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AGFO - Comité permanent

Agriculture et forêts


LE COMITÉ SÉNATORIAL PERMANENT DE L’AGRICULTURE ET DES FORÊTS

TÉMOIGNAGES


OTTAWA, le mardi 9 juin 2026

Le Comité sénatorial permanent de l’agriculture et des forêts se réunit aujourd’hui, à 18 h 32 (HE), avec vidéoconférence, pour examiner, afin d’en faire rapport, le rôle du secteur de l’agriculture et de l’agroalimentaire dans la sécurité alimentaire au Canada.

La sénatrice Mary Robinson (présidente) occupe le fauteuil.

[Traduction]

La présidente : Bonsoir. Je m’appelle Mary Robinson et je suis la présidente de ce comité. Bienvenue aux membres du comité, à nos témoins et à ceux qui regardent cette réunion en ligne.

J’aimerais commencer par souligner que le territoire sur lequel nous nous réunissons est le territoire traditionnel non cédé de la nation algonquine anishinabe.

Avant d’entendre nos témoins d’aujourd’hui, j’aimerais demander aux sénateurs autour de la table de se présenter. Nous allons commencer par notre vice-président, le sénateur McNair.

Le sénateur McNair : Bonsoir. Je suis John McNair, de la province du Nouveau-Brunswick.

[Français]

La sénatrice Oudar : Bonjour. Manuelle Oudar, du Québec. Ce soir, je remplace la sénatrice Hébert. Bienvenue.

[Traduction]

Le sénateur Black : Sénateur Rob Black, de l’Ontario.

La sénatrice Muggli : Tracy Muggli, du territoire visé par le Traité no 6, en Saskatchewan.

La présidente : Merci.

Aujourd’hui, le comité poursuit son étude sur le rôle du secteur de l’agriculture et de l’agroalimentaire dans la sécurité alimentaire au Canada. Nous avons le plaisir d’accueillir Joseph Murdoch-Flowers, directeur général du Centre communautaire d’alimentation Qajuqturvik; June Muir, cheffe de la direction du Unemployed Help Centre of Windsor Inc.; et Kirstin Beardsley, cheffe de la direction de Banques alimentaires Canada.

Merci beaucoup de vous joindre à nous. Nous allons commencer par vos déclarations préliminaires avant de passer aux questions des membres du comité. Vous disposez de cinq minutes. Je vous signalerai que votre temps de parole tire à sa fin en attirant votre attention, et je le ferai environ une minute avant que vous ne deviez conclure; veuillez donc rester attentifs.

Nous allons commencer par vous, monsieur Murdoch-Flowers. Vous avez la parole.

Joseph Murdoch-Flowers, directeur général, Centre communautaire d’alimentation Qajuqturvik : Je vous remercie, madame la présidente et honorables sénateurs, de l’invitation.

[Français]

Je vais faire mon allocution préliminaire en français et en anglais.

[Traduction]

Le Centre communautaire d’alimentation Qajuqturvik est un carrefour alimentaire à Iqaluit, et nous sommes affiliés à un organisme national appelé Droit à l’alimentation. Notre centre offre à la communauté de multiples programmes holistiques qui visent à faciliter l’accès à une alimentation saine, à développer les compétences alimentaires et à promouvoir l’action communautaire afin de répondre aux besoins locaux.

J’aimerais vous parler de trois sujets aujourd’hui : premièrement, la demande pour nos repas communautaires; deuxièmement, nos recherches sur la relation entre l’insécurité alimentaire et le soutien économique; et troisièmement, notre vision de la souveraineté alimentaire dans l’Inuit Nunangat.

Premièrement, la demande pour nos repas communautaires. Nous sommes surtout connus dans notre communauté pour notre programme de repas communautaires. Nous cuisinons et servons entre 300 et 600 repas par jour, cinq jours par semaine. Nous avons observé une augmentation constante du nombre de repas que nous servons quotidiennement. En 2022, nous avons servi 58 000 repas, et en 2025, nous en avons servi 91 000. Depuis le début de l’année, nous avons servi plus de 38 000 repas.

Je suis fier de l’équipe du Qajuqturvik, qui continue de répondre à la demande colossale pour des aliments gratuits, accessibles, nutritifs et de qualité. Nous servons des repas faits maison dans un environnement confortable, où les gens mangent ensemble et tissent des liens dans une atmosphère joviale. Nous croyons que l’augmentation de la demande de repas témoigne des difficultés économiques croissantes auxquelles les gens de notre communauté font face.

[Français]

Deuxièmement, nous avons un partenariat de recherche avec Mme Sappho Gilbert, chercheuse à l’Université Harvard. Elle a étudié la relation entre des soutiens économiques, notamment l’Initiative : Les enfants inuits d’abord, et la demande pour notre programme de repas quotidiens.

Nous considérons la demande pour nos repas quotidiens comme un indicateur d’insécurité alimentaire. En d’autres termes, si les gens sont en situation d’insécurité alimentaire, ils seront plus susceptibles de participer à notre programme de repas quotidiens.

Nos recherches montrent que, lorsque l’argent est versé dans les comptes bancaires de la communauté, la circulation de nourriture dans la ville s’accroît rapidement, ce qui entraîne un répit temporaire de la demande pour notre programme de repas quotidiens.

[Traduction]

Nos recherches avec Mme Gilbert tendent à confirmer l’hypothèse selon laquelle l’augmentation des revenus de la population contribue à réduire l’insécurité alimentaire.

Nous avons divers autres programmes : distribution de boîtes de produits frais, distribution hebdomadaire gratuite d’aliments traditionnels aux aînés, organisation de soirées pour les femmes inuites et organisation de toute une série d’événements spéciaux toujours axés sur l’alimentation.

[Français]

Nous croyons que la souveraineté alimentaire du Nunavut et de l’Inuit Nunangat doit viser plus loin que l’accès alimentaire d’urgence, afin de soutenir une économie alimentaire véritablement nordique. Selon nous, cela ne veut pas dire des serres ou des conteneurs de cargo transformés en jardins chauffés.

C’est pour cela que j’aimerais maintenant vous décrire notre vision de la souveraineté alimentaire de l’Inuit Nunangat : une économie basée sur la chasse.

[Traduction]

Les chasseurs et les pêcheurs ont des connaissances, une discipline et des compétences qui devraient être valorisées au même titre que l’agriculture.

Nous souhaitons que le gouvernement fédéral investisse dans la création d’un réseau de chasseurs inuits rémunérés dans l’Inuit Nunangat. La mise en place d’un réseau de chasseurs durable impliquerait de rémunérer les chasseurs, de prendre en charge les frais de déplacement sur le territoire, d’investir dans les infrastructures nécessaires pour chasser en toute sécurité selon les méthodes traditionnelles, et de financer des programmes garantissant la transmission de ce savoir des aînés et des chasseurs expérimentés aux jeunes. Cela impliquerait également de collaborer avec les autres ordres de gouvernement afin de mettre en place un cadre réglementaire où l’achat et la vente des aliments traditionnels se feraient légalement et où les coûts seraient subventionnés jusqu’à ce qu’un marché durable puisse voir le jour. Cette approche serait beaucoup plus économique que le subventionnement des frais d’expédition des denrées alimentaires qui viennent du Sud et qui restent inabordables pour de nombreux Inuits.

Il est également essentiel que le gouvernement investisse des sommes importantes dans l’emploi et la formation, ainsi que dans les mesures de soutien du revenu, avec des compléments pour les habitants du Nord. On ne peut pas réduire de manière significative l’insécurité alimentaire si on ne s’attaque pas à la question des revenus. L’augmentation des revenus doit constituer un élément clé de la nouvelle stratégie nationale de sécurité alimentaire, en particulier au Nunavut, où un tiers de la population vit dans la pauvreté.

J’espère que vous tiendrez compte de cette perspective lors de vos délibérations sur le budget de 2026. Je vous remercie de m’avoir donné l’occasion de venir témoigner.

La présidente : Merci, monsieur Murdoch-Flowers.

J’aimerais souhaiter la bienvenue à la sénatrice Burey qui s’est jointe à nous.

Nous passons maintenant à Mme Muir. Vous avez la parole.

June Muir, cheffe de la direction, Leamington Regional Food Hub, Unemployed Help Centre of Windsor Inc. : Bonsoir, honorables sénateurs. Je m’appelle June Muir, et je suis la cheffe de la direction de l’organisme UHC —Hub of Opportunities à Windsor, et la présidente de la Windsor Essex County Food Bank Association. Je vous remercie de me donner l’occasion de m’adresser à vous aujourd’hui pour vous parler de l’insécurité alimentaire, de la récupération des aliments et de la réduction du gaspillage agricole au Canada.

L’Unemployed Help Centre of Windsor Inc., ou UHC, gère 26 programmes et services communautaires dans la région de Windsor-Essex, y compris une banque alimentaire qui soutient un réseau de 15 banques alimentaires locales et de 75 organismes communautaires. Nous dirigeons également le pôle alimentaire de Leamington, en Ontario, où se trouve la plus grande concentration de serriculteurs en Amérique du Nord. Leamington est particulièrement bien placée pour servir de pôle national en matière de récupération et de redistribution des produits agricoles.

Depuis plus d’une décennie, UHC démontre comment les surplus agricoles peuvent être récupérés et redistribués aux personnes dans le besoin plutôt que d’être jetés. Grâce à notre programme Plentiful Harvest Food Rescue, nous avons récupéré plus de 48 millions de livres de produits frais depuis 2012. Aujourd’hui, nous récupérons environ 7 millions de livres par année. Et grâce à notre programme De la ferme à l’assiette, offert en partenariat avec Feed Ontario et Banques alimentaires Canada, les produits récupérés sont transformés en plus de 200 000 portions de soupe chaque année.

De plus, dans le cadre de notre programme d’échange alimentaire, nous collaborons avec des banques alimentaires situées en dehors de notre région afin d’obtenir 2,2 millions de livres supplémentaires de denrées alimentaires qui, autrement, ne seraient pas disponibles localement.

Ensemble, ces programmes permettent de répondre à environ un million de besoins alimentaires chaque année. Ce qu’il faut maintenant, c’est disposer des infrastructures nécessaires pour étendre ces activités à l’échelle nationale. UHC travaille actuellement avec Banques alimentaires Canada à l’élaboration d’une vision concertée pour améliorer la récupération et la redistribution des aliments à l’échelle du Canada. Nous y voyons une occasion pour Leamington de devenir un pôle national de premier plan pour la récupération, la transformation et la distribution des surplus agricoles, où ils seraient convertis en des produits frais, congelés et préparés nutritifs pouvant être distribués tout au long de l’année dans des collectivités partout au Canada.

Cependant, la concrétisation de cette vision nécessite des infrastructures et des capacités supplémentaires. Nos installations actuelles ont démontré ce qu’il est possible d’accomplir. La prochaine étape consiste à construire un nouveau pôle alimentaire à la fine pointe de la technologie capable de fonctionner à l’échelle nationale.

Le secteur serricole de l’Ontario compte environ 147 producteurs exploitant plus de 4 500 acres de surface de production, mais on estime que 120 millions de livres de produits sont perdus chaque année. Le Canada produit déjà suffisamment de nourriture pour lutter contre la faim. Le défi ne réside donc pas dans l’offre, mais dans les infrastructures, la coordination et l’accès.

Avec un investissement fédéral dans un nouveau pôle alimentaire, UHC serait en mesure d’étendre considérablement ses activités de récupération, stockage, transformation et distribution des denrées alimentaires. Nous pourrions faire passer la récupération annuelle des produits de 7 millions à 19 millions de livres en l’espace de deux ans, ce qui générerait environ 68 millions de dollars de valeur alimentaire pour les Canadiens.

Les nouvelles installations nous permettraient de faire bien plus que simplement stocker et distribuer les produits. Elles nous permettraient de réaliser des activités de transformation à valeur ajoutée, notamment le conditionnement des produits frais et congelés et des soupes nutritives, la transformation des surplus de fruits et légumes en aliments sains pouvant être conservés et distribués à longueur d’année à des collectivités partout au Canada.

Cet investissement contribuerait à la réalisation des principales priorités fédérales en renforçant les infrastructures de sécurité alimentaire du Canada, en soutenant la durabilité agricole et en mettant en place un réseau national de récupération et de redistribution des aliments qui serait plus résilient.

Nous sollicitons respectueusement le soutien du gouvernement fédéral pour la construction d’un nouveau pôle alimentaire à la fine pointe de la technologie. Cet investissement permettra de transformer les surplus agricoles en aliments nutritifs et d’étendre leur distribution aux collectivités de tout le Canada. En partenariat avec Banques alimentaires Canada, UHC contribuera ainsi à renforcer le réseau national pour faire le pont entre l’abondance agricole et les collectivités dans le besoin.

Le Canada produit suffisamment de nourriture. Ce qu’il nous faut, ce sont les infrastructures nécessaires pour veiller à ce que les surplus alimentaires parviennent aux gens plutôt qu’aux sites d’enfouissement. UHC a établi des partenariats avec des serriculteurs qui disposent de capacités agricoles. Banques alimentaires Canada dispose d’un réseau national. Ensemble, nous pouvons créer une solution canadienne qui favorise la croissance, soutient les producteurs, réduit le gaspillage et fournit des aliments nutritifs aux collectivités de tout le pays. Avec l’aide du gouvernement fédéral, le Leamington Regional Food Hub peut faire de cette vision une réalité.

Merci beaucoup de m’avoir donné l’occasion de m’adresser à vous. Je me ferai un plaisir de répondre à vos questions.

La présidente : Juste à temps, madame Muir. Merci.

Nous passons maintenant à Mme Beardsley. Vous avez la parole.

Kirstin Beardsley, cheffe de la direction, Banques alimentaires Canada : Honorables sénateurs, je vous remercie de me donner l’occasion de comparaître aujourd’hui et de contribuer à votre étude sur le rôle du secteur agricole et agroalimentaire dans la sécurité alimentaire au Canada. Je m’appelle Kirstin Beardsley, et je suis la cheffe de la direction de Banques alimentaires Canada, un organisme national qui soutient plus de 5 500 banques alimentaires et organismes communautaires dans toutes les provinces et tous les territoires.

Notre vision est celle d’un Canada où personne ne souffre de la faim et où le recours aux banques alimentaires n’est plus nécessaire. Nous sommes toujours déterminés à réduire la faim et la dépendance à l’égard des banques alimentaires, mais l’ampleur du défi dépasse désormais le cadre communautaire et nécessite des mesures de soutien systémiques. Nous travaillons donc en collaboration avec nos partenaires et les gouvernements pour veiller à ce que le réseau des banques alimentaires demeure solide, efficace et efficient afin de venir en aide à ceux qui en dépendent.

Les données du gouvernement montrent qu’un quart de la population canadienne est aujourd’hui en situation d’insécurité alimentaire. Ce phénomène touche des collectivités partout au pays à des niveaux jamais enregistrés auparavant. C’est au Nunavut que l’insécurité alimentaire est la plus élevée, où plus de la moitié des habitants sont touchés.

Le rapport de 2025 de Banques alimentaires Canada intitulé Bilan-Faim a révélé que plus de 2,2 millions de personnes ont désormais recours aux banques alimentaires chaque mois au Canada. Il a fallu 25 ans pour que le nombre de personnes y ayant recours chaque mois atteigne le million et seulement cinq ans pour que ce nombre double.

Ce niveau de demande n’est pas viable. Les banques alimentaires subissent une pression intense et constante. L’an dernier, plus de la moitié d’entre elles ont déclaré avoir distribué moins de nourriture que d’habitude, et un quart d’entre elles ont épuisé leurs stocks avant d’avoir pu répondre à la demande.

Au moment où le Canada s’apprête à lancer sa Stratégie nationale de sécurité alimentaire, les investissements dans les infrastructures de récupération, de transport, de stockage et de distribution des denrées alimentaires devraient occuper une place centrale, afin de pouvoir rediriger les surplus alimentaires vers les banques alimentaires et de réduire, par le fait même, les pertes et le gaspillage alimentaires.

Les banques alimentaires locales travaillent en étroite collaboration avec les détaillants, les fabricants, les distributeurs, les producteurs et d’autres partenaires communautaires afin de récupérer des aliments sains et nutritifs qui, autrement, risqueraient d’être gaspillés. Banques alimentaires Canada soutient ces efforts à l’échelle nationale. Nous avons mis en place un réseau de partenariats au sein de l’industrie alimentaire canadienne et coordonnons la récupération, le transport et la distribution des surplus alimentaires dans l’ensemble des provinces et territoires. Cela nous permet de mettre ces denrées à la disposition des collectivités dans le besoin, tout en contribuant à remédier au problème croissant du gaspillage alimentaire.

L’agriculture représente l’un des principaux leviers pour lutter contre l’insécurité alimentaire et le gaspillage alimentaire. Dans les exploitations agricoles, les serres et les installations de transformation des aliments, des volumes considérables d’aliments nutritifs sont perdus chaque année en raison des normes esthétiques, des fluctuations du marché, des pénuries de main-d’œuvre et des contraintes liées à la chaîne d’approvisionnement, et non pas parce que ces aliments sont insalubres ou impropres à la consommation.

En renforçant les infrastructures des banques alimentaires, les réseaux de transport, les capacités de stockage et les capacités de transformation, le Canada peut ajouter une corde à son arc pour venir en aide aux personnes en situation d’insécurité alimentaire.

La récupération alimentaire par les banques alimentaires nécessite le tri, le classement, l’entreposage frigorifique, la transformation et la redistribution sur de longues distances des denrées. Une capacité de transformation accrue permet une distribution tout au long de l’année et élargit considérablement la gamme des produits frais récupérés. C’est le genre d’investissements dans les infrastructures qui donne lieu à des retombées exponentielles. Il réduit le gaspillage agricole, soutient la viabilité des producteurs, réduit les coûts d’élimination pour les agriculteurs et fournit des aliments nutritifs aux Canadiens qui en ont besoin.

Le volume et la complexité des denrées alimentaires à récupérer pour répondre aux besoins dépassent les capacités actuelles des infrastructures. L’entreposage frigorifique, les équipements de transformation et le transport réfrigéré demeurent largement insuffisants.

Banques alimentaires Canada soutient un réseau national qui s’étend dans toutes les circonscriptions du pays. Le secteur agricole et agroalimentaire canadien offre une base solide pour lutter contre l’insécurité alimentaire, mais la mise en place de solutions durables passe par une action coordonnée par l’entremise de notre réseau dans toutes les régions du pays. Pour réussir, une stratégie nationale de sécurité alimentaire doit combler les lacunes importantes en matière d’infrastructures, de coordination et d’accès.

Premièrement, des investissements s’imposent dans l’infrastructure du réseau de Banques alimentaires Canada, notamment les centres de distribution alimentaire, les entrepôts frigorifiques, les capacités de transformation et les réseaux de distribution interprovinciaux, afin de mettre les surplus alimentaires à la disposition des collectivités dans le besoin.

Deuxièmement, aidez-nous à mettre en place des mécanismes officiels permettant aux producteurs agricoles d’acheminer leurs surplus vers le réseau des banques alimentaires, notamment par le biais d’un crédit d’impôt fédéral pour les dons des agriculteurs aux banques alimentaires, à l’instar de celui qui existe déjà en Nouvelle-Écosse, au Québec, en Ontario et en Colombie-Britannique.

Enfin, nous sommes conscients que les collectivités du Nord font face à des défis particuliers, notamment aux coûts élevés des aliments et du transport, ainsi qu’au peu d’infrastructures. Des investissements dans le transport réfrigéré, le stockage, les réseaux de transport, comme des autoroutes ouvertes toute l’année, et la distribution interprovinciale et interterritoriale permettraient aux surplus alimentaires dans les régions de production du Sud d’atteindre les collectivités éloignées. Les faits sont clairs, les besoins urgents et les outils disponibles. Chaque livre de denrées alimentaires récupérée est une livre qui n’est pas gaspillée et qui est distribuée à quelqu’un qui en a besoin. Banques alimentaires Canada et son réseau national sont prêts à être des partenaires dans la mise en place d’un système de sécurité alimentaire qui fonctionne pour tous au Canada.

Merci.

La présidente : Merci beaucoup à vous trois. Je vous suis vraiment reconnaissante de la façon dont vous avez géré votre temps, car je sais que nous aurons beaucoup de questions.

Nous allons maintenant passer aux questions des sénateurs. Les sénateurs disposent chacun de cinq minutes pour poser leurs questions, ce qui inclut les réponses. Nous allons commencer par notre vice-président, le sénateur McNair.

Le sénateur McNair : Monsieur Murdoch-Flowers, dans son témoignage devant le comité en avril de cette année, Jimi Onalik, président de l’Agence canadienne de développement économique du Nord, a déclaré :

[...] un thème revient dans les trois territoires, et c’est peut-être un peu contre-intuitif. La capacité d’offrir les programmes dépend grandement du prix de l’électricité et de son accessibilité.

Je suis curieux de savoir si vous êtes d’accord avec cette affirmation. Dans l’affirmative, quelle est l’incidence du prix et de la disponibilité de l’électricité sur la sécurité alimentaire au Nunavut?

M. Murdoch-Flowers : Je vous remercie de la question, sénateur. Comme vous le savez, toute l’électricité fournie à la ville d’Iqaluit, où je travaille, provient de la génératrice au diésel qui se trouve sur la colline. L’augmentation du coût du carburant est refilée ensuite aux utilisateurs, dont nous faisons partie.

Nous constatons également une augmentation des coûts dans le domaine du fret. Comme Mme Beardsley l’a mentionné, les denrées alimentaires proviennent du Sud et sont acheminées par avion vers le Nord. Nous avons reçu un avis du transporteur aérien avec lequel nous travaillons pour nous informer que les tarifs du fret ont augmenté d’au moins 43 ¢ le kilo, ce qui entraînera une hausse de 8 % de nos coûts de fret cette année, augmentant ainsi la demande pour nos services, etc., oui.

Le sénateur McNair : Je crois que vous avez déjà abordé ce sujet lorsque vous avez parlé des chasseurs et des pêcheurs et de la mise en place d’un réseau de chasseurs rémunérés. À votre avis, où faudrait-il investir en priorité pour avoir la plus grande incidence possible sur la sécurité alimentaire au Nunavut? Serait-ce dans la création de ce réseau?

M. Murdoch-Flowers : Nous sommes convaincus qu’un élément essentiel de la sécurité alimentaire et de la souveraineté alimentaire au Nunavut réside dans le soutien à l’économie alimentaire locale, qui repose en effet sur les aliments traditionnels issus de la chasse et de la pêche. Au Centre alimentaire communautaire de Qajuqturvik, nous bénéficions d’un programme, notamment celui d’Agriculture et Agroalimentaire Canada, le Fonds des infrastructures alimentaires locales, dans le cadre duquel nous avons investi dans les infrastructures dont nous avons besoin pour aller sur le terrain et accéder à ces aliments traditionnels.

Les retombées d’un investissement dans l’économie alimentaire inuite locale vont bien au-delà du simple accès à la viande et au poisson que nous mettons sur la table. Les aliments traditionnels occupent une place centrale dans la culture inuite. Lorsque nous investissons dans ces aliments et dans les outils nécessaires pour y accéder, nous investissons en réalité dans la santé mentale, l’éducation, la connaissance du territoire, le développement économique et la prévention du suicide. Tous ces aspects doivent être pris en compte lorsque nous déterminons où affecter les ressources dans l’économie alimentaire du Nord.

Le sénateur McNair : Je voudrais parler un peu de votre programme de repas quotidiens, qui sert entre 300 et 600 repas par jour, et je crois savoir que vous proposez également une option de plats à emporter, notamment du bannock et d’autres mets.

M. Murdoch-Flowers : Oui.

Le sénateur McNair : Combien de bénévoles compte votre organisation?

M. Murdoch-Flowers : Merci pour cette question. Vous êtes tous les bienvenus à venir nous rejoindre à Iqaluit un de ces jours pour partager un repas. Nous fonctionnons principalement avec une équipe d’environ six ou sept personnes en cuisine. Nous disposons bien d’un groupe régulier de bénévoles, mais nous avons constaté que nos horaires de service coïncident avec la journée de travail, et que beaucoup de personnes qui aimeraient se porter volontaires ont également un emploi à temps plein. Je dirais que nous comptons entre 15 et 20 bénévoles réguliers qui viennent nous aider à différents moments de la semaine.

Le sénateur McNair : Vous avez servi 91 000 repas l’année dernière. C’est un chiffre stupéfiant — impressionnant — mais, malheureusement, ce n’est pas la tendance que nous souhaitons voir se confirmer.

Pour ceux d’entre nous qui ne comprennent pas tout à fait, les aliments traditionnels sont-ils des produits récoltés localement dans votre région?

M. Murdoch-Flowers : Oui, c’est exact. Citons notamment le caribou, le phoque, le muktuk, c’est-à-dire de la baleine, l’omble chevalier, qui à Iqaluit désigne plusieurs espèces de poissons, les palourdes, les baies et toutes ces bonnes choses que nous tirons directement de la terre du Nunavut. C’est véritablement le « régime des 100 milles ».

Le sénateur Black : Merci pour votre témoignage et pour ces chiffres impressionnants, comme l’a souligné mon collègue. J’ai quelques brèves questions avant d’en poser une plus longue. Quelle est la différence entre Droit à l’alimentation, anciennement connu sous le nom de Centres communautaires d’alimentation du Canada, et Banques alimentaires Canada? Cette question s’adresse à vous, monsieur Murdoch-Flowers et madame Beardsley.

Très rapidement, y a-t-il une différence, ou s’agit-il de la même organisation sous des noms différents?

M. Murdoch-Flowers : Je vais peut-être commencer par poser la question à Mme Beardsley.

Mme Beardsley : Ce sont deux organisations nationales qui soutiennent des réseaux d’organisations dans tout le pays. Banques alimentaires Canada est un vaste réseau, mais nous partageons le même objectif : garantir l’accès à la nourriture pour tous. Nous militons en faveur de politiques visant à réduire la dépendance des personnes aux aides communautaires, et nous soutenons des organisations partout dans le pays.

Pour répondre directement à la question, ce sont des organisations différentes, mais nous œuvrons toutes deux en faveur de la sécurité alimentaire de diverses manières. Les centres alimentaires communautaires ont généralement davantage de programmes de repas, de programmes de culture et d’autres types d’initiatives au sein de la communauté, tandis que les banques alimentaires ont tendance à fournir une aide alimentaire directe ainsi qu’une gamme d’autres options. Il s’agit donc d’organisations distinctes poursuivant des objectifs similaires.

Le sénateur Black : Cela répond à ma question.

Je vais ensuite m’adresser à Mme Muir pour parler de l’organisme UHC et de Banques alimentaires Canada. Nous avons visité Deuxième Récolte il y a quelques mois. S’agit-il de la même entité sous des noms différents? J’en viens à un autre point, alors je n’ai pas nécessairement besoin d’une réponse longue.

Mme Muir : UHC — Hub of Opportunities dispose actuellement d’une plateforme alimentaire régionale de taille limitée à Leamington. Nous sommes une organisation qui a accès au plus grand nombre de serristes en Amérique du Nord. En fait, Deuxième Récolte viendra chez nous chercher des denrées alimentaires et des produits frais. Nous avons la chance d’être situés dans cette région; c’est juste à côté de chez nous, et il y a énormément de produits à récupérer. C’est pourquoi il est si important que j’aie été invitée aujourd’hui et que je puisse vous expliquer ce que nous pourrions faire de tous ces produits pour les distribuer aux personnes dans le besoin. En collaboration avec Banques alimentaires Canada, nous pourrons les acheminer dans tout le pays.

Je ne sais pas, madame Beardsley, si vous voulez ajouter quelque chose.

Mme Beardsley : UHC — Hub of Opportunities est l’une des 5 500 organisations avec lesquelles nous travaillons dans tout le pays. Les banques alimentaires constituent l’infrastructure. Nous disposons des locaux qui nous permettent de collecter les denrées, de les transformer et de les redistribuer dans tout le pays. Nous travaillons avec Droit à l’alimentation, Deuxième Récolte et d’autres organisations qui luttent contre l’insécurité alimentaire partout au Canada.

Le sénateur Black : Ma dernière question, sur laquelle vous pouvez réfléchir et répondre si vous le souhaitez, est la suivante : si je considère Droit à l’alimentation, Banques alimentaires Canada, UHC, Deuxième Récolte et certains des autres groupes que nous avons rencontrés, êtes-vous tous en concurrence pour obtenir la même maigre somme d’argent allouée par le gouvernement fédéral? Est-ce que vous vous tournez vers une source de financement tandis qu’une autre organisation s’oriente vers une autre? Je suppose que vous êtes tous en concurrence pour la même maigre cagnotte. Oui, non, peut-être?

Mme Beardsley : Dans l’ensemble, la plupart de nos réseaux plaident souvent en faveur de politiques qui réduiraient le recours aux banques alimentaires et la dépendance aux aides alimentaires communautaires. Comme M. Murdoch-Flowers l’a dit tout à l’heure, le revenu est véritablement la solution à l’insécurité alimentaire au Canada.

Ce que nous essayons de vous dire aujourd’hui, c’est que la capacité des banques alimentaires a atteint son maximum. Le recours aux banques alimentaires a doublé au cours des six dernières années seulement. On recense 2,2 millions de visites dans les banques alimentaires et autres organisations communautaires chaque mois au Canada. Nous avons besoin d’investissements dans les infrastructures pour pouvoir répondre à ces besoins, mais le système lui-même a besoin d’un soutien en matière d’infrastructures.

Je ne sais pas si nous sollicitons tous la même enveloppe budgétaire. Je sais que nous avons travaillé ensemble pour plaider en faveur de politiques. En fin de compte, nous voulons que moins de personnes aient besoin des banques alimentaires, mais, en attendant, nous avons besoin d’un système solide pour accueillir les personnes qui franchissent nos portes.

Le sénateur Black : Ne vous méprenez pas : je ne suis pas contrarié et je ne remets pas en cause la valeur de ce que vous faites. Je veux simplement que nous prenions conscience qu’en fin de compte, nous nous disputons la même maigre enveloppe budgétaire, peut-être au niveau fédéral, et que cela mérite peut-être réflexion.

La sénatrice Muggli : Je pense que je vais commencer par Mme Beardsley. Merci d’être venue à Ottawa il y a deux semaines. J’ai pu rencontrer quelques personnes de la Saskatchewan, ce qui s’est avéré très instructif.

Je sais que votre rapport évoquait la solution à la racine du problème, car la cause profonde est la précarité des revenus. Il est intéressant de constater qu’il existe dans notre pays un nombre incroyable d’organisations qui tentent d’aider les gens à se procurer de la nourriture, alors que la cause profonde est la précarité des revenus.

Je me demande si vous avez des idées sur la meilleure façon d’aborder la précarité des revenus. Je voudrais m’attaquer à la cause profonde plutôt que de me contenter de solutions de dernier recours, tout en sachant que nous en aurons toujours besoin. Avez-vous des suggestions quant à la meilleure approche pour lutter contre la précarité des revenus?

Mme Beardsley : La semaine dernière, nous avons publié notre Fiche de rendement sur la pauvreté, qui examine les progrès législatifs ainsi que les conditions de vie des gens à l’échelle nationale. Dans ce rapport, nous recommandons au gouvernement fédéral de réformer l’assurance-emploi pour faire en sorte que le programme réponde aux besoins de la main-d’œuvre d’aujourd’hui. Nous observons une tendance à la hausse du chômage. Dans certaines collectivités, la situation est de plus en plus grave.

Les banques alimentaires sont comme le canari dans la mine de charbon. Elles révèlent l’afflux de personnes en difficulté avant que les données en fassent état. Il faut donc s’assurer qu’un système adapté aux réalités actuelles de la main-d’œuvre est en place pour soutenir les personnes qui perdent leur emploi.

Comme le problème ne peut être réglé uniquement à l’échelle fédérale, nous demandons également au gouvernement fédéral d’entreprendre un examen national de l’aide sociale provinciale — qui, nous le savons, est insuffisante partout au pays — et d’examiner le rôle du Transfert canadien en matière de programmes sociaux pour assurer des prestations d’aide sociale suffisantes dans l’ensemble du pays.

Notre rapport contient également des recommandations au sujet du Nord. Celle qui me vient à l’esprit concerne l’Allocation canadienne pour l’épicerie et les besoins essentiels, une mesure que nous avons préconisée. Nous nous réjouissons de voir ces fonds être versés dans les comptes bancaires des gens. Nous savons que le panier d’épicerie coûte beaucoup plus cher dans le Nord; il est donc essentiel de veiller à ce que cette allocation soit équitable pour les gens du Nord. Voilà quelques-unes de nos priorités en matière de défense des intérêts.

Je tiens à dire que notre mission est de soulager la faim aujourd’hui et de la prévenir demain. Nous souhaitons donc qu’à l’avenir, moins de personnes aient besoin des banques alimentaires pour se nourrir. Or, à l’heure actuelle, le réseau des banques alimentaires peine à répondre aux besoins des gens, et nous ne pouvons pas attendre une génération entière pour que tous aient accès à la nourriture dont ils ont besoin pour s’épanouir pleinement.

La sénatrice Muggli : Monsieur Murdoch-Flowers, vous avez aussi parlé de la précarité des revenus. Avez-vous bien dit que les chercheurs de Harvard ont également établi que cela... L’Allocation canadienne pour l’épicerie et les besoins essentiels dans le Nord est-elle la seule façon de régler ce problème, ou quelles autres interventions concrètes permettraient de lutter contre la précarité des revenus?

M. Murdoch-Flowers : Merci pour cette question. J’ai effectivement fait référence à des recherches que nous avons menées avec la chercheuse Sappho Gilbert sur les aides au revenu. Mme Gilbert s’est penchée sur la relation entre le moment où les gens reçoivent de l’argent... Par exemple, dans le cadre du programme de bons d’achat alimentaires de l’initiative Les enfants inuits d’abord destiné aux collectivités ou aux hameaux, les gens recevaient des versements sur leur compte bancaire, et ils nous ont confié que c’était la mesure la plus efficace pour lutter contre l’insécurité alimentaire. Cette mesure était temporaire. Elle a pris fin il y a maintenant plus d’un an.

Nous pensons également que le fait d’investir dans l’économie locale de la chasse a pour effet d’améliorer la sécurité alimentaire de la collectivité que nous servons. En outre, les chasseurs et les pêcheurs avec lesquels nous travaillons — et nous travaillons avec des chasseurs et des pêcheurs sur l’ensemble du territoire — nous disent que lorsqu’ils chassent ou pêchent dans le cadre de notre programme, certes, ils sont rémunérés pour leur travail, mais ils obtiennent également des aliments traditionnels pour eux-mêmes et pour leurs propres collectivités.

Le programme d’aliments traditionnels du Centre Communautaire d’alimentation de Qajuqturvik ou d’Iqaluit a pour effet non seulement d’améliorer l’accès aux aliments traditionnels — ce qui revêt une importance culturelle pour les Inuits qui se rendent au centre d’alimentation —, mais aussi de renforcer la sécurité alimentaire sur l’ensemble du territoire. Ce sont les chasseurs et les pêcheurs avec lesquels nous travaillons qui rendent cela possible.

La sénatrice Muggli : Pour le deuxième tour de questions, il serait opportun de réfléchir à certaines questions réglementaires susceptibles de contribuer à soutenir les enjeux liés à l’alimentation et au partage des aliments traditionnels.

La présidente : Bien vu.

La sénatrice Burey : Merci beaucoup de votre présence. Je tiens à saluer Mme June Muir, que j’ai eu le plaisir de rencontrer. Je ne suis pas encore allée au centre de distribution de Leamington, mais j’en ai bien l’intention.

Merci de nous parler du travail que vous faites. Pour tous les témoins, il y a là matière à réflexion.

C’est un enjeu très complexe, mais, madame Muir, pouvez-vous répondre à cette question? Concernant l’économie alimentaire locale et la récupération d’une grande partie des légumes dans notre « capitale des serres » de la région de Leamington, comment cela pourrait-il s’arrimer au Programme national d’alimentation scolaire?

Vous souhaitez peut-être tous vous exprimer à ce sujet, mais, madame Muir, pouvez-vous ouvrir le bal?

Mme Muir : Oui. Merci de la question.

L’inflation alimentaire est supérieure à l’inflation générale, et les familles que nous rencontrons ont du mal à payer leur loyer et leur facture d’électricité. Il ne leur reste donc pas grand-chose pour se nourrir. Nous voyons des travailleurs. Nous voyons des amis, des voisins ou des collègues qui ont recours à la banque alimentaire.

Ce qui est particulier, c’est que nous vivons dans une région qui compte le plus grand nombre de serristes en Amérique du Nord. Si nous parvenons à récupérer davantage de produits que ce que nous récupérons aujourd’hui, nous pourrons, comme vous le savez, distribuer 19 millions de livres d’aliments à des personnes dans le besoin plutôt que d’envoyer cette nourriture à la décharge. Au Canada, je ne crois pas qu’il y ait beaucoup d’organismes qui ont la possibilité de faire ce que nous faisons — vous l’avez constaté en venant visiter Leamington et en rencontrant tous ces agriculteurs. Si nous parvenions à récupérer tout cela, cela représenterait 68 millions de dollars en produits alimentaires pour les Canadiens, et, bien sûr, nous pourrions toujours intensifier nos efforts.

Il s’agit d’un système alimentaire durable. Compte tenu du coût très élevé des aliments, ce que nous faisons facilite un peu la vie des familles, des personnes seules et des parents uniques.

Nous sommes un carrefour de possibilités. Nous disposons de programmes d’emploi et d’aide aux nouveaux arrivants. Lorsque des personnes viennent nous voir et qu’elles ont faim, la première chose à laquelle elles pensent, c’est la nourriture. Elles ne peuvent pas se focaliser sur la recherche d’emploi. Elles ne pensent à rien d’autre que de nourrir leur famille. Ce n’est qu’une fois que ce besoin humain fondamental est comblé qu’ils peuvent se mettre à penser à autre chose.

Il est vraiment important que nous nous penchions sur les centres de distribution de nourriture durables et sur ce que nous pouvons faire pour nourrir les Canadiens.

La sénatrice Burey : Je ne voudrais pas vous interrompre, madame Muir, mais j’aimerais passer aux autres témoins. Avez-vous parlé du programme d’alimentation scolaire? Y a-t-il un lien avec ce programme?

Mme Muir : Absolument. Nous allons préparer de grandes quantités de soupe et nous aurons beaucoup de légumes à éplucher. Nous pourrions livrer ces produits aux écoles. Nous collaborons déjà avec les écoles à petite échelle, mais nous prévoyons de mettre en place une cuisine communautaire et un service de produits congelés. Nous serons donc en mesure d’apporter une aide considérable aux programmes de nutrition destinés aux élèves.

La sénatrice Burey : Je vais m’adresser à vous, monsieur Murdoch-Flowers. J’ai trouvé très intéressantes les recherches que vous avez menées, mais aussi le fait que vous ayez évoqué la santé mentale, la réduction des risques de suicide et la cohésion sociale que procure l’économie alimentaire dans son ensemble.

Pouvez-vous nous en dire un peu plus à ce sujet?

M. Murdoch-Flowers : Bien sûr. Merci.

Je vais essayer d’être concis, mais il existe une sorte de rupture culturelle qui découle de l’histoire des Inuits avec le gouvernement fédéral, et qui s’est traduite par un certain abandon des activités qui sont vitales pour nous et qui nous soutiennent physiquement grâce à la nourriture, mais aussi spirituellement et culturellement.

La chasse et la pêche nous permettent à la fois d’obtenir les nutriments dont nous avons besoin pour nous nourrir, mais aussi de ressentir un sentiment de fierté, un lien d’appartenance et un esprit de communauté, et de développer la discipline, la patience, le savoir-faire et la fierté culturelle. Tous ces éléments se combinent pour produire l’effet dont vous parlez.

[Français]

La sénatrice Oudar : D’abord, merci à tous les trois pour le travail que vous faites; c’est exceptionnel et impressionnant. Je remplace une autre sénatrice au Comité permanent de l’agriculture et des forêts et je vous remercie de m’accueillir. C’est toujours agréable et je suis toujours impressionnée par le travail qui se fait au quotidien par les témoins.

Ma question s’adresse à vous, monsieur Murdoch-Flowers. Durant la préparation du dossier, j’ai consulté votre site Web et j’ai vu qu’il était très bien fait; bravo. J’ai vu qu’en 2023, une délégation a été entendue lors du quatrième examen périodique universel du Canada devant le Conseil des droits de l’homme des Nations unies. Je crois comprendre que vous avez produit un rapport avec quatre recommandations.

J’avais des questions sur la première recommandation, mais avant d’entrer dans le vif du sujet, je dois dire que cela m’a impressionnée de lire que les Inuit sont confrontés chaque jour à une crise alimentaire chronique et généralisée et que le taux d’insécurité alimentaire dont vous avez parlé est le plus élevé parmi les populations autochtones du monde.

C’est quand même impressionnant de lire cela, et je pense qu’il faut se tourner vers des solutions comme celles que vous avez incluses dans votre rapport. Je pense particulièrement à la première solution, où vous parlez de reconnaître la chasse comme une profession rémunérée — en fait, vous suggérez que le travail des chasseurs, qui est en grande partie non rémunéré, puisse se voir accorder une rémunération. Cela pourrait régler beaucoup de problèmes, non seulement au chapitre des moyens de subsistance, mais aussi de la reconnaissance historique des torts qui ont été causés.

Je voulais vous entendre davantage sur cette recommandation no 1 et vous demander si vous aviez examiné ce qui se faisait dans d’autres provinces — comme au Québec, où nous avons l’Office de la sécurité économique des chasseurs cris. Est-ce qu’il y a des modèles dont vous voudriez parler au comité?

M. Murdoch-Flowers : Merci pour la question, madame la sénatrice.

C’est exactement le programme que nous voulons : la chasse comme profession rémunérée. Nous trouvons que cela coûte beaucoup d’argent pour aller sur la glace pour pêcher. À cause de cela, les chasseurs et les pêcheurs doivent décider s’ils vont travailler dans le domaine de l’économie salariale, avoir un emploi avec le gouvernement ou autre chose. Ils doivent choisir entre cela ou chasser les fins de semaine.

Nous trouvons que cela donne des choix aux chasseurs et aux pêcheurs qui ne veulent pas le faire. Quand j’ai un employé et que je lui dis : « C’est ton travail d’aller chasser », il est très content d’aller le faire et de ramener des phoques et des baleines pour qu’on les mange au centre alimentaire.

Est-ce que cela a répondu à votre question?

La sénatrice Oudar : Y a-t-il des modèles dans d’autres provinces ou ailleurs dans le monde qui vous inspirent et que vous souhaiteriez voir en place?

M. Murdoch-Flowers : Oui. Nous avons produit un rapport avec l’organisme Right to Food dont le titre est Seeds of Sovereignty — il n’est pas encore traduit en français, je suis désolé —, mais nous avons fait des recommandations dans ce rapport. Nous prenons notre inspiration d’autres centres alimentaires autochtones du Canada, dans d’autres lieux. Les recommandations figurent dans le rapport Seeds of Sovereignty, tout comme des références à ce que nous avons fait avec le Qinnirvik Country Food and Bulk Store du centre communautaire de Qajuqturvik, qui est une inspiration pour les autres.

J’ai fait des présentations au Labrador, aux Inuit du Nunavik et dans d’autres communautés autochtones. Je n’ai pas de programme spécifique à vous donner en exemple, mais c’est cela.

[Traduction]

La présidente : Avant de passer à notre deuxième tour, j’aurais une question à poser. Je voudrais revenir sur un point que le sénateur McNair a évoqué, à savoir le coût élevé de l’énergie. Monsieur Murdoch-Flowers, nous avons entendu le témoignage de la sénatrice Karetak-Lindell. Elle a bien su brosser un tableau du coût de l’énergie et de la façon dont cela se répercute sur la détérioration des aliments ainsi que sur la capacité à réaliser des économies d’échelle ou à stocker et conserver les denrées alimentaires pendant un certain temps, qu’il s’agisse des produits de la chasse, de la pêche, de la cueillette ou d’aliments traditionnels.

Je me demandais : avez-vous eu des discussions au sein de votre communauté au sujet des énergies alternatives? Même si l’on considère que l’augmentation des revenus est la solution, le problème du stockage des denrées alimentaires et de leur conservation sur de longues périodes subsistera. Avez-vous des éléments à nous communiquer concernant des discussions qui auraient pu se tenir concernant les énergies alternatives?

M. Murdoch-Flowers : Merci de cette question, madame la présidente. Je n’ai pas eu de discussions directes avec les membres de la communauté au sujet des besoins énergétiques. Je peux néanmoins vous dire que notre programme « Inuliqtait Country Food », ainsi que nos programmes visant à acheminer des denrées alimentaires depuis le Sud, connaissent parfois des problèmes de transport et de stockage qui entraînent d’importants gaspillages. Il peut s’agir d’une cargaison de mattaq ou de phoque qui arrive décongelée et impropre à la consommation, ou d’un lot de fraises qui arrive moisi parce qu’il a été mal conservé pendant le trajet.

Je n’ai donc pas eu de discussions précises sur les énergies alternatives, mais nous constatons assurément les effets du manque d’infrastructures de transport et de stockage adéquates : de la nourriture se gaspille, et c’est ce que nous essayons tous d’éviter.

La présidente : Savez-vous si quelqu’un a abordé cette question des énergies alternatives dans votre région?

M. Murdoch-Flowers : Rien qui me vienne spontanément à l’esprit. Je n’ai pas de noms à citer, mais je crois que l’un des projets d’infrastructure proposés par le premier ministre concerne un barrage hydroélectrique près d’Iqaluit.

La présidente : Très bien. Je voudrais revenir sur une observation que Mme Muir a formulée concernant l’évitement de la mise au rebut. Je me souviens — cela semble remonter à une éternité, mais c’était sans doute l’année dernière — qu’il y avait eu de nombreuses discussions autour de la prévention du gaspillage alimentaire. L’un des avantages était de récupérer ces aliments pour permettre à des personnes de les consommer, mais il était également question de la réduction des émissions de méthane grâce au compostage et à la valorisation des déchets alimentaires. Je trouvais simplement intéressant de constater qu’aujourd’hui, on n’en parle plus autant, car le coût des denrées alimentaires est devenu tellement exorbitant que l’on se concentre davantage sur l’alimentation des populations. Et pourtant, il ne faut pas oublier cet autre avantage qu’est le fait de lutter contre les changements climatiques. Je tenais donc à souligner ce point.

Nous allons maintenant passer au deuxième tour de questions.

Le sénateur McNair : Lorsque nous sommes entrés, je disais à M. Murdoch-Flowers qu’il était tout à fait opportun d’accueillir aujourd’hui une personne du Nunavut, puisque la CBC a publié un article sur un groupe inuit qui demande une refonte du programme Nutrition Nord Canada et des cadres actuels de lutte contre la pauvreté. Je pense que nous entendons un thème récurrent chez vous tous : l’augmentation des revenus des populations rapproche ces dernières de la sécurité alimentaire.

Madame Muir, vous avez indiqué — et c’est là un thème récurrent que nous avons déjà entendu — que le Canada dispose des denrées alimentaires, mais que ce qui fait encore défaut, c’est la logistique et le système de transport nécessaires à leur distribution.

Souhaitez-vous développer un peu ce point? Leamington semble très bien placé pour franchir cette prochaine étape.

Mme Muir : Oui. C’est une très bonne question. Nous allons travailler — et Banques alimentaires Canada nous prêtera main-forte — à acheminer les denrées alimentaires d’un bout à l’autre du Canada.

Présentement, à Leamington, où nous parvenons à récupérer des fruits et légumes, des personnes viennent avec de gros camions de transport chargés de denrées alimentaires, et nous organisons des échanges. Nous recevons les denrées qui ne nous sont pas données, et ces personnes repartent avec des camions remplis de fruits et légumes. Ce système d’échange de denrées est déjà en place. Si et quand nous parviendrons à concrétiser ce projet, Banques alimentaires Canada sera là pour nous aider à expédier les fruits, les légumes et la soupe dans d’autres régions du pays.

Le sénateur McNair : Je me suis rendu au Marché des produits alimentaires de l’Ontario, et j’ai été surpris d’apprendre que des camions partent de là pour se rendre à Terre-Neuve et pratiquement partout au Canada. Je présume que c’est un modèle que vous cherchez vous aussi à mettre en place.

Mme Muir : Oui, ce l’est.

Le sénateur Black : Je vais continuer sur la lancée du sénateur McNair. Ne croyez surtout pas que je n’apprécie pas ce que vous faites. Je suis un fervent partisan de votre initiative. Commençons par là.

Nous avons passé un certain temps au Marché des produits alimentaires de l’Ontario, où nous avons pu nous entretenir avec Bruce Nicholas, le directeur général. Il a confirmé qu’ils expédient effectivement des denrées vers l’Est et l’Ouest, et que c’est faisable. Il a précisé que cela demandait une certaine logistique, mais que l’acheminement vers le Nord était celui qui présentait le plus de difficultés.

Ils font cela depuis 72 ans. Le Marché des produits alimentaires de l’Ontario existe depuis 72 ans. Si vous obtenez une somme d’argent, quelles garanties avez-vous — tant pour l’Unemployed Help Centre of Windsor Inc. que pour Banques alimentaires Canada — que vous serez en mesure d’y parvenir, disons, « du jour au lendemain » alors qu’ils y travaillent depuis 72 ans et qu’ils ont encore du mal, dans certains cas, à acheminer ces denrées?

Mme Beardsley : C’est l’un des principaux rôles de Banques alimentaires Canada. Nous ne partons donc pas de zéro. Nous disposons des capacités logistiques nécessaires. Nous acheminons des denrées alimentaires de n’importe où vers n’importe où. Nous effectuons présentement des livraisons vers le Nord et d’un océan à l’autre sur une base régulière.

Chaque fois que nous recevons d’importants dons en nourriture, nous veillons à ce qu’il soit acheminé sans tarder. Pour y parvenir, nous nous appuyons sur des partenariats. Nous bénéficions d’un soutien important de la part du secteur privé au Canada. Nous avons des partenariats avec des transporteurs routiers, ferroviaires et aériens. Nous collaborons avec ces acteurs pour acheminer les denrées là où elles sont nécessaires.

Ce qui nous pose problème en ce moment, ce n’est pas tant le transport de ces denrées que le fait qu’elles ne puissent pas être « absorbées » par les organismes concernés. Comme le disait Mme Muir, nous disposons d’une abondance de denrées alimentaires que nous ne pouvons pas acheminer vers les banques alimentaires parce que celles-ci ont été conçues pour répondre aux seuls besoins de leur collectivité plutôt qu’à des besoins à l’échelle du système. Il nous faut une infrastructure qui nous permettra d’accepter toutes les demandes. Les denrées alimentaires ne devraient pas être mises aux poubelles alors qu’elles pourraient se retrouver dans l’assiette de quelqu’un. Donc, ces denrées seraient acheminées vers une plateforme régionale, et Banques alimentaires Canada, grâce à son équipe logistique qui travaille dans ce domaine depuis des années, serait alors en mesure de les acheminer là où elles sont nécessaires, que ce soit au Nunavut, au Labrador ou sur l’île de Vancouver. Cela fait partie du travail que Banques alimentaires Canada accomplit depuis 40 ans.

Le sénateur Black : Madame Muir, souhaitez-vous ajouter quelque chose?

Mme Muir : Non. Je suis heureuse que Mme Beardsley ait répondu à cette question. Comme nous l’avons dit plus tôt, ce n’est pas vraiment un problème de logistique. Il y a suffisamment de nourriture au Canada. Nous avons simplement besoin de ce centre de distribution pour pouvoir la transformer.

Le centre de distribution que nous allons construire aura une superficie de 40 000 pieds carrés. Il aura une chaîne de production de produits surgelés. Les produits frais que nous recevrons seront lavés et coupés en dés. La soupe sera préparée dans une cuisine commerciale. Imaginez 19 millions de livres de nourriture. Imaginez une livre de beurre.

Nous allons être en mesure de préparer de la soupe. Nous devrions pouvoir réduire les coûts des programmes de nutrition scolaire partout au Canada. C’était une question posée tout à l’heure. Nous allons distribuer la soupe, les produits surgelés et les produits frais. Nous aidons déjà les écoles de notre région.

Nous disposons de sources alimentaires durables et, grâce à la collaboration avec Banques alimentaires du Canada, nous pensons que nous tenons là une solution tout indiquée à l’insécurité alimentaire.

Le sénateur Black : Merci beaucoup.

La sénatrice Muggli : Pour revenir à M. Murdoch-Flowers, j’ai une petite question statistique. Si vous servez 600 repas par jour, à quel pourcentage de votre collectivité cela correspond-il?

M. Murdoch-Flowers : Pour être un peu plus précis, nous servons 600 portions de nourriture. Nous permettons aux personnes d’emporter plus d’un repas, jusqu’à concurrence de quatre par personne.

Dans nos calculs, c’est donc 600 repas distribués à une collectivité d’environ 8 000 habitants. En réalité, nous en distribuons plutôt entre 400 et 500, mais il nous arrive parfois de dépasser les 600. Bref, cela représente 8 à 9 % de la collectivité.

La sénatrice Muggli : C’est tout de même beaucoup.

M. Murdoch-Flowers : En effet.

La sénatrice Muggli : Pour en venir au réseau des chasseurs inuits, j’aimerais bien savoir ce qu’il vous faut pour mener cette initiative à bien. Je m’interroge sur les installations d’abattage. Y a-t-il des règlements qui vous préoccupent? Quelles sont vos réflexions à ce sujet? Je me demande également si les lois sur les armes à feu ou d’autres questions réglementaires constituent une source de préoccupations à cet égard.

M. Murdoch-Flowers : Nos installations d’abattage sont situées sur la glace. C’est là que sont abattus les phoques et les autres animaux. Mais en ce qui concerne la réglementation, les Inuits du Nunavut bénéficient de l’Accord du Nunavut, qui leur permet de chasser et de vendre leurs prises. Le Nunavut est une administration particulière dotée de son propre système d’accès aux aliments traditionnels, qui est déjà pleinement opérationnel.

D’autres personnes ont déjà évoqué l’incidence des lois sur les armes à feu, alors je ne reviendrai pas sur ces commentaires. La Cour de justice du Nunavut a émis une injonction contre le registre des armes d’épaule, qui, si je ne m’abuse, est toujours en vigueur et qui permet aux Inuits de posséder des armes à feu pour aller chasser.

En ce qui concerne les cadres réglementaires, il peut s’avérer extrêmement complexe de réglementer l’accès aux aliments traditionnels lorsqu’il dépasse le cadre de la récolte pratiquée par les Inuits. S’il s’agit de vente ou d’activités similaires, les lois territoriales entrent alors en jeu, telles que les lois sur les oiseaux migrateurs, la Loi sur les pêches, et cetera. Le régime réglementaire régissant l’accès aux aliments traditionnels est donc complexe.

Dans le rapport intitulé Les germes de la souverainetépublié par l’organisme Droit à l’alimentation, auquel j’ai fait allusion tout à l’heure, nous formulons effectivement certaines recommandations visant à réduire les obstacles réglementaires qui empêchent, de manière générale, les peuples autochtones du Canada d’avoir accès à leurs propres aliments traditionnels.

La sénatrice Muggli : Envisage-t-on d’exporter certains de ces aliments traditionnels vers d’autres territoires ou provinces, voire à l’étranger?

M. Murdoch-Flowers : Oui. Depuis que nous avons ouvert notre magasin « Qinnirvik Country Food and Bulk Store » à Iqaluit, nous recevons sans cesse des demandes provenant d’autres provinces et d’autres organisations communautaires, comme Tungasuvvingat Inuit qui est situé ici, à Ottawa. Ces provinces et ces organisations ont communiqué avec nous pour savoir si elles pouvaient s’approvisionner en aliments traditionnels auprès de nous. Il m’arrive d’apporter quelques aliments traditionnels pour les partager avec des amis, mais le commerce interprovincial ou interterritorial n’est pas envisagé à l’heure actuelle.

La sénatrice Muggli : Ou l’est-il? Ce commerce pourrait faire partie des recommandations que nous formulons dans notre rapport. Devrait-il être envisagé?

M. Murdoch-Flowers : Oui, j’aimerais beaucoup que cela se produise.

La sénatrice Muggli : Je vous remercie.

La présidente : Je voudrais prendre quelques instants, car le temps qui nous était imparti est presque écoulé. Ma question est destinée peut-être à Mme Beardsley ou peut-être à Mme Muir. L’une d’entre vous a évoqué un crédit d’impôt pour les dons alimentaires. Je pense aux agriculteurs, aux conditionneurs et aux transformateurs, et au fait que des denrées alimentaires pourraient être données alors qu’elles sont trop proches de leur date de péremption. Y a-t-il d’autres pays qui offrent des crédits d’impôt ou une forme d’incitation à ce maillon de la chaîne alimentaire, et dont nous pourrions nous inspirer? Y a-t-il d’autres exemples que nous pourrions examiner afin d’adopter leurs pratiques ou d’en tirer des enseignements?

Mme Beardsley : Il y a d’autres pays qui le font. Je peux vous en donner la liste. Je n’ai pas d’autres exemples qui me viennent spontanément à l’esprit. Au Canada, quatre provinces accordent aux agriculteurs des crédits d’impôt pour les dos d’aliments frais en contrepartie de leurs dons.

Il existe déjà quelques exemples de ce type, et nous avons constaté que cela incitait réellement les gens à faire des dons. Nous savons que les dons de denrées alimentaires occasionnent des coûts aux agriculteurs, c’est-à-dire des coûts de main-d’œuvre, de transport, d’entreposage, et cetera. Les mesures d’incitation mises en place ont eu un effet positif dans les quatre provinces où elles sont actuellement en vigueur. Voilà pourquoi nous plaidons en faveur d’un crédit d’impôt fédéral pour les dons d’aliments frais. Oui, il y a des provinces sur lesquelles nous pouvons recueillir des renseignements, que nous pourrons mettre en commun par la suite.

La présidente : Si vous pouviez réunir ces renseignements, et nous les faire parvenir afin que nous puissions les inclure dans notre rapport, ce serait formidable.

Cela met fin au temps qui nous était imparti pour poser des questions. Je tiens à prendre un instant pour vous remercier tous les trois de vous être joints à nous, que ce soit en ligne ou en personne. Ces comparutions exigent beaucoup de travail que nous ne prenons pas à la légère. Nous vous sommes reconnaissants de vos compétences et de tout le temps et les efforts que vous avez consacrés à votre comparution devant nous afin d’apporter votre précieux témoignage. Je vous en remercie encore une fois.

Dans le cadre de l’audience du deuxième groupe d’experts d’aujourd’hui, nous avons le plaisir d’accueillir Dean Orr, agriculteur et étudiant diplômé, ainsi que Chris Franc, chef de la direction de 4-H Canada. Je vous remercie infiniment de vous joindre à nous.

Nous commencerons par entendre vos déclarations préliminaires avant de passer aux questions des membres. Vous disposerez de cinq minutes chacun pour faire votre déclaration. Lorsqu’il ne vous reste plus qu’environ une minute, je m’efforcerai de vous le signaler.

Nous allons commencer par donner la parole à M. Orr. Vous avez la parole, monsieur.

Dean Orr, agriculteur et étudiant diplômé OAC, à titre personnel : Bonsoir à tous. Je vous remercie de m’accueillir parmi vous. Je suis très heureux d’être de retour devant le Comité sénatorial permanent de l’agriculture et des forêts pour vous parler de deux de mes sujets de prédilection, c’est-à-dire l’agriculture et la planification de l’utilisation des terres, ainsi que de leur incidence respective sur la sécurité alimentaire.

Je m’appelle Dean Orr. Je suis un jeune agriculteur à temps plein. La ferme de ma famille se trouve juste au nord de Toronto, à la périphérie de la région du Grand Toronto, ou RGT, où nous cultivons des céréales, produisons du sirop d’érable, élevons quelques volailles et nous occupons du nettoyage des semences.

Je suis également étudiant de maîtrise à l’Université de Guelph, où je me spécialise en planification et en aménagement rural. Ma thèse porte sur le calcul de la superficie de terres agricoles dont l’Ontario a besoin pour subvenir à ses propres besoins alimentaires, ainsi que sur la manière dont la préservation d’une superficie minimale de terres agricoles pourrait se traduire concrètement dans la pratique de planification.

La planification de l’utilisation des terres me passionne depuis des années, car j’ai vu ma communauté agricole périurbaine disparaître sous mes yeux pour laisser place à un étalement urbain inefficace et coûteux.

La sécurité alimentaire prend tout son sens lorsqu’un parent doit se demander d’où proviendra son prochain repas. Elle revêt également une importance à une échelle beaucoup plus large. Notre province est-elle capable de subvenir à ses propres besoins alimentaires? Notre nation est-elle capable de subvenir à ses propres besoins alimentaires? Cette réponse varie-t-elle en fonction de notre capacité à commercer avec d’autres pays?

La planification de l’utilisation des terres est la base de la sécurité alimentaire, car sans nos ressources agricoles, nous ne pouvons pas cultiver de denrées alimentaires. C’est aussi simple que cela.

L’Ontario perd des terres agricoles à un rythme effréné, en grande partie à cause d’une mauvaise planification de l’utilisation des terres. Depuis 1941, nous avons perdu 50 % de nos terres agricoles, soit 11,5 millions d’acres.

Selon le dernier Recensement de l’agriculture, l’Ontario a perdu 319 acres par jour, soit un peu moins de 1 % de ses terres agricoles par an au cours des cinq dernières années.

Les terres agricoles de l’Ontario constituent le fleuron des ressources agricoles du Canada, étant donné qu’elles bénéficient d’une meilleure qualité de sol, d’une saison de croissance plus longue et de conditions météorologiques et pluviométriques parmi les meilleures et les plus stables qui soient, ce qui fait d’elles une ressource nationale irremplaçable. Plus de 50 % des sols de classe 1 du Canada se trouvent en Ontario.

La politique d’aménagement du territoire de l’Ontario prévoit des exigences qui visent à planifier certains aspects pour tenir compte de l’évolution démographique prévue. Le logement, les infrastructures municipales d’approvisionnement en eau et d’égouts, ainsi que l’emploi en sont quelques exemples.

L’agriculture ne figure pas sur cette liste. Il n’existe aucune obligation de conserver une superficie minimale de terres agricoles afin de garantir l’approvisionnement alimentaire d’une population donnée. En fait, cette obligation n’existe nulle part au Canada.

À mesure que d’autres besoins en matière de développement se manifestent, les planificateurs ont l’obligation légale de passer outre aux mesures de protection qui s’appliquent aux terres agricoles, car il n’y a aucun filet de sécurité ni exigence minimale concernant les terres agricoles.

Ces décisions, prises à maintes reprises, ont gravement entamé nos ressources agricoles. J’ai souvent entendu dire que nous disposions d’un nombre de terres agricoles plus que suffisant. C’est en me demandant si cela était réellement vrai que j’ai entrepris mes recherches à l’université.

Les premières estimations indiquent qu’en réalité, nous ne disposons pas d’une grande quantité de terres agricoles. Selon le scénario alimentaire retenu, l’Ontario pourrait présenter un manque à gagner d’un maximum de 30 millions d’acres de terres agricoles pour subvenir à ses propres besoins alimentaires.

Si l’on prend du recul pour considérer la situation à l’échelle nationale, il se pourrait que le Canada dispose d’un nombre de terres agricoles juste assez important pour subvenir à ses propres besoins alimentaires.

Nos recherches se poursuivent, et je serai ravi de vous faire parvenir des versions préliminaires du manuscrit à l’approche de son achèvement, à l’automne. Ces recherches soulèvent la question suivante : comment pouvons-nous mieux protéger nos terres agricoles? Il faudra désigner des zones où l’urbanisation sera interdite, où tout projet de construction sur nos terres agricoles sera expressément interdit. Cette responsabilité incombera toutefois aux provinces. Le gouvernement fédéral devra quant à lui adopter une approche différente, car il n’a aucune compétence en matière de planification de l’utilisation des terres.

Voici six propositions visant à freiner la perte de terres agricoles à l’échelle fédérale.

Tout d’abord, la solution la plus simple, la plus économique et la plus efficace pour le gouvernement fédéral consisterait à exiger des provinces qu’elles rendent compte de la superficie de leurs terres agricoles, de leurs gains et pertes en la matière, ainsi que des causes de ces pertes, et qu’elles calculent la superficie nécessaire pour nourrir leur population. Je ne suis certes pas un expert en droit constitutionnel, mais cette mesure devrait respecter le partage des pouvoirs prévu tout en fournissant aux provinces et au public les informations essentielles dont ils ont besoin pour mieux gérer leurs ressources.

Deuxièmement, le gouvernement fédéral pourrait mettre en place un mécanisme de financement à l’intention d’organisations non gouvernementales, ou ONG, comme l’Ontario Farmland Trust, dont l’unique objectif est de protéger les terres agricoles.

Troisièmement, il faut continuer d’influencer les décisions en matière de planification de l’utilisation des terres qui ont une incidence sur les terres agricoles en finançant les projets qui visent à donner les résultats que nous souhaitons. À titre d’exemple, on peut citer l’octroi de fonds fédéraux pour la construction de logements situés exclusivement dans les limites urbaines, pour la construction exclusive de logements de « densité intermédiaire » manquants ou pour l’implantation de logements ou d’industries dans des villes du Bouclier canadien où l’agriculture n’est pas viable.

Quatrièmement, il faut examiner le rôle que l’agriculture joue dans le partage des pouvoirs et déterminer quels pouvoirs supplémentaires pourraient être mis à profit pour protéger les terres agricoles.

Cinquièmement, il faut mobiliser plusieurs ordres de gouvernement afin de coordonner la protection des terres agricoles. Des recherches menées récemment par l’Université de Guelph ont montré que les échelons supérieurs des administrations municipales sont mieux à même de fournir les ressources et la coordination nécessaires pour soutenir davantage l’agriculture et protéger les terres agricoles.

Sixièmement, le Sénat pourrait mener une étude particulière sur la perte de terres agricoles au Canada et sur les mesures à prendre pour la réduire, voire l’éliminer.

L’agriculture est une utilisation finale des terres — et non un projet de développement en attente —, et elle doit être protégée en tant que telle, afin de préserver la sécurité alimentaire nationale. Je vous remercie de votre attention.

La présidente : Je vous remercie, monsieur Orr. Les gens assis de ce côté-ci de la table vous félicitent chaleureusement, en particulier en raison de votre sixième recommandation. Je vous remercie encore une fois.

La prochaine intervenante est Mme Franc. Vous avez la parole, madame.

Chris Franc, cheffe de la direction, Le 4-H du Canada : Mesdames et messieurs les sénateurs, je vous remercie de m’avoir donné l’occasion de m’adresser à vous aujourd’hui. Je m’appelle Chris Franc, et je suis cheffe de la direction du 4-H du Canada, une organisation nationale consacrée au développement des jeunes qui, depuis plus de 100 ans, aide les jeunes Canadiens à développer leur esprit d’initiative, leurs aptitudes essentielles à la vie quotidienne et leurs connaissances agricoles.

Au sein du 4-H du Canada, nous travaillons avec des milliers de jeunes partout au Canada, dont bon nombre sont très engagés dans l’agriculture, la production alimentaire et l’initiative communautaire. De ce point de vue, nous considérons la sécurité alimentaire non seulement comme un enjeu politique, mais aussi comme une possibilité pour les générations futures.

Au cours de votre étude, vous avez pu constater clairement que la sécurité alimentaire au Canada est une question complexe. Comme l’ont souligné de nombreuses personnes, elle concerne l’accès à l’alimentation, l’abordabilité, la résilience, la capacité de production et la confiance dans notre système alimentaire. Il s’agit d’un réseau interrelié dont la solidité dépend de son maillon le plus faible et qui repose largement sur l’ensemble de la communauté canadienne.

À nos yeux, il existe un autre lien qui relie toutes ces priorités, c’est-à-dire les personnes. Plus précisément, les jeunes.

Lorsque l’on évoque l’avenir de la sécurité alimentaire au Canada, il faut également se demander qui cultivera les denrées alimentaires, mettra en place les systèmes, concevra des solutions novatrices et préservera la confiance du public. Cette main-d’œuvre et ces dirigeants de demain se trouvent parmi nos jeunes d’aujourd’hui.

Au sein du 4-H du Canada, nous voyons de nos propres yeux que lorsque les jeunes s’impliquent dans l’agriculture et les systèmes alimentaires, ils acquièrent des compétences pratiques, renforcent leur confiance en eux et leurs qualités de chef de file, et consolident leurs liens avec leur communauté et leur pays. Mais surtout, ils deviennent des participants actifs à la sécurité alimentaire, plutôt que de simples bénéficiaires passifs.

C’est pourquoi je me permets de formuler respectueusement trois recommandations. Premièrement, il faut intégrer l’engagement communautaire et l’éducation en matière d’alimentation et d’agriculture dans la stratégie nationale de sécurité alimentaire du Canada. Bon nombre des solutions les plus efficaces en matière de sécurité alimentaire sont mises en œuvre par des communautés. Des organisations telles que le 4-H du Canada sont bien placées pour proposer un apprentissage expérientiel et communautaire. Par exemple, en partenariat avec Syngenta, nous avons lancé le Défi agroalimentaire, une initiative à l’échelle du Canada qui met les membres du 4-H au défi d’agir en faveur de l’agriculture durable et de la sécurité alimentaire au sein de leurs collectivités. Plusieurs clubs qui ont remporté le défi cette année ont cultivé et récolté des fruits et légumes dans des jardins communautaires, puis les ont donnés à des banques alimentaires locales.

Mais ils ont également sensibilisé leurs collectivités aux méthodes de conservation des aliments à domicile, mobilisé d’autres organisations communautaires et réfléchi à des moyens d’améliorer leur production et de gagner en efficacité. Un club de l’Île-du-Prince-Édouard — et je salue plus précisément le club 4-H de Kensington — a collaboré avec un agriculteur local pour réduire le gaspillage alimentaire en récupérant les pommes de terre qui restaient à la fin de la récolte et en les remettant à la banque alimentaire locale.

Il s’agit à la fois de mettre en pratique notre devise, « Apprendre en travaillant », et d’ancrer chez eux des valeurs communautaires qu’ils garderont toute leur vie. En effet, les jeunes du 4-H sont près de quatre fois plus enclins à participer activement à la vie civique et au bénévolat.

Nous encourageons le gouvernement fédéral à veiller à ce que les jeunes ne soient pas seulement associés à ces initiatives, mais qu’ils puissent également y jouer un rôle de premier plan.

Notre deuxième recommandation est d’investir dans des parcours vers des carrières dans l’agriculture et l’agroalimentaire, conçus à l’intention des jeunes. La sécurité alimentaire à long terme du Canada dépend d’une main-d’œuvre qualifiée et innovante, qui traverse actuellement une crise comportant les trois volets suivants : les compétences, les ressources humaines et le leadership. Voilà pourquoi il est essentiel d’investir dans la formation et le mentorat des jeunes, dans leur exposition à divers métiers qui constituent des maillons de la chaîne de valeur agroalimentaire, ainsi que dans des occasions qui leur permettront de prendre l’initiative et d’innover.

Les jeunes membres du 4-H sont trois fois plus susceptibles de se sentir compétents en matière d’artisanat, 3,6 fois plus, en matière d’aptitudes mécaniques, 2 fois plus, en matière de leadership, et 2,6 fois plus, en matière de préparation générale à la vie professionnelle, et la liste est encore longue.

L’amélioration de la sécurité alimentaire n’est pas une stratégie à court terme. Il est essentiel de semer les germes de cette sécurité dès maintenant pour que les générations futures puissent en récolter les fruits.

Notre dernière recommandation consiste à reconnaître les organisations pour les jeunes comme des partenaires dans le renforcement de la confiance du public. Le 4-H du Canada et les organismes similaires jouent un rôle unique en tant que plateformes communautaires d’apprentissage et de dialogue, fiables et non partisanes. Les jeunes peuvent être de puissants ambassadeurs, qui contribuent à réduire la désinformation, à accroître la transparence et à tisser des liens plus solides entre les consommateurs et les producteurs. Nos programmes enseignent aux jeunes à faire preuve de courage, de compétence et d’assurance lorsqu’ils s’expriment en public, ce qui constitue la pierre angulaire d’un excellent ambassadeur.

Pour conclure, je tiens à souligner que la sécurité alimentaire ne peut être assurée uniquement par l’intermédiaire d’infrastructures, de politiques ou de programmes. C’est un objectif que l’on réalise au fil du temps grâce aux personnes, aux connaissances et aux capacités des communautés. En investissant dès aujourd’hui dans les jeunes en leur donnant accès à une éducation, à des chefs de file et à des occasions, nous soutenons la prochaine génération d’agriculteurs et de chefs de file de l’alimentation, tout en renforçant la résilience, la durabilité et la confiance de l’ensemble du système alimentaire canadien.

Si je devais vous recommander de prendre une seule mesure, ce serait la suivante : vous devez intégrer délibérément les jeunes dans la Stratégie nationale de sécurité alimentaire du Canada en tant qu’acteurs à part entière, et non en tant que futurs participants. Des investissements relativement modestes dans des programmes tels que le 4-H ont un effet bénéfique important. Je vous remercie de votre attention.

La présidente : Merci, madame Franc. J’apprécie votre remarque concernant le club 4-H de Kensington. Ils avaient d’ailleurs trouvé un titre plutôt accrocheur pour cette activité : « La cueillette des pommes de terre, une belle activité terre à terre ». Je vous remercie d’avoir lancé cette initiative formidable. Et un grand merci à la famille MacMurdo d’avoir permis à tous ces participants de mettre la main à la pâte pour récolter des pommes de terre.

Excellent, merci beaucoup pour votre allocution d’ouverture. Nous allons maintenant passer aux questions. Chaque sénateur disposera de cinq minutes lors de la première série pour poser ses questions et obtenir des réponses. Nous allons commencer par le sénateur McNair, notre vice-président.

Le sénateur McNair : Madame Franc, je ne peux m’empêcher de vous demander la chose suivante : à quel point est-ce génial d’avoir été nommé comme nouvelle cheffe de la direction de 4-H Canada?

Mme Franc : Honnêtement, c’est un rêve devenu réalité.

Le sénateur McNair : J’imagine que vous vous pincez chaque jour pour vous assurer que vous ne rêvez pas. Vous faites un travail exceptionnel, il faut le dire.

En mai de cette année, lors de son témoignage devant le comité, Mme Lindsay Steele, agricultrice et propriétaire de l’exploitation Hustle Farms en Nouvelle-Écosse, a déclaré la chose suivante :

Un autre élément qui peut vraiment contribuer à assurer la pérennité des exploitations agricoles, ce sont les programmes nationaux destinés aux jeunes agriculteurs, qu’il s’agisse de Financement agricole Canada ou d’un autre programme leur permettant d’acquérir ces exploitations, et qui prévoient une réduction des taux d’intérêt ou des avantages fiscaux afin qu’ils aient les moyens de les acheter.

Tous les agriculteurs ne peuvent pas prendre leur retraite et simplement céder leur exploitation à leurs enfants. Il faudrait trouver un moyen pour que ces agriculteurs puissent céder leur entreprise à un tiers, car c’est là un problème majeur auquel bon nombre d’entre eux sont confrontés.

Je voudrais savoir si vous êtes tous les deux d’accord avec cette affirmation. Afin de préserver les terres agricoles en tant que telles le plus longtemps possible, comment faudrait-il les classer en zones afin de renforcer la sécurité alimentaire et la viabilité économique des agriculteurs? En l’absence de plan de succession, comment le gouvernement fédéral devrait-il réduire les taux d’intérêt ou offrir des avantages fiscaux aux nouveaux agriculteurs ou aux agriculteurs extérieurs à la famille qui souhaitent s’installer ou acheter des terres agricoles plutôt que de les céder à un promoteur immobilier?

M. Orr : Je suis désolé, pourriez-vous répéter la question?

Le sénateur McNair : Je suis curieux de savoir ce que vous proposez en matière de zonage des terres afin de renforcer la sécurité alimentaire et de protéger les terres agricoles. En l’absence de plan de succession, le gouvernement fédéral devrait-il envisager des mesures telles que la réduction des taux d’intérêt ou l’octroi d’avantages fiscaux aux nouveaux exploitants ou à des personnes extérieures à la famille qui souhaitent acheter ces terres? L’objectif est bel et bien de maintenir nos exploitations agricoles en activité, n’est-ce pas?

M. Orr : Oui, bien entendu. Tout ce que le gouvernement fédéral pourrait faire pour réduire les coûts pour les nouveaux arrivants serait formidable. En tant que jeune agriculteur moi-même, je suis tout à fait conscient que tout est cher dans mon domaine: se lancer dans l’agriculture coûte très cher; les terres agricoles, surtout en Ontario, sont très chères; l’équipement coûte cher, lui aussi. En vérité, toutes mesures qui permettraient de réduire les coûts pour les jeunes agriculteurs seraient fort appréciées.

Le sénateur McNair : Deux de nos invités ici présents pourront nous indiquer le coût unitaire à l’acre nécessaire au maintien d’une exploitation agricole au sein de chaque province.

Madame Franc, avez-vous quelque chose à ajouter à ce sujet, d’une manière générale?

Mme Franc : Je partage tout à fait ce point de vue: tout ce qui peut contribuer à réduire les obstacles auxquels se heurtent les jeunes agricoles est le bienvenu, notamment l’octroi de différents avantages fiscaux. La reprise d’une exploitation agricole, ainsi que la remise à niveau et la modernisation de celle-ci, entraîne des coûts d’investissement importants. Honnêtement, pour beaucoup de jeunes agriculteurs que nous côtoyons, la mise en place de subventions et de programmes de financement représente la solution idéale.

Le sénateur McNair : Je n’ai pas le temps de m’en occuper aujourd’hui, mais si vous pouviez nous transmettre davantage de renseignements à propos de l’initiative pancanadienne Défi Agroalimentaire lancée par 4-H, ce serait fort apprécié.

Mme Franc : Bien sûr, j’en serais ravie.

Le sénateur McNair : J’apprécie le travail que vous accomplissez tous les deux dans ce domaine, chacun à votre manière. Je vous encourage à poursuivre dans cette voie.

Comme vous l’avez dit, madame Franc, la question est la suivante : qui sera en mesure de prendre la relève en agriculture afin de nourrir la population canadienne? Cette mission fondamentale incombe à la prochaine génération. J’apprécie le travail que vous accomplissez tous les deux.

M. Orr : J’ajouterais que toute mesure pouvant contribuer à maintenir le prix des terres agricoles à un niveau abordable est fort utile. En matière de décisions relatives à l’aménagement du territoire, des mesures telles que la mise en place d’une ceinture verte contribuent à maintenir le prix des terres agricoles plus abordable pour nos agriculteurs.

Lorsqu’un agriculteur prend sa retraite, il souhaite évidemment tirer le meilleur prix possible de son exploitation agricole, mais cela n’aide pas la génération suivante à se lancer dans ce domaine. Nous devons donc mettre en place des mesures efficaces visant à garantir que les terres agricoles demeurent des terres agricoles, et ne soient pas transformées en terrains spéculatifs. De cette manière, nous pouvons contribuer à maintenir les coûts des terres agricoles à un niveau relativement peu élevé, et à réduire les barrières à l’entrée pour la relève.

Le sénateur McNair : Nous avons tous déjà vécu dans des localités où l’on pouvait observer des terres agricoles. J’ai grandi à Fredericton, au Nouveau-Brunswick. Il y avait une belle exploitation laitière en plein centre-ville, mais elle a fini par être remplacée par un quartier résidentiel. Nous devons donc faire en sorte d’éviter ce genre de situation.

Le sénateur Black : Monsieur Orr, je pose souvent cette question à la fin d’une séance en comité, mais je vais la poser d’emblée pour que nous ne terminions pas sur une note négative. J’ai cette crainte, qui m’empêche de dormir la nuit, qu’un jour vienne en Ontario où nous n’aurons plus assez de terres agricoles pour être en mesure de nourrir la population de notre province, sans parler de celle du Canada et du reste de la planète.

Ma première question est la suivante : est-ce que vous envisagez également une telle possibilité? J’ai l’impression que c’est peut-être le cas, mais vous pourriez nous en dire plus. Bref, qu’en pensez-vous?

M. Orr : Eh bien, c’est effectivement une possibilité qui fait froid dans le dos. Lorsque j’ai commencé à me pencher sur la question dans le cadre de mes recherches, j’ai été stupéfait de constater que personne ne s’était encore penché sur ce sujet. Lorsque nous nous sommes lancés dans notre revue de la littérature scientifique, nous avons examiné d’autres études menées ailleurs dans le monde qui portaient, de manière générale, sur les besoins en terres agricoles par habitant à l’échelle nationale, plutôt qu’à l’échelle provinciale.

Un régime alimentaire typiquement américain ou canadien nécessite environ 2 à 2,5 acres par personne et par an pour subvenir à ses besoins alimentaires. L’Ontario compte actuellement environ 16 millions d’habitants, et nous disposons de 11 millions d’acres de terres agricoles, auxquelles s’ajoute quelque 1 million d’acres prêtes à être exploitées. Nous disposons donc d’environ 10 millions d’acres, alors qu’il nous faudrait entre 32 et 40 millions d’acres pour demeurer en mesure de nourrir l’ensemble de la population ontarienne.

Nous savons que l’Ontario est actuellement un importateur net de denrées alimentaires; il me paraît donc évident que nous ne disposons probablement pas de suffisamment de terres agricoles pour subvenir aux besoins alimentaires de notre propre population.

Le sénateur Black : Je vous remercie. Ce fut une discussion fort déprimante, quoique nécessaire.

M. Orr : En effet, tout cela n’est guère réjouissant, n’est-ce pas?

Le sénateur Black : Madame Franc, comme vous le savez bien, le groupe 4-H occupe une place importante dans mon cœur. Je suis toujours impressionné par les jeunes que je rencontre et qui s’investissent avec passion au sein de ce programme.

Je sais que vous avez accueilli un groupe composé d’une centaine de jeunes ici même, à Ottawa, dans la salle du Sénat, il y a quelques semaines. L’une des activités organisées était une sorte de table ronde. Pourriez-vous nous expliquer en quoi cela consistait concrètement? Si vous avez des renseignements concernant des groupes de défense d’une cause spécifique, vous pourriez également en parler. Merci.

Mme Franc : Vous avez raison, bien entendu. Nous avons accueilli une centaine de jeunes venus de tout le Canada. Cette table ronde nous a permis d’entamer un dialogue avec différentes parties prenantes du secteur agricole et agroalimentaire, ainsi qu’avec des acteurs travaillant auprès des jeunes. Nous leur avons demandé de poser une question à nos jeunes. Ces derniers se sont ensuite répartis en groupes pour préparer une réponse, qu’ils ont ensuite présentée directement aux différentes parties prenantes.

Par exemple, ils vous ont présenté, sénateur Black, un exposé sur les enjeux liés à la sécurité alimentaire. Je n’ai pas encore entendu, en réalité, ce qu’ils vous ont dit, et j’avais l’intention de vous demander votre avis à ce sujet. J’aimerais beaucoup en savoir plus. Je sais en tout cas que ce fut une formidable occasion pour les jeunes de s’impliquer activement dans le processus, et de nous faire part de leurs commentaires. La rétroaction des deux côtés par rapport à cette table ronde a été vraiment formidable. Bref, ce fut un immense succès.

Le sénateur Black : Je suppose que vous avez peut-être, quelque part dans votre bureau ou dans celui de quelqu’un d’autre, la présentation PowerPoint faite par ce groupe. Si ce n’est pas le cas, vous pourriez vous la procurer et nous la transmettre dans le cadre de votre témoignage, simplement à titre d’information, ce serait formidable.

Mme Franc : Bien entendu.

La sénatrice Muggli : Monsieur Orr, il est quelque peu ironique que le Canada ne dispose plus d’assez de terres pour nourrir sa propre population, alors que je viens d’une région où l’on cultive du blé, du colza, des pois et des lentilles à des fins d’exportation. Ma prochaine question s’inscrit donc dans ce contexte particulier.

Avez-vous des réflexions concernant les mesures à prendre pour améliorer la production alimentaire à valeur ajoutée?

M. Orr : Il ne fait aucun doute que le Canada dispose de nombreuses possibilités dans le secteur des produits alimentaires à valeur ajoutée. J’ai déjà mentionné que l’Ontario est un importateur net de denrées alimentaires. Le total de nos importations dépasse nos exportations à hauteur d’environ 13 millions de dollars. Une partie de ces denrées alimentaires est exportée vers les États-Unis à un prix inférieur, puis réimportée à un prix plus élevé.

Le secteur de la viande de porc en est un excellent exemple. Chaque jour, des centaines de camions franchissent la frontière, chargés de viande de porc destinée à être transformée aux États-Unis, avant de revenir sous forme de morceaux plus chers. C’est en partie pour cette raison que nous dépensons autant d’argent pour importer des denrées alimentaires. Il existe de nombreuses possibilités pour développer nos capacités de transformation au pays pour remédier à cette situation, non seulement pour nourrir notre population et conserver l’argent au Canada, plutôt que de l’exporter, mais également parce que la création de cette valeur ajoutée à l’exportation avant le départ des marchandises est également bénéfique pour les agriculteurs et les producteurs canadiens.

La sénatrice Muggli : Avez-vous un avis sur les types de mesures incitatives qui seraient nécessaires pour encourager nos agriculteurs à développer ce secteur spécifique?

M. Orr : Il s’agit d’une excellente question. Je sais qu’on a tendance à penser tout de suite au volet du financement. Même les grandes entreprises cherchent à obtenir des fonds dans le but de faciliter la construction d’usines et d’exploitations agricoles.

Il est un peu plus difficile d’octroyer de l’aide financière à un plus grand nombre de petits et de moyens producteurs. Toutefois, il existe indéniablement des besoins énormes, notamment en Ontario, pour les petites et moyennes entreprises de transformation de viande de poulet et de bœuf.

Donc, s’il existait un moyen pour que le gouvernement fédéral contribue à encourager la construction et l’entretien de ces usines modernes… Je pense que bon nombre des anciennes usines de transformation ont fermé en raison du renforcement des normes sanitaires, ainsi que de l’intensification des mesures de contrôle au sein des usines de transformation de viande. Toute mesure permettant d’aider les petits transformateurs à surmonter ce type de difficultés serait donc fort appréciée.

La sénatrice Muggli : Je vous remercie. Et merci d’ailleurs de nous avoir expliqué de quelle manière on calcule le nombre d’acres nécessaires pour nourrir la population canadienne. C’était justement l’une des questions que j’allais poser, car cela m’intriguait.

J’ai maintenant une petite question à l’attention de Mme Franc. Combien de participants au programme 4-H se lancent par la suite dans une carrière au sein du secteur agroalimentaire?

Mme Franc : Un peu plus de 80 % des membres qui participent au programme 4-H sont impliqués d’une façon quelconque au sein du secteur agricole. Qu’il s’agisse de produire des denrées alimentaires ou de participer à leur transformation, ils s’impliquent d’une manière ou d’une autre.

La sénatrice Muggli : Merci.

La sénatrice Burey : Je tiens d’abord à remercier nos jeunes agriculteurs de s’être présentés devant le comité. Nous avons besoin de vous, vous êtes la relève.

Monsieur Orr, je crois que nous nous sommes déjà rencontrés lorsque vous êtes venu à notre groupe de travail. Lors de notre enquête sur l’aménagement du territoire, j’ai évoqué les renseignements très convaincants que vous nous aviez communiqués. Je suis donc ravie d’apprendre que vous êtes en train de rédiger votre mémoire de maîtrise. Bref, toutes mes félicitations pour votre excellent travail.

Je souhaitais en savoir un peu plus sur certaines de vos recommandations concernant le gouvernement fédéral, car vous aviez tout à fait raison au sujet des enjeux liés aux champs de compétence.

Ma première question porte sur les données disponibles concernant la superficie des terres agricoles dont nous disposons pour subvenir aux besoins alimentaires de la population canadienne. Pourriez-vous nous dire s’il existe actuellement des données à ce sujet?

M. Orr : En bref, il n’y en a pas. La province de l’Ontario, en tout cas, ne recense pas la superficie de ses terres agricoles; ni celle qu’elle perd ni la superficie dont nous avons besoin pour subvenir à nos besoins alimentaires.

Lorsqu’on parle spécifiquement de la perte de terres agricoles, la plupart des renseignements proviennent du Recensement de l’agriculture de Statistique Canada, lequel a lieu tous les cinq ans. Ces données sont fiables, et ce sont en fait les meilleures dont nous disposons. Elles sont fiables dans le sens où elles reposent sur différentes vérifications menées sur le terrain — ce sont les agriculteurs eux-mêmes qui remplissent ces formulaires et nous indiquent le nombre d’acres qu’ils exploitent —, même si elles ne sont évidemment pas parfaites.

Cette approche ne fait pas la distinction entre un agriculteur dont la superficie cultivable a diminué en raison de la perte de terres au profit de projets d’aménagement urbain, et un agriculteur dont la superficie cultivable a diminué à la suite d’initiatives de renaturation ou de restauration de l’environnement, ou encore parce qu’il dispose simplement de moins de terres agricoles qu’il ne le pensait après avoir utilisé un GPS plus performant pour cartographier ses terres agricoles.

En confiant aux provinces la responsabilité de rendre compte de ces données, je pense que cela va apporter une couche supplémentaire de renseignements qui nous fait cruellement défaut à l’heure actuelle. Par ailleurs, le fait que les provinces en rendent compte de manière régulière va s’avérer particulièrement utile pour faciliter la prise de décisions en matière d’aménagement du territoire.

La sénatrice Burey : Je vous remercie.

Madame Franc, je suis ravie d’apprendre que votre « taux de conversion » s’élève maintenant à 80 %, pour reprendre ces termes. Vous savez, j’ai déjà été pédiatre dans l’une de mes vies antérieures. Vous avez formulé une recommandation concernant l’éducation et l’implication de la communauté. Pouvez-vous nous en dire plus à ce sujet, en particulier sur le Défi agroalimentaire? Je parle ici des plus jeunes, comme les élèves du primaire et du lycée. Pourriez-vous nous dire s’il existe des programmes de ce type et nous en dire davantage à leur sujet?

Mme Franc : Bien sûr. Grâce à nos activités au sein de l’initiative 4-H, dont la devise est « C’est en forgeant qu’on devient forgeron », nous proposons des clubs où les jeunes acquièrent cette expérience pratique. Ils peuvent choisir de rejoindre le club d’élevage bovin. Il existe également, dans l’Ouest, des clubs vétérinaires et des cliniques vétérinaires où l’on peut apprendre à s’occuper des animaux, sans oublier une formation plus générale à la prise de parole en public.

Le programme 4-H repose sur le développement positif des jeunes. Leur offrir des animateurs responsables et bienveillants, grâce auxquels ils peuvent apprendre dans un environnement sécuritaire, est au cœur d’une grande partie de l’initiative 4-H. Par ailleurs, tous nos clubs sont très ancrés au sein de la vie locale.

Récemment, à l’échelle nationale, nous avons examiné le parcours complet de nos membres afin de nous assurer que nous soutenons ce vivier de talents vers des parcours professionnels au sein du secteur agricole. Ainsi, nous accompagnons les jeunes à travers leurs premières expériences, qu’il s’agisse de s’occuper d’un veau ou de participer à des expositions, jusqu’à leurs années à l’école secondaire. Quelles autres compétences pouvons-nous leur transmettre pour les préparer à la vie professionnelle, comme la prise de parole en public? Grâce au financement d’Agriculture et Agroalimentaire Canada, nous avons élaboré une stratégie d’engagement des jeunes de dernière année du secondaire en vue d’un parcours professionnel au sein du monde agricole, et nous mettons déjà cela en œuvre par le biais de notre Forum des membres et de notre Congrès sur la citoyenneté. Nous cherchons donc à rendre cette démarche plus cohérente.

La sénatrice Burey : J’aimerais parler davantage des nouveaux venus. Comment tentez-vous de les mobiliser? Nous savons que les jeunes agriculteurs forment un groupe plus diversifié. Comment les mobilisez-vous?

Mme Franc : Nous commençons tout juste à nous pencher là-dessus. La situation m’emballe beaucoup. Comme vous l’avez dit, nous formons un groupe nettement plus diversifié, et il y a beaucoup à apprendre. Nous allons nous pencher sur les meilleures façons de mobiliser les gens d’un point de vue culturel et de les intégrer à notre communauté. On peut apprendre sur le terrain, mais on peut également transmettre ses expériences.

Nous commençons donc tout juste à examiner ce type d’éléments et cette occasion m’emballe énormément.

[Français]

La sénatrice Oudar : Bienvenue à tous les deux, et félicitations à chacun d’entre vous pour ce que vous faites dans vos domaines respectifs.

Je remplace la sénatrice Hébert. En me préparant pour la réunion d’aujourd’hui, j’ai examiné le treizième rapport du Comité sénatorial permanent de l’agriculture et des forêts, Terrain critique : Pourquoi le sol est essentiel à la santé économique, environnementale, humaine et sociale du Canada. Je vous félicite. Le comité a fait de l’excellent travail. Il y a une réponse du gouvernement, que j’interprète comme étant somme toute assez positive. La réponse entérine et appuie plusieurs des recommandations, notamment la constitution des sols comme un bien national stratégique, de même que la création d’un institut national et d’une base de données nationale sur les sols, afin de partager les connaissances avec les provinces, les territoires, les gouvernements autochtones et les universités.

Je voulais vous entendre là-dessus. À l’heure actuelle, je comprends que le Service canadien d’information sur les sols ne fait pas ce travail. Il répertorie peut-être les terres, mais il ne fait pas le travail dont vous nous parlez aujourd’hui, qui a plutôt trait à la gouvernance. C’est un peu différent. Je voulais donc vous entendre sur cette proposition d’un institut national des sols. J’ai vu qu’il y avait également un protecteur national du sol ou quelque chose comme cela. On pourrait commencer par vous, monsieur Orr.

[Traduction]

M. Orr : Le sol est important. Le sol, c’est la vie. Il en va de même pour l’eau. Si l’on n’apprécie pas notre sol et nos ressources agricoles, il est très difficile d’établir des plans de société adéquats.

Une grande partie des données pédologiques doit être mises à jour. À titre d’exemple, la cartographie des Possibilités agricoles des sols remonte parfois à 70 ans. Cela dépend, mais il y a assurément lieu de la moderniser dans de tels cas. On a établi la cartographie à très grande échelle, et on pourrait donc en améliorer la résolution. Le Canada ne dispose pas de beaucoup de sols agricoles. Je suis convaincu que vous le savez déjà. On estime qu’environ 7 % de notre superficie est arable tout au plus; et on parle probablement de 3 à 4 % pour ce qui est de la production agricole continue. Nous n’avons pas beaucoup de sols agricoles, et nous devons donc veiller à en savoir autant que possible à leur sujet pour les protéger au mieux.

[Français]

La sénatrice Oudar : Pour ce qui est des 4-H, aviez-vous des choses à ajouter là-dessus?

Mme Franc : Merci pour la question.

[Traduction]

Je peux parler d’un point de vue plus global. L’éducation, les ressources et les données demeurent importantes et contribueront au succès de nos jeunes. C’est toujours utile d’avoir un institut et un mécanisme permettant de transmettre des connaissances et de l’information. Cela nous aide à prendre des décisions éclairées et à être plus efficaces. Je suis tout à fait en faveur de ces recommandations.

[Français]

La sénatrice Oudar : Vous étiez au même comité que moi cette semaine, quand on a reçu le ministre des Finances. Il avait des souhaits importants non seulement sur le plan de la souveraineté alimentaire, mais aussi à l’échelle mondiale pour que le Canada puisse se démarquer au chapitre de l’agriculture et faire en sorte d’être le grenier de l’Europe et d’autres pays.

Je vous écoute ce soir et je constate qu’il y a des préoccupations. Cet objectif du Canada de se tourner vers l’exportation en Europe, est-ce viable, selon vous?

[Traduction]

M. Orr : Oui, c’est viable. Certaines provinces sont à court de terres agricoles mais, dans l’ensemble, le Canada dispose toujours d’un léger excédent, ce qui est une bonne nouvelle. Cela nous donne la souplesse nécessaire pour subvenir à nos propres besoins tout en continuant à exporter nos produits, surtout ceux des Prairies, qui disposent d’un excédent de terres agricoles pour nourrir leur population.

En comparaison, les Pays-Bas ont une empreinte bien, bien plus faible que la nôtre, et sont pourtant une véritable puissance en matière d’exportation de produits agricoles. Cela s’explique grandement par leur agriculture en serre très intensive. Nous pourrions assurément faire des avancées à cet égard en Ontario et dans le reste du Canada, non seulement pour réduire notre dépendance à l’égard des produits importés des États-Unis, dont une grande partie provient de la Californie, mais aussi pour cultiver les acres limitées dont nous disposons de façon plus efficace et intensive afin de tirer profit davantage du marché d’exportation.

[Français]

La sénatrice Oudar : Et pour vous, madame Franc, pour les 4-H?

[Traduction]

Mme Franc : Il s’agit d’une occasion exaltante pour 4-H. Les jeunes agriculteurs sont emballés à l’idée de réfléchir aux exportations et à la façon de maximiser les débouchés. Cela dit, comme l’a souligné M. Orr, nous avons besoin de soutiens fondamentaux, d’outils et de mesures efficaces à l’échelle locale afin de réussir non seulement dans notre collectivité, mais aussi à l’international.

La présidente : J’ai une question. Nous nous entretenons aujourd’hui avec le M. Orr de 2026, mais qu’en serait-il du M. Orr de 2066, si nous pouvions le rencontrer? J’essaie de vous offrir une mise en contexte. Vous avez évoqué l’avenir en parlant des nouveaux venus et de ceux qui partent, doivent financer leur retraite et s’intéressent à cet actif. Comme on le dit dans le milieu agricole, on ne vend sa terre qu’une seule fois.

Les agriculteurs devraient-ils faire les frais d’une perte de valeur afin de financer un plan de relève de protection des terres agricoles?

M. Orr : C’est une excellente question. Je sais que c’était un point de discorde lorsque le Plan de la ceinture de verdure a été mis en place pour la première fois en Ontario, en 2005. D’un côté de la route, un agriculteur pouvait conserver le potentiel de développement de ses terres. De l’autre côté de la route, les agriculteurs situés à l’intérieur de la ceinture de verdure ont vu la valeur de leurs terres chuter de moitié, voire d’un quart, du jour au lendemain.

C’était un point de discorde pour les agriculteurs à l’époque, et avec raison. Même si cette valeur ne s’est pas encore concrétisée à ce stade, c’est une énorme perte potentielle de revenus futurs.

Compenser les mesures de protection des terres agricoles par l’entremise de subventions ou de programmes fédéraux serait une bonne chose et un geste positif envers la communauté agricole. Je pense que c’est une démarche que les régions urbaines devraient adopter à mesure qu’elles prennent de l’expansion. Elles devraient payer pour assurer la protection des futures terres agricoles.

Prenons un exemple. Si un promoteur envisage de construire un projet le long d’une limite urbaine, il pourrait devoir payer un agriculteur pour qu’il mette en place une servitude de conservation sur ses terres plus loin, puis couvrir la perte de valeur potentielle des terres agricoles. C’est en quelque sorte une situation où tout le monde est gagnant. Il y a des exemples, peut-être pas précisément dans le domaine des terres agricoles. Je pense essentiellement au transfert de droits de développement. Les gens qui veulent construire des projets devraient financer la protection des terres agricoles.

La présidente : D’où je viens, on dit souvent qu’il est plus facile de tirer une corde que de la pousser. Je réfléchis à ce défi de la hausse du coût et de la valeur des terres agricoles. Selon que l’on achète ou vend, il y a un coût ou une valeur. Je me demande si vous avez déjà réfléchi à la rentabilité des exploitations agricoles, plutôt que de chercher à influencer artificiellement la valeur des terres par l’entremise de subventions et de contributions. Si, au lieu de cela, nous nous attaquions à la cause profonde du problème et examinions la rentabilité des exploitations pour faire en sorte que l’agriculture soit lucrative, le coût des terres pourrait alors être amorti. Avez-vous déjà envisagé cette option?

M. Orr : Les agriculteurs sont des preneurs de prix, n’est-ce pas?

La présidente : Nous sommes des preneurs de prix, et je dirais que je m’intéresse davantage au fardeau réglementaire et aux outils à ma disposition lorsque nous examinons notre capacité à être compétitifs et à optimiser nos récoltes et la qualité, en tenant compte de la Loi sur la concurrence, du Code de conduite pour les épiceries et de tous les éléments qui contribuent à la prévisibilité et à la rentabilité. Nous examinons la gestion des risques de l’entreprise, le Partenariat canadien pour une agriculture durable, ou PCAD, et d’autres éléments. Malheureusement, nous ne vivons pas dans un monde où il existe une panacée à tout. C’est donc un méli-mélo de solutions potentielles.

M. Orr : Plus les agriculteurs sont rentables, moins ils sont susceptibles, au moment de prendre leur retraite, de chercher à tirer le maximum pour leur terre. Ils pourraient plutôt envisager de la céder et de la vendre à un prix inférieur à quelqu’un qui souhaite continuer de l’exploiter. Ils pourraient également envisager de mettre en place une servitude de conservation avant de vendre leur terre, ce qui contribuerait à la protéger de façon permanente à des fins de production agricole.

En tant qu’agriculteur, vous devez financer votre retraite.

La présidente : Et vous devez assumer une partie des coûts de financement et veiller à ce que les terres continuent d’être performantes dans la production alimentaire. Merci de votre réponse.

Le sénateur Black : La sénatrice Oudar a posé la question que j’allais poser à M. Orr au sujet de la santé des sols et de la sécurité alimentaire. Vous y avez répondu en grande partie.

Madame Franc, sur mon bureau au Sénat, j’ai la plupart du temps le serment du 4-H à portée de main. En le relisant aujourd’hui pour me préparer à la séance de ce soir, je me suis demandé si nous pourrions peut-être le réciter ensemble, puis vous pourriez nous expliquer comment il se rapporte à l’étude sur la sécurité alimentaire que nous menons.

Honneur dans les actes, honnêteté dans les moyens...

Mme Franc : ... habileté dans le travail et humanité dans la conduite pour mon club, ma communauté, mon pays et mon monde.

Le sénateur Black : En quoi cela s’inscrit-il dans le cadre de notre étude sur la sécurité alimentaire?

Mme Franc : Soit dit en passant, j’ai étudié ce sujet lors de mon entretien pour ce poste. J’occupe cette fonction depuis trois mois. Je me suis assurée de bien connaître le serment, car il est au cœur de notre mission.

Cela permet de tout mettre en place. Nous formons de jeunes leaders polyvalents et compétents pour soutenir notre communauté pour la prochaine génération et former à leur tour des leaders communautaires. Je crois sincèrement que nous sommes un réseau et un écosystème de personnes et que nous ne réussirons que si nous nous entraidons.

En matière de sécurité alimentaire, c’est exactement la même chose. Nous devons nous entraider. Nous devons travailler ensemble et nous aider là où nous le pouvons. C’est exactement ce dont il est question dans le serment. Nous sommes ici pour soutenir les membres de notre communauté en leur offrant davantage de services et une meilleure vie. Et nous ne le faisons pas seulement pour nous-mêmes; nous le faisons pour nos voisins, nos familles et nos amis.

Le sénateur Black : Merci.

La présidente : Je voulais aborder brièvement la question de l’intégration de l’intelligence artificielle, ou IA, dans l’agriculture. En matière de sécurité alimentaire, je sais d’expérience ce que signifie de reproduire des essais et de recueillir des données. L’IA nous permet désormais de colliger et de traiter en un an des données qui auraient auparavant nécessité toute une carrière.

Cette question s’adresse peut-être davantage à vous, madame Franc, puisque vous travaillez avec les jeunes dans le cadre du 4-H et que, comme la sénatrice Burey l’a dit, vous incitez les gens à se lancer dans des carrières dans le secteur agricole. Je suppose que bon nombre de vos collaborateurs ont de l’expérience en agriculture, mais j’aimerais connaître les données concernant les jeunes dans le secteur agricole et savoir comment nous les attirons dans le domaine. Les personnes qui s’adressent à vous sont-elles exposées à l’agriculture, ou s’agit-il à 100 % de nouvelles vocations? Que constatez-vous concernant les domaines étudiés par les jeunes, tels que la médecine vétérinaire, les sciences alimentaires, les sciences végétales et la fertilité, tant animale que végétale? Pouvez-vous nous en dire un peu plus sur la façon dont l’IA pourrait contribuer à attirer des personnes dans le secteur agricole?

Mme Franc : Je pense que l’IA complète l’agriculture de multiples façons emballantes. Elle est synonyme d’efficacité et permet de faire les choses plus rapidement et intelligemment.

J’ai assisté à un forum sur le développement des jeunes hier. L’IA ne remplace pas ce que nous appelons maintenant les « compétences humaines », comme l’esprit critique, la résolution de problèmes et le travail d’équipe. Elle nous aide toutefois à mettre davantage l’accent sur l’esprit critique et le travail d’équipe pour traiter les données de manière beaucoup plus efficace. Nous pouvons ainsi prendre plus rapidement des décisions plus judicieuses. C’est une occasion vraiment intéressante qui s’offre à nos jeunes pour compléter leurs activités dans le secteur agricole.

La présidente : Savez-vous à peu près combien de personnes actuellement inscrites à un programme 4-H sont issues d’une famille d’agriculteurs et combien ne le sont pas?

Mme Franc : Je n’ai pas ces chiffres, mais je sais toutefois que beaucoup d’entre elles sont issues de familles d’agriculteurs et de communautés rurales.

La présidente : Monsieur Orr, pouvez-vous aborder la question de l’IA?

M. Orr : Dans notre exploitation, nous disposons de tellement de données que nous ne savons plus quoi en faire. Nos tracteurs et nos moissonneuses-batteuses sont désormais équipés de technologies qui nous permettent de recueillir des informations sur le taux d’ensemencement et sur les intrants utilisés par le semoir. Ensuite, au moment de la récolte, ces outils enregistrent également le rendement, ce qui permet d’établir des liens entre toutes les données. Il est difficile de passer en revue toutes ces informations à la fin de l’année. Il est donc formidable de disposer de ce type de technologie pour faciliter la prise de décision.

Par ailleurs, je crains que l’IA supprime des emplois dans la recherche et l’agriculture. La diminution du nombre d’agriculteurs et de techniciens agricoles que nous avons observée au cours de la dernière décennie avec l’évolution technologique n’est pas forcément une bonne chose. Nous voulons qu’il y ait plus de personnes dans le secteur agricole. Il est donc important de garder à l’esprit la nécessité de trouver un équilibre délicat. L’IA doit combler les lacunes pour aider l’agriculture mais ne doit pas réduire l’emploi ou d’autres facteurs de production.

La présidente : Je dois faire un effort quand je pense à cela, car l’IA et les robots sont deux choses différentes.

Quand on parle de technologie en général, on évoque son utilisation pour éliminer les trois éléments ingrats du monde du travail : la saleté, la monotonie et le danger. Quand je pense à la façon dont mon grand-père cultivait la terre, dont mon père la cultivait et dont ma génération la cultive de nos jours, je constate des progrès. Je suis très heureuse que nous n’ayons pas à nous asseoir dans un tracteur à cabine ouverte ou à utiliser un cheval et une charrue, et qu’il y ait une évolution. Je vous suis reconnaissante de vos observations. Nous devons garder cela à l’esprit et veiller à ne pas jeter le bébé avec l’eau du bain, pour ainsi dire.

Cela conclut nos questions. Je tiens à vous remercier tous les deux d’être parmi nous. Madame Franc, nous avons été ravis de vous voir en ligne. Nous aurons peut-être l’occasion de vous accueillir en personne la prochaine fois. Bonne chance dans vos nouvelles fonctions. Nous avons parmi nous un ancien PDG du 4-H, qui vous surveille de près, comme vous le savez sans doute. Monsieur Orr, merci d’être venu. Je vous suis reconnaissante de tout le temps et de tous les efforts que vous avez consacrés à faire vos déclarations et à répondre à nos questions.

(La séance est levée.)

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