LE COMITÉ SÉNATORIAL PERMANENT DES PÊCHES ET DES OCÉANS
TÉMOIGNAGES
OTTAWA, le jeudi 21 novembre 2024
Le Comité sénatorial permanent des pêches et des océans se réunit aujourd’hui, à 9 h 3 (HE), avec vidéoconférence, pour examiner la séquestration du carbone dans les océans et son utilisation au Canada en vue d’en faire rapport.
Le sénateur Fabian Manning (président) occupe le fauteuil.
[Traduction]
Le président : Bonjour, je m’appelle Fabian Manning. Je suis un sénateur de Terre-Neuve-et-Labrador, et j’ai le privilège de présider ce comité. Aujourd’hui, nous tenons une réunion du Comité sénatorial permanent des pêches et des océans.
Avant que nous commencions, je demanderais à tous les sénateurs et aux autres participants en personne de consulter les cartes laissées sur les tables pour connaître les directives à suivre afin d’éviter les effets larsen.
Veillez à ce que votre oreillette soit toujours éloignée de tous les microphones. Lorsque vous n’utilisez pas votre oreillette, déposez-la face vers le bas sur l’autocollant placé sur la table à cet effet. Merci à tous de votre coopération.
Si des difficultés techniques surviennent, notamment en ce qui concerne l’interprétation, veuillez le signaler à la présidence ou à la greffière, et nous verrons à faire le nécessaire.
Avant d’aller plus loin, j’aimerais prendre quelques instants pour permettre aux membres du comité de se présenter
Le sénateur C. Deacon : Colin Deacon, de la Nouvelle-Écosse.
La sénatrice Petten : Iris Petten, de Terre-Neuve-et-Labrador
Le sénateur Ravalia : Mohamed Ravalia, de Terre-Neuve-et-Labrador.
Le sénateur Francis : Brian Francis, d’Epekwitk, Île-du-Prince-Édouard.
[Français]
Le sénateur Aucoin : Réjean Aucoin, de la Nouvelle-Écosse.
[Traduction]
Le sénateur Cuzner : Rodger Cuzner, de la Nouvelle-Écosse.
La sénatrice Busson : Bienvenue. Mon nom est Bev Busson, et je suis de la Colombie-Britannique.
La sénatrice McPhedran : Marilou McPhedran, du Manitoba
Le président : Merci, sénateurs.
Le 24 septembre 2024, le Comité sénatorial permanent des pêches et des océans a été autorisé à examiner pour en faire rapport la séquestration du carbone océanique et son utilisation au Canada.
Aujourd’hui, dans le cadre de ce mandat, le comité entendra les témoins suivants : Mme Kimberly Gilbert, cofondatrice et directrice générale de pHathom Technologies; Mme Shannon Sterling, fondatrice de CarbonRun et professeure agrégée à l’Université Dalhousie; M. Mike Kelland, directeur général de Planetary Technologies, et M. William Burt, océanographe en chef et professeur adjoint au département d’océanographie de l’Université Dalhousie.
J’aimerais profiter de l’occasion pour remercier M. Kelland et les autres employés de Planetary Technologies. Le sénateur Deacon et moi-même avons eu l’occasion de visiter leurs installations au port d’Halifax. Le qualificatif impressionnant serait un euphémisme. Le tout était très bien organisé, et l’avenir semble fort prometteur. J’ose donc espérer que notre travail contribuera à faciliter les choses pour ces entreprises.
Au nom des membres du comité, je remercie chacun d’entre vous d’être des nôtres aujourd’hui. Je crois comprendre que vous avez tous des observations préliminaires à nous présenter. Après cela, les sénateurs auront certes des questions à vous poser. Nous allons d’abord entendre Mme Gilbert, qui est avec nous virtuellement.
Madame Gilbert, vous avez la parole.
Kimberly Gilbert, cofondatrice et directrice générale, pHathom Technologies : Mesdames et messieurs les sénateurs, je vous remercie de me donner l’occasion de m’adresser à vous aujourd’hui.
Je m’appelle Kimberly Gilbert. Je suis chimiste spécialiste des carbonates, et fondatrice et directrice générale de pHathom Technologies, une entreprise qui se consacre à l’élaboration de solutions innovantes pour le stockage du carbone dans les océans, permettant ainsi le déploiement à grande échelle de technologies d’élimination du carbone. Je veux vous parler aujourd’hui de l’importance d’établir un cadre réglementaire clair qui pourra permettre la mise en œuvre de nouveaux moyens pour lutter contre le changement climatique, en particulier grâce au stockage du carbone dans les océans.
Notre approche s’appuie sur les centrales alimentées à la biomasse existantes, lesquelles produisent déjà de l’énergie d’une manière relativement carboneutre. Les centrales électriques à biomasse émettent du CO2 lors de la combustion du bois. Notre technologie permet de capturer ce CO2 avant qu’il ne pénètre dans l’atmosphère et d’utiliser du calcaire pour le convertir en bicarbonate, une forme stable de carbone naturellement présente dans l’océan. Ce bicarbonate peut ensuite être ajouté en toute sécurité aux eaux océaniques, où le carbone est ainsi séquestré de manière permanente.
Pourquoi est-ce important? La réduction du CO2 atmosphérique est essentielle pour atténuer le changement climatique et stabiliser les températures mondiales. L’excès de CO2 dans l’atmosphère retient la chaleur, ce qui augmente la température de l’atmosphère et des océans et accroît l’acidité. La conversion du CO2 en bicarbonate pour son stockage dans les océans offre une solution prometteuse pour réduire les niveaux de CO2 à grande échelle tout en s’attaquant à l’acidification des océans, un phénomène qui nuit aux écosystèmes marins et aux collectivités qui en dépendent.
Cependant, bien que le potentiel scientifique et environnemental soit considérable, notre capacité à obtenir du financement a été entravée par l’incertitude réglementaire. Les investisseurs hésitent à engager des capitaux dans le stockage du carbone dans les océans sans pouvoir savoir exactement ce qui sera autorisé, quelles mesures réglementaires devront être prises et si les projets pourront passer de la phase pilote à un déploiement complet. Le Canada pourrait jouer un rôle de premier plan dans ce domaine, mais il doit pour ce faire établir une voie réglementaire claire qui permettra une expérimentation bien structurée et en toute sécurité.
Nous réclamons donc la mise en place d’un bac à sable réglementaire qui facilitera expressément l’exploitation du potentiel scientifique, technique et commercial du stockage du carbone dans les océans. Ce bac à sable établirait des lignes directrices claires, fondées sur des données scientifiques, pour la mise à l’essai à l’échelle expérimentale de méthodes de stockage du carbone, comme la libération de bicarbonates dans l’océan. Un tel cadre permettrait à des entreprises en démarrage comme la nôtre de mener des tests à petite échelle, de recueillir des données et d’affiner ses processus en comprenant bien ce qui est nécessaire pour passer à l’étape suivante.
Ce bac à sable réglementaire devrait préciser les seuils acceptables pour les rejets expérimentaux et établir une feuille de route pour le passage des essais pilotes au déploiement commercial.
Nous réclamons non pas des normes moins strictes, mais des normes plus claires. L’élaboration de lignes directrices réglementaires spécifiques pour le stockage du carbone dans les océans contribuerait à protéger nos océans, à offrir aux investisseurs un environnement plus prévisible pour le financement et à permettre aux innovateurs canadiens d’être à l’avant-garde de la lutte contre le changement climatique.
Merci de considérer cette occasion de soutenir le développement responsable du stockage du carbone dans les océans.
Le président : Merci, madame Gilbert.
Madame Sterling, vous avez la parole.
[Français]
Shannon Sterling, fondatrice et professeure agrégée, Université Dalhousie, CarbonRun : Honorables sénateurs, estimés membres de ce comité, merci de m’avoir donné l’occasion de parler avec vous aujourd’hui de la séquestration du carbone océanique et de son profond potentiel de progrès tant environnemental qu’économique au Canada. En tant que professeure agrégée des sciences de la Terre et de l’environnement à l’Université Dalhousie, j’ai consacré ma carrière à comprendre l’impact des humains sur les systèmes fluviaux et les manières de trouver des solutions durables pour protéger et restaurer nos écosystèmes et atténuer les changements climatiques.
[Traduction]
Depuis 2010, j’enseigne la science du changement climatique aux étudiants de Dalhousie. Au cours des cinq premières années, nous avions grand espoir de parvenir à ralentir le réchauffement de la planète. Les scientifiques produisaient des tas de données probantes qui nous montraient ce que nous devions faire pour éviter de graves répercussions sur le climat. En 2015, nous nous sommes engagés à limiter le réchauffement à 1,5 degré Celsius dans le cadre de l’Accord de Paris. Pourtant, bien qu’elle savait ce qu’elle devait faire, la communauté internationale n’a pas agi pendant les neuf années suivantes. Nous voici donc à la fin de l’année 2024. Nous sommes en passe d’enregistrer un réchauffement de 2,6 à 3,1 degrés — des niveaux dangereux sans précédent dans l’histoire de l’humanité.
Pour faire face à cette crise, nous devons réduire immédiatement nos émissions de gaz à effet de serre et mettre au point de toute urgence des technologies d’élimination du dioxyde de carbone.
Je pense que la seule voie viable pour parvenir à développer assez rapidement les méthodes d’élimination du dioxyde de carbone est celle d’un secteur commercial sain et innovant. C’est ce que m’a appris mon expérience de la remise en état des rivières. Malgré les preuves évidentes de l’effondrement des populations de saumon en Nouvelle-Écosse et la connaissance claire de ce que nous devions faire pour les sauver, les priorités de financement ont tout simplement favorisé les routes et les écoles au détriment des rivières. C’est pourquoi, lorsque j’ai vu que le marché international du carbone pouvait permettre la réalisation de projets de rétablissement, j’ai sauté sur l’occasion de fonder CarbonRun.
Dans les 20 mois qui se sont écoulés depuis la création de CarbonRun, nous avons franchi des étapes importantes. Nous avons mis au point une nouvelle méthode d’élimination du dioxyde de carbone, soit l’alcalinisation artificielle des rivières, et lancé un projet pilote à grande échelle en Nouvelle-Écosse. Récemment, nous avons signé une entente d’une valeur de 35 millions de dollars canadiens avec Frontier, un mouvement soutenu par des entreprises internationales telles que Stripe et Alphabet. Ce financement contribuera à la réalisation de nouveaux projets dans différentes régions du Canada. Les installations ainsi mises en place permettront d’éliminer de façon permanente le CO2, de fournir des habitats pour les poissons et d’aider à protéger nos côtes de l’acidification des océans.
D’ici 2060, nous devrons absorber des milliards de tonnes de CO2. Pour vous donner une idée, les finissants actuels du secondaire auront alors mon âge. Nous rêvons de les voir vivre dans un monde carboneutre où les installations d’élimination du dioxyde de carbone parsèmeront le territoire et les océans du Canada en passant inaperçues au même titre que les services publics; en s’intégrant parfaitement aux infrastructures telles que les barrages et les usines de traitement des eaux; en assurant un partage équitable des avantages économiques avec les collectivités; et en s’appuyant sur une collecte transparente de données sur la mesure dans laquelle ces installations améliorent la santé de nos écosystèmes et nous permettent de progresser dans la réalisation de nos objectifs en matière de climat.
Pour réaliser cette vision, nous avons besoin de cadres réglementaires qui soutiennent les entreprises agissant de façon responsable à l’égard de la société et des communautés autochtones, mais qui ne les accablent pas avec des formalités administratives excessives, de manière à favoriser l’innovation tout en offrant la stabilité nécessaire. Les solutions d’élimination du dioxyde de carbone que nous choisissons de mettre au point doivent être guidées par des preuves scientifiques et des valeurs sociétales, et non dictées par les intérêts des grandes industries ou des compagnies pétrolières et gazières.
L’élimination du dioxyde de carbone en milieu marin se distingue des autres technologies du genre en raison de son fort potentiel de permanence, de son faible coût, de ses possibilités d’expansion et de ses avantages environnementaux. Pour que nos élèves du secondaire aient une chance d’atteindre l’horizon 2060, nous devons donner à l’élimination du dioxyde de carbone en milieu marin une chance de réussir, et le Canada a l’occasion de jouer un rôle de premier plan dans cet effort de transformation. Je vous remercie.
Le président : Merci, madame Sterling.
Mike Kelland, directeur général, Planetary Technologies : Bonjour à tous. Je suis honoré d’avoir été invité à témoigner devant ce comité sur les terres non cédées du peuple algonquin anishinabe.
La vision de Planetary est de remettre en état les océans et de reprendre le contrôle sur le climat pour les générations à venir. Nous nous efforçons de mettre au point, de manière sûre et responsable, une méthode permettant d’absorber le carbone et de le stocker dans les océans, soit l’alcalinisation artificielle des océans. Nos émissions ont perturbé l’équilibre de la Terre. L’alcalinisation des océans vise à rétablir cet équilibre.
L’océan respire, et si l’air qu’il respire est trop riche en CO2, il puise l’alcalinité dans les roches terrestres pour l’équilibrer, mais c’est un processus lent, qui prend des centaines de milliers d’années. En accélérant l’altération des roches, un processus naturel, nous pouvons produire des médicaments pour l’océan, un peu comme les antiacides que l’on peut prendre en cas d’indigestion. Cela permet de rétablir l’équilibre dans une région donnée. L’océan peut alors respirer à nouveau, en extrayant le CO2 de l’air et en le stockant pendant des centaines de milliers d’années.
L’alcalinisation des océans est un processus à fort potentiel que la National Oceanic and Atmospheric Administration, ou NOAA, a cité comme étant la plus évolutive, la plus efficace et la moins coûteuse de toutes les méthodes d’élimination du carbone, à la fois sur terre et dans l’océan. Le Centre for Innovation and Clean Energy de la Colombie-Britannique a fait écho à ces propos dans une analyse approfondie qui montre que l’alcalinisation est la seule approche permettant de réaliser des absorptions de plusieurs gigatonnes à faible coût.
Cette combinaison de faible coût et de forte extensibilité signifie que l’alcalinisation des océans pourrait nous permettre d’atteindre jusqu’à 90 % de l’objectif de 10 milliards de tonnes de carbone que nous devons éliminer chaque année d’ici 2050 pour éviter les pires impacts du changement climatique. Pour donner une idée de l’ampleur de la chose, si nous réalisons cet objectif ambitieux, nous nous retrouverons avec un secteur qui absorbera trois fois la masse produite actuellement par l’industrie pétrolière et dont la valeur dépassera le billion de dollars par année.
Grâce au travail des scientifiques, des collectivités, des investisseurs et des entrepreneurs, le Canada est à l’avant-garde dans ce domaine prometteur. Halifax est le seul endroit où des clients ont pu obtenir des absorptions nettes au moyen de l’alcalinisation des océans. En outre, l’installation que Planetary exploite en collaboration avec Nova Scotia Power, l’Université Dalhousie et de nombreux autres partenaires est unique au monde, et attire dans la région des entreprises et des chercheurs de toute la planète.
Planetary est déterminée à poursuivre son approche inclusive, en mobilisant les titulaires de droits, les collectivités, les ONG, les universités et les entités gouvernementales concernées pour assurer un déploiement de l’alcalinisation des océans qui sera transparent, responsable et axé sur la communauté.
Pour conserver cette position de chef de file ainsi que les emplois, les exportations et les innovations qui en découlent, le gouvernement canadien doit être à la hauteur de l’ambition de ses entreprises en démarrage et de leurs collaborateurs universitaires. Cela signifie deux choses. Il faut d’abord soutenir un développement responsable et faisant intervenir la collectivité grâce à des autorisations fondées sur la science. On doit aussi donner confiance aux investisseurs grâce à une politique climatique prévisible et inclusive.
Le ministre canadien de l’Environnement et du Changement climatique a déjà fait preuve de leadership lors de la récente réunion de l’Organisation maritime internationale, en soutenant l’industrie émergente de l’élimination du dioxyde de carbone en mer avec l’adoption d’une approche fondée sur les principes et la science pour la délivrance des autorisations à l’échelle internationale. Jusqu’à maintenant, nos relations avec Environnement et Changement climatique Canada ont été extrêmement productives, à la faveur d’une grande transparence et de règles de conformité claires avec lesquelles nous pouvons travailler dans le cadre des autorisations existantes.
Le levier le plus puissant à la disposition des gouvernements pour le développement du secteur de l’alcalinisation des océans demeure toutefois la prévisibilité. En faisant clairement savoir à l’industrie qu’elle aura accès à cette forme d’élimination du carbone pour s’acquitter de ses obligations en matière de climat, les gouvernements stimuleront l’investissement. Les achats directs et les subventions sont nécessaires, mais la prévisibilité est un atout plus précieux encore qui pourra entraîner des investissements plus considérables.
Un peu comme le disait Hemingway, le développement technologique se fait progressivement, puis soudainement. L’alcalinisation des océans et les autres technologies visant à contrer le changement climatique ont permis d’éliminer pour de bon un total de seulement 81 000 tonnes de carbone en 2023, ce qui est 20 000 fois moins que ce qui sera nécessaire d’ici 2030. Il reste encore beaucoup à faire pour s’assurer de l’efficacité et de la sécurité de l’alcalinisation des océans à des échelles de plus en plus grandes. Les absorptions de carbone certifiées que nous avons annoncées lundi sont les premières au monde, mais elles ne représentent que l’élimination d’environ 0,12 seconde d’émissions mondiales.
Cette situation n’est pas différente de celle de n’importe quelle autre technologie qui en est à ses balbutiements. Presque toutes les prévisions concernant l’énergie solaire ont sous-estimé de plus de cinq fois son déploiement au fil des ans. Pour atteindre nos objectifs en matière de climat, il est essentiel que nous abordions le développement de ce nouveau secteur avec curiosité, diligence et urgence. Nous devons nous appuyer sur la science, les données et les partenariats, plutôt que sur la peur, les spéculations et la division. Si nous le faisons correctement, nous aurons une bien meilleure chance de bâtir un monde au sein duquel les générations futures pourront s’épanouir pleinement.
Merci beaucoup.
Le président : Merci, monsieur Kelland.
William Burt, chef scientifique des océans et professeur adjoint, Département d’océanographie, Université Dalhousie, Planetary Technologies : Bonjour, sénateurs et sénatrices, et merci de me donner l’occasion de m’adresser à vous aujourd’hui.
Je m’appelle Will Burt. Avant de me joindre à Planetary Technologies, j’ai passé 15 ans dans le monde universitaire.
Mes recherches, comme celles de beaucoup d’autres dans mon domaine, ont systématiquement documenté les impacts négatifs du changement climatique, et en particulier l’accélération de l’acidification des océans et le déclin de leur productivité à la base de notre chaîne alimentaire. J’ai donc étudié ces différents problèmes pour ensuite les mettre au jour à la faveur de publications, de conférences et de séminaires. Depuis que j’ai joint les effectifs de Planetary en 2022, j’aborde ce travail sous un angle totalement différent. Je m’intéresse désormais aux solutions, et les gens qui assistent à mes conférences en repartent avec de l’énergie, de l’enthousiasme et de l’espoir.
Ce matin, j’aurais trois messages principaux à vous transmettre. Premièrement, lorsque l’on envisage l’élimination du dioxyde de carbone en milieu marin, il est important de comprendre à quel point les moyens utilisés peuvent être différents. Deuxièmement, à ce stade précoce, une collaboration étroite entre l’industrie et les secteurs universitaires est la clé d’un succès véritable. Troisièmement, de petites entités comme Planetary peuvent avoir un impact important tout en restant lucides quant à leur responsabilité en tant que pionnières d’une industrie nouvelle et en pleine croissance.
Tout d’abord, il est essentiel de savoir qu’une grande variété de techniques sont utilisées pour la séquestration du carbone dans l’océan. Ma décision de quitter un poste de professeur pour une petite entreprise en démarrage n’a pas été facile à prendre, mais c’est grâce à Planetary que j’ai découvert l’alcalinisation artificielle des océans. En tant que spécialiste de l’océanographie chimique, j’ai pu constater que l’alcalinisation est un concept remarquablement simple qui, de toute évidence, sera bénéfique pour tout le monde. Si l’on désacidifie l’eau de mer, ne serait-ce que dans une très faible mesure, le dioxyde de carbone va être naturellement éliminé de l’air ambiant pour être stocké à long terme dans l’océan. En se concentrant sur ces légères transformations chimiques, on minimise les impacts biologiques. De plus, la taille même du réservoir de carbone que représentent les océans nous offre un immense potentiel d’extensibilité.
Malgré tous ces avantages, on semblait miser surtout sur les approches terrestres telles que le captage direct dans l’air et la sylviculture. Cependant, les trois dernières années ont donné lieu à une véritable explosion de nouvelles connaissances confirmant mes attentes, en particulier pour ce qui est des impacts biologiques qui sont généralement neutres et dans certains cas positifs, comme le rétablissement des coraux et l’augmentation de la biomasse de poisson.
D’autres approches permettent l’absorption du carbone en milieu marin par des moyens foncièrement différents qui s’accompagnent par conséquent de répercussions d’un tout autre ordre du point de vue des profils de risque, des possibilités d’expansion, des avantages connexes et des compromis à faire. Le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat, ou GIEC, l’a bien résumé dans une fiche d’information récemment publiée sur le piégeage et le stockage du dioxyde de carbone.
Selon tous nos modèles climatiques actuels, nous savons que nous devons agir, et j’ai choisi de concentrer toute mon énergie scientifique non pas sur l’élimination du carbone de manière générale, mais sur la solution qui, selon moi, maximise les avantages pour le climat tout en minimisant les risques pour l’environnement.
En second lieu, j’aimerais souligner le rôle essentiel de la collaboration entre les milieux universitaires et l’industrie. Cette collaboration accélère l’apprentissage dont nous avons désespérément besoin. Nous ne pouvons pas nous permettre d’étudier les solutions climatiques au même rythme que nous avons étudié la crise climatique pendant des décennies. De jeunes entreprises peuvent tabler sur leur flexibilité et sur des échéanciers ambitieux pour faire progresser les choses et créer des environnements propices à des découvertes universitaires rapides. C’est ce qui se passe en ce moment même à Halifax.
Le projet pilote de Planetary dans le port d’Halifax permet aux scientifiques de l’Université Dalhousie de procéder à leur propre évaluation de la viabilité et de la sécurité de ce type d’approche. Compte tenu de nos ressources limitées et de la complexité logistique et scientifique de ce travail, nos équipes scientifiques respectives doivent travailler en étroite collaboration afin de maximiser l’apprentissage.
Cette collaboration favorise également la transparence. Les résultats des recherches universitaires doivent être rendus publics et, d’après mon expérience, nos partenaires académiques attendent la même chose de notre part. Le code de conduite de Planetary est publié en ligne. Nous y déclarons que nos résultats scientifiques sont mis en commun quoiqu’il arrive. À ce stade précoce, nous ne pouvons progresser que si nous établissons des liens de confiance aussi bien avec nos collaborateurs qu’au sein des collectivités avec lesquelles nous travaillons.
Cela m’amène à mon dernier point. Planetary est une petite équipe qui a su, en peu de temps, faire des pas de géant pour démontrer la viabilité et la sécurité de cette approche. Nous avons fait d’Halifax la plaque tournante mondiale de la recherche et du développement en matière d’alcalinité des océans, et nous éliminons déjà le dioxyde de carbone de l’atmosphère sur une base nette. Nous savons qu’à mesure que la crise climatique s’aggravera, l’intérêt pour l’absorption du carbone va continuer à croître, et ce sera tout particulièrement le cas pour les approches basées sur les océans dont les effets pourraient se calculer en gigatonnes.
Dans notre rôle de chefs de file, nous restons concentrés sur la mise en place de pratiques responsables et équitables au sein d’une industrie apparemment destinée à prendre de l’expansion. Si nous agissons correctement, nous sommes convaincus que nous pouvons avoir un impact positif considérable.
Merci beaucoup.
La vice-présidente : Merci beaucoup, monsieur Burt. Pour ceux qui nous regardent sur leur écran ou qui suivent la séance sur Internet, je précise que j’ai pris la place du sénateur Manning, qui a dû s’absenter.
Nous allons maintenant poursuivre. Comme vous pouvez l’imaginer avec vos présentations des plus intéressantes, nous avons beaucoup de questions.
La sénatrice McPhedran : Merci d’être avec nous, à la fois en ligne et en personne. J’ai l’impression de suivre une trajectoire d’apprentissage en accéléré avec vous ce matin.
J’ai une question en deux parties. La première partie s’adresse à tous ceux qui voudront bien y répondre. Vous nous avez tous parlé des avantages pour les collectivités et de la mobilisation communautaire. Ce sont là de merveilleux principes, mais pourriez-vous nous en dire plus sur la forme concrète que cela peut prendre?
La deuxième partie de ma question vise également à m’aider à mieux comprendre. Nous avons la séquestration en milieu marin, et il y a aussi — et je sais que ce n’est pas votre domaine d’expertise — la séquestration biologique du carbone. Je crois que Mme Sterling nous a mentionné l’accent mis sur les rivières, alors que MM. Burt et Kelland ont parlé des océans.
Pourriez-vous nous dire dans quelle mesure votre méthodologie s’inscrit clairement — si c’est effectivement le cas — dans une approche de développement économique responsable?
Mme Sterling : En ce qui concerne les avantages pour la collectivité, il faut prévoir un certain temps. La mobilisation communautaire est essentielle, et les entreprises doivent également être à l’écoute des collectivités où elles comptent mener leurs activités. Il faut s’y prendre au moins 12 à 18 mois à l’avance. Il faut notamment établir une cartographie des parties prenantes au sein de la collectivité ou encore des titulaires de droits. Qui sont les membres de cette collectivité? Sont-ils tous présents sur place ou sont-ils répartis dans l’ensemble de la province, par exemple? S’enclenche alors un processus d’écoute et d’échange dans le cadre duquel on invite la collectivité à participer à la prise des décisions pouvant concerner, par exemple, les lieux d’implantation, en s’assurant de ne pas exacerber les injustices environnementales qui ont pu être commises par le passé.
C’est un long processus. C’est la forme qu’il prend pour nous. C’est en outre une démarche continue s’appuyant sans cesse sur la communication, l’écoute, la réponse aux commentaires, les journées portes ouvertes, la mise en commun des données et les consultations pour savoir notamment comment les données que nous recueillons peuvent aider la collectivité à mieux savoir à quoi s’en tenir pour pouvoir gérer les situations problématiques.
C’est ainsi que nous avons vécu nos premières années, et il en ira de même pour chacun des projets que nous réaliserons. Cela exige beaucoup de temps et d’argent. À ce titre, il serait formidable de pouvoir dégager des solutions créatives pour que le gouvernement fédéral puisse nous aider à rationaliser nos activités.
La sénatrice McPhedran : Est-ce essentiel ou est-ce simplement une bonne chose à faire?
Mme Sterling : C’est essentiel. Si vous avez pour objectif une transition juste, c’est la décision à prendre du point de vue éthique.
M. Kelland : De notre côté, je me ferais l’écho de ce que Mme Sterling a dit sans ambages. Dans ce domaine en particulier, il est essentiel de nouer un dialogue approprié et approfondi avec les collectivités. En général, c’est une bonne idée, mais il est question ici du patrimoine naturel international. Il y a des dossiers auxquels les collectivités doivent participer.
Mme Sterling a soulevé des questions de justice environnementale qui sont très importantes selon moi. Je pense toutefois qu’au-delà de ces questions, puisque c’est un nouveau domaine en développement et que c’est la première fois que nous le faisons dans le monde, il faut que nous écoutions les gens, mais aussi que nous respections l’histoire.
L’un des exemples très précis que je peux donner est une discussion en cours sur les droits atmosphériques. Quand nous nous penchons là-dessus, nous voyons souvent des discussions sur les droits issus de traités concernant les terres, les pêches et les eaux, mais il y a aussi un dialogue fondamental sur l’atmosphère. Qui possède le CO2 que nous avons mis dans l’air, et s’il a une valeur, comment pouvons-nous la mesurer? Je pense que c’est également une discussion en cours.
Lorsque nous travaillons dans les océans, plus particulièrement, rien n’est statique. L’endroit où nous réalisons un projet n’est pas nécessairement l’endroit où, au bout du compte, les avantages ou les répercussions possibles du projet seront observés. Il y a beaucoup de mouvements dans l’océan.
Nous devons veiller à nouer un dialogue approfondi pour comprendre l’ensemble de ces avantages et de ces répercussions, ainsi que la façon de faire progresser ces choses.
Nous voyons également le dialogue avec les collectivités comme une énorme occasion à saisir. Au bout du compte, puisque nous sommes les entreprises qui développent les technologies préliminaires, notre objectif consiste à mettre au point cet outil nécessaire pour s’engager dans cette voie, mais nous savons que nous ne serons pas les seuls à le déployer partout. Si nous pouvons donner aux collectivités un outil pour restaurer les océans à l’échelle locale, comme l’a dit M. Burt, l’augmentation de la biomasse pour la pêche ou la restauration de la pêche sont deux avantages clés de cette approche. Si nous pouvons fournir cet outil aux collectivités qui peuvent s’en servir comme modèle d’affaires ou modèle d’investissement pour assurer un développement économique réparateur, tant du point de vue de la réhabilitation que du point de vue de la décarbonation, il y a beaucoup de valeur pour nous en tant qu’entreprise parce que cela offre une extensibilité et une portée accrue.
Pour toutes ces raisons, un dialogue approfondi avec les collectivités est absolument nécessaire.
M. Burt : Je vais donner quelques autres exemples puis encore d’autres exemples pour répondre à la deuxième partie de votre question.
De mon côté, une grande partie de mon travail dans la collectivité se fait à l’université et publiquement au moyen de conférences et de séminaires.
Je crois que le meilleur aspect de ces séminaires, que ce soit auprès d’étudiants ou de membres du public, c’est qu’ils diffèrent beaucoup du genre de conférences sur le climat auxquelles les gens assistent habituellement, et on voit vraiment le changement d’énergie dans la pièce. Je pense qu’il est utile de transmettre ce message d’espoir et d’optimisme plutôt que le message que nous transmettons habituellement à ce sujet.
L’autre chose que nous faisons — et je pense que c’est très bien —, c’est faire venir les gens sur place. Je sais que l’équipe de Mme Sterling le fait également. Les gens veulent voir les technologies fonctionner. Ils voient alors à quel point c’est simple et inoffensif, mais excitant. Je pense que cette approche génère également beaucoup d’enthousiasme.
Pour répondre à la deuxième partie de votre question sur les répercussions économiques — je pense que c’est là que vous vouliez en venir —, il y a quelques exemples que je peux donner, mais je suis certain que les autres témoins en ont également. Nous avons dû travailler avec un certain nombre de partenaires à Halifax, par exemple, pour pouvoir exploiter le site. Il y a eu des firmes locales d’ingénierie ainsi qu’une entreprise locale de conteneurisation à Dartmouth. Nous avons engagé des équipes pour faire le travail de plongée que nous ne pouvons pas faire nous-mêmes et des propriétaires-exploitants de bateau dans le port. Vous pouvez choisir le chiffre que vous voulez, mais l’émergence des technologies d’alcalinisation des océans a catalysé au moins des dizaines de millions de dollars de financement universitaire à Halifax pour l’Université Dalhousie et pour d’autres établissements qui en profitent peu à peu, mais je vais laisser les autres témoins intervenir.
Mme Gilbert : Je pense que les réponses que nous avons entendues jusqu’à maintenant sont excellentes, et je suis d’accord avec les témoins.
J’aimerais ajouter que la transparence et la sensibilisation, comme l’a dit M. Burt, sont également importantes pour nous. Puisque nous travaillons dans des centrales électriques qui existent déjà, notre cartographie d’intervenants pourrait sembler un peu différente. Nous nous intéressons beaucoup aux répercussions sur les pêcheurs de homard, qui travaillent au large, et nous voyons que certaines des centrales électriques risquent de fermer. Nous nous intéressons également à ces intervenants. À quoi ressemble leur travail? En recourant à des technologies de captage et de stockage dans les centrales alimentées à la biomasse, nous pouvons les aider à rester ouvertes et aider la Nouvelle-Écosse à ne pas perdre son électricité renouvelable.
Donc, pour ajouter quelque chose à tout ce qui a été dit, il y a des intérêts économiques pour les pêcheurs ainsi que pour les collectivités locales.
Le sénateur Ravalia : Merci beaucoup à nos témoins d’être parmi nous ce matin.
Ma question mettra l’accent sur Terre-Neuve-et-Labrador. Compte tenu des vastes ressources marines autour de la province, comment peut-on intégrer les industries locales — plus particulièrement les pêches et l’industrie pétrolière et gazière — dans la séquestration du carbone ou faire en sorte qu’elles en profitent? Avez-vous commencé à établir des partenariats et avoir des discussions? À propos des autres répercussions, y compris les changements des courants océaniques, le réchauffement et la pollution, dans quelle mesure ont-elles une incidence sur l’alcalinisation?
M. Kelland : De notre point de vue, ce sont évidemment deux industries distinctes : l’industrie gazière et pétrolière et l’industrie de la pêche.
À propos de la pêche, je montre souvent une photo de mes enfants qui courent sur une plage de la Nouvelle-Écosse en hiver. Ils ont beaucoup de plaisir et le temps est gris, et je dis que la chose qu’on ne peut pas voir, ce sont les déchets industriels rejetés dans l’océan juste derrière eux. Nous déversons 27 millions de tonnes de CO2 acide dans nos océans compte tenu de nos émissions, ce qui a des conséquences que nous ne pouvons pas comprendre. Nous ne connaissons pas les conséquences de cette expérience industrielle qui dure depuis 200 ans, mais nous commençons à les voir et à comprendre les dommages attribuables à cette acidification. À l’heure actuelle, le taux d’acidité de nos océans est trop élevé dans une proportion de 30 %.
Lorsque nous examinons une approche comme l’augmentation de l’alcalinité des océans, et que nous réparons une partie des dommages localement, nous pouvons voir les effets positifs sur des gagne-pain traditionnels comme la pêche. C’est une chose que nous mettons encore au point. Il se fait encore un travail scientifique, mais les résultats semblent très positifs. L’étude que M. Burt a mentionnée a été publiée il y a deux ou trois semaines, et elle dit que l’augmentation de l’alcalinité peut accroître la biomasse de morue et de flétan. Lorsque nous voyons ce genre de restauration, c’est logique, mais c’est encore quelque chose que nous prouvons et montrons sur le terrain à l’étape expérimentale. Du point de vue de l’augmentation de l’alcalinité, il est très important de soutenir ces gagne-pain.
En ce qui concerne le pétrole et le gaz, il faut mentionner certaines choses. Si ce secteur prend de l’expansion conformément aux attentes — et nous nous attendons à ce que sa valeur atteigne un billion de dollars d’ici 2050; c’est ce qu’il nous faut pour limiter les risques liés au climat —, nous aurons alors un énorme secteur qui offre de nombreuses possibilités d’emploi. Donc, dans le cadre d’une transition propre et équitable pour passer d’une économie à émissions de carbone à une économie propre, les emplois doivent venir de ces industries. En tant que chef de file du domaine au Canada, je pense que nous avons beaucoup d’occasions de créer et de garder ces emplois dans les régions océaniques du pays, le long des trois côtes.
C’est une occasion extraordinaire. Lorsque nous envisageons la possibilité de transférer certains de ces emplois, je pense que nous voyons que ce sera vraiment le bon moment pour le faire.
Le sénateur Ravalia : Merci beaucoup de la réponse. Je me demande dans quelle mesure vous vous servez de technologies comme l’intelligence artificielle et la numérisation pour relever les défis de l’extensibilité, de l’efficience et de la minimisation des facteurs environnementaux à mesure que le travail progresse.
M. Kelland : C’est intéressant. Lorsqu’on regarde cette technologie, comme M. Burt l’a mentionné dans sa déclaration liminaire, on constate que c’est une méthode très simple. Nous faisons essentiellement ce que tout le monde fait pour tous les déversements d’acide. On ajoute une solution basique et on neutralise ce qui s’est déversé. Le procédé chimique est extrêmement simple.
À mesure que nous prouvons son fonctionnement dans l’environnement complexe des océans, et c’est notre principal objectif, le déploiement et l’utilisation à plus grande échelle de cette technologie présentent un défi à deux volets. Tout d’abord, il y a un problème de gestion des données, et c’est ici que la numérisation et l’intelligence artificielle interviennent, et l’autre problème se rapporte à la logistique. Lorsqu’il faut retirer 10 milliards de tonnes de carbone de l’atmosphère chaque année, on déplace beaucoup de masse d’une façon ou d’une autre, que ce soit en déplaçant des roches ou le CO2 proprement dit. Quoi qu’il en soit, on déplace beaucoup de masse, ce qui signifie que l’aspect logistique sera très important dans le déploiement à grande échelle de cette technologie une fois que nous aurons réglé les aspects scientifiques.
Cela dit, l’autre volet du défi, c’est que nous devons avoir l’assurance que nous obtenons effectivement l’effet escompté, ce qui s’avère être un problème monumental de gestion des données. Dans notre entreprise de 25 personnes, nous avons deux développeurs de logiciels à temps plein qui s’occupent de la gestion des données et de ce genre de choses. Nous examinons des modèles numériques. Nous avons également deux modélisateurs, en plus des développeurs, et nous nous tournons vers des méthodes d’apprentissage automatique pour réduire la complexité de ces modèles tout en maintenant l’intégrité de la mesure du carbone.
C’est sans aucun doute une grande partie du travail que nous faisons.
Mme Sterling : L’un des points que j’aimerais soulever, c’est que nous pourrions étudier l’élimination du dioxyde de carbone sans devoir contrôler beaucoup l’information, ou nous pourrions avoir beaucoup d’information sur les points de référence de nos écosystèmes. Malheureusement, au cours des 20 dernières années, nous avons beaucoup réduit le contrôle de la qualité de l’eau et des produits chimiques dans l’eau, et nous devons donc renforcer ce contrôle, et le gouvernement a un rôle clé à jouer dans ce dossier.
Cette information peut servir à réduire les coûts de ces projets d’élimination du dioxyde de carbone et atténuer un autre problème de goulot d’étranglement que nous avons en tant qu’entreprise. Ce qui allonge notre temps de déploiement, c’est l’information relative au contrôle des points de référence. Nous voulons donc soutenir les entreprises en les aidant à atténuer ce goulot d’étranglement au moyen de systèmes de contrôle existants, ce qui réduira la durée du déploiement et les coûts.
L’intelligence artificielle joue un rôle à cet égard. Elle peut prendre ces mesures ponctuelles et les intégrer dans un plus grand réseau pour déterminer à quel endroit nous devons mettre les stations de contrôle. Elle peut ainsi vraiment nous aider à obtenir des renseignements utiles. Ces renseignements permettent non seulement de réduire les coûts des projets d’élimination du dioxyde de carbone, mais aussi de renforcer la confiance au sein de la société.
Si nous allons de l’avant et que nous mettons au point une technologie d’élimination du dioxyde de carbone et que la société pense que le gouvernement ne porte pas attention à ce qui est fait et qu’il n’effectue aucun contrôle, ce n’est pas du tout le même lien de confiance que nous avons lorsqu’on a l’assurance qu’un contrôle est fait pour faire face aux imprévus.
Et pour permettre aux systèmes de réglementation de demander des comptes aux entreprises, je dirais que l’intelligence artificielle a un rôle important à jouer.
M. Burt : J’aimerais revenir à votre première question sur la pêche. J’ai un bon exemple. À mesure que nous progressons avec cette technologie, nous allons améliorer son déploiement. C’est un de nos principaux objectifs pour la prochaine année. Vous pouvez donc imaginer très bientôt une situation où un établissement conchylicole à l’Île-du-Prince-Édouard — ou certainement en Colombie-Britannique, où l’acidification est un problème beaucoup plus urgent — pourrait être doté d’une station pour rendre les eaux moins acides, car cette technologie permet de le faire très facilement. C’est une des raisons pour lesquelles les établissements conchylicoles éprouvent des difficultés. Si nous continuons sur cette voie, il ne faudra pas attendre un avenir lointain avant qu’une petite station procure des revenus et permette d’avoir un produit plus sain et un écosystème plus sain pour les mollusques.
La vice-présidente : Madame Gilbert, avez-vous quelque chose à ajouter en réponse à cette question?
Mme Gilbert : Oui. J’aimerais dire certaines choses sur la première partie de la question sur la pêche et sur l’industrie pétrolière et gazière.
Je souscris à ce que M. Burt a dit sur la pêche. En parlant à des pêcheurs du Canada atlantique, nous avons pris connaissance de la croissance réduite des homards et du nombre accru de jeunes homards qui deviennent des proies parce que l’eau ne contient pas les carbonates nécessaires au développement de leur carapace. Cette technologie peut contribuer à leur protection et augmenter leur taux de croissance.
À propos de l’industrie pétrolière et gazière, beaucoup de nos processus sont déployés à très grande échelle et consistent à déplacer de l’eau et à l’intégrer avec le gaz et le calcaire. C’est une chose que les ingénieurs des procédés, les personnes qui travaillent dans de grandes industries comme celle du pétrole et du gaz, connaissent et comprennent bien. En fait, l’une des personnes clés que nous avons embauchées a travaillé pendant plus de 30 ans dans l’industrie pétrolière et gazière, et elle comprend évidemment ce que signifie le déplacement de cette quantité d’eau. Les personnes qui travaillent dans ces secteurs seront donc essentielles pour intégrer cette technologie dans les industries existantes.
La vice-présidente : Merci beaucoup.
La sénatrice Petten : Je vois qu’un thème se dégage relativement au financement, et en tant qu’ancienne entrepreneure, je m’intéresse toujours à cet aspect des choses. Ce que je me demande, c’est si vous avez besoin de ce bac à sable réglementaire pour avoir accès aux fonds? Je crois que c’est Mme Sterling qui a mentionné le bac à sable réglementaire. Ses observations à ce sujet m’amènent à poser la question.
Mme Sterling : Je pense que c’est Mme Gilbert qui en a parlé. Voulez-vous répondre en premier, madame Gilbert, et je pourrais ensuite vous emboîter le pas.
Mme Gilbert : Bien sûr. En ce qui concerne les investisseurs, nous entendons constamment deux ou trois choses. Quelle voie réglementaire suit-on? Comment peut-on être certain qu’on pourra déployer toute cette technologie lorsqu’on est en train de la mettre au point, même si on prouve qu’elle fonctionne? Nous avons donc parlé à des gens, mais leurs réponses diffèrent un peu selon la personne et la province. Il serait utile d’avoir une réponse claire à cette question pour les aider à croire au potentiel d’exploitation commerciale. La participation des collectivités est le deuxième thème qui est constamment abordé. Les collectivités vont-elles adopter cette technologie?
Pour nous, ces deux éléments sont essentiels avant même de lancer notre premier projet pilote. Avons-nous un processus réglementaire clair que nous pouvons suivre afin de savoir avec certitude que ce que nous faisons pendant la phase expérimentale pourra être déployé à grande échelle, et pouvons-nous mobiliser les collectivités pour obtenir non seulement leur participation, mais aussi leur appui? Nous voulons qu’elles veuillent de nous. Ce sont les deux éléments à retenir.
Mme Sterling : Si je comprends bien, même s’il y a un financement, il est surtout question de la rentabilité des objectifs de développement durable à long terme, ce qui nous amène à ce que la sénatrice McPhedran disait. Il s’agit donc vraiment de fournir des mécanismes pour obtenir un meilleur rendement et réduire nos coûts. Il existe de nombreux moyens de faire preuve de créativité pour y parvenir. Par exemple, on peut offrir des incitatifs fiscaux ou un soutien aux investisseurs étrangers afin qu’ils appuient les entreprises de haute technologie canadiennes, ou on peut soutenir le marché du carbone et favoriser la participation volontaire dans le but d’appuyer le marché de la conformité. Ces signaux du marché aident vraiment les entreprises comme les nôtres à réduire les coûts.
M. Kelland : J’aimerais ajouter quelque chose aux excellents points qui ont été soulevés et auxquels je souscris. Je pense que cela nous ramène vraiment à ce qui a été dit sur la participation des collectivités et à la réglementation connexe.
Selon notre expérience, nous pouvons avoir un cadre réglementaire. Nous pouvons avoir quelque chose de prévisible. Notre approche se sert uniquement de cadres existants de délivrance de permis qui sont utilisés pour les eaux usées dans le monde entier et ce genre de choses. Environ le quart de l’alcalinité produite dans le monde est déjà utilisée dans les usines de traitement des eaux usées. C’est une approche que les organismes de réglementation connaissent bien, et c’est une des raisons pour lesquelles nous avons un bon dialogue et que nous pouvons accorder des permis au moyen de ces mécanismes. Cela dit, nous savons pertinemment que l’environnement réglementaire est vraiment le reflet de la volonté de notre société de bien faire les choses au bout du compte.
Pour assurer la participation des collectivités, ce qu’il nous faut de la part du gouvernement, c’est non seulement de la clarté par rapport aux cadres réglementaires, mais aussi une façon de s’attaquer à la question en évitant de créer des préjugés défavorables au sein des collectivités. J’ai mentionné que le ministre Guilbeault a joué un rôle de chef de file à la réunion de l’Organisation maritime internationale qui a eu lieu à Londres à la fin d’octobre, et l’enjeu là-bas était que ce domaine, lorsqu’il a vu le jour, a fait l’objet d’une certaine controverse.
J’ai constaté que la controverse provient habituellement d’un débat sur les risques, si nous creusons vraiment la question. Il y a beaucoup de personnes qui pensent que nous ne devrions pas mettre au point ces technologies parce qu’elles vont détourner l’attention des efforts de réduction des émissions. À ce stade-ci, cet argument est peut-être valable dans une certaine mesure, mais le moment où nous avions ce choix est derrière nous. La science nous indique, à l’aide des processus employés, que nous devons éliminer d’énormes quantités de carbone en plus de réduire les émissions, et nous devons mettre sur pied cette industrie très rapidement. Nous ne pouvons donc pas attendre d’avoir réglé la question de la réduction des émissions, mais c’est encore un discours répandu.
Ce qui s’est produit, c’est que la communauté internationale s’est penchée sur la géo-ingénierie marine et a pris toutes sortes de choses qui avaient très peu de liens entre elles. Comme l’a dit M. Burt, ces processus biologiques et nos processus chimiques — des choses qui doivent être faites dans les océans par rapport à des choses qui doivent se faire sur la terre ferme, des choses pour lesquelles il existe des permis et d’autres pour lesquelles il n’y en a pas — présentent tous un profil de risque différent, un potentiel de déploiement à grande échelle, des points liés aux coûts et ainsi de suite, et on a rassemblé tous ces éléments, ce qui a fait en sorte que la seule chose qu’on a vraiment pu dire, c’est que cela semblait risqué parce que nous devions nous fier au plus petit dénominateur commun.
Ce que les gens d’Environnement et Changement climatique Canada, ou ECCC, se sont engagés à faire à ce stade-ci, c’est suspendre cette discussion — et ils l’ont dirigée à l’échelle internationale — pour que nous puissions tous participer collectivement avec les intervenants des différents pays à une discussion sur la façon dont nous devrions aller de l’avant et sur la manière de réfléchir au bien-fondé et aux risques de ces différentes technologies.
Je pense que c’est une étape vraiment importante, car si nous disons à la communauté internationale qu’il n’y a que des risques et que nous ne savons pas en quoi ce sera avantageux, soit des choses qu’on pourrait dire au sujet de technologies en cours de développement à cette étape, et que nous diffusons ce message, les échanges dans les collectivités seront déjà teintés de préjugés. Il serait alors très difficile d’avoir une discussion productive qui repose sur la science et qui tient compte de l’étape à laquelle l’industrie est rendue, une discussion dans laquelle nous agissons — que ce soit nous, une autre personne présente ici ou quelqu’un du milieu universitaire — comme des intervenants de confiance.
C’est vraiment essentiel d’un point de vue réglementaire, et je ne veux pas perdre de vue le fait que la réglementation est technique, mais elle reflète vraiment la volonté de la communauté, et nous devons veiller à ce que cela fasse partie de la discussion.
[Français]
Le sénateur Aucoin : J’ai une première question pour M. Burt. Je crois que j’ai bien compris votre phrase.
[Traduction]
« éliminons déjà le dioxyde de carbone de l’atmosphère sur une base nette » à Halifax.
[Français]
Pouvez-vous expliquer un peu mieux et nous dire comment cela s’est passé? Quelles technologies ou procédures avez-vous utilisées?
[Traduction]
M. Burt : Oui, je serai heureux de donner des explications, merci.
À ce sujet, je dirai d’abord que, avant cette annonce de la semaine dernière, nous savions que cette question serait la première à être posée, et nous avons donc publié sur notre site Web une vidéo dans laquelle nous expliquons le processus. J’invite tous ceux qui nous écoutent à trouver cette vidéo. Je ferai de mon mieux pour la résumer en une version plus courte, mais c’est relativement simple.
Nous ajoutons un minéral alcalin et nous savons quelle quantité nous ajoutons. Nous pouvons calculer la masse de la substance ajoutée; nous pouvons la surveiller de très près. C’est la première étape évidente.
Nous pouvons ensuite mesurer la quantité d’hydroxyde ou de substance neutralisante dans ce minéral, car il n’est pas pur à 100 %. Il existe un concept de pureté, et il faut mesurer la substance à plusieurs reprises pour obtenir une estimation de sa pureté.
À ce stade, nous savons quelle quantité de matière alcaline réactive nous avons introduite dans l’océan, et nous disposons de ce qu’on appelle une série chronologique. Nous savons quelle quantité nous avons ajoutée chaque minute des trois mois de l’année dernière.
On peut ensuite ajouter cette série chronologique à des modèles océaniques, qui peuvent offrir une très haute résolution du port d’Halifax. Le modèle dont je parle est appliqué par un groupe du Département d’océanographie de l’Université Dalhousie, dirigé par Mme Katja Fennel. Nous avons travaillé avec cette équipe pour comprendre où va cette substance dans le port et quelle quantité de carbone elle y absorbe.
On peut ensuite utiliser les résultats de ce modèle et les intégrer dans un modèle mondial, car cette substance quittera bien sûr le port et se répandra dans le grand monde océanique. Mais on peut également la suivre à l’aide d’un modèle mondial. On comprend donc l’absorption aux niveaux régional et mondial, ce qui donne une estimation de l’absorption totale obtenue par nos démarches.
L’étape suivante consiste à calculer l’empreinte des émissions du projet, ce qui est très compliqué. Je suis heureux de dire que mon collègue Omar, et non pas moi, fait cet exercice. Il compte chaque écrou, boulon et vis du système que nous construisons sur le site, il calcule le transport du matériel vers le site et les émissions créées dans la fabrication de ce matériel, qu’il soit extrait ou qu’il provienne de sous-produits. En additionnant tous ces éléments, on obtient une estimation, que l’on déduit de l’absorption; on passe ainsi d’une élimination brute à une élimination nette du carbone.
Chaque étape du processus comprend de l’incertitude. Il y a une incertitude dans l’estimation de la masse, dans l’estimation des émissions, dans tout. On compile toutes ces estimations, on les soumet à des équations générales et on obtient une estimation de l’incertitude. Planetary est unique : nous chiffrons cette incertitude. Nous déduisons cette incertitude de notre élimination nette parce que nous ne sommes pas sûrs à 100 % d’avoir effectué cette élimination. Nous faisons une dernière soustraction à la fin du processus, ce qui nous fait passer d’une élimination nette de carbone à ce que nous appelons un renouvellement de carbone donnant droit à des crédits. C’est notre résultat définitif.
En outre, nous disposons d’un vaste ensemble de données océaniques que nous avons recueillies et que nous utilisons pour valider l’approche et la preuve de concept. Certaines de ces mesures finissent par valider les modèles utilisés, et nous rassemblons tous ces éléments.
C’est la version écourtée de la vidéo. J’espère avoir répondu à votre question.
Le sénateur Aucoin : Je suis content de ne pas avoir demandé la version longue, mais c’est très intéressant.
[Français]
Êtes-vous en train de dire que ce modèle pourrait être utilisé sur un plus grand territoire ou sur les océans, en fin de compte? Est-ce bien ça?
[Traduction]
M. Burt : Tout à fait. Nous menons des projets aux États-Unis et nous développons un projet sur la côte Ouest, à Vancouver, qui suit la même approche générale. Ces types de modèles existent au niveau local, et le modèle mondial, bien sûr, peut être appliqué n’importe où. Comme je l’ai dit plus tôt, le véritable objectif est maintenant de reproduire cette approche très complexe et chronophage et de la transformer pour la déployer plus rapidement et plus efficacement. Nous avons fait des progrès remarquables en ce sens. Lorsque je vous verrai l’année prochaine, je décrirai un processus similaire, mais la vitesse pouvant faire fonctionner l’ensemble du système sera beaucoup plus rapide. Nous serons d’autant plus près d’avoir une entreprise économiquement viable.
M. Kelland : Pour renchérir sur la réponse de M. Burt, je dirai que la chimie derrière ce processus est simple. Dans l’océan, il y a une relation linéaire directe entre le degré d’alcalinité et la quantité de carbone. Lorsqu’on augmente l’alcalinité de l’océan, lorsqu’on neutralise le CO2 dans les eaux avec cet antiacide, et qu’on augmente l’alcalinité de l’océan, la chimie est simple. Cela se produit tout naturellement.
Comme l’a mentionné M. Burt, il est compliqué de mesurer où va l’eau; c’est là toute la difficulté. Lorsque l’eau se déplace physiquement dans l’océan, elle peut subir une subduction. Elle peut s’enfoncer dans l’océan ou rester à la surface, et si elle n’a pas réagi avec l’atmosphère avant la subduction, le système subit des pertes d’efficacité. C’est pourquoi les modèles sont si importants. La modélisation est un élément de l’équation.
Ce que nous constatons actuellement dans la preuve de concept, et qui nous remplit d’enthousiasme, c’est que l’explosion des connaissances dans ce domaine n’est pas sous-estimée. Dix fois plus d’études évaluées par des pairs sur l’augmentation de l’alcalinité des océans ont été publiées l’année dernière qu’il y a cinq ans. Il y a donc une croissance exponentielle des connaissances dans ce domaine alors que nous l’explorons comme solution climatique viable.
Halifax est une pionnière. L’un des constats auxquels nous ne nous attendions pas, c’est que nous sommes désormais capables de mesurer directement certains des facteurs menant à l’élimination du carbone de l’atmosphère. Nous continuons d’y travailler avec nos partenaires universitaires, mais cela donne beaucoup de crédibilité à ces mesures au fil du temps. Nous pouvons même voir si le modèle est exact ou non en examinant certaines données de mesure du système.
Mme Gilbert : Nos méthodes sont un peu différentes en ce sens que nous n’augmentons pas vraiment l’alcalinité des océans, mais le résultat est très similaire. Nous ajoutons le minéral à l’eau sur le rivage, puis nous ajoutons le CO2 directement à l’eau. Nous récupérons donc le CO2 des gaz de combustion provenant de la centrale à biomasse, nous l’intégrons à l’eau et nous le mélangeons au minéral, ce qui permet de le neutraliser avant qu’il n’entre dans l’eau.
Nous effectuons des mesures sur la terre ferme. Nous n’avons pas encore effectué de déploiement, c’est pourquoi j’applaudis Planetary, qui retire du CO2 de l’atmosphère.
Notre système est un peu différent, mais, en fin de compte, nous finissons tous deux par ajouter du bicarbonate dans l’océan.
La vice-présidente : Merci beaucoup.
Le sénateur C. Deacon : Merci à tous de votre présence. La discussion est époustouflante.
Je commencerai par vous, madame Gilbert, parce que vous avez soulevé la question en premier, puis je poursuivrai avec les autres témoins.
L’importance d’un cadre réglementaire a été bien soulignée, mais je veux aussi réfléchir au risque s’il n’est pas élaboré correctement.
Je commence à voir un vide réglementaire qui pourrait être comblé par n’importe quelle combinaison de groupes, et cela m’inquiète parce que je vois le risque qu’aucun progrès ne soit fait. En effet, les couches commenceront à se multiplier, et tout le monde répondra présent et dira : « Non, je dois le faire. Je dois le faire. »
Je pense au ministère des Pêches et des Océans, avec lequel notre comité connaît des difficultés; à Environnement et Changement climatique Canada, ou ECCC; à l’article 6 de l’Accord de Paris — et à toutes les différentes façons de travailler à l’échelle internationale pour que nous devenions un chef de file dans ce domaine —, à Ressources naturelles Canada; et à Transports Canada en raison de sa responsabilité dans les ports et tout le reste. Je ne leur demande pas de s’impliquer, mais je les imagine bien vouloir le faire, tout comme les provinces et les territoires à différents égards. Le Conseil du Trésor vient de faire quelque chose de remarquable : il a annoncé un dossier de passation de marchés. Le Conseil du Trésor commence à s’impliquer.
Madame Gilbert, ce contexte fait vraiment ressortir la nécessité de combler ce vide avec un groupe entièrement nouveau à qui on confiera certaines responsabilités pour créer un cadre réglementaire. Ce groupe pourra commencer à dire : « Nous nous occupons des questions qui vous préoccupent, mais d’une manière collective. »
Pourriez-vous nous en parler un peu? J’entrevois des risques si on ne fait rien du côté de la réglementation. C’est dans le budget de 2024 qu’il a été question pour la première fois de réglementation au Canada. C’est une nouveauté pour notre pays, mais le risque d’une inaction me préoccupe parce que, chaque fois que nous avons une réunion à ce sujet, la possibilité devient plus grande dans mon esprit. Je vois que le gouvernement veut vraiment faire ce qui s’impose, mais je vois des problèmes émerger. Je vous écoute, madame Gilbert.
Mme Gilbert : Comme je l’ai dit, ce n’est pas seulement un défi pour nous pendant ces phases initiales où nous recueillons des fonds et discutons avec des investisseurs, mais chaque fois que nous parlons à un nouveau client potentiel ou à une centrale alimentée à la biomasse, nous nous trouvons peut-être dans une région différente. Nous avons discuté avec une centrale de biomasse au Nouveau-Brunswick et une autre en Nouvelle-Écosse, et nous entrons en contact avec celles de l’Île-du-Prince-Édouard. Chaque fois que nous nous entretenons avec leurs représentants, on nous pose la même question.
Les entreprises avec lesquelles nous travaillons sont particulièrement inquiètes, car elles ne veulent pas que nous touchions à leurs permis existants. Elles ont suivi un lourd processus pour obtenir les permis et elles ne veulent donc pas avoir à les modifier. Le fait que les industries soient terrifiées par les processus réglementaires est considérable pour nous. Nous essayons d’être très proactifs à ce sujet. Pour nous, il est important d’obtenir plus de clarté. Que devons-nous faire lorsque nous passons d’une région à l’autre? Que devons-nous faire pour gagner la confiance des communautés et du gouvernement et pour démontrer aux communautés — comme l’a dit M. Kelland — que nous avons l’approbation et le soutien entiers du gouvernement? Ce serait très utile. L’effet serait percutant, et cela nous permettrait de nous concentrer sur notre mission : l’élimination du carbone de l’atmosphère et son rejet en toute sécurité dans l’océan.
M. Kelland : Je suis tout à fait d’accord avec Mme Gilbert. Nous avons un récit édifiant à raconter, et c’est l’histoire de deux pays, dont aucun n’est le Canada. Planetary Technologies a commencé son travail, qui était un essai en 2022, dans l’océan au sud-ouest du Royaume-Uni. En fait, c’est juste à côté de la ville de Kelland, qui, comme vous l’avez dit, est la ville d’origine de ma famille. Malgré ce lien et malgré un engagement communautaire très intense au niveau local, nous avons eu beaucoup de réactions négatives de la part de la communauté parce que nous proposions une méthode tout à fait nouvelle dans cette région. C’est la première fois qu’une manifestation était organisée contre moi, et ce fut une expérience intéressante. L’opposition était due au fait que les gens ne comprenaient pas ce que nous faisions. À l’époque, nous n’avons pas su bien le leur expliquer. Je pense que nous avons énormément appris de cette expérience.
Pour ce qui est de la réglementation, lors du premier essai que nous avons effectué, l’Environmental Agency, ou EA, du Royaume-Uni nous a dit — notre projet était incroyablement minuscule; il était dans une station d’épuration et il était conforme aux permis existants — d’aller de l’avant. L’EA nous a dit qu’il s’agissait d’un essai de trois jours, que c’était un petit projet et que nous ne violions aucun des permis existants. Elle a noté que nous étions en partenariat avec une usine de traitement des eaux usées. Elle a dit que tout était conforme et que nous pouvions aller de l’avant.
C’est donc ce que nous avons fait. Ensuite, nous sommes allés parler à la communauté, ce qui s’est avéré être une mauvaise idée. Elle s’est montrée très réticente. Par conséquent, l’EA, qui soutenait fortement notre travail, a dû procéder à un examen indépendant d’un an de tous nos travaux scientifiques pour répondre aux préoccupations de la communauté. La situation a pris beaucoup d’ampleur. Le rapport final a confirmé tout ce que nous avions dit. C’était un examen indépendant. On nous a posé 150 questions pendant cette année, en faisant appel à tous les scientifiques du domaine. Tout ce brouhaha s’est produit pour ce qui devait être un essai ou une campagne de deux semaines.
En revanche, aux États-Unis, on peut chercher « mCDR » sur le site Web de l’Environmental Protection Agency, ou EPA, et lire que, si les activités respectent le permis d’une installation existante, on a le feu vert. Il suffit d’envoyer une lettre et de faire ce qu’on veut dans le cadre de ce permis existant parce qu’il s’agit d’un permis existant. L’EPA comprend que ces limites sont sûres et adaptées à l’installation en question.
Le risque, sénateur Deacon, comme vous l’avez souligné, est exactement le suivant : ce manque de clarté sur le fait que le gouvernement soutient les permis que nous avons en place aujourd’hui, ou qu’il existe des mécanismes pour en obtenir, peut causer beaucoup de nervosité dans nos communautés. Ce risque influence directement notre capacité à mener des activités sûres, comprises et à une échelle appropriée, ainsi que notre capacité à avoir des conversations productives qui ne se transforment pas en peur et en division. Je pense que c’est essentiel.
Selon moi, le risque lié aux cadres réglementaires peu clairs peut entraîner ces effets très viscéraux et directs.
Le sénateur C. Deacon : Madame Sterling et monsieur Burt, j’ai certainement retenu de vos commentaires qu’il s’agit d’un domaine émergent de la science, de la connaissance et de la compréhension, et qu’il se développe rapidement. Sans vouloir manquer de respect à nos régulateurs, je dirais qu’ils ne sont pas à la pointe du progrès. Pourriez-vous nous parler des risques liés à ce manque de connaissances? Si aucune structure distincte n’est intégrée à ce travail de pointe et à cette recherche de premier plan, le Canada ne sera pas en mesure de demeurer un chef de file. C’est ce que je crois. Pourriez-vous nous en parler, madame Sterling et monsieur Burt?
Mme Sterling : Oui. Tout d’abord, du point de vue d’une entreprise, le risque réside dans l’augmentation des coûts et de l’instabilité due à un déploiement retardé en raison de permis compliqués. Sans cadre réglementaire, comment réduire ce risque? Au sein du système, comment pouvons-nous non seulement rationaliser la communication, mais aussi améliorer la communication entre les organismes de réglementation locaux et provinciaux qui prennent les décisions relatives aux permis, et qui doivent également assurer la liaison — comme vous l’avez mentionné — avec Pêches et Océans Canada, ou MPO, et Environnement et Changement climatique Canada, ou ECCC. Nous devons trouver un moyen de rationaliser ces processus et d’atténuer les coûts, car le résultat pour les entreprises sera une augmentation des coûts et une prolongation des délais. Si nous ne pouvons pas accélérer la délivrance des permis, nous pouvons peut-être accélérer les autres goulets d’étranglement, comme la surveillance de base et l’engagement des communautés — ou il ne s’agit peut-être pas de les accélérer, mais de les rendre plus efficaces et de trouver des moyens de réduire les coûts ailleurs.
Vous avez parlé des universités. C’est un message clé que nous devrions communiquer, et c’est ce que nous faisons. Par exemple, nous disons à l’Ocean Frontier Institute de l’Université Dalhousie que nous devons communiquer avec les organismes de délivrance de permis et les sensibiliser. Nous devons activement faire des efforts en ce sens. Nous pourrions en faire plus.
M. Burt : Oui, merci. Je me fais l’écho des autres commentaires. D’après mon expérience, vous avez tout à fait raison en ce qui concerne le manque de connaissances. En fait, nous avons de bons exemples de collaboration avec certaines organisations que vous avez énumérées, et d’autres qui ont été moins fructueux. J’aime l’idée d’un groupe où quelqu’un comme moi ou Mme Sterling pourrait donner cette explication — ou la version longue, peut-être — une seule fois pour qu’elle soit diffusée dans ces groupes très disparates. Je me fais peut-être des illusions, mais ce serait très bien, car nous parlons à l’autorité provinciale de réglementation. Nous envoyons régulièrement des rapports. Nous consacrons beaucoup d’énergie à la production de ces rapports parce que nous pensons qu’ils sont très importants, mais les efforts sont à sens unique. Nous ne recevons pas de rétroaction ou de commentaires comme « Nous voulons voir ceci. Nous ne trouvons pas ces renseignements. Nous aimons cela. » C’est un défi, car nous ne savons pas du tout ce que pensent nos régulateurs de notre travail.
D’un autre côté, notre collaboration avec ECCC est très fructueuse. Nous avons eu de nombreuses conversations et avons approfondi le sujet. C’est merveilleux, mais ces efforts sont aussi très accaparants.
Ensuite, nous avons des discussions distinctes avec d’autres groupes. Évidemment, répéter les mêmes choses jusqu’à une dizaine de fois exige du temps. Il nous serait très utile de pouvoir le faire une fois au sein d’un groupe axé sur la question qui pourra ensuite relayer l’information, et peut-être informer d’autres intervenants de ce qui se passe vraiment et, possiblement, de les inciter à participer.
Le sénateur C. Deacon : Selon vous, agir en ce sens placerait-il le Canada dans une position concurrentielle, à l’échelle mondiale, pour attirer ici des organismes qui mènent des activités semblables aux vôtres à l’international?
Mme Gilbert : Je serais ravie de commencer.
Je suis tout à fait de cet avis. Je viens d’Austin, au Texas. Mon partenaire est à Halifax, et notre siège social se trouve à Halifax parce que nous considérons que la Nouvelle-Écosse et le Canada atlantique sont des chefs de file. Je pense que cela contribuerait grandement à attirer d’autres organisations pour développer ces technologies.
Mme Sterling : Je suis d’accord : nous sommes bien placés pour être des chefs de file dans ce domaine grâce à nos ressources naturelles, à nos talents et à notre expertise de chefs de file dans le domaine scientifique et dans les entreprises. Nous sommes vraiment un lieu névralgique de l’innovation pour les technologies d’élimination du dioxyde de carbone, ici. Le potentiel est là, et j’aimerais beaucoup qu’il se concrétise.
M. Burt : Ma réponse serait que nous sommes déjà rendus là. À Halifax, nous avons une initiative appelée « Joint Learning Opportunity ». On invite des entreprises du monde entier à venir à Halifax — ce qu’elles font, actuellement — pour déployer leurs capteurs et leur technologie et, dans certains cas, leurs activités liées aux sciences sociales. Tout cela est centré sur notre travail, à Halifax.
Donc, cela se concrétise.
Je pense qu’il importe aussi de souligner que les États-Unis progressent énormément en ce sens. Le gouvernement fédéral intervient massivement dans le domaine, et les choses vont vraiment prendre de l’ampleur là-bas aussi.
Je pense que nous sommes actuellement les chefs de file, mais le reste du monde prend rapidement conscience des occasions possibles.
Le sénateur Cuzner : Mes questions et réflexions étaient semblables à celles du sénateur Deacon, ce qui devrait probablement le préoccuper.
Sans vouloir trop m’avancer par rapport aux chercheurs ou faire des suppositions, mais la suggestion de créer un bac à sable réglementaire... Je suis sûr qu’on se dit que cette idée ira probablement directement dans les recommandations du rapport. Selon la façon dont vous avez présenté l’idée, c’est très sensé.
Pourriez-vous parler davantage de ce qui se fait ailleurs? Nous avons l’impression d’être des chefs de file. Vous avez parlé des projets qui ont échoué au Royaume-Uni. Reste-t-il beaucoup d’activités là-bas? Où d’autre y a-t-il des activités? Vous avez dit qu’il se fait du bon travail aux États-Unis.
Ce qui nous a frappés — je pense pouvoir parler au nom du comité —, c’est que tous semblent se réjouir de la publication de vos conclusions. Pour nous, c’est très positif; cela donne l’impression que tout le monde s’encourage mutuellement.
Pouvez-vous en dire davantage sur ce qui se passe dans d’autres pays? Ces pays ont-ils entrepris l’élaboration d’une réglementation?
Mme Sterling : Je vais commencer par la scène mondiale.
Mission Innovation a été créée dans le cadre de l’Accord de Paris. Il s’agit d’une coalition internationale de pays signataires. Pour démontrer notre rôle de chef de file potentiel sur la scène mondiale, j’ai été invitée à faire une allocution devant les ministres de l’Environnement et de l’Énergie de plusieurs pays, notamment l’Arabie saoudite, le Royaume-Uni et les États-Unis.
Il y a un mois, le Brésil s’est engagé à éliminer une gigatonne de dioxyde de carbone d’ici 2030. Donc, il y a donc cette impulsion. Les ministres ont signé à ce moment-là.
Quant aux pays nordiques, dont la Norvège... Lors d’une réunion précédente, M. Halfyard a décrit les innovations sur lesquelles ils travaillent.
M. Kelland : Il y a deux côtés à cette médaille : la réglementation et les marchés. Les deux sont des perspectives stratégiques très importantes à cet égard. Je dis souvent que le dioxyde de carbone ne fait partie de la chaîne d’approvisionnement de personne. C’est une externalité de notre économie, essentiellement, que l’on commence à peine à intégrer. Pour que ces technologies prennent réellement de l’ampleur, elles doivent être représentées dans ces structures, etc.
Pour ce qui est d’un marché réglementé et de la perspective réglementaire du côté du marché, deux administrations sont des précurseurs dans le domaine actuellement. D’abord, le Japon, qui est le seul pays au monde à avoir un cadre réglementaire qui inclut l’élimination du carbone dans les océans. Cette structure est une voie biologique — une voie d’élimination du carbone à base de varech —, mais c’est un pas en avant. Voilà le genre de mesures que nous devons intégrer à nos politiques si nous voulons vraiment être des chefs de file dans ce domaine.
L’Union européenne est le deuxième endroit où l’on commence à intégrer davantage les solutions d’élimination du carbone. L’an dernier, l’Union européenne a mis en place les éléments d’élimination du carbone et d’agriculture à base de carbone du système d’échange de quotas d’émission de l’Union européenne, ou SEQE. Ce système vise à intégrer l’absorption du carbone, y compris le carbone stocké dans les réservoirs océaniques, dans le plus important réseau d’échange de quotas d’émission au monde. L’Union européenne met en place une structure de politiques très importante, et nous devrions chercher à l’imiter ou à créer une solution canadienne semblable.
Concernant l’acceptabilité sociale, j’ai mentionné que les États-Unis ont instauré un cadre très simple. Si vous travaillez dans le cadre de permis existants, vous pouvez aller de l’avant. C’est très important. Je dis souvent que le Canada n’a pas de structure d’émission de permis pour une centrale électrique. On a un ensemble de permis. Je pense que l’idée d’un cadre réglementaire est bonne, car beaucoup d’éléments différents doivent s’agencer, et plus l’organisme de réglementation comprendra ce que l’on cherche à accomplir, mieux ce sera. En fin de compte, nous avons des structures d’émission de permis pour la construction de bâtiments, de réservoirs, et ce que nous sommes autorisés à mettre dans l’océan.
Ces cadres existent. Donc, il ne s’agit pas de créer un nouveau permis pour ces activités précises, mais de regrouper les organismes de réglementation, de manière productive, pour faire fonctionner les structures d’émission de permis existantes. Ce serait aussi un important pas en avant.
Je ne voudrais pas suspendre les activités de l’industrie pendant cinq ou six ans pendant que l’on cherche à déterminer quel type de permis exiger pour l’augmentation de l’alcalinité des océans, par exemple, car je ne pense pas que c’est ce que l’on cherche à faire ici.
Comme M. Burt et Mme Sterling l’ont mentionné, la croissance de cette industrie suscite actuellement beaucoup d’intérêt dans le monde entier. La réunion de l’OMI, en particulier, a été fort intéressante, car le Royaume-Uni souhaitait tirer parti de cette réunion internationale pour se donner les moyens de pouvoir développer cette industrie. Par conséquent, le cadre réglementaire international était axé sur une approche scientifique et non sur ce que j’appellerais une approche philosophique de l’industrie.
Vous pouvez imaginer que ce pays, qui a récemment annoncé une cible de réduction des émissions de 81 % par rapport aux niveaux de 1990 d’ici 2035, considère qu’il s’agit d’une voie importante pour l’atteinte de ces objectifs climatiques et des cibles très ambitieuses du nouveau gouvernement.
Il y a beaucoup d’effervescence dans ce domaine à l’échelle mondiale. Il n’en demeure pas moins que nous sommes toujours le seul endroit au monde où cela a été fait. Nous sommes un chef de file, et nous pouvons le demeurer.
Comme Mme Sterling l’a mentionné, ces entreprises canadiennes sont très convoitées. On nous invite à aller dans divers endroits pour représenter l’industrie et faire connaître nos réussites. Cela témoigne de la force du Canada en recherche et en innovation pour faire progresser cette industrie de façon sécuritaire et responsable. Dans certains cas, cela reflète le fait qu’évoluer dans notre environnement réglementaire a été plus difficile qu’ailleurs.
Donc, cela évolue, mais je pense que nous avons ici une extraordinaire occasion d’être des chefs de file.
La vice-présidente : Merci beaucoup.
J’ai moi-même une question. Elle porte sur un commentaire de M. Burt, je pense, mais j’ai peut-être mal noté ou mal entendu. Il a dit que ce problème était beaucoup plus pressant en Colombie-Britannique. Pourriez-vous m’expliquer ce commentaire, s’il vous plaît?
M. Burt : Avec plaisir. Comme je l’ai dit dans notre discussion avant la réunion, je suis né et j’ai grandi à Vancouver. J’ai étudié à l’Université de Victoria et à l’Université de Colombie-Britannique. J’ai donc développé un bon réseau de scientifiques sur la côte Ouest aussi. Sans surprise, je souhaitais ardemment lancer un projet sur la côte Ouest, pour des raisons professionnelles et égoïstes. Dans le cadre de ces recherches — et je vais me tromper, car j’ai écrit la proposition il y a un an et demi —, j’ai découvert que la Colombie-Britannique avait annoncé que l’acidification figurait parmi ses trois urgences climatiques les plus graves. Je crois qu’elle était deuxième, après les incendies de forêt, et c’est parce qu’à l’endroit que l’on appelle le détroit de Géorgie, il existe un système où les eaux de fond — et c’est là que l’acidification est plus marquée, en général, du moins dans les zones côtières — sont devenues corrosives, essentiellement, pour les espèces à coquille. Ce phénomène est exacerbé durant certaines saisons, mais il est déjà présent. Le problème, bien entendu, c’est que les mesures d’amélioration de l’alcalinité des océans sont plus efficaces en surface, au contact de l’atmosphère. Par conséquent, il est difficile d’atteindre la zone la plus touchée tout en ayant des effets positifs sur le climat. Nous y travaillons.
Bien entendu, il y a aussi des zones peu profondes où sont établies des fermes conchylicoles et où les eaux de fond, à certains stades, deviennent très corrosives et acides. Voilà pourquoi le problème de l’acidification est un enjeu important dans cette province.
La vice-présidente : En outre, après vous avoir écouté parler de toute cette question et des obstacles réglementaires auxquels vous êtes tous confrontés, il me semble que l’analogie, c’est de regarder un incendie de forêt et de se préoccuper de la qualité de l’eau avec laquelle on arrose le feu.
Je pense que le sénateur Deacon et plusieurs de mes collègues ont fait sensiblement allusion à la même chose. Cela peut sembler plutôt utopique, mais au lieu d’un bac à sable réglementaire, est-il plutôt question d’un organisme habilitant, d’un mécanisme quelconque qui faciliterait ces travaux au lieu de créer un goulot d’étranglement? Un organisme habilitant au sein du gouvernement serait-il une solution à envisager pour faire avancer les choses?
Je lance simplement l’idée, car nous savons tous ce qui arrive quand les gens essaient — comme l’a dit le sénateur Deacon, je crois — de construire un meilleur bac à sable. Cela reste un bac à sable.
Mme Sterling : Oui, et je pense que le gouvernement fédéral peut avoir un rôle important à jouer pour tracer la voie à suivre. Comment pouvons-nous passer à un milliard d’ici 2060? Nous ne devrions pas dire que l’on n’a pas à prendre cette décision aujourd’hui. Il faut voir cela comme une série d’étapes, avec des jalons et des critères de surveillance, de reddition de comptes et d’évaluation clairs. Devons-nous augmenter à 100 000 tonnes par année, puis à un million, et enfin à un milliard d’ici 2060? Avoir une voie à suivre et un organisme jouant un rôle de leadership nous aiderait à y arriver. Comment la réglementation peut-elle nous aider à atteindre cet objectif? Quel genre d’entreprises voulons-nous? Quel genre de mécanisme d’élimination du dioxyde de carbone voulons-nous?
La vice-présidente : Y a-t-il d’autres commentaires? S’il n’y en a pas, nous passerons au deuxième tour... Oh, madame Gilbert. Je suis désolée. Je n’avais pas remarqué que vous aviez levé la main.
Mme Gilbert : Oh non, pas de souci. Je suis désolée.
Je voulais ajouter que souvent, lorsque nous parlons à des clients potentiels ou aux dirigeants de centrales alimentées à la biomasse, c’est de nous qu’ils entendent parler de l’élimination du dioxyde de carbone pour la première fois. Il serait très utile d’avoir un organisme de promotion, un organisme habilitant qui fait savoir que ces technologies sont disponibles et sont généralement acceptées, au lieu de craindre qu’elles ne soient pas acceptables.
La vice-présidente : Merci beaucoup.
La sénatrice McPhedran : Je dirai d’entrée de jeu que je pose la question dans le plus grand respect et avec une profonde reconnaissance pour le travail que vous faites. Je suis peut-être un peu plus directe que mes collègues, mais je pense que ce que vous entendez de notre part — et cela vient de nous, pas de vous —, c’est une réelle préoccupation relativement aux problèmes que nous avons constatés dans les processus de réglementation.
Je vais juste donner un exemple précis qui a été particulièrement troublant pour beaucoup d’entre nous, à mon avis. Il s’agit du cas de la société britannique Sustainable Marine Energy, une société d’énergie verte qui a reçu plus de 28 millions de dollars du gouvernement fédéral et qui a fini par déclarer faillite, prétendument en raison d’un manque de coordination de la réglementation, et qui a blâmé spécifiquement Pêches et Océans Canada — le MPO — pour ses déboires. Nous savons qu’un environnement réglementaire est essentiel, et nous savons également qu’il se doit d’être accueillant, favorable et facilitant, en particulier lorsqu’il s’agit d’une technologie nouvelle et passionnante qui contribuera à lutter contre la crise climatique.
Sans vouloir parler au nom de mes collègues, nous avons de bonnes raisons de vous talonner quelque peu sur la question et de sonner l’alarme, d’une certaine manière.
Ma question est à deux volets, en fait. Selon vous, quels sont les principaux obstacles — actuels et futurs — que vous devrez surmonter pour atteindre le degré de réussite qui, de toute évidence, est important pour nous tous? La deuxième partie de ma question se rapporte à votre réponse fort utile sur la mobilisation communautaire. Qu’en est-il des communautés particulières au sein des collectivités? Plus particulièrement, qu’en est-il des communautés autochtones?
En outre, a-t-on envisagé l’utilisation de ce type de technologie dans l’océan Arctique, qui est, bien entendu, le seul océan qui touche le Manitoba? Merci.
M. Kelland : C’est une discussion très importante. Nous parlons d’un bac à sable ou d’un organisme habilitant. Une coordination pangouvernementale est essentielle pour faire écho à ce qui fait partie intégrante de la question. Il faut une compréhension simultanée des possibilités et des risques. Cela devient un facteur essentiel pour la mise en place d’un cadre réglementaire qui assure non seulement la protection de notre environnement naturel et nous permet d’évoluer dans un cadre de gestion des risques approprié et fondé sur la science, mais qui appuie également la nécessité d’examiner les choses en fonction des besoins pour ces technologies et des avantages qu’elles offrent, à la fois pour l’économie et pour l’environnement naturel.
Il existe un exemple intéressant à l’échelle internationale : un certain nombre d’organisations internationales différentes travaillent sur ces questions séparément, ce qui entraîne une certaine disparité.
À titre d’exemple, deux définitions différentes du « principe de précaution » sont utilisées à l’échelle internationale. L’une d’entre elles est la définition de la Déclaration de Rio, selon laquelle on ne peut aller de l’avant si le risque de préjudice est inconnu. Dans la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques, ou CCNUCC, le principe de précaution, c’est l’idée que si nous voulons prendre les précautions qui s’imposent, compte tenu des risques considérables liés aux effets des changements climatiques, nous devons prendre des risques et envisager toute technologie susceptible d’avoir un impact majeur sur le climat. Établir un juste équilibre entre ces risques est difficile.
La Convention de Londres, sous l’égide de l’OMI, est la convention sur les rejets en mer. Actuellement, c’est dans ce forum qu’ont lieu les discussions internationales au sujet de ces technologies. Cependant, à bien des égards, ce n’est pas le forum approprié, puisqu’il réglemente la pollution océanique et ne dispose d’aucun moyen véritable de faire valoir les avantages de remédier à cette pollution. Utiliser un cadre destiné à prévenir la pollution pour réglementer les solutions à la pollution ou le nettoyage de la pollution est inapproprié, mais c’est ce qui se passe en ce moment. D’un autre côté, la CCNUCC, qui porte sur les changements climatiques et qui pourrait traiter des avantages de ces technologies, ne traitera pas autant des risques pour l’environnement marin et des progrès scientifiques.
Au Canada, la création d’un organisme habilitant où l’on pourrait discuter des divers aspects, des avantages, des façons d’intégrer ces choses et de développer cette industrie de manière productive, d’élaborer la réglementation et d’assurer la gestion adéquate des risques, nous permettrait d’atteindre une certaine cohésion par rapport à cette question. J’ai adoré votre exemple au sujet de l’énergie, car c’est une réelle possibilité.
Voici l’une des choses que j’aimerais voir. Par exemple, sous le régime du Règlement sur l’électricité propre du Canada, c’est à certains réseaux électriques des provinces maritimes qu’il en coûtera le plus cher d’atteindre nos objectifs de carboneutralité. Ces technologies comptent parmi les rares solutions qui permettent à ces réseaux d’atteindre ces objectifs de manière économiquement viable. Je parle de toutes les technologies que vous examinez ici à la table et de leurs différentes approches.
Un organisme chargé de développer cette industrie en faisant office de point de contact unique au sein du gouvernement devrait pouvoir dire quels sont les potentiels de ces technologies dans nos cadres d’autorisation et, par conséquent, à quel rendement nous pourrions nous attendre et comment nous pourrions intégrer ces technologies dans les régimes de conformité des industries qui tentent de se décarboner en vertu des cadres réglementaires du Canada, comme le Règlement sur l’électricité propre. Si nous pouvons appareiller ces éléments, nous pourrons utiliser les ressources appropriées pour faire progresser les choses de façon intégrée, et je pense que ce serait très utile.
Mme Sterling : Notre approche pour réduire les risques liés au problème des permis fonctionne en amont des rivières, de la même façon que la technologie décrite par Mme Gilbert. Les réactions se produisent à l’extérieur de l’océan, et se conforment donc très bien aux régimes d’autorisation existants.
Notre stratégie consiste à travailler là-bas tant que cela ne suscite pas de craintes et qu’il n’y a pas de renforcement du système réglementaire. Comment, alors, pouvons-nous atténuer ces menaces?
Comme vous l’avez mentionné, nous utilisons aussi une autre stratégie : la mobilisation de la communauté. Je pense qu’il y a un parallèle direct. Si les communautés veulent cette technologie et qu’elles obtiennent des données, cela met moins de pression sur les organismes de réglementation, qui se demandent s’ils ont commis une grosse erreur. La capacité de surveiller en temps réel atténue les craintes et montre qu’il y a des avantages nets pour les communautés.
La sénatrice McPhedran : J’avais une question sur les communautés autochtones.
Mme Sterling : Nous les avons écoutées. Pour mobiliser les communautés autochtones, nous devons déployer un effort distinct. J’aimerais connaître certaines de vos idées sur la façon de rendre la mobilisation des communautés des Premières Nations encore plus efficace.
Dans le cadre de nos efforts, nous avons beaucoup écouté les gens et nous avons entendu dire qu’ils avaient besoin de plus de carrières, pas seulement d’emplois, et que les retombées économiques devaient revenir aux communautés. Ils veulent aussi s’impliquer dans le contrôle dès le début et bénéficier de ces nouvelles technologies.
Notre obligation de faire participer autant que possible les communautés des Premières Nations est d’une importance primordiale sur le plan éthique.
Mme Gilbert : J’ai une chose à ajouter au sujet des communautés autochtones. Je considère qu’il est très important d’avoir des conversations significatives, mais je constate aussi qu’il y a une file de personnes qui veulent avoir de telles conversations. Par ailleurs, les communautés autochtones ont bien d’autres soucis, comme des défis économiques et des problèmes de santé mentale.
Il serait très utile de rationaliser la conversation pour qu’il n’y ait pas 10 groupes qui essaient de parler aux mêmes groupes en même temps.
La sénatrice Petten : Vous témoignez ici devant le comité, et je me demande simplement ce que vous attendez de nous, les parlementaires?
Mme Sterling : Vous en avez parlé un peu plus tôt, mais il faut faire savoir que la géoingénierie vient avec divers risques et options. Le terme fait peur à mes étudiants. Ils pensent à quelque chose qu’on envoie dans l’écorce terrestre et qui provoque des réactions en chaîne incontrôlées comme dans Le transperceneige.
J’aimerais que le comité, s’il le peut, contribue à faire connaître les différents choix. J’aime envisager les choses en échelle de temps et d’espace. Si nous examinons des processus à petite échelle temporelle et spatiale, ils sont contrôlables et démontrables, et c’est la manière sûre de procéder. À partir de là, nous pouvons augmenter progressivement l’intensité avec des contrôles de sécurité.
Pour faire la distinction entre cela et le grand espace, si on tente d’envoyer du dioxyde de soufre dans la stratosphère, ce gaz restera là pendant des années et aura des impacts planétaires. C’est une tout autre affaire.
Il serait très utile d’expliquer ces différences et les façons de procéder dans la zone sécuritaire.
M. Burt : Je mentionnerai brièvement quelques éléments, le premier étant l’éducation. Il n’y a pas d’entreprise qui arrive et qui est la première à dire : « Hé, c’est l’amélioration de l’alcalinité des océans. » Il faut que des voix indépendantes aillent dans les communautés pour en parler. Nous ne sommes pas les meilleurs messagers.
Je ferai une faveur à mes collègues universitaires en disant que le financement de ces groupes est essentiel. De toute évidence, Planetary ne financera pas les universitaires; cela n’aurait aucun sens. J’ai été de l’autre côté de la table. Les universitaires s’évertuent à trouver du financement, et la tâche s’avère difficile. Ainsi, si nous pouvions maintenir le financement de ces groupes, ce serait essentiel.
Il y a aussi un groupe très puissant de scientifiques du gouvernement de l’Institut Bedford et de l’Institute of Ocean Sciences de Sidney, en Colombie-Britannique, que je connais bien et que je crois enthousiasmés par ces technologies, mais qui ne sont pas du tout mobilisés pour sauter dans l’aventure. Mais ils pourraient le faire.
Ce sont les éléments qui me viennent à l’esprit.
M. Kelland : Je pense que Mme Sterling et M. Burt ont bien expliqué ce qu’il en est.
Mme Gilbert : Je suis d’accord. Je pense que nous avons parlé d’un grand nombre de démarches qui seraient bénéfiques.
[Français]
Le sénateur Aucoin : Madame Sterling, vous avez indiqué que la date fatidique serait 2060. Croyez-vous vraiment que, scientifiquement, on pourra l’éviter? Pourra-t-on accomplir ce qu’il faudrait accomplir avec les gouvernements? Il y a quelques années, on parlait d’un réchauffement de la planète de 1,5 degré. On en est maintenant à 2,6 degrés, selon vos dires. Croyez-vous que c’est réaliste, qu’on va réussir à atteindre les objectifs et qu’on ne se retrouvera pas avec une planète qui sera dans un pire état que maintenant, et de beaucoup?
[Traduction]
Mme Sterling : Je dirais d’abord que j’ai beaucoup d’espoir et je pense que c’est possible. Nous avons des mécanismes et des technologies qui peuvent évoluer; il nous faut simplement trouver une voie sûre et responsable pour les faire évoluer. C’est possible grâce à l’innovation, à l’industrie et aux efforts déployés pour passer à des centaines de millions de tonnes — des gigatonnes — par an.
Et 2060, ce n’est pas la fin du monde. Nous savons seulement que d’ici là, nous devrons être bien avancés sur la voie de l’élimination du dioxyde de carbone et de la carboneutralité.
C’est physiquement possible, et je pense que ce sera une question de réalité économique. Pour y arriver, il nous faudra des entreprises économiquement saines et déterminer le genre d’avenir que nous voulons bâtir.
Mme Gilbert : J’aime quand on parle d’espoir.
Le fait d’informer la population sur ce qui peut être accompli suscite beaucoup d’espoir, et nous pouvons recueillir beaucoup de soutien avec cette méthode.
J’aimerais aussi revenir sur ce qu’ont dit les autres témoins. Fondamentalement, ce n’est pas de la chimie de pointe que nous faisons; c’est de la chimie bien comprise. Nous devons déployer ces systèmes à échelle massive pour pouvoir capter des quantités massives de CO2. Tout ce qui facilite le déploiement massif de ces technologies — en comprenant que nous avons encore besoin d’une approche axée sur la science, en faisant preuve de prudence et en gardant à l’esprit la santé des océans — nous aidera à y arriver, et nous pouvons réussir tant qu’il n’y a pas d’obstacles artificiels en place.
M. Kelland : Je crois que c’est possible. Mme Gilbert et Mme Sterling l’ont bien dit : rien n’empêche fondamentalement ces systèmes d’atteindre l’ampleur nécessaire du point de vue physique; c’est une affaire d’ambition, d’orientation, d’urgence et de tous les éléments qui nous permettront d’atteindre notre but.
Ce sera aussi une question de mobilisation communautaire. Je pense que c’est le plus grand risque du déploiement. Comme le dit Mme Gilbert, ce ne sont pas des systèmes complexes. Si nous acceptons que nous en avons besoin et qu’ils ont du potentiel, et que nous pouvons bien communiquer les faits, alors nous pouvons les faire évoluer.
Ce qui est intéressant, c’est que je pense qu’on s’égare dans ces discussions sur 1,5 ou 2 degrés. Si on manque l’objectif de 1,5, alors 1,6 est pire. Si on rate celui de 1,6, alors 1,7 est pire. Mais on n’arrête pas: on n’abandonne pas en déclarant qu’on a perdu la lutte contre les changements climatiques et qu’il faut passer à autre chose.
Il faut savoir que nous devons tout essayer actuellement parce que nous n’avons pas tellement le choix. Quand des solutions ont un immense potentiel, comme c’est le cas pour celles-ci, et offrent la possibilité d’une combinaison de faible risque, de rendement élevé et de faible coût, c’est là qu’il faut investir et explorer. C’est là que nous devons maintenir l’urgence et continuer d’essayer. Il n’y a rien à perdre; nous ne pouvons pas perdre. Nous continuons juste à lutter et à avancer.
Le sénateur C. Deacon : Merci encore à tous les témoins de comparaître aujourd’hui.
Je veux poursuivre sur la question de l’espoir. L’espoir est essentiel dans la lutte contre les changements climatiques, sinon les gens abandonnent.
Je veux parler de l’opposition entre la réduction et l’élimination. J’ai entendu beaucoup de gens dire qu’il faut miser sur la réduction, car c’est le seul moyen d’y arriver, et que l’élimination est une cible trop éloignée dans l’avenir, à laquelle on pourra peut-être recourir plus tard.
Je crois que nous devons soutenir chaque effort et chaque solution dans cette lutte — il n’y a pas de débat là-dessus —, mais nous devons aussi agir à l’échelle internationale. Nous avons besoin de l’achat de crédits de carbone pour stimuler cette industrie. Nous devons valoriser ces crédits d’élimination du carbone pour qu’ils soient commercialisables à l’échelle internationale.
Pourriez-vous nous parler de l’importance de notre politique et de l’harmonisation de la réglementation avec l’article 6 de l’Accord de Paris, et de la nécessité pour le Canada de faire preuve de leadership? Je pense qu’il y a une chance que nous le fassions, mais pourriez-vous nous parler de l’importance de ces éléments afin de pouvoir créer un marché pour vendre ce que vous proposez, c’est-à-dire l’élimination du carbone, et qui vous permet d’obtenir des investissements pour continuer d’améliorer la technologie?
J’entendrai d’abord Mme Gilbert, puis j’écouterai les autres témoins.
Mme Gilbert : Merci.
Nous avons choisi de commencer par les centrales alimentées à la biomasse, car en y captant le CO2 et en stockant ce carbone dans l’océan, nous pouvons obtenir des crédits volontaires par l’intermédiaire de groupes comme Frontier et Microsoft. Si nous captons du CO2 à partir de centrales au charbon ou au gaz naturel, nous ne pouvons pas obtenir ces crédits volontaires. Un meilleur soutien réglementaire pour le captage du CO2 chez d’autres émetteurs fonctionnant aux énergies fossiles nous serait très utile afin de prendre de l’expansion à une échelle plus massive.
Je constate qu’il y a une opposition entre la réduction de la quantité émise et l’élimination du dioxyde de carbone. Il faut que ce soit « et »; nous devons faire les deux, et le faire maintenant. Je ne pense pas que le fait d’éliminer le dioxyde de carbone aujourd’hui nous empêche de prendre des mesures pour réduire la quantité produite.
Nous avons calculé la quantité de CO2 que produiront les centrales au charbon en Asie seulement. Ce sont des usines existantes qui continueront de fonctionner pendant les 20 prochaines années. Si nous ne réduisons pas ces émissions et que nous ne les captons pas d’une manière ou d’une autre, ces émissions provoqueront une autre augmentation de 1,5 degré. Nous ne pouvons pas ignorer le CO2 qui continuera d’être rejeté dans l’atmosphère par ces centrales.
Nous devons donc procéder à la fois au captage et à l’élimination.
Mme Sterling : Je suis entièrement d’accord avec Mme Gilbert. Je veux rappeler à tout le monde quelque chose que nous sommes peut-être trop jeunes pour nous en souvenir personnellement. À l’époque des pluies acides, on a aussi brandi l’argument du risque moral, faisant valoir qu’il ne fallait pas accroître l’alcalinité des rivières parce que cela dissuaderait les émetteurs de réduire leur combustion de charbon.
Nous sommes déjà passés par là, et peut-être que nous pouvons utiliser cela comme modèle. Ce procédé a fonctionné; nous avons majoritairement réussi.
M. Kelland : Le débat sur la réduction par opposition à l’élimination aurait pu avoir lieu il y a 30 ans, mais je pense qu’il est très inapproprié de mettre la question sur le tapis au point où on en est. Franchement, nous avons dépassé ce stade. Il n’existe aucun fondement scientifique nous permettant d’affirmer raisonnablement que nous pouvons atteindre les objectifs climatiques sans procéder à des réductions massives en plus de réduire les émissions.
Nous devons aussi réfléchir à la façon dont nous pouvons mobiliser notre capacité de prospérer en tant qu’espèce sur une planète du point de vue de l’avancement et du climat. Les changements climatiques coûteront beaucoup plus cher que la décarbonation. De nombreuses études sont actuellement publiées à ce sujet. Les moyens avec lesquels nous décarbonons seront également importants.
Lorsqu’on étudie les émissions à l’échelle mondiale, on constate qu’elles ne sont pas toutes produites également. C’est ici qu’intervient le principe de la courbe du coût de réduction : on peut réduire beaucoup d’émissions pour un coût moins élevé que de continuer à émettre, et ce sont des cibles faciles. La grande majorité des émissions dans le monde ont des coûts de réduction inférieurs aux coûts de l’élimination permanente du carbone de l’atmosphère. Donc, si on observe la situation de façon logique pour savoir comment résoudre le problème des changements climatiques, il faut réduire les émissions dans la majorité des cas.
Mais certaines émissions sont impossibles ou très coûteuses à réduire. En pareil cas, l’élimination permanente du carbone devient un outil vraiment important pour atteindre nos objectifs climatiques. Je pense que c’est sous cet angle que nous devons examiner la situation à l’échelle mondiale.
Du point de vue des politiques, en ce qui concerne l’article 6 et tous ces mécanismes internationaux, il y a trois phases dans le marché de l’élimination. À l’heure actuelle, nous sommes principalement dans un marché volontaire où les entreprises décident d’acheter pour diverses raisons, mais ne sont pas obligées de le faire. Comme vous pouvez l’imaginer, cela a une portée très limitée; nous ne pouvons éliminer qu’une quantité limitée avec cette approche. Nous passons ensuite aux marchés réglementaires, qui font intervenir des mécanismes comme l’Union européenne, l’élimination et l’agrostockage du carbone, l’article 6 et d’autres mesures. À cet égard, il est essentiel, du point de vue des politiques, d’accélérer la compréhension et l’intégration des protocoles fondés sur l’élimination. Un protocole, c’est ce que M. Burt a décrit en réponse à la question du sénateur Aucoin sur la façon dont on calcule la quantité de carbone au bout de compte. Qu’est-ce qu’on compte et comment compter de façon scientifiquement valable?
Pour la prévisibilité dont nous parlons, il est absolument essentiel que le gouvernement accélère l’intégration des protocoles pour ces solutions.
En définitive, je pense que notre industrie sera axée sur l’élimination des émissions héritées du passé dans les années 2050 et au-delà. Les réductions permanentes ont ceci de particulier qu’elles peuvent éliminer de façon permanente les émissions qui se trouvent déjà dans l’atmosphère. Cette élimination devra être une exigence dans les marchés publics. Les émissions n’appartiennent à aucune industrie. Elles sont déjà dans l’atmosphère.
Nous devons prévoir que cette industrie s’apparentera un jour à une entreprise de gestion des déchets. Nous finançons ces activités pour nettoyer les dégâts que nous avons faits dans l’atmosphère, et elles constitueront un élément essentiel de notre arsenal. C’est là que l’industrie de l’élimination du carbone est unique. On ne peut pas réduire ses efforts et penser s’en sortir. On ne peut pas planter des arbres pour en sortir. Il faut éliminer le carbone en permanence de l’atmosphère, et ces activités joueront un rôle important. Environ la moitié des émissions qui devront être éliminées de l’atmosphère au milieu du siècle seront des émissions héritées du passé plutôt que des émissions résiduelles issues de la réduction des émissions d’aujourd’hui.
Le sénateur Cuzner : J’aimerais simplement obtenir des éclaircissements sur quelque chose qui a été dit plus tôt. Monsieur Kelland, vous avez indiqué que l’acidité des océans est trop élevée de 30 %. On pourrait croire que cela aurait déclenché l’alarme. C’est un problème auquel nous devrions nous attaquer quand même, et nous considérons qu’il est bénéfique de pouvoir le faire.
Je crois qu’on a mentionné que l’acidité avait des répercussions sur la croissance du homard. De quelles autres façons ce problème se manifeste-t-il dans l’écosystème marin? Pourriez-vous nous en dire plus sur le taux élevé d’acidité?
M. Burt : Les effets se manifestent d’une myriade de façons, notamment sur le homard. Parmi les organismes à coquille, faites votre choix. Le projet que nous avons mené aux États-Unis portait vraiment sur les avantages pour les huîtres, car c’est ce qui intéresse le plus les gens là-bas.
Il y a aussi des organismes à coquille à la base de la chaîne alimentaire. Dans le Haut-Arctique, où les taux d’acidification s’accélèrent, certaines espèces s’effondreront sous l’effet de l’acidification et, comme pour tout effondrement d’espèce, cela aura des effets en cascade dans l’ensemble de l’écosystème. L’acidification peut entraîner un changement; l’espèce ne s’effondra donc pas nécessairement, mais changera certainement.
Je pense que c’est un point important. Sur le plan de l’élimination du carbone, les gens se demandent si l’ajout de nutriments dans l’eau modifiera l’écosystème. Cela pourrait se produire à très grande échelle, mais le fait est que nos activités actuelles perturbent déjà les écosystèmes, et nous proposons en fait de les remettre dans l’état où ils étaient autrefois. À l’échelle mondiale, nous voyons l’alcalinité des océans augmenter, et nous pouvons le détecter maintenant parce que les organismes à coquille se dissolvent partout dans monde et causent un problème. Nous tentons donc de ralentir l’acidification qui se produit déjà en raison des activités passées et de ramener les écosystèmes à un état préindustriel.
La vice-présidente : Sur ce, je tiens à remercier tous les témoins. Vous pouvez dire, par le temps et l’attention que nous vous avons accordés, que votre groupe a été une mine de renseignements extrêmement utile. Si vous avez autre chose à ajouter, nous pouvons accepter les autres mémoires ou documents que vous pourriez vouloir nous fournir.
Je veux vous remercier d’avoir pris le temps de témoigner. Ce fut une séance très fructueuse, agréable et instructive. Merci beaucoup.
(La séance est levée.)