LE COMITÉ SÉNATORIAL PERMANENT DE L’AGRICULTURE ET DES FORÊTS
TÉMOIGNAGES
OTTAWA, le jeudi 4 décembre 2025
Le Comité sénatorial permanent de l’agriculture et des forêts se réunit aujourd’hui, à 8 heures (HE), avec vidéoconférence, pour examiner, afin d’en faire rapport, le rôle du secteur de l’agriculture et de l’agroalimentaire dans la sécurité alimentaire au Canada.
Le sénateur John McNair (vice-président) occupe le fauteuil.
[Traduction]
Le vice-président : Bonjour. Je m’appelle John McNair et je déclare la séance ouverte. Bienvenue à tous les membres du comité et à nos témoins, ainsi qu’à tous ceux qui nous regardent en ligne.
Pour commencer, je reconnais que nous nous réunissons sur le territoire traditionnel non cédé de la nation algonquine anishinabe.
Avant de donner la parole aux témoins, aujourd’hui, je vais demander aux sénatrices de se présenter.
La sénatrice Martin : Yonah Martin, de la Colombie-Britannique.
La sénatrice Burey : Sharon Burey, de l’Ontario.
La sénatrice McBean : Marnie McBean, de l’Ontario.
La sénatrice Ross : Krista Ross, du Nouveau-Brunswick.
La sénatrice Sorensen : Karen Sorensen, de l’Alberta.
La sénatrice Muggli : Tracy Muggli, du territoire visé par le Traité no 6, en Saskatchewan.
Le vice-président : Je prie les sénatrices de consulter les cartes qui sont sur la table et de prendre connaissance des directives pour prévenir les incidents acoustiques. Je vais aussi rappeler aux participants à la réunion de ne pas changer de langue au milieu d’une phrase et de ne pas changer de langue trop rapidement. S’exprimer clairement favorise une interprétation, une transcription et un sous-titrage fidèles.
Aujourd’hui, le comité poursuit son étude sur le rôle du secteur de l’agriculture et de l’agroalimentaire dans la sécurité alimentaire au Canada. Dans notre premier groupe de témoins, nous avons le plaisir d’accueillir Mme Sarah Stern, directrice générale du Centre de Maple Leaf pour la sécurité alimentaire; et Mme Tamara Petresin, candidate au doctorat, de l’Université de Guelph.
Merci à vous deux d’avoir accepté de comparaître devant notre comité. Vous aurez cinq minutes pour faire votre déclaration liminaire, puis vous répondrez aux questions des sénatrices. Quand il vous restera une minute, je lèverai la main pour vous signaler que votre temps est presque écoulé, et, quand il le sera, je lèverai les deux mains.
Vous avez la parole, madame Stern.
Sarah Stern, directrice générale, Centre de Maple Leaf pour la sécurité alimentaire : Bonjour, monsieur le vice‑président et honorables membres du comité. Merci de me donner l’occasion de comparaître devant vous aujourd’hui pour discuter de la crise urgente que représente l’insécurité alimentaire au Canada.
Le Centre de Maple Leaf pour la sécurité alimentaire est un organisme caritatif national qui travaille en collaboration avec tous les secteurs pour réduire l’insécurité alimentaire au Canada. Établie en 2016, la fondation d’entreprise des Aliments Maple Leaf investit dans des programmes modulables, l’acquisition de connaissances, la recherche et la défense des politiques publiques pour améliorer l’accès à des aliments sains et réduire l’insécurité alimentaire partout au Canada.
L’insécurité alimentaire est omniprésente et importante, et le problème s’est aggravé depuis que le Canada a commencé à recueillir des données à ce propos, au début des années 2000. Le fait inacceptable, c’est que 10 millions de personnes au Canada, soit un adulte sur quatre et un enfant sur trois, ne peuvent pas s’acheter la nourriture dont elles ont besoin.
Depuis 2016, nous en avons appris beaucoup sur ce qui contribue à la hausse des taux d’insécurité alimentaire au Canada, sur les gens qui sont les plus touchés et sur ce que l’on pourrait faire pour remédier au problème. L’une des choses les plus importantes que nous avons apprises, c’est que l’insécurité alimentaire n’est pas liée à un problème d’approvisionnement en nourriture. Le Canada ne vit pas une pénurie alimentaire. Le problème, c’est que les gens n’ont pas les ressources nécessaires pour accéder à la nourriture dont ils ont besoin. Les gens doivent faire des choix impossibles : par exemple, payer le loyer ou acheter à manger; acheter des médicaments ou acheter à manger; payer la facture de chauffage ou acheter à manger.
L’insécurité alimentaire entraîne un indice de privation matérielle et est étroitement liée à un faible revenu. Le seul levier important pour réduire l’insécurité alimentaire est l’argent pour acheter de la nourriture. D’autres obstacles, comme la région de résidence, un handicap ou même l’incapacité d’accéder à des prestations financières auxquelles les gens ont droit, rendent encore plus difficile l’accès à suffisamment d’aliments sains.
L’insécurité alimentaire ne touche pas tout le monde de la même manière. Elle touche de façon disproportionnée les ménages avec des enfants, les familles monoparentales, les personnes célibataires en âge de travailler et celles qui n’ont pas beaucoup d’éducation. On observe les plus grandes différences entre les groupes raciaux, et les Noirs et les communautés autochtones connaissent des taux d’insécurité alimentaire beaucoup plus élevés que la moyenne nationale. De plus, près de 50 % des personnes de plus de 15 ans qui vivent dans des ménages touchés par l’insécurité alimentaire sont en situation de handicap.
L’insécurité alimentaire a été liée à des problèmes de santé chronique, y compris des problèmes cardiaques, de la douleur chronique, des maladies infectieuses, de la dépression et des troubles de l’anxiété. En conséquence, les gens en situation d’insécurité alimentaire se retrouvent dans le système de santé. L’insécurité alimentaire n’est pas seulement une question de justice sociale; elle a aussi une incidence sur nos dépenses en santé et sur la productivité de notre pays.
Pour régler adéquatement la crise de l’insécurité alimentaire au Canada, nous devrons concevoir des politiques structurelles. Les banques alimentaires et les autres organisations caritatives font un travail incroyablement important pour répondre aux besoins immédiats d’une partie des gens en situation d’insécurité alimentaire. Pour beaucoup, c’est le garrot qui permet aux ménages d’arrêter l’hémorragie. Cela dit, nous ne pouvons pas demander aux organismes caritatifs de régler cette crise à eux seuls. Après tout, en réalité, nous vivons dans un pays où personne ne devrait compter sur des organismes caritatifs pour avoir à manger.
Beaucoup de portefeuilles de politiques et de ministères peuvent avoir une incidence sur l’insécurité alimentaire; il faut donc appliquer une approche qui concerne l’ensemble du gouvernement. C’est pourquoi le centre demande au gouvernement d’établir un objectif de réduction de l’insécurité alimentaire. Les objectifs et les engagements favorisent les progrès et l’harmonisation des mesures. La première Stratégie canadienne de réduction de la pauvreté nous a grandement rapprochés de notre objectif, qui était de réduire de 50 % la pauvreté d’ici 2030. De même, établir un objectif de réduction de la sécurité alimentaire de 50 % mobiliserait efficacement l’ensemble du gouvernement pour régler le problème de l’insécurité alimentaire.
Cette idée est largement soutenue par les grandes organisations nationales œuvrant dans le domaine de l’insécurité alimentaire au Canada, ainsi que par des acteurs du secteur privé et des particuliers. Notre plus récent sondage d’opinion publique montre que presque 80 % des Canadiens seraient en faveur d’établir un objectif de réduction de l’insécurité alimentaire. Un objectif donnerait un nouveau souffle aux initiatives stratégiques existantes et encouragerait l’exécution coordonnée des programmes des ministères pertinents, comme Emploi et Développement social Canada; Santé Canada; Logement, Infrastructures et Collectivités Canada; Services aux autochtones Canada et Agriculture et Agroalimentaire Canada, tout cela dans le but de diminuer l’insécurité alimentaire.
L’insécurité alimentaire est aujourd’hui une crise. Le public veut régler le problème et nous demandons aux décideurs de prendre des engagements audacieux pour y arriver. C’est le temps de s’engager à abaisser le niveau inacceptable d’insécurité alimentaire au Canada.
Encore une fois, merci aux membres du comité de m’avoir donné l’occasion de m’adresser à vous aujourd’hui. J’ai hâte de répondre à vos questions et de vous fournir davantage d’information.
Le vice-président : Merci, madame Stern.
Madame Petresin, vous avez la parole.
Tamara Petresin, candidate au doctorat, Université de Guelph, à titre personnel : Bonjour. Merci aux membres du comité permanent de m’avoir donné l’occasion de vous parler aujourd’hui. Je suis chercheuse, et je participe à l’étude nommée Food Uniting Neighbours, ou f.u.n., qui se concentre sur l’accès à la nourriture par des approches communautaires.
Imaginez que vous êtes un parent qui essaie de fournir des aliments sains à ses enfants. Le coût des aliments a bondi, vous n’avez pas de voiture pour aller à l’épicerie et vous adresser à une banque alimentaire vous semble déshumanisant. C’est ce que vit un ménage sur quatre au Canada.
De nombreux facteurs contribuent à l’insécurité alimentaire et, dans des pays à revenu élevé comme le Canada, la sécurité alimentaire n’est pas une question de pénurie de nourriture. C’est une question d’accès. L’accès à la nourriture est un élément indispensable de la sécurité alimentaire qui suppose des ressources physiques, sociales et économiques suffisantes pour se procurer de la nourriture.
De nombreux programmes alimentaires visent à régler la question de l’insécurité alimentaire, partout au Canada, mais, souvent, ils ne sont pas utiles pour les gens visés par ces programmes. Pourquoi? Parce que les solutions sont conçues, non pas pour eux, mais pour les communautés. Ils sont conçus en fonction d’une approche descendante et n’incluent pas totalement les gens qu’ils sont censés aider.
Maintenant, imaginez une approche différente, une approche où les communautés les plus touchées par l’insécurité alimentaire jouent un rôle clé dans la recherche de solutions. C’est là-dessus que Food Uniting Neighbours met l’accent. Le projet adopte une approche collaborative; les chercheurs, les organisations communautaires et les gens qui ont vécu cette expérience travaillent ensemble, ce qui veut dire que les membres de la communauté ne sont pas seulement consultés; ils sont des partenaires actifs qui aident à trouver des solutions. Plutôt que de faire des hypothèses, les centres collaboratifs misent sur le leadership communautaire, des décisions prises en commun et les expériences vécues.
Treize conseillers communautaires du quartier Onward Willow, un quartier à faible revenu de Guelph, où le projet se déroule, ont reçu un salaire décent et ont travaillé avec nous, les chercheurs, pour cerner les obstacles, concevoir les interventions et diriger la mise en œuvre, dans le but d’augmenter l’accès à des aliments nutritifs dans les quartiers d’Onward Willow. Ce travail a été soutenu par le financement de l’Agence de la Santé publique du Canada, au titre du Fonds pour la santé des Canadiens et des communautés, ce qui nous a permis d’avoir suffisamment de temps et de ressources pour mener un véritable processus de co-conception.
Une fois que l’on a pu cerner les principaux obstacles à l’accès à la nourriture, grâce à des groupes de discussion qui ont réuni plus de 85 membres de la communauté, nous avons travaillé en collaboration avec les conseillers communautaires pour concevoir et mettre à l’essai cinq interventions adaptées aux besoins locaux : des cafés communautaires pour rassembler les gens autour de repas nutritifs et pour discuter; des ateliers axés sur des compétences en alimentation pour bâtir la confiance et utiliser les aliments souvent fournis par des programmes alimentaires; des cartes cadeaux d’épicerie pour une plateforme en ligne à tarif dégressif, offrant de la flexibilité financière et des choix; des outils de jardinage et des ateliers pour encourager la culture de produits à la maison; et de l’aide au transport sous forme de paniers et de chariots pour réduire les obstacles physiques, facilitant ainsi le transport des produits de l’épicerie.
Nous avons organisé des entrevues, des groupes de discussion et des sondages pour comprendre l’incidence de ces interventions. Nous avons demandé : les interventions étaient‑elles faisables? Les gens les ont-ils appréciées? Ont-elles fait une différence? Mais, plus important encore, est-ce que les membres de la communauté pensent que ces solutions reflètent leurs réalités et leurs priorités?
Les résultats sont clairs. Les cinq interventions étaient faisables et très acceptées. Pour toutes les interventions, entre 86 et 100 % des participants ont dit qu’ils recommanderaient l’intervention à d’autres personnes.
Nous avons aussi vu des résultats encourageants. Les interventions axées sur le jardinage ont grandement augmenté l’accessibilité des fruits et des légumes, dans les ménages, les ateliers axés sur les compétences en alimentation ont amélioré le sentiment d’appartenance des participants, les cafés communautaires ont créé un lieu accueillant, et ils ont été salués pour avoir diminué l’isolement. Les gens ont aimé avoir le choix et avoir accès à des aliments qui correspondaient à leur culture, à leurs besoins alimentaires et à leurs budgets.
Ils ont aussi aimé tisser des liens sociaux et des relations dans des lieux accueillants autour de la nourriture. Mais surtout, ils ont ressenti un sentiment d’appartenance, parce qu’ils savaient que ces programmes avaient été conçus grâce à leur collaboration et ne leur avaient pas été tout simplement imposés par des gens de l’extérieur.
Ces conclusions sont importantes, parce qu’elles montrent que des solutions pertinentes, tenant compte du contexte et de la communauté, peuvent fonctionner. Mais que ce soit clair : ces interventions, qu’il s’agisse d’ateliers ou de cafés, ne sont pas des solutions complètes qui régleront la question de sécurité alimentaire. Elles aident à surmonter des obstacles précis et à tisser des liens sociaux, mais les problèmes systémiques, comme un revenu inadéquat et un manque de logements abordables, demeurent.
La vraie innovation, dans notre travail, c’est le modèle. Une conception collaborative permet de s’assurer que les interventions reflètent les réalités locales. Inclure les voix des communautés dans les politiques en matière de sécurité alimentaire peut faire en sorte que les solutions sont plus équitables et durables. La sécurité alimentaire, ce n’est pas seulement une question de nourriture : c’est une question d’équité, de dignité et de leadership partagé. Les solutions sont plus solides quand elles viennent des communautés.
Nos recommandations au comité sont les suivantes : premièrement, intégrer une approche collaborative dans l’élaboration de la politique. S’assurer que les stratégies fédérales en matière de sécurité alimentaire mobilisent comme il se doit la communauté et utilisent les processus de co-conception afin que les programmes reflètent les réalités locales.
Deuxièmement, continuer de financer les modèles communautaires. Mettre en place des sources de financement pour les initiatives qui versent un salaire décent aux conseillers communautaires et soutiennent le leadership sur le terrain, ce qui permettrait de bâtir la confiance envers les programmes alimentaires et de favoriser leur durabilité.
Troisièmement, intégrer l’accès à la nourriture aux politiques sociales générales. Harmoniser les efforts en matière de sécurité alimentaire avec le soutien du revenu, les politiques sur le logement et la planification des transports pour s’attaquer aux causes profondes du problème et mettre en œuvre des interventions locales.
Si on suit ces étapes, on s’assurera que les politiques du Canada en matière de sécurité alimentaire sont équitables, efficaces et durables. Merci beaucoup.
Le vice-président : Merci. Chères sénatrices, nous voici à la période de questions. Comme vous le savez, vous aurez cinq minutes pour votre question et votre réponse.
La sénatrice Sorensen : Merci beaucoup, je vais m’adresser pour commencer à Mme Petresin, si vous me le permettez. Je dois vous dire que je suis, moi aussi, diplômée de l’Université de Guelph, mais je ne suis certainement pas candidate au doctorat, donc je vous félicite.
Je vais seulement vous demander de nous en dire un peu plus sur Food Uniting Neighbours. Tout d’abord, ce qui m’intéresse, c’est le premier document. S’agit-il, en fait, de votre thèse? Je vois un petit hochement de tête. Il ne faut pas être un génie pour vouloir discuter avec les gens qui seront les utilisateurs finaux de quelque chose, mais c’est très rare qu’on le fasse. Je dirais, aux fins du procès-verbal, que dans notre milieu, c’est pour cette raison que nous aimons tant nos experts; c’est là que nous pouvons vraiment parler à des gens qui sont concernés, plutôt qu’à des gens qui rédigent des politiques.
Vous avez dit au début « nous avons commencé par faire ceci, puis nous avons fait cela ». J’aimerais que vous nous parliez un peu plus de la première partie. Comment avez-vous mobilisé les gens? À quel point étaient-ils diversifiés? J’imagine que les groupes que vous avez rencontrés étaient très diversifiés. Enfin, pouvez-vous nous dire ce que le gouvernement fédéral peut faire et nous expliquer les enjeux? J’ai aussi déjà été mairesse, et le financement vient du fédéral, passe par la province pour arriver à la municipalité. Je ne sais pas si vous avez des commentaires à ce sujet.
Mme Petresin : Oui, bien sûr. Je commencerais par le début.
Le Food Uniting Neighbours, c’est une équipe. Nous comptons actuellement 12 conseillers communautaires. Nous avons commencé avec 12, puis nous en avons eu 13, et maintenant, nous sommes de nouveau 12. C’est un groupe très diversifié. Il compte actuellement 10 femmes et 2 hommes. Plus de la moitié ne sont pas nés au Canada. Plusieurs langues sont parlées au sein de l’équipe des conseillers communautaires — je pense qu’il y en a plus de huit —, ce qui reflète bien la diversité de la communauté d’Onward Willow.
À Onward Willow, il y a un centre communautaire appelé le Shelldale Family Gateway. C’est en quelque sorte un lieu de rencontre local, et c’est là que nous avons organisé nos programmes et mis des affiches pour recruter des conseillers communautaires. Nous avons aussi fait appel à certains de nos partenaires locaux pour mobiliser les personnes intéressées. Les conseillers communautaires ont passé une sorte d’entrevue, très informelle. L’objectif était plutôt de connaître leur expérience et ce qui les avait amenés à s’intéresser au travail lié à l’accès à l’alimentation.
À partir de là, une fois que nous avons eu ces 12 conseillers communautaires, nous avons organisé des groupes de discussion avec l’ensemble de la communauté d’Onward Willow. J’en ai animé quelques-uns. Il y avait également un étudiant de maîtrise dont la thèse portait en quelque sorte sur les groupes de discussion et l’identification des obstacles à l’accès à l’alimentation à Onward Willow. Certains des conseillers communautaires ont également animé quelques groupes de discussion.
En ce qui concerne les personnes avec lesquelles nous étions en contact à ce moment-là, nous avions mobilisé 87 membres de la communauté d’Onward Willow, dont la plupart n’étaient pas nés au Canada, je le répète, et qui venaient d’horizons très divers. Ces groupes de discussion nous ont permis d’identifier les obstacles les plus courants auxquels les gens étaient confrontés, dont certains étaient liés au transport. Il y a bien sûr du transport en commun, à Guelph, mais il est très difficile pour les gens de se rendre à une banque alimentaire et à d’autres programmes alimentaires. Ils reçoivent ces grandes boîtes de nourriture, mais ensuite, quoi? Il est très difficile de les transporter jusqu’à leur domicile.
Les aliments non familiers sont également très courants. Nous avons beaucoup de nouveaux arrivants, à Onward Willow, et ils reçoivent des boîtes de pois chiches. Ils n’ont jamais vu de conserves de ce type auparavant, alors ils ne les prennent pas, même s’ils ont besoin de nourriture en général. Ils ne les prennent pas, parce qu’ils ne savent pas quoi en faire. C’était là un autre obstacle courant qui a été identifié.
Pour être franche, le programme était mal connu. Dans bien des groupes de discussion, les gens ont dit que les horaires changeaient et n’étaient pas cohérents. Les gens ne savent pas où aller ni quand les services sont accessibles. Ce sont là quelques‑uns des obstacles les plus importants. À partir de là, nous sommes retournés à la table des conseillers communautaires. J’ai effectué une analyse de la littérature et présenté mes observations aux conseillers communautaires. Nous avons choisi les cinq interventions dont j’ai parlé pour lancer des projets pilotes et voir où cela nous menait.
Comme je l’ai dit, pour revenir rapidement sur le financement fédéral, nous avons reçu de l’argent du Fonds pour la santé des Canadiens et des communautés, ce qui nous a évidemment donné les ressources et le temps nécessaires pour engager des conseillers communautaires, leur verser un salaire décent et mener à bien ce processus de manière significative. Il ne s’agissait pas seulement de consultation, mais d’une participation active. Nous sommes bien entendu très reconnaissants d’avoir reçu des fonds pour mener ce projet à bien.
L’une de nos recommandations c’est de continuer à financer ces modèles communautaires et d’en faire une priorité afin de garantir que les utilisateurs finaux puissent donner leur avis et que celui-ci soit pris en compte.
La sénatrice Sorensen : C’était une demande de subvention adressée directement au gouvernement fédéral?
Mme Petresin : Oui.
La sénatrice Sorensen : C’est votre thèse?
Mme Petresin : Oui, c’est mon projet de thèse.
La sénatrice Sorensen : C’est formidable.
La sénatrice Muggli : Bonjour, et merci d’être avec nous aujourd’hui. Nous vous en sommes très reconnaissants. J’ai une question en deux parties et j’aurai probablement besoin d’un deuxième tour.
J’ai siégé à deux ou trois comités, dont celui-ci, où nous avons reçu des représentants du gouvernement fédéral responsables du Programme national d’alimentation scolaire dans les écoles. Je suis curieuse de savoir, madame Stern, ce que vous pensez de la manière dont ce programme peut contribuer à la sécurité alimentaire. Je m’intéresse également à votre point de vue d’universitaire, madame Petresin. Nous avons appris à propos de ce programme qu’il n’existe pas de cadre clair pour en mesurer les résultats. Comment mesurons-nous la réussite de ce programme?
J’aimerais entendre la réponse de Mme Petresin ou de Mme Stern. Comment pouvons-nous réellement mesurer les résultats? Peut-être devrions-nous leur faire quelques suggestions pour associer des mesures des résultats au programme. Je commencerai par Mme Stern.
Mme Stern : Merci, madame la sénatrice. Je pense que le Programme national d’alimentation scolaire est extrêmement important pour le Canada. J’ai été très enthousiasmée d’apprendre que l’on s’engageait sérieusement à le rendre permanent. Quand on pense à quelqu’un qui vit dans un ménage en situation d’insécurité alimentaire, on imagine un stress constant. Si vous êtes parent, le stress de devoir nourrir votre enfant est toujours présent. Savoir qu’il y a au moins un repas ou une collation par jour est rassurant. Les recherches ont démontré que cela permettrait aux ménages d’économiser entre 800 et 1 000 $ par année. Cela fera également une différence pour les ménages à faible revenu, mais cela n’aura pas d’impact significatif sur la réduction de l’insécurité alimentaire au Canada.
Cela aura un impact, mais dans l’ensemble, quand on pense à l’évaluation de ce programme... Je pense que l’on peut envisager l’évaluation de l’alimentation scolaire de différentes manières. Si le résultat que vous recherchez concerne l’insécurité alimentaire, vous le verrez dans les paramètres nationaux de l’insécurité alimentaire. Je ne crois pas que cela fera une grande différence à cet égard, mais cela fera une grande différence pour un changement durable chez les enfants.
La sénatrice Muggli : Madame Petresin, avez-vous quelque chose à dire sur la mesure des résultats?
Mme Petresin : Oui, bien sûr. Pour me faire l’écho des propos de Mme Stern, c’est manifestement un investissement incroyable qui arrive à un moment opportun. Je pense que nous pouvons tous en convenir. C’est formidable de constater l’élan qui anime ce mouvement.
En ce qui concerne la manière de mesurer les résultats, je n’ai pas travaillé directement avec le Programme national d’alimentation scolaire.
La sénatrice Muggli : J’ai remarqué votre excellent travail sur la mesure des résultats de votre programme.
Mme Petresin : Merci. Oui, bien sûr.
La sénatrice Muggli : Je tiens à vous féliciter. C’est pourquoi je vous ai posé la question. Je pense que vous êtes renseignée.
Mme Petresin : Il est en cours et il fonctionne toujours. Il comprend également des fonctions de base comme l’engagement, le suivi, et ainsi de suite. En ce qui concerne son fonctionnement concret, je crois qu’il faudrait faire des sondages, que ce soit auprès de leurs enfants directement ou auprès des parents au nom des enfants. Je crois que ce serait formidable d’impliquer les jeunes, car leur voix est importante et qu’ils ont d’excellentes idées.
Pour être honnête, quand nous pensons à la planification de ces programmes et à leur fonctionnement, je vais évidemment plaider en faveur d’une conception collaborative, qui mobilise les parents et les jeunes eux-mêmes, car nous voulons les écouter, connaître leurs attentes, savoir comment ces programmes fonctionnent et comment ils affectent les gens.
Un autre aspect important est que les statistiques sont excellentes, le suivi de l’engagement, les économies, la réduction des coûts, tout cela est important. L’aspect qualitatif est également très important, tout comme le fait d’entendre les gens parler des impacts de ce programme et d’accéder à des données plus complètes, à l’histoire qui se cache derrière les chiffres.
La sénatrice Muggli : Je vous remercie. Je crois que beaucoup de programmes négligent l’aspect qualitatif. Madame Stern, j’aimerais vous poser une question sur la cause profonde. Vous avec clairement indiqué que la cause profonde de l’insécurité alimentaire est l’insécurité du revenu. Vous avez évoqué la possibilité d’améliorer certains programmes existants pour remédier à ce problème. Y a-t-il des programmes particuliers qui devraient être ciblés pour aborder la question de la sécurité du revenu, ou auriez-vous un nouveau programme de sécurité du revenu à proposer?
Mme Stern : Je crois qu’il y a plusieurs façons d’aborder le problème. C’est peut-être un peu plus nuancé que le revenu; quand on manque d’argent, c’est généralement parce que l’on n’a aucun revenu, mais il s’agit aussi de gérer les liquidités et de faire face à la crise. Je pense en particulier aux personnes qui ont un handicap social. Cinquante pour cent des personnes âgées de plus de 15 ans qui vivent l’insécurité alimentaire ont un handicap. C’était incroyable de voir le lancement de la Prestation canadienne pour les personnes handicapées, qui offre...
La sénatrice Muggli : J’allais justement vous poser une question au sujet des handicaps. Continuez, je vous en prie.
Mme Stern : La Prestation canadienne pour les personnes handicapées verse donc jusqu’à 200 $ par mois aux ménages comptant une personne en situation de handicap, ce qui est un bon début, mais cela n’aidera pas la plupart de ces ménages à dépasser le seuil de pauvreté.
Ajoutons à cela les obstacles à l’accès à ce programme, qui sont considérables. Le budget actuel prévoit 150 $ pour aider les gens à payer les frais de dossier, mais cette somme est remboursable. Nous parlons de ménages qui sont déjà en difficulté et qui doivent déjà surmonter de nombreux obstacles pour trouver un professionnel de la santé qui remplira un formulaire pour eux, qu’ils devront payer de leur poche sans aucune garantie d’obtenir le Crédit d’impôt pour personnes handicapées, le CIPH, afin de pouvoir ensuite demander la prestation d’invalidité du Canada dans l’espoir d’obtenir ces 200 $ un jour et d’être remboursés. Une solution serait donc de rembourser directement les professionnels de la santé pour le formulaire ou de simplifier le processus afin que les gens puissent recevoir cet argent plus rapidement.
La sénatrice Muggli : D’accord, merci.
La sénatrice Martin : Bonjour. J’ai trouvé vos exposés très complémentaires. Mes collègues ont posé certaines des questions qui m’étaient venues immédiatement à l’esprit. Les questions que j’avais préparées ont été posées, mais quelques points me sont venus à l’esprit.
Madame Stern, vous avez parlé de ce dont nous avons besoin en tant qu’approche pangouvernementale, mais je sais qu’avec tous les ministères et tous les services au sein des ministères, essayer de coordonner le tout est une tâche ardue qui prendra du temps. Mais si cela devait se faire, comment cela devrait-il être coordonné, selon vous? Y a-t-il un ministère responsable? Comment voyez-vous la structure d’une telle coordination?
Mme Stern : Merci. Je comprends que ce serait un défi de taille. Le gouvernement est énorme. Comment pouvons-nous mener des actions et faire avancer un tel projet? Quand je pense à la question de l’insécurité alimentaire et au fait qu’elle est principalement liée au revenu et aux liquidités, je pense qu’EDSC devrait se charger de cet objectif, mais il ne peut pas mener tout faire.
Nous savons que les politiques d’autres ministères auront une incidence. Réfléchissez à la façon dont vous dépensez votre argent; pour la plupart des gens, la plus grande partie du budget est consacrée au logement. Nous devons donc considérer l’insécurité alimentaire comme un indicateur de réussite de nos programmes de logements abordables. C’est une manière de le relier.
Prenons les statistiques sur l’emploi et les programmes de formation professionnelle; comment reliez-vous ces éléments à l’utilisation de l’insécurité alimentaire comme indicateur de réussite? Dans le domaine de l’agriculture et de l’agroalimentaire, nous devons garantir l’accès à la nourriture pour tous, nous devons pouvoir distribuer les denrées alimentaires dans tout le pays, et nous devons veiller à ce que les denrées alimentaires soient abordables, que vous viviez à Toronto, à Thunder Bay ou à Moosonee. Nous devons réfléchir aux moyens d’y parvenir.
Je suggérerais la création d’un comité accompagné d’un secrétariat, peut-être dirigé par quelqu’un d’EDSC. Il serait peut‑être possible de consulter ou de faire participer des experts extérieurs au gouvernement, de faire appel à des personnes ayant une expérience concrète, comme le Conseil consultatif national sur la pauvreté, pour conseiller et informer le groupe.
La sénatrice Martin : Je vous remercie pour cela. Je pensais que ce serait idéal de repartir à zéro, de faire quelque chose et de créer cet excellent plan, mais nous ne voulons pas tout jeter. Il doit y avoir des choses qui fonctionnent bien actuellement, même si nous avons ce problème. Mes chiffres sont alarmants : un enfant sur trois au Canada vit dans un ménage en situation d’insécurité alimentaire. Vous avez cité une foule d’autres statistiques. Y a-t-il des choses qui fonctionnent de manière très efficace que vous aimeriez mentionner aux fins du compte rendu?
Mme Stern : Nous savons que l’argent est le facteur numéro un de l’insécurité alimentaire. Nous avons vu des programmes et des projets partout au pays où les gens ont reçu des cartes d’épicerie et de l’argent pour acheter de la nourriture, et cela a un impact direct sur la réduction de l’insécurité alimentaire.
Nous avons un partenariat avec le gouvernement de Terre‑Neuve-et-Labrador pour un programme géré par ses centres de ressources familiales; les ménages de Terre-Neuve reçoivent 150 $ par mois, et ceux du Labrador, 225 $ par mois, pour acheter de la nourriture. Nous avons observé une réduction de 66 % de l’insécurité alimentaire grave chez les personnes qui ont répondu à trois sondages.
Partout au pays, nous avons collaboré avec une organisation appelée Droit à l’alimentation dans le cadre d’un programme financé par l’Agence de la santé publique du Canada, qui prescrivait des produits frais aux gens. Les personnes qui ont des problèmes liés à l’alimentation, comme le diabète, voient leur état de santé s’améliorer et leur insécurité alimentaire diminuer lorsqu’elles ont les moyens de s’acheter à manger.
La sénatrice Martin : Pourriez-vous dresser une liste des programmes qui sont très efficaces? Je pense que ce serait utile.
Mme Stern : Oui.
La sénatrice McBean : Sénatrice Martin, j’allais vous dire de continuer, parce que c’était ma question à moi aussi. Au tout début de vos exposés, vous avez toutes les deux dit la même chose, j’espère que vous ne vous êtes pas dit « Oh, mince, elle a dit la même chose », parce que la répétition est vraiment bénéfique, et il est très important pour nous d’insister dans cette étude sur le fait qu’il ne s’agit pas d’un problème d’alimentation, mais d’un problème d’accès.
Ensuite, nous devons nous rappeler notre rôle. Qui sommes‑nous, le comité de l’agriculture, de l’agroalimentaire et des forêts, ou le comité de l’agriculture et de l’agroalimentaire, à cette fin précise, et notre rôle relève du domaine fédéral.
En réfléchissant donc à ces choses... et, madame Stern, j’aurais souhaité que la sénatrice Robinson soit présente, car elle connaît toujours les représentants du secteur agricole quand ils viennent.
Madame Stern, je crois que vous en avez parlé, mais il y a peut-être d’autres choses à dire. Vous avez dit que l’un des obstacles est la capacité des gens d’avoir accès aux fonds auxquels ils ont droit. Je vais commencer par cela, et j’aborderai peut-être la question du fonds pour les personnes handicapées, mais pouvez-vous nous en dire davantage?
Mme Stern : Les recherches canadiennes ont montré que, chaque année, les personnes qui ne remplissent pas correctement leur déclaration de revenus ou qui ne demandent pas les prestations auxquelles elles ont droit laissent environ 2 milliards de dollars de prestations fédérales sur la table. Nous avons vraiment été très heureux d’annoncer récemment un investissement de 1 million de dollars avec Prospérité Canada. Je crois que l’organisme a reçu de 48 à 64 millions de dollars du gouvernement fédéral pour améliorer l’accès aux prestations dans tout le Canada.
Certaines personnes qui n’avaient jamais rempli de déclaration de revenus se retrouvent avec une petite manne financière, parce qu’elles peuvent toucher les prestations qui leur étaient dues dans le passé. Cela peut changer la vie de certains ménages. Cela peut les aider à plusieurs égards : payer le premier et le dernier mois de loyer, avoir une mise de fonds, rembourser leur dette d’études et s’engager sur la voie de la sécurité alimentaire. Mais il est important que les gens aient régulièrement accès à ces prestations. Ils ne devraient pas compter sur des gains inattendus. Il est important d’avoir un processus plus fluide quand les gens remplissent leur déclaration de revenus et reçoivent ces prestations. Je pense que la production automatisée de la déclaration de revenus aidera à cet égard également.
La sénatrice McBean : Madame Petresin, quelles interventions fondées sur des données probantes, par l’entremise du financement, de la réglementation ou de la collecte de données, permettraient d’améliorer l’accès à des aliments abordables dans toutes les régions? Cela fonctionne là où ça fonctionne. Pensez-vous que l’on peut développer cela à grande échelle?
Mme Petresin : Certainement. Je pense que l’innovation spéciale que l’on a utilisée ici est la partie co-conception. Ce n’est pas parce que cela a fonctionné dans un endroit que cela fonctionnera dans un autre. Je pense donc que la magie réside dans la mobilisation des conseillers communautaires de ces différents endroits, ce qui nous permet de savoir quels sont les obstacles spécifiques dans la région concernée. Bien sûr, on sait que certaines choses, comme le manque de logements abordables, l’insuffisance du revenu et les problèmes d’argent, existent partout. Je pense qu’il s’agit d’un problème dans tout le pays. Mais, en ce qui concerne ces interventions spécifiques fondées sur des données probantes, certaines choses ont fonctionné dans certaines communautés, mais cela ne veut pas dire qu’elles fonctionneront dans d’autres. Je pense donc que c’est là que réside vraiment la magie; poursuivre la conception collaborative, mobiliser les membres de la communauté, les personnes qui ont vécu l’expérience, qui connaissent vraiment ces réalités et qui les ont vécues, pour qu’elles conseillent et dirigent ce travail pour offrir certains de ces programmes communautaires.
La sénatrice McBean : Pendant l’élaboration de votre programme, y a-t-il eu des obstacles fédéraux qui ont rendu les choses difficiles?
Mme Petresin : Le financement est très cloisonné, et il y a eu un hiatus dans notre financement. Heureusement, nous sommes passés à la phase 2 de notre financement, nous sommes donc très heureux et nous y sommes maintenant parvenus, nous pouvons donc poursuivre le travail. Mais la menace, la question « tout cela va-t-il disparaître? » était bien réelle, et nos conseillers communautaires nous ont tenus responsables dès le premier jour. Ils nous ont dit que la communauté a reçu une tonne de subventions, mais que si on arrêtait, le programme prenait fin. Qu’est-ce que vous faites de différent? Ils nous tiennent responsables depuis le premier jour à cet égard également. C’est pourquoi il est si important d’avoir des modèles communautaires et qu’ils soient financés. Donc oui, c’est difficile quand il y a des hiatus, parce que l’on craint de perdre l’élan. Il y a eu un intervalle d’un peu moins d’un an entre la phase 1 et la phase 2. Nos conseillers communautaires sont incroyables. Ils ont poursuivi une partie du travail, même s’il n’y avait pas nécessairement d’argent. Nous avons fait de notre mieux, mais ce n’est pas idéal.
La sénatrice Burey : Merci beaucoup d’être ici. C’est une question qui me tient à cœur, et elle est complexe, comme vous nous le dites. Il s’agit de faire le lien pour que les gens sachent que le Canada, comme l’a dit Corey Ellis, cofondateur de Growcer, que nous avons au Canada suffisamment de nourriture, et que le problème concerne l’accès, le revenu et le transport. Je peux vous dire que, pendant la pandémie, cela m’a permis en quelque sorte de mieux cerner la question, parce que le transport était un élément important. Il est important que vous ayez lancé ce type de programmes pour nous permettre d’atteindre nos objectifs.
Pourriez-vous parler — et je commencerai par Mme Stern pour vous donner un peu plus de temps — de ce financement de 1 million de dollars destiné à Prospérité Canada, et nous donner quelques informations sur les types de programmes que vous avez élaborés grâce à cela et dont, je crois, la sénatrice Martin parlait?
Mme Stern : Le financement destiné à Prospérité Canada sert à soutenir l’investissement du gouvernement fédéral dans le programme Avenirs résilients. Ce programme aide les gens dans tout le Canada à produire leur déclaration de revenus et à avoir accès également à leurs prestations; il offre une certaine autonomisation financière et des cours de littéracie financière. Si les gens ont donc un gain inattendu ou s’ils ont accès à cet argent, comment prévoient-ils d’utiliser ces fonds? Il s’agit en réalité d’essayer de donner accès aux prestations existantes et d’aider les gens à mettre cet argent dans leurs poches. Nous pensons que donner aux gens la possibilité d’empocher cet argent contribuera à atténuer l’insécurité alimentaire. Cependant, tout cela revient également à l’adéquation de ces prestations. Pour certains ménages, s’ils bénéficient de la plupart de ces prestations et qu’ils sont à court d’argent, cela ne fera pas une grande différence par rapport à quelqu’un d’autre qui n’avait jamais reçu les prestations pour enfants auparavant et qui peut maintenant les toucher. C’est un élément important. L’autre élément dont j’avais parlé consiste à donner aux gens l’accès à de l’argent neuf. L’idée est donc de verser de l’argent pour acheter de la nourriture.
Nous voyons cela sous plusieurs formes dans tout le pays. C’est vraiment apparu pendant la pandémie, quand les organismes d’aide alimentaire d’urgence ont dû fermer leurs portes et que les organismes de bienfaisance ont dû se résoudre à acheter des cartes-cadeaux et les distribuer aux gens afin qu’ils puissent faire leurs achats dans les magasins de détail ou chez des détaillants qui avaient des cartes-cadeaux. On juge que cela rend aux gens leur dignité, s’ils n’ont pas à faire la queue dans une banque alimentaire pour avoir des aliments auxquels ils ne sont peut-être pas habitués ou qu’ils n’apprécient pas. Imaginez s’il y avait un moyen de donner de l’argent aux gens pour qu’ils achètent de la nourriture et puissent faire leurs achats de leur manière.
La sénatrice Burey : Une des choses que le comité fait, c’est fournir des informations aux Canadiens. Comment une personne pourrait-elle avoir accès à cette aide en remplissant un formulaire? Je connais le crédit d’impôt pour personnes handicapées et les gains imprévus, et j’ai eu des patients qui ont pu acheter une voiture, une voiture d’occasion, pour ne plus avoir à attendre l’autobus. Cela a changé leur vie. Comment les gens vont-ils avoir cet accès? Pouvez-vous nous en dire un peu plus?
Mme Stern : En ce qui concerne l’accès au crédit d’impôt pour personnes handicapées, qui est la porte d’entrée pour toucher la Prestation canadienne pour les personnes handicapées, un organisme comme Plan Institute, basé en Colombie‑Britannique, fournit du soutien dans tout le pays. L’organisme a des centres d’appels et des personnes qui font tout pour aider les gens à s’inscrire et à avoir accès au crédit d’impôt pour personnes handicapées, et qui pourraient avoir des questions. Je crois que, en tant qu’organisme de bienfaisance, ils font un travail incroyable à ce chapitre et ils essaient de le faire connaître.
D’autres organismes d’aide aux personnes handicapées, comme L’Arche du Canada, la Marche des dix sous et Le handicap sans pauvreté, travaillent tous pour sensibiliser le public à la question et aident les gens à remplir les formulaires. Ce que je dirais, c’est qu’il est important que ces organismes de bienfaisance aident les gens à remplir les formulaires, mais pourquoi les gens ont-ils besoin de cette aide pour remplir les formulaires? Y a-t-il un moyen de rendre les choses plus simples?
La sénatrice Burey : Madame Petresin, vos recherches m’ont vraiment fascinée et intéressée. En tant que pédiatre communautaire, c’est là où tout se passe, dans la communauté. Merci de mener ces recherches.
Pourriez-vous me parler de certains des résultats en matière de santé que vous avez observés pendant... pour ces cinq groupes?
Mme Petresin : Nous avons commencé par une étude pilote, nous n’avons donc pas examiné les résultats en matière de santé à grande échelle. Nous avons examiné différentes choses, selon l’intervention, et notre objectif principal était la faisabilité et l’acceptabilité, parce qu’il s’agissait d’une étude pilote. Mais pour les résultats secondaires, nous avons examiné davantage de résultats en matière d’accès aux aliments, des choses comme la disponibilité des fruits et des légumes, la qualité de l’alimentation, à l’aide d’un questionnaire bref et validé, et les obstacles à l’accès à des aliments sains également, en utilisant aussi un questionnaire validé. En ce qui concerne les ateliers de cuisine et de compétences en alimentation, nous avons examiné la confiance en soi pendant la préparation des aliments et le sentiment d’appartenance également. En ce qui a trait aux ateliers de cuisine, nous n’avons vu aucune différence statistiquement significative dans la confiance en soi pendant la préparation des repas, mais nous avons vu une différence en ce qui concerne le sentiment d’appartenance. Nous avons observé une augmentation statistiquement importante au chapitre du sentiment d’appartenance après les ateliers. Pour les cartes‑cadeaux d’épicerie, nous n’avons noté aucune répercussion sur les résultats en matière d’accès aux aliments. Cela concernait seulement 10 personnes, c’était une étude pilote très petite, qui portait également sur une plateforme très spécifique, il ne s’agissait pas d’une carte-cadeau pour une grande épicerie, mais pour une plateforme en ligne à tarif dégressif. Il pourrait y avoir également quelques éléments relatifs à l’équité numérique, parce que nous avons constaté que les groupes démographiques participant à cette intervention étaient très différents les uns des autres.
La sénatrice Ross : Merci à toutes les deux pour vos excellents exposés de ce matin. J’ai une question pour Mme Petresin. Vous avez dit que vous avez eu un taux de réussite de 86 à 100 % pour les cinq interventions. Je me demandais si vous pouviez nous donner une idée du coût total de ce projet, pour ce modèle.
Mme Petresin : Le coût total de l’exécution du programme? Je peux dire combien nous avons obtenu et ajouter que nous avons tout dépensé. Pour la phase 1, nous avons reçu un peu moins de 800 000 $, et nous les avons tous utilisés. Nous avons versé à tous nos conseillers communautaires un salaire décent, selon le salaire minimum vital de Guelph, qui représentait une grande partie de cette somme. Évidemment, des étudiants ont apporté leur soutien dans ce travail également. Et toute la logistique nécessaire pour gérer ces activités, distribuer des cartes-cadeaux alimentaires, organiser les ateliers et ainsi de suite.
La sénatrice Ross : Quelle était la durée du projet que ces 800 000 $ ont soutenu?
Mme Petresin : La durée était de deux ans. C’était la première phase.
La sénatrice Ross : Selon vous, combien de ménages en tout ont reçu cette aide?
Mme Petresin : Selon notre évaluation, 159 personnes ont participé à ces cinq interventions. Cependant, il s’agit simplement des personnes que nous avons évaluées. Il est probable que beaucoup plus de personnes ont été touchées. Par exemple, nous avons organisé des rencontres dans des cafés communautaires afin d’interroger autant de personnes que possible. Au cours de ces trois événements, nous avons servi environ 1 000 repas. Et nous avons apporté les restes à un groupe du quartier qui les a distribués dans la communauté. Quant au nombre de personnes que nous avons évaluées, c’était donc officiellement 159 personnes, mais pour ce qui est des répercussions, c’était probablement beaucoup plus.
La sénatrice Ross : En ce qui concerne un projet de ce type — et je crois que la sénatrice McBean a utilisé l’expression « développer à plus grande échelle » —, pensez-vous qu’un projet de ce type peut être développé à plus grande échelle étant donné les coûts et le nombre de personnes aidées?
Mme Petresin : Oui, bien sûr. C’est une question intéressante, parce que nous examinons actuellement la mise à l’échelle. Nous envisageons d’étendre le programme. Nous recrutons actuellement des conseillers communautaires au centre Wellington et à Elora pour avoir un point de vue rural et examiner quelques-unes des différences par rapport à un environnement urbain et mieux comprendre le contexte rural. Nous avons les fonds nécessaires pour le faire, maintenant.
Au bout du compte, cela revient à se dire combien ce serait formidable si tout le monde avait les moyens et n’avait pas besoin des programmes, mais ce n’est pas la réalité. Les programmes comme celui-ci apportent un soutien à bien des égards, et oui, au chapitre de l’accès aux aliments également, et même avec un lien social. C’est quelque chose qui nous a vraiment surpris. S’orienter dans le système — c’est une chose dont Mme Stern a beaucoup parlé — c’est difficile. On se retrouverait plus facilement dans le système s’il y avait davantage de soutien social et si on rencontrait davantage les gens.
La sénatrice Ross : Avez-vous l’impression que vos partenaires de financement considèrent cela comme un modèle pour la mobilisation pancanadienne?
Mme Petresin : Oui. L’un des critères du Fonds pour la santé des Canadiens et des communautés de l’Agence de la santé publique du Canada était la mobilisation de la communauté. Le niveau de mobilisation a varié selon les programmes financés. Nous avons réellement adopté ce modèle de co-conception, où les conseillers communautaires dirigeaient le travail, et nous, les chercheurs, faisions l’évaluation et offrions le soutien administratif structurel nécessaire, mais oui, la demande de subvention devait impliquer les membres de la communauté et tenir compte de leurs expériences vécues.
La sénatrice Ross : Excellent.
Je tiens à vous parler à vous deux de quelque chose qui se fait dans ma communauté. En septembre dernier, l’organisation Greener Village, un village plus vert, a commencé la construction du premier centre de récupération des denrées périssables du Canada atlantique. Vous en avez probablement déjà entendu parler, mais, en 2018, les responsables ont reçu un semi-remorque rempli de carottes, mais ils n’ont pas été capables de les traiter et de les donner à des familles qui en avaient besoin. Ils n’ont pas pu toutes les distribuer, et beaucoup ont été gaspillées.
Depuis ce temps, ils ont recueilli 8 millions de dollars auprès des trois ordres de gouvernement et de la communauté. La communauté du Canada atlantique soutient fortement ce projet. Je crois que c’est un modèle intéressant. Il comprendra aussi des cours, des serres, toutes sortes de choses. Il s’agit de transformer les denrées périssables qu’ils reçoivent en grande quantité, et c’est quelque chose de tout à fait unique, surtout dans notre région, le Canada atlantique.
Mme Petresin : C’est génial.
Le vice-président : Chers collègues, nous passons maintenant à la deuxième ronde.
La sénatrice Sorensen : Ma question s’adresse à Mme Stern.
Je siège aussi au Comité des peuples autochtones. Si j’ai bien compris, le Centre Maple Leaf pour la sécurité alimentaire a exploré des projets de collaborations avec les Autochtones visant à aider les communautés éloignées et les réserves à bâtir une souveraineté alimentaire par l’entremise de projets liés à l’alimentation et aux connaissances traditionnelles sur les pratiques alimentaires culturelles. J’aimerais en savoir plus là‑dessus.
Mme Stern : Merci de la question.
Notre partenariat le plus long a été avec une entité appelée Northern Manitoba Food, Culture, and Community Collaborative. Sa créatrice l’a fondé après avoir visité différentes communautés, pour aider le nord du Manitoba. Elle s’est rendue sur place et a dit qu’ils allaient récolter de l’argent. Elle leur a demandé quels étaient leurs besoins. Les communautés lui ont dit que les bailleurs de fonds venaient, puis faisaient marche arrière. Les collectivités ne pouvaient pas discuter avec toutes ces personnes. C’est un travail laborieux, ou bien les gens ne savent tout simplement pas qu’elles existent.
La collaboration a été créée pour mettre les fonds en commun. Il y a une foule de donateurs, principalement des donateurs philanthropiques, mais les communautés reçoivent maintenant pour la première fois un investissement du ministère de l’Agriculture du Manitoba.
Les décisions d’octroi sont prises principalement grâce à une collaboration entre les bailleurs de fonds et les membres de la communauté. Les membres de la communauté examinent les demandes. Les demandes sont très simples, donc elles peuvent être faites par téléphone, lors d’une discussion, et concernent ce que les gens souhaitent faire dans leur communauté.
Par exemple, dans l’une des communautés avec lesquelles nous travaillons, on souhaitait que les jeunes se réapproprient leur territoire. Deux aînés de la communauté ont obtenu du financement pour amener les jeunes à explorer leur territoire sur une base régulière et rapporter de quoi manger à la communauté. Cela touchait en partie le transfert de connaissances et de la culture.
Il y avait un autre programme dans les communautés de Bayline, au nord de Thompson, des communautés seulement accessibles par train, et ce train passe tous les deux jours. Les membres de ces communautés devaient prendre le train jusqu’à Thompson pour faire leur épicerie et aller à leurs rendez-vous médicaux. Ils essaient de faire ces deux choses en même temps. Puis, ils doivent attraper le train à temps pour retourner chez eux, sinon ils sont coincés à Thompson pendant deux jours.
Une des femmes de la communauté a dit : « Nous pourrions ouvrir une coopérative alimentaire. Nous pourrions ramasser l’argent et envoyer quelqu’un là-bas, pour deux jours. Elle fera l’épicerie ». Elle a négocié avec les lignes ferroviaires pour qu’elles acceptent la cargaison excédentaire. C’est comme ça que cette communauté faisait son épicerie.
C’était mené par la communauté. En tant que bailleur de fonds habitant à Toronto, je n’arrivais pas à croire que cette communauté n’avait pas d’autres moyens d’acheter à manger. Cela revient à ce que Mme Petresin a dit sur l’importance de la participation de la communauté à ces programmes et de la mobilisation.
La sénatrice Sorensen : J’apprends chaque jour des choses étonnantes, à ce comité. Merci. Cette réponse m’a émue, donc je vais en rester là.
La sénatrice Muggli : Madame Petresin, vous avez dit qu’il y avait de la place dans votre programme pour un salaire décent pour les participants. J’aimerais connaître votre opinion sur les politiques en matière de salaire décent et savoir si vous croyez que cela est une meilleure façon de s’attaquer aux causes profondes de l’insécurité alimentaire. Je vais commencer par vous, madame Petresin.
Mme Petresin : Oui, en somme, les gens ont besoin de plus d’argent. Pour mesurer l’insécurité alimentaire au Canada, nous examinons l’accès économique. Nous examinons cela précisément, et les chiffres sont clairs. Nous avons toutes deux parlé des statistiques, et, au bout du compte, oui, avoir plus d’argent ne ferait pas de mal aux gens. Un salaire décent garanti faciliterait l’accès à la nourriture et plus encore. D’un point de vue économique, cela veut dire disposer des fonds nécessaires pour acheter des aliments.
La sénatrice Muggli : Quels étaient leurs salaires?
Mme Petresin : Pour Food Uniting Neighbours? Ils étaient payés 25 $ l’heure.
La sénatrice Muggli : D’accord. Combien d’heures?
Mme Petresin : C’est une bonne question. Je ne veux pas dire n’importe quoi, et j’ai oublié de combien d’heures par mois il s’agissait.
La sénatrice Muggli : Je me demande si cela équivalait à un emploi à temps plein.
Mme Petresin : Cela n’équivaut pas vraiment à un emploi à temps plein, mais, pendant une longue période, nous nous réunissions tous les mercredis, pendant deux heures; il y a aussi le travail supplémentaire connexe.
Une part importante du financement a servi à payer les conseillers communautaires.
La sénatrice Muggli : Qu’en pensez-vous, madame Stern, si on traduit cela en un revenu décent?
Mme Stern : Il est important que les gens reçoivent un salaire équitable et concurrentiel pour leur travail. Le terme « salaire décent » est compliqué, puisque nous n’avons pas une norme appliquée à l’échelle du pays; il n’y a pas de norme nationale. Je crois que trois provinces ont mis en œuvre un processus pour que les employeurs offrent un salaire décent, et les exigences ne sont pas cohérentes. Je crois que cela peut être un défi, puisque les organisations doivent verser des salaires justes, mais doivent aussi se garder assez d’argent pour investir et maintenir les prix de leurs produits à un niveau abordable pour les consommateurs. C’est compliqué.
La sénatrice Muggli : À l’opposé, à part une sécurité de revenu adéquate au Canada, que pouvons-nous améliorer dans le secteur caritatif en ce qui concerne les donateurs ou l’impôt? Comment pouvons-nous aider le secteur caritatif à être plus durable?
Mme Stern : D’un côté, nous voulons que le secteur caritatif soit durable et de l’autre, nous ne voulons pas que les gens en dépendent. C’est compliqué. Les programmes comme celui de Greener Village... Des choses semblables se font à Vancouver, et aussi à Winnipeg avec Harvest Manitoba, et les organismes de bienfaisance investissent, désormais. Les organismes de bienfaisance investissent massivement dans la transformation des surplus alimentaires. C’est difficile parce que, d’un côté, nous devons trouver une manière de réduire nos surplus alimentaires, mais, de l’autre, distribuer les surplus alimentaires ne règle pas le problème de l’insécurité alimentaire.
Comment pouvons-nous nous attaquer à ces deux problèmes à la fois? Quels incitatifs devons-nous mettre en place, d’un point de vue agroalimentaire, pour que les fermiers, les producteurs et les transformateurs trouvent un moyen de réduire le gaspillage, ce qui, avec un peu de chance, réduirait le coût des aliments, mais, dans l’intervalle, puisque les surplus existent, nous voulons nous assurer que les gens y ont accès.
Les organismes de bienfaisance investissent davantage dans la transformation, ce qui est important pour le moment, mais qui, je l’espère, ne sera pas nécessaire longtemps.
Y a-t-il d’autres moyens? Y a-t-il des entreprises qui ont une capacité excédentaire et qui pourraient effectuer une partie de cette transformation supplémentaire et acheminer la nourriture dans le système, plutôt que d’obliger les organismes de bienfaisance à investir là-dedans?
La sénatrice Martin : Dans votre document de recherche, sous le résumé et les conclusions à la fin, il est écrit, et je traduis :
D’autres recherches sont nécessaires pour explorer les impacts à long terme de ces interventions sur la qualité de l’alimentation et les résultats plus généraux en matière de santé.
Le programme devait durer deux ans, et il serait impossible de continuer à le financer indéfiniment. Après l’investissement sur deux ans, je suppose que vous allez faire un suivi? Je me demande quelle a été l’incidence du programme de financement sur la communauté et si vous l’évaluez et le surveillez.
Mme Petresin : Oui. La première phase a duré deux ans, et une grande partie de la première année a été consacrée à l’élaboration du programme pour lui permettre de réussir. Nous n’avons pas mené ces interventions sur un coup de tête. Évidemment, la planification des interventions a été chronophage. Il s’agissait toujours de projets pilotes d’intervention; ce n’était pas vraiment à long terme. Ils nous ont donné un point de départ.
Maintenant, nous sommes rendus au point dans la phase 2 où nous avons une subvention de trois ans, et nous approfondissons notre travail à Onward Willow. Nous regardons les résultats à long terme, mais nous explorons aussi Centre Wellington, où nous mobilisons nos propres conseillers communautaires pour orienter notre travail. Nous comparons les deux milieux différents; l’un est rural et l’autre est urbain.
Pour ce qui est de l’évaluation des communautés, nous avons examiné des choses comme leur satisfaction par rapport au programme, la qualité de l’alimentation, les résultats au chapitre de l’accès aux aliments, la disponibilité des fruits et légumes, les obstacles à l’accès à des aliments sains, et cherchant à savoir s’il y avait une différence à ce chapitre.
Nous avons aussi évalué l’expérience des conseillers communautaires et ce que ce projet a signifié pour eux. Quelle est leur contribution? Quelle est l’importance des conseillers communautaires dans ce projet pour des choses comme l’humanisation? Nombre de conseillers communautaires en ont parlé. Ils sont sur le terrain. Ils peuvent instaurer cette confiance au sein de la communauté puisqu’ils sont tous dans la même situation. Ils peuvent avoir ce niveau d’affinité. Ils humanisent réellement le projet. Nombre de conseillers communautaires ont parlé du fait qu’ils peuvent enfin être qui ils sont dans cet espace. Ils n’ont pas besoin de cacher qui ils sont réellement et leur expérience, car ils travaillent avec des personnes qui sont dans la même situation. Ils sont le lien, le pont, entre la communauté.
Nous avons examiné tout cela sous différents angles et à la lumière de l’expérience des conseillers communautaires.
La sénatrice Martin : Au-delà de la phase 2, j’aimerais voir la communauté devenir moins dépendante et plus autonome, et j’aimerais aussi voir les résultats.
Mme Petresin : La phase 3 du Fonds pour la santé des Canadiens et des communautés existe, mais n’a pas encore été annoncée. Croisons les doigts pour qu’elle le soit également.
La sénatrice Martin : Ce genre de réussite pourrait être reproduite dans l’ensemble du pays.
Mme Petresin : Tout à fait, oui. Nos conseillers de la communauté ont eux aussi un rêve. Ils veulent voir cela dans tout le Canada. Ils veulent former les gens à ce travail, d’égal à égal, et montrer comment mettre en œuvre ce modèle.
La sénatrice Martin : Le Nord m’intrigue également, où il y a des situations critiques. Récemment, j’ai entendu parler d’un suicide lié à l’insécurité alimentaire. Il semble y avoir aussi un manque de données, et c’est un territoire très difficile d’accès. Pensez-vous faire quelque chose dans le Nord?
Mme Petresin : Non. Nous nous concentrons pour le moment sur la région de Guelph, donc ce n’est pas dans nos plans.
Mme Stern : En ce qui concerne le Nord, j’ai fait des recherches, et j’ai vu que l’organisme MakeWay a fait beaucoup d’interventions dans les Territoires. Nous avons financé l’évaluation de son nouveau programme de chasseur-cueilleur à temps plein, où les gens recevaient un salaire décent, souvent le même salaire qu’un professeur de la communauté. Les participants devaient aller sur le territoire, comme ils l’ont toujours fait, et rapporter de la nourriture dans leur communauté et la partager, comme le demande leur culture.
Les responsables faisaient également le suivi des impacts climatiques, sur le chemin, car si vous chassez de cette manière et que vous n’êtes pas en tout temps sur la terre ferme, cela peut être dangereux. Vous devez savoir comment la glace se déplace. Ils devraient publier, dans les prochaines semaines, l’étude sur le rendement du capital investi, qui porte sur l’incidence sur l’insécurité alimentaire, la santé mentale et physique et le partage selon la culture.
Le vice-président : Chers collègues, il ne nous reste plus beaucoup de temps. Vous pourriez vouloir porter vos questions au compte rendu.
La sénatrice McBean : J’ai deux questions. Le budget prévoit la production de la déclaration automatique de revenus. Est-ce que ce sera utile? Pour faire suite à ma question précédente, est-ce que ce sera utile? Y a-t-il des lacunes à ce niveau-là?
Mme Stern : Cela va aider les gens qui ont déjà produit des déclarations d’impôt, car cela sera plus facile pour eux à l’avenir. Pour ceux qui n’ont encore jamais produit de déclaration fiscale et qui devront peut-être trouver une pièce d’identité pour le faire, cela ne sera pas encore utile. Nous devons combler cette lacune. Une fois que vous avez produit une déclaration fiscale, ce sera différent.
La sénatrice McBean : Je pense que cela vise les personnes qui n’ont pas encore produit de déclaration d’impôt, n’est-ce pas?
Mme Stern : Si elles ne l’ont pas déjà fait, elles ne sont pas inscrites dans le système, et ne peuvent donc pas la produire elles-mêmes.
La sénatrice McBean : Madame Stern, je respecte le fait que vous soyez membre de la fondation des Aliments Maple Leaf, mais que vous examiniez également l’aspect agroalimentaire de toute cette question. Comment le gouvernement fédéral devrait-il collaborer avec le secteur agroalimentaire pour s’éloigner des réponses caritatives réactives? Comme nous le disions, il serait souhaitable de retirer l’ensemble de ces activités du secteur caritatif. Nous voulons nous tourner vers des stratégies de réduction de la pauvreté et de l’insécurité alimentaire à long terme, afin de sortir le secteur agroalimentaire du modèle caritatif. Comment comblons-nous cette lacune pour les personnes qui n’ont pas les moyens d’acheter de la nourriture?
Mme Stern : Cela s’accompagne d’un enjeu complexe : comme entreprise, il faut réussir à gagner assez d’argent pour continuer d’exister tout en offrant aux gens de la nourriture abordable. Nous cherchons des manières de définir une cible, de faire venir des gens qui ont une expérience vécue, mais aussi d’inviter des gens dans l’industrie à faire partie de cette conversation, à réfléchir à la manière dont ces éléments fonctionnent ensemble.
L’une des choses dont je suis fière est le partenariat d’entreprise avec les Chicken Farmers of Ontario et Feed Ontario. Les Chicken Farmers of Ontario donnent chaque année une partie de leurs quotas. Ils peuvent donner un quota ou l’utiliser à des fins de consommation personnelle, mais cela doit faire l’objet d’une transformation. Nous avons été en mesure de collaborer avec eux dans notre usine de London pour transformer tout le poulet offert par les éleveurs, au prix coûtant, et l’envoyer dans le système Feed Ontario.
Il existe probablement des possibilités de faire des choses du même genre, où les entreprises ont des capacités excédentaires et peuvent effectuer ce type de travail.
La sénatrice McBean : Le gouvernement fédéral pourrait-il collaborer sur le plan fiscal? Dans le logement, un des obstacles qui rendent le logement coûteux est que le remboursement de la TPS n’a jamais été indexé. Y a-t-il quelque chose de comparable que l’on pourrait faire dans le secteur agroalimentaire, un genre de partenariat qui permettrait de maintenir l’entreprise telle quelle, mais qui éliminerait également un obstacle fédéral?
Mme Stern : Malheureusement, cela dépasse mon champ de compréhension en ce qui concerne les affaires.
La sénatrice McBean : Allons donc!
Mme Stern : Je sais. Je travaille de l’autre côté. Je ne peux pas répondre à cette question.
La sénatrice McBean : Merci beaucoup.
La sénatrice Burey : Merci encore une fois. Je veux poursuivre dans le même ordre d’idées que mes collègues. Ce programme peut avoir un très grand impact. Madame Stern, vous avez parlé des résultats de la santé mentale et physique. Au bout du compte, nous voulons qu’il y ait un investissement. C’est pourquoi nous réalisons tous ces programmes.
Madame Petresin, vous associez-vous à d’autres organismes de recherche, comme l’Institute for Clinical Evaluative Sciences, ou ICES, et leurs chercheurs, afin de découvrir les résultats de santé à long terme des participants du programme, qui présentent des maladies chroniques et d’autres affections? C’est la raison pour laquelle nous le faisons, car cela nous coûte beaucoup d’argent, et ce n’est pas viable. En définitive, établissez-vous ce type de partenariat, ou bien cette réflexion est-elle en cours?
Mme Petresin : Oui, c’est une chose à laquelle nous réfléchirons bientôt. Nous ne le faisons pas encore. Nous n’en sommes encore qu’au début. Il s’agit certainement d’une chose dont nous pourrons tenir compte à l’avenir, soit d’examiner certains des résultats de santé à long terme. Mme Stern et moi avons parlé de l’importance de ces résultats et de la manière dont ils sont associés à l’insécurité alimentaire. Nous devons en tenir compte dans l’avenir.
C’est une excellente idée, de mettre à profit certaines de ces grandes organisations de recherche. À l’heure actuelle, des partenaires locaux mènent des travaux à Guelph. Nous sommes chanceux, parce que beaucoup d’initiatives emballantes au sujet de l’alimentation s’y déroulent, comme notre unité de santé publique locale, le Guelph Community Health Centre et le SEED, une initiative de sécurité alimentaire locale. Pour l’instant, elle se déploie à l’échelle locale, mais nous prévoyons examiner plus attentivement certains de ces résultats de santé à long terme et la manière d’explorer cette démarche.
La sénatrice Burey : Je mentionne les chercheurs de l’ICES parce qu’ils ont accès à toutes les grandes bases de données, et ils peuvent suivre des indicateurs. Ils nous écoutent peut-être en ce moment.
Le vice-président : Au nom de mes collègues, merci à vous deux de votre participation aujourd’hui. Nous vous sommes très reconnaissants de vos témoignages et de vos commentaires. Je vous félicite également toutes les deux de l’important travail que vous réalisez en ce qui concerne l’insécurité alimentaire au Canada.
Pour notre deuxième groupe de témoins, nous accueillons M. Steven Webb, directeur général du Global Institute for Food Security, ainsi que M. Evan Fraser, directeur, Arrell Food Institute, de l’Univesité de Guelph, qui se joignent à nous par vidéoconférence. Dans la salle aujourd’hui, nous accueillons M. Daniel Dutton, professeur agrégé, Santé communautaire et épidémiologie, de l’Université Dalhousie, et chercheur au sein de PROOF. Bienvenue, messieurs. Au nom des membres du comité, merci d’être ici aujourd’hui.
Nous allons maintenant entendre vos exposés, qui seront suivis par les questions des sénateurs.
Steven R. Webb, directeur général, Global Institute for Food Security : Bonjour et merci de me donner l’occasion de m’adresser au comité.
Je suis Steve Webb, directeur général du Global Institute for Food Security, ou GIFS, à l’Université de la Saskatchewan.
Comme nous le savons, la sécurité alimentaire comporte de nombreuses facettes, y compris les défis immédiats liés à l’abordabilité alimentaire, à l’inflation et à l’accès. Il existe également des facteurs distincts qui ont une incidence sur les systèmes intégrés qui permettent d’apporter les aliments de la ferme à l’assiette, partout dans le monde.
Chez GIFS, nous nous concentrons sur ce dernier élément, en établissant des plateformes technologiques novatrices et des partenariats efficaces qui accélèrent la conception de produits et améliorent la productivité. Un écosystème d’innovation solide est un pilier important de la sécurité alimentaire, et la sécurité alimentaire mondiale entraîne la sécurité alimentaire.
Comme Norman Borlaug l’a dit, on ne peut pas construire un monde pacifique avec des ventres creux et la misère humaine.
Aujourd’hui, le secteur agroalimentaire du Canada possède de nombreux atouts et produit des aliments en abondance, qui contribuent à la sécurité alimentaire des personnes ici à la maison et à l’étranger. Mais nous constatons également un nombre grandissant de défis. Notre réussite n’est pas garantie, et, de fait, la position de notre pays connaît un recul. La productivité agricole du Canada ralentit et a entraîné un manque à gagner de 30 milliards de dollars à la ferme et un déficit de 44 milliards de dollars en matière de commerce et d’exportations. Derrière ces défis, il y a des failles structurelles dans notre écosystème d’innovation.
Bien que nos universités et nos instituts de recherche publics aient excellé dans la création de connaissances, nous avons souvent eu du mal à traduire systématiquement ces connaissances en innovations ayant un impact sur le marché.
Un nombre croissant de rapports, dont l’Indice mondial de l’innovation 2025, révèlent le piètre rendement des investissements du Canada. Nos résultats ne sont pas à la hauteur de nos investissements en recherche. Parallèlement, les défis au sein du secteur aggravent la situation : pensons notamment aux perturbations du commerce et de la chaîne d’approvisionnement, aux événements météorologiques extrêmes et à la population mondiale grandissante.
Pour soutenir un secteur agroalimentaire résilient, les politiques alimentaires du Canada doivent favoriser l’innovation et y contribuer à l’aide d’un cadre réglementaire transparent et axé sur la science.
Aujourd’hui, notre secteur fait face à un fardeau réglementaire qui limite l’accès à un grand nombre des dernières technologies, décourage les investissements et étouffe l’innovation. Notre cadre réglementaire doit évoluer pour devenir plus réactif, opportun, axé sur la science et prévisible, et pour soutenir le programme de croissance du Canada, le tout sans compromettre la sécurité. Nous savons que nous pouvons le faire, car nous l’avons déjà fait auparavant.
Chez GIFS, nous avons produit une série d’analyses du cycle de vie du carbone qui montre la position dominante du Canada comme producteur d’aliments sûrs, nutritifs et durables. Ces études ont examiné de nombreuses cultures, et dans chaque cas, nous constatons que les agriculteurs canadiens, dirigés par ceux de l’Ouest du Canada, produisent des marchandises qui ont une plus faible empreinte carbone que les administrations concurrentes. C’est une formidable histoire rendue possible par l’adoption généralisée de technologies et d’outils novateurs mis au point ici, au Canada. Ce sont les innovations de la dernière génération, et à elles seules, elles ne permettront pas de relever les défis de demain.
J’aimerais proposer quelques solutions. Nous avons besoin d’une stratégie d’innovation agroalimentaire qui corrige les lacunes de notre filière d’innovation et qui comble le fossé entre nos écosystèmes du savoir et nos écosystèmes des affaires. Des pays comme l’Allemagne y sont parvenus avec les Fraunhofer Institutes, et c’est une chose que nous cherchons à reproduire chez GIFS en collaborant avec le gouvernement, les universitaires et le secteur privé afin de soutenir la co-création et la co-élaboration axées sur la mission.
Notre stratégie doit également apporter clarté et orientation pour tous les acteurs de la filière d’innovation avec des incitatifs liés aux résultats et adopter de nouveaux modèles de partenariats qui mettent à profit les forces des organisations individuelles, réduisent les redondances et stimulent les gains d’efficience.
C’est une chose que nous vivons chaque jour chez GIFS. Tout juste la semaine dernière, nous avons été heureux d’annoncer un partenariat avec le Réseau canadien d’amélioration du bœuf. Ce partenariat utilise les forces uniques du GIFS, à grande échelle, pour réduire les frictions dans la chaîne d’approvisionnement, renforcer la résilience et rapatrier les données canadiennes, tout en jetant les bases d’une compétitivité accrue à long terme.
En effet, notre secteur est mis devant d’importantes possibilités, et je suis convaincu qu’avec les bons outils et les bons cadres, il continuera de soutenir la productivité économique du Canada tout en s’appuyant sur notre histoire de réussite en matière de durabilité. Je vous remercie de votre temps aujourd’hui. J’accueillerai volontiers vos questions et les discussions sur ces sujets.
Evan Fraser, directeur, Arrell Food Institute, Université de Guelph : Merci beaucoup de me donner cette occasion. J’ai deux choses à dire : la première concerne l’insécurité alimentaire, ce qui est lié à l’abordabilité, à la pauvreté, à la fixation des prix et à l’accès; et la seconde, le potentiel que l’agriculture devienne la pierre angulaire de la sécurité alimentaire nationale.
En ce qui concerne l’insécurité alimentaire, la réunion d’aujourd’hui tombe à point. Ce matin, un certain nombre d’entre nous de partout au Canada avons lancé le seizième Rapport annuel sur les prix alimentaires canadiens, et ce rapport brosse un tableau bien sombre. Nous anticipons une hausse des prix des aliments de 4 à 6 % au cours de la prochaine année. En dollars réels, cela signifie qu’une famille moyenne de quatre personnes devra dégager 1 000 $ de plus dans un environnement où les budgets sont déjà serrés.
Si nous examinons les données, comme Mme Stern et Mme Petresin l’ont dit il y a une heure, nous devons faire face au fait que les personnes en situation d’insécurité alimentaire sont, de manière disproportionnée, des familles issues de groupes noirs, autochtones ou d’autres groupes racisés. Un très grand nombre de personnes vivant de l’insécurité alimentaire sont aux prises avec une certaine forme de handicap ou sont souvent de nouveaux Canadiens, et pour survivre, elles sautent des repas, compromettent la qualité nutritionnelle et se tournent vers les banques alimentaires.
L’insécurité alimentaire doit être envisagée dans le contexte du prix élevé des logements. Plus tôt cette année, j’ai eu l’occasion d’inviter l’un des principaux chercheurs agricoles de l’Afghanistan à travailler avec moi à l’Université de Guelph grâce à un programme d’aide aux universitaires exposés à un risque de persécution. Dans le cadre de cette expérience, je me suis profondément attaché à aider cette famille incroyable à s’établir ici. Le loyer mensuel d’un appartement d’une chambre à coucher, de 700 pieds carrés pour une famille de cinq s’élève à 2 100 $, ce qui est plus que ce que je paye pour mon hypothèque.
Là où je veux en venir, c’est que l’insécurité alimentaire ne peut être envisagée séparément des coûts élevés du logement et des salaires, ce qui nous oblige tous à reconnaître à la fois la nécessité, mais aussi les limites des banques alimentaires et d’autres organismes de secours.
Je vais passer au deuxième point. Si l’insécurité alimentaire est liée aux salaires, au prix du logement et à l’accès, la sécurité alimentaire est liée au pouvoir de notre secteur agricole de fournir des aliments sains et durables, comme M. Webb vient de le mentionner. À cet égard, je pense que nous nous réunissons à un moment caractérisé par des possibilités incroyables, mais aussi d’énormes dangers. L’agriculture et l’agroalimentaire ont la possibilité d’apporter des changements positifs en ce qui concerne le climat, l’alimentation et l’économie, mais cela se passe dans le contexte d’un énorme bouleversement géopolitique, de changements climatiques et de guerre commerciale, bien sûr.
Je dirais que, pour nous prémunir contre les dangers et saisir les occasions, nous avons besoin de ce robuste secteur agricole dont M. Webb vient de parler. On dit souvent qu’il n’y a que neuf repas entre l’humanité et l’anarchie, que si les camions alimentaires cessent d’arriver au Canada pour nourrir nos villes, il ne faudrait que trois jours avant d’épuiser nos réserves et que l’anarchie ne s’installe véritablement.
Je dirais que, pour faire en sorte que notre pays ait une sécurité alimentaire, nous devons nous concentrer non seulement sur les politiques et les programmes dont Mme Stern et Mme Petresin parlaient, mais aussi sur ceux que M. Webb a mentionnés. Il y a trois éléments principaux sur lesquels nous devrions nous concentrer, et ils trouvent un écho dans ce que M. Webb vient de dire.
Premièrement, nous avons besoin d’un investissement dans un programme ambitieux de recherche appliquée, de formation et d’infrastructures afin de renforcer la souveraineté alimentaire, en reconnaissant que la sécurité alimentaire est une question de sécurité nationale.
Deuxièmement, nous devons attirer plus de capitaux dans l’innovation agricole et agroalimentaire, et les entreprises canadiennes doivent accroître leurs activités de recherche et de développement au Canada. Nous ne pouvons pas continuer d’exporter nos meilleurs cerveaux et nos meilleures technologies en plus de notre bœuf et de nos lentilles.
Enfin, nous devons former la prochaine génération et intégrer une diversité de personnes et de penseurs dans le domaine des solutions agricoles. C’est un travail auquel je participe personnellement à l’Arrell Food Institute à l’Université de Guelph. Nous venons de recevoir 17 millions de dollars pour un nouveau programme national pancanadien de systèmes alimentaires durables pour le Canada afin de soutenir une prochaine génération d’innovateurs et d’entrepreneurs dans l’innovation agroalimentaire.
Pour terminer, j’ai un message essentiel pour vous. Je vous encourage à envisager de vous lancer dans une stratégie d’édification de la nation en deux volets. Le premier devrait miser sur l’insécurité alimentaire, en reconnaissant d’emblée que un Canadien sur quatre est en situation d’insécurité alimentaire et en élaborant les programmes sociaux et les interventions communautaires nécessaires pour régler ce problème.
Ensuite, je crois fermement que le Canada devrait investir dans la recherche et la formation afin d’élaborer les stratégies nous permettant de bâtir un système de production alimentaire résilient, solide et productif, ce qui non seulement nous permettra de traverser les crises, mais jettera également les bases d’un secteur et d’un pays plus prospères dans l’ensemble.
Sur ce, je vous remercie énormément de votre attention. Je trouve cela fantastique que vous investissiez votre énergie sur ces questions importantes et je suis heureux d’avoir eu l’occasion d’échanger avec vous aujourd’hui. Merci.
Le vice-président : Merci de vos commentaires, monsieur Fraser. Enfin, monsieur Dutton, vous avez maintenant la parole.
Daniel Dutton, professeur agrégé, Santé communautaire et épidémiologie, Université Dalhousie, à titre personnel : Bonjour. Je suis professeur agrégé à l’Université Dalhousie au département de Santé communautaire et épidémiologie. Je suis également membre d’un groupe de recherche appelé PROOF, qui réunit des membres de l’ensemble du Canada et des États-Unis ayant pour objectif de recenser des options stratégiques afin de réduire l’insécurité alimentaire des ménages au Canada.
Pour commencer, j’aimerais souligner que l’insécurité alimentaire des ménages est un concept scientifique concret. On a l’impression qu’il s’agit du contraire de la sécurité alimentaire, mais ce n’est pas le cas. L’insécurité alimentaire des ménages est l’accès inadéquat ou incertain aux aliments en raison de contraintes financières à l’échelle du ménage. La sécurité alimentaire a été utilisée pour désigner tout ce qui va de notre capacité de produire suffisamment d’aliments à l’échelle du pays pour nourrir notre population, la chaîne d’approvisionnement alimentaire et l’accès aux banques alimentaires. La sécurité alimentaire est donc un terme inclusif pour désigner de nombreux problèmes liés aux aliments, et parfois les gens confondent les actions liées à tout ce qui concerne les aliments et les solutions à l’insécurité alimentaire des ménages, ce qui n’est pas exact.
Cette combinaison inappropriée de l’insécurité alimentaire des ménages et de problèmes regroupés sous la bannière de la sécurité alimentaire complique le langage pour les employés gouvernementaux qui essaient de s’attaquer au problème de l’insécurité alimentaire des ménages. Certains trouvent utile de considérer que l’insécurité alimentaire fait partie de la pauvreté de consommation et qu’elle est donc liée aux défis attribuables à l’abordabilité générale, au coût de la vie, aux inégalités des résultats sur le marché du travail et au logement, comme nous venons de l’entendre.
Statistique Canada mesure l’insécurité alimentaire des ménages à l’aide d’un questionnaire particulier établi par des chercheurs qui vise à mesurer avec exactitude des situations particulières des ménages. Cela signifie que les efforts visant à diminuer cette mesure amélioreront la vie des Canadiens en améliorant leur santé et en abaissant leur demande de soins de santé. À titre de référence, environ un Canadien sur quatre vit dans un ménage en situation d’insécurité alimentaire.
Je sais que le comité permanent a entendu des employés gouvernementaux d’AAC, d’EDSC et d’autres qui ont aussi insisté sur le fait que l’insécurité alimentaire des ménages est associée au revenu. Je l’ai entendu dire toute la matinée, ce qui est formidable. C’est conforme à des décennies de recherche sur l’insécurité alimentaire.
L’Agence de la santé publique du Canada a récemment publié des études sur ce qui influence l’insécurité alimentaire au Canada et est parvenue à la même conclusion : l’insécurité alimentaire est améliorée grâce à des actions qui atténuent les difficultés financières. Ces études ont reconnu que le fait de donner aux ménages des aliments grâce à des mécanismes en nature n’a pas beaucoup d’incidence sur l’insécurité alimentaire.
L’idée que le fait de donner à un ménage des aliments n’a pas d’incidence sur l’insécurité alimentaire des ménages constitue un point de friction majeur pour de nombreuses personnes, car cela semble contre-intuitif. Si cette idée contre-intuitive s’avère, c’est à cause de ce que l’insécurité alimentaire des ménages reflète : les facteurs structurels auxquels un ménage est confronté. Cela peut comprendre le caractère adéquat et la stabilité du revenu, les dépenses imprévues et le coût de la vie, qui ne changent pas lorsque nous fournissons des aliments.
La propre vérification par Agriculture et Agroalimentaire Canada du Fonds des infrastructures alimentaires locales et l’examen par la vérificatrice générale du Fonds d’urgence pour la sécurité alimentaire et du Programme de récupération d’aliments excédentaires n’ont également relevé aucune preuve que ces programmes réduisaient l’insécurité alimentaire.
Le Programme national d’alimentation scolaire a le potentiel de produire de bons résultats en matière d’éducation et de nutrition des élèves, mais pour les raisons que j’ai évoquées, nous ne nous attendons pas à ce qu’il s’agisse d’un facteur principal permettant de réduire l’insécurité alimentaire future des ménages. Les gens reconnaîtront les avantages qu’ils tirent du Programme national d’alimentation scolaire ou d’autres programmes alimentaires communautaires; toutefois, ces programmes n’auront aucune incidence sur l’insécurité alimentaire des ménages, car il ne s’agit pas nécessairement d’un problème de disponibilité des aliments.
Au Canada, nous réagissons à de nombreux autres problèmes importants sans transferts en nature et finissons par améliorer l’insécurité alimentaire des ménages. Je vais vous donner un exemple tiré de mes propres recherches. La Sécurité de la vieillesse est plus généreuse que l’aide sociale, et les recherches montrent que lorsque les personnes à faible revenu ont 65 ans et deviennent admissibles à ces pensions publiques, la probabilité qu’elles se retrouvent dans une situation d’insécurité alimentaire diminue. Je tiens à signaler que la Sécurité de la vieillesse ne rend pas les ménages incroyablement riches. Ces prestations ajoutent de la stabilité au budget d’un ménage, et ce budget fait face à une augmentation rapide du coût des aliments, en plus du coût du logement et de l’inflation générale.
Pour terminer, je suis chercheur dans une faculté de médecine, et je me soucie des répercussions de l’insécurité alimentaire des ménages sur les Canadiens. Le fait de traiter les symptômes de l’insécurité alimentaire ne va pas la faire diminuer dans la population, tout comme le fait d’offrir d’excellents soins pour le cancer ne va pas diminuer la probabilité qu’une personne souffre du cancer dans la population. La plupart des Canadiens, je suppose, préféreraient probablement éviter le cancer que de recevoir un excellent traitement pour cette maladie lorsqu’ils en souffrent. De même, la prévention de l’insécurité alimentaire des ménages est plus efficace pour ce qui est de l’amélioration globale de la santé.
La diminution de l’insécurité alimentaire des ménages au Canada signifie d’agir sur les enjeux sociaux qui l’exacerbent, et cela signifie d’intervenir en amont de la chaîne des événements qui entraînent l’insécurité alimentaire. Cette action n’est possible que par des interventions à l’échelle fédérale; par exemple, grâce à des politiques sur le revenu gérées par EDSC. Cette action n’est pas liée aux aliments, malgré des impressions initiales qu’elle devrait l’être, et ne retombe pas vraiment sur les épaules du secteur agricole ou agroalimentaire. Je vous remercie.
Le vice-président : Merci à chacun d’entre vous d’avoir présenté vos déclarations liminaires.
Chers collègues, compte tenu du temps dont nous disposons, je suggère que, pour le premier tour, chaque sénateur se voie attribuer cinq minutes, et cela comprend la question et la réponse. Si la question est destinée à un intervenant particulier, veuillez l’indiquer, ou encore si cela s’adresse aux trois.
La sénatrice Sorensen : Je vais adresser ma question à M. Fraser.
En octobre, quatre de mes collègues et moi nous sommes retrouvés à l’Université de Guelph, où nous avons rencontré un grand nombre de personnes, y compris M. Fraser, et avons beaucoup appris au sujet de son institut.
D’après votre biographie, vous avez été le premier coprésident du Conseil consultatif de la politique alimentaire du Canada, le groupe multipartite qui conseille le ministre de l’Agriculture et de l’Agroalimentaire du Canada sur la mise en œuvre de la politique alimentaire du pays. Premièrement, le conseil existe-t-il toujours, et si oui, quel est l’état d’avancement des réunions ou des discussions?
Deuxièmement, on nous dit souvent que les politiques de sécurité alimentaire concernent un grand nombre de portefeuilles et de ministères différents. Je suis curieuse de savoir si, lorsque vous participez à certaines de ces réunions, les autres ministres se présentent également, plutôt que le seul ministre de l’Agriculture ou son personnel?
M. Fraser : Merci, sénatrice Sorensen. Je suis heureux de vous revoir. Je suis très reconnaissant que cette question ait été posée.
Permettez-moi de raconter quelque chose rapidement : il y a environ 10 ans, un certain nombre d’entre nous au sein du gouvernement et à l’extérieur de celui-ci pensaient que, puisque la nourriture est une question si interstitielle, le travail de création d’une politique alimentaire nationale pour le Canada avec le gouvernement serait un exercice intéressant. M. McCauley d’abord, puis M. Bibeau, qui étaient ministres en leur temps et chefs de file du gouvernement fédéral, ont bel et bien donné suite à cela : ils ont créé une excellente politique alimentaire fondée sur les exportations, l’environnement, la sécurité alimentaire et la nutrition comme principes directeurs clés. Un élément de cette politique — et nous revenons six ou sept ans en arrière — était un conseil consultatif que Sylvie Cloutier, du Conseil de la transformation alimentaire du Québec, et moi-même avons eu le privilège de coprésider. Cela a été fantastique. Nous avons conseillé le gouvernement sur un certain nombre de sujets différents, en jouant notamment un rôle important dans le remue-méninges qui a fini par mener à la création du Programme national d’alimentation scolaire. À l’époque, en 2021-2022, nous avons eu des interactions considérables avec le Cabinet fédéral — EDSC et AAC étant les deux principaux portefeuilles avec lesquels nous avons collaboré.
Depuis, nous n’avons pas été très actifs. Il existe toujours un site Web, où l’on voit nos binettes réjouies. Nous n’avons pas été convoqués depuis l’automne 2023. Je pense que, officiellement, notre mandat en tant que conseil touche maintenant à sa fin. Cela fait longtemps que j’y ai pensé, je le confesse. J’aimerais beaucoup être déployé; je me tiens prêt et disposé à réunir ce groupe au pied levé pour fournir des conseils transversaux, de la ferme à la table, en passant par les banques alimentaires, les collectivités autochtones et jusqu’aux principaux transformateurs et associations de producteurs. Ce sont les gens qui ont été nommés pour siéger à ce conseil, et nous sommes prêts à fournir des conseils au ministre et au gouvernement fédéral chaque fois que cela s’avère nécessaire. Merci.
La sénatrice Sorensen : Je suis heureuse d’entendre ces commentaires dans le cadre de la réunion.
Pourriez-vous dans ce cas nous en dire plus sur l’Arrell Food Summit, que j’ai manqué en octobre, mais auquel j’aurais beaucoup aimé assister? Je crois comprendre que vous réunissez des intervenants de l’industrie, du gouvernement, du milieu politique, du secteur à but non lucratif et du monde universitaire. Cela vous aide-t-il pour ce qui est de renseigner le gouvernement fédéral? Pourriez-vous me donner quelques points à retenir du sommet de cette année?
M. Fraser : Je suis ravi que cette question me soit posée.
Nous avons été créés grâce à un investissement extrêmement généreux de la Arrell Family Foundation pour tenir le sommet annuel et des activités connexes. Le thème du sommet de cette année était la résilience et le renforcement de la résilience du système alimentaire canadien; démystifier la résilience pour comprendre que la résilience est un système qui peut nous fournir des aliments, peu importe ce qui se passe. Il s’agit d’un système qui peut se remettre rapidement sur ses pieds, mais qui peut également faire des pas en avant et se réorienter pour atteindre un plus grand niveau de santé, de nutrition, de prospérité économique et de durabilité. C’est ainsi que nous l’avons présenté.
Nous avons eu un grand nombre de débats vigoureux. M. Galen Weston a participé et a annoncé un investissement de 50 millions de dollars, effectué personnellement par lui et par la Galen and Hilary Weston Foundation dans le cadre du Million Acre Challenge, une série d’incitatifs financiers et d’investissements visant à aider les agriculteurs à pratiquer une agriculture plus respectueuse du climat. C’était un élément important du sommet.
Un autre élément important du sommet était un groupe de représentants commerciaux du Canada, des États-Unis et du Mexique qui ont parlé des renégociations de l’ACEUM et des défis liés à la conduite de la politique commerciale internationale dans le contexte actuel. Par ailleurs, nous avons discuté de stratégies avec des aînés autochtones, lesquelles ont été largement reprises par Mme Petresin lors de la dernière heure de séance avec le groupe de témoins, soit de mobiliser les communautés locales pour qu’elles puissent s’autonomiser. Cela devient alors davantage une discussion axée sur les consommateurs et sur la pauvreté, qui a été entièrement portée par le groupe d’intervenants autochtones.
Je vous remercie.
La sénatrice Sorensen : Merci beaucoup. Je me souviens d’avoir parlé du Million Acre Challenge, qui est très intéressant si quelqu’un d’autre souhaite vous poser des questions à ce sujet.
La sénatrice Muggli : Je vais commencer par le représentant de ma ville d’origine de Saskatoon, M. Webb. Je suis heureuse de vous voir ici.
Vous parliez de résilience; ma question porte sur la recherche et la réglementation. Pourriez-vous aborder l’importance de la recherche en ce qui concerne l’intégrité des aliments — c’est‑à‑dire la protection de la qualité des aliments, le fait de tenir compte de la prévisibilité des inondations, des sécheresses et de la gestion des ravageurs et des maladies — donc tout ce que vous pouvez nous dire à ce sujet? Avez-vous des recommandations principales visant à réagir au fardeau réglementaire? Quel est, selon vous, le principal fardeau réglementaire qu’il faudrait aborder pour soutenir l’innovation alimentaire?
M. Webb : Tout d’abord, sénatrice, je vous remercie de me permettre d’être ici.
Pour ce qui est de la recherche, je tiens à être absolument clair : j’ai parlé de la filière de l’innovation, et cela repose sur les recherches. Cette création de connaissances est ce qui nous donne du pouvoir. La capacité de mettre au point les outils et les technologies d’analyse pour assurer une chaîne d’approvisionnement alimentaire traçable et transparente nous vient directement de la recherche. L’une des choses dont j’aimerais m’assurer que nous parlions, c’est que la recherche est vraiment le premier stade de l’innovation, et nous excellons à ce chapitre. Là où nous devons avancer, c’est passer de la validation de concept à des prototypes fonctionnels jusqu’au déploiement des technologies, donc jusqu’à la filière de l’innovation pour produire des impacts.
Notre voisin d’à côté ici à notre établissement est en fait l’Agence canadienne d’inspection des aliments, ou ACIA. Nous avons des possibilités de collaborer avec nos partenaires de l’ACIA pour explorer de nouveaux outils et de nouvelles technologies afin de mener ces recherches et d’accélérer et de renforcer notre capacité de comprendre la sécurité et la traçabilité des aliments.
Sur le plan de la réglementation, je crois que cela mène à la prochaine question. Nous avons un cadre réglementaire qui est... pensez-y comme à un arbre qui n’a jamais été taillé. Nous ajoutons de la réglementation, encore, encore et encore. Chaque fois que ces règlements ont été mis en place, ils avaient du sens à l’époque. En parlant de la traçabilité et de la sécurité des aliments, la conversation que nous avons eue avec nos collègues de l’ACIA lorsqu’ils examinaient un écran de numérisation par apprentissage automatique qui nous permettait de déceler des maladies dans les plantes, ils nous ont demandé pourquoi nous nous penchions sur le spectre visuel. J’ai répondu que c’était parce que l’exigence réglementaire liée au signalement est une réponse fondée sur l’aspect visuel. Ils disaient qu’il existait toutes ces autres technologies d’analyse d’infrarouge et d’analyse multispectrale qui pourraient mener à une productivité améliorée.
Avec une réforme réglementaire, nous avons l’occasion de mettre le bon cadre en place, d’élaguer les choses qui n’ont plus de raison d’être en raison des technologies dont nous disposons aujourd’hui et de favoriser une certaine épuration pour que le système soit davantage efficace pour être en mesure d’amener de nouvelles innovations sur le marché. Merci.
La sénatrice Muggli : Ces règles lourdes sont-elles surtout en place au sein d’Agriculture et Agroalimentaire Canada?
M. Webb : Non. Je suis d’avis que les règles s’appliquant au secteur agroalimentaire se situent aux paliers fédéral, provincial et municipal. Cela affecte l’investissement et réduit fortement l’intérêt des investisseurs étrangers. Encore une fois, nous devons réfléchir de manière holistique au moment d’examiner le cadre réglementaire. Pour beaucoup d’éléments dont nous avons parlé, l’exemple se situait au palier fédéral.
La sénatrice Muggli : Je sais que nous n’en aurons pas le temps, mais si vous aviez le temps de nous transmettre par écrit une analyse de haut niveau de certaines de ces règles lourdes à tous ces paliers, nous en serions ravis.
M. Webb : Merci, sénatrice, je tâcherai de me charger ce devoir.
La sénatrice McBean : Je vais poursuivre avec M. Webb. Monsieur Webb, quelles sont les innovations les plus prometteuses qui émergent du système alimentaire mondial que le Canada pourrait adopter afin d’améliorer notre sécurité alimentaire ainsi que notre durabilité agricole à l’échelle nationale?
M. Webb : Sénatrice, merci de la question. Pour revenir à cette idée d’une filière d’innovation, où il y a de la création de connaissances et de nouvelles recherches qui sont menées au sein des universités et des instituts de recherche dans tout le Canada... Un des secteurs que le Global Institute for Food Security et nos partenaires des secteurs tant public que privé étudient est en fait l’adoption répandue de technologies que nos compétiteurs utilisent. La sélection génomique, par exemple, est la capacité de lier le rendement d’une plante ou d’un animal à son code ADN et de modéliser et prédire le résultat ultime. Cela accélère le taux du gain génétique et augmente la résilience dans la chaîne d’approvisionnement tout en favorisant la productivité.
L’Australie utilise cette méthode efficacement pour nombre de ses cultures. Nos fermiers canadiens n’ont pas accès à cette même technologie. Pourquoi? Parce qu’il existe des défis structurels au sein de l’industrie, et c’est par l’entremise de ces partenariats uniques dont j’ai parlé que nous pouvons rassembler les acteurs des secteurs public et privé afin de tirer parti de nos capacités à l’échelle des organisations pour maximiser l’impact.
Encore une fois, il s’agit d’une des possibilités que nous voyons. Elle tient moins à la découverte issue de recherches qu’au déploiement de la recherche, et c’est là que réside cette grande occasion qui s’offre. Voilà la lacune que nous constatons dans les résultats du Canada au chapitre de la productivité, où nous voyons un investissement fait dans la recherche, mais pas d’impact correspondant sur le marché. Voilà un secteur où nous voyons une réelle possibilité d’explorer de nouveaux modèles de partenariats qui augmentent la productivité et le rendement.
La sénatrice McBean : Vous nous fournirez par écrit, plus tard, une liste des obstacles systémiques qui empêchent notre système agricole de mettre cela en place. Cela serait excellent. Je viens de recevoir une note de la part de notre collègue, la sénatrice Robinson, qui voudrait vous dire bonjour; elle pense que vous êtes fantastique.
Ma prochaine question s’adresse à M. Dutton. Dans notre discussion tout à l’heure à propos de ce que nous souhaitions faire avec cette étude, nous avons discuté des différences. Vous avez commencé par définir la sécurité alimentaire par opposition à l’insécurité alimentaire. Que pensez-vous du fait que notre étude se penche sur les deux côtés de cette médaille?
M. Dutton : Il s’agit de la façon naturelle dont le comité définit son travail, et il a le mandat de se pencher sur l’industrie agricole et agroalimentaire, alors, il est tout naturel que vous parliez d’enjeux de sécurité alimentaire.
Il est malheureux que le langage utilisé pour parler de nourriture au Canada... n’importe quel groupe pour qui l’alimentation est importante va naturellement prendre tous ces sujets liés à l’alimentation et les mettre dans le même panier. J’habite au Nouveau-Brunswick et je fais du bénévolat chez Aliments pour tous NB. Quand j’ai dit que j’allais comparaître devant un comité sénatorial permanent, on m’a donné une liste de recommandations concernant des politiques portant sur presque tous les enjeux ayant trait à l’alimentation. Cela découle du fait que les gens sont préoccupés par le fait de mettre de la nourriture sur la table; c’est pour cela qu’ils examinent de haut en bas de la chaîne d’approvisionnement tous les enjeux reliés à l’alimentation qui pourraient éventuellement avoir un lien avec leur travail.
Mon intérêt particulier tient à l’insécurité alimentaire des ménages, car je m’intéresse à la manière dont les gouvernements peuvent prendre des mesures stratégiques qui améliorent la santé des Canadiens, et l’insécurité alimentaire des ménages est une manière de mesurer ce qui nous importe réellement quant à la pauvreté des consommateurs.
Vous pouvez imaginer qu’il y a des ménages à faible revenu, mais qui consomment allègrement, comme le ferait peut-être un ménage de retraités. Ils ont beaucoup de richesse et ne se considéreraient peut-être pas eux-mêmes comme vivant une situation d’insécurité alimentaire, mais ils pourraient avoir un faible revenu. Alors l’insécurité alimentaire est utile d’un point de vue purement axé sur la recherche, lorsque l’on tente de cerner les ménages qui sont particulièrement sensibles aux chocs économiques, comme la pandémie de COVID-19, qui occasionnent la perte d’emploi.
Il n’y a pas de réponse directe à votre question. Je n’ai pas d’opinion bien arrêtée concernant le fait que la sécurité alimentaire et l’insécurité alimentaire peuvent ou non coexister. Il est essentiel que nous restions prudents quant à ce qui peut avoir des répercussions sur l’insécurité alimentaire des ménages, car nous disposons de beaucoup de données selon lesquelles des choses comme les compétences culinaires ou la littératie financière peuvent avoir un impact, mais nous n’avons pas de vue d’ensemble de la manière dont ces choses-là remédient à l’insécurité alimentaire dans les ménages. Toutefois, nous avons des études qui ont conclu que lorsqu’un ménage touche un faible revenu et qu’il connaît ensuite une hausse de revenu, sa probabilité d’être affecté par l’insécurité alimentaire baisse. Alors les personnes composant ce ménage n’ont pas nécessairement accru leur littératie financière ou leurs compétences culinaires pendant ce phénomène de hausse des revenus. Voilà l’optique dans laquelle j’examine cet enjeu.
La sénatrice Burey : Merci beaucoup à tous et à toutes d’être ici, et, bien sûr, le Sénat se penche uniquement sur des questions complexes, alors nous tentons toujours de nous y attaquer. J’ai deux questions, une pour M. Fraser et une autre pour M. Dutton.
Je viens de visiter la page Web du Programme alimentaire mondial pour voir leurs définitions, c’est justement le sujet de notre débat : qu’est-ce que la sécurité alimentaire?
La sécurité alimentaire ne peut exister que lorsque les gens ont accès à suffisamment de nourriture nutritive et sûre pour permettre une croissance et un développement normaux ainsi qu’une vie active et saine. À l’opposé, l’insécurité alimentaire survient lorsque les conditions susmentionnées n’existent pas.
Alors voilà les définitions, que j’ai traduites librement. Monsieur Dutton, l’insécurité alimentaire des ménages, dont vous parliez en disant que Statistique Canada l’inscrit désormais dans sa mesure du panier de consommation, ou peu importe comment ça il l’appelle, afin de mesurer cette privation matérielle et également pour s’en servir comme indicateur pour approfondir davantage cette réalité. J’aimerais entendre vos commentaires là-dessus.
Je voudrais ensuite passer à M. Fraser, et je vous remercie énormément de la manière dont vous avez expliqué la différence entre ces notions et de siéger au Conseil consultatif de la politique alimentaire du Canada. Je suis particulièrement intéressée par les enfants et par la façon dont ils peuvent accéder à ces innovations. Vous parlez d’innovations et du fait d’amener les enfants à être sensibles à ce qui se produit dans le secteur agricole. Nous avons parlé de main-d’œuvre et d’innovation, et j’aimerais avoir vos commentaires là-dessus par la suite. Monsieur Dutton, êtes-vous en mesure de répondre?
M. Dutton : Beaucoup d’organisations qui ont une vision très large des enjeux alimentaires ont des définitions comme celle-là. La définition de la santé selon l’Organisation mondiale de la Santé, par exemple, est très large. Lorsque je parle d’insécurité alimentaire des ménages dans un contexte canadien, je parle de ce que mesure Statistique Canada dans l’Enquête canadienne sur le revenu, un module comportant 18 questions qui vont de : est‑ce que vous vous inquiétez parfois de ne pas avoir assez de nourriture? Jusqu’à : vos enfants ne mangent pas pendant une journée. Il s’agit d’un indice mesurant la gravité de la situation, où l’on tente de recueillir de l’information sur le nombre de personnes au Canada qui vivent de l’insécurité alimentaire.
Au sujet des enfants, nous disposons de données, comme ce module, par exemple — ce document qui mesure l’insécurité alimentaire d’un ménage — qui étayent des choses comme l’Allocation canadienne pour enfants. Donc nous sommes très sensibles à des éléments tels que le revenu qui, comme on peut l’imaginer, influe sur cette réalité. Outre l’enquête statistique, nous avons une idée de ce qui peut influer sur l’insécurité alimentaire, et cet instrument y contribue. Nous estimons qu’il s’agit d’une bonne manière de mesurer l’insécurité alimentaire des ménages, mais les définitions varient, comme vous l’avez souligné.
La sénatrice Burey : Monsieur Fraser, à vous.
M. Fraser : Merci beaucoup de me demander de parler de l’enjeu de la formation. Il y a quelques années, j’ai rencontré un jeune ingénieur en robotique qui, pendant toute sa formation à l’Université de Waterloo, rêvait de travailler pour la NASA, et qui a ensuite découvert qu’il y avait des emplois mieux rémunérés et plus stimulants intellectuellement à Leamington, où l’on cherchait à mettre au point une machine pour cueillir des tomates dans une serre. Cela m’a beaucoup inspiré, cette conversation : il rêvait à une chose, mais a réalisé qu’il y avait un meilleur cheminement de carrière qui s’offrait à lui dans le secteur de l’innovation agroalimentaire. Le secteur en entier fait face à une pénurie majeure de main-d’œuvre compétente; cela est bien prouvé. La question qui se pose alors est la suivante : comment pouvons-nous surmonter les préjugés qu’ont les enfants qui rêvent de travailler pour des agences spatiales, alors qu’ils devraient plutôt travailler dans l’industrie agroalimentaire?
À l’Université de Guelph, nos systèmes d’alimentation durable pour le Canada... imaginez un entonnoir. Nous créons une série de micro-titres de compétences qui seront largement inculquées en ligne à des apprenants partout au pays. Nous avons des partenaires autochtones aussi bien dans le Grand Nord pour attirer l’attention des gens vivant dans des communautés isolées et rurales, que dans les grandes universités des métropoles.
Nous avons des plateformes de micro-titres de compétences afin d’attirer l’attention, et qui comprennent une série d’événements qui se tiennent annuellement d’un océan à l’autre : des hackathons, des séances de conception, des concours de présentations d’affaires, des événements qui sont réellement conçus pour briser les barrières et pour exposer les gens à l’exaltation engendrée par les innovations agroalimentaires, dont M. Webb nous donnait des exemples plus tôt. Ensuite, il y a un programme de mentorat pour que, lorsque nous aurons cerné des gens vraiment prometteurs et des idées vraiment prometteuses, nous puissions les amener à s’inscrire au bon programme d’études postsecondaires, par exemple. Ou, s’ils sont rendus un peu plus loin, les aider à mettre sur pied une entreprise et entrer dans l’écosystème canadien d’incubation et d’accélération qui est très robuste, mais qui n’est pas aussi actif dans l’industrie agroalimentaire qu’il ne le devrait.
Essayez d’imaginer cet entonnoir... nous essayons de construire cet entonnoir avec tous nos partenaires afin de nous assurer que lorsque la prochaine génération d’ingénieurs en robotique rêvera de l’avenir, ils rêveront de travailler dans le secteur des serres, car c’est ce qui importe pour la mission vers Mars.
La sénatrice Ross : Ma question s’adresse à M. Webb. Pour reprendre dans la même veine que la question posée par la sénatrice McBean, pourriez-vous me donner une idée de la manière dont la technologie passe d’une idée jusqu’au lancement sur le marché? Et faisons-nous un bon travail au Canada lorsqu’il s’agit d’amener ces nouvelles idées technologiques vers la ligne d’arrivée? Comment pourrions-nous nous améliorer à cet égard? Et quel genre de soutien pourrait aider?
M. Webb : Tout d’abord, M. Fraser a beaucoup écrit à ce sujet également, alors nous sommes bien entourés aujourd’hui. Un des éléments que M. Fraser a mentionnés dans ses observations préliminaires, c’est le besoin de l’industrie canadienne d’investir davantage ici, au Canada.
Mesdames et messieurs, mes antécédents ont plutôt trait au secteur industriel. J’ai œuvré pendant 23 ans dans le secteur industriel, j’ai commencé ma carrière en Saskatchewan, j’ai passé près de 20 ans aux États-Unis et j’ai travaillé à l’échelle mondiale.
J’ai parlé de l’écart structurel dans notre écosystème d’innovation, et des technologies qui ont conduit au succès en matière de durabilité que nous avons connu dans les années 1980 et 1990. Une chose qui est arrivée et la raison pour laquelle nous avons mis en place le GIFS pour combler cette lacune... nous souhaitons attirer des investissements dans le secteur industriel. Vous aurez besoin de très bonnes idées qui germent dans nos universités, mais pour les amplifier et pour qu’elles aient un impact réel, vous avez besoin d’être en mesure de fonctionner à une telle échelle. Et c’est là qu’entre en scène la filière d’innovations que nous favorisons en tant que Global Institute for Food Security. Cette capacité de faire le pont entre le secteur des affaires et nos partenaires dans les universités et dans les instituts de recherche... cela permet réellement de la validation de concept à des prototypes fonctionnels et à aller au-delà.
D’un point de vue commercial — l’entreprise pour laquelle j’ai travaillé, aujourd’hui connue sous le nom de CORTEVA —, le Canada disposait d’une part d’investissement inéquitable dans la R&D dans les années 1990. Quelque part au milieu des années 2000, l’infrastructure et l’orientation ont changé, et des organisations comme celles que j’ai mentionnées dans mon témoignage, en l’occurrence les instituts Fraunhofer, ont commencé à nous attirer, car la science appliquée fonctionne à des échelles plus larges. Donc, nos concurrents utilisent ces nouveaux outils et ces nouvelles technologies dans ces organisations qui travaillent de concert avec l’ensemble de l’industrie, du gouvernement et des établissements de recherche. Je pense que du point de vue du Canada, le cadre de réglementation qui facilite un peu plus le progrès des technologies en aval de la filière d’innovation aidera à attirer davantage d’investissements au Canada, et soutiendra l’écosystème entrepreneurial, l’écosystème des entreprises en démarrage que M. Fraser a mentionné plus tôt.
La sénatrice Muggli : Merci, monsieur Fraser, de nous avoir fourni un titre pour notre étude : l’anarchie dans trois jours. Si ce titre n’attire pas l’attention, j’ignore ce qui le fera. Ma question s’adresse à M. Dutton. Ce que nous avons entendu jusqu’à présent, c’est que le problème de l’insécurité alimentaire du Canada obéit à une hiérarchie. Donc, si vous essayez de savoir quels en sont les piliers, notre plus gros défi, c’est l’accès, c’est‑à-dire, le revenu et l’abordabilité, et ensuite c’est la stabilité, car les gens composent plus ou moins avec l’insécurité alimentaire en raison de l’inflation, du coût des aliments, et de l’emploi. Ensuite, il y a l’utilisation et la disponibilité, qui semblent être des défis avec lesquels composent le plus souvent les collectivités éloignées et nordiques. Est-ce que c’est ce que vous remarquez dans le cadre de votre travail? Dans l’affirmative, pouvez-vous nous dire où l’investissement et les efforts en matière de politiques devraient se concentrer?
M. Dutton : Ce que nous observons avec les augmentations récentes et le risque que les ménages vivent de l’insécurité alimentaire, c’est que cela a moins à voir avec ce que j’ai entendu ce matin concernant — je ne dirai pas l’iniquité — mais plus à voir avec l’intersection avec la pauvreté. Lorsqu’on pense à l’insécurité alimentaire des ménages, beaucoup de personnes pensent aux personnes pauvres. La mesure du panier de consommation a été mentionnée plus tôt. Il s’agit du seuil de pauvreté du Canada. Donc, vous pouvez imaginer que nos politiques tentent de ramener les gens au-dessus de ce seuil. Alors, l’aide sociale, qui n’est pas de compétence fédérale, ne va pas ramener une famille au-dessus du seuil de pauvreté lié à la mesure du panier de consommation. Donc, par défaut, ces personnes sont maintenant pauvres. C’est la politique que nous avons élaborée.
Mais nous commençons à voir que le risque d’insécurité alimentaire dans les ménages qui se situent au-dessus de ce seuil de pauvreté n’est aucunement nul. Et je peux vous dire que, si vous imaginez une famille monoparentale à Toronto qui touche un revenu annuel de 48 000 $, le parent se situe à environ 5 000 $ au-dessus du seuil de la mesure de panier de consommation. Une dépense imprévue, une modification du loyer de cette famille, ou quelque chose d’aussi anodin, est susceptible de les faire basculer dans l’insécurité alimentaire. Pour ce qui est des politiques fédérales susceptibles d’avoir une incidence sur le parent, selon ce qu’on peut observer, cette personne ne représente probablement pas une grande priorité au chapitre des politiques gouvernementales préexistantes, sauf si elle a un enfant, car là, elle perçoit la prestation pour enfants, et diverses formes d’aide financière pour l’aider à combattre la vie chère, qui pourraient s’appliquer de manière globale.
D’après nos recherches portant sur la COVID-19 et sur les personnes qui ont reçu la PCU, par exemple, nous avons constaté que le risque d’insécurité alimentaire chez ces personnes, avant même l’existence de la PCU, était plus grand que chez les personnes qui n’avaient pas besoin de bénéficier de la PCU. Pour moi, cela souligne le fait qu’il y a certains métiers ou certains cheminements professionnels, peut-être dans la vente de détail ou l’industrie des services, dans lesquels l’instabilité associée à ces métiers s’assortit de plus grands risques de composer avec l’insécurité alimentaire.
Vous avez parlé d’une hiérarchie, et je pense que la stabilité revêt une très grande importance, car lorsqu’on regarde des programmes comme la Sécurité de la vieillesse, le montant du revenu n’est pas important ou impressionnant, mais le fait que cette rentrée d’argent soit fiable permet aux personnes de planifier en conséquence.
Au Canada, ce qui pourrait faire toute la différence, ce serait de modifier les montants d’argent que les gens reçoivent en fonction de leur lieu de résidence. Donc, la mesure du panier de consommation est établie pour environ 53 zones à l’échelle du Canada. Au Nouveau-Brunswick, nous avons une zone pour Saint-Jean et Moncton, ce qui n’a probablement aucun sens, mais il y a des zones qui existent. Si vous regardez le risque que les personnes composent avec l’insécurité alimentaire, selon la mesure du panier de consommation à l’échelle du Canada, vous verrez que c’est différent.
Peut-être qu’à un endroit, le risque qu’une personne au seuil de mesure du panier de consommation compose avec l’insécurité alimentaire est de 30 %, mais ailleurs, le risque est de 50 %.
Selon moi, la stabilité n’est pas une considération secondaire : elle est essentielle.
Je pense que nous nous concentrons énormément sur les zones éloignées, en ce qui concerne l’accessibilité. Les témoignages entendus plus tôt ont souligné à quel point il est difficile pour certaines personnes d’accéder physiquement à la nourriture. Et je pense que c’est ici que nous sommes le mieux placés pour faire intervenir des personnes locales, qui ont à cœur d’aider, afin de régler ce problème très concret. Je pense que le fait d’habiliter ces personnes est une bien meilleure idée que d’utiliser un instrument grossier à l’échelle du pays.
La sénatrice Muggli : Voulez-vous ajouter autre chose pour conclure concernant les récentes modifications apportées à la Prestation canadienne pour les personnes handicapées?
M. Dutton : J’ai besoin de plus d’une minute pour cela. Les critères d’un handicap selon l’Enquête canadienne sur le revenu comprennent des éléments que vous et moi, dans le cadre d’une conversation ordinaire, pourrions ne pas considérer comme tels — des choses comme le fait d’avoir un TDAH ou un problème de santé mentale pour lequel vous recevez un traitement médicamenteux —, et vous n’êtes pas admissible au crédit d’impôt pour les personnes handicapées. Par conséquent, il y a un écart entre le crédit d’impôt pour les personnes handicapées et les personnes handicapées qui composent avec l’insécurité alimentaire. Je ne vais jamais contester une augmentation du crédit d’impôt pour les personnes handicapées, car nous pouvons imaginer que les personnes qui en ont besoin composent également avec d’autres problèmes en plus de l’insécurité alimentaire, mais c’est au point d’intersection avec la pauvreté, lorsqu’on voit les choses de façon plus globale.
La sénatrice Burey : Monsieur Fraser, je tenais à vous accorder un peu plus de temps, car nous avons été un peu interrompus plus tôt. Nous parlions de formation, et vous aviez commencé en donnant l’exemple des personnes qui travaillent dans la robotique. En tant que pédiatre, je dirais que bon nombre de mes patients ont participé au programme Robotiques FIRST, dont vous avez sûrement entendu parler. Étant donné que je viens de Windsor-Essex, un centre dynamique reconnu pour ses serres, l’agriculture et le secteur de l’automobile, les enfants ne parlaient que du secteur de l’automobile. Que pouvez-vous faire pour changer les mentalités de façon à faciliter cette filière de formation et d’innovation?
M. Fraser : Il s’agit d’un problème omniprésent qui remonte aussi loin que la Confédération. L’agriculture, la foresterie et l’exploitation minière du Canada se concentrent sur la production de matières premières, et ne se concentrent pas autant sur les produits à valeur ajoutée. Par conséquent, je ne pense pas que la plupart des jeunes considèrent les industries primaires comme intéressantes, innovantes ou à l’avant-garde de la science. Par contre, le travail que M. Webb et moi-même effectuons démontre très clairement que l’agriculture occupe le devant de la scène.
Je me contente de formuler le problème. Je ne vous fournis pas de solution ici. Je dis simplement qu’il s’agit d’un problème très vieux que nous tentons de régler depuis des décennies.
Dans le cadre de mes propres fonctions en tant que professeur d’université et éducateur, j’ai écrit des romans graphiques et créé des bandes dessinées. J’ai participé à la création de plans de cours destinés à l’école secondaire afin de faire porter l’attention sur ces enjeux, à savoir que le défi de nourrir les gens à l’avenir ne se trouve pas uniquement à l’avant-garde de la science: il s’inscrit également dans la mission morale de la génération actuelle, et il existe des cheminements professionnels excellents, solides et procurant un revenu stable.
Lorsque je dis à des étudiants qu’ils peuvent participer à relever l’un des plus grands défis de notre génération, essentiellement, et qu’ils peuvent également avoir un excellent emploi, ils se sentent interpellés. Pourtant, nous vivons dans un monde où le fait de travailler pour la NASA semble passionnant, et où le fait de travailler dans une serre semble ennuyeux. Il s’agit d’un problème culturel majeur sur lequel nous devons travailler. Je dispose de quelques outils que j’ai utilisés dans une certaine mesure, mais j’ai la très forte conviction que nous devons mieux communiquer l’enthousiasme que nous ressentons du fait de faire partie du monde de l’agriculture aux jeunes personnes, car c’est une stratégie essentielle pour la sécurité nationale.
La sénatrice Burey : Monsieur Webb, pouvez-vous ajouter un commentaire à ce propos?
M. Webb : Oui, une chose que nous avons faite, lorsque je travaillais au sein du secteur privé, c’est de travailler en partenariat avec les universités pour annoncer à quel point il était agréable de travailler dans le domaine de l’agriculture dans les villes centrales. Pourquoi avons-nous fait cela? C’était parce qu’il y avait un déclin des taux d’inscription à certains collèges d’agriculture aux États-Unis, et l’industrie avait besoin d’un bassin de talents diversifiés.
M. Fraser a mentionné le programme qu’il menait à Guelph dans le but de favoriser ce bassin diversifié. Comment concluons-nous ces partenariats avec l’industrie afin d’aider à attirer et informer? Les gens de tous les horizons sont choqués d’apprendre à quel point l’agriculture est complexe. Nous procédons à bien plus de séquencement que l’industrie des soins de santé. Nous faisons énormément plus que l’industrie des soins de santé, mais nous demeurons silencieux. Je suis partial, car cela fait plus de 30 ans que je travaille dans l’industrie, mais je suis absolument passionné par la technologie que nous pouvons créer ici. Il s’agit d’un rôle que les partenariats peuvent jouer afin d’aider à attirer ce talent, car cette diversité de pensée, et le fait d’attirer un bassin de talents sont essentiels à la croissance de notre industrie et à la croissance du PIB.
La sénatrice Sorensen : Merci beaucoup. J’interviens pour poser une dernière question. Je vais m’adresser à M. Fraser. Vous l’avez déjà mentionné dans votre dernière réponse, mais pouvez-vous parler au comité du livre que vous avez écrit durant la COVID-19, Dinner on Mars, et nous dire où nous pouvons l’obtenir?
M. Fraser : Merci de la publicité. Il s’agit d’un projet ludique durant la COVID-19 que Lenore Newman, qui vient de la côte Ouest, et moi-même avons amorcé, et qui a commencé comme un échange de textos, car personne ne pouvait voyager où que ce soit en 2020, et nous avons commencé à rêver d’aller sur Mars. C’était avant que la popularité d’Elon Musk ne chute. Lenore m’a demandé, « Qu’est-ce qu’Elon va manger lorsqu’il arrivera sur Mars? » On a fini par écrire un livre. Il s’intitule Dinner on Mars, et il a été publié par une maison d’édition canadienne appelée ECW Press.
C’est une expérience de la pensée où l’on cherche à savoir ce qu’il faudrait pour nourrir une communauté sur une planète, mais en réalité, il s’agit de la planète Terre. Si vous songez à bâtir une communauté sur Mars, vous devez élaborer un système alimentaire qui est incroyablement efficace, équitable et nutritif. Chaque millilitre d’eau et chaque gramme de matière organique est une ressource pour laquelle on s’est ardemment battu. La conclusion de ce livre, c’est que nous ferions mieux de ne pas ficher en l’air notre planète. C’est un peu un cliché, bien entendu. Nous pourrions bâtir une communauté sur Mars, mais ce serait un défi de taille, et nous vivrions dans un environnement où nous serions privés de tout. Au contraire, si nous déployons les technologies que nous savons que nous avons — et je pense vraiment que le Canada est sur le point de le faire — nous pourrions devenir des chefs de file à l’échelle mondiale dans la création d’un système alimentaire qui génère bien plus de valeur économique et de sécurité nutritionnelle pour nos citoyens, mais nous pourrions également jouer un rôle plus que considérable dans l’alimentation de l’avenir sur une planète chaude et densément peuplée.
Les technologies sont présentes et elles apparaissent rapidement. L’institut de M. Webb — le Global Institute for Food Security — est à l’avant-garde d’une grande partie du travail génétique relatif à nos produits, et de choses de ce genre. Mes collègues de l’Université de Guelph s’occupent de la science alimentaire. J’ai consommé bon nombre de genres de protéines étranges ces derniers mois, qui sont sorties de l’usine de brassage. L’avenir est passionnant, mais il n’a pas besoin de ressembler au passé.
Au moment même où nous honorons l’agriculture, et nous misons sur la communauté agricole incroyable du Canada, nous pouvons également prévoir un avenir innovant et très prospère en choisissant les bons investissements, mais pour ce faire, le gouvernement fédéral doit faire preuve de leadership.
J’ai un dernier commentaire. Souvent, on pense que la recherche revient à prendre de l’argent et à le transformer en idées. Le Canada est très fort dans ce domaine. L’innovation, c’est de prendre ces idées, et de les transformer de nouveau en argent. C’est là que nous sommes moins forts. Les investissements stratégiques dans l’innovation permettraient au Canada de se positionner comme chef de file à l’échelle mondiale et, effectivement, selon Justine Hendricks, « le Canada devrait viser la lune » et selon John Stackhouse, c’est « l’occasion d’une génération ». C’est donc avec cette idée que je conclus.
La sénatrice Sorensen : Merci. Quelle agréable façon de conclure la séance. J’ai eu beaucoup de plaisir à vous revoir.
Le vice-président : C’était effectivement une agréable façon de conclure. Je tiens à remercier nos trois témoins de leur participation aujourd’hui. La séance a été extrêmement informative, et nous vous remercions de votre contribution à l’étude. Et je tiens également à vous féliciter du travail que chacun de vous effectue — je reprends la phrase de M. Fraser — pour contribuer à notre sécurité nationale. Merci beaucoup de votre participation aujourd’hui.
Je tiens à remercier les membres du comité de leur participation active et de leurs suggestions judicieuses. Je tiens également à prendre quelques minutes pour remercier rapidement tout le personnel qui a soutenu le travail du comité. Merci à notre greffière, à nos analystes de la Bibliothèque du Parlement, aux interprètes, à l’équipe des débats qui transcrit cette séance, au responsable de la salle de comité, au technicien des services multimédias, à l’équipe de radiodiffusion, au centre d’enregistrement, à la DSI et à notre page.
(La séance est levée.)