LE COMITÉ SÉNATORIAL PERMANENT DE L’AGRICULTURE ET DES FORÊTS
TÉMOIGNAGES
OTTAWA, le jeudi 4 juin 2026
Le Comité sénatorial permanent de l’agriculture et des forêts se réunit aujourd’hui, à 8 h 1 (HE), avec vidéoconférence, afin d’examiner, pour en faire rapport, le rôle du secteur agricole et agroalimentaire dans la sécurité alimentaire au Canada; et, à huis clos, d’étudier une ébauche de rapport.
La sénatrice Mary Robinson (présidente) occupe le fauteuil.
[Traduction]
La présidente : Honorables sénateurs, je déclare ouverte cette séance du Comité sénatorial permanent de l’agriculture et des forêts. Je m’appelle Mary Robinson, et je suis présidente du comité. Bienvenue aux membres du comité, à nos témoins et à ceux qui regardent cette réunion en ligne.
J’aimerais commencer par reconnaître que nous nous réunissons sur le territoire traditionnel non cédé du peuple algonquin anishinabe.
Avant d’entendre nos témoins d’aujourd’hui, je demanderais aux sénateurs de bien vouloir se présenter à tour de rôle, en commençant par notre vice-président.
Le sénateur McNair : Bonjour. John McNair, du Nouveau-Brunswick. Bienvenue.
La sénatrice McBean : Bonjour. Marnie McBean, de l’Ontario.
La sénatrice Sorensen : Karen Sorensen, de l’Alberta, territoire visé par le Traité no 7.
[Français]
La sénatrice Hébert : Martine Hébert, du Québec.
[Traduction]
Le sénateur Black : Robert Black, de l’Ontario.
La sénatrice Muggli : Bonjour. Tracy Muggli, de Saskatoon, territoire visé par le Traité no 6.
La présidente : Aujourd’hui, le comité poursuit son étude sur le rôle du secteur agricole et agroalimentaire dans la sécurité alimentaire au Canada. Nous avons le plaisir d’accueillir Marilou Cyr, directrice générale de Zone Agtech, et Mehmet Tulbek, président du Saskatchewan Food Industry Development Centre. Merci beaucoup de vous joindre à nous.
Nous allons commencer par vos déclarations préliminaires avant de passer aux questions des sénateurs. Vous disposerez tous les deux de cinq minutes. Lorsque vous approcherez de la fin de votre temps de parole, j’essaierai d’attirer votre attention pour vous demander de conclure.
Nous allons commencer par vous, madame Cyr. La parole est à vous.
[Français]
Marilou Cyr, directrice générale, Zone Agtech : Madame la présidente, mesdames et messieurs les membres du comité, je vous remercie de me donner l’occasion de contribuer à cette réflexion sur la sécurité alimentaire au Canada.
Je suis Marilou Cyr, directrice générale de Zone Agtech, un écosystème d’innovation spécialisé en technologies agricoles, en bioproduits végétaux et en nouveaux modèles de production alimentaire.
Chaque année, nous accompagnons plusieurs entreprises agrotechnologiques et producteurs innovants en collaboration avec un écosystème de chercheurs, d’investisseurs et de partenaires industriels pour développer des solutions visant à répondre à certains des plus grands défis de notre système alimentaire, dont la pénurie de main-d’œuvre, les changements climatiques, l’augmentation des coûts de production et la nécessité de produire davantage avec moins de ressources.
Aujourd’hui, je voudrais attirer l’attention du comité sur trois principaux enjeux qui auront un effet déterminant sur la sécurité alimentaire du Canada au cours des prochaines décennies. Le premier enjeu est la capacité du Canada à rester compétitif et à investir dans son avenir. Au Québec, plusieurs producteurs de fruits et légumes évoluent dans un contexte où les marges bénéficiaires sont extrêmement faibles, malgré des coûts de production élevés principalement liés à la main-d’œuvre et à l’énergie. Dans certaines productions de volume, nous observons des situations où des producteurs vendent à des prix qui couvrent difficilement leurs coûts de production en raison de la concurrence exercée par les produits importés, qui bénéficient souvent de conditions climatiques plus favorables. Cette pression financière réduit la capacité de plusieurs producteurs à investir dans leur infrastructure, à moderniser leurs opérations et à adapter de nouvelles technologies.
Le deuxième enjeu concerne l’innovation. Les technologies agricoles permettent aujourd’hui d’automatiser plusieurs tâches, de réduire l’eau et l’énergie, d’améliorer les rendements et de s’adapter au changement climatique. Le gouvernement fédéral soutient déjà plusieurs initiatives importantes en matière de recherche, développement et démonstration d’innovations agricoles développées au Canada. On le constate notamment avec l’appui d’Agriculture et Agroalimentaire Canada et de Financement agricole Canada.
Pourtant, on observe quand même un défi croissant de financement post-démonstration. Même lorsqu’une technologie a montré sa pertinence, plusieurs obstacles demeurent pour assurer son adoption à plus grande échelle par les producteurs. Cette situation soulève un enjeu plus large de souveraineté technologique.
Les producteurs canadiens continuent d’acheter une part importante de leurs équipements à l’étranger. Pourtant, soutenir la croissance des entreprises agrotechnologiques canadiennes permet de créer des emplois et de la richesse économique et, surtout, de développer des solutions adaptées à notre climat, à nos cultures, à nos contraintes énergétiques et à notre réalité réglementaire. À long terme, la sécurité du Canada dépendra autant de notre capacité à produire des aliments que de notre capacité à développer les innovations qui nous permettront de les produire.
Le troisième enjeu est probablement celui qui nous préoccupe le plus : c’est le financement de la mise à l’échelle. Le Canada dispose de mécanismes efficaces pour le développement et la démonstration d’innovations. Toutefois, lorsqu’une entreprise ou un producteur innovants souhaitent passer d’un projet démontré à un déploiement commercial d’envergure, il y a encore un important écart de financement.
Cette réalité touche à la fois les entreprises agrotechnologiques qui souhaitent fabriquer leurs technologies au Canada et les producteurs agricoles innovants qui développent de nouveaux modèles de production. L’agriculture en environnement contrôlé illustre parfaitement cette situation. Dans un contexte de changements climatiques et de dépendance aux importations, la production en environnement contrôlé constitue un outil stratégique pour accroître notre production à l’année, mais ces infrastructures restent extrêmement difficiles à financer.
Nous observons aujourd’hui des entreprises qui ont montré la viabilité technique et économique de leur innovation ou de leur premier site de production et qui cherchent à construire une usine ou un deuxième site de production afin d’atteindre la taille critique nécessaire à la rentabilité.
Malgré un fort engagement du secteur privé, plusieurs projets ont de la difficulté à obtenir le financement complémentaire nécessaire à leur réalisation. Ils sont considérés comme trop risqués par les prêteurs traditionnels, mais ils ne correspondent pas non plus au modèle recherché par le capital de risque, qui privilégie généralement des entreprises à très forte croissance et peu intensives en capital. Nous ne sommes donc pas forcément devant un manque de capitaux, mais nous faisons plutôt face à un manque de mécanismes qui permettraient de partager les risques associés aux premiers déploiements commerciaux d’envergure.
Finalement, au Québec, il y a un dernier enjeu : l’accès à l’énergie. Au Québec, plusieurs projets agricoles et agroalimentaires permettraient d’accroître la production alimentaire locale, mais se heurtent à un enjeu fondamental : l’énergie. Les projets qui nécessitent plus de 5 mégawatts d’énergie doivent être sélectionnés selon leur impact économique, ce qui les place en concurrence avec des secteurs comme les mines, l’aluminium et les centres de données. Pourtant, si l’énergie est reconnue comme un intrant stratégique pour le développement industriel, elle devrait être également considérée comme un levier stratégique en matière de sécurité alimentaire. Les délais, les coûts et l’incertitude associés à l’accès à l’énergie compromettent aujourd’hui la réalisation de plusieurs projets qui contribueraient directement à la souveraineté alimentaire du Canada.
À la lumière de ces constats, je soumets respectueusement trois recommandations au comité. Premièrement, renforcer les mécanismes favorisant l’adaptation et la commercialisation des innovations agricoles canadiennes, afin d’accélérer leur déploiement au sein des entreprises agricoles. Deuxièmement, créer des mécanismes de partage de risques qui visent à soutenir la mise à l’échelle d’innovations, notamment par le financement des premières infrastructures commerciales et des projets stratégiques permettant d’accroître durablement la capacité de production alimentaire au Canada. Finalement, reconnaître l’accès à l’énergie comme levier stratégique de la sécurité alimentaire et soutenir le développement des infrastructures alimentaires qui exigent une capacité énergique importante.
Je conclurai sur une réflexion d’avenir : partout dans le monde, on observe des investissements majeurs dans les technologies agricoles stratégiques. Des pays comme Israël, les Pays-Bas, les Émirats arabes unis et Singapour investissent massivement dans l’agriculture en environnement contrôlé, la génomique et les technologies agricoles innovantes en général. Ces pays ne considèrent plus l’innovation comme un enjeu économique, mais comme un enjeu de résilience, de sécurité alimentaire et de souveraineté nationale.
Le Canada dispose actuellement de nombreux atouts : des chercheurs de calibre mondial, des producteurs innovants, des ressources naturelles abondantes et un écosystème entrepreneurial dynamique. Notre principal défi n’est plus uniquement de développer les innovations de demain, mais de nous assurer qu’elles soient déployées ici, adaptées à nos réalités, adoptées par nos producteurs et mises à l’échelle au Canada. Sinon, nous risquons de rester dépendants non seulement aux importations alimentaires, mais également aux technologies étrangères qui permettront de produire les aliments de demain.
Je vous remercie de votre attention et je serai heureuse de répondre à vos questions.
[Traduction]
La présidente : Merci, madame Cyr.
Nous passons maintenant à M. Tulbek. La parole est à vous, monsieur Tulbek.
Mehmet Tulbek, président, Saskatchewan Food Industry Development Centre : Merci, madame la présidente et honorables sénateurs, de me donner l’occasion de comparaître devant vous aujourd’hui au nom du Saskatchewan Food Industry Development Centre, notre centre alimentaire.
Je m’appelle Mehmet Tulbek et je suis président du Centre alimentaire. Nous sommes un organisme sans but lucratif axé sur l’innovation qui est dirigé par l’industrie et établi à Saskatoon, en Saskatchewan. Nous apportons notre soutien aux entreprises du secteur des aliments, des ingrédients et de la biotechnologie via la recherche, le développement de produits, la transformation à l’échelle pilote, la commercialisation, la fabrication en sous-traitance et la formation.
Nous sommes très reconnaissants au comité de se pencher sur la question de la sécurité alimentaire et nous sommes heureux d’avoir l’occasion de vous faire part de nos points de vue.
On parle souvent de sécurité alimentaire en lien avec la production agricole. Le Canada a le privilège d’être l’un des principaux pays agricoles du monde et un grand exportateur de céréales, d’oléagineux, de légumineuses, de produits d’élevage et d’ingrédients alimentaires. Cependant, la sécurité alimentaire va bien au-delà de la simple production. On peut parler de sécurité alimentaire lorsque tous ont un accès fiable à une quantité suffisante d’aliments sains, nutritifs, abordables et adaptés à la culture. Elle est influencée non seulement par ce que nous cultivons, mais aussi par notre capacité à traiter, à transformer, à distribuer, à entreposer, à transporter et à fabriquer des produits alimentaires qui répondent aux besoins de diverses communautés partout au Canada.
Malgré les forces du Canada en tant que puissance agricole, de nombreux Canadiens sont toujours confrontés à l’insécurité alimentaire. Les communautés autochtones et nordiques, les régions rurales éloignées et les populations urbaines vulnérables doivent souvent composer avec des coûts alimentaires plus élevés, un accès réduit à des aliments nutritifs et à forte densité nutritionnelle, des problèmes de transport et une infrastructure locale limitée pour la transformation des aliments.
À notre avis, la sécurité alimentaire est une condition préalable à la souveraineté alimentaire, laquelle est elle-même essentielle à notre sécurité nationale. Les collectivités qui ont une plus grande capacité de production, de transformation, de distribution et de gestion de leurs propres systèmes alimentaires sont généralement plus résilientes aux perturbations économiques, aux difficultés de la chaîne d’approvisionnement, aux événements liés au climat et à la volatilité des marchés mondiaux.
Le Canada exporte de grands volumes de produits agricoles, mais importe souvent des aliments transformés de plus grande valeur, comme les pâtes alimentaires. Même si nous cultivons le meilleur blé dur au monde, nous ne pouvons pas produire suffisamment de pâtes pour répondre aux besoins de notre population. Le renforcement de la capacité de transformation régionale peut accroître la disponibilité des aliments produits localement, créer des emplois, améliorer la résilience de la chaîne d’approvisionnement, créer des possibilités d’exportation de grande valeur et conférer aux collectivités un plus grand contrôle sur leurs systèmes alimentaires.
C’est particulièrement important pour les collectivités nordiques, autochtones et éloignées, où les coûts de transport ont une incidence marquée sur l’abordabilité des aliments. Les investissements dans les installations de transformation des aliments à petite et moyenne échelle, les cuisines communautaires et les réseaux de distribution locaux peuvent grandement contribuer à rendre les aliments plus accessibles et plus abordables.
Pour les Autochtones, la sécurité alimentaire exige une approche distincte, dirigée par la communauté. La souveraineté alimentaire autochtone va au-delà de l’accès à la nourriture et englobe le droit de maintenir les systèmes alimentaires traditionnels, les pratiques de récolte, les connaissances culturelles en matière d’alimentation et la prise de décisions à l’échelle locale.
Les programmes fédéraux devraient continuer d’élargir le soutien aux entreprises alimentaires détenues par des Autochtones, aux installations de transformation dirigées par des Autochtones, aux initiatives d’agriculture communautaire, aux programmes de récolte traditionnels et à la formation à l’entrepreneuriat alimentaire. Pour obtenir des résultats durables, il est essentiel d’investir à long terme dans le renforcement des capacités et la prise en charge par la communauté.
Le secteur agricole et agroalimentaire peut également contribuer à la sécurité alimentaire au moyen de l’innovation.
Le Canada produit des cultures de calibre mondial, comme le canola, le blé, les légumineuses et l’avoine, ainsi que d’autres denrées agricoles qui peuvent être transformées en produits alimentaires nutritifs, abordables et à longue durée de conservation. Les progrès dans la transformation des aliments, l’innovation en matière d’ingrédients, la fermentation, les technologies de préservation et la fabrication à valeur ajoutée offrent des possibilités d’élargir l’accès à des aliments sains, de réduire le gaspillage et d’améliorer l’abordabilité.
Nous croyons que le Canada devrait mettre davantage l’accent sur le développement de produits alimentaires à valeur ajoutée fabriqués avec des ingrédients cultivés chez nous afin d’aller dans le sens de nos objectifs nationaux en matière de sécurité alimentaire et de créer des possibilités d’exportation. À notre avis, il existe plusieurs possibilités d’améliorer les mesures fédérales visant la sécurité alimentaire.
Premièrement, il faut investir davantage dans l’infrastructure régionale de transformation et de fabrication des aliments.
Deuxièmement, il faudrait offrir un soutien plus senti aux initiatives de souveraineté alimentaire dirigées par les Autochtones et les entreprises alimentaires appartenant à la communauté.
Troisièmement, les programmes d’innovation, de commercialisation et de développement de produits alimentaires devraient être mieux harmonisés avec les objectifs nationaux en matière de sécurité alimentaire.
Quatrièmement, les programmes fédéraux appuyant l’agriculture, la transformation des aliments, les systèmes alimentaires autochtones, les infrastructures alimentaires locales, les programmes d’alimentation en milieu scolaire, les initiatives de nutrition et le développement économique devraient être mieux coordonnés afin de favoriser une approche plus intégrée des systèmes alimentaires.
Enfin, nous devrions continuer d’investir dans la recherche appliquée, les infrastructures de fabrication à valeur ajoutée, le perfectionnement de la main-d’œuvre et l’adoption de nouvelles technologies pour faire en sorte que les innovations alimentaires puissent passer efficacement des concepts de laboratoire à la réalité commerciale.
Le Centre alimentaire s’est engagé à nous faire progresser vers l’atteinte de ces objectifs en misant sur la recherche appliquée, la transformation à l’échelle semi-industrielle, l’innovation dans les ingrédients, le soutien à la fabrication d’aliments, la formation de la main-d’œuvre et les services de commercialisation. Nous voyons d’énormes possibilités de renforcer le système alimentaire canadien, de stimuler la croissance économique, de soutenir les producteurs, de faire progresser la souveraineté alimentaire des Autochtones et d’améliorer la sécurité alimentaire de tous les Canadiens.
En conclusion, notre stratégie nationale en matière de sécurité alimentaire ne devrait pas se concentrer uniquement sur la question de savoir si nous pouvons produire suffisamment d’aliments. On devrait plutôt chercher à déterminer si chaque collectivité canadienne a la capacité d’accéder à des aliments sûrs, nutritifs, abordables et adaptés à la culture, de les traiter, de les distribuer et d’en bénéficier.
Nous avons les ressources, l’expertise et la capacité d’innovation nécessaires pour devenir un chef de file mondial en matière de systèmes alimentaires résilients et inclusifs, et nous sommes heureux d’avoir l’occasion de contribuer à faire avancer cette vision.
Merci. Je me ferai un plaisir de répondre à vos questions.
La présidente : Merci à vous deux.
Nous allons maintenant passer aux questions des sénateurs. Les sénateurs disposeront de cinq minutes pour poser leurs questions et obtenir vos réponses.
Le sénateur McNair : Monsieur Tulbek, en août dernier, la ministre de la Gestion des urgences et de la Résilience des collectivités et ministre responsable de Développement économique Canada pour les Prairies a annoncé un financement de plus de 4,2 millions de dollars pour soutenir le rôle de premier plan de la Saskatchewan dans le secteur agricole canadien. Dans le cadre de ce programme de financement fédéral, votre organisation a reçu 420 000 $ pour un investissement visant à acheter de l’équipement et à le rénover afin de créer des capacités de conditionnement à forfait et des espaces d’incubation.
Pouvez-vous nous dire comment cet investissement a augmenté les possibilités de transformation des aliments pour vous et a favorisé l’activité à valeur ajoutée en Saskatchewan? À votre avis, quels autres investissements fédéraux seraient nécessaires pour continuer à le faire, et comment cela serait-il utilisé?
M. Tulbek : Merci, sénateur. Je vous remercie beaucoup de votre question.
Essentiellement, cette aide a facilité nos efforts visant à soutenir les entreprises en nous permettant de fabriquer des produits pour elles avant qu’elles puissent prendre de l’expansion et développer leurs propres possibilités et installations.
Le Centre alimentaire travaille dans ce domaine depuis 30 ans, et nous avons des exemples de nos clients en incubation qui ont lancé leurs propres activités et construit leurs propres installations au Canada. Le financement que nous avons reçu au cours des 30 dernières années, par l’entremise de Développement économique Canada pour les Prairies et de différentes autres sources, a aidé des entreprises à s’affranchir du Centre alimentaire et à passer à leur propre fabrication commerciale. Alors qu’elles avaient recours à nos services, certaines pouvaient fabriquer de trois à cinq tonnes métriques de produits par jour. Nous avons maintenant des exemples d’entreprises qui construisent leurs propres installations et fabriquent plusieurs tonnes métriques de produits par jour, puis qui vendent leurs produits et mènent leurs activités au pays.
Le sénateur McNair : Merci.
Le sénateur Black : Madame Cyr, je crois vous avoir entendue dire que ce ne sont pas nécessairement les capitaux qui manquent, mais plutôt des canaux permettant de faire cheminer les projets ou quelque chose du genre. Est-ce bien ce que vous avez indiqué? Pourriez-vous nous en dire un peu plus à ce sujet?
[Français]
Mme Cyr : Je vous remercie et je le ferai avec plaisir.
Dans la situation actuelle, on est au courant que les budgets sont plus serrés, tant au Québec qu’au Canada. Cependant, il y a tout de même plusieurs programmes, comme Financement agricole Canada, le ministère de l’Agriculture, des Pêcheries et de l’Alimentation du Québec, ou MAPAQ, la Financière agricole du Québec et la BDC. Ce sont tous des organismes qui sont très bien capitalisés et qui existent pour financer les projets.
Par contre, on constate souvent que les projets récemment implantés au Canada arrivent avec des capitaux privés de 8 à 12 millions de dollars. Ils cherchent ensuite à maximiser cet investissement grâce à un effet de levier obtenu par des prêts conventionnels ou gouvernementaux, mais ils n’y arrivent pas. L’agriculture en environnement contrôlé, comme la production de crevettes ou de fraises à longueur d’année, est encore considérée comme un investissement trop risqué.
Malheureusement, il y a eu des échecs par le passé, mais, à notre avis, il faut continuer d’investir dans l’environnement contrôlé, étant donné que les changements climatiques sont réels et que le Canada sera affecté autant que les autres pays dans la production extérieure.
Quand je dis « mécanismes de gestion de risques », c’est surtout pour aider les prêteurs conventionnels et traditionnels à prendre plus de risques pour financer la portion qui manque pour assurer la réalisation de projets stratégiques.
[Traduction]
Le sénateur Black : Merci.
Pourriez-vous nous en dire davantage à propos de ces mécanismes de partage des risques dont vous préconisez la mise en place?
[Français]
Mme Cyr : Oui, bien sûr. Par exemple, dans le cadre de crédits d’impôt pour la recherche scientifique et le développement expérimental, certains organismes vont faire des garanties de prêts, ce qui aide grandement au financement des projets. Ici, on parle souvent de production; c’est de la production agricole, en fait, mais de la production agricole moderne, nouveau genre. Donc, pour les prêteurs traditionnels, comme la Financière agricole du Québec, qui est habituée aux modèles plus traditionnels, comme le financement d’une porcherie, d’une laiterie, et cetera, quand vient le moment de financer une production de champignons ou une production de crevettes en environnement contrôlé, cela devient hors norme. Par conséquent, les mécanismes actuels ne considèrent pas ces nouvelles productions pour autoriser un financement. L’idée est donc d’adapter les modalités actuelles pour assurer des garanties de prêts afin d’aider les prêteurs traditionnels à obtenir le financement requis.
[Traduction]
Le sénateur Black : Merci beaucoup.
La sénatrice Sorensen : Merci à vous deux d’être des nôtres aujourd’hui.
Madame Cyr, je vais vous accorder une petite pause avant de revenir à vous.
Monsieur Tulbek, je vais vous demander de répéter une partie de ce que vous avez dit dans votre exposé parce que je m’efforçais de tout bien saisir. La question que je me pose, et je sais que vous en avez parlé, est la suivante : quels sont certains des produits alimentaires émergents ou des nouvelles technologies de transformation qui pourraient améliorer l’abordabilité des aliments et la disponibilité des nutriments, en particulier dans les collectivités nordiques, autochtones, rurales et éloignées — je n’ai pas besoin de vous expliquer quels sont les obstacles dans ces régions — et aussi les moyens à mettre en œuvre pour aider nos petits et moyens transformateurs alimentaires à mettre ces produits sur le marché?
M. Tulbek : Merci, sénatrice.
Essentiellement, nous devons examiner ce que les communautés autochtones récoltent et produisent dans leurs régions. À titre d’exemple, il pourrait s’agir de les soutenir dès que possible pour la fabrication, la transformation et la préservation de leurs produits de la mer et d’appuyer leurs initiatives pour devenir autosuffisants et nourrir leurs communautés tout en vendant ce qui reste. On peut penser aussi au riz sauvage, aux champignons, aux fruits et légumes; toutes ces choses que les communautés autochtones s’emploient à produire en plus grande quantité. Elles essaient d’être davantage autosuffisantes en cultivant des produits et en les vendant dans les régions urbaines. Ces produits sont distribués à partir d’entrepôts situés à des milliers de kilomètres, et peuvent donc soutenir le développement local dans la partie nord de l’Alberta, de la Saskatchewan et de la Colombie-Britannique comme dans différentes régions du pays.
Il faut aussi considérer, bien sûr, ce que nous cultivons. Regardez les cultures céréalières. Nous avons d’excellents exemples du côté du canola. Nous nous sommes dotés d’une capacité considérable pour la culture et la trituration. La production d’huile a doublé au cours des dernières années. Les légumineuses sont en croissance. Nous pouvons produire plus de blé. Nous pouvons penser au blé dur pour les pâtes, parmi de nombreux autres exemples. Nous devons essentiellement cerner et évaluer les ressources à la disposition de chaque province.
La sénatrice Sorensen : Madame Cyr, sur le même sujet des obstacles, comme d’autres témoins l’ont fait avant vous, vous nous indiquez que la recherche faite au Canada est excellente, mais que c’est la commercialisation de cette recherche qui pose problème. J’aurais besoin d’exemples concrets, car je n’ai jamais vécu dans le monde agricole.
En parlant des obstacles, vous venez de mentionner la production en environnement contrôlé, ce qui était un très bon exemple pour moi. Je ne savais pas que nous avions recours à un environnement contrôlé pour certains produits.
Quels sont les autres obstacles auxquels vous faites référence, juste pour permettre à quelqu’un comme moi de se faire une meilleure idée de la situation, et quelles nouvelles politiques pourraient aider à ce chapitre?
[Français]
Mme Cyr : La question concerne donc principalement la production d’environnement contrôlé? Oui, il existe beaucoup d’enjeux en environnement contrôlé; tout le monde en est conscient, parce qu’on a besoin d’énergie, d’eau et d’accès à des services considérés comme plutôt industriels, donc on en trouve moins dans les secteurs agricoles. Malgré tout, si l’on parle notamment de communautés nordiques, l’agriculture en environnement contrôlé deviendra de plus en plus importante. D’ailleurs, on a collaboré à un projet avec l’Agence spatiale canadienne sur ce volet pour développer l’agriculture en environnement contrôlé dans les milieux nordiques.
Il y a certainement des solutions; d’abord, le volet du mécanisme de partage de risques est important. Actuellement, il y a des projets que l’on voudrait lancer en environnement contrôlé et des entreprises ont réuni les capitaux privés requis pour les réaliser. Ce sont tout de même des projets qui s’élèvent à quelques millions de dollars, donc des investissements considérables. Avec des investissements privés, ce qu’on cherche minimalement quand on accompagne des entreprises, c’est au moins 50 %; on cherche le mécanisme pour combler l’autre portion de 50 % pour assurer officiellement la réalisation du projet.
Comme je le disais, ce n’est pas un manque de capital, mais plutôt un manque de partage de risques. Donc, l’accès au financement demeure très difficile dans la production en environnement contrôlé, d’autant plus qu’il y a eu des échecs. Je pense à deux productions au Canada pour lesquelles ça ne s’est pas bien passé. Résultat : les prêteurs sont encore plus prudents, donc cela devient très difficile à déployer.
L’autre enjeu en ce qui a trait à l’environnement contrôlé, c’est l’énergie — surtout pour les cultures de fruits et légumes, les cultures végétales —, car il faut de l’énergie électrique pour produire 12 mois par année. Au Québec, à tout le moins, en raison de contraintes énergétiques, on a beaucoup moins d’énergie hydroélectrique actuellement qu’auparavant; les seuils sont de 5 mégawatts. Pour vous donner un exemple, une production de 5 mégawatts en serre représente environ un hectare. Ce n’est donc pas très gros. En environnement contrôlé, cela représente environ 10 000 pieds carrés, donc c’est encore moins gros.
Si l’on veut faire des installations de production en environnement contrôlé d’une certaine envergure, pour avoir de la rentabilité et du volume, on a besoin de plus d’énergie. Le seuil de 5 mégawatts signifie que les projets sont sous-dimensionnés — donc, on a du mal à allier efficacité et rentabilité — ou alors, s’ils sont dimensionnés adéquatement, on aura souvent des projets de 10 ou 15 mégawatts. Pour des projets de cette envergure, les entreprises doivent faire une demande, il faut au moins 18 mois pour ouvrir le dossier et cela peut prendre jusqu’à trois ans pour avoir l’énergie.
Évidemment, vous savez ce que c’est : avec les projets d’affaires, quand c’est trop long, les gens vont choisir d’autres territoires. Chez nous, on attire quand même beaucoup d’entreprises de l’étranger; on veut accroître la souveraineté alimentaire du Canada et y attirer des investisseurs privés. Dans les deux ou trois dernières années, on a perdu énormément d’investissements potentiels au profit des États-Unis. En ce moment, beaucoup de gens s’intéressent aux Émirats arabes unis, par exemple, où il y a énormément d’investissements. Les contraintes d’implantation et les contraintes énergétiques actuelles font qu’il y a beaucoup moins d’investissements que le Canada pourrait en avoir dans ce secteur. Cela répond-il bien à votre question?
[Traduction]
La sénatrice Sorensen : Oui. Merci.
[Français]
La sénatrice Hébert : Je vais commencer par vous, madame Cyr. Je voudrais qu’on revienne sur la notion de capital de risque : je pense que c’est essentiel en raison de toute l’évolution dans l’industrie et qu’il s’agit d’un enjeu fondamental quand on parle de sécurité alimentaire.
Je suis sur le site Web de la Banque de développement du Canada. Vous en avez parlé un peu plus tôt, et je constate qu’il y a des fonds qui existent et qui sont notamment réservés aux technologies agricoles. Il y a le Fonds de croissance en capital de risque, par exemple. Je remarque par contre que, même si les technologies agricoles font partie des cibles de ce type de fonds — il y a quand même 500 millions de dollars, ce qui n’est pas rien —, l’une des conditions pour avoir accès à ce financement de capital de risque, c’est d’avoir un chiffre d’affaires de 10 millions de dollars ou plus. Ces conditions d’accès vous semblent-elles adaptées à la réalité de l’industrie ou non?
Mme Cyr : Merci pour la question, qui est très pertinente.
Lorsqu’on parle de capital de risque pour les entreprises... L’écosystème des technologies agricoles du Canada est encore assez jeune. Cela fait environ huit ans qu’on en parle plus sérieusement, donc un peu avant la pandémie. Évidemment, la pandémie a énormément accéléré les choses, mais on a encore très peu d’entreprises en agtech au Canada qui génèrent plus de 10 millions de dollars en chiffre d’affaires, parce que l’adoption de cette technologie est lente.
On a fait un important travail de sensibilisation auprès des producteurs agricoles pour démystifier les technologies et faciliter la gestion du changement à l’intérieur des entreprises agricoles. Il y a de plus petites fermes qui n’ont pas nécessairement la main-d’œuvre pour intégrer les technologies adéquatement ou facilement. Il y avait du travail à faire de ce côté. Le temps que tout cela se fasse, les entreprises ont commencé à commercialiser certains produits, mais on va plutôt voir des chiffres d’affaires qui tournent autour de 3 à 7 millions de dollars.
Dix millions, en effet, c’est un peu élevé, surtout pour un capital de risque. Avec 10 millions de chiffre d’affaires, les entreprises ont généralement plus de facilité à se financer auprès des investisseurs traditionnels.
La sénatrice Hébert : Monsieur Tulbek, avez-vous quelque chose à ajouter?
[Traduction]
M. Tulbek : Merci, sénatrice, de votre question.
Notre écosystème, le Centre alimentaire, a vu le jour en 1997. Au cours des 30 dernières années, nous avons soutenu la croissance de l’industrie agroalimentaire. En Saskatchewan, nous misons beaucoup sur la transformation à valeur ajoutée, davantage du côté de la production primaire. Nous produisons par trituration de l’huile et des farines de canola, des produits à base d’avoine, comme les farines, des gruaux, différents flocons, des protéines de légumineuses, des fécules et de la farine. Ce sont les principaux ingrédients qui vont aux utilisateurs finaux.
Ce que nous voulons, c’est aider à fabriquer des produits qui vont être utilisés directement par les consommateurs. On pourrait avoir accès à du capital de risque, mais les investisseurs sont à la recherche de projets qui ont fait leurs preuves, ce qui n’est pas encore le cas pour nous.
Depuis quelques années, les investisseurs en capital de risque et les investisseurs providentiels font montre d’une prudence accrue à l’égard de ce genre de possibilités.
Nous devons chercher des projets vraiment porteurs pour lesquels il est possible de stimuler les ventes et les perspectives de croissance.
Merci.
La sénatrice Hébert : Cela inclut la Banque de développement du Canada?
M. Tulbek : Tout, oui. La Banque de développement du Canada et Exportation et développement Canada.
[Français]
La sénatrice Hébert : Merci.
Je veux continuer sur ce sujet, parce que je trouve que c’est important. Il y a plusieurs fonds qu’on a créés justement pour permettre à certains secteurs stratégiques pour le Canada de se développer. Je pense à des fonds sur les technologies pour le climat ou pour l’environnement, ou au chapitre de la médecine et des sciences de la vie.
Pensez-vous que le fait d’avoir un fonds qui serait voué au secteur agricole au sein d’un organisme comme la Banque de développement du Canada permettrait de balayer les obstacles qui existent actuellement?
Mme Cyr : La question est pour moi ou pour M. Tulbek?
La sénatrice Hébert : Les deux.
Mme Cyr : Je vais commencer, si vous me le permettez. Merci, madame.
Actuellement, l’organisme Financement agricole Canada est chargé d’assurer le financement de la chaîne bioalimentaire, et il le fait très bien. Chez Financement agricole Canada, le seul morceau qui manque, c’est pour les jeunes entreprises qui veulent faire une mise à l’échelle industrielle — donc construire une usine, lancer officiellement leur commercialisation, et cetera.
L’autre volet manquant, qui favoriserait le développement ou l’adoption de technologies agricoles, c’est le financement des producteurs agricoles qui souhaitent se moderniser avec les nouvelles technologies.
Le Canada est moins contraignant et il est prêt à prendre plus de risque là-dessus. Les producteurs agricoles sont quand même bien financés. Au Québec, il y a encore du travail à faire, mais je sais que ce n’est pas votre mandat.
Du côté de Financement agricole Canada, c’est vraiment le volet « jeune entreprise » qui pourrait être amélioré.
[Traduction]
M. Tulbek : Je vous remercie de votre question. Je suis d’accord avec Mme Cyr. En plus des efforts de Financement agricole Canada avec l’initiative On sort du rang et des fonds de 7 milliards de dollars, il faut investir davantage par l’intermédiaire d’Exportation et développement Canada, de la Banque de développement du Canada et de tous les programmes fédéraux, y compris le Fonds de réponse stratégique, afin d’explorer de nouveaux débouchés.
Nous devons prendre en considération nos objectifs nationaux en matière de sécurité alimentaire. Il faudra que les provinces, les agriculteurs et les producteurs puissent collectivement envisager des activités et des projets mieux intégrés verticalement de manière à favoriser la réussite.
Je crois que nous avons encore du pain sur la planche pour vraiment prendre toutes les précautions nécessaires dans la sélection des projets afin de pouvoir utiliser efficacement tous ces fonds.
La sénatrice McBean : Merci à vous deux. Je vais poursuivre dans la même veine que la sénatrice Hébert.
Dans l’un de mes autres comités, le Comité sénatorial permanent des banques, du commerce et de l’économie, nous nous sommes penchés sur l’accès au capital et au crédit pour les petites et moyennes entreprises.
Madame Cyr, vous avez dit à maintes reprises que l’accès au capital n’est pas le problème, mais vous avez indiqué dans votre témoignage qu’il y a eu des difficultés à la suite de la phase pilote.
Ma question s’adresse à vous deux. Selon vous, quelles sont les meilleures sources de capital patient pour le financement de la mise à l’échelle, et pensez-vous qu’il pourrait être possible pour le gouvernement fédéral d’encourager davantage ce type d’investissements? Je vais commencer par M. Tulbek. Une fois que vous avez procédé à l’incubation des entreprises, avez-vous des exemples de mises à l’échelle et de lancements qui auraient été couronnés de succès? Je vous poserai donc ensuite la même question, madame Cyr.
M. Tulbek : Merci, sénatrice. Je peux vous dire que les entreprises que nous soutenons travaillent avec des organisations fédérales. Prenons l’exemple de Développement économique Canada pour les Prairies avec ses grands projets de mise à l’échelle et de commercialisation. Elles travaillent également avec Financement agricole Canada. Il y a en outre plusieurs programmes ciblés qui contribuent à soutenir la croissance de ces entreprises dans leurs secteurs respectifs. Je pourrais vous donner des exemples d’entreprises qui vendent leurs collations et qui prennent de l’expansion partout au Canada, en plus d’exporter vers les États-Unis et d’autres destinations.
À plus petite échelle, pour passer à l’étape suivante, il faut tabler sur les ventes et le ciblage des débouchés les plus prometteurs. C’est ce que nous essayons de faire pour les aider, en plus de les mettre en contact avec les bonnes personnes et de favoriser la croissance et l’épanouissement de ces entreprises au sein de l’écosystème.
Dans l’ensemble, les programmes de soutien de Développement économique Canada pour les Prairies, du ministère de l’Agriculture, du ministère du Commerce et de l’Exportation, du gouvernement de la Saskatchewan et de Financement agricole Canada permettent vraiment aux entreprises de passer au niveau supérieur.
La sénatrice McBean : Y a-t-il des possibilités que les investissements proviennent de capitaux privés? Y aurait-il des incitatifs fiscaux sur les profits pour les investisseurs?
M. Tulbek : C’est ce qui se passe également. Il y a des investisseurs privés, des sociétés d’investissement, des investisseurs providentiels et différents groupes qui s’intéressent aux entreprises. Nous en avons vu des exemples dans notre province, dans l’Ouest canadien et par l’entremise de nos clients. Mais, encore une fois, c’est une question de possibilités d’affaires, de potentiel commercial et de ventes anticipées.
Avant la COVID, ces types d’investissements étaient plus fréquents. Il y avait davantage de transactions à l’époque. Après la COVID, il y a eu un déclin, mais certains secteurs connaissent maintenant une bonne croissance.
Si vous regardez l’industrie alimentaire, en particulier pour les boissons, les collations et les aliments pour animaux de compagnie, il y a certains secteurs qui connaissent une croissance réelle, presque de l’ordre de 10 % par année, en Amérique du Nord. Nous voyons des possibilités. Encore une fois, cela dépend du segment de l’industrie.
La sénatrice McBean : Madame Cyr, si vous avez l’impression que les investissements privés ont diminué après la COVID, pourriez-vous nous dire pourquoi vous pensez qu’il en est ainsi?
[Français]
Mme Cyr : En fait, ce qu’on voit actuellement au chapitre de l’investissement... Il y a eu énormément d’investissement pendant la pandémie, en effet.
En ce moment, on sent une nette migration des priorités stratégiques vers le secteur de la défense, ce qui affecte plus particulièrement les entreprises du secteur de l’agtech. Il y a certains fonds de capital de risque qui existent à travers le Canada, et certains fonds d’amorçage et de préamorçage s’intéressent encore beaucoup à l’agtech, mais ils choisissent souvent de privilégier les entreprises qui sont à moins forte intensité de capital, donc des logiciels, des capteurs d’agriculture de précision, et cetera.
Quand on entre dans le développement d’un robot agricole, par exemple, ou d’une production en environnement contrôlé, on parle souvent de plusieurs millions de dollars, surtout pour la production en environnement contrôlé. Si l’on se rappelle que les BDC de ce monde, qui ont quand même beaucoup de fonds, doivent actuellement rediriger ou prioriser ces fonds dans le secteur de la défense, on est bien conscient que nos entreprises en agtech ou en développement bioalimentaire ont plus de difficulté à susciter de l’intérêt.
Il y a quand même beaucoup de capitaux privés. Il y a des entreprises qui s’y intéressent encore.
Au début de votre question, vous avez demandé des exemples concrets. En ce moment, il y a une production qu’on a accompagnée jusqu’à son projet de démonstration, dans une installation de 20 000 pieds carrés; c’est une entreprise internationale qui vient de la Belgique. On leur a vendu le Canada en leur disant de venir s’implanter au Québec, que tout allait bien se passer.
Donc, l’entreprise fait son projet pilote et sa démonstration, avec 25 000 pieds carrés. Elle a déjà tous ses clients : Taste of the North, Sobeys, et cetera. Toute la production est vendue pour la phase de mise à l’échelle. Elle a des investisseurs qui investissent encore 10 millions de dollars dans la nouvelle structure ou infrastructure, mais elle n’arrive pas à lever les capitaux traditionnels ou gouvernementaux nécessaires, parce que les critères ne sont pas favorables à la production en environnement contrôlé en ce moment.
[Traduction]
La sénatrice McBean : Merci.
La sénatrice Muggli : Bonjour. Ma question s’adresse à M. Tulbek. Bienvenue aux délibérations d’aujourd’hui. Je suis tout à fait résolue à venir vous voir en personne cet été. Je dois voir cela de mes propres yeux.
M. Tulbek : Je vous remercie.
La sénatrice Muggli : Fait intéressant, nous avons beaucoup parlé des pâtes au sein du comité, et nous n’arrivons tout simplement pas à cerner la raison pour laquelle il est si difficile de passer à l’étape de la transformation de nos propres pâtes. Que faut-il faire? Avez-vous des recommandations sur la façon dont nous pourrions y parvenir?
Je m’intéresse également aux conséquences que cela pourrait avoir sur le prix des produits alimentaires. Cela rendrait-il nos pâtes plus chères ou moins chères?
Si le temps le permet, j’aimerais en savoir plus sur les initiatives actuelles concernant les aliments à teneur élevée en éléments nutritifs, si vous avez des histoires de réussite ou des exemples concrets.
M. Tulbek : Sénatrice, nous serons très heureux de vous accueillir cet été à votre convenance. Je vous remercie de vos questions.
J’aborderai d’abord la question des pâtes. Je tiens à préciser qu’avant de me joindre au centre de développement de l’industrie alimentaire, j’ai passé environ 16 ans dans l’industrie des pâtes à différents titres, tant aux États-Unis qu’au Canada, ainsi qu’à l’étranger.
L’une des raisons pour lesquelles nous ne fabriquons pas nos pâtes est, dans l’ensemble, d’ordre historique. Au Canada, nous avons eu la Commission canadienne du blé pendant de nombreuses années. Étant donné que nous avions un guichet unique et que nous vendions du blé dur à de nombreuses destinations au fil des ans, il n’était pas tout à fait encouragé, à l’époque, de construire certaines installations, de cultiver et de fabriquer le produit et de le vendre à des installations d’exportation.
À la même époque, de l’autre côté de la frontière, soit au Montana, dans l’État de Washington et dans d’autres États américains, on construisait des usines, et 90 % de la production était destinée au Japon. La capacité est donc plus importante là-bas. Ils utilisent le blé dur pour fabriquer des pâtes et les exporter à l’étranger, notamment au Japon, à Taïwan et en Corée. L’industrie est principalement axée sur les exportations.
La consommation de ce produit est en hausse en Amérique du Nord, mais elle ne justifie pas la construction d’une autre grande usine que nous pourrions exploiter. Nous devons rechercher ces investissements pour l’exportation. Nous en sommes capables. Nous maîtrisons ces technologies. Il s’agit de réunir les fonds nécessaires et de trouver des clients à l’étranger, peut-être en créant une coentreprise. C’est la raison pour laquelle nous avons deux usines dans l’Est, mais aucune usine de fabrication de pâtes dans l’Ouest.
Pour revenir à la deuxième question concernant les produits à teneur élevée, en particulier les produits à forte teneur en protéine et en fibres, il y a des produits intéressants à base de mycélium et de champignons fermentés. Certaines entreprises se lancent dans ce domaine. Nous envisageons de produire des collations riches en protéines et en fibres.
Il y a de bons exemples. En Saskatchewan, des installations qui étaient au départ des entreprises agricoles vendent maintenant leurs produits partout en Amérique du Nord. On trouve des exemples de ces types de produits, principalement à base de légumineuses et d’avoine, sur le marché.
La sénatrice Muggli : Je vous remercie.
Vous avez parlé des technologies de préservation. Pouvez-vous nous dire comment nous pourrions utiliser certaines de ces technologies pour faciliter l’accès aux aliments dans le Nord?
M. Tulbek : Oui. En ce qui concerne les technologies de préservation, nous nous intéressons au fumage, au séchage ou à la mise en conserve des produits. Il s’agit notamment du poisson, de la charqui ou d’autres collations à base de viande. C’est un secteur en pleine croissance dont le marché connaît un essor fulgurant.
La génération Z et la génération Y sont les nouveaux consommateurs, et les jeunes ont tendance à aimer consommer des protéines. Ils sont le moteur de la croissance du marché pour les collectivités du Nord. Nous devons aider la population de ces collectivités à transformer leurs matières premières et à les conserver à long terme, en vue d’atteindre l’autosuffisance. Si on peut les aider à construire ces installations et à devenir autosuffisants, cela les aiderait à subvenir aux besoins de leur propre population, en plus de créer des possibilités de vente dans les régions urbaines.
La sénatrice Muggli : Dans ce cas, pouvez-vous me dire ce qui constitue un bon projet d’investissement?
M. Tulbek : Il s’agit d’avoir de bons débouchés commerciaux. Si nous avons un bon programme de vente pour ce produit, que nous avons des acheteurs à l’étranger ou au Canada, et que les consommateurs manifestent un intérêt, c’est une très bonne occasion d’investissement. Cela vaut aussi bien pour un ingrédient, un produit de consommation emballé ou tout autre type de produit.
Nous menons des études et analysons les tendances. Ce qui se vend actuellement en Amérique du Nord, et au Canada en particulier, ce sont les boissons. La vente de boissons, surtout les boissons non alcoolisées, est en pleine croissance. Cela suscite beaucoup d’intérêt.
Les collations à forte teneur en protéines et en fibres se vendent également très bien. Nous avons constaté l’impact des agonistes du récepteur du GLP-1, ce qui suscite un intérêt accru pour les produits riches en protéines, en fibres et en nutriments. Si les ventes sont au rendez-vous, nous pouvons soutenir l’investissement.
La sénatrice Muggli : Je vous remercie.
La sénatrice Burey : Je vous remercie de votre présence.
J’ai deux questions, soit une pour chaque témoin.
Monsieur Tulbek, je vous remercie de nous avoir fait part de votre expertise ce matin. Je regarde vos commentaires sur le renforcement des systèmes alimentaires locaux, qui sont, je pense, l’épine dorsale de ce que vous avez dit au sujet de la pertinence culturelle, de la sécurité alimentaire et de l’accroissement de l’intégration verticale, ce qui mènera à la souveraineté alimentaire. Pouvez-vous nous dire ce qu’il faudrait faire pour renforcer les systèmes alimentaires locaux?
Madame Cyr, vous avez parlé d’investissements aux Pays-Bas, à Singapour et aux Émirats arabes unis. Pourriez-vous nous en dire plus à ce sujet?
M. Tulbek : Je vous remercie, sénatrice, de votre question.
Tout d’abord, nous devons commencer à parler à nos communautés et à comprendre leurs questions, leurs besoins et leurs problèmes. Plus précisément, lorsque nous parlons aux agriculteurs et aux intervenants des communautés, ils nous demandent toujours comment ils peuvent transformer les produits qu’ils cultivent en produits à valeur ajoutée. Ils veulent savoir comment créer ces produits et comment contribuer à les cultiver, à les transformer et à les préserver, en vue de les vendre ou de les utiliser.
Il s’agit d’identifier les matières premières et les ressources et, par la suite, d’examiner la capacité et la mesure dans laquelle elles peuvent croître, de parler de leurs projets, de les expliquer, d’étudier la faisabilité et, surtout, de trouver le leadership approprié, de former la main-d’œuvre, de faire participer les jeunes à ces projets et de leur apprendre à fabriquer ces produits.
Dans ces types de projets, il est plutôt facile de se procurer la technologie et de trouver les installations nécessaires. Ce qui est difficile, c’est l’organisation, c’est-à-dire trouver des personnes et les recruter, accroître la main-d’œuvre, faire participer les gens et créer des occasions de vente.
Il faut que ce soit un travail collectif, en collaboration avec les conseils tribaux, les bandes, les collectivités et les différentes colonies ou groupes, c’est-à-dire tous ceux qui manifestent un intérêt. Nous commençons par discuter et communiquer avec eux et nous répondons à leurs questions, et à partir de là, nous les aidons.
Dans l’ensemble, le gouvernement doit communiquer avec eux par l’entremise des agences de développement économique régionales ou provinciales ou d’autres organismes. Les intervenants doivent être là pour leur parler, comprendre leurs besoins et appuyer ces projets.
Je vous remercie.
[Français]
Mme Cyr : Merci, madame la sénatrice.
Une partie de nos activités se concentre sur l’attraction internationale, afin de combler les lacunes technologiques observées au Canada. En collaborant étroitement avec les producteurs agricoles pour identifier les technologies qu’ils veulent implanter dans leurs opérations pour accroître leur performance, nous repérons les meilleures technologies à l’étranger et nous tentons de les attirer ici, pour autant qu’elles ne soient pas déjà offertes sur le marché canadien.
En raison de ces efforts, on constate que ce sont précisément les entreprises que nous tentons d’attirer au Canada qui soulignent les meilleures pratiques observées à l’étranger, notamment en Europe. La France a développé certaines pratiques. Les Pays-Bas — et c’est historique — sont actuellement le deuxième ou troisième garde-manger à travers le monde grâce à leur production modernisée.
De plus en plus, les entreprises que l’on essaie d’attirer au Canada nous disent que les choses se passent maintenant aux Émirats arabes unis. Le marché du Canada est trop petit pour vendre leurs technologies en vue de s’y implanter. Ils vont donc privilégier un autre secteur dans le monde. On dirait que c’est la même chose pour l’Afrique, en raison de la progression démographique.
En général, le continent nord-américain commence à perdre de sa splendeur en raison des nouvelles politiques du gouvernement Trump, notamment l’imposition de droits de douane. Cela n’aide pas notre situation. Les États-Unis restent un très gros marché en matière de clientèle, mais on sent qu’une certaine migration se fait vers l’autre côté de l’Atlantique. Comme je le disais précédemment, ces pays mettent énormément d’argent dans le développement des technologies. Par exemple, Israël se concentre sur le développement des technologies. De plus, les Émirats arabes unis investissent énormément d’argent dans la constitution d’infrastructures alimentaires stratégiques, en raison du climat que l’on connaît très bien. Ils veulent réduire leurs importations, et, évidemment, ils doivent investir massivement en environnement contrôlé pour répondre aux besoins de leur population grandissante.
[Traduction]
La présidente : Merci. Sénatrice Hébert, il reste deux minutes.
La sénatrice Hébert : C’est correct. Le sujet a déjà été abordé. Je vous remercie.
La présidente : C’est parfait. Merci beaucoup. Je sais que quelques personnes avaient des questions qui ont été posées et auxquelles on a obtenu des réponses avant qu’elles puissent les poser.
Je tiens à vous remercier tous les deux d’avoir comparu devant le comité aujourd’hui. Nous savons qu’il faut beaucoup de temps pour se préparer à une comparution et que vos horaires sont chargés. Nous vous sommes donc reconnaissants d’avoir pris le temps de comparaître.
(La séance se poursuit à huis clos.)