émissions de carbone dans l’atmosphère de toute façon. Toutes sortes de tests sont faits, mais je me pose cette question : sur le plan des règlements internationaux, y a-t-il eu des discussions en vue de développer la réglementation nécessaire pour faire ces recherches et avoir un cadre réglementaire plus tard au besoin, au fur et à mesure que la recherche et les tests seront positifs?

[Traduction]

Mme Waite : Je serais ravie d’intervenir, si vous me le permettez.

C’est une excellente question. Vous avez tout à fait raison. Nous sommes en retard en ce qui concerne le cadre réglementaire international pour ce qui est de l’élimination du dioxyde de carbone marin. Jusqu’à il y a cinq ans, ce n’était qu’une question théorique secondaire. Je pense donc que les systèmes internationaux ont du mal à se faire une idée de la situation.

L’OMI, l’Organisation maritime internationale, qui réglemente les rejets en mer, a récemment entamé une discussion. Le Protocole de Londres interdit essentiellement les rejets dans l’océan. Il prévoit cependant la possibilité de tester l’élimination du dioxyde de carbone marin à l’aide de techniques spécifiques, telles que l’ajout d’antiacides dans l’océan, l’ajout de fer en tant que nutriment dans l’océan, l’enfoncement de laminaires — c’est-à-dire le carbone issu des laminaires — et quelques autres méthodes. C’est une bonne chose, car cela ouvre la voie aux recherches dont nous avons besoin.

Tout récemment, une discussion importante a eu lieu sur la question d’empêcher ce travail et d’y mettre un terme. En particulier, la participation de l’industrie à ce travail a soulevé d’importantes préoccupations. Bien sûr, à l’heure actuelle, il faut collaborer avec l’industrie, parce que c’est elle qui obtient les fonds et démontre de l’enthousiasme pour le travail et la vérification qui s’imposent.

On s’inquiète du fait que — et je pense que c’est Greenpeace qui était particulièrement préoccupé —, si l’industrie est à l’origine d’une initiative, on ne saura pas si elle nuira à l’environnement. Sera-t-elle bien réglementée et réalisée avec soin? Des pressions ont été exercées pour que le Protocole de Londres soit modifié afin de ralentir ce travail. Le Canada et d’autres pays n’étaient pas d’accord. La discussion a donné de très bons résultats, mais certains problèmes se sont posés dans le cadre de cette conversation. Les pays en développement étaient vraiment à la recherche d’informations, de leadership et de clarté. Il n’était certes pas clair à leurs yeux ce qu’ils devraient faire en fonction du cadre réglementaire.

Il existe donc une certaine opposition entre les protocoles et traités environnementaux, tels que l’accord d’application de la Convention des Nations unies sur le droit de la mer sur la conservation et l’utilisation durable de la biodiversité marine dans les zones ne relevant pas de la juridiction nationale et la Convention sur la diversité biologique, et l’Accord de Paris, qui nous dit que nous devons atteindre nos objectifs climatiques. La conversation n’est pas encore rendue là. Le Canada pourrait jouer un rôle de chef de file en ce qui a trait à certains aspects de cette conversation.

Au Canada, nous avons certes parlé de ce qui doit se passer au chapitre de la réglementation. Nos ministères ne s’attaquent pas directement à la question centrale de l’élimination du dioxyde de carbone marin. Par exemple, le MPO s’occupe davantage des pêches que des océans. ECCC travaille principalement sur le climat et ne s’intéresse que très peu aux océans. RNCan, qui a accompli un travail remarquable dans les domaines de la séquestration du carbone et de l’énergie propre, ne s’occupe pas beaucoup des océans. Au sein du gouvernement canadien, on ne s’intéresse pas à l’élimination du dioxyde de carbone marin. Il est donc difficile pour nous d’avoir les bonnes conversations dans les bons contextes. C’est l’une des choses auxquelles nous devons réfléchir : Comment amener le Canada à discuter d’un cadre réglementaire approprié et comment orienter les discussions internationales?

J’espère que ma réponse n’est pas trop longue. Il y a beaucoup de choses à dire à ce sujet.

Le sénateur Aucoin : Madame McKinley, avez-vous des commentaires à formuler?

Galen McKinley : Oui, merci beaucoup.

Je ne connais pas aussi bien le régime réglementaire que Mme Waite, alors je ne m’y attarderai pas. Toutefois, je tiens à mentionner que ce que l’océan fait pour nous naturellement profite à tout le monde. Si l’océan absorbe deux gigatonnes et demie de carbone chaque année, et qu’une tonne de carbone coûte 100 $, par exemple, cela représente un service d’une valeur de 250 milliards de dollars par an que l’océan nous rend, et tout le monde en bénéficie. Nous en profitons tous. Merci à la Terre mère. Il faut alors se demander qui est responsable de comprendre l’océan, de surveiller son état et d’en prendre soin pour l’avenir. Voilà la question, car personne ne reçoit 250 milliards de dollars par an, mais c’est la valeur de cette contribution à l’environnement, et nous en profitons tous.

Je comprends pourquoi les gens s’inquiètent de voir des entreprises se charger de trouver comment modifier le puits océanique, car il est possible que nous commencions à payer des entreprises pour accomplir ce que la Terre mère fait pour nous naturellement, car nous n’avons pas vraiment trouvé le moyen de conserver cette valeur pour les habitants de la planète. Lorsqu’il s’agit d’un terrain appartenant à quelqu’un — un parc naturel ou quelque chose comme ça, un parc national appartenant au gouvernement du Canada —, nous savons qui en est le propriétaire. Si quelqu’un y réalise un projet, on sait comment l’argent doit être partagé entre l’entreprise et la population, mais lorsque cela se passe en pleine mer, ce n’est pas clair du tout.

Il s’agit là d’une question fondamentale qui différencie le travail d’élimination du dioxyde de carbone océanique du travail d’élimination du dioxyde de carbone terrestre, qui a lieu depuis une vingtaine d’années. Nous n’avons jamais attribué une valeur réelle à l’absorption du carbone, et personne n’est vraiment propriétaire du puits océanique qui nous rend déjà tant de services. Je ne pense pas que le régime réglementaire, à mon avis, soit en mesure de gérer cette question.

[Français]

Le sénateur Aucoin : J’ai une question pour Mme Waite.

Madame Waite, vous avez parlé de la réglementation au Canada, et vous avez dit qu’aucun ministère ne s’en occupait et qu’il y aurait une possibilité d’améliorer la réglementation. Nous sommes là pour cela.

Si vous aviez une recommandation à faire au gouvernement canadien pour assurer l’avenir de cette réglementation en vue de la séquestration du carbone dans le fond des océans, quelle serait-elle? Qu’est-ce que vous pourriez nous dire là-dessus, ou quel est votre rêve par rapport à cela?

[Traduction]

Mme Waite : C’est une excellente question, car nous avons beaucoup réfléchi à cela ces derniers temps. Nous avons eu des conversations avec les communautés, l’industrie et nos décideurs au Canada pour réfléchir à cette question.

Quatre éléments essentiels doivent être réunis dans le cadre d’une conversation. Tout d’abord, nous avons besoin d’un leadership scientifique. Lorsque l’on fait pousser un arbre ou que l’on capture du carbone dans une installation de capture directe dans l’air, on sait exactement où se trouve ce carbone. Il se trouve dans l’installation ou dans l’arbre. Lorsqu’on capture du carbone dans l’océan, le carbone se déplace. Cela signifie qu’il n’est pas possible d’éliminer efficacement le dioxyde de carbone marin sans faire un suivi du carbone jusqu’à sa destination finale, ce qui est difficile à faire. Il faut donc que les océanographes et les observateurs des océans participent aux conversations, ce qui n’est pas le cas lorsqu’il s’agit de capturer directement le carbone dans l’air ou grâce à une forêt. L’une des choses à faire est donc de s’assurer de leur participation.

Mme McKinley a parlé avec éloquence du changement de la ligne de base de l’océan. Il est absolument essentiel d’observer correctement cette ligne de base si nous voulons soutenir une bonne industrie, car les industries voudront dire qu’elles ont absorbé du carbone, puisqu’elles auront alors un crédit carbone. Cette ligne de base est importante. Le leadership scientifique constituera un aspect essentiel de ce travail.

Nous devons également faire en sorte que la science serve à orienter la réglementation. Les scientifiques doivent évaluer les nouvelles technologies et tenir compte des pratiques commerciales, des possibilités et des défis actuels. Ce travail est à faire. Il faut exercer un leadership en matière de réglementation.

Le troisième élément, comme je l’ai mentionné, est l’acceptabilité sociale au Canada, qui est absolument essentielle. Je pense qu’elle n’existe pas encore. En Nouvelle-Écosse, où je travaille, nous avons la chance d’avoir une population qui appuie généralement les sciences océaniques. Des travaux scientifiques sont menés dans les communautés depuis longtemps. Cependant, si nous n’écoutons pas comme il faut la population, si nous ne faisons pas l’effort de comprendre ses préoccupations et si nous ne communiquons pas efficacement ce que nous faisons, nous risquons de ralentir le travail. En fait, cela pourrait entraîner l’arrêt des activités au sein de l’industrie avant même qu’elles ne commencent. Le troisième élément est donc le dialogue avec les communautés.

Le quatrième élément consiste à mettre en place l’écosystème financier nécessaire. C’est quelque chose dont nous n’avons pas vraiment parlé, et qui doit aller de pair avec le régime réglementaire. Tout ce travail sur la ligne de base, par exemple, ne peut pas nécessairement être réalisé par les pays. Une partie de ce travail sera financée par le biais des profits réalisés par l’industrie, notamment. Comment créer un partenariat public‑privé pour soutenir l’industrie tout en s’appuyant sur les meilleures données scientifiques possible et en veillant à obtenir l’adhésion de la population?

À mon avis, les quatre éléments sont la stratégie économique, l’acceptabilité sociale et le dialogue avec les collectivités, le leadership en matière de réglementation et, enfin, le leadership scientifique qui, d’une certaine façon, malheureusement pour l’industrie, est présent dans ces quatre éléments d’une manière qui n’est pas le cas en ce qui concerne le captage du carbone terrestre.

Le président : Merci.

La sénatrice Petten : Peut-être que Mme McKinley aimerait répondre en premier. Selon vous, dans quelle mesure sommes‑nous sur le point d’intensifier nos efforts en vue d’obtenir des résultats et d’avoir un impact sur les changements climatiques?

Galen McKinley : Je pense que nous sommes extrêmement loin d’intensifier nos efforts. Certains diraient que nous sommes à mille lieux. Nous avons terriblement besoin d’accroître le travail. Cela dit, comme l’a mentionné la professeure Waite, il y a environ cinq ans, personne ne pensait encore sérieusement à l’élimination du dioxyde de carbone marin. Nous avons observé toute une évolution au cours des dernières années. Des étudiants de nos laboratoires travaillent dans des entreprises qui n’existaient pas il y a quelques années, le financement s’est accru et le nombre de réunions a augmenté. Tout évolue vraiment rapidement.

Je pense, cependant, que la mesure dans laquelle nous pouvons intensifier nos efforts dépend des points qui viennent d’être soulevés. De quelles données scientifiques disposons-nous? Combien d’argent pouvons-nous obtenir en vue de recueillir ces données? Sous l’administration Biden, ici, aux États-Unis, le gouvernement a investi environ 100 millions de dollars dans des projets de recherche afin d’accélérer le travail, à la fois au sein du département américain de l’Énergie et d’autres agences aux États-Unis. Les travaux de recherche sont plus nombreux, mais ils nécessitent un appui soutenu. Nous avons besoin d’un cadre réglementaire, comme on l’a mentionné. Nous devons déterminer si, aux États-Unis — je ne connais pas très bien le système canadien —, ce sera l’Agence de protection de l’environnement qui délivrera une licence, ou bien si ce sera la National Oceanographic Atmospheric Administration, ou NOAA, ou encore si ce sera un État. La question de savoir qui délivrera une licence pour réaliser une expérience demeure entière. Nous devons travailler avec la population, pour obtenir son adhésion, et travailler avec les communautés autochtones et même avec les pêcheurs et les plaisanciers pour aider les gens à comprendre la situation.

L’aspect financier est vraiment essentiel, car pour qu’il existe des crédits de carbone vérifiés, il faut un système où l’information circule entre les personnes qui savent combien de carbone a réellement été retiré et les personnes qui comprennent le système économique et savent comment on vend et on achète des crédits. À l’heure actuelle, nous avons des scientifiques qui essaient de faire tout cela. Nous n’avons pas mis en place un écosystème comme on l’a fait dans le domaine des prêts hypothécaires. Dans ce secteur, lorsque vous voulez contracter une hypothèque, quelqu’un s’occupe d’évaluer votre maison pour en établir la valeur. Ensuite, cette information sert aux produits d’investissement, qui peuvent ensuite être vendus à un régime de retraite. Cela n’existe pas dans le marché du carbone, qu’il s’agisse du carbone terrestre ou marin. Il n’y a pas de système intégré où il y a des experts sur le terrain et des crédits vérifiés dont le prix est plus stable. Tout cela doit être mis en place.

Beaucoup de choses doivent se passer. En fin de compte, tout dépend de nos investissements du côté scientifique et dans la mise en place des structures. Tout dépendra aussi de la mesure dans laquelle nous pouvons le faire et investir tout en gérant la réponse aux répercussions actuelles des changements climatiques. Gérer le défi que représente l’atténuation est une chose à laquelle nous devons vraiment travailler.

La sénatrice Petten : Merci. Madame Waite, je me demande, à partir de là, et parce que je pense aussi à l’aspect économique de la question, quelles sont les répercussions sur les investisseurs au Canada s’ils contribuent. Il est évident que nous comprenons les possibilités, mais comment faire pour que les investisseurs puissent parler d’un rendement des investissements?

Mme Waite : C’est une excellente question.

Je pense que c’est un travail qui doit être fait. Nous avons discuté avec un certain nombre de banques internationales, de compagnies de réassurance et d’autres acteurs pour savoir ce qui les inciterait à investir. Dans la plupart des cas, ils ont dit qu’ils avaient besoin d’un système pilote. Il leur faut voir que le système pilote répond à leurs besoins. Dans certains cas, ils veulent simplement des renseignements sur les océans pour mieux comprendre les changements climatiques. Les réassureurs se soucient vraiment du climat parce que leurs gagne-pain en dépendent en fin de compte. Pour d’autres investisseurs, il s’agit de s’assurer qu’ils ont quelque chose dans quoi investir.

À l’heure actuelle, de nombreuses petites entreprises font des essais. Elles font quelque chose en laboratoire et se rendent compte que cela pourrait fonctionner. Puis, elles font des essais dans un réservoir et dans une baie. Dans la plupart des cas, c’est encore à l’échelle d’une petite baie, et non en pleine mer. Il s’agit donc d’amener le travail à une échelle qui permet à un investisseur de dire : « Oh, je vois que cela fonctionne, que le carbone va là où il est censé aller, et c’est bien vérifié dans un bon cadre réglementaire, de sorte que je suis sûr de mon investissement; je sais que si nous pouvons mesurer ce carbone, cela pourra être vendu comme crédit carbone. »

Il y a du travail à faire. On a discuté de ce que nous pourrions appeler un bac à sable réglementaire. Je sais qu’il existe un grand nombre de définitions quant à la manière dont c’est censé fonctionner, et qu’il pourrait y avoir différents termes pour cela, mais je pense que le fait de consacrer des efforts soutenus à discuter de la manière exacte dont le tout pourrait être intégré dans un ensemble précis de règlements pourrait faire en sorte que les premiers projets pilotes répondent aux attentes et que l’on considère que l’industrie se prête à l’investissement.

[Français]

Le sénateur Boudreau : Merci aux témoins. Je risque de causer un débat entre chercheurs. La semaine dernière, nous avons reçu quatre différents témoins qui ont souvent mentionné le fait que les océans s’occupaient naturellement de 50 % des émissions. Aujourd’hui, nous avons deux témoins qui nous disent que c’est 25 %. Évidemment, cet écart de 25 % représente un assez gros chiffre. Je suis curieux d’apprendre comment vous avez déterminé que c’était 25 %, alors que les témoins de la semaine dernière parlaient de 50 %. C’est un écart assez important.

[Traduction]

Mme Waite : Je céderai la parole à Mme McKinley. C’est une très bonne question. Cela dépend entièrement de la façon dont on fait le calcul. Par exemple, il y a une proportion de 40 %. Si nous tenons compte des émissions de combustibles fossiles seulement et pas de toutes les autres émissions produites par l’humain, l’océan absorbe 40 % des émissions de combustibles fossiles parce que ce même taux d’absorption correspond à 40 % de nos émissions de combustibles fossiles. Si l’on ajoute toutes les autres émissions, la fraction devient plus petite. Il s’agit en fait d’un calcul approximatif. C’est pourquoi ces questions sont importantes. C’est une excellente question et voilà pourquoi il est essentiel de bien faire les choses.

Galen McKinley : J’allais dire quelque chose de très similaire. Cela dépend vraiment de ce qui constitue le dénominateur, si l’on inclut les émissions liées à l’utilisation des terres, par exemple, qui représentent actuellement environ 15 % de nos émissions dans ce dénominateur. L’autre élément qui entre en ligne de compte est la durée. Si l’on prend l’ensemble de l’ère industrielle et que l’on divise par les émissions fossiles, on arrive à 40 ou 50 %, mais si l’on ne prend que l’année dernière ou les dernières années, on est plus proche des 25 % de toutes les émissions anthropiques. Donc, oui, il est très important de décider comment nous allons calculer le tout et d’être clair. Certains choisissent une méthode, d’autres une autre, mais, quel que soit le mode de calcul, l’océan est un puits très important. Je suis d’accord pour dire que nous devons être cohérents lorsqu’il s’agit des chiffres et être clairs.

Le sénateur Boudreau : Que ce soit 25, 40 ou 50 %, il s’agirait là encore d’un calcul mathématique, j’imagine. Or, compte tenu de toutes les technologies qui sont actuellement mises à l’essai et du degré de réussite de chacune de ces nouvelles technologies, sommes-nous en mesure de donner un chiffre? Si toutes les technologies mises à l’essai en ce moment donnaient de bons résultats, quelle serait l’ampleur de l’augmentation? Je sais que quelqu’un a dit qu’une hausse de 1 % équivaut à un jour supplémentaire. À combien pourrait s’élever la hausse avec tous les essais de nouvelles technologies en cours? Parle-t-on d’une augmentation de 5 %, ou de 10 %? À un moment donné, il faut aussi se demander s’il vaut la peine d’investir et d’y consacrer le temps nécessaire si l’on n’obtient qu’une augmentation de 3 ou 5 %. Je suis curieux d’entendre ce que vous avez à dire à ce sujet.

Galen McKinley : Notre collègue, David Ho, professeur à Hawaï, qui est membre et fondateur d’une société qui travaille à l’élimination du dioxyde de carbone marin, a établi que même si notre capacité à éliminer le carbone de l’atmosphère augmentait de cinq ordres de grandeur, nous n’éliminerions que 3 % des émissions actuelles. Même si nous pouvions augmenter notre capacité de cinq ordres de grandeur, on ne passerait que de 25 à 28 %, d’après ses calculs.

Quand on pense au Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat ou aux rapports qui indiquent qu’il faut éliminer le dioxyde de carbone, ils partent du principe que nous devons réduire nos émissions d’environ 90 % pour que l’élimination du dioxyde de carbone marin change vraiment la donne. Or, si nous ne réduisons pas nos émissions, je dirais que travailler à l’élimination du dioxyde de carbone marin n’est pas un bon investissement, car nous devrions investir notre argent dans le déplacement des collectivités et l’adaptation aux effets importants des changements climatiques auxquels nous allons devoir faire face. Si nous considérons l’élimination du dioxyde de carbone marin comme un moyen de nous aider à atteindre les cibles de 1,5 ou 2 degrés et que nous avons déjà mis en place toutes ces mesures d’atténuation, alors c’est un bon investissement. Mais je pense que nous devons faire le lien entre les deux et comprendre que l’élimination du dioxyde de carbone marin ne résoudra pas le problème, pas plus que toute autre méthode d’élimination du dioxyde de carbone, si nous ne prenons pas des mesures d’atténuation importantes.

Mme Waite : Je suis complètement d’accord avec Mme McKinley. Concernant l’élimination du dioxyde de carbone marin, selon les estimations globales, il serait possible d’atteindre 4 à 5 gigatonnes par année. Si l’on compare avec d’autres approches, je pense que les approches chimiques sont beaucoup plus prometteuses que les approches biologiques, du moins à l’heure actuelle, selon les estimations. Il s’agit de 4 à 5 gigatonnes par année, partout.

Je pense que la question est que pour cette même quantité d’absorption de carbone, si nous réduisons nos émissions, la proportion quant à l’absorption de carbone devient beaucoup plus élevée. Nous pouvons passer de 3 à 30 si nous réduisons adéquatement les émissions de carbone. Essentiellement, nous essayons de recourir à plusieurs moyens de survivre aux changements climatiques. Nous devons décarboner, nous voulons recourir à l’élimination du dioxyde de carbone marin et à l’extraction directe dans l’air et nous voulons faire repousser nos forêts. Nous ne pouvons pas ne faire qu’une seule chose; il nous faut tout mettre en œuvre. Je crois que c’est ce que pense la communauté scientifique en général. Lorsque nous investissons dans l’élimination du dioxyde de carbone marin, il s’agit d’investir dans un milieu qui comprend différentes industries d’élimination du carbone qui, ensemble, peuvent avoir une grande incidence sur les changements climatiques.

Au bout du compte, nous devons nous fier à des organisations comme l’Organisation météorologique mondiale, qui rassemble les grands chiffres à l’échelle mondiale et dit : « Avons-nous eu une incidence ou non? » L’atmosphère elle-même a le dernier mot. La quantité de carbone dans l’atmosphère nous dira si nous avons réussi ou non.

Le sénateur Cuzner : Je ne sais pas si c’est dans votre champ de compétences, mais lorsque le président du comité, le sénateur Manning, et moi-même étions jeunes, nous nous sommes aventurés jusqu’à Fort McMurray, en Alberta. Ce n’était pas hier. Si l’on a visité les grands sables bitumineux canadiens ou Syncrude à l’époque, on ne reconnaîtrait pas les usines d’aujourd’hui. La technologie a beaucoup évolué au cours de ces décennies.

Tout récemment, le gouvernement a annoncé un projet de règlement visant à plafonner les émissions de gaz à effet de serre. On parle d’un plafond de 35 % sous les niveaux de 2019. Ma question découle de la déclaration sans équivoque qu’a faite Mme McKinley un peu plus tôt sur la détermination dont nous devons faire preuve quant aux mesures d’atténuation. Compte tenu des données scientifiques disponibles et de la gravité de la situation, le plafond de 35 % est-il une cible raisonnable? Telle est la question. Est-elle atteignable?

Galen McKinley : Bien entendu, je ne suis pas une spécialiste du volet décarbonation de l’économie canadienne, mais ce que je comprends globalement, c’est que de nombreux gouvernements se fixent de telles cibles et font de bons progrès pour les atteindre. Par exemple, aux États-Unis, l’Inflation Reduction Act, soit la loi sur la réduction de l’inflation, qui a été adoptée en 2022 a une grande incidence en stimulant l’utilisation des énergies renouvelables, la transition vers les véhicules électriques, etc. Cela s’ajoute au fait que le gaz naturel est devenu moins cher que le charbon. Toutes ces transitions qui étaient déjà en cours ont donc également joué un rôle. Toutefois, si l’on examine la situation à l’échelle mondiale, ce type d’engagements va tout à fait dans le bon sens, et nous devons les prendre, mais ils ne suffiront pas pour atteindre l’objectif de 1,5 à 2 degrés. Nous aurons besoin de plus pour aller plus loin.

Cela dit, la question de savoir si ces cibles sont atteignables dépend vraiment de notre niveau d’ambition et de notre volonté d’investir, mais toutes les données économiques indiquent qu’il est nettement préférable d’atténuer les effets des changements climatiques que d’y faire face. Atténuer autant que possible leurs effets constitue un bon investissement sur le plan économique, car les coûts des incendies de forêt et de l’élévation du niveau de la mer sont énormes et nous devons vraiment prendre cette question au sérieux.

Le sénateur C. Deacon : Encore une fois, je remercie nos témoins. C’est très important.

Madame McKinley, je suis tout à fait d’accord avec vous. Il faut se concentrer sur la réduction des émissions, mais en tant qu’entrepreneur, je n’aime jamais parier sur une seule course ou un seul cheval. Je crois à l’innovation, et je crois à l’innovation pour surmonter des problèmes de grande ampleur, à l’élargissement des possibilités et à l’application de nouvelles technologies sur une plus grande échelle.

J’aimerais parler des émissions de gaz autres que le dioxyde de carbone, des éléments de l’élimination du dioxyde de carbone marin qui ne sont pas liés aux changements climatiques et l’amélioration de l’alcalinité des océans. En Nouvelle-Écosse, cette technologie est le fruit d’années d’efforts pour inverser les effets des pluies acides sur les rivières à saumon. C’est donc un processus bénéfique pour l’environnement qui a conduit à la découverte d’un processus d’élimination du CO2, ainsi qu’à toute la quantification et aux études qui sont nécessaires. Pourriez-vous nous parler — et je demanderais peut-être à Mme McKinley de commencer, si vous le voulez bien — des éléments de ces processus qui ne sont pas liés à l’élimination du carbone et des avantages ou des risques que vous y voyez? Merci.

Galen McKinley : Oui, absolument. Par exemple, l’acidification des océans est un réel problème et si nous augmentons l’alcalinité des océans, nous contribuerons à en atténuer l’acidification. Il s’agit donc d’un avantage connexe clair possible avec les efforts consacrés à l’élimination du dioxyde de carbone marin. Il faut que ce soit quantifié. Bien sûr, il y a aussi d’autres avantages connexes, comme la création d’emplois et d’autres choses de ce genre, ainsi que la possibilité d’augmenter la quantité de phytoplanctons et de nourriture pour les poissons. Mais nous ne comprenons pas très bien tout cela, sauf d’un point de vue très théorique. Comme l’a dit Mme Waite, dans un réservoir, on peut dire que l’on a amélioré l’alcalinité et que le pH a augmenté, ce qui signifie une réduction de l’acidification. Mais cela va-t-il fonctionner? Quels sont les autres effets si ces minéraux qui font augmenter l’alcalinité des eaux contiennent aussi des métaux lourds? Est-ce que j’ajoute une substance toxique en même temps que j’augmente l’alcalinité?

Telles sont les principales raisons pour lesquelles, comme l’a dit Mme Waite, nous devons faire participer les scientifiques à la prise de décisions et avoir des moyens de réaliser ces travaux scientifiques qui sont soutenus par des tiers, et non par l’entreprise — par exemple, un arbitrage indépendant pour déterminer si l’effet sur l’écosystème a été réellement positif. A‑t-on vraiment amélioré la santé écologique? A-t-on atténué l’acidification? A-t-on, par exemple, éliminé des nutriments et aidé à réduire l’eutrophisation en éliminant des nutriments qui posaient problème par ailleurs? Ce serait formidable si nous pouvions accomplir tout cela et nous devons en tenir compte dans ce cadre, mais on ne peut pas faire de déclaration générale. La science ne permet certainement pas de faire une déclaration générale à cet égard.

Le sénateur C. Deacon : J’ajouterai qu’il est essentiel de souligner qu’il est nécessaire de poursuivre et d’intensifier la recherche scientifique parallèlement à ce travail. Je ne pense pas que l’on puisse dire le contraire à partir de ce que nous avons entendu jusqu’à présent.

Mme Waite : J’aimerais dire que, en Nouvelle-Écosse, nous avons eu des pluies acides provenant de l’Ontario et des divers centres industriels des États-Unis pendant des décennies. Ces pluies ont vraiment décimé les populations de poissons de la province. Par exemple, dans certains cas, les bassins hydrographiques ont perdu 90 % de leurs poissons indigènes. Lorsque l’on met de l’antiacide dans ces rivières, les poissons reviennent; il y a donc d’importants avantages connexes potentiels. C’est ce que l’on est en train de découvrir. On peut faire plusieurs bonnes choses, mais il faut les quantifier et les vérifier pour s’assurer qu’elles sont bien ce que l’on pense qu’elles sont.

Le président : Au nom des membres du comité, je remercie nos témoins pour l’excellente discussion et pour l’aide qu’ils nous ont apportée dans le cadre de notre étude. Je vous remercie d’avoir pris le temps de participer à nos travaux. Je remercie également les membres du comité.

(La séance est levée.)

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