LE COMITÉ SÉNATORIAL PERMANENT DE L’AGRICULTURE ET DES FORÊTS
TÉMOIGNAGES
OTTAWA, le mardi 26 mai 2026
Le Comité sénatorial permanent de l’agriculture et des forêts se réunit aujourd’hui, à 18 h 32 (HE), avec vidéoconférence, pour examiner, afin d’en faire rapport, le rôle du secteur agricole et agroalimentaire dans la sécurité alimentaire au Canada.
La sénatrice Mary Robinson (présidente) occupe le fauteuil.
[Traduction]
La présidente : Bonsoir. Je m’appelle Mary Robinson et je suis la présidente de ce comité. Bienvenue aux membres du comité, à nos témoins et à ceux qui regardent cette réunion en ligne.
Je tiens tout d’abord à souligner que les terres sur lesquelles nous sommes réunis sont le territoire traditionnel non cédé de la nation algonquine anishinabe.
Avant d’entendre nos témoins, je vais demander aux sénateurs de se présenter.
La sénatrice Burey : Bonsoir. Bienvenue. Sharon Burey, de l’Ontario.
La sénatrice McBean : Marnie McBean, de l’Ontario.
Le sénateur McNair : John McNair, du Nouveau-Brunswick. Bienvenue.
La sénatrice Martin : Yonah Martin, de la Colombie-Britannique.
La sénatrice Sorensen : Karen Sorensen, de l’Alberta, territoire visé par le Traité no 7.
Le sénateur Black : Robert Black, de l’Ontario. Merci d’être ici.
La sénatrice Muggli : Tracy Muggli, du territoire visé par le Traité no 6, en Saskatchewan.
La présidente : Merci à tous.
Je demanderais également aux sénateurs de consulter les cartes sur la table pour connaître les lignes directrices visant à prévenir les incidents acoustiques. Je rappelle à tous les participants de s’abstenir de changer de langue au milieu d’une phrase et de ne pas parler trop rapidement. La clarté du son favorise l’exactitude de l’interprétation, de la transcription et du sous-titrage.
Aujourd’hui, le comité poursuit son étude sur le rôle du secteur agricole et agroalimentaire dans la sécurité alimentaire au Canada. Nous avons le plaisir d’accueillir Emmanuel Destrijker, premier vice-président, Les producteurs d’œufs du Canada; Richard Leblanc, chef de la direction, Canadian ROOTS Farms Inc.; et Serge Buy, président-directeur général, Conseil de l’innovation agroalimentaire. Merci beaucoup de vous être joints à nous.
Nous allons commencer par vos déclarations préliminaires avant de passer aux questions des membres du comité. Vous disposerez chacun de cinq minutes. Nous allons commencer par vous, monsieur Destrijker.
[Français]
Emmanuel Destrijker, premier vice-président, Les Producteurs d’œufs du Canada : Je vous remercie, madame la présidente.
Je ferai ma présentation en français. Par la suite, je serai heureux de répondre à vos questions en français, et j’essaierai de le faire en anglais aussi.
Bonjour, madame la présidente, monsieur le président suppléant et mesdames et messieurs les membres du comité. Je m’appelle Emmanuel Destrijker et je suis un producteur d’œufs au Québec. Comme madame la présidente l’a mentionné, je suis aussi premier vice-président des Producteurs d’œufs du Canada.
Les producteurs d’œufs canadiens jouent un rôle important dans la sécurité alimentaire. Nous sommes reconnaissants d’avoir l’occasion de discuter de leur rôle dans le cadre de cette étude sur la sécurité alimentaire.
Les Producteurs d’œufs du Canada ont pour mandat de gérer l’offre d’œufs à l’échelle nationale, de promouvoir leur consommation et de représenter 1 295 producteurs réglementés.
Nos producteurs produisent plus de 11 milliards d’œufs frais et locaux par année. Le secteur contribue à la hauteur de 1,9 milliard de dollars au PIB du Canada, génère 675 millions de dollars en recettes fiscales et soutient plus de 19 800 emplois au pays. Notre secteur vise à offrir aux Canadiens un accès à des œufs frais, abordables et de haute qualité toute l’année durant.
Les fermes de nos producteurs sont situées dans chacune des provinces et dans les Territoires du Nord-Ouest. Cette présence nationale nous aide à réagir aux perturbations de la chaîne d’approvisionnement, aux événements climatiques et aux défis majeurs de production, y compris l’influenza aviaire, qui est hautement pathogène. Les producteurs d’œufs travaillent à assurer la stabilité de l’approvisionnement national. Ainsi, lorsqu’une région fait face à une perturbation inattendue, des œufs peuvent être expédiés des régions avoisinantes. Dans certains cas, d’autres fermes peuvent augmenter temporairement la production pour aider à combler cet écart. En plus de notre modèle de petites fermes, cette approche coordonnée a aidé à protéger les Canadiens contre la flambée des prix que d’autres pays ont connue pendant les éclosions d’influenza aviaire l’an dernier.
Au-delà de la résilience, la croissance est également importante pour la sécurité alimentaire. La consommation d’œufs augmente, et les œufs font partie intégrante de l’alimentation des Canadiens. En réponse, nous avons établi des objectifs ambitieux pour accroître la production au pays. La production d’œufs a augmenté de 7,6 % en 2025, et plus de 275 nouvelles fermes ovocoles ont vu le jour au cours de la dernière décennie.
Cette croissance renforce notre système alimentaire et montre qu’une nouvelle génération est prête à diriger. À ma ferme, je vois cet engagement chez ma fille. Je le vois aussi chez d’autres jeunes producteurs qui se mobilisent au pays. Alors que de nombreux secteurs de l’agriculture font face à des pressions liées à la relève, les jeunes producteurs d’œufs sont mobilisés, novateurs et prêts à miser sur les forces de ce secteur. Ils préconisent de nouvelles technologies et des pratiques plus durables pour aider à garder notre secteur fort pour l’avenir.
La sécurité alimentaire ne se résume pas à la disponibilité. C’est aussi une question de nutrition. Alors que le comité poursuit son étude, nous vous encourageons à examiner le rôle des aliments de base riches en nutriments. Les œufs fournissent des vitamines et des minéraux essentiels qui favorisent la santé du cerveau et du corps. Ils sont reconnus comme l’un des aliments d’origine animale les plus précieux au monde. Des recherches récentes suggèrent que la consommation régulière d’œufs pourrait être associée à un risque moins élevé de maladie d’Alzheimer.
Les œufs soutiennent également la croissance et le développement des enfants et contribuent à la sensation de satiété. Les producteurs d’œufs travaillent avec les banques alimentaires, les programmes de petits-déjeuners et d’autres partenaires pour accroître l’accès à des œufs nutritifs.
En terminant, Les Producteurs d’œufs du Canada croient que le maintien d’un approvisionnement canadien stable en œufs est dans l’intérêt national du pays. Afin d’atteindre cet objectif, nous soumettons trois recommandations au comité.
Premièrement, il faut promouvoir des politiques qui appuient la production alimentaire intérieure et la souveraineté alimentaire du Canada, comme la gestion de l’offre. Cela permet de garantir un accès fiable à des produits alimentaires de base qui respectent des normes rigoureuses de qualité, de salubrité et de bien-être des animaux. Cela assure également la stabilité économique et la création d’emplois dans les collectivités rurales, tout en réduisant le risque de dépendance aux marchés étrangers pour nos aliments.
En second lieu, nous devons utiliser l’approvisionnement fédéral pour prioriser les aliments produits au Canada et renforcer les liens dans l’ensemble de notre système alimentaire national. Le Canada possède un système alimentaire dynamique et efficace, où des milliers de producteurs de partout au pays se consacrent à la production d’aliments parmi les meilleurs au monde. En reliant notre système alimentaire national aux cibles d’approvisionnement du gouvernement fédéral, nous pouvons prioriser la disponibilité d’aliments nutritifs produits au Canada et inspirer les Canadiens à en apprendre plus sur les aliments qu’ils consomment.
Enfin, il faut doter les producteurs des outils dont ils ont besoin pour croître, s’adapter et réagir aux perturbations, y compris aux événements climatiques, à l’influenza aviaire et aux pressions liées à la durabilité. La prestation de programmes qui répondent aux besoins du secteur, comme les programmes de vaccination contre l’influenza aviaire et les incitatifs à la durabilité, renforcera notre secteur agricole et sa capacité d’assurer la sécurité alimentaire au pays.
Merci, madame la présidente. Je serai heureux de répondre à vos questions.
[Traduction]
La présidente : Merci, monsieur Destrijker, de votre déclaration préliminaire.
Nous passons maintenant à M. Leblanc.
Richard Leblanc, chef de la direction, Canadian ROOTS Farms Inc. : Madame la présidente, honorables sénateurs, et en particulier, sénateur Black, je vous remercie de m’avoir invité à prendre la parole aujourd’hui.
Je m’appelle Richard Leblanc. Je suis fondateur et chef de la direction de Canadian ROOTS Farms Inc.
Je suis ici pour faire valoir un argument : la sécurité alimentaire est essentielle. Mais à notre époque, la sécurité alimentaire doit être comprise comme s’inscrivant dans l’objectif plus large de la souveraineté alimentaire. La sécurité alimentaire consiste à se demander si les Canadiens ont accès à la nourriture. La souveraineté alimentaire consiste à se demander si le Canada contrôle suffisamment la production, la transformation, l’infrastructure, la technologie et les chaînes d’approvisionnement nécessaires pour assurer la résilience des systèmes et se nourrir en cas de perturbations naturelles ou géopolitiques.
La sécurité, c’est l’accès. La souveraineté, c’est le contrôle. Cette distinction revêt désormais toute son importance. En temps normal, le système semble efficace. Les livraisons arrivent. Les étagères sont garnies. Les importations affluent. Les consommateurs présument que l’abondance est permanente. Mais les tensions mettent à nu la structure, et à l’heure actuelle, la structure est fragile. Le système est vulnérable.
Un conflit au Moyen-Orient peut entraîner une hausse du prix des engrais, du diésel, du transport et des aliments au Canada. Une perturbation aux frontières ou une sécheresse en Californie peut rapidement, en quelques jours, se traduire par un problème d’approvisionnement en fruits et légumes.
C’est ainsi que la géopolitique et les catastrophes naturelles entrent dans les cuisines canadiennes — pas sous forme de manchette, mais sous forme de perturbation touchant le diésel, les engrais, le transport, les prix et la disponibilité des produits.
Lors d’une récente discussion fédérale de haut niveau, le message suivant a été exprimé sans ambages :
Le Canada est en guerre. C’est une guerre commerciale, mais nous sommes néanmoins sur le pied de guerre. La COVID a exposé nos vulnérabilités en matière d’approvisionnement alimentaire, et nous n’avons rien fait pour y remédier depuis.
On a mis en place un approvisionnement de base en électricité, mais on ne l’a pas fait pour l’alimentation. On ne dirigerait jamais le pays en se fiant à l’électricité importée et en espérant que les frontières restent ouvertes. On ne devrait jamais élaborer une stratégie alimentaire nationale en partant du principe que les importations vont toujours arriver ou que les exportations se poursuivront. Pourtant, c’est ainsi que l’on gère des éléments essentiels du système agroalimentaire. Ce n’est pas une stratégie. C’est un risque.
D’autres pays l’ont compris. Les Pays-Bas — un pays plus petit que la Nouvelle-Écosse — sont devenus l’un des plus grands exportateurs d’aliments au monde, non pas parce qu’ils disposent de plus de terres, mais parce qu’ils ont mis en place de meilleurs systèmes : serres, logistique, transformation, recherche, technologie et infrastructure d’exportation. Des pays comme la Suède et la Chine considèrent qu’un système agroalimentaire souverain est un élément essentiel de la sécurité nationale.
Le Canada dispose de terres, d’eau, d’énergie, d’agriculteurs et d’un savoir-faire scientifique et technologique. Le Canada a des capitaux. Il a tout cela en abondance. Mais trop souvent, on exporte des matières premières et l’on importe des produits finis. On exporte des concombres et l’on importe des cornichons comme on exporte du bois d’œuvre et l’on rachète des meubles. Ce n’est pas de la souveraineté. C’est de la vulnérabilité.
La souveraineté alimentaire, c’est investir dans la production et la transformation canadiennes. C’est conserver une plus grande part de la valeur ajoutée au Canada.
Soyons clairs : il ne s’agit pas ici de critiquer l’agriculture conventionnelle. Celle-ci constitue l’épine dorsale de l’économie alimentaire, de l’économie rurale, de la puissance d’exportation et de l’identité nationale du Canada. Mais à elle seule, l’agriculture conventionnelle ne peut pas résoudre les vulnérabilités systémiques et celles liées à l’approvisionnement hivernal. Notre climat et notre géographie imposent des limites strictes. L’agriculture en plein champ ne peut pas assurer la résilience de l’approvisionnement en produits frais tout au long de l’année dans l’ensemble du pays. Les importations comblent cette lacune importante. Bien que les serres contribuent, bien sûr, à pallier une partie de ces limites, le Canada ne dispose toujours pas d’une infrastructure nationale solide pour les catégories d’aliments que les Canadiens achètent chaque semaine.
Une production agroalimentaire résiliente et fiable est le maillon manquant. L’agriculture en environnement contrôlé, ou AEC, lorsqu’elle est bien conçue, peut contribuer à combler ce vide. La nouvelle génération d’AEC doit être pragmatique : elle doit intégrer la gestion énergétique, optimiser l’utilisation de l’eau, garantir la biosécurité, s’appuyer sur les données, être proche de la demande, liée à la commercialisation, connectée à la transformation, évaluée en fonction de ses performances et mise en œuvre en gérant rigoureusement les investissements.
La technologie en soi ne constitue pas un modèle d’affaires. La résilience souveraine, elle, est un modèle d’affaires. La question n’est pas de savoir si le Canada peut cultiver ici chaque tomate, chaque feuille de laitue ou chaque herbe. Il ne peut pas et ne doit pas essayer. La question est de savoir si le Canada devrait bâtir une capacité nationale de production et de transformation suffisamment fiable à longueur d’année pour ne plus être structurellement vulnérable en cas de défaillance des chaînes d’approvisionnement extérieures.
Voici mes trois recommandations :
Premièrement, le Canada devrait reconnaître les infrastructures stratégiques liées à la souveraineté alimentaire comme une catégorie légitime et essentielle d’infrastructures nationales, ce qui n’est pas le cas actuellement. Les infrastructures ne se limitent pas aux routes, aux ponts, aux canalisations et aux câbles. Elles se définissent par leur fonction. Si la défaillance d’un système a des répercussions sur le bien-être public, l’inflation, les marchés publics, les interventions d’urgence et la résilience nationale, ce système a les caractéristiques d’une infrastructure. Le secteur agroalimentaire répond à ce critère.
Deuxièmement, le Canada devrait adapter ses politiques et ses classifications fiscales erronées en ce qui concerne la production alimentaire intérieure vérifiée.
Troisièmement, le Canada devrait soutenir un petit nombre de projets modèles régionaux d’envergure.
Je vais en ajouter une autre. Le Canada devrait également envisager la mise en place d’un outil volontaire et prêt à faire l’objet d’une vérification, qu’on pourrait appeler la note érable, qui serait un corollaire du programme australien d’étiquetage du pays d’origine, ou COOL, pour mesurer l’origine canadienne, la valeur de la résilience nationale et la pertinence de l’approvisionnement, car ce que l’on ne mesure pas, on ne le change pas.
Je vais passer directement à la conclusion. Je vous remercie de m’avoir invité à prendre la parole. Je serai heureux de répondre à vos questions.
Voici un aperçu de la note érable dont j’ai parlé. Si vous connaissez le programme australien d’étiquetage du pays d’origine, c’est ce que je propose pour le Canada. Merci.
La présidente : Merci, monsieur Leblanc. Enfin, nous avons M. Buy.
Serge Buy, président-directeur général, Conseil de l’innovation agroalimentaire : Bonsoir, honorables sénateurs. Je vous remercie de me donner l’occasion de comparaître aujourd’hui.
Je parle au nom du Conseil de l’innovation agroalimentaire, ou CIA, une organisation qui se concentre sur le renforcement du système agroalimentaire du Canada par l’innovation, la productivité et la collaboration.
Le conseil existe depuis 1920 et a été conçu pour promouvoir la recherche agricole, et inclut maintenant l’innovation et l’alimentation.
Je vais sauter quelques paragraphes pour que vous n’ayez pas à me faire signe, mais je vais aussi essayer de faire valoir mes principaux arguments, sénatrice.
Permettez-moi de commencer par un constat simple, mais important : le Canada est une puissance mondiale, mais trop de Canadiens demeurent en situation d’insécurité alimentaire. Cela révèle une information essentielle. Le défi ne réside pas dans un manque de nourriture, mais dans un manque de cohérence au sein du système alimentaire entre la production, l’innovation en matière de politiques et l’accès.
Si l’on regarde la situation actuelle, la Politique alimentaire pour le Canada présente une vision ambitieuse et importante. Nous appuyons cette vision. Cependant, les résultats à ce jour révèlent un écart entre les aspirations et les résultats. L’insécurité alimentaire a continué d’augmenter, en particulier au sein des populations vulnérables.
De notre point de vue, le problème n’est pas l’intention de la politique, mais le manque d’intégration, de cibles mesurables et d’exécution à l’échelle du système. Il faut passer d’un cadre stratégique à une stratégie coordonnée pour le système alimentaire.
Il nous manque une stratégie nationale en matière de sécurité alimentaire. L’agriculture et l’alimentation ne relèvent pas seulement d’Agriculture et Agroalimentaire Canada. Transports Canada a la responsabilité de soutenir les chaînes d’approvisionnement. Emploi et Développement social Canada, ou EDSC, est responsable de la main-d’œuvre. Le ministère du Commerce est responsable de l’accès aux marchés. Santé Canada est également responsable de la salubrité des aliments. En fait, il y a 37 ministères et organismes qui sont responsables de la recherche et de l’innovation en agriculture et en alimentation — 37, sénatrice.
La réponse à chaque problème ne passe pas par la création de nouveaux programmes. Elle consiste plutôt à utiliser les ressources existantes de manière plus efficace, d’éliminer les chevauchements et de se concentrer sur l’exécution. Nous avons fait cette recommandation il y a plusieurs années. Le Groupe de travail sur la productivité de la fonction publique du Secrétariat du Conseil du Trésor s’est penché sur la question et a formulé une recommandation semblable. Nous leur avons d’ailleurs envoyé notre mémoire à ce sujet.
Le Comité permanent de la science et de la recherche de la Chambre des communes a également recommandé, après l’un de nos exposés, d’éliminer les chevauchements. Nous espérons que vous vous pencherez également sur la question.
Comme je l’ai mentionné, l’insécurité alimentaire n’est pas répartie uniformément. Les communautés autochtones, noires, nordiques et éloignées font face à des obstacles beaucoup plus importants, que ce soit en raison de la géographie, des infrastructures ou des inégalités systémiques.
Le CIA croit fermement que les solutions doivent être adaptées au contexte local et portées par les communautés. Cela signifie qu’il faut soutenir la souveraineté alimentaire des Autochtones et les solutions élaborées conjointement; développer la production alimentaire dans le Nord, y compris l’agriculture en serre et en environnement contrôlé; investir dans les infrastructures, de l’entreposage frigorifique au transport; et construire des systèmes d’innovation alimentaire en milieu urbain, en particulier dans les collectivités mal desservies.
La sécurité alimentaire doit être conçue avec les communautés, et non pour elles. Pour ce faire, il faut examiner comment on peut innover pour passer de la situation où l’on est actuellement à celle que l’on veut.
Il faut comprendre les déterminants de la sécurité alimentaire. En fait, elle est façonnée par plusieurs facteurs interreliés : la productivité agricole, les changements climatiques, la structure du marché, les chaînes d’approvisionnement et, surtout, le revenu et l’abordabilité.
Si l’on produit plus efficacement, de façon plus durable et plus locale là où les besoins se trouvent, on réduit les coûts et l’on améliore l’accès.
Il faut examiner les mesures fédérales, les évaluer et vraiment déterminer si elles sont toutes valables ou non. Elles sont fragmentées et ne sont pas suffisamment alignées sur un même objectif : améliorer les résultats en matière de sécurité alimentaire. Il faut se pencher sur l’agriculture résiliente aux changements climatiques, les systèmes de production de prochaine génération, l’agriculture numérique et de précision, l’innovation dans la chaîne d’approvisionnement, la transformation des aliments et la capacité d’ajouter de la valeur, ainsi que la recherche et les systèmes alimentaires gérés par les Autochtones.
Pour que cela fonctionne, il faut des mécanismes habilitants, comme un financement axé sur la mission et des objectifs clairs pour réduire considérablement l’insécurité alimentaire.
Afin qu’il reste du temps, je pourrai donner plus de détails sur quelques propositions en réponse à certaines de vos questions, je l’espère.
Permettez-moi de conclure en disant que la sécurité alimentaire n’est pas seulement un défi social; c’est un enjeu stratégique national. Le Canada possède tous les éléments de base : il est un producteur de calibre mondial doté d’une solide capacité de recherche et d’un secteur agroalimentaire diversifié et novateur. Ce qu’il faut maintenant, c’est de l’harmonisation et de l’ambition.
Honorables sénateurs, nous espérons que vous ferez ce que le Comité permanent de la science et de la recherche de la Chambre des communes a fait il y a un an et ce que le Comité permanent de l’agriculture et de l’agroalimentaire de la Chambre des communes a fait il y a quelques semaines. Les deux comités ont recommandé que le gouvernement élabore une stratégie nationale pour l’agriculture ainsi que la recherche et l’innovation alimentaires.
Grâce à une approche coordonnée et axée sur l’innovation, le Canada peut être à la fois un chef de file mondial de l’agroalimentaire et garantir la sécurité alimentaire de sa population.
Merci.
La présidente : Merci à vous trois. Je m’excuse de ne pas vous accorder plus de temps, mais il y a beaucoup de questions et d’intérêt, et les sénateurs veulent obtenir beaucoup d’information de votre part. Nous allons passer aux questions des sénateurs, qui disposeront de cinq minutes, temps de réponse compris.
Le sénateur McNair : Ma question s’adresse à M. Destrijker, mais je veux d’abord revenir sur quelque chose que vous avez évoqué dans votre déclaration préliminaire. Vous avez dit que votre organisation a mis sur pied des initiatives pour soutenir les jeunes agriculteurs et les agricultrices. J’ai rencontré des producteurs d’œufs du Nouveau-Brunswick. L’une d’entre elles était une jeune agricultrice de Scoudouc qui reprend une ferme de troisième génération. Vous faites un excellent travail dans la mise en place de ces initiatives.
Voici ma question : le 26 juin dernier, le projet de loi C-202, Loi modifiant la Loi sur le ministère des Affaires étrangères, du Commerce et du Développement (gestion de l’offre), a reçu la sanction royale. Comme vous le savez probablement, le projet de loi a modifié la Loi sur le ministère des Affaires étrangères, du Commerce et du Développement afin d’empêcher le ministre des Affaires étrangères de prendre des engagements dans le cadre de négociations commerciales qui auraient pour effet soit d’augmenter le contingent tarifaire applicable aux produits laitiers, à la volaille ou aux œufs, soit de réduire le tarif applicable aux marchandises importées en sus du contingent tarifaire. William Pellerin, avocat spécialisé en droit commercial, a décrit la gestion de l’offre comme étant probablement le principal irritant commercial que l’on a avec les États-Unis et a laissé entendre que l’adoption du projet de loi C-202 rendrait plus difficile la conclusion d’un accord avec les États-Unis.
D’après vous, comment l’adoption du projet de loi a-t-elle été accueillie aux États-Unis? À votre avis, comment le gouvernement du Canada devrait-il répondre aux préoccupations attendues des États-Unis au sujet de la gestion de l’offre en général et des contingents tarifaires pour les œufs en particulier?
M. Destrijker : Je vous remercie de la question, sénateur. Le projet de loi C-202 a été un long parcours pour nous et pour toute la communauté de la gestion de l’offre, mais en même temps, il nous a permis d’entendre à la Chambre que tout le monde appuie la gestion de l’offre au Canada. On n’a entendu personne s’y opposer, alors le projet de loi en est la preuve définitive, qui dit aux autres pays : « Voici ce que l’on défend au Canada. »
Lorsque nos négociateurs se rendront aux États-Unis ou dans tout autre pays, ils pourront dire au tout début des négociations : « Voici ce que nous avons au Canada et ce que nous défendons. » Je ne pense pas qu’il faut avoir honte de la gestion de l’offre. J’ai toujours entendu dire que nous devrions défendre la gestion de l’offre. Cessons de la défendre et faisons-en la promotion. C’est un bon système. Je n’ai rien contre les exportateurs. On travaille avec nos collègues qui exportent des aliments à l’extérieur du Canada. Il ne faut pas opposer les uns aux autres.
Pour moi, la gestion de l’offre ne constitue pas une menace pour les autres pays. C’est la façon de fonctionner au Canada. Tout ce qui est produit ici ne relève pas de la gestion de l’offre. Il y a des secteurs axés sur l’exportation et il y a la gestion de l’offre. Le pays est grand et l’on peut travailler ensemble. Je ne vois pas le projet de loi C-202 comme une menace pour les autres pays. C’est la façon de fonctionner au Canada, et l’on devrait en être fier.
Le sénateur McNair : Merci. Comment ce système contribue-t-il à la sécurité alimentaire à long terme, en particulier face à la volatilité des marchés mondiaux?
M. Destrijker : Merci pour cette question. Notre communauté compte un certain nombre de producteurs. Au cours de la dernière décennie, plus de 275 nouvelles exploitations agricoles ont vu le jour au Canada. Notre secteur est celui qui compte le plus grand nombre de nouveaux producteurs au pays. Dans la plupart des domaines, le nombre de producteurs diminue d’année en année. Or, nous en avons 275 nouveaux. Ma fille étudie l’agroalimentaire à l’Université Laval. À 24 ans, elle est de retour à la ferme, et c’est ce qu’elle souhaite faire pour gagner sa vie.
Dans les 10 provinces et même les Territoires du Nord-Ouest, nous avons des fermes qui produisent des œufs. La gestion de l’offre peut donc soutenir les agriculteurs et les collectivités partout au pays. Ce ne sont pas quelques grandes fermes ou entreprises qui produisent tous les œufs pour l’ensemble du pays. Nous n’avons pas d’employés à la ferme. Les personnes qui gèrent la ferme en sont les propriétaires au Canada. C’est totalement différent aux États-Unis. Par exemple, là-bas, les trois plus grandes fermes produisent à elles seules plus d’œufs que l’ensemble des 1 295 producteurs d’œufs du Canada, et elles se considèrent comme des exploitations familiales. Pour nous, ce ne sont pas des fermes familiales, mais plutôt de grandes entreprises totalement intégrées. Nous estimons que la gestion de l’offre permet de produire et de soutenir le secteur dans tout le pays.
Le sénateur McNair : Félicitations pour l’entrée de votre fille dans l’entreprise.
M. Destrijker : Merci, sénateur.
Le sénateur Black : Monsieur Destrijker, vous avez évoqué votre fille à quelques reprises. J’ai des questions pour chacun d’entre vous, alors nous serons brefs. Pouvez-vous nous parler un peu de la relève agricole et de son importance pour l’avenir de votre ferme familiale et la sécurité alimentaire de notre pays?
M. Destrijker : Merci, sénateur Black. Ma fille a eu la chance de vous rencontrer parce qu’elle fait partie cette année aussi du Programme des jeunes producteurs offert par Les Producteurs d’œufs du Canada, ou POC. C’est un métier que j’ai appris de mon père. Il est venu de Belgique et a acheté une ferme près de Lac-Mégantic. Ce que mes parents m’ont dit était toujours positif. Lorsqu’ils parlaient d’agriculture, c’était toujours en bien. Même dans les mauvaises années, ils ne disaient jamais de mal de l’agriculture ou du travail que nous faisions.
C’est ce que j’ai essayé de transmettre à ma fille. Je ne parle jamais contre l’agriculture chez moi. J’en ai toujours été fier. C’est plus qu’un métier pour moi; c’est un mode de vie. Tous les agriculteurs — du moins les producteurs d’œufs — au Canada sont très fiers de ce qu’ils font. Ce n’est pas un travail pour nous. C’est le samedi, le dimanche et sept jours sur sept. À Noël, les poules continuent de pondre des œufs. À Pâques, c’est la même chose. C’est 365 jours par année. Pour nous, l’objectif est d’être fiers de ce que nous faisons, et c’est ainsi que nous transférons cette passion — merci, sénateur — à la prochaine génération. Je n’ai jamais forcé ma fille à revenir à la ferme. C’est elle qui a fait ce choix.
Le sénateur Black : Monsieur Buy, que peut faire le Canada pour favoriser une adoption plus généralisée des nouvelles technologies et de l’innovation?
M. Buy : C’est une excellente question, sénateur. Il y a beaucoup de choses qui peuvent être faites. Nous avions autrefois un bon système pour traduire la technologie et l’innovation dans les exploitations agricoles et les expliquer. Nous l’avons supprimé dans les années 1970 et 1980, ce qui a été un défi pour les agriculteurs. L’une des choses que nous avons entendues lors de notre propre conférence, qui se déroule actuellement à l’hôtel Sheraton d’Ottawa, c’est qu’il y a encore beaucoup de gens qui n’ont pas accès à Internet dans les régions rurales.
Nous parlons de données, de satellites et d’intelligence artificielle, et essentiellement, ces gens sont tous obligés d’utiliser la technologie d’accès par réseau commuté. Ce n’est pas ainsi dans d’autres pays. Nous avons entendu les promesses, encore et encore, mais le fait est, sénateur, que celles-ci ne changent rien à la vitesse d’Internet dans certaines collectivités rurales. Si nous voulons que nos agriculteurs adoptent de nouvelles technologies, il faut leur en donner les moyens. Ce n’est pas une question de financement ou d’argent. Il s’agit de veiller à ce que l’argent dont nous disposons soit dépensé judicieusement.
Le sénateur Black : Nous avons récemment entendu parler de l’insécurité alimentaire et des problèmes d’accès à la nourriture qui touchent les régions nordiques et arctiques. Considérez-vous l’agriculture verticale comme un outil susceptible d’aider les régions nordiques et les zones reculées de l’Arctique à accéder à des aliments frais et sains?
M. Leblanc : La réponse est oui. C’est une question très importante en raison des enjeux entourant le transport et le coût des produits frais pour les habitants du Nord. La technologie a considérablement évolué et a fait d’énormes progrès. Le secteur de l’agriculture en environnement contrôlé a connu des revers. J’ai consacré beaucoup de temps à nouer des relations avec des chercheurs universitaires à travers le pays, qui ont résolu bon nombre de problèmes et ont cerné les enjeux. Plus particulièrement, l’Université de Guelph a mené un projet extraordinaire en Antarctique et a cultivé des légumes pendant 18 mois. Nous en sommes donc à ce stade aujourd’hui.
Votre question tombe à point nommé en raison de l’intérêt renouvelé et croissant pour le Nord en ce moment — qui connaît un véritable essor.
Nous aimerions faire partie de ces solutions technologiques, qui viennent non seulement d’ici au Canada, mais aussi d’Espagne.
La réponse courte est oui, absolument.
La sénatrice Sorensen : Je vais commencer par M. Leblanc et poursuivre dans la même veine que le sénateur Black.
Votre organisation considère les gouvernements autochtones comme des partenaires souverains et des co-visionnaires, et affirme qu’il s’agit d’un principe fondamental, et non d’une politique. Pourriez-vous nous expliquer brièvement à quoi cela ressemble concrètement?
M. Leblanc : C’est tout simplement une équité. Nous avons pris contact avec trois gouvernements autochtones au pays : un premier en Colombie-Britannique, un deuxième juste au nord de Calgary et un troisième à Cornwall. Nous espérons favoriser les occasions d’emploi et l’équité avec ces Autochtones, et nous souhaitons qu’ils participent au conseil d’administration et sur le plan culturel. Dans notre secteur, nous aimerions que nos produits servent de supports publicitaires pour des messages qui leur sont adaptés. En fait, notre travail consiste à prendre du recul et à écouter.
Oui, nous avons multiplié les efforts à ce chapitre. Je vous remercie de la question.
La sénatrice Sorensen : Monsieur Buy, j’ai une question, puis je vais m’arrêter. Vous avez mentionné « 37 » à deux reprises. J’ai d’abord pensé que vous parliez de ministères, mais il s’agissait de 37...
M. Buy : Partenaires et organismes.
La sénatrice Sorensen : Au sein du gouvernement?
M. Buy : Au gouvernement fédéral.
La sénatrice Sorensen : Dans cette optique — et nous en parlons beaucoup, pas seulement au sein de ce comité, mais dans une grande partie du travail que nous accomplissons tous —, il est question des cloisonnements dans lesquels le gouvernement fonctionne.
Pouvez-vous nous en dire un peu plus à ce sujet? À la fin de votre présentation, vous avez évoqué la stratégie et ce qui en est ressorti. Est-ce là un élément clé à retenir de cette stratégie? Personne ne sait comment abattre ces murs. C’est ainsi que fonctionne le gouvernement.
M. Buy : Le défi, madame la sénatrice, c’est que nous savons comment abattre ces murs. Nous avons eu le rapport Barton en 2016, qui disait essentiellement qu’assez, c’est assez. Il faut que quelqu’un en soit responsable au Bureau du Conseil privé, ou BCP, qu’un ministre soit à la tête d’un secrétariat là-dessus — il faut aller de l’avant, avoir une stratégie, puis mettre en œuvre la recherche et l’innovation. Vous savez quoi? Nous n’avons rien fait à ce chapitre. Chacun défend son propre silo. Nous nous battons les uns contre les autres en protégeant notre territoire.
Il y a des gens formidables qui travaillent au gouvernement. Je leur ai dit. Je leur répète sans cesse. Mes commentaires ne dénigrent pas le travail effectué par des milliers et des milliers de fonctionnaires. Là n’est pas la question; l’enjeu, c’est qu’à un moment donné, il faut que quelqu’un donne des directives. Nous n’avons pas besoin de 37 ministères et organismes, voire de centaines de programmes de financement. Nous pouvons en réalité accomplir moins de choses avec moins de personnel, et nous pouvons en faire plus avec les ressources actuelles.
Ce serait formidable. Je m’inscris donc en faux contre l’idée qu’il est difficile d’éliminer les cloisonnements. La directive doit venir d’en haut.
Un groupe de travail chargé par le Secrétariat du Conseil du Trésor de se pencher sur la productivité a formulé quelques recommandations. Le Comité permanent de la science et de la recherche de la Chambre des communes en a formulé deux : la première était liée à la stratégie nationale et la deuxième demandait de revoir les programmes de financement liés à l’agriculture et à l’alimentation, à la recherche et à l’innovation — les sciences et la recherche sont plus vastes que l’agriculture et l’alimentation — et de trouver des moyens d’éliminer les dédoublements. Deux comités parlementaires et le Conseil du Trésor disaient à peu près la même chose. Nous espérons que vos recommandations iront dans le même sens et qu’elles seront prises en compte.
Nous voudrions que le premier ministre donne des instructions au greffier. Je sais que la question a été soulevée dans plusieurs cercles. Nous étions heureux d’entendre à notre congrès le secrétaire parlementaire du premier ministre, Kody Blois, et la présidente du caucus rural du Parti libéral, Marianne Dandurand, dire que des progrès sont réalisés sur certains fronts, et c’est tant mieux, mais il faut avancer plus rapidement.
La sénatrice Sorensen : Merci.
C’est un point très important. Notre étude sur la sécurité alimentaire nous amène à 35 000 pieds d’altitude, mais je suis entièrement d’accord avec vous. J’encourage le comité à s’en souvenir.
La sénatrice Muggli : Merci de tout ce que vous faites dans l’industrie. J’aurais quelques questions.
Monsieur Leblanc, je vais commencer avec vous parce que je n’ai pas très bien entendu ce que vous disiez. Vous avez peut‑être fait une suggestion de nature fiscale liée à la production d’aliments à l’intérieur d’installations. Pourriez-vous en dire plus?
M. Leblanc : Les fermes verticales produisent des aliments. Cela dit, ceux qui veulent les mettre à l’intérieur de leurs installations risquent d’être envoyés par les municipalités dans des zones industrielles et d’être taxés. Les taux par mille correspondent aux taux industriels dans le secteur agroalimentaire. La rectification de ces taux donnerait des millions de dollars aux exploitants de fermes verticales au pays. Oui. Ce type de production est considéré comme industriel.
La sénatrice Muggli : Merci.
Pour faire suite à ce que vous avez dit sur la souveraineté alimentaire et sur le fait que le Canada ne possède pas assez de capacités de transformation pour nourrir sa population, je vais poser une question à M. Destrijker. Dans votre industrie, observez-vous un intérêt pour la transformation? Que pourrait faire le gouvernement pour encourager plus de joueurs à se lancer dans la transformation dans votre secteur?
M. Destrijker : Merci, sénatrice, de la question.
Le gouvernement pourrait faire un certain nombre de choses pour soutenir les gens ou l’industrie parce que les entreprises se battent habituellement contre des multinationales étrangères. Des règles et des règlements sont en place pour contrôler les produits qui entrent au pays. Les fabricants ne jouent pas vraiment avec les mots, mais ils jouent avec les ingrédients pour avoir accès au marché canadien. Ces produits pourraient être fabriqués par des installations au pays.
En somme, il faut vérifier que les règles sont claires et que les frontières sont bien contrôlées afin que ce qui est appelé « œuf » ou « partie d’œufs » au Canada soit la même chose que ce qui est appelé « œuf » ou « partie d’œufs » dans d’autres pays. La priorité absolue sera d’établir et de faire respecter des règles claires sur les produits qui entrent au pays.
La sénatrice Muggli : Dites-vous que certains pays appellent un produit d’œufs quelque chose qui ne l’est pas?
M. Destrijker : Dans certains cas, c’est comme ingrédient de la recette d’un produit que les œufs entrent dans le marché canadien. Les fabricants ajoutent juste assez d’œufs pour que leur produit ait accès au pays.
La sénatrice Muggli : C’est clair. Merci de vos explications.
Je voudrais parler de l’influenza aviaire et des inquiétudes suscitées par les conséquences qu’aurait une éclosion dans l’industrie. Les exploitations avicoles aux États-Unis comptent un million de poules. Comme les exploitations au Canada sont beaucoup plus petites, dans le cas d’une éclosion, elles ne subissent pas de pertes de cette ampleur.
Pourriez-vous en parler un peu? La surveillance de la grippe aviaire et des problèmes qui y sont liés par l’industrie suscite‑t‑elle des préoccupations?
M. Destrijker : Oui. Merci de votre question.
Aux États-Unis, les exploitations qui comptent un million d’oiseaux sont considérées comme de petites exploitations. Vous avez raison. Lorsqu’une crise éclate aux États-Unis, il peut y avoir de 6 à 8 millions d’oiseaux au même endroit. C’est considérable. Au total, le Canada compte environ 37 millions d’oiseaux répartis dans près de 1 300 exploitations. Les troupeaux regroupent en moyenne 22 000 oiseaux. Ce n’est rien comparé aux États-Unis.
Ce que le gouvernement pourrait faire par rapport à l’influenza aviaire serait de s’assurer que nous avons le droit de vacciner et que nous avons des vaccins. Nous amorcerons des essais sur le terrain dans les prochains mois, mais la maladie est là pour de nombreuses années.
Cela prend du temps, et nous comprenons parfaitement les règles et les règlements à suivre, mais lorsque la maladie se déclare, je pense que nous devrions avoir une certaine... Je ne veux pas de processus plus accéléré que les autres, mais il faudrait obtenir la garantie que notre situation sera la priorité. D’ici à ce que nous fassions les essais, il faudra encore 18 mois. Par conséquent, nous n’obtiendrons rien avant 2028.
Le Canada a un système. Je sais que dans certains autres pays, certains opposent une résistance à la vaccination pour continuer à exporter leur produit. Au Canada, comme nous n’exportons pas de produits d’œufs, les conditions sont parfaites pour vacciner les œufs et pour protéger les oiseaux et nourrir les Canadiens en même temps.
Notre priorité sera d’obtenir du soutien du gouvernement pour assurer un accès aux vaccins.
La sénatrice Muggli : Ce sont d’excellents points. Reste-t-il du temps?
La présidente : Non.
La sénatrice Muggli : Nous passons à la deuxième série de questions.
La sénatrice Martin : Merci à tous de nous offrir ces témoignages qui alimentent notre réflexion — sans vouloir faire de jeu de mots.
J’avais préparé quelques questions, mais je voudrais revenir à quelque chose que vous avez dit.
Mes questions sont liées à M. Leblanc et à M. Buy et à ce qui a été dit. Le Canada pourrait, selon vous, devenir un chef de file de l’agroalimentaire — c’est notre aspiration —, mais vous avez souligné divers problèmes, dont le manque de cohérence et de coordination. Monsieur Leblanc, vous avez mentionné que la COVID avait fait ressortir notre vulnérabilité dans la filière alimentaire, mais que rien n’avait été fait pour y remédier.
Ma première question est la suivante : quelles vulnérabilités ont été exposées? Quelle est la prochaine étape ou quel est le travail à poursuivre? Que faut-il faire pour poser le Canada comme chef de file de l’agroalimentaire? Que faut-il harmoniser et coordonner?
Nous connaissons les lacunes. Bon nombre d’entre elles nous ont déjà été exposées, mais j’aimerais beaucoup entendre votre point de vue. Pourriez-vous étayer un peu plus ce que vous avez relevé?
M. Leblanc : Dans mon secteur en particulier, plus de 80 % des produits dans les mois d’hiver sont importés. Cette vulnérabilité est inacceptable.
J’essayais de dire que lorsque vous combinez — les importations sont rarement perturbées par un seul élément; elles le sont par une combinaison de facteurs tels que les événements géopolitiques et climatiques — deux ou trois problèmes dans une période donnée, les effets ne se font pas attendre. C’est ce que disent les joueurs du secteur de l’épicerie, autant les gestionnaires de produit que Galen Weston lui-même. Ils sentent cette vulnérabilité et la nécessité de trouver des solutions.
La sénatrice Martin : Pourriez-vous parler de certaines de ces vulnérabilités?
M. Leblanc : La vulnérabilité que je viens de soulever en est une.
M. Buy : Je pourrais parler longuement des vulnérabilités. Notre système de chaîne d’approvisionnement a montré des faiblesses pendant la pandémie. Lors des diverses crises climatiques telles que les feux de forêt dans votre province, en Colombie-Britannique, il était difficile d’acheminer de la nourriture à certaines personnes.
Notre système a montré des déficiences dont aucune n’est insoluble. Nous pouvons remédier aux lacunes. Comme chef de file mondial de la production agroalimentaire, nous devons en faire plus.
Le problème, sénatrice, est notre tendance à réagir aux crises. En 2016, le gouvernement a obtenu le rapport Barton — je suis désolé d’y revenir encore une fois —, qui constituait une victoire pour l’industrie. Nous étions galvanisés. Enfin, l’agroalimentaire était vu comme une occasion à saisir, et non pas comme un passif qui oblige à verser une aide financière aux agriculteurs. On voyait les possibilités offertes par le secteur.
En 2016, un certain nombre de choses ont été planifiées, exécutées et attendues. En 2019, la pandémie est arrivée. Les priorités ont complètement changé pendant cette période, et nous ne sommes jamais revenus aux promesses de 2016, de 2017 et de 2018. Les possibilités budgétaires sont tombées aux oubliettes, et nous sommes passés à autre chose. Chaque fois qu’une crise survient, nous prenons des mesures immédiates pour la contrer; nous n’avons pas de plan à long terme.
L’économiste en chef d’Agriculture et Agroalimentaire Canada a dit lors d’une de nos conférences — je vous invite d’ailleurs à assister à celle qui aura lieu demain — que le rendement du capital investi dans l’agroalimentaire est plus élevé que dans tout autre secteur. Lorsque vous tentez de mettre de l’argent dans la recherche et l’innovation, le rendement du capital investi en agriculture et en alimentation est parmi les plus élevés, mais les investissements dans ce domaine sont minimes.
Nous investissons très peu parce que nous voulons obtenir un rendement rapide. En agriculture et en alimentation, les choses progressent lentement. La recherche prend du temps. Le canola a été développé sur 35 ans. Plusieurs facteurs entrent en jeu. Le rendement sur le capital investi s’élève à des milliards de dollars à l’heure actuelle pour le canola, et bon nombre de gains que nous avons réalisés sont énormes, mais cela prend du temps.
Une bonne partie des programmes de financement existants visent des gains à court terme. La philosophie est d’investir peu et d’en avoir pour son argent. Nous oublions que nos infrastructures de recherche ne sont pas adaptées à la recherche à long terme. C’est le défi que nous devrons relever pour l’avenir.
Encore une fois, si une stratégie nationale qui se concentrerait sur toutes ces choses existait, le comité n’aurait plus à écouter et à chercher à satisfaire les parties prenantes du secteur qui viennent témoigner. Il leur dirait qu’une stratégie est en place et qu’elles doivent prouver, pour aller de l’avant, que leurs propositions cadrent dans cette stratégie.
Je sais que cette attitude n’est pas politiquement correcte parce que vous voulez plaire à tous ceux qui cognent à votre porte, mais cela ne change rien au fait que le secteur bénéficierait grandement d’une stratégie nationale à long terme.
La présidente : Je vous avais dit que les gens avaient beaucoup de questions.
La sénatrice McBean : J’aime toujours poser mes questions en dernier après avoir écouté tous les échanges. D’autres posent toujours mes questions à ma place, mais je peux au moins vous donner l’occasion d’approfondir vos réponses.
Tout d’abord, monsieur Buy, pourriez-vous nous donner la liste des 37 ministères et organismes? Vous nous la remettrez après la réunion. Je suis certaine que cette liste donnerait du poids à un rapport.
J’allais vous demander quels progrès avaient été réalisés dans le développement de la stratégie nationale, mais vous nous avez déjà dit que rien n’avait été fait. Est-ce exact?
Je vais vous accorder du temps pour parler des progrès qui ont été réalisés sur le développement d’une stratégie nationale sur la recherche et l’innovation au Canada, et comment cette stratégie accroîtrait la collaboration et rationaliserait les efforts à déployer pour atteindre les objectifs.
M. Buy : Un sénateur a posé des questions sur la stratégie nationale après une de nos réunions. Agriculture et Agroalimentaire Canada avait répliqué en disant qu’ils en avaient établi une. En réalité, leur stratégie nationale est centrée sur eux-mêmes. Ils n’ont pas de stratégie pangouvernementale.
En fait, Agriculture et Agroalimentaire Canada est un très petit partenaire dans tout l’écosystème agroalimentaire financé par le gouvernement fédéral. Étant donné qu’un ministère comme Innovation, Sciences et Développement économique a beaucoup plus de fonds à octroyer aux grands projets qu’AAC, nous souhaiterions une stratégie pangouvernementale.
Le dossier de l’insécurité alimentaire est axé sur les efforts. Nous souhaitons que le gouvernement convienne de la nécessité d’agir pour remédier aux problèmes liés à l’alimentation. Nous espérons voir émerger une stratégie sur la sécurité alimentaire et nous pensons qu’une annonce serait faite dans les prochains mois. Ce sont les rumeurs qui circulent en ce moment.
Idéalement, le gouvernement aurait mené des consultations un petit peu plus vastes auprès des secteurs et de tous les groupes tels que les universitaires, les entreprises, les ONG qui travaillent dans le domaine et les consommateurs. Il faut aussi penser au produit. Si l’acceptabilité sociale n’est pas là, il y a un problème. Une bonne idée est de faire appel à des avocats pour savoir ce qui est faisable et anticiper les difficultés qui devront être surmontées.
Il faut mener ces consultations et faire ce travail. Les rencontres FTP sont formidables, mais elles ne sont pas suffisantes.
La sénatrice McBean : Monsieur Destrijker, j’ai vraiment aimé vos commentaires sur le modèle des petites fermes et la protection que cela nous procure. Comme ma collègue l’a mentionné, nous en avons appris sur les mégafermes aux États‑Unis.
Comment le gouvernement fédéral peut-il soutenir la production d’aliments au Canada au moyen de ce petit modèle tout en maintenant des normes élevées relatives au bien-être des animaux et à la salubrité alimentaire?
M. Destrijker : Merci, sénatrice, de la question. Notre secteur le fait déjà au Canada. Peu importe la taille de l’exploitation, les règles sont les mêmes. Certaines exploitations comptent 3 000 oiseaux, et d’autres, près de centaines de milliers, mais toutes suivent les mêmes règles. Il est important pour nous de vérifier que les politiques sont respectées par les producteurs.
En même temps, du côté du gouvernement, lorsque survient une crise de grippe aviaire ou que cette maladie frappe une exploitation, nous avons constaté que le gouvernement pourrait améliorer le modèle d’indemnisation.
Lorsque la maladie touche une exploitation — peu importe la taille —, l’Agence canadienne d’inspection des aliments en prend le contrôle. L’agriculteur n’est plus le patron. Quelqu’un d’autre prend les commandes et c’est très bien. Le gouvernement doit prendre les choses en main, mais le modèle d’indemnisation qui intervient ensuite pourrait être revu.
Les agriculteurs ne sont pas programmés pour euthanasier leurs oiseaux ou tuer leur troupeau. C’est contre nature pour eux. Leur cerveau n’est pas programmé de la sorte. Leur travail est de prendre soin de leurs oiseaux et de leur exploitation et de produire des denrées.
La gestion du stress associé à une situation pareille, et toutes les formalités administratives à remplir par la suite pour recevoir une indemnisation quelconque — des améliorations pourraient sans doute être apportées à ce chapitre. La taille de l’exploitation n’est pas un facteur, mais voilà un exemple de soutien qui pourrait être offert.
La sénatrice Burey : Comme d’habitude, mes estimés collègues ont posé la majorité des questions. Il m’en reste tout de même quelques-unes.
Monsieur Destrijker, tout d’abord, je vous félicite de gonfler les rangs du secteur agricole en attirant de jeunes producteurs, plus particulièrement en favorisant la création de petites exploitations. Ce faisant, vous contribuez à la diversification et à la résilience du système de production agricole — je n’emploie pas le terme « gestion de l’offre » — établi au Canada.
Vous avez fait quelques observations sur la volatilité des prix. J’aimerais que vous nous fournissiez plus de détails sur le système canadien, car l’abordabilité est liée à la sécurité alimentaire. Comment le système canadien limite-t-il la volatilité des prix?
J’ai aussi une autre question. Pouvez-vous nous en dire plus sur votre recommandation concernant les cibles d’approvisionnement du gouvernement fédéral et la production alimentaire nationale? Pouvez-vous nous parler d’abord de la volatilité des prix, puis des cibles d’approvisionnement du gouvernement fédéral?
M. Destrijker : Je vous remercie pour les deux questions, sénatrice Burey. Je ferai de mon mieux pour y répondre.
Pour répondre à votre première question au sujet des prix, nos producteurs ne sont pas payés en fonction de la disponibilité du produit. Nous sommes payés selon ce qu’il en coûte pour produire des œufs, par exemple, dans ma région du pays. L’an dernier, le prix des œufs aux États-Unis a fait les manchettes. Le président Trump a même fait parler de lui dans les médias par rapport à cela. Le prix des œufs était extrêmement élevé. Au Canada, le prix des œufs est toujours demeuré stable, en dépit de la crise aux États-Unis ou encore des cas de grippe aviaire au pays. De telles situations n’ont aucun effet. Ici, le prix est basé sur le coût de production des œufs au Canada.
En tant que producteur, chaque douzaine d’œufs que j’ai produite au cours des deux dernières années m’a valu le même montant. Je n’ai pas reçu d’augmentation ces deux dernières années, et c’est correct parce que le prix n’a pas monté. Nos coûts n’ont pas augmenté; il n’y a donc aucune raison de faire monter le prix payé par les consommateurs. Notre système ne fonctionne pas de cette façon. Les prix sont basés sur les coûts de production. C’est ainsi que fonctionne le système canadien, et c’est la raison pour laquelle les prix sont stables au pays.
Oui, si les coûts augmentaient, les prix monteraient aussi, mais il n’y aurait pas de crise. Les prix demeureraient stables.
Je veux m’assurer de bien répondre à votre autre question. Je pense que je l’ai bien comprise; sinon, j’aurai recours à l’interprétation. D’après moi, le gouvernement pourrait veiller à ce qu’il y ait des exigences par rapport aux produits canadiens. Nous avons accès à des produits canadiens au pays. Nous devrions nous en servir avant d’importer des produits. Ai-je bien répondu à votre question?
La sénatrice Burey : Oui. Elle concerne les cibles d’approvisionnement du gouvernement fédéral.
M. Destrijker : Exactement. Nous avons accès à des produits. Parfois, les produits importés semblent coûter un peu moins cher, mais il faut s’assurer que la qualité est la même. Le prix est une chose; la qualité en est une autre.
La sénatrice Burey : Merci. Monsieur Leblanc, vous avez établi une distinction entre « sécurité alimentaire » et « souveraineté alimentaire ». Pouvez-vous nous en dire plus là‑dessus, s’il vous plaît?
M. Leblanc : La sécurité alimentaire, c’est faire en sorte que tout le monde a accès à de la nourriture. La souveraineté alimentaire, c’est faire en sorte que nous contrôlons, de différentes façons qui nous sont propres, le plus grand nombre d’étapes et d’éléments possible à l’intérieur de nos frontières. Ce n’est pas le cas en ce moment, comme le montre l’exemple bête que j’ai donné des concombres que nous vendons aux États-Unis et des cornichons que nous leur achetons. Les exemples de la sorte sont innombrables; à l’heure actuelle, nous sommes vraiment vulnérables.
J’ai mentionné le problème des produits hors saison, mais au cours des prochains mois, les prix du carburant et du diésel à payer pour chaque tracteur agricole et chaque camion lourd au pays échapperont totalement à notre contrôle. Nous devons sortir de cette situation. Nous devons prendre le contrôle d’autant d’éléments que possible.
La présidente : Nous passons maintenant à la deuxième série de questions. Notre temps est très limité, et il y a trois noms sur la liste. Je vais vous inviter à poser votre question aux témoins et je vais demander aux témoins de nous envoyer leurs réponses par écrit. Vous disposerez de deux minutes pour poser votre question.
Si vous avez de la difficulté à saisir la question, je suis certaine que nous pourrons vous la fournir après.
Le sénateur McNair : Monsieur Buy, vous avez fait une observation qui devrait être une évidence, mais malheureusement, ce ne l’est pas. Vous avez dit que la sécurité alimentaire devait être conçue avec les communautés, et non pour elles. J’aimerais que vous développiez cette idée, si possible, sans consacrer trop de temps à mettre votre réponse par écrit. Selon vous, quel serait le meilleur modèle ou la meilleure pratique à utiliser pour ce faire?
J’ai juste une autre question. Monsieur Leblanc, pourriez-vous nous laisser votre diagramme de la note érable, s’il vous plaît? Je vous en serais très reconnaissant.
Le sénateur Black : Mes collègues m’ont entendu le dire, mais je crains que le jour vienne où les provinces et le pays n’arriveront plus à nourrir la population canadienne.
J’aimerais que vous nous donniez votre avis à ce sujet, en un paragraphe ou deux.
Je crains que nous ne soyons pas en mesure de nourrir nos provinces ou notre pays, sans parler du reste du monde, comme on s’y attend désormais. Anticipez-vous une telle situation? Qu’avez-vous à dire là-dessus? Merci.
La sénatrice Muggli : J’ai quelques questions éclair. Monsieur Destrijker, pouvez-vous nous expliquer par écrit ce que vous faites de la surproduction dans votre secteur?
Monsieur Leblanc, pouvez-vous nous fournir plus de détails sur l’agriculture verticale dans le Nord? Je me demande si le système électrique du Nord peut soutenir ce type d’agriculture parce qu’il a beaucoup été question des problèmes d’électricité dans la région.
Monsieur Buy, pouvez-vous nous soumettre vos recommandations principales concernant une stratégie sur la sécurité alimentaire axée sur l’innovation dans le domaine de la transformation? Merci.
La présidente : Je vais user de la prérogative de la présidence pour vous poser une question, moi aussi.
Monsieur Leblanc, pouvez-vous nous donner une idée des récoltes que pourrait produire l’agriculture verticale si elle était exploitée à son plein potentiel? Des témoins nous ont dit qu’elle servait surtout à produire des légumes verts à feuilles. Des aliments que notre assiette devrait contenir, je me demande lesquels pourraient être produits au moyen de l’agriculture verticale. Voilà ma question.
Voilà qui met fin à cette partie de la réunion. Encore une fois, je remercie les témoins d’avoir pris le temps de se joindre à nous. Nous vous sommes reconnaissants des efforts que vous déployez pour préparer vos déclarations et répondre à nos questions.
Nous passons maintenant au deuxième groupe de témoins. Nous avons le plaisir d’accueillir, par vidéoconférence, deux représentants d’Agriculture en classe Canada : M. Darcy Pawlik, président, et Mme Pamela Alexis, membre du conseil d’administration. Nous recevons également, en personne, Mme Sarah Keyes, responsable provinciale de la branche ontarienne de la Coalition pour une saine alimentation scolaire. Merci beaucoup de vous joindre à nous.
Nous allons commencer par vos déclarations préliminaires. Nous passerons ensuite aux questions des membres du comité. Chaque témoin dispose de cinq minutes. Nous entendrons d’abord les représentants d’Agriculture en classe Canada. Je crois comprendre que vous partagerez votre temps de parole.
Darcy Pawlik, président, Agriculture en classe Canada : Madame la présidente, honorables sénateurs, merci de nous donner l’occasion de témoigner. Je suis Darcy Pawlik, président d’Agriculture en classe Canada, ou AEC-C.
AEC-C est un organisme de bienfaisance national qui travaille avec 10 organismes provinciaux membres dans le but de rapprocher les élèves et les éducateurs de l’agriculture et de l’alimentation. Notre mission est de veiller à ce que tous les jeunes Canadiens comprennent d’où proviennent les aliments, qui les produisent, et quel rôle l’agriculture et l’alimentation jouent dans l’économie, l’environnement, la santé et les collectivités.
Notre message aujourd’hui est simple : la sécurité alimentaire ne se résume pas strictement à produire suffisamment de nourriture. Il s’agit aussi de veiller à ce que la population canadienne comprenne l’alimentation, à ce qu’elle y accorde de l’importance, à ce qu’elle fasse confiance aux systèmes alimentaires et à ce qu’elle se voit comme faisant partie de la future main-d’œuvre qui assurera la pérennité de ces systèmes.
Chaque année, AEC-C offre plus de 2 millions d’expériences aux élèves par l’intermédiaire de ressources et de programmes fiables, équilibrés et liés au curriculum. Nous aidons déjà les élèves à comprendre la production alimentaire, les systèmes alimentaires locaux, la durabilité, l’innovation, les carrières et la diversité des histoires touchant l’alimentation partout au Canada.
Dans les collectivités du Nord, par exemple, nous avons commencé à travailler avec les Territoires-du-Nord-Ouest pour permettre aux élèves d’explorer l’alimentation à travers les techniques agricoles, la culture en serre, l’enseignement des aînés, les mœurs alimentaires autochtones et les connaissances locales. C’est ainsi que nous concevons la littératie alimentaire dans son sens le plus large.
Pour renforcer la sécurité alimentaire au Canada, il faut agir plus tôt. Il faut que les jeunes comprennent l’agriculture, qu’ils respectent l’alimentation, qu’ils reçoivent de l’information exacte, qu’ils envisagent des carrières dans le secteur agroalimentaire et qu’ils reconnaissent que les systèmes alimentaires varient d’une collectivité à l’autre.
Nous recommandons que l’éducation agricole et alimentaire soit reconnue comme un élément essentiel de la sécurité alimentaire, qu’elle soit soutenue par un financement fédéral durable et qu’elle soit offerte à l’échelle nationale, en particulier dans les communautés autochtones, les communautés en situation minoritaire, les collectivités du Nord, les collectivités rurales et les collectivités urbaines mal desservies.
Pamela Alexis, membre du conseil d’administration, Agriculture en classe Canada : Bonsoir. Merci de votre attention.
Je m’appelle Pam Alexis. Je suis ex-députée provinciale d’Abbotsford—Mission et ancienne ministre de l’Agriculture et de l’Alimentation pour la Colombie-Britannique. Avant d’occuper ces postes, j’ai été conseillère scolaire, conseillère municipale et mairesse. Ma carrière s’est étalée sur 20 ans. Aujourd’hui, je suis membre du conseil d’administration d’Agriculture en classe Canada, un organisme national qui contribue à rapprocher les élèves du secteur agricole.
C’est le seul conseil auquel j’ai accepté de siéger quand j’ai pris ma retraite. La raison est simple : il y a un fossé entre la société et la production alimentaire. Il faut produire et transformer de plus en plus d’aliments pour nourrir la population canadienne et pour tirer parti des possibilités d’exportation. Face aux changements climatiques, il faut prendre des décisions plus éclairées par rapport aux terres et aux produits que nous cultivons. Il faut également exploiter les technologies qui pourraient nous permettre d’obtenir de meilleurs taux de réussite et de production.
En même temps, les coûts augmentent et d’autres obstacles se dressent devant nous, ce qui décourage les agriculteurs et les fabricants de produits alimentaires en puissance d’intégrer le secteur.
Il existe une solution. Agriculture en classe Canada offre aux élèves l’occasion de comprendre et d’explorer tous les aspects de l’agriculture, ouvrant ainsi la porte à de futurs emplois.
Quand j’étais conseillère scolaire, j’ai été impressionnée par les effets à long terme du programme de recyclage bien établi à l’élémentaire. Grâce à ce programme, la société a appris à réduire ses déchets, à innover en créant des produits compostables et à réutiliser maintes fois d’autres produits. Agriculture en classe Canada favorise la valorisation et la compréhension de tous les aspects de l’agriculture, pour faire en sorte que le secteur continue d’occuper sa juste place au sein de la société.
Merci. Nous attendons vos questions avec impatience.
La présidente : Merci à vous deux.
Madame Alexis, vous n’avez pas remarqué, mais les gens ont applaudi quand vous avez annoncé que c’est au conseil d’administration d’Agriculture en classe Canada que vous aviez choisi de siéger. Beaucoup sont impressionnés par votre parcours. Merci.
Nous passons maintenant à Mme Keyes.
Sarah Keyes, responsable provinciale de la branche ontarienne, Coalition pour une saine alimentation scolaire : Madame la présidente, mesdames et messieurs, merci de m’avoir invitée à prendre la parole aujourd’hui.
La Coalition pour une saine alimentation scolaire est le plus grand réseau d’alimentation scolaire au Canada. Nous regroupons plus de 390 organismes membres du secteur sans but lucratif et de 150 organismes sympathisants de toutes les provinces et de tous les territoires. Nous militons pour un programme national d’alimentation scolaire à frais partagés depuis plus de 10 ans.
Je parle au nom de la coalition, et mes propos reflètent le mémoire déjà soumis par l’organisme De la ferme à la cafétéria Canada et celui à venir de Mme Amberley Ruetz.
L’alimentation scolaire est un élément essentiel de la sécurité alimentaire au Canada, non pas parce qu’elle règle le problème de l’insécurité alimentaire des ménages, mais parce qu’elle mobilise tous les secteurs en vue de renforcer les systèmes alimentaires et parce qu’elle fournit à la prochaine génération les bases nécessaires pour être en bonne santé, bien éduquée et bien outillée pour réussir.
Le Programme national d’alimentation scolaire du Canada contribue à mettre tous les élèves sur un pied d’égalité, peu importe leurs revenus familiaux, afin que tous bénéficient d’une alimentation de qualité et soient prêts à apprendre à l’école.
La mise en place de programmes d’alimentation scolaire non stigmatisants est particulièrement importante pour les enfants et les adolescents noirs, car leurs familles connaissent les taux d’insécurité alimentaire les plus élevés au Canada.
De plus, les programmes d’alimentation scolaire dirigés par des Autochtones permettent d’accroître la sécurité alimentaire des enfants, en plus de soutenir la souveraineté alimentaire des peuples autochtones, y compris dans les régions éloignées et nordiques.
Comme les éducateurs et les administrateurs vous le confirmeront, des élèves bien nourris sont des élèves calmes, et c’est en pareilles conditions qu’ils sont bien disposés à apprendre. De nombreuses études montrent que les programmes d’alimentation scolaire sont favorables à la santé, à la réussite scolaire et au bien-être mental des enfants et des jeunes.
Les programmes de ce type améliorent l’alimentation, les résultats aux examens, les comportements, l’assiduité et les taux d’obtention de diplôme des élèves, en plus de renforcer les relations à l’école.
L’alimentation scolaire aide aussi les enfants et les jeunes à devenir des agents de changement pour l’avenir, en particulier quand l’éducation alimentaire est intégrée aux programmes et au curriculum.
En faisant participer les élèves à la culture, à la préparation et à la planification des aliments, ainsi qu’en leur apprenant d’où proviennent les aliments, on favorise l’acquisition de compétences essentielles, on leur insuffle de la confiance et on leur inculque des habitudes alimentaires saines et durables pour la vie. Ces apprentissages ont des effets à la maison; ils influencent les familles et les collectivités dans leur ensemble.
Tous ces éléments participent à renforcer la sécurité alimentaire au Canada. Toutefois, les avantages de l’alimentation scolaire vont beaucoup plus loin.
Face à l’aggravation de la crise de l’abordabilité, le programme national constitue un outil prêt à utiliser qui a une incidence réelle sur les familles : il réduit la facture d’épicerie, ainsi que le temps et le stress associés à la préparation des repas pour l’école.
Le gouvernement estime que le programme permet à une famille avec deux enfants d’épargner 800 $ en épicerie par année. Des études montrent que ces économies pourraient augmenter davantage grâce à la multiplication des investissements et à l’offre de repas plus copieux.
Chaque jour, des millions de repas sont servis dans les écoles du Canada. Les programmes qui privilégient l’achat local soutiennent les agriculteurs et les producteurs d’aliments canadiens, tout en renforçant la résilience des systèmes alimentaires.
Nous pouvons nous inspirer du Brésil et de la France, qui ont conçu leurs programmes de façon à créer des marchés pour les aliments cultivés et préparés dans la région, favorisant ainsi la création d’emplois et la croissance de l’économie locale.
Nous sommes heureux que ces avantages, ainsi que d’autres, soient reconnus par le gouvernement et intégrés à la Politique nationale d’alimentation scolaire du Canada. Afin de soutenir la mise en œuvre de la politique en collaboration avec les provinces, les territoires et les partenaires autochtones, et de mieux comprendre l’incidence de l’investissement du Canada, nous formulons les recommandations suivantes.
La première est de doubler l’investissement dans le Programme national d’alimentation scolaire, le faisant passer de 200 à 400 millions de dollars par année, afin de faire progresser la vision du Canada selon laquelle tous les enfants et les jeunes du Canada auront accès à des aliments nutritifs à l’école.
La deuxième recommandation est de relancer le Fonds pour l’infrastructure alimentaire scolaire, avec un investissement annuel permanent de 20 millions de dollars. Cela permettra d’aider les organismes communautaires à produire, à transformer, à entreposer et à distribuer plus d’aliments entiers, frais et adaptés à la culture des élèves dans les écoles. Cette infrastructure est essentielle pour renforcer la sécurité alimentaire des collectivités ainsi que le développement agroalimentaire.
La troisième recommandation est d’investir 20 millions de dollars dans la politique « Achetez canadien » pour les écoles, afin d’accroître l’approvisionnement local, de stimuler la croissance économique et de renforcer la résilience de nos chaînes d’approvisionnement alimentaire. Cela aidera le secteur agroalimentaire canadien à devenir plus autonome face aux perturbations géopolitiques mondiales.
En s’inspirant des pratiques exemplaires à l’échelle internationale, ce programme peut également aider le Canada à respecter ses engagements climatiques en faisant la promotion de menus respectueux du climat, en réduisant au minimum le gaspillage alimentaire et les déchets d’emballage, et en offrant aux étudiants une formation en matière de littératie alimentaire axée sur des mesures concrètes.
La quatrième et dernière recommandation est d’élaborer un plan national coordonné de recherche et d’évaluation pour mener des études longitudinales sur les résultats en matière de santé, d’éducation, d’économie et du système alimentaire, et de coordonner les travaux de recherche actuellement financés par les Instituts de recherche en santé du Canada. Cela permettrait au Canada de suivre les progrès réalisés dans la mise en œuvre de la politique nationale, de partager les enseignements tirés afin de favoriser la reproduction des bonnes pratiques et l’innovation, de renforcer les décisions stratégiques et, surtout, de démontrer l’incidence de cet important investissement.
Nous devrions également envisager la création d’un centre de recherche canadien et d’une chaire de recherche canadienne en partenariat avec les universités pour coordonner et diriger ce travail.
À l’heure où la résilience du Canada est plus importante que jamais, le programme d’alimentation en milieu scolaire est essentiel à la stratégie nationale de sécurité alimentaire du Canada.
Selon un récent rapport du Programme alimentaire mondial, toutes les données indiquent que les programmes d’alimentation en milieu scolaire sont l’un des investissements à long terme les plus judicieux qu’un gouvernement puisse réaliser.
Je vous remercie de votre temps et de l’attention que vous portez à ce sujet important.
La présidente : Merci. Vous avez parfaitement respecté le temps accordé.
Sénateurs, nous allons maintenant passer aux questions. Vous disposerez chacun de cinq minutes pour poser vos questions et obtenir des réponses.
Le sénateur McNair : Madame Alexis, je vous remercie sincèrement de ce que vous faites pour votre province et votre pays.
Mme Alexis : Merci.
Le sénateur McNair : Ma question s’adresse aux représentants d’Agriculture en classe Canada. Selon un communiqué de presse publié en 2024, Agriculture en classe Canada s’est associé à CropLife Canada pour élaborer des ressources pédagogiques destinées aux enseignants et aux élèves de tout le pays. Ces ressources s’inspirent de la série documentaire en ligne « La vraie vie à la ferme » de CropLife Canada, créée pour mettre en lumière le travail et la vie des familles d’agriculteurs canadiens.
J’ai quatre questions à ce sujet.
Quels ont été les résultats ou les impacts mesurables, le cas échéant, en matière de connaissances agricoles découlant du partenariat entre Agriculture en classe Canada et CropLife concernant les programmes scolaires?
Deuxièmement, à votre avis, en quoi la connaissance de l’agriculture renforce-t-elle la sécurité alimentaire et permet-elle d’orienter les politiques au Canada?
Troisièmement, dans quelle mesure Agriculture en classe Canada prévoit-il d’étendre ses programmes et ses ressources pédagogiques au Yukon et au Nunavut? Vous avez mentionné les Territoires du Nord-Ouest.
Enfin, comment les gouvernements devraient-ils collaborer pour renforcer davantage la connaissance de l’agriculture et contribuer à remédier au fossé qui pourrait exister entre les consommateurs canadiens et l’origine de leur nourriture?
M. Pawlik : Je vais essayer de synthétiser rapidement ces quatre questions, tout en m’efforçant d’être à la fois exhaustif et bref.
Je vous remercie de la question.
La première, qui concerne la participation de CropLife Canada et le programme « La vraie vie à la ferme », est intéressante. Cette initiative nous a notamment permis de mettre en lumière de nombreux agriculteurs de tout le pays, ainsi que l’ensemble des différentes méthodes de production et pratiques agricoles.
L’un des principaux problèmes que nous constatons est ce fossé entre ce que j’appellerais le monde rural et le monde urbain. Mais, souvent, les agriculteurs sont à l’écart du reste de la société. Il faut donc veiller à ce qu’on ne les imagine plus comme des personnes qui travaillent avec une fourche. L’initiative permet aux gens de prendre conscience de ce qu’est devenue l’agriculture moderne, qui ne correspond plus forcément à cette image traditionnelle qu’on s’en faisait. Cette initiative a été accueillie favorablement.
Je n’ai pas les chiffres sous les yeux. Je connais assez bien le programme. Les vidéos sont bien réalisées, ce qui, du moins dans le monde d’aujourd’hui, est essentiel pour faire passer le message.
Si vous me le permettez, sénateur, je peux essayer de répondre à la deuxième question assez rapidement.
Agriculture en classe contribue à la sécurité alimentaire en aidant les gens à comprendre d’où vient leur nourriture et à mieux saisir les notions relatives à la nutrition.
Il y a tant de lacunes dans la société d’aujourd’hui. Vous tirez peut-être vos renseignements des réseaux sociaux, ou encore d’une source — qu’il s’agisse d’une ressource pédagogique ou autre — qui ne permet pas de comprendre ce que l’information veut réellement dire.
Un bon exemple peut être de consulter une étiquette et de ne pas trop savoir ce qu’est la niacine — c’est une vitamine B — ou de ne pas comprendre l’importance du folate. On ne connaît peut-être pas ce mot. Ce flou peut susciter une crainte chez certains. Il y a énormément de mésinformation dans la société. Nous essayons donc de la dissiper avec bon nombre de nos programmes et de donner aux enfants les moyens de faire eux‑mêmes la part des choses.
La troisième question porte sur la mesure dans laquelle nous pourrions étendre nos ressources pédagogiques au Yukon, au Nunavut et même dans les Territoires du Nord-Ouest.
Le défi, bien sûr, est de travailler avec les collectivités. Cela a été soulevé lors d’autres réunions. Ce n’est pas chose facile. Cette collaboration demande beaucoup de temps, de ressources et d’expertise. Cela ne relève pas nécessairement toujours d’Agriculture en classe, que ce soit à l’échelle nationale ou provinciale. Nous faisons de notre mieux avec les ressources dont nous disposons. Nous comptons sur de nombreux bénévoles qui consacrent d’innombrables heures à cette initiative. Je peux vous dire que ce n’est pas facile. Essayer de bien faire les choses prend généralement un peu plus de temps. La présence au sein de ces collectivités fait partie intégrante de cette initiative. Nous devons également former les formateurs. Cela requiert beaucoup de temps et de ressources que nous n’avons pas forcément. Nous comptons sur le généreux soutien et les dons provenant, dans l’ensemble, de presque tous les membres de la communauté agricole, dont certains faisaient partie d’autres groupes de témoins, ainsi que de nombreuses autres personnes.
J’essaie d’aller vite. J’espère que ces réponses vous conviennent.
La présidente : C’était peut-être un peu trop ambitieux de vouloir répondre aux quatre questions en cinq minutes. Pourriez‑vous nous fournir une réponse écrite à ces questions, monsieur Pawlik? Cela serait-il possible? Le sénateur McNair ne vous a pas rendu la tâche facile. Nous vous serions donc reconnaissants de bien vouloir nous transmettre vos réponses par écrit.
Le sénateur McNair : Je suis désolé de vous avoir posé toutes mes questions d’un seul coup comme cela.
M. Pawlik : Oui.
Le sénateur Black : Pouvons-nous lui envoyer la transcription pour qu’il ait les questions?
La présidente : Oui. Bien sûr.
La sénatrice Muggli : Madame Keyes, je vous remercie de votre présence. J’aimerais simplement approfondir un peu la question. Le gouvernement a évoqué la possibilité de rendre le programme d’alimentation en milieu scolaire permanent. Vous avez souligné l’importance de doubler l’investissement. J’ai quelques questions. Le fait de doubler l’investissement suffira‑t‑il pour venir en aide à tous les enfants les plus vulnérables? Qu’entend-on par « permanent » dans le domaine de la recherche? Je tenais à soulever ce point parce que j’ai travaillé avec des chaires de recherche, et j’ai parfois entendu des universités dire que les chaires de recherche ne sont peut‑être pas la solution idéale, car elles ont une durée limitée.
On peut se concentrer sur une initiative pendant, disons, cinq ans, puis c’est terminé. Serait-il préférable que ce programme dit permanent s’accompagne d’un engagement envers un financement permanent de la recherche? Je pose la question, car je ne vois pas d’autre moyen d’évaluer les résultats dans le cadre de programmes pour lesquels il faut mener des études longitudinales. Pouvez-vous nous en dire plus à ce sujet?
Mme Keyes : Bien sûr. Je vais répondre à votre première question qui porte sur le fait de doubler l’investissement. À l’heure actuelle, le financement est de 200 millions de dollars. Si l’on répartit cette somme entre tous les élèves au Canada, cela représente un peu plus de 20 cents par élève par jour. Si on double ce montant, cela représente un peu plus de 40 cents par élève, ce qui ne permet toujours pas de répondre aux besoins de tous les élèves au pays, mais c’est un pas dans la bonne direction. Nous savons que l’investissement actuel a une incidence considérable. Il permet d’avoir des aliments de meilleure qualité en plus grande quantité, d’étendre le programme à d’autres écoles et de desservir davantage d’élèves. Nous savons qu’en doublant cet investissement, nous pourrons poursuivre dans cette voie.
Nous n’avons pas encore de chiffres relatifs aux résultats de l’investissement initial. Nous n’avons pas encore vu ce rapport du gouvernement. Nous espérons le recevoir bientôt. Mais nous avons besoin de ces données pour comprendre l’incidence de ces fonds.
L’investissement initial devait atteindre 400 000 élèves. Nous espérons que cet objectif ferme a été atteint et, idéalement, qu’une enveloppe supplémentaire de 200 000 $ permettra d’atteindre au moins 400 000 élèves de plus. Nous avons besoin de ces données de la part du gouvernement et nous avons besoin de ces recherches. Pour répondre à votre autre question, la recherche est primordiale. Actuellement, beaucoup de chercheurs d’un bout à l’autre du pays sont prêts à collaborer, à mener des études longitudinales de ce genre et à travailler ensemble. Des recherches ont d’ailleurs commencé dans diverses universités, même si nous n’avons pas de centre ou de chaire de recherche. Un plan de recherche national comprendrait un centre assurant la continuité et la tenue de ces études longitudinales, et une chaire de recherche permettrait de lancer ces activités.
Le titulaire de cette chaire de recherche pourrait quitter son poste dans cinq ans, mais cela permettrait également de nommer un autre titulaire. C’est ce que nous espérons.
La sénatrice Muggli : J’ai une autre question pour vous. Les programmes devraient-ils être assortis d’exigences quant à l’utilisation de produits cultivés localement? Comment cela peut‑il fonctionner, en pratique?
Mme Keyes : C’est une excellente question. Nous savons comment cela fonctionne d’après l’expérience de pays qui sont des chefs de file à cet égard. En outre, il y a déjà au Canada d’excellents exemples où l’alimentation locale est une réelle priorité. Cependant, c’est parfois plus coûteux. Nous avons donc besoin d’une coordination et d’un soutien adéquats pour jumeler les agriculteurs et les écoles. Le but est d’établir ce lien, d’assurer la coordination, de veiller à ce que les écoles aient l’espace nécessaire pour les livraisons de nourriture et le personnel pour assurer la sûreté et à la salubrité des aliments pour les enfants. Nous pensons que c’est un volet énorme où nous pourrions prendre de l’expansion. C’est un objectif de la Politique nationale d’alimentation scolaire. Nous savons que c’est une priorité pour le gouvernement, mais nous n’avons pas encore les cibles.
Certains pays ont des cibles, notamment la France et le Brésil. Auparavant, au Brésil, 30 % des achats se faisaient auprès de petits agriculteurs locaux qui utilisent des pratiques durables. Ce pourcentage est maintenant passé à 45 %, ce qui fait une énorme différence dans le pays. Cela n’a pas seulement renforcé la résilience des systèmes alimentaires, mais également augmenté les revenus des agriculteurs. Cela a permis, avec des mesures de soutien au revenu, de faire en sorte que le Brésil ne figure plus sur la carte de la faim de l’ONU. C’est une excellente nouvelle. La France fait quelque chose de semblable : 50 % d’aliments locaux et de source durable, et 20 % d’aliments biologiques. Nous pouvons faire des choses semblables, mais il nous faut des mesures incitatives.
Voilà pourquoi nous avons parlé de la politique « Achetez canadien » pour les écoles. Cela pourrait être une façon d’aider les fournisseurs qui, actuellement, n’ont pas la capacité de coordination ou le financement suffisant pour acheter des aliments locaux. Nous avons besoin d’un soutien accru pour y arriver. Quelques États américains ont des programmes incitatifs qui offrent un montant compensatoire pour l’achat d’aliments locaux.
Le sénateur Black : Monsieur Pawlik et madame Alexis, j’ai le plus grand respect et je vous remercie du travail que vous faites à Agriculture en classe avec vos organismes provinciaux affiliés. Merci beaucoup. Ma question est la suivante : d’après votre expérience, quel aspect de l’éducation des élèves en matière d’agriculture et d’alimentation est la plus précieuse pour l’avenir de la souveraineté et de la sécurité alimentaires de notre pays? Comment Agriculture en classe abordera-t-elle les questions de la souveraineté alimentaire et de la sécurité alimentaire?
Mme Alexis : Je vous remercie de la question. La littératie alimentaire est au cœur de notre mandat. Il faut d’abord comprendre de quoi il s’agit. Lorsque j’étais commissaire d’école, en Colombie-Britannique, nous avions un programme de fruits et légumes. Il y avait dans certaines écoles des enfants qui ne pouvaient pas identifier les fruits ou légumes qui étaient livrés à l’école en complément d’un programme existant.
Cela m’a vraiment fait réfléchir. Comment pouvons-nous donner de la formation sur l’agriculture si les gens ne comprennent pas ce qu’ils ont devant eux? La littératie alimentaire et comprendre comment les aliments sont cultivés et transformés... Quand je parle d’aliments cultivés, j’inclus la transformation des aliments, car je pense qu’on oublie parfois que la transformation est tout aussi importante. Je crois au continuum alimentaire — de la ferme à la table —, et nous devons traiter tous ces aspects avec le même respect que celui que nous avons pour les agriculteurs.
Le sénateur Black : Ma prochaine question s’adresse à Mme Keyes. Je vous suis également très reconnaissant du travail que vous faites au sein de votre organisme et avec vos organisations partenaires. Il n’y a pas si longtemps, j’ai pris la parole dans une école secondaire, et j’ai vu à la cafétéria des jeunes qui avaient faim. Cela m’a brisé le cœur. Ma question est la suivante : sur votre site Web, vous parlez des défis liés aux prix records des aliments et à l’augmentation des taux de participation. Quels aspects de vos programmes devez-vous sacrifier lorsque vous ne pouvez pas les faire fonctionner pleinement?
Mme Keyes : Je vais parler de l’Ontario, car c’est la région que je connais le mieux. Ces dernières années, avant le financement fédéral, les programmes connaissaient d’importantes difficultés, car ils subissaient ce que nous vivons tous, notamment l’augmentation du prix des aliments. Cela signifiait que davantage d’étudiants voulaient accéder aux programmes et que les aliments coûtaient plus cher. Dans ce contexte, la quantité de nourriture servie dans le cadre de nombreux programmes a été réduite, passant de trois groupes alimentaires à un ou deux. Les repas n’étaient plus servis cinq jours par semaine, mais seulement quelques jours. Certains programmes ont pris fin. Il y a eu des manifestations dans certaines écoles secondaires pour qu’ils soient rétablis.
Le financement fédéral a considérablement changé la donne à cet égard, car nous avions vraiment besoin de cet argent ici, en Ontario. Cela a permis d’augmenter de nouveau le nombre de groupes alimentaires, et de faire en sorte que tous les élèves qui ont besoin du programme y aient accès. C’est un programme universel; il est donc accessible à toute personne qui a besoin de nourriture. Le financement permet également de fonctionner plus de jours par semaine, pas nécessairement cinq, mais plus. C’est vraiment très utile à cet égard.
Le sénateur Black : Je vous remercie, vous et vos collègues, du travail que faites.
La sénatrice McBean : Monsieur Pawlik et madame Alexis, si vous me le permettez, je pense que l’éducation, la santé et le sport sont trois domaines qui contribuent à améliorer notre santé physique et mentale. Je viens ici, au Sénat, et je suis enthousiaste à l’idée de faire une multitude de choses, puis je constate rapidement que tout cela relève de la compétence des provinces, alors que j’œuvre au fédéral.
Quels sont les obstacles? Comment avez-vous travaillé à la création d’un programme que vous souhaitez offrir aux jeunes d’un bout à l’autre du pays, mais dont la gestion et la prestation relèvent des provinces?
M. Pawlik : C’est une excellente question. La persévérance transcende certainement le sport pour s’appliquer également à ce que nous faisons. C’est indispensable, car il est essentiel de comprendre les besoins précis à partir de la base si l’on veut intégrer cela dans les programmes scolaires. Nous avons des experts provinciaux qui, dans une certaine mesure, sont devenus des experts grâce à leur expérience. C’est vraiment la voie à suivre.
Une des difficultés, c’est que chaque province est différente. Les provinces n’ont pas nécessairement toujours la possibilité d’échanger, mais il existe de nombreuses pratiques exemplaires, expériences et ressources que nous pouvons faire connaître lors des réunions, en tant que groupe, à l’échelle provinciale. Agriculture en classe Canada appuie ces activités. Cela pourrait être modifié — je ne veux pas employer le mot « revalorisé » — et adapté aux différentes administrations.
Cependant, ce serait vraiment fantastique. À mesure que nous comprenons le rôle d’Agriculture en classe Canada à l’échelle fédérale, nous pouvons déterminer comment transcender ce rôle, veiller à trouver un équilibre et agir de façon concertée et plus proactive avec les provinces. C’est une excellente question. Merci.
La sénatrice McBean : Madame Alexis, voulez-vous ajouter quelque chose?
Mme Alexis : Il y a dans chaque province des champions, comme je les appelle, qui gèrent ces programmes très bien adaptés à leur province. Agriculture en classe Canada a une excellente occasion à l’échelle nationale, car nous comptons sur ces personnes exceptionnelles qui maîtrisent parfaitement la mise en œuvre de ces programmes. Une partie de ce succès est attribuable aux personnes de talent que nous avons dans chaque province, et oui, elles sont très différentes.
La sénatrice McBean : J’ai parfois l’impression d’essayer de vous amener à dire des choses pour qu’elles figurent dans notre rapport.
Quelles occasions y a-t-il — des conférences ou des réunions, par exemple — pour réunir les éducateurs et plus d’intervenants afin d’améliorer les liens entre les écoles, les étudiants et même les producteurs locaux partout au pays?
M. Pawlik : Concernant les producteurs, certains de nos membres affiliés provinciaux pourraient travailler sous la bannière de la Fédération canadienne de l’agriculture, par exemple. Leurs membres coordonnent leurs activités avec les différentes sections provinciales. Nous tâchons le plus possible d’unifier les différents membres de la chaîne de valeur, des produits de base à l’agriculture en passant par la production et le transport, etc.
Ce qui pose problème, à mon avis, c’est que les formalités administratives tendent à devenir étouffantes, et il est difficile de mettre en place une conférence pancanadienne d’éducateurs qui pourrait fournir un appui. C’est un élément que nous souhaitons vivement voir être intégré à la stratégie alimentaire envisagée par le Canada, par exemple.
Mme Alexis : Actuellement, deux millions d’étudiants suivent une formation offerte par Agriculture en classe, sous une forme ou une autre. Il va sans dire que ce nombre pourrait certainement augmenter si nous avions davantage de personnes formées pour mettre en œuvre ces programmes ou si l’accès à ces programmes était amélioré. Il y a un besoin, c’est certain. J’aimerais que cela occupe une place plus importante dans les formations de perfectionnement professionnel offertes aux enseignants.
La sénatrice McBean : Madame Keyes, vous avez parlé d’infrastructures. J’ai une fille qui fréquente une école à Toronto. C’est une toute nouvelle école, mais il n’y a pas de cuisine. Il n’y a ni cuisine, ni réfrigérateur, ni four. La plupart des jeunes mangent dans une salle de classe.
Comment pouvons-nous fournir de bons aliments aux jeunes si les écoles n’ont pas de locaux pour en préparer?
Mme Keyes : C’est pourquoi le budget de 2025 comprenait des fonds destinés aux infrastructures. Une partie de cet argent pourrait non seulement soutenir les infrastructures alimentaires communautaires, mais aussi être destinée à nos homologues des provinces et territoires pour être investie dans les infrastructures scolaires. Cela relève de la compétence des provinces et territoires, bien sûr, et ils doivent augmenter ces investissements.
Ici, en Ontario, nous n’avons pas reçu de fonds spécifiquement destinés aux infrastructures d’alimentation scolaire depuis fort longtemps; cela serait donc très utile. Il faut intégrer des cuisines lors de la construction des écoles. Le système d’éducation doit avoir les fonds nécessaires à cette fin.
Il y a cependant d’excellentes solutions. S’il n’est pas possible de réaménager toutes les écoles, il existe des cuisines mobiles qui peuvent se rendre sur place pour sensibiliser les enfants à l’alimentation. Pour ce qui est de fournir des repas à un grand nombre d’élèves quand on n’a pas les installations nécessaires, il y a une excellente solution qui est utilisée dans plusieurs endroits en Ontario, notamment à Kingston. Les écoles secondaires servent de lieux centralisés pour la préparation des repas, qui sont ensuite distribués dans les écoles primaires un peu partout. On peut aussi recourir aux cuisines communautaires.
Il y a de nombreuses façons très créatives de distribuer des repas dans les écoles, même si l’on n’a pas toujours les installations nécessaires en milieu scolaire. Je suis d’accord pour dire que nous en avons certainement besoin à long terme.
La sénatrice Martin : J’avais préparé plusieurs questions, mais les questions de mes collègues me portent à poser d’autres questions à la place.
Ma première question est pour Mme Alexis, qui a siégé au Cabinet en Colombie-Britannique. Les provinces reçoivent des fonds de transfert. Il y a l’éducation, et il me semble qu’une bonne partie de l’argent est destiné à l’énorme domaine qu’est la santé. Quant aux infrastructures scolaires, c’est une responsabilité provinciale.
Pourriez-vous parler de la coordination qui a lieu entre le gouvernement fédéral et les gouvernements provinciaux afin de garantir que l’éducation reçoive un financement adéquat dans le cadre de ces programmes précis? Vous parlez d’expérience, alors j’aimerais comprendre, de votre point de vue, comment cela fonctionne.
Mme Alexis : Absolument. Au ministère de l’Agriculture et de l’Alimentation, nous avons mis en place un programme alimentaire. C’était probablement il y a deux ou trois ans. Je peux vous dire que c’était compliqué. J’y ai participé, mais je n’avais aucun contrôle sur le budget. Le ministre de l’Éducation était responsable de la mise en œuvre du programme, mais le ministère de l’Agriculture jouait un rôle d’appui, pas sur le plan financier, mais pour l’établissement de liens. En outre, Santé Canada a participé à d’autres programmes alimentaires.
À mon avis, il faut simplifier les responsabilités générales. C’est une très bonne question. Je peux vous dire qu’un an après le lancement du programme alimentaire, il a fallu une année civile complète pour en assurer la coordination. Nous avons communiqué avec les producteurs d’aliments locaux qui étaient en contact avec le coordonnateur de l’alimentation. C’était la première étape. Le financement a aussi servi à l’embauche de coordonnateurs de l’alimentation pour chaque district, et ces coordonnateurs avaient une personne-ressource dans chaque école pour assurer la mise en œuvre. C’est effectivement une question complexe.
La sénatrice Martin : Madame Keyes, concernant la coordination, vous avez mentionné qu’il y a beaucoup à faire pour veiller à une saine gestion de ces programmes. Je peux donner un exemple très précis. Encore une fois, Mme Alexis et peut-être même Mme Keyes et M. Pawlik pourraient vouloir faire des commentaires à ce sujet. Il y a un mois et demi, je suis allée à Tumbler Ridge, et l’école qui a été le théâtre de cette tragédie a été fermée pendant plus d’un mois.
Pendant la fermeture de l’école, ils ont réussi à obtenir des fonds pour permettre aux élèves de manger ensemble, ce qui était si réconfortant pour les élèves, puisqu’ils étaient tous répartis dans des salles de classe mobiles. Ils n’étaient pas à l’école. Ils avaient ce programme d’alimentation scolaire qui était administré par l’association parents-école.
Après la réouverture officielle de l’école, même si les élèves étaient toujours dans des classes mobiles, ils n’avaient pas d’endroit pour se voir, par exemple une cafétéria, et le financement a pris fin. Existe-t-il un programme quelconque pour aider les écoles qui ont vécu une telle tragédie, comme l’école de Tumbler Ridge? Je ne savais pas quoi répondre, mais ils ont besoin de notre soutien. Cette question nécessite une attention à l’échelle nationale, car cette communauté n’a tout simplement pas les ressources nécessaires.
J’ignore si vous avez des suggestions pour les situations de ce genre. Que doit-on faire, maintenant?
Mme Keyes : Dans une telle situation, la province pourrait fournir du soutien pour la construction d’une cafétéria, d’un lieu où les élèves pourraient continuer à manger ensemble. C’est une option qui pourrait être examinée, à mon avis.
Il est bénéfique que les jeunes puissent manger ensemble dans un espace commun, et c’est certainement le cas dans cette situation précise.
La sénatrice Martin : Ce que je retiens de la réponse, c’est que c’était très réconfortant pour eux d’être ensemble.
Mme Alexis : J’aimerais simplement ajouter que le gouvernement va remplacer l’école, de sorte qu’une nouvelle école sera construite. Mais entretemps, il prend d’autres dispositions quant à l’endroit où les étudiants suivront leurs cours et à ce genre de décisions.
Je pense qu’il incombe au ministère de l’Éducation de créer cet espace partagé, qui est incroyablement essentiel à la guérison des personnes touchées par cette terrible tragédie, qui peuvent alors faire partie d’un groupe plus vaste.
Ne citez pas mes propos, mais je pense que c’est ce qui devrait se passer.
La sénatrice Burey : Merci beaucoup de comparaître devant nous. Je pense que c’est une question qui tient à cœur à tout le monde.
Je siégeais au Comité des affaires sociales, des sciences et de la technologie lorsque nous avons examiné le Programme national d’alimentation scolaire — lors de sa présentation et de son adoption. Il a été adopté, il est permanent, et nous avons parlé du financement.
Vous avez mentionné quelques points d’achoppement, madame Keyes, en ce qui concerne l’évaluation et la recherche — je ne sais pas si c’était un objectif ou un principe — qui ne doivent pas obligatoirement faire l’objet de rapports. L’autre écueil concernait les questions d’approvisionnement, et vous avez parlé des proportions de 25, 30, 45 % et plus, et du développement des réseaux alimentaires locaux.
Vous avez formulé quelques recommandations, comme la création d’une chaire de recherche assortie de financement. Comment les autres pays procèdent-ils? Le Canada était à la traîne en matière de politique alimentaire, mais comment les autres pays s’y prennent-ils?
Mme Keyes : C’est une bonne question, et nous pouvons grandement nous inspirer d’autres pays. Nous sommes l’un des derniers pays du G7 à nous doter d’un programme national d’alimentation en milieu scolaire. Certains pays gèrent de tels programmes depuis plus d’une centaine d’années. Nous pouvons beaucoup apprendre d’autres pays.
Les chefs de file de la littératie alimentaire et de son intégration dans les programmes de repas en milieu scolaire sont le Japon et la Finlande. Nous pouvons regarder ce qui se passe dans le monde et voir qui sont les chefs de file des initiatives que nous voulons vraiment entreprendre. Pour la littératie alimentaire, le Japon et la Finlande sont vraiment des chefs de file. L’alimentation est intégrée à leurs programmes d’études. Dans ces pays, on enseigne d’où vient la nourriture au moment de sa consommation. Les élèves participent à la distribution de la nourriture et au nettoyage après les repas; ils acquièrent donc des compétences liées à l’alimentation. C’est un des éléments pour élaborer un programme vraiment complet.
Pour ce qui est de l’approvisionnement, encore une fois, nous pouvons nous tourner vers des chefs de file internationaux comme la France et le Brésil pour modéliser notre programme à partir des leurs. Nous n’avons pas de cibles en ce moment. À l’heure actuelle, la Colombie-Britannique est la seule province, à ma connaissance, qui a une cible volontaire d’approvisionnement alimentaire à l’échelon local. La cible est volontaire, mais du personnel au ministère de l’Agriculture est responsable de la soutenir.
Nous n’avons pas encore de telle initiative à l’échelle du Canada, mais nous en avons besoin dans les provinces et les territoires afin de renforcer les réseaux d’approvisionnement local et d’accroître la capacité d’approvisionnement en aliments locaux.
Ensuite, en ce qui concerne l’obligation de produire des rapports, d’après ce que nous comprenons, les provinces et les territoires doivent rendre compte des résultats. C’est simplement que cette information n’a pas encore été rendue publique. À l’heure actuelle, nous savons que les administrations font rapport du nombre de participants parmi les élèves, du nombre de nouveaux programmes et de ce genre de données. Or, elles ne se penchent pas nécessairement sur l’évaluation des résultats pour savoir dans quelle mesure le régime alimentaire et le comportement des élèves changent. C’est la raison pour laquelle nous avons besoin de cette recherche : il est très important de savoir si l’investissement change la donne. Si nous augmentons les investissements, l’incidence en sera-t-elle d’autant plus grande? Nous avons besoin de ces données pour ce programme.
La sénatrice Burey : Ma question s’adresse aux représentants d’Agriculture en classe Canada. Merci énormément de votre travail, qui est exceptionnel. Dans ma circonscription, on me demande souvent : « Où est l’organisation Agriculture en classe Canada? » C’est à Windsor-Essex. Je vous mets en garde : on parle de vous.
Je vois tellement de synergie entre le programme d’alimentation scolaire et Agriculture en classe. Organisez-vous des conférences de haut niveau pour collaborer et vraiment amplifier vos efforts — pas seulement à l’échelle fédérale, mais aussi pour tirer parti de l’énergie que l’on voit également dans les provinces?
La sénatrice McBean a fait allusion à une conférence. Qu’en est-il de conférences de haut niveau avec des organisations comme la vôtre pour trouver ce genre de synergies à l’échelle du Canada et des provinces?
Mme Keyes : Puis-je faire un commentaire à ce sujet? Nous tenons justement une conférence les 3 et 4 juin à Montréal : la conférence sur l’alimentation scolaire pour tous, Nourrir l’avenir. Cette conférence pancanadienne réunira 500 personnes de partout au pays : des éducateurs, des organismes sans but lucratif, des personnes qui préparent des repas à l’école, des intervenants qui font de l’éducation alimentaire, des conseils scolaires, des représentants gouvernementaux et toute une variété d’intervenants. Les participants discuteront de tous les enjeux pour améliorer les programmes d’alimentation en milieu scolaire, l’éducation alimentaire, l’alimentation culturelle et la façon de créer le meilleur programme qui soit au Canada.
L’événement met l’accent sur les visions et l’échange de connaissances, et j’espère que vous y participerez. Je ne sais pas si vous y serez. Je ne suis pas impliquée dans toute l’organisation de l’événement, mais j’espère que vous pourrez y assister.
Les organismes responsables sont De la ferme à la cafétéria Canada, la Coalition pour une saine alimentation scolaire, le volet québécois d’Équiterre et le Collectif québécois.
M. Pawlik : Je vais vous donner la réponse courte du point de vue d’Agriculture en classe. Nous sommes confrontés à une contradiction. Nous croyons fermement que nous devons nous acquitter de notre mandat qui consiste à offrir de l’enseignement dans toutes les salles de classe. Le simple fait d’amasser les fonds est très difficile pour nous; c’est avec ces fonds que nous pouvons ensuite nous déplacer et promouvoir notre programme.
La conférence décrite semble formidable. Il y a de nombreux événements — qu’il s’agisse de la Journée des terroirs du Canada, à laquelle nous essayons de participer à Ottawa, ou d’événements auxquels nous essayons de participer avec certains des plus grands bailleurs de fonds afin de mieux comprendre leur point de vue et d’ensuite le relayer dans les salles de classe. Nous sommes très reconnaissants d’avoir ces occasions, et nous veillerons à ce que notre directrice générale détermine si nous pouvons participer à la conférence imminente.
C’est la bonne perspective. Nous ferons tout en notre pouvoir pour y participer.
La sénatrice Muggli : Madame Keyes, vous avez parlé de mesures incitatives et du fait que des programmes dans d’autres pays en offrent.
Pourriez-vous nous donner quelques exemples de ces mesures incitatives?
Mme Keyes : Oui, pour ce qui est de l’approvisionnement local en particulier, trois ou quatre États américains offrent des programmes incitatifs. Si on achète des aliments locaux, on peut demander un remboursement. On est remboursé soit en fonction du poids, soit en fonction du type d’aliments. Par conséquent, essentiellement, quiconque administre des programmes d’alimentation en milieu scolaire dans ces États peut se faire rembourser l’achat d’aliments locaux. La mesure compense donc le coût de ces achats et encourage une concentration dans le réseau alimentaire local.
La sénatrice Muggli : Y a-t-il d’autres exemples de ce genre de mesures incitatives? Si vous êtes au courant d’autres, vous pourriez simplement nous envoyer quelques idées par écrit.
Mme Keyes : Oui, absolument. Je peux certainement faire un suivi pour en envoyer au comité.
La sénatrice Muggli : Merci.
Mme Alexis : En Colombie-Britannique, une école secondaire a lancé une ferme verticale dans le cadre de son programme d’enseignement. Cette ferme verticale produit des aliments pour le programme alimentaire d’une école primaire; les deux écoles entretiennent donc une relation. Une école cultive les aliments, alors que l’autre les consomme. C’est une façon vraiment fabuleuse de transmettre un savoir nécessaire, qui pourrait mener à des débouchés d’emploi par la suite. Voilà le genre de relation — tout revient aux relations, en fin de compte — qui se noue entre les écoles.
Soyez créatifs.
La sénatrice Muggli : Parfois, il faut quelques employés dans une école qui sont passionnés et qui servent de leaders, effectivement. Merci.
Mme Keyes : Bien entendu, il y a aussi d’excellents exemples de ce type de relation au sein d’un réseau scolaire. Des jardins sont cultivés, et des organismes communautaires s’associent aux enseignants pour offrir ces programmes extraordinaires dans le cadre desquels les enfants mangent les aliments qu’ils ont cultivés et qui sont intégrés au programme d’alimentation en milieu scolaire. Il existe de nombreux excellents exemples que nous devons rendre plus courants afin qu’il n’y ait pas seulement des modèles en vase clos, aussi incroyables soient-ils. Nous devons multiplier ces initiatives.
La présidente : Madame Keyes, avez-vous une définition de « local »? On parle abondamment d’aliments locaux. Qu’entend‑on par « aliment local? »
Mme Keyes : C’est une excellente question.
Je n’ai pas de définition sous les yeux, mais, selon moi, il s’agit des aliments locaux en Ontario — aussi locaux que possible — dans sa communauté. Idéalement, on achète les produits auprès d’agriculteurs de sa propre communauté.
Ce n’est pas possible partout dans une grande province comme l’Ontario, où les conditions de culture varient. Les réseaux alimentaires régionaux représentent la prochaine étape.
Lorsque je pense aux aliments locaux dans les programmes en Ontario, la base de l’Ontario constituerait vraiment le portrait d’ensemble, puisque le territoire est si diversifié. Commencez par la plus petite échelle possible pour l’achat local, puis achetez le plus possible dans votre province, pour ensuite — en dernier lieu — étendre le rayon au Canada.
La présidente : Merci.
Le comité a entendu parler des bienfaits pour la société — et nous en avons parlé un peu ce soir — de la production alimentaire de proximité et de son rôle dans le renforcement du tissu d’une communauté. Nous avons aussi été témoins de ces bienfaits. J’ai adoré votre exemple, madame Alexis, d’une école qui consomme les aliments produits par une autre école; cette coopération favorise les relations. On constate une déconnexion entre les membres de la société.
Je pensais à certaines des leçons que nous avons tirées de la COVID. Il ne faut jamais gaspiller les apprentissages qu’on peut retirer d’une crise épouvantable. La pandémie a mis en lumière beaucoup de vulnérabilités, en particulier dans nos réseaux alimentaires scolaires. Vous avez dû le constater. Je sais que je travaillais à la Fédération canadienne de l’agriculture à l’époque, et les écoles nous disaient qu’elles vivaient beaucoup d’inquiétudes. Non seulement les enfants ne se faisaient-ils pas servir de nourriture — parce que, pour bon nombre d’enfants dans notre pays, le seul repas ou les deux seuls repas qu’ils recevaient chaque jour provenaient d’un programme d’alimentation en milieu scolaire —, mais pour revenir à l’exemple de Tumbler Ridge qu’a donné la sénatrice Martin, nous avons également perdu la capacité de vérifier le bien-être social et physique d’un grand nombre de ces enfants. Nous avons vu que, pour les enfants très vulnérables, la nourriture servie à l’école ne fait pas que remplir leurs ventres; elle les aide énormément.
Est-ce qu’un témoin veut prendre une minute pour parler d’un bienfait afin qu’il figure au compte rendu, alors que nous étudions la sécurité alimentaire au Canada?
Mme Keyes : J’en serais ravie.
Nous savons que la nourriture amène les enfants à l’école. Nous savons qu’elle renforce les liens sociaux avec les personnes qui fournissent les repas à l’école ainsi qu’avec les camarades de classe avec qui les élèves les partagent.
La nourriture crée un lien : elle apporte de la joie et elle est rassembleuse. Lorsque des programmes solides permettent aux élèves de s’asseoir aux côtés de leurs pairs, ils apprennent non seulement à les connaître, mais ils peuvent aussi parler de ce qu’ils pensent du repas et raconter leur journée. Ces programmes solidifient la cohésion sociale à l’école. Les fournisseurs de repas en milieu scolaire nous ont dit à maintes reprises que ces programmes donnent d’excellents résultats. Les liens sociaux sont néanmoins l’un des éléments les plus importants, car il est crucial d’avoir un espace pour se connecter à autrui autour d’un repas.
La présidente : Au-delà de l’importance de manger ensemble, vous pourriez peut-être décrire encore plus en détail l’importance pour les enfants d’en apprendre sur la production alimentaire et sur sa capacité à renforcer le tissu de notre société.
Madame Alexis, vouliez-vous intervenir?
Mme Alexis : Très brièvement.
Je peux vous dire que les répercussions de la COVID ne sont pas terminées, loin de là. La cohorte d’élèves qui chemine actuellement dans le système a été profondément touchée par la perte de liens sociaux. La culture d’aliments permet aux élèves de se salir les mains et de renouer les liens. C’est vraiment la nature qui nous a sauvés. Pendant la pandémie, tout le monde voulait passer du temps à l’extérieur et se connecter avec la nature.
Le retour à la nature — qu’Agriculture en classe peut offrir — est un moyen de changer l’enjeu auquel nous sommes confrontés. Une cohorte entière vit une période pénible. Selon les nombreux enseignants à qui j’ai parlé, la cohorte actuelle traverse une période très difficile parce qu’elle a perdu ses liens pendant la pandémie.
En ce qui concerne l’alimentation, je dois dire que je suis Grecque. Je viens d’une famille de restaurateurs. Mon père était propriétaire d’un restaurant. Nous avons tous travaillé pour lui. La nourriture était l’essence même de la vie, et elle l’est encore pour bien des gens.
La présidente : Monsieur Pawlik, vouliez-vous également intervenir?
M. Pawlik : Très rapidement.
Deux de nos programmes les plus populaires sont axés sur les jardins communautaires : Petits pouces verts, que nous allons renommer, et Des œufs aux poussins. Il y a beaucoup de notions à enseigner aux élèves. On part d’une semence et de la compréhension du sol, de la chimie et de l’incidence du climat sur tout le processus. On peut ainsi avoir une conversation avec les enfants. On voit sur leurs visages l’enthousiasme et l’engagement que suscite l’apprentissage par l’expérience. On nous dit que les enseignants veulent que le programme prenne de l’expansion — pour sortir les enfants de la salle de classe, ou même, dans bien des cas, pour obtenir le matériel nécessaire à la construction d’une mini serre en classe.
C’est le genre d’expérience que nous voulons vraiment offrir dans le Nord, mais je souligne à grands traits que c’est l’un de nos programmes les plus populaires. Nous avons des listes d’attente, et la demande par rapport à ce que nous pouvons offrir témoigne de notre succès. Nous sommes terriblement sous‑financés et nous avons besoin de personnel et de ressources parce que nous composons avec des infrastructures physiques. Nous avons besoin d’employés pour prodiguer l’enseignement dans les écoles. Nous comptons beaucoup sur les bénévoles, mais nous voyons que la pratique se concrétise. Ce sont les personnes qui peuvent travailler dans les serres si c’est la stratégie que nous voulons adopter. Ces personnes sont vraiment des catalyseurs de la sécurité alimentaire.
Je vous remercie de cette question, qui est merveilleuse.
La présidente : Excellent. Merci beaucoup. Connaissez-vous le programme Tater Tubs à l’Île-du-Prince-Édouard? Oui, c’est aussi un bon programme. C’est toujours une bonne idée de conclure sur une note liée aux pommes de terre. Merci à tous pour vos efforts afin de comparaître devant nous. Vos exposés étaient excellents, et je vous remercie d’avoir pris le temps de répondre à nos questions.
(La séance est levée.)