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AGFO - Comité permanent

Agriculture et forêts


LE COMITÉ SÉNATORIAL PERMANENT DE L’AGRICULTURE ET DES FORÊTS

TÉMOIGNAGES


OTTAWA, le jeudi 30 avril 2026

Le Comité sénatorial permanent de l’agriculture et des forêts se réunit aujourd’hui à 8 h 3 (HE), avec vidéoconférence, pour étudier, afin d’en faire rapport, le rôle du secteur agricole et agroalimentaire dans la sécurité alimentaire au Canada.

La sénatrice Mary Robinson (présidente) occupe le fauteuil.

[Traduction]

La présidente : Bonjour. Je m’appelle Mary Robinson et je préside le Comité sénatorial permanent de l’agriculture et des forêts. Bienvenue aux membres du comité, à nos témoins et aux gens qui regardent la diffusion de la réunion en ligne.

Je tiens d’abord à souligner que les terres sur lesquelles nous sommes réunis se trouvent sur le territoire traditionnel non cédé de la nation algonquine anishinabe.

Avant d’entendre nos témoins, j’invite les sénateurs présents autour de cette table de bien vouloir se présenter.

Le sénateur McNair : John McNair, du Nouveau-Brunswick. Merci.

La sénatrice Sorensen : Karen Sorensen, du territoire visé par le Traité no 7, en Alberta.

La sénatrice Ross : Bonjour. Krista Ross, du Nouveau-Brunswick. Je remplace le sénateur Rob Black.

La présidente : Merci à tous.

J’invite les sénateurs à consulter les fiches placées sur la table pour prendre connaissance des consignes visant à prévenir les incidents acoustiques.

Je rappelle également à tous les intervenants d’éviter de passer d’une langue à l’autre au milieu d’une phrase et de parler trop vite. La clarté du son facilite l’interprétation, la transcription et le sous-titrage.

Aujourd’hui, le comité poursuit son étude sur le rôle du secteur agricole et agroalimentaire dans la sécurité alimentaire au Canada.

Nous avons le plaisir d’accueillir, dans ce premier groupe de témoins, Sarah Elton, chercheuse spécialisée dans les systèmes alimentaires et la santé publique, professeure adjointe, titulaire de la chaire Eakin à la Dalla Lana School of Public Health de l’Université de Toronto qui se joint à nous par vidéoconférence; et Brady Deaton, fils, professeur et titulaire de la chaire de la famille McCain en sécurité alimentaire, au département d’économie alimentaire, agricole et des ressources de l’Université de Guelph, qui est présent dans la salle.

Merci beaucoup de vous joindre à nous. Nous sommes ravis de vous revoir.

Nous allons d’abord entendre vos déclarations préliminaires avant de passer aux questions des sénateurs. Vous disposez de cinq minutes chacun. Vous avez la parole, madame Elton.

Sarah Elton, chercheuse spécialisée dans les systèmes alimentaires et la santé publique, professeure adjointe, titulaire de la chaire Eakin, École de santé publique Dalla Lana, Université de Toronto, à titre personnel : Bonjour. Je suis ravie de m’adresser au comité ce matin.

Je suis chercheuse en systèmes alimentaires et professeure adjointe à l’École de santé publique Dalla Lana de l’Université de Toronto. Aujourd’hui, je vais vous faire part d’un important constat qui ressort de ma recherche et qui présente un intérêt pour votre étude sur la sécurité alimentaire au Canada : les infrastructures publiques du système alimentaire favorisent la sécurité alimentaire des Canadiens, leur rôle étant de faire le lien entre les agriculteurs et les marchés urbains et de permettre aux entreprises indépendantes de faire concurrence aux grandes sociétés dans un système alimentaire qui, comme nous le savons, se caractérise par la concentration des grandes chaînes d’alimentation.

Ma recherche porte essentiellement sur le Marché des produits alimentaires de l’Ontario. Certains membres du comité n’ont pas eu l’occasion de visiter cet établissement, mais si vous êtes allés à Toronto par l’autoroute Gardiner, vous l’avez probablement aperçu juste au nord de la route à Etobicoke.

Six jours par semaine se tient là un marché de gros dédié aux aliments cultivés au Canada ainsi qu’aux fruits et légumes importés. Des entreprises indépendantes de toutes tailles s’y approvisionnent, notamment des supermarchés, des fruiteries, des restaurants, des traiteurs, des vendeurs itinérants de produits et des banques alimentaires.

Depuis 2020, mon équipe et moi faisons le suivi des chaînes d’approvisionnement en fruits et en légumes frais qui nourrissent les Canadiens. Nous avons articulé une grande partie de notre étude autour du Marché des produits alimentaires de l’Ontario dans le but de mieux comprendre le rôle des infrastructures publiques du système alimentaire.

Nous avons constaté que cet établissement permet aux entreprises indépendantes, grandes et petites, de participer à l’économie alimentaire. C’est un endroit où les agriculteurs canadiens peuvent vendre directement leurs produits à une diversité de grossistes, tout en étant une solution de rechange au contrôle exercé par les grandes chaînes de vente au détail.

À ce marché, les agriculteurs, les négociants en fruits et légumes et les détaillants en gros de l’Ontario vendent également des produits frais à toute une gamme de commerces indépendants qui, par la suite, fournissent aux communautés un accès aux aliments.

Nous avons notamment constaté que les groupes à faible revenu sont desservis par de petits commerçants qui s’approvisionnent à ce marché.

En examinant les prix des fruits et légumes qui transitent par ce grand marché de gros vers les petits commerçants indépendants, les avantages pour la population nous sont devenus encore plus évidents. Nous avons en effet découvert que les petits commerces proposaient des prix nettement inférieurs à ceux pratiqués par les grandes chaînes d’alimentation.

Dans le cadre de mon travail avec ma collègue Aparna Raghu Menon, j’ai remarqué que de nombreux produits courants comme les tomates, les pommes et certains aliments d’importance culturelle comme l’okra étaient de 20 à 40 % moins chers dans les fruiteries indépendantes que dans les grands supermarchés. Cela est en partie attribuable à l’existence de ce marché de gros concurrentiel financé par le secteur public.

Comme le Canada et l’hiver sont indissociables, nous avons cherché à savoir quels produits cultivés en Ontario étaient vendus dans ce marché entre la fin de la saison de croissance, en octobre, et le début du printemps, toujours dans une optique de sécurité alimentaire saisonnière.

Nous avons constaté qu’il existait un approvisionnement hivernal. De nombreux agriculteurs avec lesquels nous avons discuté souhaitent produire davantage durant la saison morte, mais en raison de facteurs économiques et écologiques, ils n’arrivent pas à accroître leur production.

Nous nous sommes ensuite demandé de quoi ce marché a besoin pour fonctionner. Nous avons cartographié les endroits où étaient cultivés les produits régionaux, et il nous est clairement apparu que les terres agricoles de la région devaient être considérées comme un élément essentiel de ce type d’infrastructure publique du système alimentaire.

Nous avons récemment publié nos conclusions dans la revue Nature Cities démontrant que la sécurité alimentaire canadienne est également liée à la protection des terres agricoles.

Avant de terminer, je tiens à souligner que nos recherches sont devenues essentielles pour assurer la sécurité nationale en raison de l’évolution de nos relations avec les États-Unis.

Depuis des décennies, le Canada a besoin des États-Unis pour assurer sa sécurité alimentaire. Cette vulnérabilité est désormais avérée.

En analysant les données sur le commerce, mon équipe a constaté que, parmi tous les produits que nous importons ici, plus de 82 % transitent par les infrastructures de transport des États‑Unis, soit par leurs ports d’expédition et par leurs autoroutes. Toute perturbation de ces systèmes de transport compromet notre approvisionnement alimentaire.

Que nous apprend donc notre étude? L’investissement de fonds gouvernementaux dans les infrastructures publiques du système alimentaire peut avoir un impact intergénérationnel, comme nous le constatons au Marché des produits alimentaires de l’Ontario. Cet investissement peut soutenir les commerces indépendants évoluant dans un système alimentaire dominé par de grandes entreprises. Les commerces indépendants qui s’approvisionnent à ce marché permettent à de nombreux Canadiens d’avoir accès à des aliments à des prix abordables. Enfin, ce marché peut assurer la sécurité alimentaire seulement si les terres agricoles sont situées à proximité, ce qui veut dire que la sécurité alimentaire va de pair avec la protection des terres agricoles régionales contre les projets de développement. Ces terres ne doivent pas être utilisées pour construire des maisons, de nouvelles autoroutes ou de nouvelles industries.

La protection de l’infrastructure publique du système alimentaire est donc un moyen, pour le gouvernement, de soutenir la sécurité alimentaire de l’ensemble des Canadiens.

Je vous remercie.

La présidente : Merci, madame Elton. Monsieur Deaton, vous avez la parole.

Brady Deaton, fils, professeur et titulaire de la chaire de la famille McCain sur la sécurité alimentaire, Département d’économie alimentaire, agricole et des ressources, Université de Guelph, à titre personnel : Merci beaucoup. Je suis honoré d’être ici. Je suis heureux de revoir des visages familiers que j’ai rencontrés lors de votre dernière visite à l’Université de Guelph. Ma déclaration préliminaire portera principalement sur certains enjeux d’intérêt public liés à l’insécurité alimentaire, qui touche 25 % de notre population, un taux inacceptable.

Mes commentaires s’appuient sur ma recherche à titre de professeur à l’Université de Guelph, sur ma formation professionnelle d’économiste agricole et sur mon expérience de vie et de travail acquise dans des régions du monde où les faibles revenus et l’insécurité alimentaire sont choses courantes.

L’insécurité alimentaire demeure l’un des enjeux les plus préoccupants pour le Canada. Ce problème est antérieur aux récentes tensions géopolitiques et il est aggravé par les défis économiques actuels, surtout en ce qui concerne les personnes à faibles revenus. L’insécurité alimentaire est clairement définie — accès inadéquat à des aliments de qualité ou en quantité suffisante en raison de contraintes financières — et elle est mesurée par Statistique Canada.

L’une des causes principales est le faible revenu. Le moyen le plus efficace de réduire l’insécurité alimentaire consiste donc à bonifier le revenu disponible des ménages, soit directement en augmentant les revenus, soit indirectement en réduisant les prix des aliments, du logement ou d’autres produits de première nécessité.

Dans une publication antérieure, ma collègue et moi avons analysé la Politique alimentaire pour le Canada de 2019 sous l’angle de l’insécurité alimentaire. Nous avons constaté que cette politique vise à assurer la sécurité alimentaire, sans toutefois mettre clairement l’accent sur l’augmentation des revenus ou la réduction des prix des aliments. Dans notre document, nous proposons au gouvernement un cadre simple dont il doit tenir compte quand il élabore des programmes visant à réduire l’insécurité alimentaire. Je me ferai un plaisir de revenir sur ce sujet durant la période des questions.

Selon l’analyse de la Politique alimentaire du Canada réalisée par Agriculture et Agroalimentaire Canada, bon nombre des programmes ayant le potentiel de réduire l’insécurité alimentaire des ménages n’ont pas vraiment atteint leur but, car leurs retombées ont surtout servi à améliorer la sécurité alimentaire communautaire. Une question importante demeure : dans quelle mesure les personnes touchées par l’insécurité alimentaire bénéficient-elles de la sécurité alimentaire communautaire?

L’un des programmes conçus pour réduire l’insécurité alimentaire, Nutrition Nord Canada, est le principal programme du gouvernement fédéral visant à réduire les prix des denrées alimentaires dans les régions éloignées et nordiques où l’insécurité alimentaire au sein des communautés autochtones est très élevée. Mes collègues et moi-même sommes d’avis qu’en général, ce programme permet réellement de faire baisser les prix des aliments.

Plusieurs facteurs méritent toutefois une attention soutenue. Le programme ne cible pas expressément les personnes en situation d’insécurité alimentaire. C’est plutôt l’ensemble des membres de la collectivité qui en profitent, peu importe leur revenu ou leur niveau de sécurité alimentaire. Le programme s’applique seulement à certains aliments et les subventions varient selon les aliments. Les bénéfices varient donc en fonction des habitudes d’achat et la facture d’épicerie demeure élevée en raison de l’éloignement. À mon avis, il vaut mieux considérer Nutrition Nord Canada comme un programme s’inscrivant dans un continuum d’initiatives visant à lutter efficacement contre l’insécurité alimentaire.

Il importe de signaler que bon nombre, voire la plupart des initiatives visant à réduire l’insécurité alimentaire sont mises en place en dehors du champ d’action traditionnel du secteur agroalimentaire. Il est démontré, par exemple, que certains programmes de supplément du revenu, comme la Sécurité de la vieillesse et l’Allocation canadienne pour enfants, contribuent à réduire l’insécurité alimentaire.

En terminant, je rappelle que nous vivons un moment unique de l’histoire du Canada, marqué par des tensions géopolitiques. Dans ce contexte, la sécurité alimentaire est de plus en plus étroitement liée à des préoccupations comme la souveraineté nationale, la souveraineté alimentaire, l’indépendance alimentaire et la sécurité alimentaire communautaire, entre autres. La signification de chacun de ces concepts comporte des nuances et peut donner lieu à différentes mesures stratégiques ciblant une grande diversité de bénéficiaires. Ce qui me préoccupe, c’est que certains de ces concepts peuvent se traduire, au bout du compte, en politiques protectionnistes qui empêcheront le système agroalimentaire de s’adapter efficacement aux défis actuels et futurs pour garantir la disponibilité des aliments. À titre d’exemple, les menaces historiques, comme les perturbations climatiques et géopolitiques, continueront de planer sur le système agricole. Si jamais une grande région du Canada devait voir sa production alimentaire locale fortement réduite, à cause d’une sécheresse ou d’une inondation, nous devrions alors compter sur la capacité d’adaptation de notre système agricole, avec ses vastes réseaux commerciaux, tant régionaux qu’internationaux, pour garantir la disponibilité des aliments. Je crois que cette capacité d’adaptation est stimulée par un système entrepreneurial et concurrentiel. Bon nombre des programmes de longue date des gouvernements fédéral et provinciaux contribuent à cette résilience et à cette productivité.

Permettez-moi de conclure sur une note plus sentimentale et d’insister sur l’importance de poursuivre ce débat avec nos jeunes et de les sensibiliser à ces enjeux. J’enseigne depuis plus de vingt ans à l’Université de Guelph et j’ai eu le privilège de travailler avec mes étudiants sur les sujets dont nous discutons aujourd’hui. Aucune génération n’est mieux outillée que la prochaine pour affronter l’avenir. C’est l’engagement que nous prenons tous.

Je vous remercie de m’avoir donné l’occasion de témoigner. Je répondrai maintenant volontiers à vos questions.

La présidente : C’est toujours agréable de terminer sur une note optimiste et sentimentale. Je vous remercie. Nous allons maintenant passer aux questions. Les sénateurs disposent de cinq minutes chacun pour poser leurs questions, incluant les réponses. Nous allons commencer par notre vice-président, le sénateur McNair.

Le sénateur McNair : Monsieur Deaton et madame Elton, merci d’avoir accepté de participer à notre étude aujourd’hui. Je suis ravi de vous revoir.

J’aimerais aller plus loin au sujet du Marché des produits alimentaires de l’Ontario. Comme vous l’avez dit, c’est le plus vaste marché de gros alimentaire au Canada et le troisième en importance en Amérique du Nord, qui facilite l’accès aux aliments dans la province.

Le Globe and Mail a récemment publié un article rédigé par des chercheurs de la Dalla Lana School of Public Health de l’Université de Toronto, intitulé en anglais « Canada’s reliance on the U.S. for our food is a recipe for disaster », sur la dépendance alimentaire du Canada vis-à-vis des États-Unis qui conduit au désastre. Madame Elton, vous connaissez bien cet article, évidemment. Comme vous l’avez dit dans votre déclaration préliminaire, jusqu’à 82,9 % de tous les fruits et légumes qui entrent au Canada transitent par les États-Unis.

Par ailleurs, les auteurs ajoutent que, même quand nous importons des fruits et légumes d’autres pays, les États-Unis servent d’intermédiaire, ce qui confirme ce que vous nous avez dit lors de notre visite. Autrement dit, parmi les quelque 80 % de fruits et de légumes que nous importons de notre voisin du Sud, sans parler des produits alimentaires qui transitent par ce pays avant d’arriver chez nous, seulement 54,7 % de ces produits sont cultivés aux États-Unis.

Vous avez glissé un mot sur les implications de cette situation sur la sécurité alimentaire, étant donné que le Canada n’exerce pas le plein contrôle sur les chaînes d’approvisionnement. Voulez-vous nous préciser votre pensée à ce sujet? À la fin de votre intervention, vous avez énuméré un certain nombre de mesures que le gouvernement pourrait prendre. Si vous le voulez bien, il serait utile que vous nous répétiez, aux fins du compte rendu, ce que les gouvernements devraient faire pour protéger et élargir les infrastructures existantes du système alimentaire, comme le Marché des produits alimentaires de l’Ontario.

Enfin, comment offrir aux agriculteurs des communautés rurales du Canada un meilleur accès à leurs marchés?

Mme Elton : Merci beaucoup, sénateur McNair, pour ces questions. Je remercie également la présidente et les membres du comité de m’avoir invitée.

J’ai pris quelques notes en rapport à votre question. Je vais parler des trois éléments. Parlons d’abord du commerce international. Oui, notre système manque de résilience, comme nous l’avons écrit dans cet article du Globe and Mail. Nous continuons à publier ces données dans des revues spécialisées, mais en raison des délais de publication, nous voulions communiquer l’information le plus rapidement possible au gouvernement. C’est dans ce but que nous avons décidé de publier cet article d’abord dans le journal.

Nous importons tellement d’aliments du monde entier que nous avons l’impression, quand nous allons à l’épicerie, que notre système alimentaire est très résilient parce que nous avons des oranges de Turquie, des avocats du Mexique, des citrons d’Afrique du Sud et d’autres produits d’ailleurs. En analysant les données sur le commerce, toutefois, nous avons constaté que les chaînes d’approvisionnement passent généralement par les États-Unis. Bien sûr, les aliments en provenance du Mexique et des États-Unis arrivent par les États-Unis en raison de notre connexion terrestre, mais c’est l’utilisation de l’infrastructure portuaire américaine qui a surtout alarmé les chercheurs que nous sommes. Cela crée un goulot d’étranglement sur lequel nous voulions attirer l’attention.

En ce qui concerne le Marché des produits alimentaires de l’Ontario, une grande partie de ces aliments sont acheminés à cet établissement, car il sert de marché pour les grossistes qui importent des aliments du monde entier, y compris une grande partie des denrées qui nous arrivent des États-Unis et qui sont cultivés dans ce pays, de même que du Mexique et d’ailleurs. Il tient également lieu de marché alimentaire régional.

Cet établissement comporte deux éléments ou sections. Si vous l’avez visité, vous avez sans doute remarqué ces deux sections. Il y a celle consacrée à la vente en gros, et il y a aussi le marché agricole de gros où sont vendus des produits régionaux.

Ces denrées alimentaires ne sont pas seulement vendues en Ontario, elles sont aussi acheminées vers les provinces de l’Atlantique. J’ai discuté avec des gens qui expédient des produits provenant de ce marché en dehors de l’Ontario. On y vend également divers produits provenant de partout au Canada, notamment des bleuets de la Colombie-Britannique.

Cette section de l’infrastructure publique du système alimentaire soutient le système alimentaire régional ontarien, tout en étant solidement arrimée au système alimentaire national, notamment au commerce interprovincial, ainsi qu’au système alimentaire mondial.

Nous avons également suivi le parcours de ces aliments. Nous trouvons une incroyable diversité d’aliments dans cet établissement. De nombreux acteurs interagissent dans notre système alimentaire et nous avons fait le suivi des produits, à partir du Marché des produits alimentaires de l’Ontario jusqu’à la communauté. Nous avons constaté que ce marché de gros soutient beaucoup de commerces indépendants; comme je l’ai mentionné dans mon exposé, allant des petites épiceries jusqu’à de plus grandes chaînes indépendantes. Comme vous le savez sans doute, plus de 70 % de notre système alimentaire est dominé par les cinq grandes chaînes de produits alimentaires et de boissons. Cet établissement fait office de marché de gros et de fournisseur de denrées alimentaires pour l’ensemble des autres acteurs de ce secteur. Il stimule la concurrence, ce que le Bureau de la concurrence du Canada avait d’ailleurs demandé dans son rapport de 2023.

Quand nous avons analysé les données relatives à ces petits commerces d’alimentation, les gens nous demandaient si ces commerces vendaient leurs produits à meilleur prix que les filiales à rabais des grandes chaînes d’alimentation. Nous avons constaté que les aliments y étaient effectivement moins chers; ce constat nous a d’ailleurs très étonnés et je suis heureuse de vous en informer. Nous avons rédigé un article, actuellement en cours de révision, qui fournit plus de détails à ce sujet. En comparant les prix — les pommes avec les pommes, les tomates avec les tomates et ainsi de suite —, nous avons constaté que la plupart des aliments coûtaient moins cher quand ils provenaient du Marché des produits alimentaires de l’Ontario. Ce constat nous a fait réfléchir au rôle de cette infrastructure publique du système alimentaire qui permet à de petits commerçants indépendants, qui n’ont ni la capacité ni les moyens d’avoir des entrepôts et qui ne sont pas en mesure de négocier de contrats avec des exploitations agricoles situées dans des pays lointains ou même en Ontario, de participer à ce marché, tout en desservant, d’après ce que nous avons constaté, des gens à faible revenu...

La présidente : Je suis désolée de vous interrompre, madame Elton, mais votre temps est écoulé. Un autre intervenant reviendra peut-être sur le sujet.

Le sénateur McNair : Accepteriez-vous de nous laisser votre document de recherche ou votre article?

Mme Elton : Volontiers.

La présidente : Merci.

La sénatrice Sorensen : Merci à vous deux de votre présence. Je vais regrouper quelques questions et les poser à nos deux témoins. Je commence par M. Deaton.

Le gouvernement fédéral a investi dans des initiatives comme la Politique alimentaire pour le Canada et d’autres mesures connexes liées à l’abordabilité, mais j’aimerais que vous nous expliquiez pourquoi ces efforts ne suffisent pas à réduire l’insécurité alimentaire structurelle. Quelles failles reste-t-il encore à combler pour relier les différentes mesures axées sur l’offre afin d’améliorer l’accès aux aliments et de les rendre abordables? Vous aviez commencé à en parler au sujet des populations vulnérables.

Nous avons entendu des témoins du Yukon et des Territoires du Nord-Ouest, et nous recevrons également des témoins du Nunavut. Ceux d’entre nous qui vivent dans d’autres régions du Canada sont troublés de voir à quel point il est préoccupant et difficile pour les résidents de ces régions d’avoir accès aux aliments.

Si le temps le permet, quelles stratégies ou quelles réformes le gouvernement fédéral devrait-il prioriser, selon vous, pour établir une connexion plus efficace entre ces régions et la production alimentaire?

Pouvez-vous aussi nous en dire plus sur les services alimentaires communautaires par opposition aux services visant directement les consommateurs? Vous avez fait allusion au Nord, et ce commentaire a éveillé ma curiosité.

C’est beaucoup de questions, mais nous verrons.

M. Deaton : La première question est : quelles sont les failles?

La sénatrice Sorensen : Où sont nos lacunes, quelles sont les failles?

M. Deaton : Au début de notre examen de la politique, nous nous sommes penchés sur les programmes proposés, comme les jardins communautaires ou les cuisines d’enseignement ou d’apprentissage, et nous avions des doutes sur deux points. Premièrement, les personnes en situation d’insécurité alimentaire participent-elles vraiment à ces programmes? Et deuxièmement, ces programmes font-ils vraiment baisser les prix? Il semble que ce soit la conclusion à laquelle Agriculture et Agroalimentaire Canada est arrivé plus tard, au terme de son examen de la politique — j’ai d’ailleurs inclus des citations dans mes notes à votre intention, pour vous permettre de trouver ces références. Selon l’évaluation ministérielle, le programme n’a pas vraiment réduit l’insécurité alimentaire, mais il a atteint l’objectif de la sécurité alimentaire communautaire, qui consiste à rendre un type particulier d’aliments disponible au sein de la communauté. Nous faisons ici une distinction entre insécurité alimentaire et sécurité alimentaire ou disponibilité alimentaire au sein d’une communauté au sens large.

Il nous reste encore à évaluer quelques mesures. Le programme proposé pourrait-il contribuer à réduire les prix des aliments? Soutient-il les revenus d’une façon ou d’une autre, et cible-t-il les personnes en situation d’insécurité alimentaire?

Les personnes touchées par l’insécurité alimentaire représentent un large spectre. Il y a l’insécurité marginale, qui peut être préoccupante, jusqu’à l’insécurité sévère. La proportion des personnes faisant partie de la catégorie sévère est de 7 %. Il serait bon de se concentrer sur cette catégorie et de voir combien de personnes vous pouvez cibler dans cette catégorie.

La sénatrice Sorensen : À l’intérieur de ces 7 %. Je vous remercie. Je vais maintenant entendre le point de vue de Mme Elton.

Mme Elton : Je vous remercie, sénatrice Sorensen. Notre recherche met à mal l’idée que les supermarchés sont synonymes de sécurité alimentaire et de prix abordables. Une grande partie des mesures politiques que nous examinons visent peut‑être à inviter d’autres grandes chaînes à brouiller la concurrence au Canada. Notre recherche démontre que la concurrence est déjà forte sur le marché, et que les règles du jeu sont tout simplement inégales, puisque les petits commerces sont en concurrence avec les grandes chaînes d’alimentation.

Voilà pourquoi l’infrastructure publique du système alimentaire cherche à égaliser les chances afin que plus de gens, de petits commerces et d’entreprises indépendantes — pas seulement des petites, certaines sont très grandes — puissent aussi soutenir la concurrence dans notre économie alimentaire et, ainsi, offrir aux Canadiens un choix plus vaste de produits à des prix encore plus bas.

La sénatrice Sorensen : Je vous remercie. Dans le cadre de votre recherche, vous êtes-vous intéressée aux questions d’accessibilité et d’abordabilité dans le Nord?

Mme Elton : Non. Notre étude portait surtout sur la ville de Toronto.

La sénatrice Sorensen : Merci.

La sénatrice Ross : Je m’intéresse au concept du Marché des produits alimentaires de l’Ontario. Je pose donc ma question à Mme Elton.

Est-il possible d’adopter des modèles semblables dans la région atlantique, par exemple? Je crois savoir qu’il n’existe que trois grands marchés de gros de type au Canada, et ils se trouvent dans l’espace MTV, comme nous disons au Canada atlantique, soit à Montréal, à Toronto et à Vancouver. Ces marchés ne reçoivent ni subvention ni financement.

Ce modèle pourrait-il être reproduit? Pensez-vous que ces trois plaques tournantes pourraient desservir l’ensemble du pays?

Pouvez-vous aussi nous parler du lien, s’il y en a un, entre le marché de gros et des organisations comme les banques alimentaires et d’autres services d’aide sociale desservant les personnes touchées par l’insécurité alimentaire?

Mme Elton : Merci beaucoup pour ces questions.

Je vais commencer par répondre à votre deuxième question parce que la réponse est courte. Oui, j’ai eu des discussions avec des représentants de banques alimentaires et divers services alimentaires qui comptent sur cet établissement pour leurs achats. La plupart du temps, ce ne sont pas des dons. Ces organismes achètent également par le biais de l’établissement au lieu de choisir d’autres options d’achat.

Pour répondre à votre première question, oui, ce modèle peut être reproduit ailleurs. Je signale que le Marché des produits alimentaires de l’Ontario se distingue des marchés de Montréal et de Vancouver, en ce sens que c’est un marché vraiment public. Il a été créé par le gouvernement ontarien après la Seconde Guerre mondiale, à une époque où les agriculteurs avaient du mal à vendre leurs récoltes à des prix leur permettant de subvenir à leurs besoins. Le gouvernement conservateur d’alors pensait qu’il avait un rôle à jouer dans le système alimentaire; il a donc mobilisé des fonctionnaires et des fonds pour mettre en place cet établissement, en adoptant la Loi sur le Marché des produits alimentaires de l’Ontario. Il a ensuite repéré un terrain à proximité d’une autoroute pour y construire ce marché — il se trouvait en fait sur une voie ferrée, mais celle-ci ne traverse plus ce terrain. Tout cela s’est fait dans le cadre d’une initiative publique dirigée en grande partie par un fonctionnaire, comme le confirment les documents historiques. Voilà ce qui distingue ce marché des autres.

Cependant, on retrouve ce concept de marché de gros ailleurs dans le monde. Les gouvernements européens et asiatiques continuent d’investir dans les marchés publics de gros en raison du rôle qu’ils jouent en permettant à ces acteurs indépendants de jouer un rôle dans l’approvisionnement alimentaire. Le modèle pourrait certainement être étendu. Il ne pourrait évidemment pas être reproduit tel quel partout au pays, compte tenu des différences d’échelle, mais il s’agit d’un modèle qui peut être adapté ailleurs. Comme on le voit, il existe partout en Amérique latine, en Asie, en Afrique et en Europe; c’est donc un modèle qui peut être adapté aux réalités régionales.

La sénatrice Ross : Merci.

La sénatrice Burey : Merci d’être parmi nous. Je suis désolée d’être arrivée un peu en retard aujourd’hui; j’ai manqué une partie de vos exposés, mais j’ai lu certains de vos travaux de recherche. La question a peut-être déjà été posée, mais j’aimerais entendre nos deux témoins experts à ce sujet.

Je vais revenir à la question de la sénatrice Sorensen au sujet des jardins communautaires et des cuisines collectives, ainsi qu’à l’idée — que vous avez évoquée, monsieur Deaton — selon laquelle ces initiatives ne réduisent pas réellement l’insécurité alimentaire, du moins selon cette étude, même si elles améliorent la sécurité alimentaire au sein de la collectivité. J’aimerais approfondir cette question et savoir si vous avez pu déterminer si une plus grande disponibilité des aliments favorise aussi la cohésion sociale. Il me semble que ce genre d’information pourrait également intéresser le gouvernement.

M. Deaton : Pour être clair, lorsque je parle de l’évaluation de ce programme, je fais référence à l’évaluation réalisée par Agriculture et Agroalimentaire Canada. Je crois que c’est ce qu’on entend par les avantages associés au concept de « sécurité alimentaire communautaire », dans la mesure où cela permet effectivement d’obtenir des résultats comme ceux que vous évoquez grâce à la participation de la collectivité. Je pense que c’est à cela qu’on fait allusion lorsqu’on utilise cette expression.

Lorsqu’on réfléchit à la manière d’évaluer ces programmes sous l’angle de l’insécurité alimentaire des ménages, ou IAM, soit l’indicateur mesuré chaque année au Canada, certaines recherches permettent de déterminer s’ils ont réellement un effet à cet égard. Je vais vous laisser un article à ce sujet, mais je vais vous lire un bref résumé des conclusions. L’une des auteures de cet article est Valerie Tarasuk, qui joue un rôle très actif dans le domaine de l’insécurité alimentaire au sein de PROOF, à l’Université de Toronto.

On peut y lire ceci :

L’exposition aux programmes de coupons alimentaires peut réduire l’IAM, mais l’exposition aux programmes de boîtes alimentaires, de jardins communautaires, d’alimentation scolaire, de chasse et de pêche ainsi qu’aux organismes de bienfaisance alimentaire pourrait avoir peu ou pas d’effet sur l’IAM […]

Vous pourrez examiner la méthodologie utilisée pour parvenir à cette conclusion, si vous le souhaitez.

Je tiens simplement à préciser que je crois comprendre que vous faites référence aux résultats que les gens espèrent obtenir, ou supposent obtenir, lorsqu’une certaine sécurité alimentaire communautaire est atteinte.

La sénatrice Burey : Avez-vous quelque chose à ajouter, madame Elton?

Mme Elton : Oui, sénatrice Burey. Merci. Je sais que la question s’adressait à mon collègue. Toutefois, comme j’ai réalisé mon doctorat dans ce domaine, j’ai aussi des connaissances tirées de mes propres recherches.

J’ai constaté que, dans les collectivités à faible revenu, les personnes qui possédaient un jardin — souvent des nouveaux arrivants au Canada ou des personnes dont les habitudes alimentaires ne relevaient pas des traditions euro-occidentales — cultivaient dans les jardins communautaires et les jardins familiaux de Toronto des fruits et légumes culturellement significatifs, surtout des légumes. J’ai mené une étude ethnographique et passé toute une saison de culture dans des jardins un peu partout dans la ville, en plus de réaliser un sondage auprès, je crois, de 101 personnes. J’ai constaté que ces personnes disaient que leurs jardins leur donnaient accès à des aliments importants sur le plan culturel. Certaines ont aussi indiqué qu’elles congelaient des légumes afin de pouvoir en consommer toute l’année.

La sénatrice Burey : Merci.

La présidente : J’ai une question. Madame Elton, pourriez‑vous nous parler un peu de l’emplacement du Marché des produits alimentaires de l’Ontario? Vous y avez fait allusion. Dans vos remarques préliminaires, je crois que vous avez parlé de la protection des terres agricoles. J’aimerais savoir quels sont, selon vous, les avantages liés à son emplacement actuel et quels seraient les inconvénients d’une relocalisation.

Mme Elton : Merci pour votre question.

Oui, c’est un excellent point. Le Marché des produits alimentaires de l’Ontario est situé dans un secteur d’Etobicoke en pleine croissance, ce qui soulève deux enjeux liés à l’utilisation des terres. D’une part, il y a les terres d’où proviennent les aliments. Le gouvernement de l’Ontario prévoit une forte croissance démographique dans ces régions au cours de la prochaine génération, ce qui entraînera des pressions en faveur du développement résidentiel. Nous constatons également des pressions pour construire une nouvelle autoroute sur des terres agricoles dans cette région. D’autre part, il y a les pressions liées au développement immobilier à Toronto, précisément autour du Marché des produits alimentaires de l’Ontario. Il y a un terrain adjacent dont le propriétaire souhaite construire des condominiums, ce qui nécessiterait un changement de zonage des terrains actuellement zonés à des fins d’emploi.

Cela soulève l’importante question de la protection des terrains à vocation économique dans les villes afin de permettre aux entreprises qui dépendent du marché, et de sa proximité, de continuer à fonctionner. Un marché de ce type doit impérativement être situé en milieu urbain. Nous faisons donc face à des pressions d’aménagement tant sur l’écosystème alimentaire que sur les régions où les aliments sont produits. J’ai parlé à des collègues ailleurs dans le monde, notamment en Australie, où le marché alimentaire d’une ville a été déplacé à l’extérieur du centre urbain. Ils ont signalé des répercussions négatives, particulièrement pour les petits exploitants, qui doivent désormais parcourir de plus grandes distances pour s’approvisionner alors qu’ils exploitent de très petites épiceries, souvent en manque de personnel et reposant fréquemment sur le travail familial. L’emplacement est donc crucial.

La présidente : Avons-nous bien compris que ces petits épiciers situés dans des quartiers urbains denses disposent d’un espace physique limité? Je viens d’une région rurale du Canada, alors il est tout à fait normal d’y voir une remorque frigorifique de 20, 30 ou 50 pieds stationnée devant une épicerie. Je pense toutefois à ces petites épiceries indépendantes du centre-ville de Toronto et aux répercussions que cela pourrait avoir pour elles.

Mme Elton : C’est une excellente question. Il s’agit surtout de petites entreprises. Cela dit, elles ne sont pas toujours petites, puisque certaines sont assez importantes. Cependant, dans le cas des plus petites entreprises, soit elles se déplacent elles-mêmes, soit un intermédiaire, une autre entreprise établie au marché, utilise un petit camion pouvant circuler dans les secteurs plus petits et plus densément peuplés de la ville. De plus, dans certains quartiers résidentiels que certains qualifient de « déserts alimentaires » à Toronto, nous avons vu de petits camions se rendre directement dans les collectivités pour servir les résidents sur place.

La présidente : Merci, madame Elton.

Monsieur Deaton, pourriez-vous prendre une minute ou deux pour nous parler un peu plus de votre plan en matière de sécurité alimentaire? Pourriez-vous développer ce que vous considérez comme les éléments les plus importants à transmettre au comité?

M. Deaton : Certainement. Je vais parler plus précisément de l’insécurité alimentaire. J’ai mentionné plus tôt les grandes lignes d’une approche programmatique. De façon générale, lorsqu’on veut lutter contre l’insécurité alimentaire, il faut d’abord reconnaître qu’il existe un continuum d’insécurité alimentaire et qu’une partie de ce continuum correspond à une insécurité alimentaire grave. J’entends par là des personnes qui se privent de nourriture.

Lorsqu’on élabore des programmes visant à réduire l’insécurité alimentaire, il faut donc cibler soigneusement les mesures qui augmentent le revenu effectif. Par là, j’entends soit une augmentation directe du revenu — au moyen des programmes dont nous avons parlé —, soit une réduction de certaines dépenses afin d’accroître la part du revenu disponible pouvant être consacrée à l’alimentation. Cela peut aller des coûts du logement aux coûts alimentaires, en passant par divers autres éléments. Voilà l’objectif principal.

Lorsqu’on examine plus largement le système agricole, qui soutient l’économie et de nombreux emplois, il est important que ce système demeure très efficace afin de générer les surplus nécessaires pour investir directement dans la lutte contre l’insécurité alimentaire.

La présidente : Parfait, merci.

Nous allons maintenant passer à des séries de questions de trois minutes, puisque le temps commence à manquer.

Le sénateur McNair : Monsieur Deaton, j’aimerais vous donner un peu plus de temps pour développer certains points. Dans vos remarques préliminaires, vous avez parlé d’un cadre simple que vous et un collègue avez élaboré, et vous avez proposé de l’expliquer davantage. Aujourd’hui, vous nous donnez un avant-goût de plusieurs choses, mais le temps file. Je vous cède donc la parole.

M. Deaton : Il s’agit d’un article publié. Je vais vous en laisser un exemplaire; je l’ai cité dans mes remarques.

Cette approche fonctionne lorsqu’on fixe comme objectif la réduction de l’insécurité alimentaire. Il existe évidemment de nombreux autres objectifs, dont nous avons parlé, mais si tel est l’objectif, on peut alors poser plusieurs questions afin de préciser le contenu des programmes. On entre ici dans les détails de la manière dont les programmes peuvent réellement réduire l’insécurité alimentaire.

Une première question est la suivante : augmente-t-il le revenu effectif? Augmente-t-il directement le revenu? Réduit-il les prix d’une manière qui accroît la capacité d’une personne à acheter des aliments?

Deuxième question importante : les personnes en situation d’insécurité alimentaire participeront-elles réellement à ce programme? J’ai mentionné dans mes remarques préliminaires certaines études portant sur des situations où des interventions existent, mais où les personnes en situation d’insécurité alimentaire ne participent pas nécessairement aux programmes. Une fois ces personnes identifiées, on peut alors se demander où elles se situent sur le spectre de l’insécurité alimentaire — marginale, modérée ou grave — et lesquelles sont susceptibles de participer à ces mesures.

Ensuite, il faut se demander comment le programme se compare aux autres solutions possibles. Il se peut qu’une mesure réponde à tous ces critères, mais qu’une autre solution soit encore plus efficace. Cela exige de travailler dans le cadre des programmes relevant d’un ministère donné, tout en tenant compte des autres options offertes ailleurs dans l’appareil gouvernemental. Voilà, très brièvement, les grandes lignes.

Le sénateur McNair : Vous nous rappelez que les notions de « sécurité alimentaire », « insécurité alimentaire » et « souveraineté alimentaire » comportent des nuances et des sens différents et qu’elles ne sont pas toujours interchangeables, contrairement à ce que plusieurs pensent. Merci.

La sénatrice Sorensen : C’était un très bon commentaire, cette distinction entre les trois concepts. C’était très utile.

Je vais essayer d’adresser ma question à vous deux compte tenu du temps. La question semblera peut-être un peu redondante, mais pourriez-vous conclure en formulant quelques observations sur l’initiative canadienne de stratégie nationale de sécurité alimentaire? Je n’ai pas entendu beaucoup de comparaisons avec d’autres pays. Y a-t-il des exemples de programmes ou de stratégies efficaces ailleurs dans le monde dont le Canada devrait s’inspirer? Je vais commencer par M. Deaton.

M. Deaton : Je n’ai pas étudié les stratégies d’autres pays à cet égard. Cependant, j’ai l’impression que, si nous abordons la grande question de la sécurité alimentaire, particulièrement dans le contexte géopolitique actuel dont il a été question, le Canada est mieux placé s’il reconnaît que son secteur agricole est orienté vers l’exportation. Nos agriculteurs jouent un rôle très actif non seulement pour répondre à la demande intérieure, mais aussi pour exporter du blé et du canola; voilà la réalité canadienne. Or, cette réalité est remise en question par le contexte géopolitique actuel.

Comment devons-nous réagir dans ce contexte? Nous disposons actuellement d’un ensemble de politiques agricoles, notamment les programmes de gestion des risques de l’entreprise, destinées à soutenir les agriculteurs canadiens pendant cette transition, si une telle transition s’avère nécessaire en raison des menaces actuelles.

Le Canada s’en sortira mieux s’il s’adapte de manière à demeurer le plus rentable et le plus concurrentiel possible, tout en étant capable d’établir des relations avec de nouveaux pays. Pour cela, il faut disposer d’un système agricole tourné vers l’avenir, adaptable et très productif. Voilà l’approche générale que je privilégie. Je m’écarte un peu ici de mes observations plus précises sur l’insécurité alimentaire.

La sénatrice Sorensen : C’est très apprécié. Ce sont de très bons commentaires. Et vous, madame Elton?

Mme Elton : Je n’ai pas étudié les initiatives nationales de sécurité alimentaire d’autres pays. Toutefois, au Canada, nous devons tenir compte de la diversité des agriculteurs présents partout au pays. En plus des producteurs de grandes cultures, nous avons aussi des producteurs de fruits et légumes dynamiques qui ont également besoin de soutien. Le contexte géopolitique actuel offre une occasion d’investir dans les liens entre les milieux urbains et ruraux, particulièrement avec les collectivités rurales où l’on cultive des fruits et légumes.

Le Programme national d’alimentation scolaire constitue une avenue intéressante sur le plan des politiques publiques. Dans d’autres pays, par exemple la France, l’Italie et plusieurs autres partout dans le monde, les politiques d’approvisionnement liées aux programmes nationaux de repas scolaires servent expressément à assurer des débouchés stables aux producteurs de fruits et légumes. Voilà une façon pour les politiques nationales de travailler de concert afin de soutenir à la fois les agriculteurs et les enfants.

La sénatrice Sorensen : Merci beaucoup.

La sénatrice Burey : Je voulais en venir à cette question-ci : monsieur Deaton et madame Elton, vous avez décrit avec éloquence un diagramme de Venn illustrant les personnes en situation d’insécurité alimentaire et la façon d’accroître leur revenu disponible, peu importe les moyens retenus. D’autre part, vous avez souligné la nécessité de produire des surplus afin de rendre les aliments plus accessibles. J’aimerais maintenant aborder cette question de la production des surplus, notamment en lien avec notre cher George Washington Carver, et les services de vulgarisation agricole. Comment peut-on y parvenir? Je vais m’arrêter ici afin de vous laisser développer la question tous les deux.

M. Deaton : De combien de temps est-ce que je dispose? Vous savez que cette question me tient particulièrement à cœur.

George Washington Carver était une personne remarquable. Né en esclavage, il est allé étudier en Iowa, où il a obtenu un diplôme d’études supérieures avant de devenir l’un des plus grands agronomes de son époque. Puis, à l’appel de Booker T. Washington, il s’est installé à Tuskegee afin d’aider les agriculteurs ruraux pauvres à améliorer leurs pratiques et essentiellement à améliorer les terres grâce à l’adoption de cultures de couverture.

L’élément clé réside dans ses efforts — et cela touche directement le rôle des universités — visant à permettre aux professeurs et aux étudiants universitaires d’interagir concrètement avec le public. Aux États-Unis, on parle souvent de services de vulgarisation. Au Canada, nous utilisons plutôt le « rayonnement ».

Je crois que les universités ont la capacité d’élargir et de mieux cibler leurs activités de rayonnement de façon à répondre aux aspirations visant à améliorer le bien-être des personnes à faible revenu, un peu comme le faisait George Washington Carver.

La présidente : Cela ne faisait qu’une minute et demie.

M. Deaton : Je peux poursuivre avec plaisir, si vous le souhaitez.

Mme Elton : D’après les conversations que nous avons eues au sein de notre groupe de recherche et lors de consultations auprès d’acteurs du secteur alimentaire, la principale préoccupation concerne les compressions du financement fédéral accordé aux instituts de recherche œuvrant dans le domaine de l’agriculture ainsi que dans celui de l’approche « Une seule santé ». L’autre enjeu touche les surplus, qui influencent les prix reçus par les agriculteurs. Ce que nous avons entendu lorsque nous avons réuni des acteurs du secteur alimentaire en mars, c’est que les petits producteurs maraîchers, ceux qui ne possèdent pas des fermes de milliers d’acres en Ontario, seraient mieux servis par des contrats conclus notamment avec les banques alimentaires et les programmes d’approvisionnement publics, afin d’avoir des débouchés auprès du secteur public pour leurs récoltes. Cela leur permettrait de bénéficier d’une certaine stabilité des prix, parce que si vous produisez beaucoup de brocoli et que tout le monde produit beaucoup de brocoli, le prix du brocoli chute au moment de la vente. Pour tenter d’atténuer les effets économiques liés aux surplus — le paradoxe de l’abondance —, c’est ce genre de solution que ces intervenants nous proposaient.

La présidente : Merci. J’ai quelques questions. Monsieur Deaton, connaissez-vous l’organisme Farmers Helping Farmers au Canada?

M. Deaton : Non, je ne le connais pas.

La présidente : C’est un organisme intéressant; vous devriez peut-être vous y intéresser. Si je comprends bien, certains groupes agricoles canadiens se rendent au Kenya à partir du Canada atlantique afin d’aider — un peu à l’image de l’exemple de notre ami américain — des agriculteurs à mieux se nourrir grâce à l’agriculture. Il s’agit d’un merveilleux effort caritatif mené notamment par des agriculteurs du Canada atlantique. Madame Elton, lorsque vous avez parlé de la vulnérabilité du Canada en raison de l’énorme quantité de fruits et légumes frais qui transitent par les États-Unis, vous avez mentionné les ports. J’aimerais approfondir un peu cette question. Selon vous, qui serait le mieux placé pour remédier au déficit actuel de nos infrastructures portuaires? Avez-vous des connaissances ou des observations à nous transmettre à ce sujet?

Mme Elton : Merci, madame la présidente. Oui, 82,9 % de tous les fruits et légumes frais et congelés transitent par les États-Unis, et une grande partie passe par le goulet d’étranglement que constituent les ports. Ils entrent également — ce que je n’avais pas mentionné plus tôt — par un nombre restreint de postes frontaliers entre le Canada et les États-Unis, ce qui crée un autre goulet d’étranglement. Lorsque nous interrogeons les spécialistes de la logistique, ils nous disent qu’il serait possible de réacheminer les aliments ailleurs. Il existe toutefois des raisons économiques et structurelles qui font en sorte qu’il est moins coûteux et plus efficace, pour certaines personnes, de faire transiter les produits par les États-Unis. Je vais le formuler ainsi. Je ne veux aucunement dénigrer les travailleurs portuaires canadiens. Mais c’est ce qu’on m’a rapporté. On m’a dit qu’il serait possible d’utiliser d’autres itinéraires; toutefois, le passage par les États-Unis demeure plus rapide et moins coûteux. Cela dit, on a beaucoup insisté sur le fait que rien n’est immuable. Comme nous le savons, les chaînes d’approvisionnement peuvent changer très rapidement. Il faut donc repenser, avec l’industrie, la manière d’acheminer les aliments jusqu’ici.

La présidente : Savez-vous si certaines personnes mènent actuellement des recherches précises sur la façon dont le Canada pourrait mieux développer ses infrastructures portuaires et devenir plus souverain dans la manière dont il reçoit ses importations, si cette expression n’est pas trop contradictoire?

Mme Elton : Malheureusement, je ne connais personne d’autre qui travaille sur cette question précise. Je sais toutefois qu’il a été très difficile de trouver la base de données qui nous a finalement permis d’obtenir ces chiffres. Maintenant, des gens de l’industrie me disent qu’ils l’ont toujours pensé, mais me remercient d’avoir enfin mis des chiffres là-dessus.

La présidente : Je crois que ce que nous apprenons ici, c’est que nous devrions probablement approfondir cette question, parce que nous aimons dire que notre pays s’étend d’un océan à l’autre jusqu’à l’Arctique. Nous avons manifestement un vaste littoral, et c’est dommage que nous ne l’utilisions pas davantage pour renforcer notre souveraineté.

Monsieur Deaton, avez-vous des idées sur la façon dont les politiques publiques pourraient être mieux conçues? Le comité a entendu de nombreux témoignages et nous avons beaucoup parlé de l’insécurité alimentaire aiguë dans les collectivités nordiques ainsi que du rôle essentiel que jouent ces collectivités pour notre pays. J’aimerais savoir si vous avez des idées sur la façon dont les politiques pourraient mieux soutenir les collectivités accessibles uniquement par avion, particulièrement au Nunavut. J’aimerais beaucoup vous entendre là-dessus pendant une minute ou deux.

M. Deaton : L’élément fondamental, c’est l’éloignement géographique. J’aime toujours rappeler que la distance entre Ottawa et Iqaluit est la même qu’entre Ottawa et Orlando, sauf qu’il existe des routes pour se rendre à Orlando. Le contexte est donc complètement différent, et c’est important de le reconnaître. Je pense qu’il faut adopter un ensemble de mesures complémentaires. En ce qui concerne l’insécurité alimentaire, les programmes de supplément de revenu déjà offerts par le gouvernement pourraient être élargis, mais il faut aussi veiller à ce que les coûts alimentaires soient les plus bas possible. Il existe Nutrition Nord Canada, et toutes les études s’entendent pour dire que ce programme réduit effectivement les prix des aliments. Il y a un débat quant à l’ampleur exacte du transfert des économies, mais toutes les études s’accordent sur ce point.

Ce programme peut toujours être amélioré et mieux ciblé. Je suis tout à fait d’accord avec Mme Elton ainsi qu’avec les commentaires formulés par d’autres membres du comité au sujet des infrastructures publiques, qu’il s’agisse par exemple de la capacité des avions pouvant atterrir sur les pistes, puisqu’un plus gros avion permet de transporter davantage de nourriture. Les avions se déplacent d’un endroit à l’autre; il existe donc peut-être des possibilités d’investissements publics et d’infrastructures capables de créer une dynamique d’adaptation dans la région afin de — et c’est là que les choses demeureront toujours difficiles — réduire d’une certaine manière les effets de l’éloignement, même si la distance, elle, demeure la même.

La présidente : Merci beaucoup. Cela met fin au temps dont nous disposions. Encore une fois, je tiens à remercier nos témoins d’avoir pris le temps d’être parmi nous aujourd’hui. Nous apprécions énormément les recherches et les activités de rayonnement que vous menez, ainsi que le travail de préparation que vous avez effectué pour vos remarques préliminaires et vos réponses aux questions.

Pour notre deuxième groupe de témoins, nous avons le plaisir d’accueillir en personne le Dr Paul Roumeliotis, médecin hygiéniste du Bureau de santé de l’est de l’Ontario. Merci d’être avec nous.

Nous accueillons également en ligne Chantelle Richmond, professeure et titulaire d’une chaire de recherche du Canada à l’Université Western.

Enfin, nous recevons en ligne le Dr Jonathon Maguire, pédiatre et spécialiste de la nutrition à Unity Health Toronto ainsi que professeur à l’Université de Toronto.

Merci à vous trois de vous joindre à nous. Nous allons commencer par vos remarques préliminaires avant de passer aux questions des membres du comité. Vous disposerez chacun de cinq minutes.

La parole est à vous, docteur Roumeliotis.

Dr Paul Roumeliotis, médecin hygiéniste, Bureau de santé de l’est de l’Ontario : Merci beaucoup. C’est un plaisir d’être ici. Je remercie la sénatrice Burey ainsi que tous les sénateurs de m’avoir invité.

J’ai eu le plaisir d’écouter le groupe précédent. Certains pourraient se demander ce qu’un médecin de santé publique et pédiatre vient faire ici à parler de politiques publiques, d’agriculture et de multiples facteurs géopolitiques, mais justement, c’est cela, la santé publique. La santé publique touche les déterminants sociaux de la santé, les politiques publiques, ainsi que les équités et les iniquités. Ce dont nous parlons aujourd’hui constitue un exemple frappant des profondes iniquités que nous observons dans notre société.

Lorsqu’on parle d’insécurité alimentaire, on parle d’insécurité alimentaire des ménages. En tant que responsable de la santé publique, l’une de mes fonctions consiste précisément à examiner les besoins de notre population et les obstacles auxquels elle fait face. Lorsqu’on parle d’agriculture, on parle de tout le parcours, de la semence jusqu’à la table. De nombreux facteurs entrent en ligne de compte, mais je souhaite me concentrer sur l’insécurité alimentaire et aborder les enjeux sanitaires et socioéconomiques qui y sont associés, ainsi que certains constats que nous faisons comme praticiens de la santé publique. Encore une fois, je vais parler à la fois du point de vue pédiatrique et du point de vue de la santé publique. Je porte les deux chapeaux.

Comme nous le savons, l’insécurité alimentaire correspond à un accès précaire à des aliments suffisants, sûrs et nutritifs. Je tiens à souligner qu’elle découle de contraintes financières. Dans la plupart des cas, il s’agit réellement d’un revenu insuffisant, et non d’un problème d’approvisionnement alimentaire.

Dans ma région, près de 26 % des ménages de Cornwall, dans l’Est de l’Ontario, vivent en situation d’insécurité alimentaire, tandis que 16,1 % des enfants au Canada vivent dans des ménages touchés par l’insécurité alimentaire. À l’échelle nationale, environ 15 % des ménages sont en situation d’insécurité alimentaire.

Pour revenir à la question des iniquités et des populations marginalisées et vulnérables, lorsqu’on se demande qui n’a pas les moyens de se nourrir adéquatement, il s’agit surtout des ménages qui dépendent de l’aide sociale. Il s’agit aussi des travailleurs à faible salaire. Encore une fois, un salaire minimum n’est pas un salaire viable. Ce sont deux réalités distinctes.

Chez les locataires, 52,1 % vivent en situation d’insécurité alimentaire. Il y a également les familles monoparentales dirigées par des femmes, les populations racisées ainsi que les populations autochtones vivant hors réserve. Le fait d’avoir un emploi ne protège pas contre l’insécurité alimentaire. Voilà la réalité fondamentale. Nous devons examiner cette question sous l’angle de l’équité afin de déterminer qui a besoin de quoi et dans quelle mesure.

Si l’on examine les conséquences sur la santé, il est indéniable qu’elles sont nombreuses. Chez les enfants et les jeunes, la malnutrition entraîne des troubles de croissance et du développement, ainsi qu’un risque accru de maladies chroniques plus tard dans la vie. Nous savons que ce qui se produit au début de la vie peut avoir des répercussions qui se manifestent 40 ou 50 ans plus tard. Nous observons également des taux plus élevés d’hyperactivité, de dépression ainsi que de troubles comportementaux et émotionnels chez les enfants.

Chez les adultes, nous constatons des taux plus élevés de maladies chroniques, davantage d’inégalités en matière de santé, des problèmes de santé mentale plus fréquents ainsi qu’un risque accru de décès prématuré, d’infections et d’autres problèmes.

Tout ce qui peut mal tourner survient plus fréquemment dans cette population. C’est une réalité que nous observons constamment en santé publique.

Il y a également des répercussions économiques. Nous en sommes très conscients. Je répète souvent à mes collègues municipaux que la santé économique contribue à la bonne santé globale. Nous savons qu’en ce qui concerne le système de santé — qui, comme vous le savez, est actuellement soumis à une forte pression —, l’insécurité alimentaire entraîne une utilisation accrue des services de santé, une baisse de la productivité de la main-d’œuvre ainsi qu’une dépendance accrue à d’autres systèmes de soutien. Les coûts liés uniquement à l’insécurité alimentaire atteignent environ 1,2 milliard de dollars par année.

Comment lutter contre l’insécurité alimentaire? Du point de vue de la santé publique et des politiques qu’il faut mettre en place, il faut rappeler encore une fois que l’insécurité alimentaire est avant tout attribuable à un revenu insuffisant. C’est réellement ce que nous constatons. Les gens sont incapables de couvrir leurs dépenses de base, n’ont aucune capacité d’épargne et doivent de plus en plus faire des choix impossibles : payer le loyer ou acheter de la nourriture, acheter des médicaments ou acheter de la nourriture. Tous ces facteurs entrent en jeu. Il y a aussi l’endettement croissant, le stress, et ainsi de suite.

Nous observons également une augmentation du recours aux banques alimentaires. Nous le constatons tous les jours. Hier encore, les nouvelles annonçaient la fermeture de la banque alimentaire de l’Armée du Salut à Cornwall. Elle n’avait plus de financement. Les besoins dépassent les capacités. Les banques alimentaires de Hawkesbury et de Cornwall sont débordées par l’afflux de personnes qui se présentent, alors qu’elles n’auraient jamais eu recours à ces services il y a 10 ans.

Nous examinons ensuite les mesures possibles. Je sais que M. Deaton en a parlé plus tôt, notamment en ce qui concerne les programmes de prestations pour enfants, encore une fois dans une optique d’équité. C’est vraiment essentiel. Il y a aussi les pensions publiques et ce genre de mesures. Les données démontrent clairement qu’avec un soutien adéquat, il est réellement possible de sortir les gens de situations d’insécurité alimentaire. C’est extrêmement important.

Lorsqu’on parle d’insécurité alimentaire des ménages, on envisage des solutions efficaces, comme la mise en œuvre d’un revenu de base garanti. Nous en parlons depuis de nombreuses années. Le coût de la pauvreté est supérieur au coût des mesures visant à y remédier, notamment par la garantie d’un revenu. Encore une fois, les salaires minimums ne sont pas des salaires viables dans la société actuelle. Nous devons renforcer l’aide sociale, investir dans le logement abordable, et ainsi de suite.

Nous savons qu’à mesure que les revenus augmentent, l’insécurité alimentaire diminue. C’est vraiment le cœur du problème : il existe un lien direct entre les deux.

Nous parlons maintenant d’agriculture. Ma conclusion est la suivante : le secteur canadien de l’agriculture et de l’agroalimentaire joue un rôle essentiel en soutenant une production alimentaire stable et durable, destinée tant au marché local qu’à l’exportation; en favorisant des systèmes de distribution efficaces; et, ce qui est très important, en stimulant l’innovation et la résilience climatique, y compris la résilience géopolitique, que nous constatons actuellement.

Toutefois, même un système agricole solide ne garantit pas la sécurité alimentaire si les gens n’ont pas les moyens de se nourrir. Voilà l’essentiel. Des politiques efficaces en matière de sécurité alimentaire doivent intégrer des solutions axées sur le revenu, la durabilité et l’innovation agricoles, ainsi que des politiques centrées sur l’équité — l’équité étant au cœur même de la santé publique — afin de s’attaquer aux obstacles systémiques.

Ma dernière réflexion est la suivante : des politiques efficaces de sécurité alimentaire doivent éliminer les obstacles économiques, soutenir l’innovation agricole et protéger les collectivités marginalisées tout en s’attaquant, encore une fois, aux iniquités.

La présidente : Merci de votre déclaration. Nous passons maintenant à la professeure Richmond.

Chantelle Richmond, professeure et titulaire de la chaire de recherche du Canada, Université Western, à titre personnel : Bonjour. Merci de me donner cette occasion de m’adresser à vous.

[Mots prononcés dans une langue autochtone.]

Je suis une universitaire d’origine anishinabe de Biigtigong Nishnaabeg, ainsi que professeure et titulaire de la Chaire de recherche du Canada en santé et environnement autochtones à l’Université Western. Je suis également géographe. Mes recherches portent sur la santé et la guérison des peuples autochtones, à la fois en fonction des lieux où vivent les gens et des espaces où se tissent les relations.

Depuis près de 20 ans, je travaille aux côtés de communautés et d’organisations des Premières Nations, principalement dans la région des Grands Lacs, notamment dans le cadre d’une étude alimentaire communautaire à long terme menée avec le Southwest Ontario Aboriginal Health Access Centre, ou SOAHAC, qui offre des services aux peuples autochtones dans la ville de London, en Ontario, où j’habite.

J’aimerais aujourd’hui transmettre trois messages clés, tous ancrés dans le travail que j’ai accompli au sein de ces différentes collectivités. Je serai heureuse d’expliquer davantage comment ils pourraient se traduire en recommandations pour le comité.

Mon premier message clé est qu’il est essentiel de comprendre les déterminants de l’insécurité alimentaire chez les Autochtones afin d’élaborer des politiques capables d’y répondre réellement. La sécurité alimentaire renvoie à un accès constant à des aliments suffisants, sûrs et nutritifs. Même si les peuples autochtones du Canada comptent parmi les populations les plus pauvres du pays, les causes profondes de leur insécurité alimentaire résident dans la perturbation historique et continue des systèmes alimentaires autochtones par le colonialisme, tout en reconnaissant que les expériences des Premières Nations, des Inuits et des Métis sont très distinctes.

Les systèmes alimentaires autochtones englobent tous les aliments propres à une culture particulière qui proviennent des terres locales et sont culturellement acceptés, y compris les façons de récolter, préparer, partager et célébrer les aliments. Ces systèmes reposent sur le savoir, les relations, les cérémonies et l’identité. Ils représentent, au sens le plus complet du terme, les responsabilités qu’ont les peuples autochtones pour prendre soin d’eux-mêmes, de leurs collectivités, ainsi que des terres et des eaux qui constituent leur identité.

Les effets continus du colonialisme se manifestent aujourd’hui sous forme de traumatismes intergénérationnels, de perte linguistique et d’érosion des connaissances dont dépendent les systèmes alimentaires autochtones. Pour soutenir la revitalisation des systèmes alimentaires autochtones, les politiques fédérales en matière d’alimentation doivent reconnaître les déterminants propres à l’insécurité alimentaire autochtone et considérer les systèmes alimentaires autochtones comme des éléments essentiels des infrastructures de santé.

Le deuxième point est que l’investissement dans la santé des populations autochtones urbaines et dans les politiques qui les concernent devrait constituer un mandat fédéral clair. En Ontario, près de 86 % des membres des Premières Nations, des Métis et des Inuits vivent maintenant à l’extérieur de leurs collectivités et territoires d’origine. En Ontario, cela représente près de 75 % d’urbanisation. Cela entraîne un important isolement géographique et social par rapport aux aliments traditionnels, aux savoirs et aux pratiques culturelles. Cette réalité crée un besoin évident d’organisations autochtones urbaines capables de répondre aux besoins quotidiens liés à l’insécurité alimentaire, souvent avec des ressources limitées et au prix d’un énorme investissement émotionnel et bénévole.

C’est là où les besoins sont les plus grands et où les investissements fédéraux ont été, et demeurent, les plus insuffisants.

Le programme alimentaire du SOAHAC distribue des aliments et des médicaments traditionnels autochtones à environ 120 familles chaque mois. Jusqu’à l’an dernier, il reposait en grande partie sur du temps de travail offert bénévolement par le personnel. Jocelyn Zurbrigg, diététiste principale au SOAHAC et partenaire communautaire de longue date, affirme que nous faisons fonctionner le programme parce que nous n’avons pas le choix. Il n’existe aucune autre solution. Les bénéficiaires du programme de banque alimentaire parlent d’une amélioration de leur alimentation et de leur santé physique, mais aussi d’un sentiment retrouvé d’appartenance culturelle, de fierté et de guérison.

Le programme du SOAHAC, comme tant d’autres partout au pays, nécessite un financement de base stable et durable. Le contexte urbain ne constitue pas une exception à la responsabilité fédérale.

Enfin, le rétablissement des liens avec la terre, l’identité et l’alimentation est essentiel pour jeter les bases de la souveraineté alimentaire autochtone. Aller vers la souveraineté alimentaire signifie rétablir les droits et les capacités des peuples autochtones à connaître, cultiver, récolter et partager leurs propres aliments selon leurs propres conditions, peu importe où ils vivent. Cela nécessitera des investissements en recherche et en formation qui favorisent la revitalisation des savoirs alimentaires autochtones et des relations qui les sous-tendent, dans toute la diversité des réalités et des territoires autochtones, y compris les contextes urbains.

Si nous voulons réellement rendre la sécurité alimentaire accessible à tous les Canadiens, les organismes fédéraux de financement de la recherche doivent accorder la priorité aux recherches sur la souveraineté alimentaire dirigées par des Autochtones ainsi qu’aux milieux de formation qui préparent les chercheurs autochtones à les diriger.

Meegwetch. Merci de me donner cette occasion.

La présidente : Merci, professeure Richmond. Enfin, nous accueillons le Dr Maguire.

Dr Jonathon Maguire, pédiatre et spécialiste en nutrition, Unity Health Toronto; professeur, Université de Toronto, à titre personnel : Merci beaucoup. Bonjour, madame la présidente et honorables sénateurs. Je remercie la sénatrice Burey de me donner l’occasion de m’adresser à vous aujourd’hui.

Je suis titulaire de la chaire Lawson sur la mobilisation des patients en nutrition infantile à l’Université de Toronto où, à titre de chercheur en santé, je codirige une importante étude de cohorte pédiatrique appelée TARGet Kids!, dans le cadre de laquelle nous suivons environ 12 000 enfants depuis 18 ans afin de comprendre comment optimiser leur croissance et leur développement. Toutefois, avant tout, je suis pédiatre praticien à l’Hôpital St. Michael.

À partir d’un exemple concret, je veux illustrer une situation beaucoup trop fréquente afin de montrer ce dont le Dr Roumeliotis, la professeure Richmond et d’autres témoins ont parlé ce matin : les facteurs qui sous-tendent l’insécurité alimentaire.

J’ai rencontré GG alors qu’elle avait trois mois. Son médecin de famille me l’avait adressée en raison d’un retard de croissance. Les parents de GG faisaient partie d’une famille à faible revenu et, comme près d’un ménage canadien sur trois ayant des enfants, leur famille vivait en situation d’insécurité alimentaire. Les adultes en situation d’insécurité alimentaire sont de 30 % à 50 % plus susceptibles de souffrir d’obésité, de diabète et de maladies cardiovasculaires. La mère de GG souffrait à la fois d’obésité et de diabète de type 2, ce qui a entraîné une insuffisance placentaire; autrement dit, le placenta de GG ne lui fournissait pas suffisamment de sang pour bien la nourrir. Elle est donc née avec un faible poids à la naissance.

L’insécurité alimentaire est associée à des taux plus faibles d’allaitement maternel. GG a donc été nourrie exclusivement au lait maternisé, ce qui pose problème puisque le lait maternisé coûte environ 200 $ par mois, alors que l’allaitement est gratuit. Afin de pouvoir payer leur logement, les parents de GG lui donnaient du lait maternisé mélangé à du lait de vache, beaucoup moins coûteux que le lait maternisé, mais inadapté aux nourrissons. Cela a entraîné une malnutrition protéino-énergétique ainsi qu’une carence en fer. À l’âge de trois mois, le poids et la taille de GG se situaient bien en dessous du premier percentile.

Les enfants vivant en situation d’insécurité alimentaire entraînent des coûts de santé beaucoup plus élevés. Un soutien intensif du système de santé, y compris de ma part, a été nécessaire afin de normaliser la croissance de GG à l’âge de 12 mois. Toutefois, les enfants vivant en situation d’insécurité alimentaire présentent un risque accru de 25 % de retard du développement, et le retard de croissance précoce de GG a entraîné des modifications irréversibles de son cerveau. À 15 mois, elle ne marchait pas et ne parlait pas; elle a reçu un diagnostic de retard global du développement. Malheureusement, cette expression est trompeuse, car les enfants atteints d’un tel retard rattrapent rarement leurs pairs.

Les aliments sains coûtent cher. Les aliments moins caloriques et moins riches en sucre et en sodium, ceux qui sont bons pour la santé, sont plus coûteux. À l’inverse, les aliments transformés riches en calories, en sucre et en sodium, que nous savons mauvais pour la santé, sont moins chers. Nous avons démontré que les enfants vivant en situation d’insécurité alimentaire consomment moins de fruits et légumes et davantage de boissons sucrées, d’aliments transformés et de restauration rapide, tous des facteurs de risque d’obésité infantile. Malheureusement, à l’âge de cinq ans, GG souffrait déjà d’obésité infantile, un problème qui persiste généralement pendant l’enfance, l’adolescence et l’âge adulte, et qui engendre des coûts estimés à 22 milliards de dollars par année en soins de santé et autres coûts sociaux.

Les enfants vivant en situation d’insécurité alimentaire sont également deux fois plus susceptibles de recevoir un diagnostic de trouble d’apprentissage. À l’âge de sept ans, GG a reçu un diagnostic de trouble déficitaire de l’attention avec hyperactivité. À 10 ans, on lui a diagnostiqué un trouble d’apprentissage ainsi qu’une dysrégulation émotionnelle. Les enfants vivant en situation d’insécurité alimentaire ont moins de chances d’atteindre les attentes scolaires en lecture, en écriture et en mathématiques.

Tout au long du primaire, GG a éprouvé de grandes difficultés. Elle a eu besoin d’un soutien coûteux du système scolaire pour répondre aux attentes. Malheureusement, à l’âge de 16 ans, elle souffrait d’anxiété et de dépression, conséquences connues de ses difficultés antérieures. Elle n’a pas terminé ses études secondaires parce qu’elle n’arrivait plus à suivre les exigences scolaires.

Les problèmes auxquels GG a été confrontée ne sont ni le fruit du hasard ni de la malchance. Ils étaient entièrement prévisibles et totalement évitables. Mes collègues partout au pays voient chaque jour différentes versions de l’histoire de GG.

L’insécurité alimentaire ne se résume pas uniquement à un manque de nourriture, même si c’est le cas pour certaines personnes. Il s’agit surtout du fait qu’une alimentation saine est inaccessible pour une grande partie de la population, ce qui entraîne chez les enfants des effets biologiques en cascade qui persistent tout au long de leur vie. Ces effets touchent plusieurs aspects de leur existence, notamment leurs relations ainsi que leur santé mentale et physique, ce qui entraîne des coûts sociaux et de santé plus élevés, en plus d’une perte de productivité.

Des chercheurs ont effectué des analyses économiques à l’échelle de la société. Les coûts cachés de l’insécurité alimentaire dépassent largement le coût des aliments eux-mêmes. Selon le Pacte international relatif aux droits économiques, sociaux et culturels, que le Canada a ratifié en 1976, l’accès à une alimentation saine constitue un droit fondamental. Nos politiques et nos systèmes actuels perpétuent l’insécurité alimentaire. Ils forcent les gens à choisir entre une alimentation saine et d’autres besoins essentiels, comme le logement et la sécurité. Nous devons adopter une approche différente si nous voulons obtenir des résultats différents.

Comment briser ce cycle pour GG et pour tant d’autres Canadiens comme elle? Voilà, selon moi, ce que le comité peut contribuer à faire. Les programmes d’alimentation scolaire constituent un excellent point de départ. Comme l’a dit M. Deaton, accroître le revenu disponible par différents moyens afin d’aider les gens à se procurer des aliments sains constitue également un bon début, mais il faut aller plus loin, notamment en investissant davantage dans la recherche afin de mieux comprendre les enjeux et d’élaborer des solutions efficaces. Cela serait extrêmement utile.

Je vais vous donner un exemple concernant nos priorités en matière de recherche en santé. Depuis le début de cette réunion, le complexe agroalimentaire industriel canadien a généré davantage de profits que ce que les Instituts de recherche en santé du Canada consacrent à la recherche en nutrition pendant une année entière.

Je vais terminer là-dessus. Merci beaucoup de m’avoir donné cette occasion.

La présidente : Merci, Dr Maguire.

Nous passons maintenant aux questions des sénateurs. Les sénateurs disposent de cinq minutes pour poser leurs questions et obtenir des réponses.

La sénatrice Burey : Témoins experts, collègues et amis, merci infiniment d’être parmi nous. Je connais deux de nos témoins puisque je suis pédiatre, et j’ai eu le grand honneur et le plaisir de travailler aux côtés de deux de ces remarquables pédiatres.

Malheureusement, je devrai quitter la réunion parce que d’autres fonctions m’attendent, mais ma première question s’adresse à vous tous. Je vous remercie de nous avoir aidés à comprendre les raisons profondes et convaincantes pour lesquelles cette question doit être abordée immédiatement au moyen d’une approche mobilisant l’ensemble de la société.

Il est intéressant de constater, comme vous l’avez mentionné, docteur Maguire — vous l’avez tous mentionné — que l’insécurité alimentaire chez les enfants mène à l’obésité infantile. La plupart des gens ignorent ce lien. Comme le temps file, j’aimerais vraiment approfondir la question des recherches, du soutien ou des programmes supplémentaires nécessaires pour contribuer à réduire les taux d’obésité infantile chez les familles canadiennes à faible revenu. Nous allons commencer par le Dr Roumeliotis.

Dr Roumeliotis : Merci beaucoup.

En fait, c’est un paradoxe quand on parle de faible revenu et d’insécurité alimentaire qui entraînent l’obésité. C’est parce que les aliments bon marché sont de l’alimentation rapide, donc des aliments gras. Nous le savons. Lorsque j’étudiais pour obtenir ma maîtrise en santé publique à l’Université Johns Hopkins, nous avons fait des études sur ce sujet. Nous avons voulu savoir où les gens faisaient leur épicerie et ce qu’ils pouvaient se permettre. Ils pouvaient se permettre plus d’aliments malsains.

L’autre chose, c’est que les gens qui vivent dans des régions marginalisées ou dangereuses ont tendance à ne pas accorder une grande place à l’activité physique. Ils n’ont pas accès à des activités parascolaires. Ils n’ont pas de parcs à proximité, alors ils rentrent chez eux et restent à la maison.

C’est une combinaison d’inactivité physique forcée et, bien sûr, d’insécurité alimentaire. Lorsqu’ils ont de la nourriture, ce n’est pas très nutritif, mais très calorique, et c’est là le problème.

En fait, nous menons une étude en collaboration avec l’Université de Toronto. C’est une étude de 10 ans qui examine la trajectoire de la santé au cours de cette période. Nous examinons les facteurs qui influent sur l’obésité à partir de la naissance. Nous suivons les femmes enceintes avant la grossesse et tout au long de la grossesse pour voir quels facteurs favorisent l’obésité et lesquels ne la favorisent pas. Nous examinons les facteurs sanguins, génétiques, sociologiques et autres. C’est une étude que nous menons en collaboration avec l’Université de Toronto. Je suis cochercheur du projet sur la santé. Je peux vous en faire part. Nous examinons les facteurs qui mènent sur cette voie et ce que nous pouvons ensuite mettre en œuvre pour prévenir ces choses.

La sénatrice Burey : Nous pouvons demander à nos deux autres témoins en ligne de répondre. Allez-y, docteur Maguire. Nous entendrons ensuite l’autre témoin.

Dr Maguire : Merci, sénatrice Burey.

Je suis tout à fait d’accord avec le Dr Roumeliotis. J’ajouterais qu’il s’agit d’une situation malheureuse parce que les facteurs précoces, comme les changements placentaires et les facteurs in utero et ce qui arrive aux enfants au cours des deux premières années de leur vie, font en sorte que les enfants souffrant d’insécurité alimentaire deviennent obèses. Ils sont métaboliquement programmés pour l’obésité juvénile. En plus, ajoutons tous les enjeux sociaux dont on parle ainsi que les aliments sains inaccessibles, et la situation devient plus complexe.

Pour souligner ce que dit le Dr Roumeliotis, notre groupe fait aussi de la recherche sur ces sujets. L’obésité juvénile est évitable. Nous le savons. Le défi consiste à déterminer exactement comment la prévenir.

Mme Richmond : Je pense que l’une des choses les plus difficiles que nous constatons chez les populations autochtones, c’est la façon dont la transition nutritionnelle se produit et ce qu’elle signifie pour les types d’aliments qui sont disponibles dans les collectivités autochtones et comment cela mène à l’obésité juvénile. À mesure que nous nous éloignons des aliments traditionnels — qui ont toujours été très sains —, si nous pensons à la viande d’orignal, par exemple, ce sont des animaux qui parcourent de longues distances, et cette nourriture est vraiment bonne pour vous. Plus on s’éloigne des aliments traditionnels pour se tourner vers les aliments achetés en magasin et les aliments qui restent sur les tablettes pendant de longues périodes, cela a sans aucun doute un effet négatif.

Ce que nous constatons, c’est que la nature et le caractère des aliments traditionnels changent également. Le bannock est l’un de nos aliments traditionnels. Il n’est pas très bon pour la santé, mais il favorise l’appartenance, le confort et les souvenirs qui me sont chers lorsque je pense à ma mère et à ma grand-mère qui préparaient ces aliments. Lorsque vous mangez trop d’aliments qui sont devenus des traditions parce qu’ils sont associés à cette transition, cela peut alors entraîner de graves conséquences.

La présidente : Merci.

Le sénateur McNair : Madame la présidente, si quelqu’un a une autre observation ou une autre question, je suis prêt à céder mon temps de parole.

La sénatrice Burey : Je voulais parler davantage du pourcentage de l’argent consacré à la recherche sur la nutrition. Quelles recommandations pourriez-vous faire au comité pour ce qui est de l’importance et du coût que cela représente pour la société en ce qui concerne l’argent consacré aux études nutritionnelles?

Dr Maguire : Merci, sénatrice Burey. Il est étonnant que nous consacrions relativement peu d’argent à la recherche sur la nutrition, en particulier la recherche sur la nutrition chez les enfants. Je n’ai pas de bonne réponse à cette question, sénatrice Burey, mais j’ai l’impression que nous prenons des décisions inhabituelles qui pourraient être malsaines pour nous tous. Je pense qu’il serait utile d’investir davantage de ressources dans la recherche et le développement en matière de santé et de nutrition, particulièrement pour les enfants. Imaginez ce qu’il arriverait si l’on dynamisait toute la machine canadienne de recherche en nutrition autour de ce problème. Tout d’un coup, nous aurions beaucoup plus de réponses aux questions très importantes que vous et d’autres posez ce matin.

La présidente : Je sais que la sénatrice Burey est vraiment déchirée. Elle a d’autres fonctions qui l’appellent ailleurs. Je suis triste de voir qu’elle doit partir.

Le sénateur McNair : Merci d’être ici aujourd’hui et de témoigner devant nous.

La question est de savoir comment briser ce cycle. C’est ce qu’il nous reste. D’après vos recherches et vos connaissances, quel est l’impact des programmes alimentaires financés par le gouvernement fédéral sur la santé et le bien-être des enfants dans tout le pays et, ce qui est plus important encore, selon vous, que devrait faire le gouvernement fédéral pour accroître l’accès équitable à des aliments sains pour les enfants et les familles au Canada? Ma question s’adresse à vous trois, en commençant par le Dr Roumeliotis.

Dr Roumeliotis : Merci beaucoup.

Je pense qu’il y a deux choses. Les programmes alimentaires sont très bien accueillis. C’est un enjeu, et nous savons que malgré les conséquences à long terme, de toute évidence, les enfants qui ont faim n’assimilent pas bien. Ce point est réglé.

Le problème — et je le dis très souvent —, c’est trop peu, trop tard parce qu’il faut intervenir plus tôt. Comme mes collègues l’ont dit, une bonne partie des effets de la malnutrition et de tous les autres déterminants sociaux de la santé qui l’entourent se manifestent et causent des dommages à long terme et, bien souvent, irréversibles avant l’âge de 18 ou 24 mois. Bien sûr, donner de la nourriture aux enfants à l’école est une excellente idée, mais ce n’est pas la seule. Nous devons tenir compte de l’ensemble du spectre des âges, même avant la naissance. Encore une fois, un de mes collègues a parlé des effets du retard de croissance intra-utérin sur les bébés petits pour l’âge gestationnel. On sait qu’ils ont des taux plus élevés de maladies chroniques plus tard, à 40 ou 50 ans. Il se passe quelque chose au début.

Nous devons poursuivre les programmes scolaires tout en mettant l’accent sur les plus jeunes. Ce que j’ai tendance à voir dans d’autres domaines également, qu’il s’agisse de la garde d’enfants ou d’autres questions, c’est que nous avons tendance à oublier les premières années de la vie, et ce sont les années charnières de la vie. Ce sont des éléments fondamentaux. Tout ce qui se concentre sur les premières années de la vie pour ce qui est de la recherche et de l’augmentation du soutien aux parents, du soutien social, etc. — comme c’est le cas en Suède, par exemple, là où ils ont le réseau social — ajoutera à notre capacité de compenser certaines des iniquités que nous constatons et certains des effets à long terme.

Dr Maguire : Je suis tout à fait d’accord avec le Dr Roumeliotis. Concentrez-vous sur les deux premières années. Il y aura des effets biologiques en cascade. Nous récupérerons ce que nous y avons investi, et ne perdez pas cela de vue. Les enfants ne disent pas grand-chose au cours des deux premières années, et ils se perdent et sont oubliés.

Comme l’a mentionné plus tôt M. Deaton, il s’agit en partie de modifier le revenu réel d’une famille afin qu’elle puisse faire des choix plus éclairés. Les programmes d’alimentation dans les écoles sont extraordinaires et ils contribuent à changer cet équilibre.

J’aimerais vous poser une série de questions qui répondent à celle-là même que vous avez posée : pourquoi les aliments sains coûtent-ils plus cher que les aliments moins sains? Ce sont des décisions en matière de politiques.

Je ne dis pas du tout que nous devrions supprimer la Sécurité de la vieillesse, mais nous sommes un peu déséquilibrés en ce qui concerne le soutien que nous offrons à nos citoyens âgés par rapport à nos jeunes citoyens. Pourquoi faisons-nous cela? Pourquoi le coût des aliments est-il si élevé? Pourquoi continue‑t‑il d’augmenter? Pourquoi continuons-nous de compter sur la banque alimentaire, qui est essentiellement philanthropique, pour nourrir nos enfants? Cela semble un peu bizarre. Si nous prenons un peu de recul et posons ces questions, les solutions deviennent évidentes, pour moi en tout cas.

Mme Richmond : Je pense que l’un des grands éléments qui manquent ici, particulièrement dans le contexte autochtone, est de rétablir le flux des connaissances et le transfert intergénérationnel des connaissances au sujet des aliments sains et des aliments culturels.

Nous avons posé plus tôt une question au sujet du Nord et du gaspillage alimentaire dans le Nord. Nous vivons toujours au Canada dans un contexte où les peuples autochtones souffrent de décisions qui ont été prises il y a longtemps, mais qui ont vraiment une incidence sur notre capacité de savoir et de comprendre comment être un peuple autochtone et comment établir des liens avec des terres remplies d’aliments hautement nutritifs, avec notre culture, nos langues et nos systèmes qui maintiennent tellement de ressources importantes que, malheureusement, nous oublions comment les utiliser. Je pense qu’une partie de la réponse dans le contexte autochtone, tant dans les espaces urbains que dans les réserves des territoires du Nord, consiste à rétablir ces liens culturels. Pour comprendre comment nous concevons la souveraineté alimentaire de façon plus générale, il est essentiel de créer des enfants en santé et des familles en santé qui soutiennent une nation en bonne santé dans son ensemble.

La sénatrice Sorensen : Merci beaucoup. Je suis heureuse de vous rencontrer tous. Je vais commencer par Mme Richmond.

Je crois que la souveraineté alimentaire des Autochtones est de plus en plus reconnue dans les discussions sur les politiques fédérales, mais c’est peut-être parce que je suis à Ottawa et que je siège au Comité des peuples autochtones. J’aime donc penser que c’est plus global que cela.

Pourriez-vous nous en dire davantage sur certaines lacunes qui subsistent et sur la façon dont les politiques agricoles et agroalimentaires fédérales appuient les systèmes alimentaires dirigés par des Autochtones si, en fait, vous pouvez nous en parler? Quels changements accorderiez-vous en priorité à la reconnaissance des systèmes alimentaires traditionnels?

Ce que j’entends de la part d’autres témoins dans ce domaine, c’est l’investissement. On nous a dit que le Nord n’est pas une région propice à l’agriculture, mais on nous a parlé des troupeaux de caribous et de chevreuils et du besoin de protéines. Le plus grand défi dans le Nord, c’est l’énergie, ce qui nous intéresse dans la vie de tous les jours ici dans le sud du pays. Nous avons aussi entendu parler des aliments périmés qui sont sur les tablettes depuis trop longtemps et dont, bien sûr, la valeur nutritive est beaucoup plus faible.

Mme Richmond : Merci beaucoup de la question.

Ce que je retiens de la souveraineté alimentaire des Autochtones, c’est qu’elle consiste à rétablir nos rapports. Nous devons penser à la terre et aux générations de détenteurs du savoir et d’apprenants et à la nourriture, ainsi qu’à tout ce qu’il y a de bon qui sous-tend un système. On ne peut vraiment pas séparer tout cela des formes de gouvernance autochtone, des systèmes de connaissances autochtones et de nos droits à la terre. C’est très relationnel et c’est une façon de connaître et de comprendre. Ce n’est donc pas purement politique et économique, mais c’est un système vaste.

Je pense que ce qui se passe en partie, c’est que nous oublions souvent à quel point ce système est important et que nous sommes nettement liés et interreliés aux endroits d’où nous venons, même lorsque nous ne sommes pas à proximité. Par exemple, je vis à London, en Ontario. Ma terre natale se trouve à environ 1 600 kilomètres, mais les valeurs et la compréhension que j’ai acquises lorsque j’étais jeune me suivent dans les différents systèmes et les différentes structures dans lesquels je travaille. Le savoir autochtone et ces liens et ces principes — penser à des principes comme étant la réciprocité, être un bon gardien de la terre pour les générations futures — peuvent nous guider tous et sont importants pour réfléchir à une politique et à une orientation plus générales pour l’ensemble de la nation. L’autre chose dont je voulais parler, c’est l’importance de créer de bons espaces d’apprentissage dans les établissements postsecondaires et dans notre infrastructure de recherche. Les Instituts de recherche en santé du Canada, par exemple, dont l’Institut de la santé des Autochtones, qui est un réseau vital et important pour produire et élever ce genre d’éléments dans le savoir autochtone et comment ils peuvent jouer un rôle vraiment important dans la politique fédérale, l’établissement de relations entre les secteurs et, d’abord et avant tout, la création de politiques et d’orientations qui répondront effectivement aux besoins.

Je vous remercie de la question.

La sénatrice Sorensen : Je vous en suis reconnaissante, et j’aimerais croire que nous faisons de petits pas dans cette direction.

Ma question s’adresse à nos deux témoins du domaine médical. Tout d’abord, docteur Maguire, merci beaucoup de cette étude de cas. Il était puissant et tout simplement fascinant de savoir que vous avez surveillé cet enfant pendant tant d’années.

J’aimerais poser une question au sujet des soins postnataux. Nous avons beaucoup entendu parler des soins prénataux, et je suppose que je pense à l’extérieur du système médical, parce que le système médical, comme on l’a dit, est très sollicité en ce moment. Nous avons besoin de beaucoup plus de soins médicaux. Y a-t-il de la place pour des programmes d’investissement, que ce soit au niveau provincial ou fédéral, pour le concept des soins postnataux? Ce n’est pas différent d’une sage-femme ou d’une doula, qui aide beaucoup en soins prénataux, alors que les mères et les pères semblent être un peu laissés à eux-mêmes après la naissance, mis à part le fait de se présenter pour faire peser leur bébé et le faire vacciner et toutes les autres choses que nous faisons. Y a-t-il un mouvement vers les soins postnataux? Je vais commencer ici.

Dr Roumeliotis : Tout à fait. Seulement 0,8 % du PIB est dépensé au Canada pour aider les parents à la naissance, ce qui est 2 % dans d’autres régions du monde. Nous sommes vraiment très en retard.

Oui, 75 % de ce qui est bon pour la santé n’a rien à voir avec le régime médical, alors nous examinons les autres réseaux sociaux. En Ontario, nous avons un programme appelé Bébés en santé, enfants en santé, ou BSES, que je dirige dans ma région. J’ai récemment préconisé une augmentation de 8 % de notre financement, et je l’ai obtenu, mais c’était après 10 ans.

La sénatrice Sorensen : C’est provincial.

Dr Roumeliotis : C’est provincial. Il y a des programmes qui sont administrés par les services de santé publique ou d’autres organismes qui rencontrent les familles à la naissance à l’hôpital et fournissent ensuite des services à domicile, envoient des visiteurs à domicile et du personnel infirmier chez eux et les intègrent au système.

Nous avons besoin de plus parce que, à mon avis, c’est là que se trouve la solution. Ces deux premières années de vie sont très délicates. Récemment, l’Organisation mondiale de la santé et le Lancet, en compagnie d’un de mes collègues, le Dr Stephen Lye, ont publié un rapport sur les problèmes que nous constatons chez les enfants qui ne se développent pas correctement parce qu’ils ne reçoivent pas de soutien au cours des deux premières années de leur vie. Il s’agit de milliards de dollars en perte de productivité et autres choses. Le gouvernement doit se concentrer sur l’aide aux nouveaux parents pendant les deux premières années.

Lorsque je parle de soutien, je parle du soutien global et de ce réseau social, y compris le revenu, les garderies, le congé de paternité, le congé de maternité et toutes les autres choses qui sont offertes dans d’autres pays. Je vais vous donner un exemple. Dans notre région et au Canada, si on prend la maturité scolaire, à l’âge de cinq ans, les enfants qui viennent de milieux défavorisés et de milieux socioéconomiques moins favorisés échouent ou ont beaucoup plus de faiblesses, alors que cette disparité n’existe pas dans des pays comme la Suède, à titre d’exemple.

À mon avis, c’est ce qui importe le plus. C’est l’une des choses que je préconise depuis de nombreuses années afin d’être en mesure d’accroître ce soutien, bien sûr, au niveau provincial, mais aussi au niveau national.

La sénatrice Sorensen : Docteur Maguire, j’ai hâte d’entendre votre réponse et j’ajouterai qu’il n’est pas nécessaire que ce soit des médecins qui fassent ce travail. Merci.

La sénatrice Ross : Je ne siège pas normalement au présent comité. Je suis ici aujourd’hui et je trouve l’information que j’apprends fascinante. J’ai examiné un peu le travail qui a déjà été fait dans le cadre de l’étude sur la sécurité alimentaire. Elle porte sur des questions très vastes, mais le comité va aussi au fond des choses en ce qui concerne l’offre, les coûts, les politiques, les enjeux sociétaux, la santé publique, les questions économiques et bien plus encore. J’ai noté qu’il y a eu des dizaines de témoins au cours de 12 réunions, soit des agriculteurs, des médecins, des professeurs, des sénateurs, des organismes sans but lucratif du secteur agricole, divers secteurs agricoles, des professeurs, des chercheurs, des agronomes, des bénévoles, des experts en politiques, l’Agence de promotion économique du Canada atlantique, des fonctionnaires et des sociétés du secteur public. C’est une étude énorme. Et j’ajouterais que ce sera une étude importante.

Le Sénat est reconnu pour ses études approfondies qui éclairent les politiques de même que les points de vue et les actions de notre pays sur différentes questions. Ma question aujourd’hui est très importante. Si chacun d’entre vous était en mesure d’inclure une priorité ou une recommandation, quelle serait la chose la plus importante que l’étude devrait refléter, selon vous?

La présidente : À qui l’adressez-vous?

La sénatrice Ross : Les trois témoins.

Dr Roumeliotis : Je ne peux pas vous répondre précisément, mais ce serait lié aux premières années de la vie. Ce sont les interventions que l’on peut faire au cours des premières années de la vie, ce qui englobe la lutte contre l’insécurité alimentaire, mais il s’agit de se concentrer sur cette période. Bien sûr, on ne doit pas négliger les familles, mais il faut aussi mettre l’accent sur ces enfants parce que c’est là où nous voyons le plus grand impact et le meilleur rendement du capital investi, tant pour ce qui est de la productivité que de la santé et de la participation à la société plus tard dans la vie.

Vous voulez optimiser la trajectoire de vie de ces enfants.

La sénatrice Ross : Et vous, madame Richmond?

Mme Richmond : Je pense que je vais revenir à un commentaire que j’ai entendu au cours de la séance précédente : pour les peuples autochtones en particulier, Il s’agit de réfléchir à la façon dont nous créons des voies d’avenir et des connaissances sur le financement au sujet de ce qui rend les expériences des peuples autochtones en matière d’insécurité alimentaire — ainsi que leurs désirs pour la sécurité alimentaire et la souveraineté alimentaire — très distinctes. Je pense qu’il y a un malentendu selon lequel les processus de dépossession sont terminés et la façon dont les peuples autochtones continuent d’éprouver divers effets sur la santé en lien avec les pensionnats. Cette sombre histoire coloniale est très courante aujourd’hui. Je le vois chez mes propres enfants et dans différentes populations à faible revenu ou différentes collectivités parce qu’il y a une perte culturelle tellement distincte, et cela sous-tend la façon dont nous comprenons l’alimentation et nos rapports avec elle. Il est vraiment nécessaire que nous réfléchissions à cette interrelation entre l’histoire et aujourd’hui, ainsi qu’à, je pense, la recherche définie qui est effectuée et financée par les peuples autochtones pour leur permettre de travailler avec leurs collectivités et de rétablir ces liens autour des systèmes alimentaires.

La sénatrice Ross : Qu’en pensez-vous, docteur Maguire?

Dr Maguire : Merci beaucoup. Je suis tout à fait d’accord avec l’idée de mettre l’accent sur la petite enfance, particulièrement les deux premières années, et si je devais choisir une intervention qui vous donnera le meilleur rendement pour chaque dollar, c’est l’aide à l’allaitement. Si vous êtes une nouvelle maman qui souffre d’insécurité alimentaire, essayer d’obtenir du soutien pour l’allaitement maternel, c’est extrêmement difficile. C’est presque impossible à l’heure actuelle. Je ne sais pas pourquoi c’est à l’extérieur du système médical; pourquoi n’avons-nous pas accès au soutien de l’allaitement pour chaque mère? Il me semble qu’il s’agit d’une intervention précoce vraiment évidente.

Si nous regardons les taux d’allaitement au Canada au cours des six premiers mois de la vie — particulièrement l’allaitement exclusif —, nous ne nous en tirons pas très bien. Nous sommes au bas de la liste des pays qui ont le même niveau de revenu que nous.

Je pense que les problèmes sur le terrain que les fournisseurs de soins de santé et les professionnels de la santé publique voient tous les jours alimentent ce problème. Comme on vient de le dire, nous avons besoin de plus de soutien postnatal en dehors du système de soins de santé. Nous menons actuellement un essai clinique sur cette idée même, soit le soutien à l’allaitement en dehors du système de soins de santé. C’est très important après la naissance.

La sénatrice Ross : Je vous remercie tous les trois. Ce sont d’excellentes réponses.

La présidente : Excellente question, sénatrice Ross. Nous vous inviterons de nouveau si vous continuez à nous faire des compliments sur l’exhaustivité de notre étude. C’est merveilleux. Des réponses fantastiques.

Madame Richmond, je voulais poser une question. Nous avons reçu un article intitulé « Politics of the plate » publié dans le Western Alumni Magazine. Selon cet article, à l’échelle nationale, plus de la moitié de la population autochtone vit dans les villes. En Ontario, je crois que c’est autour de 75 %. Vous avez parlé de la perte des connaissances autochtones en matière d’alimentation et du rétablissement des liens culturels. Je me demande si vous pouvez nous donner un exemple d’un endroit où cela se fait bien pour que nous puissions voir comment on s’y prend.

Mme Richmond : Excellente question. Merci beaucoup.

En fait, nous avons un projet passionnant sur la souveraineté alimentaire autochtone qui se déroule ici à London avec notre partenaire, le Southwest Ontario Aboriginal Health Access Centre. Nous travaillons, avec beaucoup de passion, avec toute une gamme de consultants en connaissances autochtones. Ce sont des gens qui parlent la langue, des chasseurs et beaucoup de diététistes autochtones, en fait. Nous avons ensuite toute une équipe d’universitaires. Nous examinons les données saisonnières — eh bien, nous mettons vraiment l’accent sur le calendrier lunaire parce que c’est ainsi que de nombreuses populations autochtones ont compris leurs rôles et responsabilités. C’est très local. Les fraises poussent et sont récoltées en juin. Que signifient les « fraises » plus précisément? Quelles sont les définitions, les orientations et les responsabilités culturelles des gens qui transportent des fraises? Qu’est-ce que cela signifie pour notre corps? Pourquoi ces médicaments sont‑ils importants et à quoi ressemblent-ils?

À l’automne, nous nous pencherons sur les canards et les oies. Au printemps, on parle du sirop d’érable. Ce que nous essayons de faire, c’est de rétablir le lien entre les gens, surtout ceux qui vivent en milieu urbain, et leurs premiers aliments. Nous entendons beaucoup d’histoires vraiment tristes de femmes qui ont été coupées de leur collectivité à cause d’histoires liées à la Loi sur les Indiens, et cela inclut ma famille. Ce sont essentiellement des femmes qui ont été, faute d’un meilleur terme, expulsées de leur collectivité et qui y reviennent maintenant. Bon nombre de ces femmes ont vécu à l’extérieur de leur collectivité pendant de longues périodes. Dans les centres urbains, des endroits comme les centres d’amitié autochtones, les centres d’accès aux services de santé pour les Autochtones et toute une gamme d’autres organismes urbains sont parfois les seuls endroits où ces femmes et leur famille peuvent renouer avec la culture, trouver un sentiment d’appartenance, rétablir leur langue, etc.

Ce que nous faisons, c’est construire sur plusieurs années un lien avec la nourriture. Le SOAHAC a son propre programme de distribution alimentaire, mais si les gens n’ont pas les connaissances nécessaires pour savoir comment cuisiner le saumon ou utiliser du sirop d’érable, dont l’achat est très dispendieux, il est gaspillé. Les gens qui ont faim ne gaspilleront pas de nourriture.

Ce que nous faisons, c’est non seulement relier les gens à des aliments culturels, mais aussi réintroduire les connaissances nécessaires pour le faire. Le programme comporte un volet programmatique énorme, puis nous avons un programme de recherche très intéressant qui compte un certain nombre de géographes, bien sûr. Nous avons toute une gamme de spécialistes des sciences physiques et sociales qui examinent les relations avec la terre et la mesure dans laquelle la terre d’où proviennent ces aliments est sûre, et s’il y a des façons pour nous de réfléchir à la manière de saisir les histoires et les preuves qui démontrent qu’elles ont l’impact que nous espérons qu’elles auront.

La présidente : Je vous en remercie. J’ai mentionné plus tôt que nous avons entendu le témoignage de la sénatrice Karetak-Lindell, du Nunavut. Elle a parlé d’un grand nombre de ces défis. Nous l’avons également entendue parler des répercussions du changement climatique et de la façon dont le rassemblement des aliments traditionnels a été contesté à bien des égards, alors je vous remercie de nous en avoir parlé.

Je tiens à donner suffisamment de temps à la sénatrice Sorensen pour que nous puissions entendre la réponse du Dr Maguire à sa question.

La sénatrice Sorensen : Merci beaucoup. Docteur Maguire, je vous suis reconnaissante de mentionner le soutien de l’allaitement maternel, ce qui rejoint un peu ma question. Je parle de programmes postnataux qui n’exigent pas nécessairement la formation d’un personnel médical spécialisé, c’est ainsi que je formulerais les choses. Je parle des doulas post‑partum.

Dr Maguire : Je suis tout à fait d’accord avec vous. Nous avons cette drôle de situation où vous recevez tous ces soins prénataux, mais ensuite le bébé naît et « au revoir ». C’est inhabituel. Si vous prenez un peu de recul, les familles se retrouvent sans beaucoup de ressources pour soutenir un nouveau-né, surtout s’il s’agit d’un premier nouveau-né, et elles éprouvent des difficultés de tellement de façons. C’est très important, à mon avis. Nous devons faire mieux à cet égard.

La sénatrice Sorensen : Merci beaucoup.

La présidente : Je me souviens d’avoir quitté l’hôpital avec mon premier-né et de m’être attendue à ce que l’alarme de vol à l’étalage retentisse ou que quelqu’un dise : « Cette personne ne peut pas s’occuper de ce petit être humain. » Je vous en suis très reconnaissante, même s’il est toujours en bonne santé. Il a maintenant 21 ans, et nous nous en sommes bien tirés. Cela a vraiment été difficile, même avec le soutien reçu. Pour ce qui est de votre remarque au sujet des personnes défavorisées qui n’ont pas de réseaux, il est renversant de penser à quel point cela doit être accablant. Oui, nous vous sommes vraiment tous reconnaissants de vos commentaires.

Cela nous amène à la fin de la séance du comité. Je tiens à remercier nos témoins. Nous vous sommes très reconnaissants du temps et des efforts que vous avez consacrés à la préparation de vos témoignages et du temps que vous nous avez consacré aujourd’hui pour éclairer notre étude. Merci beaucoup. Cela met fin à notre réunion d’aujourd’hui.

(La séance est levée.)

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