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AGFO - Comité permanent

Agriculture et forêts


LE COMITÉ SÉNATORIAL PERMANENT DE L’AGRICULTURE ET DES FORÊTS

TÉMOIGNAGES


OTTAWA, jeudi 28 mai 2026

Le Comité sénatorial permanent de l’agriculture et des forêts s’est réuni par vidéoconférence ce jour à 8 h 3 [HE] afin d’examiner et de faire rapport sur le rôle du secteur agricole et agroalimentaire canadien dans la sécurité alimentaire au Canada.

La sénatrice Mary Robinson (présidente) occupe le fauteuil.

[Traduction]

La présidente : Je m’appelle Mary Robinson et je suis la présidente de ce comité. Bienvenue aux membres du comité, à nos témoins et à toutes les personnes qui suivent cette séance en ligne.

Je voudrais commencer par reconnaître que le terrain sur lequel nous sommes réunis se trouve sur le territoire traditionnel non cédé de la nation algonquine anichinabée.

Avant d’entendre nos témoins d’aujourd’hui, j’aimerais commencer par demander aux sénateurs présents autour de cette table de se présenter.

La sénatrice Burey : Bonjour. Sharon Burey, de l’Ontario.

La sénatrice McBean : Marnie McBean, de l’Ontario.

Le sénateur Black : Rob Black, de l’Ontario.

La sénatrice Muggli : Tracy Muggli, Saskatchewan, territoire du traité no 6.

La présidente : Je voudrais demander à tous les sénateurs de consulter les documents qui se trouvent sur la table. Nous connaissons tous l’importance de l’interprétation, de la transcription et du sous-titrage.

Aujourd’hui, le comité poursuit son étude du rôle du secteur agricole et agroalimentaire dans la sécurité alimentaire au Canada. Nous avons le plaisir d’accueillir en personne : Alexis Whalen, présidente de Land Over Landings, et Chris Bodnar, professeur adjoint en agroalimentaire à l’Université de la Vallée Fraser. Merci beaucoup de vous joindre à nous et d’avoir accepté l’invitation de ce comité.

En raison de problèmes techniques, nous n’avons pas pu entendre votre témoignage lors de la formation Agriculture 101 sur la disparition des terres agricoles il y a quelques semaines. Merci beaucoup d’être parmi nous.

Nous commencerons par vos remarques liminaires avant de passer aux questions des sénateurs. Vous disposerez chacun de cinq minutes. La parole est à vous, madame Whalen.

Alexis Whalen, présidente, Land Over Landings : Bonjour, mesdames et messieurs les sénateurs. Je vous remercie de m’avoir invitée à comparaître devant vous aujourd’hui.

Je suis la présidente de Land Over Landings. Depuis plus de deux décennies, nous montons la garde pour protéger nos meilleures terres agricoles et nous sommes reconnus comme les gardiens actuels du plus long mouvement de préservation des terres de l’histoire canadienne.

Notre mission est de veiller à ce que les terres agricoles de première qualité appartenant à l’État fédéral situées à Pickering, au nord-est de Toronto, soient protégées de manière permanente dans l’intérêt des générations futures.

J’ai deux thèmes étroitement liés à aborder aujourd’hui, qui ont tous deux une incidence sur notre sécurité alimentaire future.

En 1972, 18 600 acres de terres agricoles de classe 1 situées au nord de Pickering ont été expropriées par le gouvernement fédéral pour la construction d’un aéroport qui n’a jamais vu le jour. Environ la moitié de ces terres a été intégrée au parc urbain national de la Rouge. Le reste est demeuré en suspens et en profonde dépression économique pendant plus de cinq décennies. L’agriculture y a été réduite à la culture de rente, ce qui a divisé en deux la production agricole. Bien qu’involontaire, cette situation a protégé les terres de l’urbanisation. Mais elle a également empêché le plein potentiel agricole de ces terres d’être exploité.

En 2025, le projet d’aéroport a été définitivement abandonné. Le gouvernement doit désormais décider de l’avenir de ces terres. Il s’agit soit de les céder au profit du développement urbain, soit de les intégrer au parc, où elles pourront continuer à être cultivées.

Comme de nombreuses autres personnes, nous nous battons bec et ongles pour que le projet de parc soit retenu. Protéger ces terres, qui représentent une ressource naturelle irremplaçable et une richesse nationale, et garantir leur utilisation permanente à des fins agricoles, c’est aussi préserver notre sécurité alimentaire nationale.

Cependant, les terres ne constituent que la moitié de l’équation : il nous faut également une nouvelle génération d’agriculteurs, ce qui m’amène à notre deuxième sujet.

Aujourd’hui, les jeunes et les nouveaux agriculteurs se heurtent à des obstacles quasi insurmontables pour acquérir des terres agricoles viables en raison de leur coût élevé. Notre avenir dépend de ces agriculteurs. S’ils ne peuvent plus se permettre d’acheter des terres exploitables, la prochaine génération comptera moins de personnes capables de nous nourrir, et nous risquons de compromettre notre autosuffisance alimentaire.

L’accès aux terres agricoles est un problème qui touche l’ensemble du pays. Mais dans la région du Grand Toronto, c’est le gouvernement fédéral qui détient la solution et qui a le pouvoir de la mettre en œuvre. Cette solution, ce sont les terres de Pickering. Elles constituent l’un des plus grands blocs contigus de terres agricoles de première qualité appartenant à l’État fédéral. La balle est dans le camp du gouvernement. Le Conseil des ministres n’a qu’à prendre une décision, ce qui devrait se produire dans les mois à venir.

Nous sommes à un tournant décisif, en phase directe avec votre travail sur une stratégie nationale en matière de sols visant à renforcer et à protéger la sécurité alimentaire du Canada.

Gérées par Parcs Canada, ces terres pourraient s’inscrire dans un nouveau modèle : celui des baux renouvelables à long terme qui permettent aux agriculteurs — en particulier aux jeunes Canadiens et aux nouveaux arrivants qualifiés — de créer des entreprises viables sans avoir à supporter les coûts prohibitifs liés à l’acquisition d’une terre, favorisant ainsi l’investissement, l’innovation et la gestion durable des sols.

Une récente étude en économie agricole intitulée A Future for the Lands a montré comment ces 6 700 acres de terres cultivables, si elles étaient exploitées à leur plein potentiel agricole, deviendraient le pôle d’agrotourisme de la région du Grand Toronto.

Ce projet aurait un impact économique considérable. La production économique annuelle sur ces terres serait multipliée par 34 pour atteindre près de 238 millions de dollars, tandis que le nombre d’emplois à long terme serait multiplié par 39 pour dépasser les 2 100.

Ces terres pourraient redevenir une zone d’agriculture diversifiée — allant des fruits et légumes à la viande bovine, en passant par les produits laitiers, la volaille et les oléagineux. Elles pourraient contribuer à répondre à la demande en forte croissance d’aliments ethnoculturels — estimée à 800 millions de dollars par an rien que dans la région du Grand Toronto — et ainsi remplacer les importations exposées aux perturbations géopolitiques.

Le site pourrait servir d’incubateur en mettant en relation agriculteurs expérimentés et nouveaux arrivants, tandis qu’un centre de recherche et d’innovation pourrait faire progresser l’agriculture résiliente au changement climatique, les pratiques favorisant la santé des sols, l’amélioration de l’efficacité des engrais et la production de cultures à haute valeur ajoutée.

En résumé, si le gouvernement protège les terres de Pickering, il préservera nos meilleurs sols, soutiendra nos agriculteurs et contribuera à bâtir un avenir agricole plus résilient et plus productif. Le gouvernement fédéral en a les moyens. Il peut saisir cette dernière occasion de sauver le plus grand bloc contigu de terres agricoles appartenant à l’État fédéral au Canada.

Cela montrerait l’exemple à tous les ordres de gouvernement, en soulignant clairement ce principe fondamental : la sécurité alimentaire passe d’abord par la protection des terres agricoles.

Merci. Je vous invite à poser vos questions.

La présidente : Merci. Nous passons maintenant à M. Bodnar.

Chris Bodnar, professeur adjoint, agroalimentaire, Université de la Vallée Fraser, à titre personnel : Mesdames et messieurs les sénateurs, je vous remercie de m’avoir donné l’occasion de m’adresser à vous aujourd’hui au sujet de la sécurité alimentaire au Canada.

Je m’appelle Chris Bodnar. Je suis professeur adjoint en agriculture et agro-industrie à l’Université de la vallée du Fraser. Je suis également président d’Organic BC, une association qui représente les producteurs et les transformateurs biologiques, et j’ai exercé mes activités agricoles pendant 20 ans dans la vallée du Fraser au sein de la coopérative agricole biologique de Glen Valley.

Lorsque ce comité s’interroge sur le rôle du secteur agricole et agroalimentaire dans la sécurité alimentaire du Canada, la réponse commence par un constat simple : la sécurité alimentaire repose sur une base physiquement tangible, à savoir les terres agricoles et les agriculteurs qui les exploitent.

Sans terres productives et en l’absence d’une nouvelle génération viable de producteurs, tous les autres éléments de la politique de sécurité alimentaire reposent sur du sable. Leur fondation s’effrite au lieu de se solidifier.

Entre 2001 et 2021, le Canada a perdu environ 6 millions d’hectares de terres agricoles, soit une superficie supérieure à celle de la Nouvelle-Écosse. À lui seul, l’Ontario perd désormais 319 acres par jour, soit un taux deux fois supérieur à celui observé il y a cinq ans. Seulement environ 5 % de l’assise territoriale du Canada est cultivable.

La superficie du Canada peut donner l’impression qu’on y trouve beaucoup de terres, mais ce n’est pas le cas pour les terres agricoles. À peine 1 % de ces terres sont des sols de première qualité et ce que nous perdons est irremplaçable.

Lorsque les terres agricoles sont recouvertes de béton, elles ne reviennent pas à leur état naturel dans un délai politiquement significatif. La constitution du sol s’étend sur des siècles. Nous le recouvrons de béton en l’espace d’une génération.

Chaque hectare perdu réduit de façon irréversible la capacité du Canada à subvenir à ses propres besoins alimentaires et à ceux du monde entier. C’est là que la sécurité alimentaire se retrouve en conflit avec les discours sur la croissance économique qui dictent les décisions en matière d’aménagement du territoire dans ce pays. La conversion des terres agricoles est comptabilisée comme un gain : un nouveau lotissement, un nouveau centre logistique ou un chiffre du PIB. Nous mesurons un seul indicateur économique : celui du nombre de mises en chantier. Le bilan de la sécurité alimentaire, lui, n’apparaît nulle part. Nous comptons les maisons construites, mais pas les repas sacrifiés.

La Colombie-Britannique dispose du cadre de protection des terres agricoles le plus solide au Canada : la Réserve de terres agricoles, créée en 1973. Ce système fonctionne, mais il n’est pas suffisant. Une étude évaluée par des pairs portant sur les terres de la Réserve de terres agricoles, ou RTA, de la région métropolitaine de Vancouver a révélé qu’environ 10 % des sols de première qualité de classe 2 à 4, situés à l’intérieur de la réserve protégée, sont déjà bétonnés de manière permanente.

Le zonage est nécessaire, mais pas suffisant. Il permet de tracer une ligne sur une carte. En dehors de la Colombie-Britannique, cette ligne est largement inexistante. Il existe une deuxième dimension liée à la sécurité alimentaire. Même là où les terres agricoles continuent d’être cultivées, la structure financière de l’agriculture est mise à mal. Les prix des terres agricoles ont grimpé bien au-delà de ce que leur production peut justifier. En d’autres termes, les agriculteurs ne peuvent pas payer leurs terres en les exploitant.

Les exploitations agricoles se retrouvent aujourd’hui riches en terres, mais pauvres en capitaux, et la nouvelle génération n’a pas les moyens d’y accéder. Les investisseurs, les fonds de pension et les sociétés d’investissement immobilier cotées acquièrent de plus en plus de terres agricoles canadiennes pour se prémunir contre l’inflation, et non pour les exploiter. Des granges vides et des propriétaires absents ne produisent pas de nourriture.

Le gouvernement fédéral dispose dans ce domaine d’une autorité plus vaste qu’on ne le croit généralement. Je voudrais mettre en avant quatre leviers, dont aucun ne nécessite qu’Ottawa empiète sur les compétences provinciales, et qui constituent tous des investissements directs dans la sécurité alimentaire.

Tout d’abord, les incitatifs fiscaux. Un programme de type « dons agricoles », inspiré du Programme des dons écologiques déjà en place, permettrait aux propriétaires fonciers de faire don de terres agricoles ou de servitudes de conservation et de bénéficier d’avantages fiscaux. Le Programme des dons écologiques est un programme efficace et peu coûteux. Ce programme de dons constituerait le premier instrument fédéral d’envergure pour la préservation des terres destinées à la production alimentaire.

Deuxièmement, la cession de terres fédérales. Comme nous l’avons entendu, les ministères fédéraux peuvent céder des terres de la Couronne situées dans des zones agricoles sans qu’il soit nécessaire d’en évaluer la valeur agricole. L’obligation de réaliser une étude d’impact agricole empêcherait le gouvernement fédéral de contribuer lui-même au problème sur lequel se penche ce comité.

Troisièmement, les fiducies foncières agricoles. Un cadre fédéral soutenant les fiducies foncières agricoles gérées aux niveaux provincial et local permettrait de multiplier la capacité de conservation locale, et ce, pratiquement sans aucun coût pour le gouvernement fédéral. Ce qui fait défaut aujourd’hui, c’est un cadre politique fédéral au sein de la Direction des organismes de bienfaisance qui reconnaisse les fiducies foncières agricoles comme une infrastructure légitime de sécurité alimentaire.

Quatrièmement, il faut limiter la spéculation foncière sur les terres agricoles. Chaque dollar dépensé dans des achats spéculatifs fait grimper le montant minimum qu’un jeune agriculteur doit emprunter pour acquérir ces terres. Il y a là manifestement une compétence fédérale. Certaines provinces ont déjà légiféré, mais une approche fédérale coordonnée se fait attendre depuis trop longtemps.

Mesdames et messieurs les sénateurs, lors d’une audition au début du mois, un de mes collègues de la Colombie-Britannique a posé la question suivante : pourquoi la prochaine génération devrait-elle investir? Il s’agissait de Tyler Heppell. Cela résume tout l’enjeu actuel en matière de sécurité alimentaire.

Chaque exploitation agricole qui ne parvient pas à passer le relais à une nouvelle génération d’agriculteurs représente une perte définitive de capacité de production. Chaque hectare bétonné représente une perte définitive. On peut reconstruire une usine en trois ans. En revanche, on ne peut pas reconstruire une exploitation agricole viable dans un horizon stratégique raisonnable.

La sécurité alimentaire du Canada ne dépend pas fondamentalement de ce que nous produisons aujourd’hui. Elle dépend plutôt de notre capacité renouvelée à produire à l’avenir. Les moyens d’action existent. Ce qui fait défaut, du moins jusqu’à présent, c’est la volonté du gouvernement fédéral de les utiliser. Le Sénat et votre comité sont particulièrement bien placés pour changer les choses.

Merci. Je suis prêt à répondre à vos questions.

La présidente : Merci, monsieur Bodnar. C’est très intéressant. Nous allons maintenant passer aux questions des sénateurs. Mesdames et messieurs les sénateurs, vous disposerez de cinq minutes pour poser vos questions et obtenir une réponse.

Le sénateur Black : Avant de commencer mon intervention, j’ai une question : les témoignages que nous entendrons aujourd’hui seront-ils intégrés — ou pourraient-ils l’être — à la fois dans notre brève étude sur la perte de terres agricoles et dans celle sur la sécurité alimentaire, ou bien faut-il choisir entre les deux?

La présidente : C’est une excellente idée, et nous vous reviendrons si cela vous convient.

Le sénateur Black : Je pense que c’est important. Merci.

Je pose cette question maintenant pour qu’on ne termine pas sur une note triste. C’est une question qui s’adresse à vous deux. J’ai cette crainte — et elle m’empêche vraiment de dormir la nuit — que le moment arrive où nous ne serons plus en mesure de nourrir notre province ou notre pays, sans parler du monde, que l’on nous demande de nourrir aujourd’hui. Que pensez-vous de ces propos, entrevoyez-vous cette situation et qu’aimeriez-vous dire à ce sujet?

Mme Whalen : Merci pour cette question. Je viens d’un tout petit village. Je suis née et j’ai grandi à la Barbade, puis j’ai déménagé au Canada à l’âge de 11 ans. Venant d’un tout petit endroit, je suis parfaitement consciente de l’immensité du Canada, en théorie. Pourtant, cette immensité nous prédispose au gaspillage et à la dilapidation de nos ressources, car nous avons tendance à croire que nous avons des terres à l’infini, sans bien quantifier ni bien apprécier la qualité de ce que nous perdons collectivement à l’échelle du pays.

Quand quelque chose disparaît dans un tout petit endroit, on le remarque immédiatement, et c’est un appel manifeste à l’action. Mais dans un vaste espace comme le Canada, il faut atteindre une masse critique — et j’espère que nous commençons à l’atteindre à l’échelle nationale — où les pertes progressives s’accumulent, ce qui incite à dresser un inventaire. Les discussions que nous menons vont dans ce sens. Cela m’empêche de dormir moi aussi, car je ne pense pas que nous puissions mesurer toutes les pertes actuelles à l’échelle nationale, pertes qui affectent notre vitalité, notre santé et notre capacité à subvenir à nos besoins alimentaires.

M. Bodnar : Quand j’explique à des étudiants de première année en agriculture comment fonctionne notre système alimentaire et à quel point le parcours des aliments jusqu’à nos assiettes est complexe, ils sont sidérés. L’infrastructure, la logistique et le nombre de personnes qui travaillent chaque jour pour nous alimenter sont tout simplement époustouflants. Les étudiants mettent beaucoup de temps à bien comprendre et à établir des liens. Cette complexité et l’infrastructure dont nous disposons au Canada font que nous tenons la nourriture pour acquise. Mes étudiants ne comprennent donc pas qu’il existe une équipe de personnes à la grandeur du pays qui commence à travailler à 5 heures du matin tous les jours pour garantir que chaque camion franchisse la frontière dès que celle-ci ouvre. Ils ne comprennent pas qu’il existe des dizaines de milliers de chambres froides à travers le pays pour garantir que la chaîne frigorifique ne soit pas rompue et que, si une défaillance survenait dans une région, des acheteurs seraient au téléphone pour intervenir sur les marchés de tout le continent et à l’étranger afin de garantir que ce produit, d’où qu’il vienne, demeure sur les rayons.

Nous tenons donc cela pour acquis. Ce n’est que ces dernières années, pendant la pandémie et en Colombie-Britannique lors des crues catastrophiques de 2021, que les gens ont trouvé des rayons vides dans les supermarchés. Nous ne nous rendons pas compte à quel point ce système est résilient et solide, et pourtant, à quel point il peut être fragile. Lorsque nous ne comprenons pas d’où vient la nourriture et que nous ne valorisons pas le sol, ou que nous considérons son utilisation optimale comme une simple valeur monétaire en échange de ce qui peut être produit au cours d’un exercice financier, nous perdons cela de vue.

Je partage donc cette crainte. C’est également un message difficile à faire passer, car notre société, dans son ensemble, ne souffre pas de la faim. Comme la plupart d’entre nous ont les moyens de s’alimenter, nous ne sommes pas nécessairement conscients des difficultés que rencontrent d’autres personnes lorsque les prix flambent et qu’elles ne parviennent pas à se nourrir. L’insécurité alimentaire existe dans notre société : je ne veux surtout pas le nier. C’est un problème complexe qu’on ne peut pas prendre à la légère.

Le sénateur Black : Merci. Madame Whalen, j’ai cru comprendre que Land Over Landings a reçu des nouvelles extrêmement décevantes lundi soir dernier. Pourriez-vous nous en dire plus et expliquer au comité ce qui s’est passé?

Mme Whalen : Bien sûr. Comme vous le savez peut-être, Transports Canada mène actuellement une consultation sur l’avenir des terres de Pickering. La ville de Pickering, sur le territoire de laquelle se trouvent ces terres fédérales, a tenu une discussion au sein de son conseil municipal et a pris une décision quant à ses préférences pour l’avenir de ces terres. Alors que certaines des terres restantes devaient de préférence être intégrées au parc urbain national de la Rouge, une superficie considérable de 2 000 acres de terres de classe 1 — des terres agricoles de classe 1 — a été affectée à des usages industriels et commerciaux futurs, conformément à la préférence de la ville.

On n’a pas vraiment tenu compte du fait que 2 000 acres représentent une part considérable d’un système agricole. Ce qu’ils cherchent à faire — comme vous l’avez évoqué lors de votre visite — est considéré comme une pratique acceptable par les décideurs des municipalités et des régions, qui n’hésitent pas à sacrifier des terres agricoles de premier choix au profit d’autres usages commerciaux et industriels, qui sont perçus comme plus lucratifs pour une municipalité.

Nous en venons donc à débattre de la situation financière d’une collectivité alors qu’il s’agit de sols à protéger.

Ces débats sont extrêmement frustrants, car ils nous éloignent de ce dont nous avons tous besoin au quotidien : de la nourriture, de l’eau potable et de l’air pur. Les terres agricoles en constituent le fondement. Les entrepôts, les centres de données et les corridors logistiques peuvent être implantés ailleurs. Il existe des friches industrielles et d’autres terres sont déjà affectées à ce type d’usage. Les terres en question ne sont pas indispensables pour ces usages.

Le sénateur Black : Merci.

La sénatrice Burey : Merci beaucoup. Les débats au sein de ce comité sont vraiment très riches. Je siège au Comité sénatorial permanent des affaires sociales, des sciences et de la technologie, et nous menons actuellement une étude sur l’intelligence artificielle. L’un des principaux enjeux qui ressort est l’impact probable sur le chômage, en particulier chez les jeunes, et le remplacement des travailleurs. Le gouvernement a déclaré vouloir mettre en place une stratégie de développement des compétences. L’agriculture serait l’un des principaux secteurs concernés, car elle fait largement appel à la technologie, nécessite de nombreuses compétences et manque de ressources. Cela permettrait d’attirer des jeunes. Avez-vous évoqué ce sujet lors de vos interventions auprès des gouvernements?

M. Bodnar : Comme formateur en agriculture, je voudrais répondre en précisant que, rien qu’en Colombie-Britannique, nous faisons venir des dizaines de milliers d’ouvriers agricoles chaque année, car nous ne disposons pas, dans la province, d’une main-d’œuvre suffisante pour répondre aux besoins du secteur.

D’une part, cela a, à juste titre, fait avancer le débat sur l’automatisation et la mécanisation de certaines tâches dans le secteur, car celles-ci sont souvent peu rémunérées. Bien souvent, les travailleurs n’évoluent pas dans les meilleures conditions. Nous devons parvenir à nous affranchir de cette dépendance à l’égard de la main-d’œuvre, dont les exploitations agricoles ont tiré parti parce qu’elle était bon marché. Cela a toujours été un problème.

Nous souhaitons nous intéresser à une nouvelle génération d’agriculteurs et nous demander comment nous pouvons former des personnes faisant preuve d’innovation dans ce secteur, afin de tirer parti à la fois des technologies dont nous disposons et des gains d’efficacité que nous avons réalisés. Nous avons constaté un ralentissement de la productivité dans l’agriculture canadienne, en particulier au cours de la dernière décennie. C’est un aspect qui doit absolument être pris en compte dans nos programmes de formation professionnelle.

En Colombie-Britannique, j’enseigne dans une université axée sur l’enseignement plutôt que sur la recherche. Elle accueille donc des étudiants qui souhaitent travailler dans le secteur, et c’est une question qui nous préoccupe constamment : comment nous assurer que nous orientons les étudiants vers des carrières viables et suffisamment rémunératrices? C’est un véritable défi, car l’agriculture a été reléguée au second plan dans de nombreux débats. De nombreux programmes agricoles ne forment plus aujourd’hui des étudiants pour qu’ils se lancent dans l’agriculture : les étudiants se dirigent vers des domaines connexes, comme la recherche et le développement. Tout cela est important, mais nous avons besoin de personnes intelligentes, compétentes et capables pour diriger nos exploitations agricoles.

Ma mère a pu faire des études universitaires, tout comme sa mère avant elle : je suis de cette génération. L’éducation était considérée comme un pilier essentiel des collectivités rurales au Canada. Malheureusement, dans les années 1980, l’agriculture était perçue comme un échec dans de nombreux milieux. Restaient à la ferme ceux qui ne parvenaient pas à faire carrière ailleurs. Cette mentalité persiste encore aujourd’hui en ce qui concerne l’agriculture, et nous devons la dépasser.

La sénatrice Burey : Souhaitez-vous vous exprimer à ce sujet, madame Whalen?

Mme Whalen : Oui. Nous avons intégré trois axes de réflexion dans nos discussions concernant l’emploi. Nous nous efforçons de lutter contre l’idée que la protection des terres agricoles dans le nord de Pickering reviendrait à maintenir le statu quo et n’aurait aucune incidence sur les perspectives d’emploi. C’est tout simplement faux.

On distingue trois grands domaines d’emploi liés à la protection de l’environnement. Tout d’abord, il y a le secteur de la conservation et de la restauration, qui permet à des professionnels et à des étudiants de travailler pour Parcs Canada et le Parc national urbain de la Rouge. Ensuite, le secteur agroalimentaire est en plein essor dans la région de Durham et à Pickering, où les possibilités d’emploi ne se limitent pas aux exploitations agricoles, mais s’étendent également à l’ensemble de la chaîne de valeur.

Comme je l’ai mentionné lors de notre présentation, l’agrotourisme constitue l’un des principaux atouts économiques associés à la protection de ces terres. Ainsi, même si l’agrotourisme et le tourisme ne permettent pas toujours aux jeunes d’accéder à un emploi à temps plein et à long terme, ils leur offrent souvent leur premier emploi.

Partout au Canada, il est bien établi que la plupart des jeunes font leurs premiers pas sur le marché du travail dans les secteurs du tourisme et de l’agrotourisme, où ils acquièrent des compétences en matière de résilience, d’ingéniosité et de relations interpersonnelles, qui les préparent à saisir de nouvelles occasions à l’avenir.

Nous sommes en contact régulier avec le Durham College, qui abrite le Barrett Centre of Innovation in Sustainable Urban Agriculture. Nous avons également des partenaires à l’Université de Guelph et continuons à nouer de nouvelles collaborations à travers le pays au sein de nos centres de formation agricole.

Alors, l’emploi, l’emploi, l’emploi. Cela a toujours fait partie de notre message car, au-delà de l’idée reçue selon laquelle l’agriculture se résume à un homme et un tracteur, nous sommes un employeur majeur dans tout le pays, et c’est également le cas ici.

La sénatrice Muggli : Merci à vous deux d’être ici. J’apprécie vraiment. Monsieur Bodnar, j’ai beaucoup aimé votre remarque sur les repas sacrifiés. On n’y pense pas. Ça pourrait probablement faire l’objet d’une campagne sur les enjeux de Pickering.

Je me demandais, monsieur Bodnar, si je pouvais vous laisser un peu de temps pour nous expliquer plus en détail le fonctionnement des fiducies foncières caritatives : comment elles pourraient fonctionner ou à quoi elles pourraient ressembler.

M. Bodnar : Certaines organisations ont tenté d’obtenir le statut d’organisme de bienfaisance afin de détenir des terres agricoles en fiducie, mais leur demande a généralement été rejetée, à moins qu’elles aient fait valoir un autre motif. Certaines organisations bénéficiaient déjà de ce statut avant que l’ARC ne commence à examiner de plus près les demandes d’organismes de bienfaisance. La réponse qui nous a été donnée est que l’ARC ne considère pas la propriété de terres agricoles comme une activité de bienfaisance. Cela se comprend dans le contexte plus large de l’agriculture comme activité économique. Il est difficile d’établir une distinction entre une ferme exploitée par une entreprise privée dont l’objectif est avant tout économique et celle, dont l’objectif est avant tout caritatif, que l’on crée, que l’on détient, que l’on préserve pour la mettre à la disposition des agriculteurs à des prix abordables.

Ironiquement, les investisseurs comprennent bien cette distinction : ils peuvent posséder des terres agricoles sans pour autant s’occuper de les cultiver eux-mêmes. Les deux ne vont pas nécessairement de pair.

On constate qu’en Ontario, par exemple, le Farmland Trust existe depuis 20 ans et qu’il fonctionne en obtenant des servitudes sur des propriétés. L’année dernière, on a commencé à accepter des dons de terres pour tenter l’expérience. C’était une disposition qu’ils avaient inscrite dans leurs objectifs caritatifs dès leur création, ils étaient donc autorisés à le faire. Ils disposaient d’une parcelle d’essai que quelqu’un leur avait donnée, et au moment où ils ont finalisé ce don, une dizaine d’autres propriétaires faisaient la file pour faire un don similaire.

C’est donc un outil parmi d’autres. Cela ne veut pas dire que tout le monde souhaite faire don de ses terres agricoles. Ce n’est pas réaliste. Mais un nombre étonnant d’agriculteurs canadiens n’ont personne dans leur famille à qui transmettre leurs terres. Ces agriculteurs souhaitent que leurs terres continuent d’être exploitées. Ils n’ont pas nécessairement besoin d’en retirer le capital, ou, tout simplement, ils disposent d’autres actifs qu’ils peuvent léguer à leurs enfants.

Tout d’abord, il est admirable que certaines personnes soient disposées à poser ce geste, mais il est également regrettable que nous ne disposions pas d’un mécanisme leur permettant de le faire. À l’heure actuelle, la plupart de ces dons passent par le Programme des dons écologiques : si une exploitation agricole comprend une zone humide ou une zone boisée, celle-ci peut être considérée comme ayant une valeur écologique et être admissible à ce programme, ou du moins une partie de la terre l’est. Mais en réalité, nous disposons au Canada d’un système caritatif qui pourrait offrir une autre voie de succession en dehors du cadre familial. La stratégie de succession et l’ensemble des lois fiscales canadiennes reposent sur l’hypothèse que cette succession se fera au sein de la même famille, d’une génération à l’autre. À l’heure où un Canadien sur quatre n’est pas né au Canada, cela empêche une part importante de personnes qui seraient intéressées par le travail agricole de devenir agriculteurs ou agricultrices. Je pense donc que c’est vraiment là que réside l’opportunité actuelle : dans les partenariats entre fiducies foncières et programme de dons agricoles. Ces deux éléments doivent vraiment aller de pair pour que soit réalisé le plein potentiel de chacun.

La sénatrice Muggli : Comment la recommandation à ce sujet est-elle formulée dans notre rapport?

M. Bodnar : Il existe un comité de travail interprovincial sur les dons agricoles, composé de personnes venues de tout le Canada, y compris des membres du personnel des ministères provinciaux de l’Agriculture, qui s’est penché sur la question. On y a formulé une recommandation politique complète, que je vous transmettrai afin que vous puissiez en prendre connaissance. Ce sont les membres de ce comité qui ont mené ce travail.

Ces deux volets visent à aider le ministère du Revenu national à saisir l’opportunité de reconnaître les fiducies foncières agricoles comme catégorie d’activité caritative — voilà pour le premier volet. Le deuxième volet porte sur un programme de dons agricoles, qui relèverait probablement de la compétence d’Agriculture et Agroalimentaire Canada. Ce sont là les deux ministères qu’il faudrait mettre en avant pour que ces deux volets soient mis en œuvre.

Mes collègues et moi-même avons rencontré des élus. Nous avons, dans l’ensemble, reçu des retours positifs, mais les questions clés qui reviennent de la part de la fonction publique sont les suivantes : quel en est le coût? Quelle est la perte potentielle de recettes fiscales pour l’État? Comment éviter les abus avec un tel programme, car pour chaque avantage fiscal, il y a des gens qui cherchent des failles? Il faut que le programme soit bien conçu et mûrement réfléchi, mais je pense que ce groupe de travail s’est déjà penché sur ces questions.

La sénatrice Muggli : Je devrais plutôt vous demander combien de repas sont sacrifiés?

M. Bodnar : Exactement. En quoi la capacité des générations futures à pratiquer l’agriculture de manière viable constitue-t-elle une réelle opportunité?

La sénatrice Muggli : Et continuent à nous alimenter. Merci.

La sénatrice McBean : Madame Whalen, il y a une autre membre du comité qui, malheureusement, ne peut être présente aujourd’hui : c’est la sénatrice Sorensen. Elle a été maire de Banff, une ville située au cœur d’un parc national. Nous connaissons les avantages et les inconvénients que cela comporte, et nous avons également eu d’autres occasions d’examiner la création de nouveaux parcs nationaux. Nous avons donc beaucoup entendu parler de la gestion de terres détenues et gérées par Parcs Canada. Je me demandais simplement si vous pouviez m’expliquer en quoi il est avantageux de transférer la propriété de terres que l’on souhaite voir exploitées en agriculture à Parcs Canada plutôt d’en faire des terres agricoles par simple zonage et en les rendant disponibles à l’acquisition.

Mme Whalen : C’est une bonne question. Merci. Le parc urbain national de la Rouge est un parc national unique en son genre, dans la mesure où il repose sur trois fondements : la nature, la culture et l’agriculture. Lors de sa création, la législation a prévu des dispositions permettant la pratique de l’agriculture au sein même du parc. Au fil des ans, nous avons examiné divers mécanismes et outils visant à assurer la protection permanente des terres agricoles restantes à Pickering. Le recours à Parcs Canada constitue une nouvelle étape logique visant à garantir cette protection à long terme.

En Ontario, la protection des terres en zone agricole a une histoire quelque peu mouvementée. À Pickering, on trouve également la Réserve agricole de Duffins-Rouge, qui était considérée comme la réserve agricole la mieux protégée de la province tant par des servitudes que par la législation. Or, ces protections ont tout de même été réduites il y a plusieurs années, lors du conflit entourant la ceinture de verdure.

Il n’existe aujourd’hui en Ontario aucun mécanisme infaillible permettant de protéger de façon permanente les terres agricoles. Parcs Canada est la seule solution. Ce n’est peut-être pas la solution idéale, mais il n’existe, à notre connaissance, aucun autre mécanisme national qui assure une protection permanente de ces terres agricoles. Je crois que Parcs Canada a fini par comprendre que les agriculteurs sont des gardiens de l’environnement. L’intégrité et la restauration écologiques peuvent être renforcées grâce à un partenariat avec les agriculteurs du parc, et nous gardons bon espoir que la solution de Parcs Canada sera la bonne pour les terres de Pickering.

Elle permet également, grâce aux baux agricoles, de céder un bail à la génération suivante ou à un nouveau partenaire, de sorte que la planification de la succession est clairement définie et organisée au sein de la structure du parc national. Ainsi, des mesures incitatives et des preuves concrètes sur le terrain encouragent l’investissement dans une exploitation agricole, une entreprise agricole et des activités d’agrotourisme à la ferme. Cela garantit que les investissements ne sont pas vains, mais transmissibles au prochain gestionnaire, selon ce que l’on juge pertinent.

La sénatrice McBean : Merci. Lorsque le parc a été créé, ce point a-t-il été abordé lors des discussions? Lorsqu’on a ouvert cette catégorie agricole, avait-on délibérément prévu la possibilité d’accueillir de nouvelles terres à l’avenir? Je sais que parfois, lors de nos discussions, on évoque le fait que « si cette terre se libère », elle pourrait être intégrée. Savez-vous si cela a fait l’objet de discussions, ou si l’on s’est contenté d’acquérir les 9 000 premières acres?

Mme Whalen : Je n’ai pas participé directement à ces discussions à l’époque, mais je peux vous obtenir une réponse.

Y a-t-il une marge de progression? Absolument. Parcs Canada a clairement indiqué que la santé et l’intégrité de ce qui se passe au-delà des limites du parc sont importantes pour celui-ci. La santé du parc ne s’arrête pas aux routes ni aux limites municipales. Il s’agit d’un écosystème, d’une biorégion. Sa vision dépasse donc largement les limites du parc lui-même.

Je ne veux pas leur prêter des propos qu’ils n’ont peut-être pas tenus ni vous donner l’impression que la loi a été rédigée ainsi, car je n’en sais rien.

La sénatrice McBean : Pour conclure sur ce point, professeur Bodnar, que pensez-vous du fait que Parcs Canada soit propriétaire de ces terres agricoles? Y a-t-il d’autres régions du pays où l’on a procédé de la sorte?

M. Bodnar : Dans d’autres régions du pays, je ne sais pas. Ce que je sais, c’est qu’il n’est pas rare que différents ordres de gouvernement possèdent des terres utilisées à des fins agricoles. Dans la plupart des provinces, c’est la province elle-même qui est le plus grand propriétaire foncier, qu’il s’agisse de terres de la Couronne ou d’autres types de terres. En Colombie-Britannique, la moitié des terres de la réserve de terres agricoles appartient à la province. Tout dépend de la volonté politique quant à la manière dont les terres sont utilisées, à quoi elles servent et comment elles sont mises à la disposition de la population. Je ne sais pas si c’est sans précédent, mais si l’on prend l’exemple d’un parc national, on y voit un modèle viable, soutenu par la collectivité et auquel la collectivité participe, ce qui est tout à fait intéressant.

L’autre aspect vraiment important, c’est que lorsque les agriculteurs font partie d’une collectivité et qu’ils ont obligation de rendre des comptes, cela change leur façon de cultiver. Ainsi, lorsque des terres appartenant à des entreprises sont louées à des agriculteurs à un prix élevé, l’objectif est d’en tirer le maximum, non pas de réinvestir dans la terre et de la préserver. En survolant les Prairies cet hiver, j’ai vu de vastes étendues de terre dénudées, comme si quelqu’un avait étalé de la boue sur le paysage. Toute la terre avait été emportée à des kilomètres et des kilomètres de là. C’est là une très mauvaise gestion de ces terres.

Au Manitoba, la semaine dernière, on a enregistré des vents de 120 à 130 kilomètres à l’heure. Les fossés étaient remplis de terre. Elle provenait de terres arables. Je discutais en début de semaine avec une collègue qui avait des photos de ce phénomène, et elle m’a expliqué qu’on pouvait clairement observer que ces terres appartenaient à des sociétés et étaient louées à des agriculteurs, contrairement à celles situées de l’autre côté de la rue, qui, elles, appartenaient directement à l’agriculteur. Les pratiques des uns et des autres sont très différentes.

Un système comme celui-ci favorise la participation de la collectivité, qui soutient les agriculteurs et se responsabilise véritablement. Cela transforme littéralement la façon dont le système est géré et cela encourage la participation des gens, qui veulent comprendre la production alimentaire.

Mme Whalen : Si je devais ajouter un dernier élément, ce serait la fierté. Le fait d’être agriculteur et de bénéficier d’un bail agricole à long terme au sein d’un parc national contribuera à restaurer la fierté dans cette région, car cette fierté a été sapée par plus d’un demi-siècle de pratiques extractives purement transactionnelles. La demande adressée à Parcs Canada va donc au-delà de la simple préservation d’espaces destinés à la protection des terres agricoles. Il s’agit d’aider une collectivité à retrouver santé, vitalité, fierté et dignité.

La présidente : Monsieur Bodnar, j’aimerais revenir sur votre affirmation selon laquelle la sécurité alimentaire repose sur des fondements matériels. J’ai beaucoup apprécié cette réflexion. En ce qui concerne les observations sur la location par opposition à la propriété et à la fierté, pour ceux qui ne sont pas issus du milieu agricole, il suffit de penser à ce que cela signifie de louer une voiture plutôt que d’en posséder une, ou de louer un appartement plutôt que d’être propriétaire d’une maison. Cela a une incidence sur les investissements en temps qu’une personne est disposée à faire et sur la façon dont cela se reflète sur la personne en question. Je parle simplement de la location par opposition à la propriété. Si l’on considère une terre qui fait l’objet d’un legs générationnel de propriété, il y a là une valeur difficile à comprendre pour les personnes à l’extérieur du secteur agricole.

J’aimerais approfondir un peu la question soulevée par la sénatrice Burey concernant la main-d’œuvre. Cette question complexe revient sans cesse sur le tapis et on entend souvent parler de main-d’œuvre sous-payée dans le secteur agricole. Pourriez-vous nous donner un aperçu de ce que vous enseignez au sujet de la complexité de cette situation, de la façon dont, d’un côté, nous voulons les aliments les moins chers, de la meilleure qualité et les plus accessibles possibles, et de l’autre, nous voulons les acheter au plus bas prix possible? Pouvez-vous nous dire comment la situation de la main-d’œuvre pourrait être améliorée? Qu’enseignez-vous à vos étudiants à ce sujet?

M. Bodnar : On peut se pencher sur l’histoire de la production alimentaire et sur les différences entre les types d’agriculture. Par exemple, on peut faire la production de grandes cultures, qui est largement mécanisée. Une seule personne peut, par exemple, conduire une moissonneuse-batteuse et couvrir des milliers d’hectares en une journée. Nous avons fait d’importants progrès dans ce domaine. Mais il s’agit d’un produit différent des fruits et légumes frais. La production maraîchère et la production horticole sont donc extrêmement exigeantes en main-d’œuvre, tout comme l’élevage.

Notre société a délocalisé une grande partie de sa production maraîchère. L’expression « république bananière » existe en raison des efforts intensifs déployés pour maintenir l’économie entière de certains pays sous la coupe des pays occidentaux afin qu’ils produisent des denrées alimentaires bon marché. Nous voyons ce qui se passe actuellement aux États-Unis, avec la répression de l’immigration clandestine, qui fait que les gens ont peur d’aller travailler. Ces personnes constituent l’épine dorsale du secteur maraîcher. Elles effectuent un travail éreintant que personne d’autre ne veut faire dans la société, et elles le font pour quelques dollars par jour, payés au noir. C’est de l’exploitation.

Lorsque nous faisons abstraction de la nature abusive de certains de nos systèmes alimentaires, nous évitons de faire des choix difficiles. Il y a une prime à payer pour les aliments produits au pays. La production alimentaire coûte plus cher lorsque la main-d’œuvre représente la moitié des frais généraux. Plus ce coût est élevé, plus le prix des aliments en ressentira les effets. Mais en même temps, cela doit stimuler l’innovation. Ce n’est pas en faisant venir des travailleurs temporaires d’autres pays que l’on résout les problèmes; nous devrions plutôt miser sur des technologies qui ne nécessitent pas que des personnes mettent leur intégrité physique en danger pour que nous puissions avoir des produits bon marché dans nos magasins.

Notre sécurité alimentaire repose sur l’amélioration de la qualité de vie des gens tout au long du système alimentaire, et pas seulement de celle du consommateur final. Quand on y pense de la sorte, le débat devient plus difficile, mais il permet aussi de trouver des solutions concrètes pour comprendre le prix des aliments, ce qui est perdu lorsqu’on perd les terres, lorsque les terres deviennent plus chères et lorsque toutes les variables deviennent plus coûteuses. Cela rend les choses plus difficiles, et les gens ont tendance à leur tourner le dos en se disant qu’il suffit d’aller acheter leur nourriture ailleurs.

À l’heure actuelle, lorsque nous prenons conscience de notre vulnérabilité et de notre forte dépendance vis-à-vis d’autres pays, en particulier pour ce type de production, il nous faut mieux faire. Nous devons trouver les solutions qui s’imposent. Nous sommes des gens intelligents, créatifs et ingénieux. Nous pouvons innover et surmonter cet obstacle, et nous pouvons continuer de faire du Canada un acteur important dans la production alimentaire.

La présidente : Le Conseil canadien pour les ressources humaines en agriculture a fait état d’un manque à gagner de 3,5 milliards de dollars au profit de la production primaire en raison des postes vacants et de la pénurie de main-d’œuvre. Un tiers des employeurs ont déclaré n’avoir reçu aucune candidature canadienne. Nous sommes donc confrontés à un problème fondamental au sujet de la main-d’œuvre, et puisqu’il s’agit d’examiner notre sécurité alimentaire, si vous vouliez mettre vos idées sur papier, vous pourriez nous donner quelques pistes sur la manière de documenter et de formuler une recommandation dans notre rapport au sujet du rôle que joue la main-d’œuvre pour garantir notre production alimentaire, car cette pénurie est une véritable tendance.

Voilà ce que nous constatons, et on se contente de nous apprendre que l’intelligence artificielle va éliminer les emplois « 3D », soit les emplois dégoûtants, dangereux et difficiles. Mais pour l’instant, la pénurie de main-d’œuvre est énorme. Comment y remédier? Vous avez évoqué l’incapacité à dégager suffisamment de bénéfices pour justifier un investissement foncier. Si nous ne parvenons pas à trouver des gens pour aider à exploiter ces terres, et pour peu que nous songions aux exploitations horticoles à forte valeur ajoutée, nous devons vraiment consacrer beaucoup de temps à trouver des solutions au problème. J’aimerais bien que vous ayez le temps et l’envie de nous faire part de vos réflexions à ce sujet, car mon temps est écoulé.

Le sénateur Black : Un grand merci à vous deux de nous avoir fait part de votre passion pour les questions de sécurité alimentaire et d’aménagement des terres agricoles. Madame Whalen, selon vous, quelle est la principale erreur de jugement que commettent le plus souvent les fonctionnaires ou les décideurs politiques lorsqu’ils envisagent d’utiliser des terres agricoles à des fins d’aménagement à l’avenir?

Mme Whalen : Le coût sur le plan de l’opportunité. Tous les projets d’utilisation industrielle que l’on a proposés ces 10 dernières années sur des terres agricoles de premier choix auraient pu être implantés ailleurs; ils sont souvent conçus en fonction d’une tendance, d’un caprice ou d’une étude de marché commanditée, et n’ont aucun rapport avec nos besoins humains fondamentaux.

Le sénateur Black : Monsieur Bodnar, vous avez parlé de la sécurité alimentaire, de la préservation des terres agricoles protégées et du maintien d’un secteur agricole financièrement viable. Selon vous, quelle est la plus grande menace qui pèse sur chacun de ces aspects?

M. Bodnar : La viabilité de l’agriculture est aujourd’hui un enjeu majeur, et en Colombie-Britannique, nous en ressentons vivement les effets. Bon nombre de nos coûts d’exploitation sont nettement plus élevés que dans d’autres régions du Canada. Nos marges sont deux fois moins élevées que celles de secteurs semblables ailleurs dans le pays. Nous illustrons donc en quelque sorte ce qui se passe lorsque les terres deviennent inabordables et inaccessibles aux agriculteurs, parallèlement à la hausse des coûts des intrants. On voit à quelle vitesse cela peut dégénérer en crise. Comme je l’ai cité, Tyler Heppell se demandait qui est incité à investir. C’est vraiment de cela qu’il s’agit : amener les jeunes agriculteurs à envisager un horizon de 25 ans où cet investissement vaudra la peine et qu’ils soient prêts à en faire leur mode de vie.

La sénatrice Burey : J’aimerais, monsieur Bodnar, que vous nous parliez de l’examen ou de l’évaluation des répercussions sur le secteur agricole à titre de recommandation et, si vous ne pouvez pas la terminer, que vous nous la fassiez parvenir.

Madame Whalen, j’aimerais que vous nous parliez des fiducies foncières, de la manière dont les groupes marginalisés peuvent avoir accès aux terres agricoles et de la cohésion sociale que cela pourrait favoriser.

M. Bodnar : D’un point de vue politique et procédural, le fait d’exiger une évaluation d’impact agricole en cas d’expropriation foncière au niveau fédéral ne fait qu’établir un point de référence à partir duquel les décisions doivent être prises.

Si c’est une exigence et que c’est le rapport qui nous est remis concernant la manière dont cette décision est prise, nous disposons alors d’un élément concret qu’il est plus difficile d’ignorer. Il faut que ce soit consigné par écrit et que l’on comprenne l’ampleur de la perte potentielle.

Mme Whalen : Puis-je revenir un peu sur cette question et dire qu’au niveau municipal ou régional, ils reçoivent le rapport d’évaluation agricole et ils se disent : « Ah bon, c’est du sol. Formidable. De la terre sur laquelle construire. »

Pour ce qui est du crédit-bail et de l’invitation à accueillir de nouveaux arrivants, il s’agit d’un puissant changement du message du moment que nous reconnaissons qu’il y a des obstacles qui vous empêchent d’envisager une entreprise agricole, une entreprise qui fait valoir vos forces et vos objectifs de carrière et de vie. En établissant une structure de location agricole à long terme dans le parc et dans les fiducies foncières, nous offrons à des gens qui y auraient autrement renoncé, la possibilité de rêver à la manière de contribuer au système alimentaire local et d’aider à bâtir une communauté. Je pense que l’agriculture est privée de ses options depuis longtemps. Nous avons créé une voie conventionnelle très bien définie, mais en marge de celle-ci, des discussions avaient lieu dans les jardins communautaires, sur les marchés fermiers et parmi les étudiants diplômés des divers secteurs agricoles. Ils disent : « Eh bien, j’ai fait cela parce que c’est ma passion et que j’ai une solide formation dans ce domaine, mais je ne peux pas aller plus loin. » Cela change donc la donne et ouvre des portes là où il n’y en avait pas auparavant.

La sénatrice Muggli : Monsieur Bodnar, j’ai beaucoup réfléchi à la situation en Colombie-Britannique. Je m’interroge sur les produits alimentaires que nous risquons de perdre dans notre chaîne alimentaire locale si nous continuons à voir des terres de la Colombie-Britannique se transformer en lotissements et autres aménagements, sachant que ce paysage est unique et que c’est le seul endroit où nous cultivons certains produits.

M. Bodnar : Oui. Pour ce qui est des bleuets en corymbe, la Colombie-Britannique produit la quasi-totalité de l’approvisionnement canadien. Le reste c’est la variété naine qui provient des Maritimes, et c’est comme si on parlait d’un tout autre pays compte tenu de la distance qui sépare les deux régions.

La canneberge est un produit intéressant. Lorsque la réserve de terres agricoles a été créée en 1973, elle comprenait d’importantes étendues de sols marécageux à acidité élevée, ce qui a irrité beaucoup de gens qui affirmaient : « Ce ne sont pas des terres agricoles. Ce n’est pas viable. » Le fait de les classer comme terres agricoles a nécessité un certain raisonnement, et les gens ont fini par se dire : « Attendez un peu. Ce sont bien des sols indigènes. » Les canneberges, les bleuets et divers produits biologiques apparentés sont cultivés ici depuis des millénaires, et c’est ce qui a permis à la Colombie-Britannique d’avoir une industrie viable de la canneberge. C’est un secteur qui a contribué à la création de richesse. En nous contentant d’affirmer que ces terres ne sont pas productives sous cette forme, nous passons à côté de l’occasion de mener un raisonnement créatif sur ce qu’il est possible d’y faire.

En ce qui concerne la production horticole en Colombie-Britannique, ces produits alimentent une grande partie de l’Ouest canadien; ce sont des denrées de grande valeur et périssables dont nous avons besoin et que nous apprécions dans notre alimentation, et nous ne pouvons pas nous permettre de perdre cette production.

La sénatrice Muggli : Pour conclure, au cas où nous manquerions de temps, n’hésitez pas à nous envoyer vos commentaires par écrit. Je commencerai par Mme Whalen. Comment pouvons-nous sensibiliser la population à l’importance de préserver les terres agricoles?

Mme Whalen : Le pouvoir de l’assiette commence chez nous, en examinant les choix que nous faisons pour nos repas et en établissant un lien avec le producteur. Je sais que l’éducation dispensée dans les écoles est très importante, mais peut-être ne met-elle pas suffisamment l’accent sur la compréhension réelle de la chaîne de valeur des opportunités d’emploi, du champ à l’assiette, que l’élève rêve d’être ingénieur, vétérinaire ou autre. Eh bien, ces secteurs peuvent s’intégrer parfaitement dans notre système alimentaire quotidien, en réorientant véritablement et en redonnant une place de choix, une fierté du travail manuel, à l’agriculture. N’aimerions-nous pas tous voir l’agriculture bénéficier de la même attention que les secteurs de la défense, de l’automobile et autres? C’est de notre santé et de notre bien-être qu’il s’agit, et les fondements sont en danger. Comment dit-on déjà? La grenouille dans la marmite bouillante ne sait pas comment en sortir. C’est, je crois, la situation dans laquelle nous nous trouvons.

La sénatrice Muggli : Si vous pouviez nous fournir quelque chose par écrit à ce sujet, ce serait formidable.

La sénatrice McBean : Monsieur Bodnar, vous avez mentionné dans vos quatre recommandations que lorsque les autorités fédérales procèdent à la cession de terres, elles sont tenues d’évaluer la valeur agricole de ces terrains. J’ai été surprise de constater que ce n’est pas le cas. Pourriez-vous nous en dire plus long sur cette recommandation?

M. Bodnar : Il s’agit simplement d’avoir un point de repère pour évaluer les décisions. Il faut qu’il y ait un cadre en fonction duquel les ventes de terres sont faites; c’est un critère dont nous avons besoin. Ainsi, lorsque des terres fédérales sont actuellement exploitées, il convient de prendre en compte leur contribution économique aux moyens de subsistance, parmi d’autres facteurs.

Je tiens à souligner que mon université est construite sur des terres fédérales, et qu’il y a un volet autochtone ici. Nous pouvons voir les terres comme des terres alimentaires et agricoles, et il y a des capacités de production qui vont bien au‑delà de ce que nous pensons de l’agriculture dans une perspective occidentale. Il faut tenir compte de tous ces points de vue lorsqu’on prend des décisions sur la viabilité de notre approvisionnement alimentaire.

La Fédération canadienne de l’agriculture s’est penchée sur cette question. Il y a du travail qui vient d’être fait en Ontario sur les lignes directrices provinciales concernant l’évaluation des terres agricoles. Du travail a été fait, et nous pouvons suivre cet exemple. C’est ce que je vous recommanderais.

La sénatrice McBean : Merci.

La présidente : Je tiens à vous dire que j’ai eu le plaisir récemment d’entendre la ministre de la Santé, Mme Michel, prendre la parole lors d’un événement organisé par l’industrie. Pour revenir sur l’un de vos points, madame Whalen, il s’agit de notre santé et de notre bien-être. À titre de ministre, elle a fait valoir très fermement qu’elle croit que le ministère de la Santé doit considérer l’agriculture comme rentable. Non seulement cela garantira la production de nos aliments, mais cela financera aussi une grande partie de ce que nous voulons en matière de santé et de système de soins. Nous sommes dans une situation assez symbiotique, et lorsque nous examinons l’agriculture, nous constatons que le gouvernement adopte vraiment cette optique économique. Je pense que c’est extrêmement important, car cela sera le moteur d’une grande partie des solutions dont nous avons besoin pour que les producteurs puissent bénéficier d’un accès sûr aux terres pour la production à l’avenir.

Sur ce, je tiens à vous remercier chaleureusement d’être venus et d’avoir fait preuve de patience en acceptant de revenir alors que nous n’avions pas pu vous accueillir dès le début. J’apprécie sincèrement tout le travail et les efforts que vous avez consacrés à la préparation de vos déclarations et, bien sûr, à répondre aux questions d’un comité qui tient si résolument à avancer.

Je vous remercie encore une fois de votre temps.

Pour le deuxième groupe de témoins d’aujourd’hui, nous avons le plaisir d’accueillir la cheffe Erica Beaudin et le conseiller Terry Lerat de la Première Nation de Cowessess. Soyez les bienvenus. Nous accueillons également dans la salle Kallie Wood, présidente-directrice générale du National Circle for Indigenous Agriculture and Food, ou cercle national pour l’agriculture et l’alimentation autochtones. Enfin, nous accueillons David Beaudin, ministre de l’Agriculture, et Marci Riel, directrice principale, Gestion de l’énergie, de l’infrastructure et des ressources, tous deux de la Fédération des Métis du Manitoba.

Merci beaucoup de vous être joints à nous. Nous allons commencer par votre déclaration préliminaire avant de passer aux questions des membres du comité. Vous aurez chacun cinq minutes.

Vous avez maintenant la parole, cheffe Beaudin et conseiller Lerat.

Erica Beaudin, cheffe, Première Nation de Cowessess : Merci. Bonjour. Madame la présidente, honorables sénateurs, je tiens à vous remercier de l’occasion qui m’est donnée, à mon collègue et oncle, le conseiller Terry Lerat, ainsi qu’à moi‑même, de vous parler au nom de la Première Nation de Cowessess, du rôle que joue le secteur agricole et agroalimentaire dans la sécurité alimentaire au Canada.

La Première Nation de Cowessess a une longue et fière histoire agricole. Le conseiller Terry Lerat et moi-même sommes issus d’une fière tradition de familles agricoles. Nous savons comment les familles d’agriculteurs, depuis les premiers labours dans les Prairies jusqu’à la machinerie d’avant-garde en usage aujourd’hui, ont su voir à l’autosuffisance des leurs et de l’ensemble de notre collectivité.

Je suis issue d’une génération retirée de l’agriculture, mais le conseiller Terry Lerat incarne la deuxième d’une lignée de quatre générations d’agriculteurs qui ont vécu sur nos magnifiques terres ancestrales.

Malgré des politiques fédérales restrictives comme la politique d’exploitation paysanne et le système de laissez-passer, les familles de Cowessess ont continué à pratiquer l’agriculture, à élever du bétail et à contribuer à l’économie agricole des Prairies à compter du milieu des années 1900 jusqu’à nos jours.

Notre peuple comprenait la valeur de l’intendance des terres, de la production alimentaire et de l’indépendance économique bien avant que ces idées ne fassent partie du débat actuel sur la souveraineté alimentaire.

Mais des générations de politiques restrictives, la perte de terres, le manque d’accès aux capitaux et le contrôle fédéral sur les économies autochtones ont affaibli ces systèmes agricoles et perturbé le transfert du savoir agricole d’une génération à l’autre. Les répercussions de cette histoire se font encore sentir aujourd’hui, d’autant plus que Cowessess attend toujours le règlement de la revendication territoriale de 1907 qui est en suspens depuis longtemps — un retard qui continue de nuire aux possibilités de développement agricole, de sécurité alimentaire et de croissance économique au sein de la Première Nation de Cowessess.

Le premier ministre du Canada, Mark Carney, est déterminé à faire en sorte que le Canada soit économiquement indépendant, tout comme nous le sommes à la Première Nation de Cowessess.

L’agriculture, l’élevage et tous les autres types de gérance responsable des terres, de l’eau et de l’air font partie intégrante de l’indépendance et de l’interdépendance de la Première Nation de Cowessess. Le Canada et Cowessess peuvent travailler ensemble pour atteindre leurs objectifs, tout comme l’ont fait nos anciens combattants pendant les guerres mondiales.

Cowessess est en pleine reconstruction. À l’instar de nombreuses Premières Nations de la Saskatchewan, la collectivité fait partie d’un mouvement en pleine croissance axé sur la reprise de l’agriculture, le rétablissement de la souveraineté alimentaire et la création d’un avenir fondé sur l’autodétermination et le lien avec la terre.

Je vous présente maintenant le conseiller Terry Lerat, qui est non seulement un agriculteur qui cultive nos terres, mais aussi un éleveur et un apiculteur qui a consacré toute sa vie à honorer notre patrimoine en matière de durabilité agricole et alimentaire. Il est également résolu à faire de Cowessess un lieu souverain, non seulement sur le plan de la richesse monétaire, mais aussi en veillant à ce qu’elle demeure fière de son agriculture.

Merci.

Terry Lerat, conseiller, Première Nation de Cowessess : Bonjour à tous. Lorsque nous parlons d’agriculture en Saskatchewan, la Première Nation de Cowessess est une partie importante de l’histoire, non seulement à cause des défis auxquels notre peuple a fait face, mais aussi à cause de la résilience dont nous avons fait preuve pendant des générations.

Peu de gens savent qu’à la fin des années 1800 et au début des années 1900, dans le cadre des traités avec la Couronne, nos Premières Nations ont accepté de partager les terres et de se lancer dans l’agriculture et l’élevage. Nos ancêtres ont rapidement connu du succès lorsqu’ils ont pris cette décision. On nous a offert les 50 000 acres qui correspondaient aux Premières Nations, et nous étions des agriculteurs prospères.

Les colons locaux ont commencé à faire campagne et à protester auprès des gouvernements contre le fait que les agriculteurs des Premières Nations jouissaient d’avantages injustes parce que nous exercions à proximité du chemin de fer et que nous avions un accès plus facile aux marchés.

C’est ce qui a amené les agents gouvernementaux à instaurer la Peasant Farm Policy, ou politique d’exploitation paysanne, qui empêchait les agriculteurs des Premières Nations d’utiliser de la machinerie agricole moderne. Ils ont dû revenir à leurs anciennes méthodes d’agriculture et de récolte des céréales, ce qui les a beaucoup retardés.

On a aussi mis en place le Farm Pass System, système de laissez-passer qui obligeait les membres des Premières Nations à obtenir une permission pour quitter leur réserve afin de vendre leurs produits agricoles. Cela a causé des difficultés et freiné l’évolution de leur mode de vie vers la modernité. Ensuite, ils ont été contraints de vendre une partie de leurs terres agricoles. Vingt mille quarante acres ont été perdues de la sorte. C’étaient nos meilleures terres agricoles. Encore une fois, cela a causé une perte personnelle, car ils ont perdu leurs fermes et les terres très fertiles qu’ils cultivaient. C’est en vain qu’ils se sont investis pour développer leurs fermes sur ces terres.

Malgré ces obstacles, nos membres ont continué à cultiver des denrées et à élever du bétail pendant une bonne partie du milieu des années 1900. Cette persévérance est importante parce qu’elle montre que notre peuple n’a jamais manqué de la capacité ou de l’éthique du travail pour réussir en agriculture. Ce qui manquait, c’était l’équité et l’égalité des chances.

Cependant, dans les années 1960, l’effet combiné des politiques fédérales restrictives, de la fragmentation des terres, du manque d’accès aux capitaux et de l’exclusion des marchés modernes a entraîné un déclin marqué de l’économie agricole de Cowessess.

Ensuite, un autre coup a été porté à notre mode de vie : le système d’aide sociale. Les gens étaient déjà affaiblis par la lutte contre les politiques agricoles restrictives. Les familles qui ont accepté le mode de vie des colons étaient découragées et dépendaient de plus en plus des politiques fédérales de soutien du revenu.

Les répercussions allaient bien au-delà de l’économie. Les modes de vie ont rapidement changé. La fierté et le savoir transmis de génération en génération ont commencé à décliner. Les communautés des Premières Nations ont connu une pauvreté croissante, un désespoir croissant, des dépendances et une perte d’autonomie après avoir été chassées de leur participation significative à l’économie agricole. Mais nos communautés autochtones se sont battues contre ce cercle vicieux.

Dans les années 1970 et 1980, des programmes comme le Saskatchewan Indian Agriculture Program, ou SIAP, ont été créés pour aider à reconstruire le passé agricole autochtone, et ce programme était grandement nécessaire pour toutes les Premières Nations.

On en avait énormément besoin parce que tous les programmes fédéraux et provinciaux d’aide à l’agriculture étaient destinés aux agriculteurs qui payaient des impôts. Les Premières Nations ne payaient pas d’impôt. Cela a limité notre capacité d’améliorer nos fermes et de prendre de l’expansion, créant des difficultés pour élever nos familles. Le coût de la machinerie agricole moderne déterminait le coût de production. Notre coût de production ne pouvait pas être justifié par le rendement du capital investi. Cela a créé beaucoup de problèmes. Nous avions de la difficulté à obtenir des actifs pour l’agriculture parce que nous ne pouvions pas utiliser nos terres comme garantie. La terre appartenait à la Couronne.

Bon nombre de nos jeunes générations ont ensuite abandonné l’agriculture parce qu’elles avaient de la difficulté à obtenir les fonds garantis dont nous avions besoin. Le fait que les Affaires indiennes, maintenant Services aux Autochtones Canada, SAC, aient été injustes en louant toutes nos terres agricoles à des agriculteurs non autochtones pour de l’argent comptant n’a pas aidé. Au contraire, ça nous a imposé de grosses restrictions.

Aujourd’hui, les agriculteurs des Premières Nations reprennent le contrôle de leurs propres terres en pratiquant l’agriculture et l’élevage. C’est le cas de la Première Nation de Cowessess. Nous avons également fait l’acquisition d’un petit troupeau de bisons reproducteurs pour assurer la durabilité culturelle, spirituelle et alimentaire des nôtres.

De nombreuses Premières Nations, y compris Cowessess, continuent de se heurter à des obstacles lorsqu’il s’agit d’obtenir des prêts pour les besoins agricoles et d’investir dans la machinerie agricole et les installations alimentaires de subsistance, les serres ou les jardins maraîchers. La liste risque d’être longue. Pour Cowessess en particulier, notre revendication territoriale non résolue de 1907 demeure un enjeu majeur. Nous avons besoin de cet investissement en capital pour continuer à pratiquer l’agriculture et créer des modes de vie plus riches pour nos Premières Nations. Merci.

La présidente : Merci, monsieur Lerat et cheffe Beaudin.

La parole est maintenant à Mme Wood. La parole est à vous.

Kallie Wood, présidente et directrice générale, National Circle for Indigenous Agriculture and Food : Bonjour, honorables sénateurs. Merci beaucoup de cette aimable invitation. Je suis heureuse d’être ici aujourd’hui et de voir beaucoup de visages familiers. Je vois qu’il y a quelqu’un qui nous a déjà quittés, alors je lui dirai un mot un peu plus tard.

Du point de vue des Premières Nations, la sécurité alimentaire n’est pas simplement une question d’accès à la nourriture. Il s’agit de souveraineté et de dignité, de culture et de terre, d’eau et de langue, ainsi que des droits des peuples autochtones à nourrir nos communautés selon nos propres valeurs et systèmes.

Pendant des générations, les Premières Nations et les Inuits ont maintenu des systèmes alimentaires sophistiqués fondés sur l’intendance, le commerce, la biodiversité, l’agriculture, la chasse, la pêche et les pratiques forestières qui respectaient l’équilibre entre la population et la terre.

La colonisation a considérablement perturbé ces systèmes en raison des déplacements et des politiques restrictives — comme la cheffe Beaudin l’a mentionné — de la dégradation de l’environnement et des obstacles à la participation économique. Les répercussions de ces perturbations subsistent aujourd’hui.

Dans de nombreuses communautés autochtones du Canada, l’insécurité alimentaire demeure parmi les plus élevées au pays. Les familles doivent faire face à des coûts d’épicerie extrêmement élevés, une infrastructure limitée, un manque de transport, des chaînes d’approvisionnement peu fiables et des obstacles à l’accès aux capitaux et aux possibilités agricoles, comme Terry Lerat l’a mentionné.

Dans les collectivités éloignées du Nord, les aliments sains de base peuvent coûter deux à trois fois plus cher que dans les centres urbains. Pourtant, malgré ces défis, les communautés autochtones de partout au Canada n’attendent pas d’être secourues. Nous sommes en train de reconstruire et nous faisons partie intégrante du paysage agricole canadien. Partout au pays, les producteurs des Premières Nations, des Inuits et des Métis dirigent des travaux novateurs dans les domaines de l’agriculture, de la production alimentaire, des pêches, du rétablissement du bison, des jardins communautaires et des serres, de la conservation des semences, de l’agriculture régénératrice, de l’agroforesterie, des aliments forestiers, de la récolte des plantes médicinales, l’éducation des jeunes et, bien sûr, l’intendance traditionnelle des terres.

L’agriculture autochtone est l’un des secteurs de l’agriculture canadienne qui connaît la croissance la plus rapide, mais elle demeure nettement sous-financée. Les peuples autochtones constituent le groupe démographique qui connaît la croissance la plus rapide au Canada. C’est une occasion que nous avons ratée.

Comme le comité est également responsable de la foresterie, je crois qu’il est important de reconnaître que les forêts elles-mêmes font partie de la sécurité alimentaire des Autochtones.

Pour les peuples et les communautés autochtones, les forêts ne sont pas seulement des atouts économiques; ce sont des systèmes alimentaires, des armoires à pharmacie, des espaces d’enseignement et des protecteurs du climat. Les aliments traditionnels, comme les baies, le riz sauvage, les champignons, les produits de l’érable, le gibier et les plantes médicinales, dépendent tous d’écosystèmes forestiers sains. Les pratiques forestières durables et l’intendance des terres dirigées par les Autochtones sont directement liées à la sécurité alimentaire à long terme, à la résilience environnementale et au bien-être des collectivités.

Le savoir autochtone a guidé la gestion durable des forêts pendant des milliers d’années. Alors que le Canada fait face à des pressions croissantes en raison des changements climatiques, des feux de forêt et de la perte de biodiversité, la foresterie et la gestion des terres dirigées par les Autochtones doivent être considérées non pas comme une consultation secondaire, mais comme un leadership essentiel. Nous devons être présents à la table pour prendre ces décisions.

Notre cercle, le NCIAF, a été créé parce que les producteurs et les communautés autochtones avaient besoin d’une voix nationale fondée sur le leadership autochtone, les réalités autochtones et la compréhension du caractère unique de chaque communauté au pays.

La sécurité alimentaire des peuples autochtones ne peut pas être abordée uniquement au moyen de programmes à court terme. Elle nécessite une transformation à long terme des politiques et des investissements dirigés par les Autochtones. Nous croyons que le Canada a l’occasion de bâtir un système alimentaire national plus solide en reconnaissant les systèmes agricoles et alimentaires autochtones comme des contributeurs essentiels à l’avenir du Canada.

Nous avons récemment proposé dans le budget d’investir au moins 25 millions de dollars dans un fonds pour l’agriculture autochtone, et cela a été présenté il y a quelques semaines.

La sécurité alimentaire des peuples autochtones ne peut pas être assurée uniquement par des programmes à court terme. Elle nécessite une transformation à long terme des politiques et des investissements dirigés par les Autochtones. Nous croyons que le Canada a l’occasion de bâtir un système alimentaire national plus solide. Cela signifie investir dans des infrastructures agricoles et forestières contrôlées par les Autochtones, élargir l’accès aux terres et au financement, éliminer les obstacles, soutenir les entreprises et les producteurs alimentaires autochtones, investir dans le perfectionnement de la jeunesse et de la main-d’œuvre et veiller à une représentation autochtone dès le départ lors des discussions sur les politiques agricoles et forestières nationales.

Cela signifie également comprendre que la réconciliation doit inclure une réconciliation économique. Lorsque les communautés autochtones peuvent cultiver, récolter, transformer, distribuer et vendre leurs propres denrées alimentaires et produits issus de la terre, nous créons des emplois, renforçons nos communautés et économies locales, améliorons les résultats en matière de santé et reconnectons nos jeunes à la culture et à l’apprentissage fondé sur la terre. Nous réduisons aussi la dépendance aux chaînes d’approvisionnement vulnérables. Ce n’est pas seulement une question autochtone, mais aussi un enjeu de sécurité alimentaire pour l’ensemble du Canada.

Les systèmes de savoirs autochtones détiennent des solutions précieuses en matière de durabilité, de résilience climatique, de biodiversité, d’agriculture régénératrice et d’intendance forestière. Partout au Canada, nous nous appuierons de plus en plus sur ces savoirs dans les années à venir. Vous pouvez contribuer comme les sénateurs que vous êtes à faire évoluer le dialogue pour passer de l’inclusion au partenariat.

En conclusion, la sécurité alimentaire des peuples autochtones est indissociable de l’autodétermination. Lorsque les communautés autochtones disposent des outils, des ressources et de l’autorité nécessaires pour se nourrir et gérer leurs terres et leurs forêts, elles deviennent plus saines, les économies sont plus fortes et le Canada devient plus résilient. Le travail qui nous attend ne consiste pas seulement à nourrir les gens. Il s’agit de rétablir les relations avec la terre, la forêt, la collectivité et entre nous.

Merci, hiy hiy. Je serai heureuse de répondre à vos questions.

La présidente : Merci, madame Wood. Vous avez maintenant la parole, monsieur Beaudin et madame Riel. Je crois comprendre que vous allez partager vos cinq minutes. Allez-y.

David Beaudin, ministre de l’Agriculture, Fédération des Métis du Manitoba : Bonjour, honorables sénateurs. Je vous remercie de m’avoir invité à comparaître devant le Comité sénatorial permanent de l’agriculture et des forêts au sujet de la sécurité alimentaire.

La Fédération des Métis du Manitoba, ou FMM, est le gouvernement national des Métis de la rivière Rouge et représente des dizaines de milliers de familles métisses des Prairies.

Qu’il s’agisse de la chasse au bison, qui a façonné notre structure d’autonomie gouvernementale démocratique au départ, du système caractéristique des lots fluviaux de la colonie de la rivière Rouge, qui comprend des jardins et des terres à foin en abondance, ou encore de la discussion autour de la « table de cuisine », la culture et les traditions métisses de la rivière Rouge sont enracinées dans l’agriculture et l’alimentation.

Aujourd’hui, le portefeuille de l’agriculture de la fédération représente les droits, les revendications et les intérêts des Métis de la rivière Rouge dans le secteur agricole et agroalimentaire. À mesure que nous élaborons et administrons des programmes et des initiatives, le travail est axé sur les priorités définies par les citoyens en matière de résilience communautaire et climatique, de sécurité alimentaire et de programmes d’éducation avec des solutions à court, moyen et long terme pour bâtir un système alimentaire résilient pour les Métis de la rivière Rouge.

Face à la hausse des prix alimentaires, la FMM cherche à apporter une aide urgente aux citoyens qui sont confrontés à l’insécurité alimentaire. Elle le fait dans le cadre de son Initiative pour la sécurité alimentaire. Il s’agit de tout un réseau de serres et de jardins communautaires à partir duquel elle distribue chaque année des tonnes de fruits et de légumes frais ainsi que de la viande de bison provenant de son propre troupeau.

La FMM a également lancé récemment l’Initiative des jardins communautaires dirigée pour et par les citoyens et a construit plus d’un millier de jardinières à cultiver chez soi, ce qui permet d’offrir une production alimentaire locale à tous en plus d’aider à transmettre le savoir horticole traditionnel à l’ensemble de la communauté métisse de la rivière Rouge.

L’infrastructure des serres et des jardins, ainsi que le troupeau de bisons, sont des investissements qui continueront à servir, à nourrir et à offrir des possibilités d’éducation à moyen terme.

Il ne faut pas oublier non plus les multiples occasions de renforcement des compétences ou de transfert de connaissances que la FMM a organisées, dont des ateliers sur la transformation et la conservation des aliments, des cours de formation en salubrité des aliments et l’élaboration de recettes en partenariat avec des cuisines commerciales, réinventant par là ce que signifie la cuisine métisse de la rivière Rouge.

Enfin, grâce à ses programmes de sensibilisation et de soutien, la FMM prépare les agriculteurs et éleveurs à faire réussir leurs exploitations à long terme, sur le plan environnemental aussi bien qu’économique, tout en maintenant la participation des Métis de la rivière Rouge dans cette économie traditionnelle.

Cela comprend le Programme d’action à la ferme pour le climat, qui a accordé plus de 13,3 millions de dollars en financement à 196 producteurs métis de la rivière Rouge, améliorant ainsi plus de 90 000 acres dans l’ensemble du territoire national au cours de ses trois premières années.

Bien que ces programmes aient été très réussis, avec d’importants investissements fédéraux, notamment du Fonds pour les infrastructures alimentaires locales et du Fonds d’action à la ferme pour le climat, leur efficacité n’a de sens que dans une perspective plus large. La réconciliation repose sur la permanence, l’établissement de relations gouvernement à gouvernement et de politiques qui tiennent compte des distinctions à faire lorsqu’on travaille avec les peuples autochtones.

Je vais céder la parole à Marci Riel pour la deuxième partie.

Marci Riel, directrice principale, Énergie, infrastructures et gestion des ressources, Fédération des Métis du Manitoba : Bonjour, honorables sénateurs.

Selon l’expérience de la FMM, le secteur agricole ne sait pas trop bien gérer les relations avec les peuples autochtones. Il n’est pas tellement au courant des processus de mobilisation et de consultation ni du langage qu’il convient d’utiliser lorsqu’il s’adresse à nos collectivités et à notre gouvernance.

Quand une place est faite aux perspectives autochtones en agriculture, le terme « autochtone » est souvent mal interprété par le Canada et les directives des programmes fédéraux comme ne désignant que les Premières Nations. Les Métis de la rivière Rouge et les Inuits sont souvent considérés comme un ajout après coup, plutôt que comme des partenaires à part entière dès le départ.

On assimile souvent « agriculture autochtone » aux serres, aux jardins maraîchers ou aux programmes alimentaires scolaires, qui sont des initiatives plus aisément réalisées dans un territoire géographique restreint et centralisé, comme une réserve des Premières Nations.

La FMM représente les citoyens métis de la rivière Rouge dans l’ensemble du territoire national, et la programmation offerte doit refléter sa gouvernance. Le territoire national n’est pas un simple point sur une carte, mais une carte à part entière. Aussi, compte tenu de l’étendue du territoire national, aucune autre nation autochtone ne peut offrir la portée ni égaler l’envergure de notre fédération.

Cela illustre le besoin de faire des distinctions à l’heure d’offrir des opportunités et des allocations de fonds, et l’importance de permettre aux peuples autochtones, dont la FMM, de définir leurs propres systèmes et critères de réussite.

Des intervenants de l’industrie ont comparu devant ce comité pour recommander des investissements dans la capacité de transformation, les débouchés commerciaux et la recherche. La FMM s’y retrouve à son tour en qualité de gouvernement national des Métis de la rivière Rouge, pour rappeler au gouvernement son devoir de consultation et d’adaptation, et pour inviter l’industrie et le monde universitaire à considérer les nôtres comme des partenaires dans les nouvelles opportunités.

Bien que les investissements en infrastructures et en capital soient reconnus et appréciés, il n’y a que les politiques pour garantir une participation significative, durable et fondée sur une approche distincte.

À l’approche du lancement du prochain cadre stratégique pour l’agriculture en 2028, la FMM attend avec impatience que les ministres fédéral, provinciaux et territoriaux de l’Agriculture tiennent des consultations appropriées avec elle au nom des Métis de la rivière Rouge. En effet, il est essentiel que la transition du régime FPT vers un processus FPTA, donc fédéral-provincial-territorial-autochtone, se fasse en comptant sur une participation significative des peuples autochtones.

Des systèmes alimentaires résilients pour les Métis de la rivière Rouge sont essentiels à notre objectif collectif d’avoir un secteur agricole et agroalimentaire durable, productif et équitable pour tous.

Marsee.

La présidente : Je vous remercie tous de vos observations préliminaires. Nous allons maintenant passer aux questions des sénateurs.

Chers collègues, vous disposerez chacun de cinq minutes pour poser des questions et obtenir des réponses.

La sénatrice Burey : Merci beaucoup de votre présence et de nous faire bénéficier de votre grande expertise. J’ai eu l’impression d’avoir vécu une expérience presque spirituelle en écoutant votre histoire et en entendant parler de la résilience, la force et l’innovation. Je suis très reconnaissante d’être ici.

Permettez-moi de poser ma question, qui s’adresse à tout le monde. Madame Wood, vous avez parlé d’investissements à long terme et de partenariat à part entière avec les peuples autochtones, en tenant compte du fait que les Premières Nations, les Métis et les Inuits sont des contributeurs essentiels à la sécurité alimentaire du Canada. Vous avez parlé d’en faire un pilier.

J’aimerais avoir vos commentaires en vue des recommandations qu’il nous faut formuler pour cette étude. Vous pouvez nous en dire plus, madame Wood, et les autres pourront intervenir ensuite.

Mme Wood : Je vous remercie de la question.

Nous avons eu l’insigne honneur et le plaisir de participer aux discussions sur les derniers cadres stratégiques. Ce sera la troisième fois que j’aurai l’occasion de faire entendre ma voix. Ce que je dirai au sujet des prochains cadres, c’est qu’à mesure que nous élaborons ces programmes dans l’ensemble du Canada, dans les provinces et les territoires, il y a des paramètres entourant les programmes existants. Lorsque le critère numéro un de ces programmes c’est qu’il faut prouver avoir un revenu agricole de 50 000 $ pour y avoir droit, c’est très difficile pour les Premières Nations, car elles sont exonérées d’impôt lorsqu’elles vivent sur leurs terres.

Je pense que l’autre élément, c’est la création d’un fonds pour l’agriculture autochtone, comme je l’ai mentionné. M. Lerat y a fait allusion dans ses observations au sujet du SIAP, le programme agricole indien de la Saskatchewan, qui existait autrefois. Ce financement a été établi à cet endroit, de sorte qu’il était distinct des programmes de financement provinciaux et fédéraux qui existaient.

Ce programme a été mis sur pied de telle sorte que l’on savait faire la distinction entre chaque Première Nation, les régions métisses et les Inuits qui présentaient une demande. Nous sommes une très petite collectivité à l’échelle du Canada. Nous sommes des groupes très distincts, même si nous sommes tous apparentés.

Ce qu’il est vraiment important de reconnaître, alors que nous commençons à regarder vers l’avenir en ce qui concerne les possibilités agricoles autochtones, c’est que nous devons vraiment envisager sérieusement de créer un fonds dirigé par des Autochtones. Je sais que la FMM en a parlé ici, tout comme David Beaudin. Nous avons l’occasion de créer des modèles de financement qui éviteraient au gouvernement de se demander s’il doit investir dans chaque communauté individuellement : ce n’est pas une solution universelle. À l’avenir, cela changerait la donne pour l’agriculture autochtone au Canada, car il s’agira de sécurité alimentaire, de souveraineté alimentaire, et de comprendre tout cela.

Mme Beaudin : Je vous remercie de votre question, sénatrice Burey.

Je vais le dire très brièvement, quitte à en parler plus longuement ensuite : c’est une question de « Land Back », de la récupération des terres qui nous ont été enlevées en 1907 et des incroyables opportunités d’intendance que notre peuple a perdues par la même occasion.

Lors du dernier groupe témoin, on a parlé des changements climatiques et que lorsque les gens ont un investissement dans la terre, ils en prennent soin, c’est cela l’intendance. Nous savons que le vent devient de plus en plus un problème, particulièrement dans les Prairies, avec la perte de terre végétale. Pour nous, il s’agit d’innover et de nous tourner vers l’avenir comme agriculteurs autochtones, tout en reconnaissant notre lien à la terre pour en prendre soin dans ce contexte de changement climatique.

Lorsque je parle de « récupération des terres », pour nous, à la Première Nation de Cowessess, les terres qui ont été cédées directement au chemin de fer en 1907 étaient les plus rentables. En raison des politiques fédérales, comme je l’ai dit, nous avons perdu cette opportunité et la transmission du savoir accumulé au fil des générations. Nous sommes actuellement dans une phase de récupération, reconquérant notre histoire et ce qui nous appartenait. Il s’agit d’autosuffisance et de notre capacité à subvenir non seulement aux besoins de nos familles par l’agriculture, l’élevage et toutes les pratiques que nous, dans les Prairies, avons toujours utilisées, mais aussi à contribuer, comme producteurs, à l’ensemble de l’économie canadienne.

M. Lerat : Merci de votre question. Je remercie Mme Wood, nos collègues et la cheffe Beaudin de leurs réponses.

Je tiens à vous parler de ce que nous cherchons réellement à accomplir au sein de la Première Nation de Cowessess. Nous cherchons à atteindre l’autosuffisance grâce à l’exploitation de nos terres. Nous avons examiné l’ensemble des programmes gouvernementaux afin de déterminer lesquels pourraient nous aider à mettre en place un cadre nous permettant d’exploiter ces terres. Pour l’avenir, nous souhaitons exploiter nos terres.

L’avenir concerne également nos générations futures. Je dois prendre du recul et réfléchir à mes origines et à la direction que je souhaite prendre. J’ai grandi aux côtés de mon père et j’ai appris. Les jeunes générations d’aujourd’hui n’ont pas cette chance; elles ont perdu cela, et elles ont perdu la capacité de cultiver la terre à cause des politiques qui nous ont été imposées. Nos générations futures, jusqu’à la 12e année, ne savent rien de l’agriculture. Nous devrions nous pencher sur cette question. Nous devrions nous attacher à leur enseigner et à leur faire découvrir l’agriculture ainsi que les bienfaits d’un mode de vie sain grâce à l’agriculture sur nos propres terres, et leur montrer la possibilité d’une vie agréable et réussie en exploitant nos propres terres plutôt qu’en quittant la Première Nation pour chercher un autre emploi dans des secteurs qui sont tenus pour acquis au sein de la Première Nation. Il n’y a personne qui soit lié à la terre et qui l’utilise, comme je le fais actuellement, comme nos parents.

J’aimerais que l’on accorde davantage d’importance à nos prochaines générations en intégrant l’agriculture dans les programmes scolaires, en leur faisant découvrir ce secteur et ce qu’il peut leur apporter, et en leur ouvrant la voie vers l’université — une école d’agriculture et des formations similaires — pour qu’ils puissent ensuite revenir. Il n’est pas nécessaire de revenir travailler au sein de la Première Nation; cela leur ouvre de nombreuses perspectives professionnelles dans le secteur agricole.

L’agriculture, ce n’est pas seulement cultiver la terre et se couvrir de poussière comme un vieux fermier. Il existe tant de possibilités dans ce domaine, et je m’y consacre en travaillant les sols et les cultures avec l’Université de la Saskatchewan. Je collabore avec le ministère de l’Agriculture pour essayer de mettre en place de meilleurs programmes visant à mieux exploiter nos terres afin d’accroître la prospérité de notre Première Nation. C’est de cela qu’il s’agit.

Je voudrais prendre un peu de recul et me concentrer sur notre jeune génération ou la génération montante afin de lui faire découvrir l’avenir de l’agriculture et de la durabilité alimentaire au sein de nos Premières Nations.

La sénatrice Muggli : Meegwetch et marsee d’être là aujourd’hui. Je vous en suis vraiment reconnaissante.

Je tiens également à souligner que la Première Nation de Cowessess, tout comme de nombreuses autres Premières Nations à travers le pays, est confrontée à des revendications territoriales historiques non réglées, ce qui entrave son autonomie et, pour parler franchement, la souveraineté et la sécurité alimentaires pour nous tous. J’espère que nous pourrons insister sur le fait que ces questions doivent être réglées, car elles vous empêchent d’investir, non seulement dans l’agriculture, mais aussi dans d’autres domaines.

Je suis curieuse de savoir si, en raison de ce retard dans les règlements, vous avez dû reporter des projets agricoles à Cowessess. Par ailleurs, monsieur le conseiller Lerat, je crois savoir que vous avez lancé une initiative visant à faire découvrir l’élevage bovin à un plus grand nombre de jeunes.

M. Lerat : Nous avons toujours pour ambition d’impliquer davantage les jeunes générations afin qu’elles découvrent ce que nous accomplissons actuellement au sein de la Première Nation de Cowessess.

La sénatrice Muggli : Pourriez-vous nous en dire un peu plus sur vos activités dans le domaine de l’élevage bovin?

M. Lerat : En 2007, j’ai lancé le programme 4C Farms. Les quatre « C » signifient « Cowessess Community Cattle Company ». L’idée était de constituer un troupeau de bovins de qualité supérieure afin que, une fois ce troupeau porté à 300 têtes, nous puissions commencer à en retirer de petits groupes, de cinq ou huit vaches, et les confier à des membres de la bande qui souhaitaient se lancer dans l’élevage bovin. Pendant que nous constituions ce troupeau de 300 têtes, l’objectif était de former les membres de la bande à la gestion du bétail : comment élever des bovins et en prendre soin. Ensuite, nous leur permettions d’emmener quelques vaches chez eux pour une durée de cinq ans. Nous leur prêtions ces vaches. Au cours de ces cinq années, ils devaient garder toute la progéniture des vaches et remettre cinq vaches en bonne santé à un autre membre de la Première Nation qui souhaitait poursuivre cette activité. Tel était notre rêve lorsque nous avons réintroduit l’élevage dans nos Premières Nations. Ce rêve est toujours d’actualité. Nous continuons à y travailler.

Nous disposons désormais d’un troupeau de 230 vaches laitières. Notre prochaine étape consiste à commencer à les confier à des éleveurs et à prêter de petits troupeaux aux membres de notre communauté. Au fil du temps, nous avons acquis suffisamment de terres pour rendre ces petites exploitations d’élevage viables.

Quand j’étais enfant, chaque foyer de la Première Nation sur nos terres possédait quatre ou cinq vaches, des chevaux, des porcs, des poules et des potagers. Ils vivaient de manière autonome. Lorsque ce programme d’aide sociale dont j’ai parlé a été mis en place, ils ont tout abandonné parce que la vie était trop facile; ils tendaient la main et on leur donnait à manger.

Nous aimerions faire revivre ce mode de vie. À l’origine, les membres des Premières Nations vivaient en harmonie avec le bétail. Ils n’étaient pas des agriculteurs. Il est plus facile d’élever de petits troupeaux. Il ne s’agit pas nécessairement de vaches. Une fois qu’ils se lancent dans l’élevage bovin, ils finissent par avoir des moutons, voire des porcs et des poulets. C’est un mode de vie sain. C’est ainsi que j’ai grandi, c’est pourquoi cela me tient particulièrement à cœur.

La sénatrice Muggli : J’ai une autre question concernant certaines de vos activités. Je ne sais pas exactement qui serait le mieux placé pour y répondre, mais j’ai cru comprendre que vous aviez récemment fait l’acquisition d’une serre en dôme spécialisée.

M. Lerat : C’est grâce à Bee Nature. Nous travaillons sur la fabrication d’engrais biologiques, le recyclage des aliments et la production de compost. Grâce à ce programme, en partenariat avec Bee Nature au sein de la Première Nation de Cowessess, nous serons la première Première Nation à disposer de ce système. Les fonds ont été alloués pour construire une serre et utiliser les déchets de compostage provenant de nos jardins maraîchers et de nos jardins communautaires. Ce programme a permis la mise en place de la serre, où nous cultivons des plantes à repiquer, entre autres. C’est un excellent programme. Nous le lançons en ce moment. Nous disposons d’une serre et d’un jardin communautaire. Nous prévoyons la construction de deux autres serres dans le cadre du même programme, l’une sur le territoire de la Première Nation et l’autre destinée à nos membres vivant en milieu urbain à Regina. Nous essayons de faire découvrir à tous les membres de notre communauté les bienfaits du jardinage et de la subsistance alimentaire.

La sénatrice Muggli : Ce programme a l’air formidable. Merci de nous en avoir fait part.

La sénatrice McBean : Je vous remercie tous de vos témoignages. Je partage l’avis de mes collègues. Je vous remercie également de nous avoir rappelé les obstacles rencontrés et la résilience dont vous avez dû faire preuve simplement pour cultiver vos terres et les conserver.

Une discussion en amène toujours une autre. Le groupe précédent a parlé de la protection des terres agricoles contre le développement. Je comprends aussi que votre priorité absolue est simplement de récupérer vos terres.

Compte tenu des obstacles historiques et actuels auxquels se heurtent les communautés autochtones pour participer pleinement aux secteurs agricole et agroalimentaire, quels défis votre communauté rencontre-t-elle dans l’aménagement du territoire, face au dilemme entre les terrains urbanisés et les terres agricoles, et entre les avantages financiers immédiats des premiers et la souveraineté alimentaire ainsi que la durabilité des secondes? J’aimerais poser la même question à tous les participants ici présents. Comment menez-vous le débat au sein de vos communautés sur la gestion de la durabilité alimentaire future par rapport au rendement immédiat des terres à titre de projet de développement? Madame Wood, je vais commencer par vous.

Mme Wood : Merci de votre question, sénatrice McBean.

Lorsqu’il s’agit de comprendre la situation des Premières Nations, nous sommes régis au départ par la Loi sur les Indiens. Lorsque nous parlons d’étendre notre territoire ou de mener des initiatives de ce type au sein des communautés des Premières Nations — et cela varie d’une région à l’autre au Canada en fonction de la situation géographique —, la question, bien évidemment, en matière de développement des activités, porte précisément sur la restitution des terres, comme l’a souligné la cheffe Beaudin, mais aussi sur la compréhension de la Loi sur les Indiens et de ce que cela signifie pour nos terres.

Lorsque nous nous rendons dans les communautés, chacune d’entre elles présente des spécificités en matière de sécurité alimentaire et de souveraineté alimentaire, là encore en fonction de leur situation géographique au pays. Les obstacles sont nombreux. La situation est particulièrement difficile pour les communautés des Premières Nations, car nous ne pouvons pas utiliser nos terres comme garantie pour obtenir du financement, ce qui représente un obstacle majeur. Contrairement à la nation métisse et à l’ensemble du Canada, ces obstacles existent bel et bien.

Lorsque nous discutons avec les communautés de la direction que nous souhaitons prendre, certaines nous contactent pour nous dire : « Nous avons des terres ici. Nous voulons nous lancer dans l’agriculture, mais nous ne savons même pas par où commencer. Que devons-nous faire? Comment nous y prendre? » Par ailleurs, il y a des communautés plus avancées, comme celle de Cowessess, avec lesquelles nous travaillons également et que nous aidons autant que possible à examiner concrètement ce qu’elles peuvent faire pour assurer la sécurité alimentaire et la souveraineté alimentaire au sein de leurs communautés. Je ne sais pas si cela répond à votre question.

La sénatrice McBean : J’apprends. Monsieur Beaudin?

M. Beaudin : Merci. Pour compléter ce que Mme Wood vient de mentionner au sujet des communautés, celles-ci sont très vastes et réparties sur un grand territoire. Notre nation métisse s’étend du Manitoba jusqu’au Yukon; nous cherchons donc constamment des moyens d’atteindre les membres de notre nation et de leur offrir des programmes de manière très efficace.

Dans le cadre de notre présence aujourd’hui, nous souhaitons renforcer la consultation avec les Métis de la rivière Rouge concernant le prochain cadre stratégique du Partenariat canadien pour une agriculture durable, le PCAD. La création de partenariats avec le gouvernement canadien nous permet d’offrir davantage de programmes à nos citoyens. Le PCAD comporte un volet autochtone, mais il n’exige pas que les demandeurs soient autochtones pour présenter une demande. Nous avons besoin de ce partenariat de gouvernement à gouvernement, de nation à nation, qui nous permettrait de recenser tous les points faibles de nos processus en matière de sécurité alimentaire.

Je ne sais pas si cela répond à votre question, mais c’est un sujet complexe pour nous, et je ne voudrais pas prendre tout le temps ici pour discuter d’une seule question.

La sénatrice McBean : Je vous en remercie.

Je m’adresse maintenant à la Première Nation de Cowessess. Ce que j’essaie de demander, c’est ceci : comment conciliez-vous les terres pour y bâtir des logements et celles destinées à la culture à des fins alimentaires?

Mme Beaudin : Merci de votre question.

Nous avons beaucoup de chance à Cowessess de ne pas avoir ce problème en raison, si on veut le voir ainsi, d’un manque de possibilités de logement. Je dis cela sur un ton ironique.

Cependant, quand on parle de main dans la main, quand nous disons « restitution des terres », il ne s’agit pas seulement d’agriculture; il s’agit de créer une base économique. Comme l’a indiqué Mme Wood, nous sommes régis par la Loi sur les Indiens, ce qui nous place en position de désavantage, historiquement et encore aujourd’hui. Si nous ne récupérons pas nos terres pour avoir une perspective économique, alors nous n’avons pas la capacité d’obtenir des prêts et de mettre à profit différents moyens qui, dans le monde d’aujourd’hui, sont essentiels pour être des agriculteurs durables et atteindre la souveraineté alimentaire.

Historiquement, nous ne pouvions obtenir de prêts que s’il s’agissait de prêts gouvernementaux, ce qui nous maintenait en marge de l’économie au lieu de faire de nous des partenaires. C’est une belle occasion aujourd’hui de voir les initiatives stratégiques et les programmes fédéraux évoluer vers des partenariats durables, au lieu de nous maintenir sous le statut de ceux qui sont régis par la Loi sur les Indiens.

C’est très important, et les deux vont de pair. Nous avons besoin d’argent, qui provient d’autres occasions économiques mises à profit pour acheter de l’équipement, mais aussi les semences et tout le nécessaire pour enseigner. Il est donc essentiel que nous reconnaissions cette réalité.

La sénatrice McBean : Merci beaucoup.

La présidente : Nous avons entendu les témoignages de quelques Premières Nations, notamment celle de notre collègue, la sénatrice Nancy Karetak-Lindell, du Nunavut, et je pense qu’elle a marqué tous ceux qui l’écoutaient en évoquant un melon d’eau à 75 $ dans sa communauté. Dans ce contexte, nous avons appris les difficultés liées au transport, au fret et au coût élevé de l’énergie.

Madame Wood, ma question s’adresse d’abord à vous. J’ai eu l’occasion de rencontrer des représentants de l’industrie des petits réacteurs modulaires, ou PRM. Je crois comprendre que vous représentez de nombreuses nations ou que vous êtes ici leur nom, dont beaucoup sont des nations accessibles uniquement par avion. Pouvez-vous nous parler de recommandations que nous pourrions formuler concernant l’énergie et le rôle qu’elle joue dans la sécurité alimentaire des Premières Nations?

Mme Wood : Merci de votre question, sénatrice Robinson. Nous faisons beaucoup de travail dans le Nord, au Yukon et au‑delà, les Inuvialuit, et suivons les discussions en cours. Il est effectivement très coûteux d’acheter un melon d’eau et d’autres produits. En ce qui concerne les jardins en conteneurs et la possibilité de cultiver toute l’année, le volet PRM consiste à établir un partenariat avec la First Nations Power Authority, et nous discutons avec son PDG, Guy Lonechild, pour voir comment changer les choses. Non seulement du côté des PRM, mais aussi en ce qui concerne l’accès à Internet et l’amélioration de ces services.

Le premier ministre Carney a investi beaucoup de fonds dans le Nord, et nous collaborons étroitement avec lui et les communautés du Nord pour accélérer les possibilités qu’elles peuvent y avoir afin qu’elles n’aient pas à payer ces prix élevés.

Le transport de marchandises est un aspect difficile, mais pour le volet PRM, nous serions très heureux d’en discuter davantage et, si vous le souhaitez, de poursuivre la discussion après la réunion. La First Nations Power Authority accomplit un excellent travail dans ce domaine, connaît bien la réalité de chaque communauté et ses besoins, et dispose d’une importante équipe pour soutenir ce travail. Nous sommes prêts à poursuivre la conversation à ce sujet.

La présidente : Excellent. C’est la première fois que j’entends parler de cette entité. Nous allons assurément nous pencher sur cette question. C’est une information très précieuse.

Je me demandais aussi, madame Wood, si vous pouviez parler un peu de l’aquaculture et du rôle qu’elle joue dans la sécurité alimentaire des Premières Nations.

Mme Wood : Bien sûr. Nous avons tenu hier soir notre événement Blue Scale Foods avec Tim Kennedy, directeur d’Aquaculture Canada. Tout en racontant l’histoire du Canada, de l’alimentation et de l’initiative « On sort du rang », un volet très important est que l’aquaculture est une forme d’agriculture; c’est de la nourriture. Pour nos communautés, lorsqu’on regarde autour de nous, nous avons le plus long littoral au monde. Au Canada, nous ratons une immense occasion. En observant les marchés d’exportation dans d’autres pays — nous avons eu la chance hier soir d’accueillir des représentants de plusieurs pays — et quand on regarde à l’échelle mondiale, ils veulent des produits canadiens, et nous devons mieux raconter cette histoire.

Pour nos nations, c’est ainsi depuis la nuit des temps. Si nos océans sont sains, notre air l’est aussi; et si notre air est sain, notre terre l’est aussi. C’est un cycle. En ce qui concerne les peuples autochtones, nous sommes les gardiens de la terre, de la Terre mère, et je pense qu’il est très important d’associer ce savoir traditionnel autochtone à la culture occidentale des données, de la recherche et de l’analyse, car nous avons besoin de données, de recherche et d’analyse. Nous avons besoin de cette perspective occidentale, mais aussi de la perspective traditionnelle pour nous assurer que ce que nous faisons est pour les bonnes raisons. Ce n’est pas toujours une question d’argent; c’est une question de sécurité alimentaire et de souveraineté alimentaire.

D’ici 2050, nous devrons nourrir la population mondiale, n’est-ce pas? Nous avons de grands projets pour y arriver, alors veillons à bien raconter cette histoire au Canada, et l’aquaculture en est un élément clé.

La présidente : Merci beaucoup.

J’inviterais les sénateurs à poser leurs questions, puis demanderais à nos témoins de nous fournir des observations écrites.

La sénatrice Burey : Merci d’être ici. Madame Wood, il s’est produit un déclic chez moi lorsque vous parliez, car l’une de nos tâches est de relier les points, non seulement pour nous, mais aussi pour les Canadiens. Vous avez parlé des espaces médicinaux dans les forêts et du lien avec la santé. Or, la sécurité alimentaire est liée à la sécurité sanitaire, et à l’approche « Une seule santé » — que nous avons examinée. J’aimerais donc recevoir des observations écrites supplémentaires sur l’aspect médicinal dans la sécurité alimentaire et la sécurité sanitaire, et pourquoi cela est si important.

La présidente : La sénatrice Burey est notre médecin attitrée, donc c’est une question tout à fait appropriée.

La sénatrice Muggli : J’ai une question sur laquelle j’aimerais recevoir des observations écrites de M. Beaudin et de Mme Riel concernant votre programme d’action climatique — les 90 000 acres. J’aimerais comprendre le type de travail que vous avez effectué. Vous avez parlé d’amélioration des terres; j’aimerais en savoir un peu plus sur les activités ou méthodes liées à cette initiative.

Ma deuxième question s’adresse à Mme Wood. Vous avez évoqué la conservation des semences. Je m’intéresse aux activités menées dans les communautés autochtones ou des Premières Nations ainsi qu’à l’importance de ces activités de conservation pour la sécurité et la souveraineté alimentaires, tant pour les Autochtones que pour les non-Autochtones. Ce sont mes questions. Si vous pouviez nous faire parvenir vos réponses par écrit, je vous en serais très reconnaissante. Marsee, meegwetch.

Mme Wood : Nous disposons effectivement d’un site Web de la NCIAF. Tout au bas de la page, vous trouverez des vidéos de communautés à travers le Canada; Cowessess en fait partie. La Sioux Valley Dakota Nation a consacré énormément de temps à ce domaine, et il y a une vidéo que vous pouvez visionner. Je vous fournirai également des documents écrits.

La présidente : Cela conclut les questions que nous voulions vous poser. Je tiens particulièrement à vous remercier, madame Riel. J’espère que vous pourrez aller prendre votre petit-déjeuner maintenant. Je sais qu’il est très tôt au Manitoba. Merci beaucoup à tous et à toutes d’avoir préparé vos interventions et d’avoir répondu à nos questions. Vos témoignages d’experts nous aideront grandement à rédiger notre rapport le moment venu.

(La séance est levée.)

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