LE COMITÉ SÉNATORIAL PERMANENT DES BANQUES, DU COMMERCE ET DE L’ÉCONOMIE
TÉMOIGNAGES
OTTAWA, le mercredi 6 mai 2026
Le Comité sénatorial permanent des banques, du commerce et de l’économie se réunit aujourd’hui, à 16 h 15 (HE), avec vidéoconférence, pour examiner, afin d’en faire rapport, toute question concernant les banques, le commerce et l’économie en général.
Le sénateur Clément Gignac (président) occupe le fauteuil.
[Français]
Le président : Bienvenue, honorables sénateurs et sénatrices. Je tiens aussi à souhaiter la bienvenue aux gens qui nous regardent aujourd’hui à partir du Web sur sencanada.ca. Je m’appelle Clément Gignac, sénateur du Québec et président du Comité sénatorial permanent des banques, du commerce et de l’économie. Avant de continuer, je demanderais à mes collègues de bien vouloir se présenter, en commençant par notre vice‑président.
[Traduction]
Le sénateur Varone : Sénateur Toni Varone, de l’Ontario.
La sénatrice Pupatello : Sénatrice Sandra Pupatello, de l’Ontario.
Le sénateur Fridhandler : Daryl Fridhandler, de l’Alberta.
Le sénateur Loffreda : Bienvenue. Sénateur Tony Loffreda, de Montréal, au Québec.
Le sénateur Yussuff : Sénateur Yussuff, de l’Ontario.
Le sénateur Cardozo : Andrew Cardozo, de l’Ontario.
La sénatrice McBean : Marnie McBean, de l’Ontario.
[Français]
La sénatrice Saint-Germain : Raymonde Saint-Germain, du Québec.
[Traduction]
Le sénateur Manning : Fabian Manning, de Terre-Neuve-et-Labrador.
Le sénateur C. Deacon : Colin Deacon, de la Nouvelle-Écosse.
La sénatrice Wallin : Pamela Wallin, de la Saskatchewan.
[Français]
Le président : C’est un réel plaisir d’accueillir aujourd’hui Tiff Macklem, gouverneur de la Banque du Canada, ainsi que Carolyn Rogers, première sous-gouverneure. Leur présence à notre comité témoigne de l’importance du dialogue institutionnel entre le Parlement du Canada et la banque centrale du Canada, surtout dans le contexte actuel d’incertitude économique. Nous vous en sommes donc très reconnaissants. Nous savons que vous avez un horaire chargé, mais c’est une tradition de vous accueillir et de vous entendre au sujet de la politique monétaire. Au nom de tous les membres du comité, je vous remercie d’avoir accepté notre invitation et de maintenir cet engagement en matière de transparence et de reddition de comptes quant aux explications sur les décisions de la Banque du Canada et sur les principes qui guident votre action.
Monsieur le gouverneur, je vous invite maintenant à présenter votre déclaration liminaire. Celle-ci sera suivie d’une période de questions. Bienvenue à vous deux.
Tiff Macklem, gouverneur, Banque du Canada : Merci, monsieur le président. Bon après-midi à tous. Je suis ravi d’être ici avec la sous-gouverneure principale pour discuter de notre Rapport sur la politique monétaire et de notre décision de la semaine dernière.
[Traduction]
Mercredi dernier, le Conseil de direction a maintenu le taux directeur à 2,25 %. Nous avons trois messages principaux.
Premièrement, le Canada est secoué par les événements mondiaux et les incertitudes géopolitiques. Cependant, notre économie est en croissance, et elle devrait continuer sur cette lancée.
Deuxièmement, après que l’inflation se soit maintenue à près de 2 % pendant plus d’un an, la hausse des prix de l’énergie dans le monde fait grimper l’inflation. La flambée des prix de l’essence, combinée à une inflation des prix des denrées alimentaires qui reste élevée, pèse de plus en plus sur les Canadiens.
Troisièmement, la politique monétaire vise à faire en sorte que les prix plus élevés de l’énergie ne se transforment pas en inflation persistante. Nous aidons l’économie à s’adapter aux vents contraires mondiaux tout en maintenant l’inflation à un niveau bas et stable au fil du temps.
Permettez-moi de vous en dire plus sur les perspectives économiques, les risques et les répercussions sur la politique monétaire.
[Français]
Depuis nos dernières prévisions en janvier, la guerre au Moyen-Orient a entraîné une hausse marquée des prix mondiaux de l’énergie. Elle a accru la volatilité des marchés financiers et perturbé l’expédition d’engrais et d’autres produits de base. Cette situation a assombri les perspectives de croissance mondiale et a fait augmenter l’inflation. Au Canada, la croissance semble avoir repris, après une contraction à la fin de 2025.
Les dépenses de consommation et les dépenses publiques contribuent à la croissance, alors que les droits de douane américains et l’incertitude commerciale pèsent sur les exportations et les investissements des entreprises. Le marché du travail est détendu et le taux de chômage se maintient dans une fourchette de 6,5 à 7 %. Ce taux reflète la faible embauche et la baisse du nombre de personnes qui cherchent un emploi.
Dans sa projection, la Banque du Canada prévoit une progression de l’économie de 1,2 % en 2026, de 1,6 % en 2027 et de 1,7 % en 2028. La progression suivra la reprise graduelle de la croissance, des exportations et des investissements des entreprises.
Avant le début de la guerre, on prévoyait que l’inflation allait rester près de la cible de 2 %. Toutefois, à cause des prix beaucoup plus élevés à la pompe, l’inflation augmente. L’inflation mesurée par l’indice des prix à la consommation est passée de 1,8 % en février à 2,4 % en mars. Jusqu’à présent, peu de signes montrent que la hausse des cours pétroliers s’est répercutée de façon plus générale sur les prix d’autres biens et services. Toutefois, il est trop tôt pour voir si de telles répercussions se concrétiseront. Nous allons suivre la situation de près.
Selon les attentes récentes des marchés concernant les prix du pétrole, l’inflation devrait atteindre environ 3 % en avril et redescendre vers la cible d’ici le début de l’an prochain.
[Traduction]
La Banque du Canada s’engage à maintenir l’inflation autour de la cible de 2 % au fil du temps.
La politique monétaire nécessaire pour y parvenir dépendra largement de l’issue de l’Accord Canada–États-Unis–Mexique, du conflit au Moyen-Orient, ainsi que de la façon dont l’économie réagit aux droits de douane américains et aux prix de l’énergie.
Le Conseil de direction a accepté de regarder au-delà de l’impact immédiat de la guerre sur l’inflation, mais si les prix de l’énergie restent élevés, nous ne les laisserons pas se transformer en inflation persistante.
Nos prévisions de base supposent que les prix du pétrole diminueront et que les droits de douane américains se maintiendront aux seuils actuels. Si cela se concrétise et que l’économie évolue globalement conformément aux prévisions de base, on peut s’attendre à ce que les variations du taux directeur soient minimes.
Toutefois, l’incertitude est exceptionnellement élevée, et de nombreux scénarios sont possibles. Il faudra peut-être ajuster la politique monétaire. Si les États-Unis imposent de nouvelles restrictions commerciales majeures au Canada, nous pourrions devoir réduire davantage le taux directeur pour soutenir la croissance économique.
À l’inverse, si les prix du pétrole continuent de grimper, et surtout s’ils restent élevés, le risque que cette hausse entraîne une inflation permanente et généralisée s’accroît. Un tel scénario pourrait nécessiter des hausses consécutives du taux directeur.
Bien sûr, ce ne sont pas les seules issues possibles. À mesure que les perspectives évoluent, nous sommes prêts à réagir au besoin.
[Français]
Monsieur le président, nous serons très heureux de répondre aux questions du comité.
Le président : Merci, monsieur Macklem. Chers collègues, nous avons six minutes pour la première ronde. Par la suite, nous aurons une deuxième ronde.
[Traduction]
Le sénateur Varone : Je souhaite la bienvenue aux gouverneurs. On a tendance à penser que le conflit au Moyen-Orient et la hausse des prix de l’essence, c’est loin de nous, mais la situation a changé mes habitudes de consommation. Elle a modifié mes habitudes personnelles de vacances et d’achats, notamment les endroits où je choisis d’acheter des produits. Récemment encore, j’ai dû payer des frais de livraison supplémentaires sur mon compte Amazon. C’est bien réel. Même aujourd’hui, lorsque nous effectuons des achats pour notre entreprise hôtelière, nous constatons que ces frais de livraison deviennent presque permanents.
À quel moment le changement devient-il permanent? Je prends à cœur vos remarques selon lesquelles vous surveillez la situation et ne la laisserez pas devenir définitive. Or, les choses qui se sont produites de manière aléatoire dans le passé ont tendance à devenir permanentes. Lorsque les habitudes changent, le monde est différent.
Veuillez nous orienter. Dites-nous où vous pensez que le point de rupture se situe entre une situation temporaire et permanente.
M. Macklem : Je pense que votre éclairage était très bon. J’ai quelques commentaires à faire.
Tout d’abord, nous savons à quel point le prix de l’essence a une incidence sur les Canadiens, qui s’ajoute à une inflation déjà élevée des prix des denrées alimentaires, se situant autour de 4 % depuis plusieurs mois maintenant. Ce sont des produits de première nécessité. Les gens en ont besoin.
Comme vous l’avez souligné, ces hausses de prix reflètent en grande partie l’évolution de la situation mondiale. Ce que nous constatons, une fois de plus, c’est que nous sommes tous liés. Nous vivons dans une économie mondiale. Nous sommes très interconnectés. Oui, c’est loin, mais des événements lointains affectent les cours mondiaux, ce qui a des répercussions sur tout le monde au Canada.
La meilleure chose qui pourrait se produire, c’est que la cause de ces hausses de prix soit éliminée, mais, bien sûr, c’est une chose sur laquelle aucun d’entre nous n’a de contrôle.
Que peut contrôler la Banque du Canada? Nous pouvons veiller à ce que ces hausses de prix ne se répercutent pas sur d’autres biens et services, ce qui entraînerait ensuite une inflation généralisée et persistante.
On se demande alors à quel moment cela se produira. Ce n’est pas vraiment quelque chose que nous pouvons inscrire au calendrier. Il n’y a pas de délai précis. Tout dépendra des conditions.
Un facteur clé à cet égard est l’évolution des cours du pétrole eux-mêmes. S’ils augmentent puis redescendent, l’inflation suivra la même courbe. Mais s’ils grimpent et restent élevés, le risque que l’inflation commence à se propager à d’autres secteurs commence à s’accroître. Il faudra donc voir comment les cours du pétrole évoluent.
Honnêtement, la situation évolue chaque jour. Au cours des dernières 24 heures, des rumeurs ont circulé selon lesquelles un accord de paix pourrait être conclu. Les prix du pétrole sont en baisse. Je ne sais pas ce qui se passera demain. Nous verrons bien. Nous devons observer comment les choses évoluent.
Ensuite, nous devons voir comment la hausse se propage. Je pourrais peut-être vous donner ici une idée des facteurs que nous surveillerions pour déterminer quand c’est le cas.
De toute évidence, notre objectif est l’inflation mesurée par l’indice des prix à la consommation, ou IPC global. Il y a une bonne raison à cela, car cet indice reflète le panier de biens que les gens consomment. Mais l’inflation sous-jacente exclut les composantes volatiles. Jusqu’à présent, l’inflation globale a augmenté, alors que l’inflation sous-jacente n’a pas vraiment bougé. Si l’on commence à voir grimper l’inflation sous‑jacente — qui exclut les composantes volatiles —, c’est parce que les pressions inflationnistes s’étendent. Il ne s’agit donc pas d’un effet ponctuel direct attribuable à la hausse des prix du pétrole, mais d’autres biens et services.
Nous examinons toute la répartition des variations de prix. Dans le Rapport sur la politique monétaire, un graphique montre le pourcentage des composantes de l’IPC affichant une croissance supérieure à 3 %. Récemment, ce chiffre a en fait diminué. Si vous commencez à voir le pourcentage des composantes de l’IPC augmenter de plus de 3 %, cela indique que l’inflation se propage.
Ce sont là quelques-uns des éléments que nous examinons. Si nous commençons à voir des signes de propagation, nous serons effectivement plus inquiets.
Le sénateur Varone : Je vais poser une question. Vous pouvez y réfléchir, et vous pourrez y répondre au deuxième tour. Vivant à Toronto, le plus grand centre urbain du Canada, il est de plus en plus courant que chaque fois que je vais chez le coiffeur, on me demande si je vais payer en espèces ou par carte. Si je paie en espèces, la caisse reste ouverte, pour ainsi dire; ce n’est pas déclaré. Si j’appelle un peintre pour qu’il vienne peindre mon sous-sol, il me demande : « Allez-vous payer en espèces ou par chèque? » Si c’est en espèces, il peut venir demain. Si c’est par chèque, je dois attendre trois semaines avant qu’il puisse se libérer.
À quel moment vous préoccupez-vous de la prolifération du marché noir dans l’économie, de son ampleur réelle et de la façon dont il affecte tout ce que nous faisons pour essayer de vivre notre vie au Canada?
M. Macklem : Nous ferions mieux d’y revenir. Je ne pense pas qu’il soit possible de répondre en une minute.
Le président : Nous y reviendrons au deuxième tour. Restez à l’écoute. Nous aurons la réponse au deuxième tour.
Le sénateur Fridhandler : Bienvenue. Je pense que je m’éloigne de la politique monétaire, et je me mets dans le pétrin lorsqu’on me répond que ce n’est pas la responsabilité de la Banque du Canada.
Vous êtes membre du comité responsable du risque au sein du Conseil de stabilité financière, ou CSF. À ce titre, vous avez récemment fait part de vos préoccupations entourant le marché du crédit privé. Vous avez laissé entendre que, de toute évidence, ce marché ne convient pas à tout le monde, mais vous avez également suggéré que des garde-fous supplémentaires pourraient être nécessaires.
Je me demande si vous estimez que le régime réglementaire régissant les commissions des valeurs mobilières est insuffisant pour traiter cet enjeu. Quelles pourraient être les conséquences dans le cas contraire?
M. Macklem : Permettez-moi d’expliquer le commentaire auquel vous avez fait référence.
Tout d’abord, le crédit privé présente plusieurs avantages. Il offre des solutions plus adaptées. Il favorise la concurrence et élargit l’accès au crédit. Il permet des engagements à plus long terme, ce qui est généralement bénéfique pour les emprunteurs. Il comporte toutefois certaines faiblesses.
Je parle plutôt de ce qui se passe sur la scène internationale. Ce type de crédit est surtout aux États-Unis, au Royaume-Uni et en Europe. Il y en a aussi au Canada, mais j’y reviendrai plus tard. À l’échelle mondiale, ce secteur connaît une croissance rapide. Il n’a pas encore fait ses preuves en période de ralentissement économique, ce qui suscite certaines inquiétudes.
L’une des préoccupations que nous observons est que, si le crédit privé convient bien aux investisseurs à long terme, comme les fonds de pension ou les compagnies d’assurance, qui ont des obligations à très long terme et peuvent prendre des engagements à longue échéance, il est moins bien adapté aux investisseurs particuliers qui pourraient vouloir retirer leur argent plus rapidement. On peut l’observer en ce moment même.
Les investisseurs individuels ne représentent pas une part importante du crédit privé, mais leur présence s’est accrue ces deux dernières années. C’est un peu inquiétant, car les particuliers pourraient vouloir retirer leur argent. Or, ils découvrent qu’il existe des limites à la rapidité des rachats, ce qui pose actuellement des problèmes.
Lorsque j’ai dit que nous aurions peut-être besoin de garde‑fous, je faisais référence au fait que, même si cet instrument présente de nombreux avantages, il n’est pas bien adapté à de nombreux investisseurs particuliers. Des règles existent déjà. Lorsqu’un conseiller en investissement vend un produit à quelqu’un, il doit s’assurer que celui-ci lui convient. Nous devrions peut-être nous assurer qu’une telle surveillance est exercée.
Nous devons bel et bien nous demander si les garde-fous en place à l’échelle mondiale sont adéquats. Faut-il en faire plus? Je dirais qu’au fur et à mesure que la nouvelle se répandra au sujet de cet épisode, et que les gens découvriront qu’ils ne peuvent pas toujours racheter leurs parts aussi rapidement qu’ils le souhaitent, cela pourrait les inciter à prendre pleinement conscience de tous les petits caractères et à comprendre dans quoi ils s’engagent.
Le sénateur Fridhandler : Pour boucler la boucle, un certain nombre de prêteurs privés sur le marché canadien ont de toute évidence suspendu les rachats. Cette décision se répercute sur leurs emprunteurs, qu’ils coincent et ne peuvent pas accommoder, puis se propage à travers le système. Nous pourrions connaître une nouvelle catastrophe immobilière si ce type de crédit est trop présent sur le marché.
M. Macklem : Le crédit privé est certainement présent au Canada. Il ne s’est pas développé aussi rapidement ici que dans d’autres pays, mais c’est un élément à surveiller.
Le sénateur Fridhandler : Permettez-moi de m’éloigner encore une fois de la politique monétaire et de vous demander où en sont vos travaux sur les cryptomonnaies stables. Nous avons jugé qu’il était très important de nous maintenir sur le marché mondial en protégeant notre monnaie et notre position sur ce marché. D’après les rapports, le cadre réglementaire ne sera pas en place avant 2027, je crois. Est-ce que nous accélérons le processus? Où en sommes-nous?
Carolyn Rogers, première sous-gouverneure, Banque du Canada : Nous travaillons en étroite collaboration avec le ministère des Finances sur la réglementation. Comme vous le dites, c’est un cadre qui évolue assez rapidement. L’une des motivations pour mettre en place un régime de cryptomonnaies stables basé au Canada était en partie de s’assurer que, si la demande venait à croître, il existerait une option de cryptomonnaie stable soutenue par le Canada. Pour garantir que ce cadre soit compétitif et permette le niveau d’innovation et d’autres aspects que nous souhaitons, nous observons également les régimes encore en cours d’élaboration dans d’autres pays, en particulier aux États-Unis.
Le processus d’élaboration de la réglementation va bon train. En tant qu’entité qui, au bout du compte, supervisera ce régime, nous y collaborons étroitement. Notre travail est de nous assurer que nous pouvons mettre en œuvre les règles et que nous serons en mesure de superviser les émetteurs et les acheteurs de cryptomonnaie stable.
Le sénateur Fridhandler : Est-ce que ce sera prêt au début de 2027?
Mme Rogers : Je pense que oui. Je dirais que c’est ambitieux. Je serais plus à l’aise avec le milieu, voire la fin de 2027, mais nous allons aussi vite que possible.
Le sénateur Loffreda : Bienvenue à notre comité, gouverneur Macklem et madame Rogers.
Nous examinons actuellement la question de l’accès au capital pour les petites et moyennes entreprises, ou PME. Monsieur le gouverneur Macklem, le Bureau de la concurrence a récemment lancé une étude de marché visant à examiner les conditions de financement des petites et moyennes entreprises canadiennes. L’un des objectifs est de déterminer si une concurrence accrue dans le secteur du crédit pourrait améliorer l’accès au capital, la productivité et l’innovation pour les PME. La Banque du Canada a-t-elle été consultée dans le cadre de ces travaux?
De façon plus générale, comment maintenir un système financier prudent et résilient, tout en veillant à ce qu’il y ait suffisamment de flux de capitaux vers les secteurs productifs de l’économie, en particulier les PME qui sont essentielles à la croissance à long terme du Canada, comme vous le savez?
Mme Rogers : Je ne pourrais pas dire avec certitude si nous avons été officiellement consultés par le Bureau de la concurrence, mais nous travaillons en étroite collaboration avec lui. Nos chercheurs travaillent ensemble. Je serais très surprise qu’ils n’aient pas au moins puisé dans nos recherches.
Vous savez aussi, sénateur Loffreda, que nous avons divers organismes qui s’occupent du secteur financier. Nous avons le Comité de surveillance des institutions financières, ou CSIF, et le Comité consultatif supérieur, ou CCS. C’est un sujet dont nous parlons sur ces tribunes.
Pour ma part, j’aborde cette question à la lumière de mon expérience en matière de réglementation des banques, et je suis donc toujours un peu nerveuse lorsque nous utilisons le régime réglementaire pour encourager la concurrence. Je ne pense pas que ce soit la première chose à faire. Or, il vaut la peine d’examiner la réglementation, en particulier les exigences de fonds propres, pour voir si elles restent adaptées à leur objectif.
Le premier objectif des exigences de fonds propres n’est pas d’orienter les capitaux, mais de prémunir contre les pertes. C’est donc la chose la plus importante à garder à l’esprit. Mais si nous orientons par inadvertance les capitaux vers l’immobilier, par exemple, au détriment des petites entreprises, il serait utile d’examiner cela de plus près, ce qui est en cours. Je sais que le Bureau du surintendant des institutions financières, ou BSIF, travaille dans le sens de cet objectif plus large. Nous verrons donc.
Le sénateur Loffreda : Je vous en remercie.
Pour sa part, l’Institut C.D. Howe a laissé entendre que les cadres prudentiels actuels pourraient avoir une incidence disproportionnée sur ce qu’on appelle souvent les grandes oubliées du milieu, des entreprises qui sont trop grosses pour obtenir un prêt de détail traditionnel, mais pas assez pour accéder efficacement aux marchés des capitaux publics. Il fait valoir que les hypothèses conservatrices en matière de fonds propres liées aux prêts aux PME peuvent parfois dépasser le risque sous-jacent réel.
Partagez-vous ces préoccupations? La Banque du Canada travaille-t-elle avec le BSIF pour évaluer les ajustements apportés au traitement des fonds propres lors des prêts aux PME? Peut-être pourriez-vous développer davantage ce que vous avez commencé. Les prêts aux PME pourraient favoriser la croissance économique et l’investissement des entreprises sans compromettre la stabilité financière.
Vous avez parlé d’une orientation vers l’immobilier, mais je sais par expérience que beaucoup de banques essaient de surveiller le pourcentage de prêts immobiliers qu’elles ont dans leurs livres. Avez-vous des commentaires à ce sujet?
Mme Rogers : Ce dont je me souviens au sujet des prêts, c’est que les entreprises moyennes n’ont souvent pas beaucoup de garanties. Nous sommes des prêteurs qui nous appuyons fortement sur les garanties lorsqu’il s’agit de prêts aux entreprises. Cela oblige souvent les propriétaires d’entreprises indépendantes qui souhaitent emprunter de l’argent à utiliser leurs actifs personnels comme garantie, généralement leur maison. Ces prêts aux entreprises sont consignés dans les livres de la banque sous la forme de prêts immobiliers. Il faut creuser un peu plus pour établir la distinction entre le financement des entreprises et le financement immobilier.
Ma réponse à la deuxième question, sénateur, reviendrait probablement à ce que j’ai dit pour la première, à savoir que je suis toujours un peu nerveuse lorsque l’on considère la réglementation comme un outil destiné à promouvoir autre chose que la sécurité et l’intégrité. Ce doit être son objectif premier et principal.
Maintenant, il est légitime de se demander si l’équilibre entre la sécurité, l’intégrité, l’innovation et la concurrence est adéquat, mais utiliser le cadre réglementaire pour stimuler la concurrence, à mon sens, c’est franchir la ligne.
Le sénateur Loffreda : J’ai entendu tellement de choses, et je les entends de tous les côtés. Dans quelle mesure les prêts bancaires sont-ils régis par la Loi sur la Banque du Canada et par le BSIF, le Bureau du surintendant des institutions financières lui-même? Dans quelle mesure le BSIF surveille-t-il la stratégie d’une banque?
Quand on examine les prêts consentis aux PME au Canada, on constate qu’ils sont beaucoup moindres, selon les données de l’OCDE, l’Organisation de coopération et de développement économiques. Est-ce quelque chose que le BSIF peut examiner ou contrôler? Ou s’agit-il strictement d’une stratégie bancaire de façon générale?
Mme Rogers : Parlez-vous des secteurs où les banques choisissent de prêter, à la combinaison de leur portefeuille?
Le sénateur Loffreda : Oui, le pourcentage des prêts à tel ou tel secteur?
Mme Rogers : Encore une fois, je reviendrais sur le fait que le régime de réglementation ne vise pas à orienter les prêts dans une direction en particulier.
Le sénateur Loffreda : Est-ce les banques qui décident à qui elles prêtent?
Mme Rogers : Oui. Elles se basent sur le coût du capital, les occasions sur le marché et leur stratégie. Ce sont tous ces éléments.
Le sénateur Loffreda : Ce n’est pas le BSIF qui décide?
Mme Rogers : Non.
M. Macklem : Si le BSIF craignait que les prêts d’une banque soient trop concentrés dans un secteur, il pourrait dire : « Eh bien, vous devez vous diversifier. » Mais il ne dit pas : « Vous devez prêter plus ici ou moins là ». Ce n’est pas son travail. Son travail, comme Mme Rogers vient de le dire, est de nature prudentielle. C’est une question de solvabilité. Il s’efforce de les protéger contre une instabilité financière.
Le sénateur Loffreda : Donc, la stratégie est strictement déterminée par la banque elle-même et...
Le président : Merci, sénateur.
[Français]
On aura l’occasion de recevoir Peter Routledge, du Bureau du surintendant des institutions financières, au cours des prochaines semaines. Habituellement, on aime le rencontrer régulièrement, tout comme vous, monsieur le gouverneur, ainsi que vous, madame la première sous-gouverneure.
[Traduction]
Le sénateur Manning : Bienvenue à nos invités. Monsieur le gouverneur, il y a des divergences notables entre les projections de croissance du PIB réel dans la mise à jour économique du printemps du gouvernement, et les prévisions internes de la Banque du Canada dans le Rapport sur la politique monétaire d’avril. La mise à jour économique du printemps prévoit que la croissance économique sera d’environ 1,1 % en 2026, mais vos prévisions sont légèrement différentes. En 2027, vous prévoyez une croissance de 1,6 %, alors que la mise à jour économique du printemps prévoit une croissance de 1,9 %.
Ma question est la suivante : étant donné que les deux documents sont utilisés pour orienter la stratégie économique et budgétaire du Canada en période de grande incertitude, comment la Banque du Canada concilie-t-elle sa propre évaluation avec le consensus plus large du marché reflété dans la mise à jour du gouvernement?
M. Macklem : Tout d’abord, j’insiste sur le fait que, oui, il y a des différences. Je pense que leurs prévisions sont de 1,1 % pour cette année, tandis que les nôtres sont de 1,2 %, donc un peu plus élevées. Au cours des années à venir, selon nos prévisions, la reprise économique sera un peu plus lente, alors que selon les leurs, elle sera un peu plus solide. Toutefois, la tendance est à peu près la même.
Écoutez, ce sont des prévisions. Nous serions les premiers à admettre qu’il y a beaucoup d’incertitude au sujet de ces prévisions. En fait, les différences minimisent probablement ce degré d’incertitude.
Ces prévisions ont été établies par différentes personnes. Elles ont également été réalisées à différents moments. La mise à jour économique du printemps se base sur la moyenne des prévisions du secteur privé qui ont probablement été établies un bon mois avant sa publication. Nous avons mis à jour nos prévisions à peu près jusqu’au moment où nous les avons publiées, alors nous avons eu l’avantage d’avoir des données un peu plus récentes. C’est probablement la raison pour laquelle notre pourcentage est un peu plus élevé pour cette année.
Comme je l’ai dit, il y a beaucoup d’incertitude qui entoure ces prévisions. De façon générale, elles disent toutes que l’économie va croître de façon modérée, et que cette croissance sera attribuable en grande partie à la consommation et aux dépenses gouvernementales. Elles disent que les investissements des entreprises dans les exportations seront faibles, suivis d’une légère hausse par la suite. Le niveau d’optimisme face à la reprise des exportations et des investissements peut sans doute expliquer en grande partie les différences dans les prévisions.
Le sénateur Manning : J’aimerais aborder la question sous un autre angle. Dans votre Rapport sur la politique monétaire d’avril 2026, vous avez prévu que l’inflation atteindrait un sommet de près de 3 % en avril, avant de revenir à la cible de 2 % au début de 2027, en supposant que les prix du pétrole se modéreront. Je suppose que le mot clé est « modéreront ». Quelles mesures d’urgence la Banque du Canada est-elle prête à prendre si le conflit au Moyen-Orient s’aggrave davantage et que les pressions sur les prix du pétrole se révèlent plus persistantes que dans le scénario de référence? Comme vous l’avez dit, les prix du pétrole montent et descendent comme un yoyo, et on essaie simplement de comprendre quelles mesures d’urgence sont en place.
M. Macklem : À la suite du rapport, les prix ont augmenté. Ils ont diminué au cours des 24 dernières heures, mais nous verrons. Le scénario de référence correspond en grande partie à ce à quoi ressemblait la courbe juste avant la publication du rapport.
Pour tenir compte de l’incertitude, nous avons également publié un scénario dans le Rapport sur la politique monétaire où, au lieu de baisser, les prix de l’énergie restent élevés. Il s’agit donc en quelque sorte de scénarios diamétralement opposés. Dans le premier, ils baissent assez rapidement. Dans l’autre, ils ne diminuent pas du tout. La réalité pourrait bien se situer quelque part entre les deux. Cependant, l’avantage de montrer un scénario où ils sont stables à un prix très élevé, c’est qu’on peut voir les répercussions. Vous pouvez voir un graphique dans le Rapport sur la politique monétaire qui montre que les répercussions sur l’inflation globale sont beaucoup plus persistantes, où l’inflation monte à environ 3 % et, au lieu de diminuer au début de l’année prochaine, elle reste autour de 3 % pendant un an et demi.
L’autre chose dans ce scénario, c’est que, dans notre scénario de base, comme nous l’expliquons dans le Rapport sur la politique monétaire, on suppose que les prix du pétrole redescendent. Je ne dis pas qu’il ne sera pas nécessaire de modifier le taux directeur, mais s’ils redescendent, les modifications à la politique devraient être mineures. Nous serions probablement près de là où nous devrions être. Par contre, s’ils restent élevés, il faudrait probablement des augmentations consécutives du taux directeur pour s’assurer que l’inflation revienne effectivement à la cible de 2 % à moyen terme.
Le sénateur Manning : Merci.
La sénatrice Wallin : Bien sûr, l’un des facteurs qui contribuent à l’inflation est la dette et les dépenses du gouvernement. Même si le chiffre global a diminué, il y a beaucoup d’éléments qui coûtent cher qui n’ont pas été inclus dans la mise à jour économique du printemps, notamment le soi‑disant fonds souverain, qui sera créé avec 25 milliards de dollars d’argent emprunté.
En général, les fonds souverains sont censés être des garde‑fous. Il faut gagner ou avoir l’argent avant de le dépenser. Êtes‑vous préoccupé par cette approche, cet endettement, et par ses répercussions sur l’inflation? Avez-vous des commentaires à faire à ce sujet? À l’autre endroit, je crois que vous avez dit que vous n’aviez pas été consulté à ce sujet. Si vous l’aviez été, qu’auriez-vous dit?
M. Macklem : Écoutez, la création du fonds souverain est la décision du gouvernement. C’est une question qui relève du gouvernement. Nous ne commentons pas des mesures fiscales précises. Je dirai que notre Rapport sur la politique monétaire a été publié le lendemain de la mise à jour économique du printemps. Il va donc sans dire que les nouvelles mesures qui ont été annoncées n’ont pas été incluses dans nos prévisions.
Cela dit, je ne m’attends pas à ce que les nouvelles mesures annoncées aient, d’un point de vue macroéconomique, une incidence très importante sur les perspectives. Lorsque nous mettrons à jour nos prévisions en juillet en tenant compte de ces mesures, je ne m’attends pas à ce que l’on constate un grand changement dans les perspectives d’inflation. Elles pourraient changer pour d’autres raisons.
La sénatrice Wallin : C’est un gros chiffre, cependant.
M. Macklem : Oui, 25 milliards de dollars, c’est un gros chiffre. Nous devrons voir les détails concernant le fonds souverain, sur quelle période il s’étend, ce genre de choses. À ce stade, il est difficile de procéder à beaucoup d’analyses.
La sénatrice Wallin : J’ai une question sur l’investissement direct étranger. Comme mes collègues l’ont dit, nous examinons ces questions en comité. J’ai lu récemment un rapport qui disait que les deux tiers de l’augmentation ou du nombre record des investissements étrangers au Canada en 2025 sont en fait le résultat d’achats effectués par des intérêts étrangers. Cela va en quelque sorte à l’encontre de la souveraineté. Quelles conséquences pensez-vous que cela peut avoir de parler d’investissements alors qu’il s’agit en fait d’achats, de mainmise étrangère?
M. Macklem : Je n’ai pas grand-chose à dire à ce sujet. Il y a aussi des investissements canadiens qui se font dans d’autres pays, et qui sont aussi des achats. Il faut donc tenir compte du flux net.
Je dois dire que je passe pas mal de temps à l’extérieur du Canada pour participer à des réunions internationales. Ce qu’on entend assurément, c’est que les investisseurs internationaux s’intéressent au Canada. Ils cherchent à diversifier leurs portefeuilles internationaux. Le Canada fait bonne figure. Nous avons la primauté du droit et nous sommes un pays bien gouverné. Nous avons de l’énergie, des engrais et beaucoup de produits de base dont le monde a besoin. Nous avons un secteur des services dynamique. Nous avons l’une des mains-d’œuvre les plus scolarisées au monde.
Le Canada a la possibilité d’attirer plus de capitaux mondiaux. Cependant, nous entendons aussi parler de ce qui fait hésiter les investisseurs, c’est-à-dire les approbations réglementaires qui prennent énormément de temps. Essentiellement, le message est le suivant : « S’il faut 5 ou 10 ans pour obtenir les approbations réglementaires, je ne suis pas prêt à immobiliser mon capital aussi longtemps. Je vais aller ailleurs, là où je peux les obtenir plus rapidement et de façon plus prévisible. »
Bon nombre de ces règlements ont leur raison d’être. Il ne s’agit pas de les vider de leur substance, mais si on peut, de les rationaliser, de les rendre prévisibles et d’accélérer le processus. Le Canada pourrait ainsi avoir un bien meilleur accès aux capitaux mondiaux.
La sénatrice Wallin : Il me reste une minute. Je vais faire de même, et vous pourrez y réfléchir. Lors de votre récent voyage en Chine — vous voyagez beaucoup en effet —, vous avez rencontré le Groupe de travail financier Canada-Chine, dont l’objectif est d’améliorer le commerce bilatéral, les services financiers et la situation macroéconomique. Pourriez-vous nous dire en termes simples ce que nous avons convenu de faire avec les Chinois?
M. Macklem : Qu’avons-nous convenu de faire? Avant 2018, le Canada entretenait ce qu’on appelait un dialogue continu avec la Chine sur le secteur financier. Le Canada compte de grandes institutions financières, en particulier deux grandes compagnies d’assurances, qui sont présentes en Chine depuis longtemps. Certains de nos plus grands fonds de pension ont également des investissements importants dans le marché chinois. De même, la Chine a investi de différentes façons au Canada.
Nous cherchons des occasions d’accroître les avantages mutuels à cet égard. Comme vous le savez, la Chine a des mesures de contrôle des capitaux en place. Ce qui est probablement important pour les entreprises canadiennes qui exercent leurs activités sur ce marché, c’est d’élargir un peu ces canaux afin que l’argent puisse circuler plus librement. Les gens n’investiront que des sommes limitées s’ils ne peuvent pas sortir leur argent. Ce serait un exemple du genre de sujet...
La sénatrice Wallin : Merci. J’y reviendrai lorsque mon tour reviendra.
Le président : Soit dit en passant, en tant que coprésident de l’Association législative Canada-Chine, je m’intéresse beaucoup à ce sujet.
Le sénateur Yussuff : Merci, monsieur le gouverneur et madame la première sous-gouverneure, d’être ici. Ma question ne vous surprendra pas, j’en suis convaincu.
Monsieur le gouverneur, les Canadiens comprennent l’importance de réduire l’inflation. Je pense que nous comprenons tous que cela a des effets dévastateurs, mais ces effets ne sont pas les mêmes pour tous. Lorsque vous utilisez la politique monétaire à cette fin, qui en paie le prix au bout du compte? De nombreux Canadiens doivent encore composer avec un marché du travail cyclique. Les salaires n’ont pas augmenté beaucoup. L’inflation alimentaire est toujours une réalité. Enfin, on constate que les prix des loyers commencent à baisser, mais ils sont encore élevés.
Lorsque vous pensez aux moyens de juguler la hausse de l’inflation, évaluez-vous également les répercussions que cela aura sur les travailleurs et les familles dans tout le pays? Ce ne sont pas les gens qui sont ici, autour de cette table, qui en paieront le prix au bout du compte, mais bien les gens ordinaires, car ils ne pourront pas absorber la moitié ou le quart du point de pourcentage supplémentaire que leur coûtera leur prêt hypothécaire.
Étant donné que la politique monétaire a des répercussions inégalitaires et que ce sont les moins fortunés qui sont les plus durement frappés, comment procédez-vous pour évaluer cela?
M. Macklem : Sénateur, je suis heureux que vous souleviez cette question. Nous sommes très conscients que si une personne a dû étirer au maximum son budget pour acheter sa première maison et qu’elle a un prêt hypothécaire à taux variable, l’augmentation du taux hypothécaire aura des effets très rapidement.
L’autre réalité, cependant, c’est qu’une inflation continue n’aidera personne non plus, en particulier lorsqu’elle touche les produits de première nécessité. Les personnes à faible revenu sont les plus durement touchées. Je suppose qu’il faut regarder ce que la politique monétaire peut faire. La politique monétaire peut faire en sorte que l’inflation demeure faible et relativement stable.
Si l’on remonte à 2022 et 2023, comme vous le savez, l’inflation a atteint 8 %. La plupart des gens autour de cette table sont assez âgés pour se souvenir de l’inflation dans les années 1970, mais nous avons toute une génération de Canadiens qui n’ont jamais connu d’inflation importante. Ils en ont fait l’expérience pour la première fois en 2022-2023, et cela ne leur a pas plu.
Malheureusement, l’inflation a un effet persistant. Oui, nous avons réduit l’inflation, qui se rapproche de notre cible de 2 % depuis un an et demi, mais les prix, en particulier pour les aliments, sont restés élevés. C’est l’effet persistant de l’inflation. Cela montre qu’il ne faut pas laisser l’inflation s’enraciner.
Écoutez, nous allons faire de notre mieux. L’économie est en pleine période d’ajustement. Il se passe beaucoup de choses à l’échelle mondiale. Nous faisons de notre mieux pour soutenir l’économie pendant cette période. Nous avons considérablement abaissé le taux directeur; il se situe à l’extrémité inférieure de notre fourchette neutre. Toutefois, si les risques augmentent de voir la hausse de l’inflation devenir permanente, la meilleure chose que nous puissions faire pour les Canadiens est de prendre des mesures pour la ramener à un niveau plus bas.
Le sénateur Yussuff : Les effets que vous tentez d’atténuer sont liés en grande partie à des facteurs externes. Ce n’est pas le résultat d’une hausse des salaires. Certes, les prix suivent l’augmentation des coûts. Les gens ordinaires assis à leur table se disent : « Je n’y suis pour rien. Pourquoi est-ce moi qui paie le prix fort pour ce que fait la Banque du Canada? » Ils ne connaissent pas d’autre réalité.
Mon collègue a dit tout à l’heure qu’il songeait déjà à restreindre ses dépenses, et il ne se trouve pas dans la tranche de revenus qui m’inquiète le plus. Je m’inquiète pour les gens qui ne sont pas à cette table et qui se demandent : « Comment vais-je pouvoir continuer à mettre de la nourriture sur la table si je dois débourser 25 $ de plus que je n’ai pas? La politique monétaire ne fera que rendre ma vie encore plus misérable. »
En tant que pays, nous leur devons une explication, car ce sont eux qui, en fin de compte, veulent améliorer le marché du travail et, dans une large mesure, la redistribution de la richesse dans ce pays.
M. Macklem : Vous avez raison. Il est certain que la hausse de l’inflation que nous observons actuellement est due à des événements mondiaux. En fait, avant la guerre en Iran, l’inflation était en baisse. L’inflation de base était en baisse. Mais c’est le monde dans lequel nous vivons. La meilleure chose qui pourrait se produire, à bien des égards, serait la paix au Moyen-Orient, la réouverture du détroit d’Ormuz et le rétablissement de la circulation et de la production. C’est ce que j’espère, mais aucun d’entre nous ne peut y faire quoi que ce soit.
Il n’y a qu’une seule chose que nous puissions faire, en fait. Si ces prix augmentent, ils vont augmenter. Mais si on laisse tous les autres prix augmenter, cela ne fera qu’aggraver la situation. C’est ce que nous ne pouvons pas permettre. C’est à ce moment que les effets se feront encore plus durement sentir pour les gens qu’à l’heure actuelle.
Le sénateur C. Deacon : Merci, monsieur le gouverneur et madame la première sous-gouverneure, d’être parmi nous.
En novembre dernier, la Banque du Canada a publié un rapport intitulé Vers un cercle vertueux pour la productivité. Quel beau titre, et ne serait-il pas formidable que tous les éléments gagnants soient déjà réunis? Selon le rapport, il est essentiel de créer un meilleur climat d’investissement, d’accroître la concurrence dans les secteurs clés et d’investir dans les talents pour en arriver à ce cercle vertueux.
Vous serez soulagés d’apprendre que les conclusions du Comité des banques, du commerce et de l’économie correspondent à celles du rapport de la Banque du Canada. Je suis certain que cela vous rassurera quant à vos conclusions.
Jusqu’à présent, le gouvernement s’est concentré principalement sur la croissance des investissements dans l’économie corporelle. La plus grande source de richesse au monde semble provenir des actifs incorporels, des données et de la propriété intellectuelle, ou PI. Statistique Canada a estimé que, en 18 ans — jusqu’en 2019 —, les secteurs à forte intensité numérique ont connu une croissance de trois à quatre fois plus rapide que les secteurs non numériques.
D’après vos propres données et celles des économies les plus productives au monde, dans quelle mesure est-il important que le Canada mise davantage sur la croissance du secteur incorporel si nous voulons accroître la productivité dans l’ensemble de notre économie?
Mme Rogers : La réponse courte, c’est que c’est important. Le rapport que vous mentionnez est en fait un discours prononcé par notre collègue, le sous-gouverneur Vincent. C’était dans la foulée du discours sur la productivité. Nous nous sommes dit : « D’accord. Nous avons l’attention de la population. Nous allons poursuivre sur cette lancée. » Il a prononcé un excellent discours.
Dans une semaine ou deux, une autre de nos collègues, la sous-gouverneure Alexopoulos, prononcera un discours sur l’intelligence artificielle, ou IA, qui répondra peut-être à certaines des questions que vous posez.
C’est un domaine dans lequel le Canada excelle. Le « parrain de l’IA » vient du Canada. Nous avons gagné un prix Nobel dans ce domaine.
Nous avons la technologie, la propriété intellectuelle et de bonnes universités de recherche. C’est l’un des domaines d’investissement dont nous pourrions tirer parti pour accroître les investissements, la part du capital et les multiples facteurs liés à la productivité.
Le sénateur C. Deacon : Lorsque l’on compare le Canada aux autres pays du G7 à cet égard, on constate que nous avons bon nombre des éléments, mais que nous ne les avons pas réunis sur le terrain pour une mise en œuvre efficace. Nous avons des chercheurs et des penseurs. Nous créons des talents, mais la plupart d’entre eux quittent le pays pour mettre leurs connaissances à profit. Ils ne restent pas.
Lorsque l’on se compare aux pays qui tirent bien parti de ce secteur, on constate, je pense, qu’un énorme potentiel de croissance — entièrement lié au secteur incorporel — est latent dans notre économie. Ai-je raison?
Mme Rogers : Nous nous servons souvent des États-Unis comme point de comparaison. Les deux pays ne sont pas à armes égales, à mon avis. Les États-Unis comptent des centres de données à très grande échelle. Il s’y trouve énormément de technologies de l’information, ou TI, ainsi que des investissements incorporels considérables. Je ne sais pas où nous nous situons par rapport aux autres pays du G7.
Le savez-vous?
M. Macklem : Nous avons quelques statistiques. À vrai dire, la question est complexe, car le domaine de l’IA, en particulier, n’est pas aussi simple que si nous achetions des ordinateurs ou du matériel. Le secteur est surtout composé de logiciels; il n’est pas complètement capitalisé. Il est donc difficile de faire des comparaisons.
De façon générale, essentiellement, les États-Unis ont une grande longueur d’avance sur tout le monde. Notre profil ressemble beaucoup plus au reste du G7, si on exclut les États-Unis. Nous sommes tous déçus de notre rendement en matière de productivité. Nous essayons tous de trouver des moyens d’attirer plus d’investissements. Les États-Unis se distinguent vraiment. Les grandes entreprises technologiques se trouvent toutes aux États-Unis, et aucun d’entre nous n’en compte.
Nous commençons à voir — et notre collègue Michelle Alexopoulos en parlera dans son discours — de plus en plus de preuves que le gros avantage de l’IA ne réside pas dans la découverte d’un nouvel algorithme d’IA, mais plutôt dans son adoption — dans le fait de propager la technologie dans l’économie.
Une fois par année, dans notre Rapport sur la politique monétaire d’avril, nous examinons les hypothèses sous-jacentes à la croissance de la productivité. Nous l’avons fait à nouveau en avril. Nous tenons maintenant compte du facteur d’adoption de l’IA dans la croissance de la productivité canadienne. Ce n’est pas énorme : il s’agira d’une croissance de 0,2 point de pourcentage en moyenne à l’avenir. À court terme, la prévision est même plus faible, mais elle augmente au fil du temps. Espérons que c’est un creux, parce que c’est trop peu. Nous pouvons certainement nous améliorer, mais notre confiance est maintenant suffisante pour comptabiliser ce facteur.
Le sénateur C. Deacon : Merci.
La sénatrice McBean : Vous avez dit à maintes reprises ici que la Banque du Canada maintient le taux à 2,25 % et que vous surveillez le cours de l’énergie, puisqu’il peut avoir une incidence sur le prix d’autres biens et services.
Les autres augmentations relèveront-elles de l’art ou de la science? La Banque du Canada anticipera-t-elle l’inflation d’autres biens et services, ou réagira-t-elle? Quels indicateurs seraient considérés comme la goutte d’eau qui fait déborder le vase?
M. Macklem : Je pense qu’on peut dire que l’exercice relève en partie de l’art et en partie de la science, et qu’il est en partie rétrospectif et en partie prospectif.
Ce qu’il faut savoir par rapport à la politique monétaire, c’est qu’elle a un décalage. Autrement dit, admettons que nous augmentons les taux d’intérêt aujourd’hui parce que nous nous inquiétons de l’inflation future. Or, si les prix du pétrole se mettent à baisser, au moment où les taux d’intérêt plus élevés se répercuteront sur l’économie et commenceront à avoir des répercussions, l’inflation aura diminué. Nous nous dirions alors que nous n’aurions pas dû augmenter les taux d’intérêt.
Par contre, si nous attendons trop longtemps pour les augmenter et que l’inflation bondit et commence à s’enraciner, il faudra déployer plus d’efforts pour la faire baisser. Nous regretterions alors de ne pas avoir haussé les taux plus rapidement.
Nous devons trouver un équilibre entre ces deux risques. Nous ne pouvons pas seulement regarder en arrière, car nous devons aussi être tournés vers l’avenir. Bien entendu, les données que nous avons sont toujours rétrospectives. Nous n’avons pas de données sur l’avenir. Nous analysons les données et essayons de déceler des signes de ce qui pourrait nous attendre.
Comme je l’ai dit en réponse à l’une des questions précédentes, c’est l’inflation totale de l’IPC que nous prédisons, mais nous nous appuyons sur nos mesures de l’inflation de base, par exemple, qui excluent les éléments volatils. Si l’inflation de base et les prix de l’énergie augmentent, même si les prix de l’énergie sont inclus dans l’inflation de base, il faut en conclure que d’autres prix augmentent.
C’est le genre de facteurs que nous analysons pour essayer de déterminer si l’inflation se propage ou non. Nous savons qu’il y aura une certaine propagation. Les compagnies aériennes imposent déjà des frais supplémentaires. Des suppléments de livraison sont maintenant facturés. On s’attend à ce que l’inflation se répercute dans l’économie, mais si cette propagation mène à un effet domino de plus en plus important, nous sommes dans le pétrin.
Mme Rogers : J’allais ajouter l’un des seuls éléments que le gouverneur n’a pas mentionnés et qui figurent sur la liste, à savoir que nous demandons aux entreprises et aux consommateurs quelles sont leurs prévisions en matière d’inflation.
Nous prêtons une attention particulière aux prévisions des entreprises, car si elles sont à la hausse, cela peut nous indiquer que les entrepreneurs commenceront à en tenir compte, notamment lorsqu’ils négocieront des contrats et établiront des stratégies d’établissement des prix. C’est un autre indicateur important pour nous.
La sénatrice McBean : Il n’y a pas de biens ou d’indicateurs qui déclenchent un signal d’alarme dans le système?
Mme Rogers : Vous l’avez parfaitement dit : l’exercice est en partie un art et en partie une science.
M. Macklem : Il y a toute une série d’indicateurs. Aucun n’est parfait, alors il faut tous les examiner, puis en arriver à un jugement global.
La sénatrice McBean : Votre travail doit donc être très stressant.
Madame Rogers, vous avez dit tout à l’heure que les décisions relatives aux risques sont prises en tenant compte de la sécurité et de l’intégrité.
Monsieur Macklem, vous avez également dit que le risque doit être géré et qu’il faut tenir compte des hypothèses de croissance par rapport à la croissance de la productivité.
Mes collègues ont parlé de l’étude que nous menons sur l’accès aux capitaux et au crédit pour les petites et moyennes entreprises. Des intervenants s’interrogent sur le fait que ce sont nos grandes institutions financières et nos fonds de pension qui détiennent une grande partie du capital de marché — des fonds du marché canadien.
L’argent de nos grandes institutions financières et de nos fonds de pension bénéficie de politiques qui protègent la croissance de cet argent et qui encouragent également une réduction des risques.
Certains suggèrent qu’il pourrait y avoir un nouvel ajustement des politiques qui permettrait qu’une partie de ces fonds — qu’il s’agisse de 2 %, 3 % ou 4 % — soit réinjectée et stimule vraiment le capital de croissance au pays.
Vous influencez les politiques macroéconomiques pour les finances du pays. À ce titre, pensez-vous qu’il y a moyen de détourner notre propre système financier de sa manie d’accumuler des fonds à l’abri des risques, pour qu’il commence plutôt à favoriser la croissance en son propre sein en autoinjectant lentement des fonds?
Mme Rogers : J’aimerais savoir ce qui ressortira de votre étude. Des données intéressantes nous indiquent que le problème n’est pas tant un problème d’offre, mais plutôt de demande.
Nous sondons régulièrement les prêteurs sur la demande et les conditions de crédit. Les données nous montrent que la demande n’est pas aussi élevée qu’elle devrait l’être. Comme je l’ai dit, je serai très curieuse de connaître les constats de votre étude. Je ne suis pas convaincue que ce soit un problème d’accès ou de disponibilité. Le défi est peut-être attribuable à une aversion au risque plus vaste dans notre milieu des affaires et à une faible volonté d’investir, ce qui nous ramène à des facteurs comme la concurrence et les obstacles au commerce, notamment.
Je pense qu’il y a probablement un peu des deux. Il pourrait y avoir lieu, par exemple, de peaufiner la réglementation, les différents types de fonds disponibles ou les partenariats public-privé — les PPP — pour faire bouger un peu les capitaux.
Je vous encourage à examiner également la demande de capitaux, car les données nous indiquent qu’elle est insuffisante.
[Français]
La sénatrice Saint-Germain : Monsieur le gouverneur, madame la sous-gouverneure, je tiens d’abord à vous féliciter. Votre site est fort bien fait et votre déclaration liminaire s’y trouve déjà. Je trouve intéressants les aspects très factuels et les données que vous fournissez et qui viennent expliquer vos analyses. Ce n’est pas toujours évident à faire dans le secteur financier et je tiens à le souligner.
Ma question porte sur les indicateurs structurels dont vous avez parlé. Vous parlez de l’effet des droits de douane américains sur l’économie canadienne. Vous parlez également de la guerre au Moyen-Orient et de son impact sur le prix du pétrole. J’aimerais que vous abordiez un autre phénomène et que vous nous disiez quels suivis vous faites. Est-ce un indicateur de changements structurels importants? Je pense à celui de l’intelligence artificielle et à deux aspects très précis. Dans votre rôle, vous vous assurez que la monnaie canadienne soit stable et sécuritaire. Il est question de protection contre la fraude. Trouvez-vous que le développement de l’intelligence artificielle, qui risque d’entraîner éventuellement la disparition de la monnaie papier, pose des risques majeurs? Dans l’affirmative, prenez-vous déjà des mesures pour le contrer?
Le deuxième aspect est justement celui de l’emploi. Vous avez dit dans votre discours liminaire que l’emploi connaît une diminution qui n’est pas majeure, mais qui existe néanmoins. En même temps, moins de gens cherchent un emploi. Avec le développement continu de l’intelligence artificielle, anticipez‑vous que cet impact sur l’emploi puisse devenir plus important?
M. Macklem : Au sujet du taux de croissance potentiel de l’économie, comme je l’ai mentionné, nous croyons que l’adoption de l’IA par les entreprises canadiennes a un effet positif. Il est possible que nous ayons sous-estimé cet effet; il est peut-être plus grand. Nous pensons toutefois que c’est un effet positif.
Comme vous l’avez souligné, des risques existent. Dans les dernières semaines, on a constaté des cyberrisques. On l’a d’ailleurs souligné, surtout avec les nouvelles versions de Claude d’Anthropic. Des conversations ont lieu entre nous, les grandes banques canadiennes et le Centre canadien pour la cybersécurité pour faire en sorte que le système soit prêt à faire face aux nouveaux risques. Il ne s’agit pas vraiment de nouveaux risques. Les avancées de l’IA n’impliquent pas vraiment de nouveaux risques. L’IA a une nouvelle capacité d’augmenter la vitesse à laquelle les vulnérabilités peuvent être trouvées et exploitées. Nul besoin d’être un expert en la matière; il suffit d’utiliser l’IA comme expert, ce qui peut augmenter le nombre d’attaques. Il faut un système de protection efficace et rapide. Avec le Centre canadien pour la cybersécurité, nous parlons avec Anthropic et avec les banques pour être sûrs d’être prêts. C’est un exemple des risques que pose l’IA.
La sénatrice Saint-Germain : Encore sur votre site, vous donnez des conseils pour prévenir la fraude et les fausses monnaies papier. Avez-vous l’intention de demander aux banques de fournir le même type de conseils en ce qui concerne les cryptomonnaies et toute monnaie qui serait développée ou échangée au moyen de processus d’intelligence artificielle?
M. Macklem : Vous avez raison de dire qu’il peut y avoir une certaine interaction entre les différentes innovations, les cryptomonnaies et l’IA. Il est également possible que Quantum puisse tout changer au chapitre de la protection et de la cryptotechnologie. À un comité que nous présidons et auquel siègent les banques, on discute précisément de ce genre de choses pour faire en sorte que le système ait la meilleure information, que cette information soit partagée et que les meilleurs plans soient en place pour assurer une protection. Il n’y a aucune garantie. S’il se produit un incident, il faut un système capable de répondre à cet incident.
La sénatrice Saint-Germain : Vous êtes donc conscient du problème et vous prenez justement des mesures de protection.
[Traduction]
La sénatrice Pupatello : Bienvenue au comité. Je voulais poser une question sur l’effet de l’Accord Canada—États-Unis—Mexique, ou ACEUM. J’ai vu l’examen que vous avez fait si la situation demeure la même, si les tarifs augmentent, et cetera.
Avez-vous examiné les répercussions sur notre économie si l’ACEUM n’était plus, compte tenu de la conjecture récente du président américain sur la possibilité de simplement le laisser expirer? Avez-vous fait cet important exercice de type cygne noir?
M. Macklem : Je dirai deux ou trois éléments. Je soulignerai notamment que, si le président américain ne fait rien, l’accord n’expirera pas. C’est un accord continu. Des mesures doivent être prises pour le modifier. La question est donc la suivante : que pourrait-il se passer?
Pour analyser la question, il faut un scénario. Dans ce contexte, qu’entend-on par « modifier l’accord »? Nous avons élaboré toute une série de scénarios. Nous en avons publié quelques-uns dans des rapports sur la politique monétaire antérieurs. J’ai également prononcé un certain nombre de discours, en particulier au début du dossier, lorsqu’il était tout à fait imprévisible de savoir quelle trajectoire prendraient divers scénarios.
Pour vous donner un exemple, rappelons qu’à l’heure actuelle, un certain nombre de secteurs — de l’automobile, du bois d’œuvre, de l’acier, de l’aluminium, du meuble — sont très durement touchés par des droits de douane exorbitants. Le reste de l’économie continue de fonctionner dans le cadre de l’Accord Canada—États-Unis—Mexique, ou ACEUM; les autres secteurs sont donc toujours exempts de droits de douane. D’ailleurs, les tarifs moyens imposés au Canada sont parmi les plus faibles au monde : ceux que lui imposent les États-Unis s’élèvent à environ 5 %. Plus de 90 % de l’économie sont toujours exemptés de droits de douane.
Si, par exemple, le président américain décidait d’imposer — comme il l’a fait à la plupart des autres pays — un tarif universel sur tout — disons de 10 % ou 15 % —, l’effet serait considérable sur l’économie canadienne. Nous avons fourni des simulations ou des scénarios illustrant ce qui se produirait alors.
Au lieu de connaître un trimestre négatif et de voir l’économie renouer avec la croissance — dans une plus faible mesure, il faut l’admettre —, il y aurait probablement plusieurs trimestres négatifs. C’est ce qu’on appelle habituellement une récession.
La sénatrice Pupatello : Pouvez-vous me dire si vous avez examiné l’incidence de l’ACEUM sur d’autres pays, par exemple pour comparer le Canada par rapport à l’Union européenne? Où nous situons-nous par rapport à cette région? Faites-vous ce genre d’analyse?
M. Macklem : Oui. Nous avons examiné l’incidence des droits de douane américains sur d’autres pays et sur le Canada.
Un élément fort intéressant est que, même si le Canada se voit probablement imposer les tarifs moyens les plus faibles de la part des États-Unis, l’incidence sur le Canada est tout de même assez forte.
En fait, si on compare les pays — je ne peux pas vous nommer tous les pays, mais si on prend de grands blocs comme l’Union européenne et le Canada —, on voit que l’effet sur le Canada est le deuxième en importance. La Chine est le pays le plus durement touché — les tarifs imposés à la Chine sont très élevés —, et le Canada arrive au deuxième rang, malgré une moyenne des tarifs très faible ici.
Comment expliquer ce phénomène? Évidemment, les exportations américaines représentent une part beaucoup plus importante de notre économie que dans d’autres pays. Nos exportations sont beaucoup plus concentrées aux États-Unis.
Mais il y a une autre raison importante. La plupart des autres pays fabriquent des biens, qu’ils envoient aux États-Unis. Les États-Unis fabriquent des biens, qu’ils envoient dans un autre pays donné. Or, le Canada et les États-Unis fabriquent des biens en collaboration. Nous n’avons pas de frontières économiques depuis l’accord de libre-échange de 1989, de sorte que les entreprises de part et d’autre de la frontière ont optimisé la production : les produits se trouvent des deux côtés de la frontière et traversent la frontière sans heurts.
Pour les secteurs touchés, ce modèle d’affaires est gravement perturbé. L’incidence est donc démesurée au Canada.
La sénatrice Pupatello : Il est peu probable que le nouveau président de la Réserve fédérale mette son président en garde contre les effets délétères d’une modification à l’ACEUM — comme son élimination — ou d’un nouveau tarif imposé à l’ensemble de l’économie. Dans ce contexte, notre gouverneur de la Banque du Canada commentera-t-il ce qui se passerait dans l’économie américaine si le président apportait ce genre de changements?
M. Macklem : Est-ce que je me prononcerais à ce sujet?
La sénatrice Pupatello : Je pense que des gouverneurs l’ont fait par le passé.
M. Macklem : Je n’étais pas certain de savoir de qui vous parliez.
Eh bien, je l’ai fait. Je n’en ai pas parlé avec le président; cela ne fait pas partie de mon mandat. Mais j’ai certainement prononcé des discours publics dans lesquels j’ai souligné les répercussions pour le Canada. J’ai également relevé que c’est même néfaste pour les deux pays.
La sénatrice Pupatello : Avez-vous des données qui indiquent ce qui pourrait se produire dans l’économie américaine et quels secteurs seraient touchés?
M. Macklem : Non, nous n’avons pas fait de prévisions des répercussions sur l’économie américaine, mais nous avons examiné les avantages du libre-échange entre le Canada et les États-Unis, la façon dont il a profité aux deux pays et comment sa perturbation leur nuira. Nous n’avons pas fait de simulations détaillées de différents scénarios aux États-Unis.
[Français]
La sénatrice Henkel : Bienvenue à vous deux. Je suis désolée de mon retard. Monsieur le gouverneur, votre Rapport sur la politique monétaire du 26 avril dernier décrit deux réalités simultanées pour les entreprises canadiennes. Leurs coûts augmentent parce qu’elles réorientent leur chaîne d’approvisionnement, et leurs revenus sont sous pression parce que la demande pour les exportations s’est énormément affaiblie. À l’échelle de vos modèles, ces forces s’équilibrent dans leur effet sur l’inflation. Toutefois, une PME qui subit les deux en même temps, ce n’est pas du tout un équilibre.
Comment la Banque du Canada distingue-t-elle la stabilité des prix résultant d’une économie en bonne santé de la stabilité qui résulte de deux pressions qui s’annulent au détriment des entreprises?
M. Macklem : Nous sommes d’accord pour dire que les droits de douane très importants imposés par les États-Unis sur certains secteurs et l’incertitude au sujet des politiques commerciales américaines ont un grand impact. La réalité, c’est que nos relations et nos échanges commerciaux avec les États-Unis ont changé. Comme vous l’avez mentionné, les entreprises canadiennes cherchent de nouveaux marchés pour leurs produits.
À ce point-ci, on constate que les exportations vers les États-Unis sont fortement à la baisse et que les exportations vers d’autres pays ont augmenté. Comme 75 % de nos échanges commerciaux se font avec les États-Unis, l’augmentation avec les autres pays n’a pas compensé cette baisse du commerce avec les États-Unis. Toutefois, ils sont en train de se diversifier.
Dans nos sondages menés auprès des entreprises, on entend souvent qu’elles n’ont pas encore trouvé de nouveaux marchés, mais qu’elles exportent plus vers leurs clients de l’extérieur que par le passé et qu’elles essaient d’en trouver d’autres. La situation est difficile et il faudra du temps. Il y a aussi des dépenses qui s’ajoutent, car trouver de nouveaux marchés coûte cher. On tente d’agir au moyen de nos politiques monétaires. On sait qu’il y a une restructuration et on essaie d’aider l’économie pendant cette période de restructuration. Notre travail consiste à contrôler l’inflation, mais on tente tout de même d’aider en faisant des ajustements dans la mesure du possible. En même temps, nous devons nous assurer que le taux d’inflation demeure bas et stable.
La sénatrice Henkel : Le Rapport sur la politique monétaire d’avril 2026 le reconnaît : avant 2015, quand le prix du pétrole augmentait, le dollar canadien montait également. Or, ce n’est plus le cas. Les investissements dans le secteur pétrolier ont diminué. Les profits sont davantage distribués sous forme de dividendes et la demande en dollar canadien ne suit plus. Les Canadiens absorbent la hausse des prix de l’énergie sans le bouclier que représentait autrefois la hausse du dollar canadien.
La Banque du Canada considère-t-elle cela comme un changement structurel permanent? Dans l’affirmative, qu’est-ce que cela change dans votre politique monétaire?
M. Macklem : « Permanent » est un grand mot; je dirais plutôt « persistant ». Je ne crois pas que les choses vont changer très rapidement. Nous sommes d’accord pour dire que, dans l’histoire, quand on constate une hausse importante du prix du pétrole, c’est attribuable à une forte demande à l’échelle internationale. Cela crée un investissement important dans le secteur pétrolier au Canada, ce qui fait monter la valeur du dollar canadien.
Cette fois-ci, il ne s’agit pas d’une forte demande à l’échelle internationale. C’est plutôt une diminution de l’offre liée au problème du détroit d’Ormuz. Depuis plusieurs années maintenant, le dollar canadien est beaucoup moins sensible aux fluctuations du prix du pétrole qu’auparavant, et je m’attends à ce que cette tendance se poursuive. Nous tenons compte de cette réalité dans l’élaboration de notre politique monétaire.
Comme vous l’avez mentionné, historiquement, lorsque le prix du pétrole était à la hausse, le taux de change augmentait. Cela réduisait l’impact de l’augmentation du prix du pétrole sur les consommateurs, parce que l’appréciation diminuait l’effet sur le prix au Canada. Maintenant, avec moins de changements dans le taux de change, on voit un impact plus important sur l’inflation. D’un autre côté, si vous êtes manufacturier et que vous exportez vos biens à l’étranger, le fait que la valeur du dollar n’ait pas augmenté n’a pas réduit votre compétitivité.
Il y a donc effectivement deux effets, et on en tient compte quand on fait nos prévisions.
Le président : Avant de passer à la seconde ronde de questions, je vais me permettre de vous en poser une.
Je veux me joindre aux propos de la sénatrice Saint-Germain : non seulement votre site Web est très bien fait, mais vos recherches sont d’une grande qualité — cela fait des décennies que je lis vos rapports de recherche.
Un rapport a attiré mon attention : celui qui porte sur le commerce maritime; il y a bien des choses que je n’avais pas réalisées. Vous disiez dans votre rapport de recherche que le Canada est passé du 6e rang en 2016 au 23e rang mondial au chapitre du tonnage.
Vous dites dans votre rapport que, durant la même période, les États-Unis sont passés du deuxième au troisième rang. Pourquoi le Canada a-t-il glissé du 6e rang au 23e rang? C’est en raison de notre capacité d’accueillir les nouveaux navires en ce qui a trait au tonnage. Ils vont souvent à Los Angeles ou sur la côte Ouest des États-Unis. Vous dites que tout cela, notamment ces changements dans la connectivité commerciale, pourrait rendre le Canada moins résilient au plan économique. Pouvez-vous nous parler de cette étude, qui aborde un secteur dont je n’aurais jamais pensé qu’il pourrait nous rendre plus vulnérables?
M. Macklem : Les données que vous venez de citer concernent nos ports. Il y a un manque d’investissement dans nos ports, par opposition à ceux des États-Unis. Par exemple, beaucoup des produits de Chine qui arrivent maintenant au Canada, avant que les droits de douane américains ne soient imposés, allaient d’abord à Los Angeles, puis au Canada. Donc, depuis que les États-Unis ont imposé des droits de douane sur la Chine, les produits en provenance de la Chine sont plus chers au Canada, même s’il n’y a pas de droits de douane. Ce qu’on voit maintenant, c’est plus de transport direct de la Chine vers le Canada pour éviter de payer les droits de douane américains. Donc, voilà un exemple qui montre que le Canada pourrait être plus résilient et moins affecté par les changements aux États-Unis si on avait plus de capacité dans nos ports.
La question est vraiment beaucoup plus vaste que cela. Ce n’est pas seulement la capacité dans nos ports, mais aussi celle de nos pipelines, de nos trains et de nos camions. La réalité, c’est que les États-Unis sont très proches du Canada. Nous sommes très bons pour faire des échanges du nord au sud. Notre pays est vaste, mais on n’a pas investi suffisamment dans le transport dans notre pays et pour être en mesure de trouver d’autres marchés.
Donc, s’il y avait une meilleure connectivité dans le pays et plus de capacité d’amener nos exportations ailleurs, nous serions plus résilients.
Le président : Premièrement, j’aimerais vérifier quelque chose : on avait prévu que vous restiez parmi nous jusqu’à 18 h 15, si cela vous convient toujours. Il y a beaucoup d’intérêt autour de la table, comme vous pouvez le voir.
Chers collègues, je vous propose une deuxième ronde de questions où vous aurez quatre minutes chacun, si cela vous convient. On va commencer par notre vice-président.
[Traduction]
Le sénateur Varone : Je vais reprendre là où je me suis arrêté à la dernière question, mais je voulais apporter une petite nuance. Aussi grand que soit ce trou noir, je veux mettre le crime organisé de côté et me concentrer essentiellement sur l’évitement fiscal des cols bleus et des cols blancs. Des pays comme l’Australie, la Nouvelle-Zélande et d’autres ont réduit l’impôt sur le revenu des particuliers et augmenté la taxe à la consommation en conséquence pour tenter de fermer les écoutilles, et ils ont fait des progrès à cet égard.
Est-ce que nous étudions actuellement cette possibilité? À tout le moins, est-ce que nous examinons la situation pour comprendre ces différences?
Mme Rogers : C’est de la politique fiscale, et ce n’est pas notre domaine, mais pendant que nous faisions un tour de table, j’ai réfléchi à la façon de répondre à votre question initiale. Il y a un parallèle à faire avec la question qui a été posée plus tôt au sujet du crédit privé. De façon générale, nous aimons nous fier aux données. Dans le cas du crédit privé, les angles morts des données sont principalement attribuables aux prêteurs non réglementés. Nous recevons des tonnes de données sur les prêteurs réglementés. Je parlais plus tôt de celles que nous obtenons lorsque nous sondons les prêteurs. En ce qui concerne l’activité économique clandestine, par définition, elle ne figure pas dans les données que nous pouvons utiliser pour prendre nos décisions. C’est probablement tout ce que je peux dire à ce sujet.
Si j’élargissais un peu la perspective de votre question, je dirais que nous sommes continuellement mis au défi pour suivre l’évolution de ces enjeux. On a parlé récemment de la tarification algorithmique et des diverses techniques de tarification. Nous allons devoir changer la façon dont nous mesurons les choses et les types de données que nous recueillons afin de rester à l’affût de ce qui se passe dans l’économie. Le problème que vous évoquez, l’économie clandestine, sera toujours un défi parce que son objectif même est de ne pas être mesuré. La plupart des gens paient en espèces, donc ce n’est pas mesuré. C’est ce que vous dites.
Devons-nous nous en inquiéter? Bien sûr. Avons-nous des leviers politiques pour résoudre le problème? Non.
Le sénateur Varone : Est-ce qu’on en connaît l’ampleur?
M. Macklem : Il y a des estimations. Des universitaires ont estimé l’ampleur de l’économie clandestine. Je n’ai pas lu les dernières recherches, et je n’ai pas vu de recherches suggérant une croissance rapide.
Il y a un problème plus large de fraude. Les nouvelles technologies permettent aux fraudeurs d’escroquer plus de gens. Le gouvernement canadien est en train de mettre sur pied une nouvelle agence contre les crimes financiers. Je m’attends à ce qu’il faille quelques années avant qu’elle ne soit opérationnelle. Il ne nous appartient pas de commenter des initiatives précises, mais je pense qu’on reconnaît qu’il s’agit d’un problème croissant. Nous devons faire mieux ici, au Canada.
Le sénateur Loffreda : Je vais parler des marchés boursiers et de l’effet sur votre politique monétaire, et vous allez voir où je veux en venir. Malgré une incertitude persistante et des tensions politiques à l’échelle mondiale — la liste est longue —, les perturbations commerciales, les niveaux d’endettement élevés et les projections de croissance mondiale plus lentes, les marchés boursiers sont demeurés relativement forts et résilients. Je comprends tout à fait le rôle de la Banque du Canada.
Les marchés boursiers ont une incidence sur l’économie, et l’économie a une incidence sur la politique monétaire. Compte tenu du climat d’incertitude, pourquoi sont-ils si déconnectés de la réalité? Est-ce une préoccupation? Vous avez dit qu’il ne fallait pas seulement regarder en arrière; il faut aussi regarder en avant. Comment expliquez-vous ce rendement? Ces marchés boursiers vous préoccupent-ils pour l’avenir? Les évaluations d’aujourd’hui sont extrêmement élevées. Je pense notamment à la valorisation bancaire. Je ne vérifie pas les chiffres tous les jours, mais la dernière fois que je l’ai fait, c’était des multiples de 16. Lorsque j’étais à la banque, c’étaient des multiples de huit ou neuf.
M. Macklem : Mme Rogers voudra peut-être ajouter quelque chose.
Il faut de nombreux points de vue pour former un marché. Certains pensent que le marché est sous-évalué, et d’autres pensent qu’il est surévalué. Est-ce que nous pensons qu’il y a lieu de s’inquiéter? Oui. Nous publierons un nouveau Rapport sur la stabilité financière à la fin du mois, et nous aborderons le sujet plus en détail.
Comme vous le dites, les indicateurs conventionnels, les ratios cours/bénéfices actuels et estimés sont exceptionnellement élevés.
Ce n’est pas mon travail d’expliquer ou de défendre le marché, mais si vous parlez aux optimistes, ils vous diront : « Les gains sont formidables. L’intelligence artificielle est là; elle entraînera des augmentations massives des bénéfices, et c’est donc capitalisé dans le prix actuel. » D’autres regardent la situation et disent : « Peut-être, oui, mais peut-être pas, et il y a beaucoup d’inconvénients. » Évidemment, s’il y a une correction importante des marchés boursiers, cela aura une incidence sur toutes nos économies. La grande question que le marché se pose est la suivante : l’intelligence artificielle est-elle une bulle?
Au fil de l’histoire, certaines technologies transformatrices ont perduré et d’autres n’ont été qu’une bulle.
Si l’on pense à la bulle Internet, par exemple, ou si l’on remonte au boom ferroviaire d’il y a 150 ans, ce sont des périodes où il y avait des technologies transformatrices, mais elles ont mené à une surévaluation et à une correction importante. Ces changements peuvent entraîner des conséquences, notamment de nature économique. Si cela se produit, il faut en tenir compte dans la politique monétaire.
Nous avons aussi le mandat de favoriser la stabilité et l’efficacité du système financier. Personne ne veut voir le prix des actions baisser, mais à elles seules, elles n’ont pas tendance à créer des problèmes de stabilité financière.
Le secteur du crédit privé, par exemple, investit massivement dans l’intelligence artificielle. S’il y a une correction et que cela entraîne un problème de crédit privé, l’économie ralentira et il y aura des problèmes de qualité du crédit ailleurs. Une telle situation peut se répercuter davantage dans le système financier, ce qui peut amplifier le ralentissement. Le système financier doit alors réduire l’endettement ou se retirer des prêts, ce qui amplifie la récession. C’est le genre de choses qui nous inquiètent. C’est pourquoi le BSIF essaie de s’assurer que les banques sont bien capitalisées, qu’elles disposent de liquidités suffisantes et qu’elles ne sont pas surendettées afin qu’elles puissent passer à travers de telles périodes et n’aient pas à se retirer et à amplifier la situation. C’est ce qui nous préoccupe.
Le président : C’est un bel essai, sénateur. La dernière fois qu’un dirigeant de banque centrale du G7 s’est prononcé sur la valeur des capitaux propres, c’était il y a 30 ans, quand Alan Greenspan a utilisé l’expression « exubérance irrationnelle ». Le marché a continué de croître pendant 30 ans. Vous savez quoi? Ils s’abstiennent habituellement de faire des commentaires sur la valeur des capitaux propres. C’est ma conclusion.
Le sénateur Fridhandler : Pour passer de la haute technologie à la technologie de base — notre secteur des ressources —, il semble que nous soyons en train de recentrer nos efforts sur l’amélioration de l’offre. Notre capacité pipelinière d’exportation commence à atteindre sa limite, mais nous envisageons de nouvelles infrastructures.
Comment le secteur des hydrocarbures et les autres secteurs des ressources s’inscrivent-ils dans vos prévisions et vos décisions stratégiques?
M. Macklem : C’est une question assez vaste.
Nous examinons les dépenses du gouvernement, à la fois les montants dépensés et ce qu’ils visent. Dans la mesure où il investit dans de nouvelles infrastructures pour améliorer le transport et développer de nouvelles capacités pipelinières et d’infrastructure, cela augmente la demande, mais aussi l’offre dans l’économie.
Il y a peut-être un décalage entre l’offre et la demande — elles ne vont pas correspondre parfaitement —, mais au fil du temps, les deux augmentent de façon parallèle.
Si le gouvernement ne fait qu’ajouter à la demande et que l’économie est en surchauffe, ce pourrait être problématique. Ce n’est pas la situation dans laquelle nous nous trouvons actuellement. L’économie est faible, et il y a une offre excédentaire. Il y a donc une marge de manœuvre pour croître davantage sans provoquer d’inflation.
Comme nous l’avons dit, nous prenons les plans de dépenses du gouvernement et nous essayons d’évaluer dans quelle mesure les investissements feront bouger l’offre et augmenteront la demande. C’est ce que nous intégrons dans nos prévisions.
Le sénateur Fridhandler : Est-ce qu’un retour à un pétrodollar fort vous facilitera la vie pour gérer l’inflation?
M. Macklem : La hausse des prix du pétrole a de multiples effets sur le Canada. Évidemment, cette hausse étouffe les ménages et la plupart des entreprises, ce qui aura tendance à réduire leurs dépenses.
Le Canada a toutefois un avantage par rapport à de nombreux autres pays en ce sens qu’il est un grand exportateur net d’énergie. Donc, lorsque le prix augmente, il y a plus de revenus qui entrent au pays. Ce que vous voyez dans nos prévisions, c’est que la hausse des prix du pétrole n’a pas beaucoup d’incidence sur la croissance globale du PIB. Elle change la composition. Certaines personnes sont prises à la gorge; d’autres en profitent. Mais, dans l’ensemble, il n’y a pas beaucoup d’incidence sur la croissance du PIB. Il y a évidemment un impact très direct sur l’inflation.
La sénatrice Wallin : Je vais revenir à l’intelligence artificielle un instant. Monsieur le gouverneur, vous avez dit que le grand avantage de l’intelligence artificielle était son adoption, mais elle se fait d’elle-même. Les choses évoluent à un tel rythme en ce moment, c’est à couper le souffle. Nous avons largement dépassé l’automatisation des tâches. Nous en sommes à l’automatisation du jugement et à la prise de décisions; c’est déjà réel. Je suis surpris de la nature optimiste de notre discussion ici. Ne sommes-nous pas en train de briser le plafond de verre?
M. Macklem : Nous réalisons des sondages. Statistique Canada procède à des enquêtes. Quand on sonde les entreprises et qu’on leur demande si elles utilisent l’intelligence artificielle, la plupart d’entre elles répondent oui. Nous utilisons probablement tous l’intelligence artificielle.
Les entreprises n’utilisent toutefois pas encore beaucoup l’intelligence artificielle pour la transformation de leurs activités. Elles le font plus, mais les chiffres sont encore assez bas. Ils pourraient augmenter à un rythme de plus en plus rapide comme ils pourraient augmenter à un rythme linéaire. C’est difficile à prévoir.
La sénatrice Wallin : Qui est prêt pour cela? L’êtes-vous? Le gouvernement l’est-il? Les entreprises sont-elles prêtes? Qu’en pensez-vous?
M. Macklem : L’autre chose que nous constatons lorsque nous parlons aux entreprises, c’est que la réponse varie selon les secteurs. Par exemple, le secteur financier utilise beaucoup plus l’intelligence artificielle que d’autres.
Sommes-nous prêts pour cela? Du point de vue de la politique monétaire, nous serions certainement heureux de voir une plus grande croissance de la productivité. Elle permettrait à l’économie de croître plus rapidement sans créer de pressions inflationnistes. Une plus grande croissance de la productivité se traduit par des salaires et des revenus plus élevés dans l’économie.
Nous avons un problème d’abordabilité au pays. Comment peut-on se sortir d’un tel problème? En augmentant les revenus.
Mais l’envers de la médaille, c’est à quel point ce sera perturbateur. Qui perd son emploi? Ces personnes seront-elles en mesure de trouver de nouveaux emplois? Est-ce qu’on créera suffisamment de nouveaux emplois? Ce sont des questions qui font l’objet d’un grand débat.
Nous examinons divers scénarios et nous essayons de planifier en conséquence. Il y a beaucoup d’autres questions plus vastes qui vont bien au-delà de la Banque du Canada, cependant. Il faut notamment se demander si notre pays est prêt.
Mme Rogers : Je pense que l’occasion pour le Canada est de trouver comment aider notre secteur des petites entreprises à tirer parti de l’intelligence artificielle.
Comme le gouverneur l’a dit plus tôt, l’avantage actuel des États-Unis est l’investissement dans l’intelligence artificielle. Mais il faudra voir si l’intelligence artificielle sera déployée et utilisée, et si elle augmentera la productivité, surtout si elle réduit le nombre d’emplois. Les avantages compensatoires seront importants.
L’économie canadienne repose sur de nombreuses petites entreprises. À l’heure actuelle, nous constatons que les grandes entreprises — qui comptent 2 500 personnes, par exemple — s’en sortent bien. Les efforts, les compétences, l’embauche et tout ce qu’il faut faire... C’est un travail considérable.
Je m’interroge au sujet des petites et moyennes entreprises. Les États-Unis peuvent peut-être créer l’intelligence artificielle, mais si nous pouvons trouver des façons de l’utiliser dans le secteur des petites et moyennes entreprises, ce serait un gain.
Le sénateur Yussuff : Je veux revenir au gouverneur.
La réalité, c’est que l’inflation sera un défi, à moins que cette guerre ne prenne fin bientôt et que les prix du pétrole ne baissent. J’espère que vous prendrez soin d’expliquer aux Canadiens... Nous savons que la situation aura des répercussions inégales sur les gens. Je pense qu’il faut rassurer la population à cet égard.
Permettez-moi de vous poser la question la plus importante. Il y a un an, nous avons eu un grand débat sur la façon de bâtir une économie nationale. Nous éliminons les obstacles à l’échelle provinciale dans tout le pays, et en toute honnêteté, les provinces travaillent avec le gouvernement fédéral de façon très robuste. Nous avons déjà vu un certain nombre d’obstacles disparaître.
Mesurez-vous l’échelle à laquelle cela se produit? Plus important encore, quelle est l’incidence sur la stimulation et l’augmentation de la productivité de l’économie?
Nous savons que bon nombre de ces obstacles n’avaient rien à voir avec la productivité du pays; ils visaient à protéger le territoire. Puisque ces obstacles sont graduellement éliminés, mesurez-vous et suivez-vous la situation au fur et à mesure afin que nous puissions obtenir une évaluation continue? Certains ont évoqué le coût pour l’économie nationale. Est-ce toujours pertinent? Est-ce que les coûts sont refilés aux consommateurs qui devraient en bénéficier?
M. Macklem : Je vous remercie de vos conseils. Je suis tout à fait d’accord. Nous devons rendre des comptes aux Canadiens. Ils méritent une explication claire au sujet de nos actions. Ils méritent de savoir où nous allons et nous sommes déterminés à leur expliquer.
Pourquoi ne dites-vous pas quelques mots sur la question interprovinciale?
Mme Rogers : Bien sûr. J’aimerais toutefois ajouter quelque chose.
Je pense que vous avez lu nos discours, et j’espère que vous voyez que nous essayons de parler aux Canadiens. Pour être tout à fait honnête, le point que vous soulevez est frustrant pour nous aussi. Nous avons un outil, et nous savons qu’il touche les gens de façons très différentes. Nous savons que les personnes à faible revenu sont plus durement touchées.
Comme le gouverneur l’a dit, il y a des limites à ce que nous pouvons faire. Nous nous sentons investis d’une énorme responsabilité pour contenir l’inflation. Dans nos consultations et nos discours, nous essayons de parler à tous les Canadiens.
Permettez-moi maintenant de répondre à votre question sur le commerce interprovincial.
Je ne dirais pas que nous mesurons tout cela en détail, mais il y en a d’autres qui le font. Je ne pense donc pas que ce soit à nous de le faire. L’OCDE a un baromètre, et je pense que le gouvernement fédéral a également mis en place un système de suivi du commerce interprovincial en 2024.
À notre avis, les progrès réalisés demeurent encourageants. C’est toujours une priorité. Je pense que le message est bien intégré, c’est un objectif connu. Nous n’avons pas besoin de la coopération des États-Unis pour régler le problème; cela relève de nous. Nous avons commencé par cibler les biens, parce que c’était probablement le plus simple. Ce dont nous avons besoin, maintenant, c’est de voir plus de progrès en matière de commerce des services ou de mobilité de la main-d’œuvre. Un architecte établi dans une province devrait pouvoir travailler dans une autre province sans avoir à repasser ses examens. C’est le genre de choses auxquelles nous travaillons. Je suis comptable professionnelle agréée, ou CPA, et je ne sais pas combien il y a d’associations de comptables professionnels agréés au pays. La prochaine chose que nous souhaiterions, c’est qu’on mette davantage l’accent sur la mobilité de la main-d’œuvre.
Ultimement, toutefois, l’autre conseil que nous vous donnerions serait de garder l’objectif à l’esprit, c’est-à-dire d’éliminer les obstacles et les frictions pour les entreprises afin qu’il leur soit plus facile de faire des affaires au-delà des frontières. Souvent, nous voyons les gouvernements introduire des protocoles d’entente, des accords supplémentaires et plus de règles pour éliminer les obstacles, dans le but de résoudre ces problèmes, mais ils ne font qu’ajouter au fardeau administratif des entreprises.
Donc, si vous gardez l’objectif en tête, le but devrait être d’éliminer les frictions, d’éliminer des choses, et non d’en ajouter, de faciliter les choses et, comme je l’ai dit, de se concentrer un peu plus sur les services et la main-d’œuvre.
Le sénateur C. Deacon : Je vous remercie encore une fois de votre présence parmi nous.
On estime que 99 % du marché mondial de la cryptomonnaie stable, qui représente environ 250 milliards de dollars, est en dollars américains. Le Canada a adopté la Loi sur les cryptomonnaies stables. Vous avez dit que le cadre réglementaire connexe devrait entrer en vigueur quelque part en 2027.
Or, le marché continue d’évoluer à un rythme assez effréné. Tetra Digital Group, en Alberta, a lancé une cryptomonnaie stable adossée au dollar canadien, et Wealthsimple a annoncé hier une entente avec Visa pour mettre à l’essai une cryptomonnaie stable en dollars américains permettant d’effectuer des transactions au Canada.
Du point de vue de la politique monétaire, si les transactions en cryptomonnaies stables adossées au dollar américain gagnent en popularité et se mettent à se répandre au Canada, y a-t-il quelque chose qui pourrait déclencher l’alarme à la banque pour appuyer sur l’accélérateur et faire avancer les choses un peu plus vite? D’ici là, la banque veillera-t-elle à ce que nous ayons un système de paiement concurrentiel adossé au dollar canadien?
M. Macklem : Oui, il y a un moment où la sonnette d’alarme va se déclencher à la Banque du Canada, mais nous en sommes encore très loin. Franchement, il reste à voir quelle ampleur prendront les cryptomonnaies stables. Il est très important que nous ayons un régime de cryptomonnaie stable de très grande qualité au Canada. Si les cryptomonnaies stables se répandent, nous voulons certainement qu’il y ait des cryptomonnaies stables en dollars canadiens. Nous travaillons d’arrache-pied avec le ministère des Finances pour mettre en place la réglementation nécessaire.
On nous a confié un certain nombre de nouvelles responsabilités, comme vous le savez bien — la surveillance du système de paiement de détail et du système bancaire ouvert ou des services bancaires axés sur les consommateurs, comme le gouvernement les appelle —, auxquelles s’ajoutent les cryptomonnaies stables.
Même si toutes ces choses sont différentes, bon nombre des acteurs sont les mêmes. Nous avons besoin de systèmes adaptés pour les surveiller. L’avantage de les regrouper en un seul endroit, à la Banque du Canada, c’est qu’il y a, selon nous, des synergies à réaliser pour fournir les systèmes nécessaires. Ce sera aussi plus facile pour les acteurs du marché. Ils pourront s’adresser à nous et traiter avec un seul joueur pour différentes choses. Cela devrait nous aider à aller plus vite. Cela devrait faciliter la vie du secteur privé.
Je pense que la question de savoir à quel point les cryptomonnaies stables vont être adoptées demeure ouverte. S’agit-il d’un tremplin vers des dépôts jetonisés?
Comme vous l’avez peut-être vu, nous expérimentons diverses choses. Le projet Samara, par exemple, utilise la technologie de registre distribué en monnaie de banque centrale pour faciliter les transactions de gros.
Nous menons ce genre d’expériences pilotes pour tester différentes technologies. Nous ne pouvons pas y arriver seuls. Il s’agissait dans ce cas d’une initiative conjointe avec Exportation et développement Canada, ou EDC, et deux de nos grandes banques canadiennes. Vous verrez de plus en plus de choses de ce genre à mesure que nous tenterons d’accélérer les choses.
Je ne pense pas qu’on puisse mettre tous ses œufs dans le même panier et dire : « Voici la technologie qui va s’implanter. Misons à fond sur cette technologie. » Nous devons rester agiles.
La sénatrice Pupatello : Avec ma question précédente, je cherchais à savoir si votre équipe se pencherait sur l’impact économique, encore une fois, de l’augmentation des tarifs douaniers et tout sur l’économie américaine dans le contexte de l’ACEUM et sur notre relation avec les États-Unis et le Mexique. Serait-il possible d’étudier tout cela pour montrer si les répercussions sont de l’ordre de 5 % ou de 15 %, de façon générale? Toute cette activité dépasse désormais le cadre de l’ACEUM de toute façon. Ils ont déjà abrogé l’accord.
J’aimerais poser une question sur la politique « Achetez canadien ». Vous avez mentionné dans votre dernier rapport qu’il y avait des facteurs atténuants au Canada. Pouvez-vous nous dire à quel point? Cela ne fait que commencer. Par exemple, au fur et à mesure qu’AchatsCanada et les politiques d’approvisionnement du gouvernement canadien sont mises en œuvre, quel pourrait être leur effet qui serait un facteur encore plus atténuant?
M. Macklem : Pour revenir à votre premier point, je tiens à souligner que la Banque du Canada ne s’occupe pas de politique commerciale. La politique commerciale relève, à juste titre, des gouvernements élus, et je sais que les représentants du gouvernement collaborent avec le gouvernement américain, État par État et à Washington, pour faire valoir ces arguments. C’est vraiment leur travail. Il ne serait pas vraiment approprié que la Banque du Canada se prononce sur la politique commerciale entre le Canada et les États-Unis.
Notre travail consiste à comprendre les répercussions de la situation sur le Canada et ce que cela signifie pour la politique monétaire. C’est notre objectif.
En ce qui concerne votre deuxième question sur la politique « Achetez canadien », c’est en fait très difficile à évaluer sur le plan analytique. Comment peut-on mesurer le changement de préférence des gens à l’égard des produits américains ou canadiens?
Il y a des endroits où l’on peut le voir dans les données, mais, bien sûr, il y a beaucoup d’autres choses qui ont une incidence sur les données. Nous n’avons aucun moyen de mesurer directement l’effet de la politique « Achetez canadien ».
L’élément sur lequel cet effet est le plus évident, c’est sur les voyages des Canadiens aux États-Unis. Le tourisme canadien aux États-Unis est en baisse. D’autres destinations gagnent toutefois en popularité : le Mexique et Porto Rico.
On peut observer certains changements dans les préférences. Les compagnies aériennes modifient leurs vols. Il y a des endroits où on peut le voir directement.
Au-delà des choses qui sont clairement américaines, c’est très difficile à mesurer. Je ne peux pas vraiment vous répondre.
La sénatrice Pupatello : Quelque part dans votre rapport, vous avez mentionné la politique « Achetez canadien » parmi les facteurs d’atténuation.
M. Macklem : Nous pouvons vous donner des indications. Nous pouvons le voir très clairement dans certaines choses, mais nous ne pouvons pas vous donner de chiffre global.
La sénatrice Pupatello : Y a-t-il un marqueur que vous vous fixeriez comme objectif pour pouvoir dire « si ceci, alors cela »?
Soit dit en passant, j’ai également demandé à divers directeurs des finances s’ils établissent des indicateurs pour montrer, lorsqu’ils adoptent ce genre de politique, s’il y a une différence au-delà des données hermétiques dont il est question dans certains articles.
M. Macklem : Je ne suis pas certain que nous ayons une très bonne façon de mesurer tout cela.
Au fur et à mesure que nous commençons à en voir les répercussions au Canada, nous pouvons en tenir compte, puis essayer de faire des extrapolations pour l’avenir. Nous n’avons pas d’indice de la politique « Achetez canadien » que nous pouvons ensuite relier à ce que nous voyons dans les données.
Le président : Chers collègues, il nous reste environ 12 minutes. J’ai moi-même des questions.
Pour conclure le deuxième tour, je vais poser mes propres questions. Le ministre des Finances a fait grand bruit du fait que les investissements étrangers directs au Canada atteignent leur plus haut niveau en 20 ans et que, par habitant, ils sont deux fois plus élevés qu’aux États-Unis. En quoi consistent ces investissements directs étrangers? Est-ce que la propriété étrangère augmente au Canada parce que des étrangers achètent nos entreprises canadiennes, sans investir vraiment? Est-ce parce que la propriété intellectuelle canadienne est vendue aux États‑Unis? En fait, est-ce positif? Quelle est votre interprétation de tout cela? Ou est-ce que ce sont des entreprises étrangères qui investissent dans des filiales canadiennes? Je n’ai pas vraiment vérifié les chiffres. Je pense qu’il y a un certain nombre de bons économistes à la Banque du Canada. Quelle est votre lecture de tout cela?
M. Macklem : Je n’ai pas de ventilation détaillée sous les yeux, alors je crains de ne pas pouvoir répondre à votre question.
Le président : C’était une belle tentative de ma part.
Ils disent que les gestionnaires de fonds institutionnels canadiens, comme les fonds de pension, se mobilisent et travaillent avec le gouvernement à trouver de nouvelles possibilités. Cela changera peut-être à l’avenir, mais jusqu’à présent, les fonds de pension canadiens ont investi beaucoup plus à l’étranger que le contraire. J’étais curieux. Si vous avez des réponses écrites à nous fournir plus tard, je suis preneur.
Le sénateur Loffreda : Les niveaux d’endettement sont élevés. C’est toujours la capacité de remboursement qu’on regarde, pas seulement le niveau d’endettement.
On entend beaucoup d’histoires différentes. Le gouvernement nous dit que notre ratio de la dette nette au PIB est le meilleur au monde. J’ai participé à la conférence de la Banque mondiale et du Fonds monétaire international, ou FMI, et j’ai entendu certains membres de l’opposition dire : « Eh bien, si l’on regarde la dette brute, ce n’est pas la même histoire. » À titre de président du Réseau parlementaire de la Banque mondiale et du FMI pour le Canada, je vous avise que nous allons vous mettre en copie conforme et clarifier la situation en ce qui concerne la dette brute par rapport au PIB.
Êtes-vous préoccupé par nos niveaux d’endettement? Dans quelle mesure sommes-nous meilleurs que le reste du monde pour notre rendement financier? Nous savons tous comment cela est calculé, il s’agit de la dette brute moins nos fonds de pension, et de nombreux pays n’ont pas de fonds de pension. Il n’y en a pas en Europe. Ils sont payés au fur et à mesure. Nous en avons.
Étant moi-même comptable professionnel agréé, je pense que c’est un actif et que c’est très bien de calculer le ratio de la dette nette au PIB. Mais quelles sont vos réflexions à ce sujet et quelles sont vos préoccupations en ce qui concerne la politique monétaire pour ce qui est de tenir compte de la dette nette ou brute? Êtes-vous préoccupé par notre dette brute et par la dette provinciale lorsqu’elle s’ajoute à tout cela? Il nous reste peut‑être un peu de temps, monsieur le président. Je pense que c’est une bonne question.
M. Macklem : Je peux commencer, et peut-être que la CPA complétera ma réponse.
Je pense que pour déterminer s’il vaut mieux tenir compte de la dette brute ou de la dette nette, cela dépend un peu de la question. Si l’on cherche à évaluer la viabilité de l’endettement, vous avez raison : un régime de pension solide sur le plan actuariel est un atout pour le pays et devrait être pris en compte dans l’évaluation de la viabilité.
Si l’on examine les besoins de financement à long terme, le montant qui est reporté chaque mois et ce qui se passerait en cas de gel des marchés mondiaux et de crise des liquidités, mieux vaut regarder la dette brute parce que c’est ce qui est reporté réellement. Encore une fois, tout dépend de la question.
Habituellement, les gens s’intéressent surtout à la viabilité et, en ce sens, je dirais que la dette nette est un meilleur indicateur que la dette brute.
Le sénateur Loffreda : Mais êtes-vous préoccupé par notre niveau d’endettement? Je vois l’opposition mettre à l’écran un chiffre en billions de dollars pour essayer d’effrayer les téléspectateurs. Comment voyez-vous notre niveau d’endettement et la politique monétaire future pour notre économie?
M. Macklem : En général, je ne commente pas la politique fiscale. Si je pensais que notre niveau d’endettement n’était pas viable, cela transparaîtrait dans la politique monétaire, et j’en parlerais. Si je pensais que le gouvernement dépensait tellement d’argent que nous ne pouvions pas contrôler l’inflation, j’en parlerais.
Je ne pense pas que notre dette soit insoutenable. Le Canada a toujours une cote de crédit AAA. J’espère sincèrement que nous pourrons la conserver.
En termes relatifs, le Canada fait assez bonne figure par rapport à beaucoup d’autres pays, comme vous l’avez dit. Nous gérons les adjudications d’obligations qui composent la dette du gouvernement canadien. Elles sont assurément bien couvertes. Les écarts d’adjudication sont minimaux. Je n’entrevois pas de problèmes immédiats.
Le sénateur C. Deacon : Je suis heureux d’être le quatrième frappeur de cette excellente réunion. Je vous remercie encore une fois d’être parmi nous.
L’investissement direct étranger dans des actifs corporels, c’est bien, car il n’y a pas de fuite économique. On peut facilement calculer l’avantage pour l’économie. Mais lorsque des entités étrangères investissent dans des actifs incorporels, il y a énormément de fuites économiques associées. Comment gérez‑vous cela dans vos propres calculs des avantages pour l’économie, dans votre suivi de la situation, ainsi que dans l’évaluation des risques et des possibilités connexes?
M. Macklem : Vous venez peut-être de nous mettre hors jeu.
Pour Statistique Canada comme pour la Banque du Canada, quand on essaie d’intégrer cela aux modèles, il est beaucoup plus difficile de mesurer les actifs incorporels. Statistique Canada fait de son mieux. Nous faisons de notre mieux dans nos modèles. Mais vous devez savoir que nous mesurons probablement mieux les actifs corporels que les actifs incorporels.
Le problème devient plus critique quand les actifs incorporels sont plus importants. Je ne suis pas sûr de vous donner une très bonne réponse. Mais, oui, c’est une autre source d’incertitude en ce qui concerne les mesures.
Le sénateur C. Deacon : Je ne veux pas vous faire dire ce que vous n’avez pas dit, évidemment, mais puis-je déduire de ce que vous dites que la croissance des investissements incorporels au pays et la croissance des actifs incorporels dans l’économie sont de plus en plus importantes avec le temps? Si l’investissement direct étranger ne vise pas principalement des actifs corporels, il y a un risque qu’il y ait beaucoup plus de fuites. Il y a des preuves qu’il y a beaucoup plus de fuites, et c’est quelque chose que nous devrions probablement commencer à examiner. Il faudrait peut-être nous doter de paramètres pour évaluer tout cela afin de guider notre politique fiscale. À l’heure actuelle, je vois qu’on célèbre l’investissement direct étranger, quoi qu’il en soit, mais je ne sens pas que nos politiques soient nécessairement adaptées. Je pense que nous avons besoin d’outils à cet égard.
M. Macklem : Je peux dire deux choses, brièvement.
Nous avons besoin de plus d’investissements dans les biens corporels et incorporels. Ce n’est pas l’un ou l’autre. Nous avons besoin des deux. Nous souffrons de sous-investissement chronique depuis longtemps.
Mon deuxième commentaire, c’est que, oui, si le Sénat veut s’attaquer à ce problème, nous vous appuyons totalement.
Mme Rogers : Nous attendrons impatiemment votre rapport. Nous aurons peut-être des questions.
Le président : Monsieur le gouverneur Macklem, madame la première sous-gouverneure Rogers, au nom de mes collègues, je tiens à vous remercier sincèrement d’avoir comparu devant nous aujourd’hui. Ce genre de séance est toujours instructif. Nous vous remercions de votre temps. Nous nous reverrons après l’été.
Chers collègues, la prochaine réunion aura lieu demain, jeudi, à 10 h 30.
Au nom de mes collègues, je tiens à remercier également nos interprètes, comme d’habitude, et tous les responsables de la logistique derrière nous.
(La séance est levée.)