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Sous-comité des anciens combattants


LE SOUS-COMITÉ DES ANCIENS COMBATTANTS

TÉMOIGNAGES


OTTAWA, le mercredi 15 février 2023

Le Sous-comité des anciens combattants se réunit aujourd’hui, à 12 heures (HE), avec vidéoconférence, pour examiner, pour en faire rapport, les questions relatives aux Anciens Combattants, y compris les services et les prestations dispensés, les activités commémoratives et la poursuite de la mise en œuvre de la Loi sur le bien-être des vétérans.

Le sénateur Pierre-Hugues Boisvenu (vice-président) occupe le fauteuil.

[Français]

Le vice-président : Je suis le sénateur Pierre-Hugues Boisvenu, du Québec, et je suis le vice-président du comité. Malheureusement, notre président, le sénateur Richards, est retenu aujourd’hui par des obligations personnelles, donc il ne peut pas être présent. Je fais donc office de président du comité aujourd’hui. Avant de débuter, je demanderais à mes collègues de se présenter.

[Traduction]

La sénatrice Busson : Je suis Bev Busson, de la Colombie-Britannique.

La sénatrice R. Patterson : Je suis Rebecca Patterson, de l’Ontario.

Le sénateur Yussuff : Hassan Yussuff, sénateur de l’Ontario.

La sénatrice Anderson : Margaret Dawn Anderson, des Territoires du Nord-Ouest.

La sénatrice M. Deacon : Bonjour. Je suis Marty Deacon, sénatrice de l’Ontario.

Le vice-président : Merci, chers collègues.

[Français]

Aujourd’hui, nous poursuivons notre étude des traitements émergents et pour les anciens combattants des Forces armées canadiennes et de la Gendarmerie royale du Canada souffrant de traumatismes liés au stress professionnel.

Nous avons le grand honneur et le plaisir d’accueillir aujourd’hui, par vidéoconférence, le lieutenant-général à la retraite, l’honorable Roméo A. Dallaire et, ici avec nous, M. Oliver Thorne, directeur général du Réseau de transition des anciens combattants.

Sans plus tarder, je demanderais à nos deux témoins de faire une courte présentation d’environ cinq à six minutes et chaque sénateur aura ensuite à peu près la même durée pour vous poser des questions.

Lieutenant-général (à la retraite) l’honorable Roméo A. Dallaire, ancien sénateur, à titre personnel : Bonjour tout le monde, bonjour chers collègues. C’est la première fois que je me trouve devant le comité depuis que j’en ai été le président, mais je suis enchanté d’avoir l’occasion de vous parler des mises à jour concernant l’aide que nous offrons à nos vétérans. Nous avons cinq à six minutes pour ensuite répondre à des questions, donc j’espère que quand je répondrai aux questions, je pourrai donner plus d’information.

Essentiellement, j’aimerais vous dire que je suis le président d’honneur de Wounded Warriors Canada depuis sa création. Je suis le sénateur qui a amené la Charte des anciens combattants en 2005. Cela faisait à peine deux mois que j’étais en poste. La charte n’a pas reflété le travail des six années précédentes qui ont permis de la créer. Le Dr Neary et moi avons été estomaqués par les recommandations de la charte, parce que beaucoup de choses ne tenaient pas compte des années d’études extraordinaires que nous avons pu accomplir ensemble, à la demande du sous-ministre Larry Murray.

[Traduction]

Je fais aussi partie du groupe original de l’Institut canadien de recherche sur la santé des militaires et des vétérans, l’ICRSMV. J’entretiens toujours des liens avec l'institut et j’ai été très heureux de voir que Ralph Goodale avait créé un institut semblable à Regina pour les premiers répondants, notamment ceux de la GRC et des forces policières fédérales et autres au pays. Il vise la recherche sur la santé mentale des premiers répondants.

La situation actuelle est beaucoup plus complexe que ce qu’on aurait pu croire. Nous avons réussi à éliminer certains préjugés associés au fait de demander de l’aide et nous avons pu créer des centres par l’entremise d’Anciens Combattants, du ministère de la Défense nationale et des centres de soutien pour les familles afin d’aider les anciens combattants et, de façon particulière, d’aider les familles. Les difficultés que vivent les familles lorsqu’un de leurs membres souffre du TSPT ou d’autres blessures morales sont très importantes. Elles ont besoin d’une aide accrue.

Les organisations comme Wounded Warriors, par exemple, ont créé des programmes destinés aux familles grâce à des renseignements émanant du programme de Warrior Health. Elles ont aussi travaillé à des programmes permettant aux couples de surmonter le TSPT, de s’acquitter de leurs activités quotidiennes et d’accroître leur résilience, de même que des programmes destinés au conjoint survivant. On a même créé des programmes destinés aux enfants, parce que nous savons qu’ils connaissent des difficultés lorsqu’un membre de leur famille souffre. Certains adolescents en viennent même au suicide.

Pour aller de l’avant, il faut accroître la recherche, la mobilisation et la compréhension dans le domaine des blessures morales. Ces blessures diffèrent du TSPT, qui est souvent de nature plus ponctuelle. Une personne souffre de blessures morales lorsqu’elle est aux prises avec des dilemmes éthiques, moraux et parfois même juridiques pour lesquels il n’y a pas de solution facile, ou lorsqu’elle est face à des scénarios qui dépassent ce qu’elle a déjà vécu et les paramètres de vie qu’elle a établis. Le tir des enfants soldats est un bon exemple à cet égard. Ces enfants ont trop souvent été traités à titre de combattants par le passé, et encore aujourd’hui. L’Institut Dallaire pour les enfants, la paix et la sécurité de l’Université Dalhousie a fait un important travail de formation, d’éducation et de recherche sur les tactiques et les méthodes pour prévenir le recrutement des enfants soldats, plutôt que de simplement tuer ces enfants, comme c’était le cas.

Or, les traumatismes associés à une telle pratique nous mènent à ce qu’on appelle des blessures morales. Elles sont beaucoup plus profondes et nécessitent des études exhaustives. J’aimerais vous citer un ouvrage à cet égard :

L’un des éléments clés qui ont une incidence sur la santé mentale des anciens combattants, c’est la différence entre le TSPT et les blessures morales. Ce sont des défis distincts en matière de santé mentale. Les anciens combattants et la communauté dans son ensemble connaissent maintenant bien la dimension des TSPT pour les personnes qui en souffrent et celles qui vivent avec elles, mais ils ne connaissent pas bien les conséquences que peuvent entraîner les blessures morales.

Il faut donc encore beaucoup de travail pour comprendre les dimensions des blessures morales et examiner les diverses possibilités de traitement.

[Français]

En conclusion, il y a de la recherche qui se fait, tant au Canada qu’en Hollande, en particulier, et des traitements sont en voie d’être approuvés grâce à l’Alliance des Cinq yeux. J’ai une étude ici que je pourrai vous fournir et qui appelle une nouvelle dimension de profondeur quant à la façon traiter cette blessure de nature beaucoup plus profonde. Le volet traitant de l’utilisation de produits pharmaceutiques, de drogues hallucinogènes est une option. Ce sont des dimensions qui méritent beaucoup plus d’efforts et de financement.

Je vais m’en tenir à cela et je serai content de répondre à vos questions.

Le vice-président : Merci beaucoup, lieutenant-général Dallaire.

[Traduction]

Oliver Thorne, directeur général, Réseau de transition des vétérans : Bonjour et merci de me donner l’occasion de témoigner devant vous aujourd’hui.

Mon témoignage se centrera sur la psychothérapie assistée par les substances psychédéliques, qui est l’un des sujets étudiés par le comité. Étant donné le caractère sensible du sujet, il est important d’établir clairement dès le départ qui je suis. Je ne suis pas médecin; je ne suis pas un professionnel de la santé mentale agréé ni un chercheur dans le domaine de la psychothérapie assistée. Mon point de vue est celui d’un fournisseur de services aux anciens combattants d’expérience, qui se centre sur les besoins de cette clientèle.

Le Réseau de transition des vétérans est un organisme de bienfaisance enregistré au Canada qui offre des programmes de counselling et de traitement des traumatismes aux membres des Forces armées canadiennes de l’ensemble du pays, et ce gratuitement. Les programmes que nous offrons sont le fruit de 15 années de recherche et de développement à l’Université de la Colombie-Britannique. En 2013, nous avons enregistré notre organisme dans le but d’étendre ces programmes à l’ensemble du pays et de les rendre accessibles aux anciens combattants.

Au cours de ces 10 années, nous avons établi un réseau national de personnel opérationnel et clinique afin de pouvoir offrir ces services gratuitement aux anciens combattants, hommes ou femmes, en anglais et en français, d’un bout à l’autre du pays. Au cours de cette période, de nouveaux services ont commencé à être offerts aux anciens combattants, notamment les nouveaux programmes de thérapie de groupe comme le nôtre, les chiens d’assistance aux personnes souffrant du TSPT, l’équithérapie et la marijuana médicale, pour n’en nommer que quelques-uns. Lorsqu’un nouveau service fait son apparition, on assiste à une explosion de nouvelles organisations qui souhaitent l’offrir; leurs capacités et leurs motivations varient.

Aujourd’hui, l’intérêt pour les interventions assistées par les substances psychédéliques pour les anciens combattants connaît une véritable explosion. Déjà, de nouvelles organisations, de nouveaux groupes d’intérêt et de nouvelles entreprises font leur entrée en scène, et bon nombre d’autres suivront au cours des prochaines années. Certains seront bien intentionnés, seront professionnels et feront preuve d’éthique; d’autres non.

Le défi du gouvernement canadien sera d’établir des règlements et des politiques qui permettront aux groupes éthiques et professionnels d’étudier et d’offrir ces interventions tout en décourageant les organisations qui ne répondent pas aux normes de pratiques appropriées. Avec ce défi en tête, j’aimerais vous présenter quelques recommandations, toujours du point de vue d’un fournisseur de services aux anciens combattants. Elles se centrent sur deux domaines clés : la recherche et la réglementation.

La recherche initiale sur la psychothérapie assistée par les substances psychédéliques semble prometteuse. Elle semble démontrer que certaines drogues psychédéliques peuvent faire tomber certains obstacles et améliorer les résultats de la psychothérapie chez les personnes souffrant du TSPT et de dépression. Elle en est toutefois à ses balbutiements, et il en faudra plus pour orienter la façon d’utiliser les substances psychédéliques — le cas échéant — pour aider les anciens combattants.

Premièrement, il faut que la recherche nous permette de déterminer si et comment ces traitements fonctionnent. Les études doivent viser d’importantes populations et assurer un suivi à long terme; elles doivent être financées par des sources n’ayant aucun intérêt financier dans le domaine.

Deuxièmement, il faut accroître la recherche pour mieux comprendre les effets négatifs possibles de certaines substances psychédéliques. Il faut aussi déterminer qui peut les utiliser et à quel moment. Pour répondre à cette question, nous devons tenir compte des préjudices physiques et psychologiques possibles de ces substances.

Troisièmement, les anciens combattants représentent une population unique ayant des besoins uniques, et nous devons miser sur la recherche pour comprendre si ces interventions sont sécuritaires et efficaces pour surmonter les défis de santé mentale particuliers auxquels ils font face.

Si la psychothérapie assistée par les substances psychédéliques est approuvée à titre de possibilité de traitement pour les anciens combattants, il faudra absolument établir des politiques et une réglementation appropriées pour veiller à ce qu’elle ne soit pas pratiquée de façon négligée ou abusive, puisqu’elle pourrait nuire aux anciens combattants.

En premier lieu, les cliniques ou les particuliers qui offrent la psychothérapie assistée devraient faire l’objet d’un contrôle et d’une réglementation par un organisme externe.

En deuxième lieu, le gouvernement devrait travailler avec les chercheurs pour élaborer des normes relatives à la fréquence et aux dosages maximums de ces substances psychédéliques.

En troisième lieu, et de façon très importante, les substances psychédéliques doivent être offertes uniquement dans un contexte de psychothérapie sous surveillance, et non à titre de traitement autoadministré et indépendant.

Pour conclure, je dirais qu’il faut que la communauté de recherche et la communauté médicale se chargent de la recherche dans ce domaine. Elle ne doit pas être motivée par le mouvement du mieux-être, les pressions sociales ou les intérêts commerciaux.

Je vous remercie de m’avoir écouté. Je répondrai avec plaisir à vos questions.

[Français]

Le vice-président : Merci beaucoup à nos deux témoins.

[Traduction]

J’aimerais poser une question aux témoins : si nous dépassons l’heure de fin prévue de la réunion, soit 13 heures, serez-vous en mesure de rester avec nous?

M. Thorne : Oui.

[Français]

Le vice-président : Lieutenant-général Dallaire, vous êtes d’accord; merci beaucoup. Nous apprécions votre disponibilité.

Ma première question est la suivante. Comme vous le disiez d’entrée de jeu, vous avez été président de ce sous-comité. Vous avez défendu les anciens combattants avec courage et énergie. Vous avez toujours favorisé une approche pangouvernementale pour faciliter la transition des militaires vers la vie civile, surtout lorsqu’on soupçonnait qu’ils pouvaient souffrir de troubles de santé mentale.

Est-ce que vous croyez que cette démarche pangouvernementale est actuellement bien intégrée au sein de l’appareil fédéral ou reste-t-il encore beaucoup à faire pour que nos anciens combattants soient mieux traités, mieux soignés?

Lgén Dallaire : À mon avis, la possibilité que certains vétérans puissent être embauchés dans des postes en sachant qu’ils souffrent d’un trouble de santé mentale ou de blessures opérationnelles est acceptée de la part de certains ministères, alors que pour d’autres, ce n’est vraiment pas dans leur intérêt.

D’après ce que j’en sais, les sous-ministres exercent tout de même une très grande autorité quant aux caractéristiques de ceux qui sont employés dans l’organisation et ceux qui ne le sont pas. Est-ce que le gouvernement, en tant qu’employeur, oriente en particulier les anciens combattants blessés et les membres de leur famille qui, eux aussi, sont blessés et souffrent?

Je dirais que pour les institutions gouvernementales, ce n’est pas nécessairement une seconde nature d’adapter ou de modifier les politiques d’embauche afin de répondre à des besoins particuliers. Cela se fait davantage par exception ou par initiative locale plutôt que par le biais d’une politique qui s’applique à tout l’appareil gouvernemental.

Le vice-président : Voici mon autre question. Au cours des 20 dernières années, le gouvernement a beaucoup investi dans la prévention du suicide. On sait que chez les hommes, le taux de suicide est deux fois plus élevé que dans la population générale du Canada. Nos militaires et anciens combattants ne font pas exception à cette statistique.

Ma question est de nature très générale. Est-il possible d’aider davantage les jeunes à retrouver un sens à leur vie après une carrière militaire? Avez-vous des solutions relativement à la prévention du suicide?

Lgén Dallaire : C’est intéressant. J’aimerais vous raconter une courte histoire. Jean Baril, le chef de la défense de l’époque, rendait visite à un jeune soldat âgé d’à peine 23 ans qui avait perdu une jambe. Il essayait de le réconforter, de l’encourager et de lui faire voir le côté positif de l’avenir. Cela faisait un an que le jeune soldat était de retour et il portait une prothèse, mais il semblait tout de même assez bien.

Après la visite, en l’espace de 24 heures, le jeune s’est suicidé. À la suite de cela, on s’est posé la question à savoir si on avait réellement étudié le problème qui se situait entre les deux oreilles, au-delà du problème physique et avec le même sens d’urgence. Ce qu’on a réalisé, c’est que le jeune ne pouvait plus vivre avec l’idée de ne plus pouvoir servir, ne plus pouvoir faire partie du régiment aéroporté.

Le licenciement des membres des forces armées, parce qu’ils sont blessés psychologiquement, se fait à l’intérieur d’une période de trois ans. Selon moi, ces gens ont encore beaucoup à offrir, même s’ils ne sont plus en mesure d’être déployés sur le plan opérationnel. La transition vers la vie civile, où tout devient beaucoup plus individualisé, occasionne très souvent un traumatisme pour l’individu et les membres de sa famille; le traumatisme est tellement difficile que les forces armées devraient prévoir une quantité de postes disponibles pour les anciens combattants blessés qui peuvent encore porter l’uniforme et occuper d’autres fonctions.

Cela permettrait à ceux qui sont en santé de continuer d’être opérationnels sans craindre d’être blessés en cours d’opération. Si un ancien combattant se blesse, ultimement, il n’est plus utile et on s’en débarrasse. Cependant, s’il sait que même blessé, il peut prendre des risques et avoir la possibilité de servir encore, cela changerait massivement la perspective du choix.

Au sujet du suicide, un chef de la Défense nationale m’a déjà dit qu’il n’y avait pas plus de suicides au sein des forces armées que dans la population générale. Personnellement, je crois que si au sein des forces armées, compte tenu de la sélection, de l’entraînement, etc., on a le même pourcentage de suicide que dans la vie civile, cela signifie qu’il y a un problème fondamental. Le problème n’est pas nécessairement l’accès à la thérapie, c’est le leadership qui a transféré aux thérapeutes la responsabilité du suivi des individus qui sont susceptibles de passer à l’acte.

Pendant une certaine période, le leadership a été restreint quant à la possibilité de discuter des dossiers de soldats blessés et la partie médicale a insisté sur la confidentialité, ce qui a isolé les soldats blessés, et cet isolement les a menés trop souvent au suicide. Donc, il y a une responsabilité de leadership dans tout cela.

Le vice-président : C’est très intéressant, sénateur Dallaire — ou plutôt lieutenant-général Dallaire. Je suis toujours confus entre vos deux titres.

Lgén Dallaire : Les deux titres font l’affaire.

[Traduction]

La sénatrice M. Deacon : Je remercie les témoins d’être avec nous aujourd’hui. Un merci particulier à l’honorable Roméo Dallaire. Nous sommes très heureux de vous recevoir. Nous vous remercions pour vos observations et pour les nombreuses conversations que vous avez eues avec vos collègues lorsque vous siégiez ici.

Nous vivons une période particulière, comme vous l’avez fait valoir, en ce qui a trait au leadership, au soutien et au rôle que chacun doit jouer. J’essaie de me limiter à une seule question. J’aimerais revenir au sujet des blessures morales, que vous avez abordé dans votre déclaration préliminaire. J’aimerais que nous explorions davantage la question et que nous abordions les distinctions importantes avec ce que l’on associe habituellement aux traumatismes liés au stress opérationnel.

Comme vous le dites, la recherche est récente, mais y a-t-il des différences qui se dégagent quant à la façon dont on doit traiter les blessures morales? Croyez-vous qu’elles soient visées par la catégorie plus générale des traumatismes liés au stress opérationnel? Est-ce que ces blessures sont reconnues et les soins couverts par le régime de soins de santé des anciens combattants?

Lgén Dallaire : Selon l’information que j’ai pu obtenir, l’importance des blessures morales et la façon dont elles affectent les personnes qui en souffrent ne sont pas pleinement quantifiées par les thérapeutes professionnels. J’ai été traité pour le TSPT pendant près de 20 ans avant de réaliser que ce que j’avais vu, les décisions que j’avais prises, les dilemmes éthiques auxquels j’avais dû faire face alors que je décidais de la vie ou de la mort des autres... J’ai eu à prendre toutes sortes de décisions, notamment sur le sort des enfants soldats... Tous ces scénarios et ces dilemmes nous attaquent dans ce que nous sommes profondément. Ils attaquent le fondement de notre vie, de nos sociétés, de nos croyances religieuses et la nature de ce que nous croyons être l’humanité.

Ces blessures aussi profondes ne peuvent être traitées uniquement par la médication et la thérapie. Je crois fermement que les organisations comme l’ICRSMV et d’autres doivent approfondir leur recherche en la matière. L’Institut Dallaire pour les enfants, la paix et la sécurité chapeaute un programme de recherche quinquennal sur la façon dont sont affectés les soldats qui ont dû utiliser la force contre les enfants soldats, afin de comprendre la nature de ces blessures et de déterminer si les nouveaux traitements comme les drogues hallucinogènes peuvent être la voie à suivre, surtout pour les blessures morales. Je suis optimiste et je crois que ces recherches nous permettront d’en savoir plus.

Je vais vous donner un dernier exemple, si vous me le permettez. Il y a quelques années, un sergent s’est présenté à moi dans un centre d’achats. Il était en poste depuis 12 ans; il avait servi dans le régiment d’infanterie et avait travaillé à l’étranger. Je lui ai demandé s’il avait été déployé. Il m’a dit qu’il avait été déployé à cinq reprises, en Yougoslavie et en Afghanistan. Ensuite, je lui ai demandé quel était son rôle au sein du régiment. À ce moment-là, il s’est effondré... Il pleurait, tremblait et n’arrivait plus à parler. Je l’ai amené dans un coin plus tranquille et nous avons parlé. Il a fallu cinq ou six minutes pour qu’il reprenne ses esprits. Il a dit qu’il était revenu depuis cinq ans et qu’il n’avait pas encore réussi à embrasser ses propres enfants, parce qu’en tant que tireur d’élite, il avait dû en tuer d’autres — notamment des filles, dont certaines étaient enceintes — utilisés comme des kamikazes.

Voilà l’ampleur de ces blessures. Il faut accentuer la recherche et faire un travail plus approfondi sur le sujet. Oui, nous réalisons beaucoup de progrès avec le TSPT. J’en suis très fier, et je suis fier du programme de soutien par les pairs offerts dans les forces, avec l’appui d’Anciens Combattants. Mais en ce qui a trait aux blessures morales, nous n’avons pas encore bien saisi la capacité des personnes à revenir à la normale, parce que le fondement de leur existence a été attaqué.

Le sénateur Yussuff : Nous vous remercions, cher ancien collègue et sénateur, de votre présence avec nous aujourd’hui. Nous ne soulignerons jamais assez votre leadership et les efforts que vous avez déployés lorsque vous siégiez au comité pour aider les anciens combattants du pays. Bien sûr, nous sommes ici pour suivre vos traces et continuer le travail. Nous sommes très honorés de vous recevoir.

Dans le cadre de notre travail, nous nous sommes centrés sur les façons d’aborder le TSPT. Il s’agit toujours d’un enjeu très important pour les anciens combattants qui reviennent d’une mission. Les traitements évoluent. Nous étudions le recours aux substances psychédéliques et nous tentons de comprendre comment elles sont développées, quelles sont les thérapies offertes et — de façon plus importante — ce que nous pouvons recommander en tant que comité sénatorial pour suppléer les efforts du gouvernement dans ce domaine.

Quelle est votre opinion sur ce sujet? Nous croyons qu’il s’agit d’un domaine en développement qui mérite qu’on y consacre des efforts et qui doit obtenir le soutien du gouvernement. Notre travail n’est toutefois pas terminé, alors vos commentaires sont très importants pour le comité.

Lgén Dallaire : Merci beaucoup. Je tiens à vous dire, chers collègues — je ne sais pas si j’ai encore le droit de vous appeler ainsi —, que nous ne pouvons pas uniquement traiter la personne blessée. Il faut tenir compte de sa famille et des conséquences de ces blessures sur la vie familiale. Les enfants sont aussi touchés.

Ma femme a été directrice générale du Centre de ressources pour les familles militaires de Valcartier pendant 25 ans. Tel qu’il a été établi en 2017 dans la politique de défense, la première étape consiste à reconnaître que les familles font partie de la capacité opérationnelle des forces. Leur rôle ne se limite pas au soutien; ce sont des membres à part entière qui consacrent leur vie aux forces. Je vais vous donner l’exemple d’un soldat qui a été déployé une heure après avoir parlé à sa famille sur Skype. Deux heures plus tard, il a été tué au combat. Les familles sont elles aussi sur la première ligne. Toutes les mesures que nous mettons en œuvre doivent en tenir compte.

De façon particulière, pour répondre à votre question au sujet des drogues, selon ce que je comprends, la marijuana — selon le type consommé — ne permet pas de guérir les personnes, mais plutôt de camoufler leurs symptômes... afin qu’elles suivent ensuite une thérapie pour stabiliser leur état. C’est le point essentiel.

J’ai passé du temps au centre de recherche de l’Université la Californie du Sud pour les forces armées américaines. J’ai été traité par la Veterans Administration des États-Unis à partir de White River Junction, au Vermont. Elle compte cinq grandes cliniques de traitement du TSPT aux États-Unis. Ce monde des nouvelles drogues évoqué par ces intervenants et par les témoins d’aujourd’hui... Je crois qu’il faut approfondir la recherche sur le sujet, absolument. Cela nous permettrait d’aller au-delà du traitement par la médication et nous aiderait à stabiliser les gens afin qu’ils atteignent un niveau de vie où les instruments thérapeutiques plus classiques pourront fonctionner.

Nous devons encourager la recherche sur les drogues comme les hallucinogènes, le LSD, etc. Lorsque j’étais posté en Allemagne, nous avons eu beaucoup de problèmes avec des soldats qui fonçaient sur des villages avec des chars d’assaut, parce qu’ils vivaient des épisodes de retour en arrière. Je crois qu’il faut accroître la recherche sur ces drogues en ayant recours aux procédures appropriées, par l’entremise d’institutions dotées d’un cadre éthique approprié et non par l’entremise des sociétés industrielles ou pharmaceutiques. Je crois que la recherche médicale universitaire serait plus que bienvenue afin de nous permettre de comprendre ce que nous vivons et les façons dont nous pouvons atténuer nos souffrances, pour nous permettre d’évoluer vers une certaine normalité.

La sénatrice Anderson : Nous vous remercions tous les deux pour vos exposés. Ma question s’adresse à M. Thorne.

Vous avez parlé de l’importance des politiques et des règlements sur l’utilisation des drogues psychédéliques. D’autres témoins nous ont parlé d’une pénurie ou d’un manque de ressources professionnelles pour les anciens combattants.

En tant que fournisseur de services aux anciens combattants, croyez-vous qu’il s’agit d’un facteur dont il faut tenir compte si l’on veut offrir un tel traitement?

M. Thorne : Pouvez-vous préciser ce que vous voulez dire par « manque de ressources professionnelles »? Est-ce que vous parlez d’emplois ou...

La sénatrice Anderson : Des ressources thérapeutiques pour surveiller l’utilisation des drogues psychédéliques.

M. Thorne : Oui, tout à fait. Tout d’abord, je crois que c’est là que devrait se centrer la majeure partie des efforts du gouvernement : il faut rendre les services plus disponibles et plus accessibles.

Dans le dernier rapport de l’ombudsman des vétérans, nous apprenons que le temps d’attente médian pour l’examen et l’approbation des demandes des anciens combattants des Forces armées canadiennes est de 43 semaines. Pour les membres de la GRC, on parle de 39 semaines.

Étant donné notre expérience dans le domaine, nous savons qu’en raison de la stigmatisation culturelle et de ce qu’a évoqué le lieutenant-général dans son témoignage, les anciens combattants hésitent souvent à demander de l’aide. Lorsqu’ils se décident enfin à le faire, c’est parce que leurs souffrances ont atteint un niveau insoutenable. Or, ils doivent attendre des mois avant de recevoir de l’aide; nous devons combler ce fossé.

La meilleure chose que le gouvernement puisse faire, c’est d’éliminer les obstacles qui nuisent à l’accès aux services déjà offerts. Évidemment, la recherche sur la psychothérapie assistée par les substances psychédéliques doit être faite en collaboration avec des professionnels en santé mentale autorisés.

J’espère avoir répondu à votre question.

La sénatrice Anderson : Merci.

[Français]

Le vice-président : J’aurais une question pour M. Thorne. Sachant qu’Anciens Combattants Canada vient de réorganiser l’ensemble de ses services, particulièrement ceux liés à la santé mentale, êtes-vous toujours un fournisseur de services pour les anciens combattants?

[Traduction]

M. Thorne : Oui. Nous sommes un fournisseur de services autorisé d’Anciens Combattants Canada depuis maintenant 10 ans, ce qui signifie que les frais de participation à nos programmes peuvent être remboursés par le ministère si les anciens combattants y sont admissibles et si les formalités administratives sont réglées à temps.

En règle générale, les anciens combattants qui font partie de cette catégorie représentent environ le tiers de nos clients. Les deux autres tiers n’ont pas présenté de demande à Anciens Combattants Canada ou leur demande ne répond pas aux critères pour le remboursement du programme.

Étant donné notre politique et notre objectif caritatif, nous ne refusons jamais ces personnes. Si elles souhaitent participer au programme et que nos cliniciens jugent qu’elles peuvent y prendre part de façon sécuritaire, nous les acceptons. Nous absorbons les coûts par l’entremise des fonds de bienfaisance.

Nous avons constaté que le nombre de clients qui reçoivent du financement d’Anciens Combattants Canada diminue d’année en année, surtout depuis la pandémie. Je dirais qu’à l’heure actuelle, ce sont tout au plus 10 % de nos clients qui voient leur participation au programme financée par le ministère.

Il semble que le personnel d’Anciens Combattants Canada ne soit pas suffisamment sensibilisé à notre programme et au fait qu’il s’agit d’un service enregistré admissible à un financement. Dans tout le Canada, mes coordonnateurs se sont réellement battus pour qu’Anciens Combattants couvre les clients qui devraient être couverts.

[Français]

Le vice-président : Vous donnez des services aux anciens combattants et seulement une partie de ces services sont remboursés par le gouvernement, ai-je bien compris?

[Traduction]

M. Thorne : C’est exact.

[Français]

Le vice-président : Comment financez-vous les services aux anciens combattants qui ne sont pas remboursés par le gouvernement fédéral?

[Traduction]

M. Thorne : Nous avons recours aux fonds de bienfaisance. Nos programmes sont soutenus par des organisations comme la Légion royale canadienne dans tout le Canada, La Patrie gravée sur le cœur et d’autres organismes de bienfaisance. Wounded Warriors a fait partie de nos soutiens pendant un certain nombre d’années. Nous investissons beaucoup de temps et d’efforts dans la collecte de ces fonds, afin de pouvoir offrir le programme à tous les anciens combattants qui en font la demande, qu’ils bénéficient ou non d’un financement du gouvernement. Nous ne leur refusons jamais ce soutien, et ils ne paient jamais pour participer au programme.

La sénatrice Busson : Ma question s’adresse au lieutenant-général Dallaire.

C’est un véritable honneur, lieutenant-général, de vous avoir parmi nous aujourd’hui. J’ai suivi votre étonnante carrière. Je faisais autrefois partie de la GRC, et vous avez pris la parole lors d’une conférence sur le leadership que j’ai parrainée il y a des années en Colombie-Britannique. Les gens mentionnent encore votre expérience vécue et tout le travail que vous avez accompli pour les anciens combattants, tant au sein des forces armées que pour les autres premiers intervenants, y compris la GRC.

Ma question concerne Anciens Combattants Canada de manière générale et a trait à une partie de votre expérience vécue.

J’ai le sentiment que la culture des forces armées et de la GRC est fondée sur la force, le courage et le « syndrome du chevalier blanc » : le fait de croire que l’on est là pour faire le bien. Puis vous rencontrez des gens dont l’âme et le cœur ont été détruits dans des situations où le syndrome de stress post-traumatique devient un problème.

Avez-vous des commentaires, des observations ou des recommandations pour ce comité sur la façon dont nous pourrions être plus proactifs pour trouver des moyens de motiver ces personnes à s’auto-identifier? En règle générale, lorsqu’il s’agit de stress post-traumatique et de blessures morales, la plupart des gens cachent leurs blessures jusqu’à ce qu’ils ne puissent plus les supporter.

Nous parlons d’Anciens Combattants Canada, mais je pense qu’un grand nombre de personnes blessées sont encore en fonctions et protègent le monde au sein des forces armées ou les communautés au sein de la GRC. Lorsque ces personnes deviennent des « anciens combattants », leurs blessures sont très importantes et nous aurions pu les aider beaucoup plus tôt.

Pourriez-vous formuler des commentaires à ce sujet? Ma question est peut-être un peu alambiquée, mais pouvez-vous nous indiquer comment nous pourrions être plus proactifs et créer un meilleur environnement pour l’établissement d’un diagnostic et l’offre d’une assistance à ces personnes?

Lgén Dallaire : C’est une excellente question. Tout d’abord, les organisations dont vous parlez sont des organisations à prédominance masculine. Les égos y sont très marqués. Ce sont des organisations très visuelles et darwiniennes, ce qui signifie qu’elles n’ont pas nécessairement beaucoup de respect pour les personnes blessées, surtout s’il s’agit de blessures qui ne sont pas visibles, comme le syndrome de stress post-traumatique et autres.

Essentiellement, la réponse à votre préoccupation quant au fait qu’ils ne se manifestent pas, que nous n’atténuons pas nécessairement facilement les répercussions que subissent ces personnes, est que les dirigeants ne sont toujours pas formés pour faire preuve de la compassion et de l’empathie nécessaires pour assumer leurs responsabilités envers les personnes qui sont mises en danger d’une manière ou d’une autre, qu’il s’agisse de traumatismes ou d’opérations. Cette formation au leadership et ce respect pour les personnes blessées sont encore insuffisants et ne se transmettent pas facilement d’une génération à l’autre. Nous devons déployer des efforts beaucoup plus concentrés pour reconnaître qu’il est tout aussi honorable d’être blessé psychologiquement que physiquement. Il ne devrait pas y avoir de stigmatisation au sein des institutions; au contraire, les dirigeants, les employés chevronnés et les nouveaux employés devraient prendre l’initiative d’aider les personnes qui ont besoin de ce soutien.

Le deuxième aspect est que les blessures liées au stress opérationnel, qu’il s’agisse du syndrome de stress post-traumatique ou, plus encore, des traumatismes moraux, doivent susciter le même sentiment d’urgence que celui suscité par les blessures physiques. Peut-être avez-vous vu le film M*A*S*H. Nous avons déployé ce type de personnel, qui sauve 98 % des cas qui lui sont attribués. Nous avons très bien géré le côté physique, mais nous n’avons pas instauré, au sein des professions médicales, ni au sein des organisations qui nécessitent l’intervention de ces professions médicales, ce sentiment d’urgence concernant les blessures de nature morale ou psychologique. Tant que nous n’aurons pas rattrapé ce retard, nous essaierons toujours de combattre un cancer qui se développe chez ces personnes.

Enfin, il y a les éléments comme les centres de soutien pour les familles, comme l’a indiqué l’autre témoin. Il a fallu des années pour que les centres de soutien pour les familles soient en mesure de traiter les cas des anciens combattants. Ils traitent également les cas des familles. Ils doivent être renforcés et soutenus, afin d’atténuer les répercussions des blessures sur la famille et d’aider cette dernière à soutenir la personne blessée pour qu’elle puisse s’en sortir.

Ces éléments sont au cœur du problème.

La sénatrice Busson : Merci.

[Français]

Le vice-président : Je ferai un commentaire, lieutenant-général Dallaire. La médecine civile a fait d’immenses progrès en matière de traitement des blessures physiques. Toutefois, elle accuse un sérieux retard pour ce qui est du traitement des maladies psychologiques, et cela est aussi vrai pour la médecine civile. Ce retard affecte les militaires aussi bien que la société en entier.

Lgén Dallaire : Monsieur le président, j’ai parlé à nombre de médecins de la pandémie de COVID-19. L’être humain et les médecins ont cette capacité de pouvoir fonctionner malgré la fatigue, malgré les blessures et les traumatismes décisionnels ou éthiques vécus. Ils ont la même attitude, c’est-à-dire qu’ils ne reconnaissent pas qu’ils sont blessés. Nos organisations ont cette même tendance, d’une part, à ne pas reconnaître les blessés et, d’autre part, à ne pas les respecter, et à minimiser les conséquences en voulant les ramener. Vous avez tout à fait raison de dire que ces professions en souffrent.

[Traduction]

La sénatrice R. Patterson : Général Dallaire, je suis heureuse de vous voir. Je suis le prochain ancien combattant au Sénat. J’essaierai donc d’être à la hauteur.

Merci pour tout ce que vous avez dit aujourd’hui. Vos remarques sont très pertinentes. Nous devons absolument nous occuper des personnes qui choisissent de servir, qu’il s’agisse des membres des Forces armées canadiennes et de la GRC, ou des autres premiers intervenants. Et monsieur Thorne, merci pour tout le travail que vous avez accompli.

Je voudrais centrer la conversation sur les substances psychédéliques. Vous avez tous deux formulé des commentaires sur la culture. Je ne peux parler que des Forces armées canadiennes, mais nous venons d’une culture de l’obéissance. Nous savons, lorsque vous parlez du rapport Arbour et du concept du consentement, que le consentement peut être un sujet très complexe dans le cas de structures hiérarchiques rigides fondées sur le pouvoir, comme peuvent l’être les forces armées et policières. Pour ce qui est des substances psychédéliques, qui en sont encore au stade de la recherche, nous commençons à en parler dans le contexte des anciens combattants ou des membres actifs. C’est la culture dont ils sont issus. Je me demande notamment s’ils peuvent vraiment donner leur consentement lorsqu’on en est au stade de la recherche.

Monsieur Thorne, je vous remercie des commentaires que vous avez formulés sur l’examen des politiques et des structures, et sur ce que le gouvernement pourrait faire à cet égard. J’aimerais connaître votre point de vue à tous les deux sur les conseils que nous pourrions fournir pour créer un cadre stratégique adapté au lieu de cibler le groupe des anciens combattants. Comment pouvons-nous réellement mieux protéger leurs intérêts tout en leur donnant la possibilité de donner leur consentement, afin de mettre en place ce type de thérapie, car nous savons qu’elle est nécessaire? Merci.

M. Thorne : Votre commentaire est tout à fait pertinent. Le consentement éclairé est un élément complexe de la recherche, en particulier pour les anciens combattants qui relèvent d’une structure organisationnelle hiérarchique très forte.

Il est difficile de répondre à cette question. Nous le constatons assurément lorsque nous organisons des programmes destinés aux anciens combattants. Nous leur demandons s’ils accepteraient de remplir un questionnaire, de nous parler de leur expérience. Nous devons toujours préciser que leur participation n’aura aucune incidence sur leur capacité de prendre part au programme et qu’il n’y aura aucune incidence sur leurs résultats. Nous sommes bien conscients de ce fait lorsque nous travaillons avec des anciens combattants.

Il peut être plus difficile d’effectuer des recherches et d’obtenir un bon consentement éclairé auprès de personnes qui sont encore des membres actifs et qui peuvent avoir l’impression que leur participation ou la manière dont elles interagissent avec l’étude pourrait avoir une incidence sur leur carrière. Ce n’est là que l’un des commentaires qui me viennent à l’esprit. Il faudrait que je réfléchisse plus en profondeur à ce sujet pour savoir si c’est réellement le cas. Pour ce qui est des anciens combattants qui ont quitté la structure militaire, leur emploi est indépendant de leur capacité à participer à l’étude, et ils choisissent de participer à cette étude et se portent volontaires pour le faire. Je pense donc que, dans cet environnement, vous pourriez vous faire une meilleure idée du consentement éclairé.

Cet élément pose des difficultés dans toute recherche, mais en particulier pour ce type de recherche, étant donné la nature et l’effet de la substance. Je suis heureux que vous ayez soulevé cette question. J’aurais en fait dû inclure ce point dans mon témoignage. Oui, le consentement éclairé sera un élément extrêmement important à mettre en place et le gouvernement devrait formuler des recommandations ou créer des politiques à cet effet.

La sénatrice R. Patterson : Merci.

Lgén Dallaire : Cette question est tout à fait pertinente dans la mesure où l’armée — si l’on prend ce point de référence — reste une organisation à forte prédominance masculine, égocentrique et probablement misogyne. Rien n’indique que cette situation ait changé de manière significative. Nous avons certes fait des progrès, mais je pense que la culture qui règne dans cet environnement est caractérisée par un style de leadership opérationnel, dont la finalité est d’accomplir la mission quoi qu’il arrive. Ils ne disposent pas d’un style de leadership sociétal qui offre la souplesse nécessaire pour que les gens puissent participer en toute connaissance de cause, et sans crainte de représailles ou de commentaires, à des recherches qui pourraient engendrer des progrès dans des domaines tels que ces nouveaux médicaments ou tout autre instrument que nous voulons proposer pour les aider à être plus efficaces et à réduire le nombre de victimes à l’avenir.

J’ai tendance à tenir les anciens combattants comme moi pour responsables. Nous devrions mieux soutenir la recherche, afin de réduire le nombre de victimes futures. Les choses vont devenir plus complexes et plus ambiguës à l’avenir. Nous devrions être encouragés à participer à la recherche et à faire avancer les choses.

Au sein des Forces armées canadiennes, on abuse presque du contexte d’essentialité opérationnelle du leadership au lieu d’adopter un leadership qui soit assez souple pour faire preuve de plus de bienveillance et être beaucoup plus conscient de l’être humain à titre individuel, non pas dans le contexte opérationnel, mais dans un contexte de préparation et de vie au sein de la profession. Ce type de leadership n’existe pas pour le moment. C’est pourquoi nous devons réformer la philosophie du leadership au sein des forces armées.

La sénatrice M. Deacon : Merci. J’aimerais d’abord m’adresser au lieutenant-général : je pense que nous connaissons le titre de votre prochain livre. Vous partagez beaucoup de choses avec nous. Nous avons lu vos livres, et nous espérons que vous allez poursuivre ce travail. Il s’agit d’un sujet très important.

Monsieur Thorne, je veux parler d’un article que nous avons lu dans le Globe and Mail il y a une semaine et dans lequel on affirme que nous devons freiner la promotion de l’utilisation des substances psychédéliques. J’ai entendu les commentaires que vous avez formulés au début, et je veux y revenir. L’article publié dans le Globe and Mail cite un document rédigé par trois universitaires de l’Université Johns Hopkins.

J’aimerais avoir votre avis sur certaines citations du document rédigé par ces universitaires de Johns Hopkins :

La recherche sur les substances psychédéliques semble actuellement être piégée dans un engouement largement motivé par les intérêts des médias et de l'industrie [...]

[...] Cependant, ces dernières années, un nombre inquiétant d’articles ont présenté les substances psychédéliques comme un remède ou un médicament miracle [...]

[...] La possibilité d’un retour de flamme est réelle.

Compte tenu de l’état des soins de santé mentale offerts à nos anciens combattants et de l’urgence de la situation, êtes-vous d’accord avec leur mise en garde, comme vous l’avez souligné au début de vos commentaires, ou pensez-vous que les avantages potentiels — et je déteste le mot « avantages », mais les avantages potentiels, les avantages urgents — l’emportent sur les risques connus de ces substances à ce stade?

M. Thorne : C’est une excellente question. J’ai également lu cet article, et j’ai réfléchi à cette question ou à une question semblable. Il est difficile d’y répondre, sachant qu’il existe toujours une crise de santé mentale chez les anciens combattants et au sein des Forces armées canadiennes. Le besoin en services est bel et bien réel.

Nous devons effectuer des recherches et faire des progrès, mais nous devons également nous tenir bien informés et agir de façon professionnelle et éthique. Le fait est que l’on ne peut pas le faire de cette façon sans ralentir dans une certaine mesure. Il est très difficile d’assurer un équilibre entre ce fait et cette nécessité.

Je répondrais que nous savons que nous disposons actuellement de services qui fonctionnent. La meilleure chose que le gouvernement puisse faire, s’il s’inquiète des besoins urgents en matière de santé mentale, serait de réduire les obstacles existants à ces services.

Le fait que le délai pour l’obtention de services soit de 43 semaines indique qu’il existe des obstacles entre les anciens combattants et l’aide dont ils ont besoin. Nous devons réduire ces obstacles. C’est l’un des meilleurs investissements en temps et en ressources que le gouvernement puisse faire.

Je ne pense absolument pas que nous devions ignorer les traitements nouveaux et émergents possibles, car certaines recherches semblent prometteuses; toutefois, le risque pour la santé est bien réel.

J’aurais tendance à convenir que, oui, le processus doit être lent; il doit être mené de façon professionnelle et éthique, et il ne peut pas être motivé par l’engouement actuel.

Chaque nouvelle intervention ou nouveau produit de bien-être — qu’il s’agisse du régime cétogène, des bains froids ou autre — suscite toujours un énorme intérêt et un grand engouement. Le danger pour la santé est ici bien réel. Si nous ne mettons pas en place les normes, la recherche et la politique pertinentes, le risque est que l’industrie et les personnes qui cherchent à obtenir de l’aide et qui en ont besoin investissent dans des traitements qui pourraient avoir un effet néfaste sur eux.

Nous ne connaissons toujours pas les effets à long terme de la consommation de ces substances. Nous ne savons pas encore exactement quand elles ne doivent pas être utilisées et quelles en sont les contre-indications.

Encore une fois, il s’agit de trouver un équilibre à cette question difficile. Oui, je pense que nous devons ralentir le processus et le professionnaliser. Dans l’intervalle, si nous cherchons à répondre aux besoins urgents des anciens combattants, nous disposons de nombreux services qui, nous le savons, peuvent les aider. La grande difficulté est la présence d’obstacles administratifs entre les anciens combattants et ces services.

La sénatrice M. Deacon : Merci.

Général, vous avez parlé des répercussions sur les familles de nos militaires et de nos anciens combattants et du fait qu’il faut leur accorder l’attention qu’elles méritent et leur offrir des soins.

Lors de la dernière Journée des anciens combattants, j’ai eu l’occasion d’effectuer une visite qui m’a permis de découvrir un modèle aux États-Unis dans lequel la famille d’un ancien combattant rentré depuis peu suivait avec lui un programme de 90 jours. Ce programme comprenait tout : la santé mentale, la physiothérapie, la massothérapie, un soutien psychologique et les conseils familiaux et financiers. Il s’agit d’une tentative vigoureuse et approfondie de les accompagner pendant cette période de transition.

Je sais qu’il existe des programmes du genre au Canada. J’en ai entendu nommer quelques-uns.

De votre point de vue, pensez-vous que nous faisons bien les choses, que nous commençons lentement à y arriver, ou y a-t-il des choses qui vous empêchent encore de dormir la nuit?

Lgén Dallaire : Je fais toujours des rêves qui m’empêchent de dormir la nuit, alors cela ne fait que s’y ajouter.

Si je peux me permettre, j’aimerais d’abord réagir à ce qu’a dit M. Thorne sur les médicaments. Je ne pense pas que nous voulions freiner ou réduire la cadence de la recherche à ce sujet, mais elle doit être faite dans des institutions que je considérerais comme parmi les plus rigoureuses intellectuellement, par des chercheurs engagés qui connaissent les problèmes des anciens combattants, dans certaines universités et certains instituts en particulier.

Il ne peut s’agir d’un exercice commercial. Ce doit être un exercice rigoureux intellectuellement qui respecte des normes éthiques. Nous ne pouvons pas freiner ou retarder la recherche. Elle doit aller de l’avant. C’est difficile de trouver le juste équilibre.

En ce qui concerne les familles, je vous remercie de soulever cette question. Je me suis joint à l’armée à une époque où l’on nous disait que si l’armée avait voulu que les militaires aient une famille, elle leur en aurait donné une. Puis, on a fini par autoriser les gens à rentrer chez eux lorsque leur femme a un bébé, par exemple.

Aujourd’hui, le ministère des Anciens Combattants tient davantage compte de l’aspect familial; toutefois, la Charte des anciens combattants — que nous avions recommandé d’appeler la « charte des anciens combattants et de la famille » — n’a pas les mêmes pouvoirs à l’égard des familles.

Si l’on ne traite que le militaire et non sa famille, on n’atteindra pas l’objectif. Il y a tellement de familles qui ont vu leur avenir détruit parce que nous n’avons pas renforcé les centres de soutien des familles et la participation d’Anciens Combattants Canada à ces centres, par exemple.

Pendant les dernières années de vie de ma femme, ils ont enfin commencé à s’occuper des anciens combattants. Ils recevaient des demandes d’anciens combattants de la Seconde Guerre mondiale, mais les familles n’avaient accès à rien. Lorsqu’un militaire quitte les forces armées, sa famille ne reçoit aucun soutien du centre de soutien des familles. Pour moi, il faut améliorer les services à cet égard. Comme ces centres sont intégrés aux collectivités locales, ils peuvent être un excellent endroit pour aider les familles à se manifester. Si l’on ne met pas les familles sur un pied d’égalité avec la personne blessée, les familles et la personne seront désavantagées et auront plus de mal à obtenir des résultats positifs.

Enfin, les Américains ont le GI Bill, de sorte que les familles sont prises en charge par l’armée. Ce n’est pas la même chose au Canada.

Le sénateur Yussuff : Monsieur Thorne, vous avez fait quelques recommandations sur la façon dont les psychédéliques pourraient être étudiés correctement, sur la base de données probantes et de manière rigoureuse quant au contexte d’utilisation, si les données scientifiques en validaient l’utilisation.

Les personnes qui ont témoigné devant le comité nous ont dit qu’il semble y avoir des résultats positifs lorsque ces substances sont utilisées de la bonne façon, avec des thérapeutes, dans les règles de l’art. La souffrance des anciens combattants nous préoccupe tous, et nous voudrions tous pouvoir les soulager. Personne ne sait avec certitude comment faire, et il doit y avoir une assise scientifique prouvant qu’il s’agit de la bonne façon de faire, compte tenu de l’ampleur des défis profondément ancrés, pour surmonter le syndrome de stress post-traumatique dont souffrent les anciens combattants. Sinon, les gens continueront toujours de souffrir, et nous ne pouvons plus l’accepter.

Serait-il utile que vous soumettiez vos recommandations au comité par écrit afin que nous puissions les joindre à notre documentation et aux recommandations que nous présenterons lorsque nous ferons l’étude de notre projet de loi?

C’est toujours un défi dans le contexte du travail que l’on fait au nom des hommes et des femmes qui ont tant sacrifié pour notre pays. Je tiens à vous remercier non seulement de votre présence ici, mais aussi du travail que vous accomplissez au nom de nos militaires de partout au pays et de l’attention que vous y portez lorsqu’ils demandent des services. Vous ne les traitez pas différemment parce qu’ils n’ont pas de ressources ou parce que le gouvernement ne finance pas ces services. Merci beaucoup.

Ancien sénateur Dallaire, c’est une occasion rare pour nous. C’est encourageant de voir tout le travail que vous faites actuellement. Vous avez dit que la Charte des anciens combattants, aussi merveilleuse soit-elle, doit être mise à jour pour inclure les familles. Nous sommes en 2023 et, un moment donné, il est temps que notre pays évolue pour veiller à ce que les familles des militaires, qui participent tout autant que les militaires à aider les hommes et les femmes de ce pays, aient accès aux mêmes services qu’aux États-Unis. C’est une question à laquelle nous devrions nous attaquer au Comité des anciens combattants. Merci beaucoup d’avoir fait cette recommandation.

C’est toujours un plaisir de vous voir. Je crois que la dernière fois que je vous ai vu, vous preniez la parole lors d’une activité syndicale de mon syndicat, à Toronto.

Lgén Dallaire : Eh bien, j’espère que vous n’avez pas fait la grève après cela.

Le sénateur Yussuff : Je ne pense pas que vous nous ayez dissuadés de le faire.

[Français]

Le vice-président : En conclusion, je vous remercie, monsieur Thorne, pour le travail exceptionnel que vous faites auprès des vétérans. J’ai été surpris d’apprendre que votre organisme doit financer certains services; le comité en prend bonne note.

Lieutenant-général Dallaire, nous avons une chose en commun : vous avez parrainé la Charte des anciens combattants et j’ai fait de même pour la Charte canadienne des droits des victimes. Une charte, ce n’est pas une fin, c’est un moyen.

On l’a vu aujourd’hui, il y a encore beaucoup à faire pour améliorer la Charte des anciens combattants afin que les familles en fassent partie. On connaît les sacrifices que les familles font lorsqu’un militaire sert durant 30 ou 40 ans, travaille sur les champs de bataille, s’absente durant plusieurs mois, et lorsqu’il revient à la maison, épuisé mentalement et physiquement, c’est souvent sa famille qui sera son nid pour se reconstruire.

Je pense que votre témoignage tombe très à point, et je tiens à vous remercier pour les services que vous rendez au pays, que vous avez rendus au Sénat et que vous continuez à rendre.

Cela met fin à notre réunion, honorables sénateurs. Notre prochaine réunion se tiendra le 8 mars, à midi. Je vous souhaite deux belles semaines de repos. Je pense que nous aurons un printemps très actif et nous comptons sur votre collaboration.

Je tiens également à remercier nos interprètes qui font toujours un travail très professionnel, qu’on apprécie beaucoup, et on vous remercie d’être restés avec nous même si nous avons dépassé de quelques minutes la durée du comité.

Honorables sénateurs, je vous remercie pour vos questions et votre engagement.

(La séance est levée.)

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