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BANC - Comité permanent

Banques, commerce et économie


LE COMITÉ SÉNATORIAL PERMANENT DES BANQUES, DU COMMERCE ET DE L’ÉCONOMIE

TÉMOIGNAGES


OTTAWA, le jeudi 7 mai 2026

Le Comité sénatorial permanent des banques, du commerce et de l’économie se réunit aujourd’hui, à 10 h 32 (HE), avec vidéoconférence, pour étudier, afin d’en faire rapport, l’accès au crédit et aux marchés des capitaux pour les petites et moyennes entreprises comme base de la croissance et de l’amélioration de la productivité dans l’économie canadienne; et à huis clos, pour étudier un projet d’ordre du jour.

Le sénateur Clément Gignac (président) occupe le fauteuil.

[Français]

Le président : Honorables sénatrices et sénateurs, je tiens à souhaiter la bienvenue aux gens qui sont avec nous aujourd’hui, ainsi qu’à celles et ceux qui nous écoutent à partir du Web sur sencanada.ca.

Je m’appelle Clément Gignac, sénateur du Québec et président du Comité sénatorial permanent des banques, du commerce et de l’économie.

Avant de poursuivre, je demanderais à mes collègues du comité de bien vouloir se présenter.

[Traduction]

La sénatrice Pupatello : Sénatrice Pupatello, de l’Ontario.

Le sénateur Fridhandler : Daryl Fridhandler, de l’Alberta.

Le sénateur Loffreda : Sénateur Tony Loffreda, de Montréal, au Québec.

[Français]

La sénatrice Henkel : Danièle Henkel, du Québec.

[Traduction]

Le sénateur Yussuff : Hassan Yussuff, de l’Ontario.

La sénatrice McBean : Marnie McBean, de l’Ontario.

Le sénateur C. Deacon : Colin Deacon, de la Nouvelle-Écosse.

La sénatrice Wallin : Pamela Wallin, de la Saskatchewan.

[Français]

Le président : Chers collègues, il s’agit de notre 14e réunion portant sur l’étude spéciale sur l’accès au crédit et aux marchés des capitaux pour les petites et moyennes entreprises comme base de la croissance et de l’amélioration de la productivité dans l’économie canadienne.

Je tiens à souhaiter la bienvenue aux trois témoins qui sont avec nous aujourd’hui. Je suis convaincu que nous aurons une discussion très intéressante.

Nous accueillons donc Shelley Kuipers, cofondatrice et cheffe de la direction de The51, Géraldine Martin, présidente-directrice générale d’Evol, et Zita Cobb, cheffe de la direction et fondatrice de Shorefast.

Je crois comprendre que vous avez déjà préparé des remarques liminaires. Merci de vous limiter à cinq minutes chacune, après quoi nous passerons à la période des questions.

Madame Cobb, si vous voulez commencer, la parole est à vous.

Zita Cobb, cheffe de la direction et fondatrice, Shorefast : Bonjour et merci, monsieur le président.

Honorables sénateurs et sénatrices, mesdames et messieurs, je vous remercie de cette invitation.

[Traduction]

Je m’appelle Zita Cobb, fondatrice et chef de la direction de Shorefast et du Shorefast Institute for Place-Based Economies. À l’origine de mes observations se trouve une question : qu’est-ce qui a de la valeur pour les Canadiens et comment le protéger, le développer et en prendre soin?

Je viens de l’île de Fogo, au large de la côte nord-est de Terre-Neuve. Il s’agit d’une des 5 000 collectivités constituées en municipalité qui composent ce pays : des lieux où un capital social, culturel et économique s’est constitué au fil des générations.

Il y a 20 ans, mes frères et moi sommes revenus chez nous pour faire ce que nous pouvions pour l’économie de l’île. Ce faisant, nous avons appris que le marché et les institutions gouvernementales qui façonnent notre économie ne tirent pas pleinement parti des atouts du Canada là où ils se trouvent — là où nous vivons. Une nation forte est la somme de lieux forts. Derrière les nombreuses crises souvent évoquées — logement, abordabilité, possibilités économiques et santé mentale — se cache une crise du lieu.

Qu’est-ce qui est possible? L’île de Fogo est une collectivité de 2 200 habitants. Elle fait face à ce que des milliers de collectivités canadiennes connaissent de mieux en mieux : le dépeuplement, le vieillissement de la population et le gaspillage d’actifs précieux rendus inactifs par des politiques et des décisions d’investissement prises loin de là où elles ont un impact.

Shorefast a créé la Fogo Island Inn, qui a ouvert ses portes en 2013. L’auberge, qui emploie plus de 220 personnes, est largement reconnue comme étant le modèle mondial par excellence de tourisme régénérateur piloté par la collectivité. Plus de la moitié de chaque dollar dépensé par les clients reste sur l’île de Fogo; plus de 96 % restent au Canada. Pour rendre ce flux d’argent visible, Shorefast a créé, déposé et déployé des étiquettes « Economic Nutrition » comme celle-ci. Il s’agit d’un outil qui montre, avec la clarté d’une étiquette alimentaire, où va l’argent lorsque vous le dépensez.

Depuis 2013, le travail de Shorefast sur l’île de Fogo a rapporté plus de 270 millions de dollars au PIB du Canada. Si seulement 10 % des 5 000 collectivités du Canada pouvaient atteindre la croissance économique de l’île de Fogo en termes absolus, ce serait 135 milliards de dollars de plus pour notre PIB national. Si un développement économique durable est possible dans une petite collectivité en bordure de l’Atlantique Nord, il l’est dans toutes les collectivités de notre pays.

Qu’est-ce qui nous en empêche?

Les petites et moyennes entreprises, les PME, représentent les deux tiers de l’emploi au Canada et près de la moitié de notre PIB. Pourtant, seulement 11,5 % des prêts aux entreprises en cours au Canada sont des prêts accordés à des PME. La médiane dans l’Organisation de coopération et de développement économiques, l’OCDE, est de 44 %. Nous sommes un cas tout à fait à part.

Environ 85 % des municipalités canadiennes n’ont aucune succursale bancaire sur leur territoire. Même là où il en reste une, les décisions de crédit sont prises ailleurs. Les prêts aux petites entreprises reposent sur la connaissance du terrain et les relations locales — et nous avons systématiquement supprimé ces deux éléments. Lorsque les PME peuvent emprunter, les prêts sont coûteux et imposent un risque personnel élevé, car il faut apporter des garanties personnelles et des maisons familiales sont données en garantie.

Ce manque d’accès au financement a fait du Canada un pays d’actifs bloqués. Les trois quarts des propriétaires de petites entreprises canadiennes prévoient de se retirer au cours de la prochaine décennie. Sans possibilité de financement pour la vente à de nouveaux propriétaires locaux potentiels, à des employés ou à des fiducies communautaires, cette vague de départs à la retraite accélérera la fermeture d’entreprises et leur regroupement entre les mains de propriétaires éloignés. L’identité du propriétaire et l’endroit où il se trouve sont, de fait, importants.

Nos organismes de réglementation financière disent, comme Prospero dans La Tempête de Shakespeare, que le système est « si sûrement ordonné » — nul n’a perdu un cheveu; les banques sont bien capitalisées. Mais cette comptabilité ignore les entreprises qui n’ont jamais vu le jour ou ne se sont jamais développées, les successions qui n’ont jamais eu lieu et les collectivités qui se sont vidées sans bruit —, et nous le constatons un peu partout dans le pays. Cette cécité face à nos véritables atouts et cette aversion au risque aggravé n’est pas le fait de notre population, mais de nos institutions.

Ce qui pourrait aider serait de renforcer ce que nous avons. Les bureaux de Développement des collectivités et de la Corporation au bénéfice du développement communautaire, la CBDC, proposent des prêts à des taux élevés et affichent un taux de perte inférieur à 1 %. Ce n’est pas se montrer fort; c’est le système qui retient le capital. Le mandat de la Banque de développement du Canada, la BDC, devrait autoriser, voire prévoir, le type de pertes qui permettent à une banque de développement de déployer du capital réel. Une banque de développement qui réalise des bénéfices ne prête pas. Elle rationne.

Deuxièmement, il faut le bon cadre réglementaire. Le Bureau du surintendant des institutions financières, le BSIF, a pour mandat de protéger contre la défaillance du système, et non d’empêcher tout échec individuel. Le recalibrage des pondérations de risque relève de la compétence fédérale. Nous devrions exiger des grandes banques qu’elles servent les PME dans différentes régions; autoriser de nouveaux intermédiaires, comme les entreprises de technologie financière, et aider les coopératives de crédit, par exemple en éliminant les obstacles interprovinciaux et en élargissant leur bassin de capitaux.

Troisièmement, harmonisez les incitations. Des incitations fiscales pour les fiducies collectives d’employés et les transactions de propriété collective, associées à une exonération cumulative accrue des gains en capital pour les propriétaires vendant au sein de leur collectivité, contribueraient à uniformiser les règles du jeu.

Quatrièmement, rendez l’argent visible. Adopter un étiquetage de nutrition économique pour aligner les marchés publics sur les priorités économiques. Savoir où va l’argent est la première étape pour mieux l’orienter, et acheter à des PME est une forme de financement.

En conclusion, l’île de Fogo est un exemple de ce qui est possible lorsqu’une collectivité mobilise ses propres atouts. Notre histoire est peut-être extraordinaire, mais elle n’a pas besoin d’être exceptionnelle. Le Canada regorge de lieux riches en atouts humains et naturels; nous devons les mobiliser.

Vingt ans de travail nous ont appris que les plus gros obstacles ne se trouvent pas dans nos collectivités, mais dans nos institutions. Notre économie est optimisée pour les grandes institutions, souvent au détriment des territoires. Le rôle du gouvernement fédéral est de changer cela — de mettre en place les cadres qui permettent au capital d’aller vers les PME dans tout le pays, dans toutes les régions, dans des collectivités de toutes tailles. L’ampleur et la portée des solutions doivent être à la mesure de notre réalité canadienne. Optimisons dans ce sens. Si nous voulons renforcer la nation, nous devons inclure le pays.

Je vous remercie.

Le président : Merci, madame Cobb.

[Français]

Géraldine Martin, présidente-directrice générale, Evol : Merci, monsieur le président. Honorables sénatrices et honorables sénateurs, je me présente devant vous forte de 27 années d’engagement envers l’entrepreneuriat. Je suis arrivée au Québec il y a 26 ans et mon parcours est celui d’une immigrante qui a gravi les échelons, jusqu’à devenir la première femme à diriger le plus important journal économique au Québec. Je suis détentrice d’une maîtrise en finance et j’aime allier la rigueur des chiffres avec la réalité du terrain.

Chaque jour, d’un océan à l’autre, des Canadiennes et des Canadiens bâtissent des entreprises qui sont les poumons de notre vitalité socioéconomique. Être une nation de propriétaires, c’est s’assurer que nos centres de décision et nos chaînes d’approvisionnement restent chez nous. C’est rester maître de notre destin économique face aux turbulences mondiales.

Pourtant, l’accès à cette ambition n’est pas encore universel, notamment pour les femmes. Evol existe pour combler cet écart. Notre histoire prend racine en 1995 sur la Côte-Nord, au Québec, alors que des femmes se voyaient encore refuser du crédit sans la signature de leur conjoint. Elles ont uni leurs forces pour créer le premier fonds de prêts pour femmes au Canada.

Trente ans plus tard, l’impact est indéniable : plus de 70 millions de dollars octroyés sous forme de prêts, plus de 1 500 projets soutenus, plus de 10 000 emplois créés ou maintenus et près de 100 000 entrepreneures et entrepreneurs rejoints partout au Québec. Un autre chiffre qu’il faut retenir est celui-ci : les entreprises que nous accompagnons et que nous finançons affichent des performances en matière de revenus, de profits et de l’emploi de cinq à dix fois supérieures aux entreprises qui ne bénéficient pas d’un tel soutien. Notre approche, c’est le financement accompagné. Nous investissons non seulement dans des actifs, mais dans l’humain. Concrètement, nous prenons le temps de l’accompagner.

Notre expérience sur le terrain nous amène aujourd’hui à partager avec vous trois constats essentiels. Voici le premier : derrière les petites entreprises, il y a beaucoup de femmes. Au Québec, 72 % du tissu économique repose sur de petites entreprises de moins de 10 employées et employés; 53 % du tissu économique repose même sur de petites entreprises de moins de cinq employés. C’est la même chose au Canada. Or, plus de 60 % des entreprises détenues par des femmes sont de très petites entreprises. Si leur taille est modeste, leur portée, elle, est immense : elles constituent le véritable ancrage de notre résilience locale. C’est ici que s’incarne toute la force de l’entrepreneuriat de proximité, ce modèle qui fait battre le cœur de nos quartiers et de nos régions.

Voici un deuxième constat : nous disposons d’un réservoir de richesse sous-exploité. Les femmes représentent 50 % de la population, mais ne détiennent que 22,8 % des entreprises privées au Québec. Ce fossé n’est pas le résultat d’un manque de talent, mais d’un écosystème qui n’a pas été conçu par elles ni pour elles.

Le troisième constat est le suivant : le système n’est pas adapté aux nouvelles formes de croissance. Nos critères d’évaluation peinent à saisir, par exemple, la valeur de l’entrepreneuriat dans des secteurs comme les services ou le commerce de détail, où les femmes sont très présentes. Trop souvent jugés « risqués », ces secteurs font face à des conditions de financement plus difficiles. D’ailleurs, savez-vous que les femmes paient en moyenne trois points de pourcentage d’intérêt de plus que leurs homologues masculins? Le tout est évidemment étayé par plusieurs études, dont je pourrai vous fournir les références.

Pourtant, les chiffres contredisent cette perception du risque. Le taux de survie des entreprises féminines après cinq ans est similaire à celui des hommes. Les entreprises à propriété féminine ne cherchent pas forcément la croissance rapide à tout prix. Elles optent pour une croissance plus modérée et durable.

Pour bâtir un Canada plus fort, mais aussi plus juste, Evol agit sur plusieurs fronts. En voici trois très concrets : d’abord, il faut réinventer le financement. Par exemple, nous réduisons le taux d’intérêt des entreprises qui progressent en matière de développement durable. Nous avons développé une grille d’analyse financière unique qui nous permet de réduire le taux d’intérêt d’un financement octroyé, plus la maturité en développement durable de l’entreprise progresse.

Ensuite, on développe des outils adaptés à nos clientèles. Nous avons instauré des mesures comme un moratoire de capital lors de l’arrivée d’un enfant pour un parent entrepreneur. Aucune ambition ne devrait être freinée par des responsabilités familiales. Enfin, on travaille fort à valoriser la petite entreprise, qui est très féminine. Pour nous, la petite entreprise n’est pas qu’une étape vers la grande entreprise, mais une destination. Une équipe de trois personnes, c’est peut-être une famille qui prospère, un quartier qui s’anime, une région qui se dynamise, une personne au chômage qui s’est créé son propre emploi.

En conclusion, soutenir les femmes et les petites entreprises n’est pas uniquement une question d’équité. C’est un choix économique stratégique. C’est investir dans une économie plus robuste, plus locale et plus résiliente. Je vous remercie de votre attention. Je serai ravie de répondre à vos questions, notamment en ce qui concerne les obstacles.

Le président : Merci, madame Martin.

[Traduction]

Shelley Kuipers, cofondatrice et cheffe de la direction, The51 : Monsieur le président, honorables sénateurs, je vous remercie de m’avoir invitée. Je m’appelle Shelley Kuipers et je suis la cofondatrice et cheffe de la direction de The51.

The51 est un peu différente des autres entreprises ici présentes. Nous nous définissons comme une plateforme financière et un fonds de capital-risque. Notre objectif est de libérer le potentiel économique des femmes par le capital-risque. Pour ce faire, nous mobilisons des capitaux dirigés par des femmes et des capitaux institutionnels que nous orientons vers des entreprises dirigées par des femmes. Nous avons établi trois piliers pour y parvenir : la communauté, le capital et les capacités.

Notre communauté compte de plus de 48 000 personnes dans tout le Canada et quatre fonds. Les Fonds I et II de The51 ont investi dans 35 entreprises; le Fonds III, dont la première clôture est terminée, est sur le point d’être déployé. Le Fonds alimentation et technologies agroalimentaires de The51 compte 16 investissements. Au total, nous sommes soutenus par plus de 300 commanditaires, parmi lesquels des investisseurs institutionnels, des gestionnaires de grande fortune, des fondations familiales et des investisseurs. Nous sommes présents d’un océan à l’autre. Avec le Fonds III, nous aurons mobilisé plus de 100 millions de dollars. Parallèlement à cela, nous mettons également en place des programmes qui forment la prochaine génération d’investisseurs et de fondateurs.

Quand nous nous sommes lancées en 2019, on nous a conseillé de ne pas nous concentrer sur les femmes. On nous a dit qu’elles ne signeraient pas de chèques, et qu’il n’y avait pas de flux d’affaires. Cependant, les données nous disaient autre chose. Mes cofondatrices — Judy Fairburn et Alice Reimer — et moi‑même avons constaté qu’en proportion, les femmes étaient plus nombreuses à obtenir des diplômes d’études supérieures que leurs hommes, que l’écart salarial se réduisait dans les jeunes générations, et que les femmes créaient des entreprises plus rapidement que jamais auparavant.

D’ici 2028, les Canadiennes devraient contrôler près de 4 billions de dollars d’actifs financiers — soit près du double de ce qu’elles détenaient il y a seulement cinq ans. Pourtant, seuls 4 % des fonds de capital-risque vont à des femmes. Nous ne sommes donc pas un « ou », mais un « et », et nous représentons 51 % de la population, en moyenne. Nous ne représentons absolument pas un créneau particulier.

Quand nous avons créé The51, nous avons mis côte à côte la communauté et le capital, et cette symbiose s’est révélée être exactement ce dont les femmes avaient besoin pour mobiliser leur capital et se lancer dans la construction d’un avenir différent pour elles-mêmes et pour le Canada. Nous avons levé notre premier fonds de capital-risque avec plus de 100 commanditaires parce que nous avons démocratisé la catégorie d’actifs. Autrement dit, nous avons invité plus de femmes à la table, avec un chèque d’un montant minimal de 5 100 $ par an pendant trois ans. Nous avons cessé d’utiliser le jargon et avons traité les femmes comme des clientes, autant comme commanditaires que comme fondatrices.

Arrivées au Fonds II, nous avons attiré l’attention des commissions des valeurs mobilières de l’Alberta et de l’Ontario — dans le bon sens du terme. Loin de se montrer réticentes, elles ont été encouragées par cette démocratisation et nous ont associés à l’exploration de possibilités au-delà des investisseurs accrédités, plus précisément de celles concernant les investisseurs auto-certifiés.

Nous avons ensuite cofondé le Fonds alimentation et technologies agroalimentaires de The51 avec Alison Sunstrum et Financement agricole Canada. Nous avons prouvé que les capitaux publics, institutionnels, privés et particuliers peuvent cohabiter. Ce fonds est à présent devenu une société de capital-risque à part entière. Nous avons donc, en fait, lancé une autre société de capital-risque depuis notre plateforme. Son équipe, entièrement féminine, gère 51 millions de dollars.

Vous trouverez peut-être cela intéressant : une banque canadienne nous a dit, quand nous levions des fonds pour ce fonds, qu’elle investissait déjà dans un fonds dirigé par des femmes et qu’elle n’investirait pas dans un autre. Nous avons alors parfaitement compris pourquoi cette possibilité compte, et une fois de plus, nous avons redoublé d’efforts.

Aujourd’hui, nous levons notre Fonds III, et nous disons que nous nous concentrons sur l’investissement dans les femmes entrepreneures en tant que catégorie d’actifs très performants et sous-financés. Nous avons notre investisseur institutionnel de référence et une liste d’attente de plus de 1 300 commanditaires dans tout le Canada. Le 1er juin, à notre sommet de Calgary, nous annoncerons notre investisseur de référence aux côtés de quelques-unes des femmes les plus influentes du Canada, d’un océan à l’autre, qui seront co-investisseuses de référence.

Notre sommet n’est pas seulement une rencontre; c’est un mouvement. C’est un moment pour les femmes qui disposent de capitaux et les entreprises innovantes en devenir. Et dans notre série « Road to the Summit », qui affichait complet à Vancouver, Toronto et Montréal — oui, nous irons dans les provinces de l’Atlantique cet automne —, des centaines de femmes se sont présentées, prêtes à investir et à bâtir au Canada.

Toutefois, l’histoire ne s’arrête pas à la création d’un fonds. Nous avons créé une organisation à but non lucratif appelée Movement51 pour renforcer les capacités des investisseurs et des fondateurs. Elle profite à l’écosystème canadien dans son ensemble et à The51. Avec seulement 850 000 $ de financement — fédéral, provincial et civique —, les fondatrices de notre Founder Lab ont levé 68 millions de dollars. Les diplômées de notre laboratoire d’investisseurs ont mobilisé 15 millions de dollars supplémentaires dans l’écosystème. Voilà un rendement de l’investissement.

Nos organisations sœurs, comme SheBoot, peuvent afficher les mêmes résultats, et la véritable dynamique ne fait que commencer. Notre communauté de 48 000 membres à travers le Canada se compose de femmes et d’hommes — oui, les hommes sont les bienvenus —, de consommateurs, de clients, de conseillers expérimentés, de cadres supérieurs et de professionnels, de membres de conseils d’administration, ainsi que de futurs investisseurs et fondateurs. Nous avons ouvert grand nos portes.

Mon premier investissement, en 1998, était dans le secteur de l’énergie. Je ne venais pas d’une famille aisée. Je n’ai d’ailleurs pas de diplôme universitaire. Je ne viens pas du monde de la finance. Cependant, grâce à cet investissement, notre famille a gagné de l’argent que nous n’aurions jamais cru gagner. Nous avons pris cet argent et l’avons réinvesti dans les collectivités où nous vivions.

Il y a une entreprise appelée Solium, une entreprise de Calgary au bord de la faillite qui ne pouvait plus payer ses salaires. Nous avons été quelques-uns à Calgary à y investir notre capital, notre temps et notre énergie et, en 2019, Solium a été vendue à Morgan Stanley — oui, un acheteur américain — pour 1,1 milliard de dollars canadiens. Une licorne est partie. C’était alors la plus grande acquisition de l’histoire du Canada dans le domaine des technologies financières.

Que se passe-t-il lorsque nous réussissons en tant que fondateurs et investisseurs? Nous nous remettons à la tâche et nous réinvestissons. Ma famille et moi avons réinjecté plus de 25 millions de dollars dans l’écosystème, au profit d’entrepreneurs en démarrage. C’est le pouvoir de capitalisation de ce cercle vertueux.

Voici ce que demande The51. Premièrement, créez des incitations fiscales structurelles — des crédits d’impôt à l’investissement cohérents dans tout le pays et des reports d’imposition sur les gains en capital en cas de réinvestissement, notamment dans sa propre collectivité — qui mobilisent les vastes réserves de capitaux privés actuellement en retrait, par exemple chez les gestionnaires de grandes fortunes, dans les fondations et dans les fortunes privées, et les orientent vers l’innovation et les entrepreneurs canadiens. Les capitaux privés doivent être le moteur des marchés.

Deuxièmement, modernisez la réglementation des valeurs mobilières, afin d’ouvrir les marchés de capitaux privés à plus de Canadiens. Aujourd’hui, The51 ne peut légalement promouvoir ses possibilités d’investissement — nous n’y sommes pas autorisés —, et nous excluons donc une partie du marché de la participation. Nous devons remédier à cela.

Troisièmement, nous devons revoir les seuils minimaux imposés aux institutions qui excluent les gestionnaires émergents comme nous, non pas à cause de leurs antécédents, mais en raison de leur taille. Nous devons rendre obligatoires ou encourager des quotas réservés aux gestionnaires émergents dans les fonds proches de l’État, comme la Banque de développement du Canada, la BDC, Exportation et développement Canada, EDC, et les régimes de pensions du secteur public — une allocation expressément réservée à certains fonds de moins de 100 millions de dollars. Des régimes de retraite américains le font déjà, et je pense que nous en voyons déjà des exemples ici, au Canada, au Québec, avec la Caisse de dépôt et placement du Québec, la CDPQ, et le Programme des gestionnaires en émergence du Québec, le PGEQ. Il est temps d’en faire une norme nationale, et pas une exception régionale. Si les plus grands bassins de capitaux au Canada ne vont qu’aux plus grands gestionnaires, nous bloquons pour de bon l’accès à la prochaine génération de créateurs de fonds et aux entrepreneurs qui dépendent d’eux.

Nous voulons que le gouvernement joue un rôle de catalyseur, qu’il attire des capitaux, qu’il mette en place les rampes d’accès politiques et réglementaires, puis qu’il se mette en retrait pour laisser les marchés décider. Aujourd’hui, 95 % du capital des commanditaires individuels de The51 est apporté par des femmes, mais une étude de 2025 menée par Canadian Women in Venture Capital a révélé que seulement 50 % des sociétés de capital-risque canadiennes comptent actuellement au moins une femme parmi leurs associés, et que seulement 15 % de ces sociétés en comptent plus d’une parmi les associés commandités. Nous essayons de changer cela.

Le capital et l’ingéniosité des femmes peuvent figurer parmi les plus formidables moteurs économiques que ce pays ait jamais connus. Le problème ne tient pas à un manque d’intérêt, l’intérêt est bien là. C’est une question de structure. Nous invitons les femmes à cette table pour faire exactement ce que nous avions prévu, c’est-à-dire libérer le pouvoir économique des femmes. Merci.

Le président : Merci, madame Kuipers.

Les remarques liminaires ont dépassé les cinq minutes dans deux cas sur trois, mais comme nous avons une séance à huis clos après la discussion avec le premier groupe, nous pouvons faire preuve d’une certaine souplesse. Je propose des séries de questions de cinq minutes chacune, mais la sénatrice Henkel souhaite d’abord nous dire deux mots. Vous avez la parole.

[Français]

La sénatrice Henkel : Je voulais aviser mes collègues que, il y a quelques années, l’organisation Evol, qui témoigne dans le cadre de ce groupe de témoins, a retenu mes services en tant que conseillère stratégique, et ce, pendant plus de cinq ans.

J’ai consulté le conseiller sénatorial en éthique à ce sujet. Par mesure de prudence et afin d’éviter tout risque d’apparence d’irrégularité, je ne poserai aucune question à cette témoin.

Le président : Merci, sénatrice Henkel. Vous pouvez cependant poser des questions aux autres témoins.

La sénatrice Henkel : Absolument.

[Traduction]

Le sénateur Fridhandler : Je ne sais pas par où commencer. Vous avez soulevé tellement de points.

Madame Kuipers, je peux commencer par quelques questions simples. Vous nous avez fait quelques recommandations, et je cherche des solutions. Je pense avoir compris les enjeux, et vous nous avez fourni une foule d’informations.

En ce qui concerne la modernisation des marchés financiers, les commissions ont autorisé, ces dernières années, un certain degré d’autocertification pour régler la question des investisseurs accrédités et démocratiser le marché. Je ne veux pas faire preuve de désinvolture, mais comment pourrions-nous élargir ces autocertifications? Peut-être pourrions-nous les concevoir de manière à ce qu’elles s’appliquent à des cas précis. Elles sont plus susceptibles de faire ce qui est nécessaire pour faire entrer des femmes sur le marché. Autocertification : je suis une femme; par conséquent, je peux investir dans un fonds destiné aux femmes. Je pense qu’il devrait y avoir un seuil en dessous duquel les organes de réglementation ne devraient pas intervenir.

Des témoins nous ont dit que des gens peuvent jouer sur les marchés à terme, les cryptomonnaies et les machines à sous, et nous ne réglementons pas cet argent imprudent. Il devrait être possible d’assumer un certain niveau de risque. Pouvez-vous nous faire des observations sur la modernisation des marchés de capitaux?

Mme Kuipers : Oui, c’est une excellente question.

Comme je l’ai dit, les commissions des valeurs mobilières se sont adressées à nous, car, en général, un fonds de capital-risque compte moins de 50 commanditaires. Il n’y a pas d’obligation réglementaire d’enregistrement pour un fonds de capital-risque, car ce n’est qu’à plus de 50 commanditaires qu’il faut se soumettre à des obligations de déclaration. Ce faisant, ils ont vu ce que nous faisions. Ils ont trouvé cela très intéressant et ils nous ont donc invités à rejoindre leur conseil consultatif en Alberta. Nous collaborons également avec l’Ontario.

La mise en œuvre est très simple. Je ne comprends pas pourquoi cela ne pourrait pas être étendu à d’autres ressorts. Il suffit en gros de dire que l’on vient d’un secteur d’activité précis. Il faut limiter le montant de capital pouvant être investi. Je crois que c’est 10 000 $ par an. C’est une limite.

Pour nous, comme gestionnaires de fonds, nous devons atteindre une certaine taille de fonds avant de pouvoir accepter des investisseurs autocertifiés. C’est une mise en œuvre assez simple. C’est en vigueur en Alberta et en Ontario. J’aimerais que ce soit étendu à l’ensemble du Canada.

Le sénateur Fridhandler : Vos fonds génèrent-ils des rendements compétitifs par rapport aux autres fonds du marché?

Mme Kuipers : Oui. Nous sommes dans le secteur du capital‑risque. Cela correspond à un horizon de 10 plus 2 ans. C’est long. Nous avons commencé par le capital-risque, car c’est le secteur dont nous sommes issus.

Nous souhaitons également offrir des prêts à des entreprises dirigées par des femmes. Nous souhaitons pouvoir proposer d’autres produits financiers.

Nous avons des rendements latents et réalisés dans notre premier fonds. Nous enregistrons des plus-values sur l’ensemble de nos portefeuilles des Fonds I et le Fonds II, de même que pour le fonds Food and AgTech, mais il s’agit d’un investissement à long terme. En gros, votre argent reste dans le fonds pendant les trois à cinq premières années. Ensuite, nous récoltons les rendements sur la seconde moitié de la durée du fonds.

Le sénateur Fridhandler : Madame Martin, je crois comprendre qu’Evol est avant tout un fonds de prêt, et non un fonds d’investissement en actions. D’où provient votre capital de prêt? Où le levez-vous?

[Français]

Mme Martin : Nous avons des partenaires : le capital provient des deux ordres de gouvernement, le gouvernement du Québec et le gouvernement du Canada. Il y a la BDC — je vais y revenir —, la Banque Nationale, Fondaction et le Fonds de solidarité FTQ. Ils nous ont permis de collecter des fonds de près de 60 millions de dollars.

Pourquoi une banque est-elle avec nous? Parce qu’en général, la banque n’est pas en mesure d’accompagner les petits prêts. Quand la banque accorde un petit prêt, cela coûte assez cher d’accompagner un entrepreneur. Nous passons énormément de temps à accompagner notre entrepreneur. Le modèle fonctionne, parce qu’il est soutenu par les deux ordres de gouvernement qui financent nos opérations, mais on est en mesure de recueillir du capital auprès des grandes institutions financières canadiennes actuellement.

[Traduction]

Le sénateur Fridhandler : Madame Cobb, une question brève. Vous avez parlé de mandats. Vous avez directement mentionné la BDC, en faisant une allusion aux banques. Qu’en est-il des fonds de pension, qui gèrent en réalité notre patrimoine, une grande partie de celui-ci? Récemment, nous avons vu des publications soulignant qu’ils ne devraient pas se concentrer uniquement sur les rendements, mais aussi sur un mandat de croissance nationale. Qu’en pensez-vous?

Mme Cobb : Eh bien, nos fonds de pension, c’est notre fonds souverain. Il appartient aux Canadiens. Je ne vois pas le risque que d’autres pourraient percevoir à les déployer au Canada.

Je pense que le problème que nous devons résoudre en est un d’échelle. Le capital a tendance à se concentrer et à s’agréger ailleurs. Il n’aime pas vraiment rester sur place et fonctionner par petits montants. Donc, le fait de fragmenter le capital et de mettre en place les infrastructures pour qu’il circule est l’essence même de ce que nous essayons tous de résoudre.

Je pense aux gens qui gèrent nos fonds de pension et nos banques. Ils ont assurément l’air d’être des gens intelligents. Si on leur demandait ou si on leur disait de créer des véhicules d’investissement, ou les infrastructures, adaptés à notre pays, qui est composé de petites et moyennes entreprises — 98 % des entreprises — et de collectivités de toutes tailles, il leur faudrait résoudre deux problèmes à la fois, mais ce ne sont que deux problèmes, pas une centaine. Il faut résoudre les problèmes de géographie et d’échelle.

La vision que nous avons du Canada, de là où nous nous trouvons, est que nous devons maîtriser toutes les échelles — les grandes, les petites et tout ce qui se trouve entre les deux.

Le président : Merci.

La sénatrice Wallin : Je tiens à remercier tout particulièrement Mme Cobb, car je pense que vous nous avez peut-être donné le titre de notre rapport avec votre expression « un pays d’actifs échoués », car nous avons entendu ce message à maintes reprises. Merci d’avoir été si claire sur ce point.

Pourriez-vous nous faire part de votre point de vue — je sais que nous l’avons déjà entendu — sur ce sentiment qu’il y a une attitude différente envers les femmes quand on entre dans une pièce pour parler d’argent? Je m’intéresse particulièrement à l’aspect régional. Je viens d’une petite zone rurale. Ma sœur et moi avons décidé d’ouvrir un salon de coiffure il y a environ 30 ans parce que le coiffeur était décédé. Nous sommes allées à la banque pour demander 5 000 $ afin de rénover le salon, et ils ont dit non. Nous avions toutes les deux un emploi rémunéré.

Oui, madame Kuipers, vous avez peut-être aussi des observations à faire. Pourriez-vous me dire brièvement quelle a été votre première réaction face à ces situations?

Mme Cobb : J’ai fait carrière dans le monde des affaires. J’étais directrice des finances d’une société cotée en bourse. J’ai passé beaucoup de temps sur les marchés financiers. Il y a certainement une différence, selon que l’on est un homme ou une femme, lorsque l’on entre dans ces salles.

Dans les collectivités où j’ai passé les 20 dernières années, les femmes — et je pense que cela ressort de tous les témoignages que vous avez entendus aujourd’hui — semblent plus enclines à la gestion responsable et à la gestion communautaire, et je pense qu’elles ont une vision à très long terme de ce qu’est la réussite. Pourtant, ces mêmes institutions ne sont pas conçues pour cela.

La sénatrice Wallin : Oui. Je pense que c’est un point important. Je crois que c’est Mme Martin qui a fait cette remarque, que vous avez une vision différente du profit et de la pérennité par rapport à vos homologues masculins.

[Français]

Mme Martin : Oui, absolument. En fait, les modèles de financement ne sont pas conçus pour soutenir des secteurs convoités par les femmes. Vous donnez l’exemple du salon de coiffure, et c’est un exemple parfait. Au-delà des profits, c’est un ancrage dans la communauté. Le salon de coiffure rend la vitalité économique d’une artère commerciale plus importante. On crée alors un lieu d’échanges et de rencontres. C’est ce que je déplore dans les redditions qu’on nous demande; dans la manière de calculer la performance des petites entreprises, on va se contenter de parler des revenus et des profits, et on oublie toute la dimension socioéconomique. Les femmes sont très tournées vers ces entreprises qui jouent un rôle au-delà de l’économie. On existe pour cela, et c’est la mission d’Evol.

[Traduction]

Mme Kuipers : Eh bien, il y a des biais dans le système. Comme je l’ai dit, si 4 % des fonds de capital-risque vont aux femmes, il faut retourner dans le système et se demander : « Bon, qui prend les décisions d’investissement au sein du comité d’investissement? » C’est un point que je soulèverais.

Pour notre part, nous essayons d’exploiter ce même biais. Les femmes sont deux fois plus susceptibles d’investir dans une femme que dans un homme; nous reprenons donc ce même biais et le reproduisons. On dit souvent qu’on investit dans ce qui nous ressemble. On investit dans sa propre expérience vécue et dans sa propre compréhension. C’est pourquoi des biais existent dans le système actuel et c’est pourquoi nous essayons de créer un autre système, en parallèle.

La sénatrice Wallin : Merci.

[Français]

La sénatrice Henkel : J’ai une question très simple pour vous trois. À vous entendre, il est bien évident que vous avez réussi, chacune dans votre secteur précis. Puisque vous existez depuis plusieurs années — et ce n’est rien de nouveau —, vous nous montrez également à quel point il est pertinent de trouver des façons différentes de s’adresser au secteur des petites et moyennes entreprises, particulièrement de propriété féminine.

Voici ma question. Avez-vous été reçues par les organisations gouvernementales, par les décideurs, pour qu’ils posent un geste en se basant sur vos preuves, vos chiffres et vos statistiques, qui ont du sens?

Dans la négative, pourquoi?

[Traduction]

Mme Cobb : Parlons du Fogo Island Inn et de l’ensemble des entreprises qui gravitent autour. Elles font essentiellement partie des secteurs du tourisme et de l’accueil qui, d’une manière générale, ne sont peut-être pas respectés ou ne sont pas considérés comme les moteurs du PIB qu’ils pourraient être. Le Canada affiche des résultats inférieurs à ceux de ses homologues de l’OCDE en matière de tourisme en pourcentage de l’économie totale, car nous n’avons pas mis en place les conditions propices à la réussite. Nous ne traitons pas ce secteur comme l’activité sérieuse qu’il est, et nous oublions que le commerce suit le tourisme.

D’après mon expérience dans ce secteur, je dirais que la situation est assez désastreuse partout au pays, si je me fie à ce que m’ont dit des entrepreneurs du secteur touristique. Il est même arrivé que certaines agences de développement régional — pas toutes, mais certaines — refusaient d’accorder des prêts à des exploitants d’entreprises touristiques.

Il y a là un manque de compréhension. On observe la même chose dans la planification des transports. Nous sommes le seul pays de l’OCDE à ne pas disposer d’une stratégie régionale d’accès aérien, car nous nous contentons d’une optimisation partielle et ne considérons pas la situation dans son ensemble. On nous écoute, mais il existe un enchevêtrement de nœuds au sein des institutions sur lequel nous devons tous travailler ensemble.

Mme Kuipers : C’est une excellente question. Je dirais que notre société The51 n’a pas été particulièrement douée pour naviguer dans ces cercles. Nous aimerions mieux y naviguer, mais je pense que notre constat à l’échelle fédérale et provinciale est que les femmes sont souvent reléguées au dossier social, à la condition féminine, à l’impact social des femmes ou au dossier des femmes — quel que soit le nom qu’on donne à ce dossier ou à ce ministère. Nous voulons vraiment être dans le dossier économique, ou nous pourrions être dans les deux. Je pense que nous avons entendu aujourd’hui que nous voulons être dans les deux.

Ce que nous faisons a un impact social, nous voulons donc avoir un impact et être socialement responsables dans les collectivités où nous investissons, mais nous voulons également être reconnues comme une puissance économique dans ce pays. Ce n’est pas ainsi que nous nous imposons. Nous nous imposons dans le cadre du dossier social.

[Français]

La sénatrice Henkel : J’ai posé la question à l’un des invités; je lui ai demandé quels étaient les obstacles réels qui pourraient expliquer, selon cette personne, pourquoi les femmes n’ont pas encore suffisamment accès à du capital de risque. La réponse que j’ai obtenue est la suivante : c’est parce que les femmes ne font pas assez de réseautage. J’aimerais avoir votre point de vue à cet effet.

[Traduction]

Mme Kuipers : Pas de commentaire. Nous sommes des réseauteuses très actives. Nous avons une communauté, et tout le monde ici a une communauté.

La sénatrice Henkel : Vous êtes la preuve que vous disposez d’un réseau, mais c’est…

Mme Kuipers : Lorsque nous avons créé la communauté, on nous a dit que c’était vraiment une belle initiative. Ces charmantes dames faisaient quelque chose de bien.

La sénatrice Henkel : Merci.

[Français]

Le président : C’est une observation venant d’une femme entrepreneure très respectée au Québec.

[Traduction]

La sénatrice McBean : Ce fut un plaisir de vous écouter tout en prenant activement des notes. Je tiens à vous dire, madame Kuipers, que c’est un plaisir de m’entretenir avec vous, car nous étions assises l’une à côté de l’autre dans l’avion l’autre jour, et j’ai l’impression d’avoir gaspillé 40 minutes.

Je me demande quel est le niveau de la demande pour vos fonds. Hier, nous avons reçu ici la sous-gouverneure principale de la Banque du Canada, et je lui ai demandé s’il y avait un moyen — j’improvise au fur et à mesure — de prélever une partie des fonds de pension et de la réinvestir dans la croissance à la base.

Elle a suggéré qu’il ne s’agissait pas en réalité d’un problème d’offre de crédit et de capital, mais d’un problème de demande. Pensons aux entités gouvernementales, comme la BDC : on constate qu’elles ne sont pas sollicitées à fond. Lors d’une conversation ultérieure, j’ai clarifié ce point avec elle. Je l’ai rencontrée en compagnie de la sénatrice Henkel et nous avons clarifié ce point. La sénatrice Henkel a souligné que cela résulte souvent de la complexité du processus. C’est simplement un obstacle pour les gens qui veulent y accéder.

Je vais vous laisser parler du type de demande que vous observez, puis des difficultés d’accès aux capitaux et au crédit fournis par le gouvernement.

Mme Cobb : J’ai effectivement vu cette déclaration préliminaire, et je pense que nous vivons tout simplement dans des réalités différentes. Si vous êtes dans des collectivités partout au pays, la demande est palpable. Il suffit de parler aux gens, ce que nous savons apparemment très bien faire.

Je peux citer de mémoire plusieurs dizaines d’entreprises en difficulté qui recherchent quelque chose d’aussi simple qu’une ligne de crédit d’exploitation — juste une petite ligne de 50 000 ou 100 000 $ — simplement pour combler le fossé entre les rentrées et les sorties d’argent. C’est quelque chose que leurs banques commerciales ne leur offrent pas. Les coopératives de crédit sont là, certes, mais ce sont des prêteurs qui s’appuient sur les actifs, et de nombreuses personnes dans les collectivités isolées de Terre-Neuve ne sont pas propriétaires de leur maison ou ne possèdent pas de maison reconnue comme admissible à un prêt hypothécaire. Elles se retrouvent donc bloquées à ce niveau.

Dans nos propres entreprises, nous avons beaucoup d’expérience avec la BDC, car elle a joué un rôle dans toute la situation des prêts COVID. Au fait, les deux tiers des petites entreprises de notre pays ont encore des prêts COVID. Beaucoup de ces prêts se sont transformés en dettes plus élevées qu’à l’origine. Il est très compliqué d’emprunter auprès de la BDC, et c’est très coûteux. C’est là que réside le paradoxe : la BDC, en tant que prêteur, est, si je comprends bien, contrainte d’appliquer des taux supérieurs à ceux du marché, car elle ne doit pas entrer en concurrence avec les banques. Mais les banques ne sont pas de la partie.

Il y a quelque chose qui cloche vraiment dans toute cette logique. C’est coûteux et compliqué. Les bureaux du programme Aide au développement des collectivités suivent un schéma semblable de prêts onéreux.

La sénatrice McBean : J’aimerais entendre également les deux autres témoins.

Madame Kuipers, je sais que vous gérez le fonds agricole en partenariat avec Financement agricole Canada. Comment cela fonctionne-t-il? Est-ce plus simple? Et, par ailleurs, quel type de demande recevez-vous?

Mme Kuipers : Vous parlez de la demande, comme celle des entrepreneurs?

La sénatrice McBean : Des entrepreneurs qui recherchent des capitaux et des crédits.

Mme Kuipers : La demande est évidente. Nous avons vu plus de 5 000 entrepreneures chez The51 depuis notre création. Nous recevons probablement trois à cinq demandes de contact de la part d’entrepreneures de partout au Canada chaque jour. Il y a absolument une demande.

Je ne dis pas que les entrepreneures qui nous contactent correspondent nécessairement à nos programmes. Nous travaillons en collaboration avec l’écosystème pour nous assurer de pouvoir les orienter vers les organismes où elles peuvent obtenir le soutien financier dont elles ont besoin, mais, non, il y a une demande.

La sénatrice McBean : Et lorsqu’elles viennent vous voir, vous décrivent-elles leurs difficultés à accéder au gouvernement? Je ne peux pas vous faire dire ce que vous n’avez pas dit, mais pouvez-vous me dire ce qu’elles vous disent?

Mme Kuipers : Oui. La BDC a effectivement la possibilité d’exiger des garanties personnelles pour ses prêts, ce qui peut être très difficile pour les entrepreneures, surtout en période difficile. Je dirais que c’est un exemple.

Mais je reviendrais à ce que j’ai dit au début : on investit dans ce qui nous ressemble. Dans les salles remplies d’hommes, ce que vous construisez ne trouve pas le même écho, d’abord en raison de la personne qui construit le projet, et ensuite en raison de la nature même du projet. Nous essayons simplement de briser ce schéma.

De nombreuses entrepreneures viennent nous raconter leurs anecdotes de combat sur ce qu’elles ont vécu en chemin, et c’est terrible. Dans certains cas, c’est tout à fait inapproprié. Mais je dirais qu’il existe vraiment un fossé dans ce spectre du financement de démarrage pour ce qui est de l’accès des femmes aux prêts et au financement par capitaux propres. Les systèmes ne sont tout simplement pas conçus pour elles. Par exemple... et là, je m’égare. On va m’interrompre.

La sénatrice McBean : Je dois utiliser mon temps de parole pour demander à Mme Martin de répondre également.

[Français]

Mme Martin : En fait, il faut retenir qu’il y a deux postures entrepreneuriales chez les femmes entrepreneures : il y a d’abord celles qui souhaitent une croissance modérée. C’est très bien, et il y a énormément de demandes de prêts pour ouvrir un salon de coiffure, par exemple, ou un café en région. Sinon, notre organisme n’existerait pas; c’est nous qui sortons l’argent, tous les jours.

Deuxièmement, il y a la posture de la croissance rapide, où il faut aller chercher les fonds de capitaux de risque. Il y a une demande, mais il y a un plus grand besoin d’accompagnement, notamment pour mettre à l’échelle les projets de ces femmes, qui ne se tournent pas toujours vers les financements, parce qu’ils sont trop chers, qui vont piger dans leurs économies personnelles — c’est prouvé par des études — et qui, en fin de compte, demandent toujours à la banque trois fois moins d’argent que l’homme — c’est prouvé également. Il faut accompagner ces femmes entrepreneures pour les aider à aller plus loin. Certaines le souhaitent, et c’est très bien : il faut être là pour elles. D’autres préfèrent ce que j’appelle « la croissance déterminée » et décident qu’elles s’arrêtent là, et c’est très bien aussi.

Le président : Merci.

[Traduction]

Le sénateur Loffreda : Bienvenue à toutes nos témoins. J’ai une question d’ordre général. Le Canada représente environ 1,5 % du PIB mondial. Si l’on creuse un peu plus, ces chiffres s’élèvent aujourd’hui à 1,2 % ou 1,3 %. Nous ne pouvons pas rivaliser uniquement sur la taille. Notre stratégie en matière de PME devrait-elle se concentrer plus délibérément sur des secteurs de niche où le Canada peut véritablement se démarquer dans le monde?

Je vais poser la question à Mme Kuipers. Par exemple, vous avez mentionné que 4 % des fonds de capital-risque sont alloués aux femmes. Comment améliorer cela? Pourquoi en est-il ainsi? Et je reviens à la question de la sénatrice McBean : est-ce un problème d’offre ou un problème de demande, et comment pouvons-nous améliorer cela? Car vous avez dit que les capitaux privés doivent stimuler les marchés, en particulier les marchés financiers. Qu’avez-vous donc observé, et devrions-nous nous concentrer sur des secteurs plus précis pour promouvoir cela?

Madame Cobb, je reviens exactement à la première question que j’ai posée : devrions-nous repenser certains modèles pour développer davantage l’action régionale et ne pas nous contenter d’être concurrentiels à l’échelle mondiale alors que nous ne représentons que 1,2 % du PIB mondial? Ne devrions-nous pas repenser certains de ces modèles et mettre en place des politiques disant que des régions particulières nécessitent davantage d’attention, et préciser sur quoi nous pouvons nous concentrer pour améliorer la qualité de vie des Canadiens et notre esprit d’entreprise?

[Français]

Enfin, madame Martin, selon vous, on travaille souvent sur nos faiblesses, mais j’aimerais que vous nous expliquiez comment on peut travailler sur nos forces. Dans une équipe, si l’on travaille avec les joueurs les plus faibles, on a de moins bons résultats que si l’on travaille avec les joueurs les plus forts et on les rend encore plus forts. J’aimerais que vous nous disiez comment on peut travailler sur ces forces. Vous avez quand même une banque importante qui contribue à votre fonds et vous avez eu beaucoup de succès.

[Traduction]

D’après ce que vous avez observé, quelle politique pouvons‑nous modifier dès aujourd’hui pour faire bouger les choses? Cela fait beaucoup de sujets à aborder. Peut-être lors d’un deuxième tour. Je souhaite donner la parole à tout le monde, surtout en ce jour de votre anniversaire, monsieur le président.

Mme Kuipers : Pour ce qui est des pourcentages, ils sont de 2 % à l’échelle mondiale et de 4 % au Canada, ce qui est positif. Nous avons peut-être même une petite longueur d’avance. Mais je dirais que c’est tout le système qui est en cause, et c’est pourquoi nous avons conçu The51 de cette manière.

Nous avons dit que, que ce soit 4 % ou 2 %, nous devons nous pencher à nouveau sur la question. La première question est de savoir si les occasions d’investissement parviennent à ces sociétés. Ensuite, si elles y parviennent, comment ces occasions sont-elles évaluées? Et comment ces occasions d’investissement sont-elles présentées au comité d’investissement ou aux associés? Et enfin, d’où provient le capital des commanditaires?

Nous sommes donc reparties de zéro et avons décidé de constituer une équipe entièrement féminine, et d’évaluer les possibilités selon notre propre perspective. Nos possibilités d’investissement sont examinées par nous; notre comité d’investissement et notre groupe de partenaires sont tous composés de femmes, et 95 % de notre capital commanditaire, à titre personnel, provient de femmes. Nous avons complètement transformé le système en interne.

Cela dit, nous avons désormais des investisseurs institutionnels à la table, et ils se joignent à nous parce qu’ils veulent appuyer les femmes. Nous avons donc en quelque sorte repensé tout cela. Ça n’a pas pris 30 secondes.

En ce qui concerne les secteurs précis, dans notre Fonds III, nous investissons dans trois domaines : la santé et le bien-être de soi-même et de sa collectivité; la finance et la gestion de patrimoine, c’est-à-dire des services financiers destinés aux femmes et conçus par des femmes; et le troisième volet est le travail et l’industrie. Quel est l’avenir du travail et de l’industrie au Canada? Ce sont les trois domaines que nous avons examinés et que nous avons jugés extrêmement importants pour les femmes, et c’est dans ceux-là que nous allons investir.

Mme Cobb : Donc, 1,5 % du PIB mondial, c’est un chiffre très faible pour un très grand pays. Je pense que notre plus grand défi est un défi de mentalité. En fait, je pense que nous n’aimons pas le pays que nous sommes. Nous avons une sorte d’idéal selon lequel nous allons faire croître des entreprises géantes qui vont nous sauver. Et j’ai travaillé dans un secteur où j’ai vu Nortel apparaître, puis disparaître, pour ne citer qu’un exemple. Je ne dis pas que nous sommes incapables de créer, de maintenir et de conserver de grandes entreprises. Toutefois, je n’en vois aucun exemple qui ne soit pas un monopole réglementé.

Donc, si nous partons du pays que nous sommes réellement — 5 000 collectivités —, on peut compter sur les doigts d’une main celles qui comptent plus d’un demi-million d’habitants. En partant du pays que nous sommes, tombons amoureux de notre géographie et utilisons les compétences et les volontés considérables dont nous disposons, ainsi que les outils technologiques actuels, pour construire des cadres qui soutiennent les grandes, les petites et toutes les entreprises intermédiaires, qu’il s’agisse de collectivités ou d’entreprises.

Quant à l’investissement, l’investissement est une chose merveilleuse, et nous devrions aller à la rencontre du monde et ramener autant d’argent que possible pour investir, mais cela ne nous servira à rien si nous ne parvenons pas à trouver comment transformer cela en développement concret dans des lieux concrets où vivent des personnes concrètes.

Le président : Je vous remercie.

[Français]

Mme Martin : Je vous parlerai des forces et des politiques à modifier, le cas échéant. En ce qui concerne les forces, ce qu’on a prouvé, c’est qu’on a été en mesure de recueillir de l’argent auprès de partenaires comme les banques, comme vous l’avez souligné. C’est intéressant, mais ce genre de partenaire ne doit pas penser qu’il va gagner de l’argent avec ces fonds. L’impact de ce prêt, c’est ce qui devrait sous-tendre son objectif et sa motivation, parce que si les partenaires nous prêtent de l’argent à un coût trop élevé, on ne peut pas prêter à un coût abordable à son tour.

Le modèle fonctionne parce que ces partenaires ont compris qu’on a été en mesure de créer des impacts à des coûts abordables. C’est quelque chose que l’on pourrait renforcer; on a réussi à en convaincre plusieurs. Les résultats sont au rendez‑vous.

En ce qui concerne toute la dimension politique, comme je le disais plus tôt, je crois qu’il est important de revoir les indicateurs de performance qu’on exige de nous au-delà des revenus et des profits; le fait d’ajouter une dimension sociale viendrait parler aux femmes. Globalement, en matière de taux, il faut repenser notre manière de fixer les tarifs. En effet, plus un taux est élevé, plus on étouffe l’entrepreneur.

Je comprends très bien qu’il y ait une logique de risque et de rendement. Il faut revoir tout cela; on n’aide pas nos entrepreneurs avec des taux de 12 ou 15 % et il faut repenser notre manière de fixer les tarifs. Enfin, pour la petite entreprise — et surtout pour les femmes —, les petites entreprises n’ont pas les moyens de financer une expertise technique, juridique, en marketing ou en finances. Les petites entreprises et les femmes ont besoin de soutiens très concrets.

Le président : Merci.

[Traduction]

Chers collègues, il est déjà 11 h 30. Au départ, la réunion devait se limiter à une heure, mais si vous pouvez rester 15 minutes de plus, il nous reste encore trois sénateurs et mes propres questions. En gros, si vous êtes libres pour les 15 à 20 prochaines minutes, nous pourrons empiéter un peu sur notre partie à huis clos — la deuxième partie de cette réunion —, si tout le monde est d’accord.

Le sénateur Yussuff : Merci à tous d’être ici.

Je suis assis ici et j’ai un peu peur de vous poser la mauvaise question. Mais je dois surmonter ma peur et faire de mon mieux.

C’est très révélateur, car cela raconte ce qui ne va vraiment pas dans notre pays, où nous croyons avoir un système financier très sain, censé répondre à tous les besoins, et pourtant, vous racontez une histoire très différente. Ce n’est pas la réalité. Vous avez trouvé votre propre voie. Certes, c’est une initiative régionale et unique dans son fonctionnement, visant à créer quelque chose qui sert les intérêts des femmes, mais ce modèle met en lumière les préjugés inhérents au système. Si nous ne changeons pas ce modèle, nous en parlerons encore dans 100 ans. Vous reviendrez me dire que nous devons encore faire ce que nous faisons, parce que le système n’a pas changé.

Nous examinons le système. Comment le réformer pour qu’il soit beaucoup plus équitable partout au pays, tout en soutenant le caractère unique de ce que vous faites? Vous avez compris, à votre manière, qu’il fallait bâtir quelque chose de différent pour répondre aux besoins de notre collectivité. Dans votre cas, à l’île Fogo, vous avez dû créer quelque chose.

Au Québec, c’est unique. L’histoire du Québec est marquée par les régions. Les Québécois comprennent donc bien que ce sont les régions qui font le Québec. C’est leur force. Mais ce n’est pas la norme partout au pays.

Je ne veux pas vous poser une question précise. Je veux que vous racontiez votre propre histoire pour expliquer comment nous pouvons réparer ce système qui est si intrinsèquement biaisé. Les femmes représentent plus de la moitié de la population de ce pays. Nous n’avons même pas de femmes de couleur ou de femmes autochtones ici pour raconter leur propre histoire, ce qui mettrait encore plus en évidence le problème.

Mme Cobb : Je vais commencer, et cela ne me prendra pas plus d’une minute. Nous parlons de trois sortes de préjugés différents, et je vais laisser Mme Martin et Mme Kuipers parler du préjugé sexiste.

Je plaide pour des systèmes qui s’adaptent pour desservir des zones géographiques plus vastes, l’ensemble du pays, ainsi que des systèmes capables de fonctionner à différentes échelles.

On pourrait parler, par exemple, de la Banque de l’infrastructure. Le montant minimal de ses prêts, sauf pour les collectivités autochtones, est de 10 millions de dollars. Nous voulions mettre en place un petit bus électrique sur l’île Fogo, qui coûterait 1 million de dollars. Ils ne voulaient pas nous prêter l’argent parce que le projet était trop petit. Donc, nous construisons pour les grands projets, mais nous ne pouvons pas répondre aux besoins des petits, et nous ne pouvons certainement pas répondre aux besoins des régions qui sont loin des centres financiers.

[Français]

Mme Martin : Merci pour votre question. J’ai envie de vous répondre que, pour réparer le système, il faut continuer de soutenir des initiatives comme les nôtres. Il y a des résultats à la clé, de toute évidence. Il faut trouver les bons partenaires; on a besoin de fonds et il faut trouver les bons partenaires qui sont alignés sur les mêmes valeurs d’impact social. Il faut valoriser la petite entreprise. En effet, on parle énormément des grandes entreprises, mais je pense qu’on a besoin des deux pour construire un monde prospère.

Il ne faut pas oublier que la petite entreprise est un joueur clé dans les chaînes d’approvisionnement. Donc, il faut valoriser la petite entreprise dans toutes les communications avec des programmes adaptés. Le discours est quand même très centré sur la grande entreprise. C’est très bien, mais il ne faut pas oublier toute l’autre partie, qui est le socle de l’économie canadienne.

[Traduction]

Mme Kuipers : J’ai beaucoup réfléchi à ce sujet. L’approche que nous essayons de mettre en œuvre chez The51 est axée sur le système. Nous savons que si les femmes sont en bonne santé et épanouies, elles peuvent s’intégrer sur le marché du travail. Elles peuvent devenir des innovatrices. Elles peuvent devenir des entrepreneures. Nous savons qu’en agissant ainsi, elles auront la possibilité d’assurer leur sécurité économique et celle de leur famille, et peut-être même de créer de la richesse pour elles‑mêmes.

Nous nous attachons tout particulièrement à ce que le capital des femmes soit mis à profit. Il est explicitement sollicité. C’est incroyable le nombre de fois où des femmes nous disent : « Eh bien, on ne m’a jamais invitée à investir. On m’a invitée à donner mon argent, mais jamais à investir. » Nous lançons cette invitation en permanence.

Il en va de même pour les fondateurs. Nous voulons nous assurer que les capitaux leur parviennent afin qu’ils puissent vraiment libérer leur vision, leur mission et leurs opportunités, et créer de la richesse pour eux dans leur tableau de capitalisation. Ensuite, en tant qu’investisseurs et fondateurs prospères, nous réinvestirons dans notre communauté.

J’ai l’impression que nous le faisons à partir de la base. Nous aurions pu attendre que le système de capital-risque s’en charge. Nous aurions pu aborder le problème différemment. Nous nous sommes simplement dit : « Vous savez quoi? Une femme à la fois. » Nous avons commencé avec 75. Nous sommes maintenant 48 000.

Le président : Merci.

La sénatrice Pupatello : Merci à toutes d’être venues.

Madame Cobb, vos observations sur la régionalité du pays m’intéressent beaucoup, car je pense qu’elles ont un impact sur nos aéroports, nos services aériens et la Transcanadienne, qui n’est autre que la traverse qui relie Port aux Basques. Il est assez intéressant de voir combien les gens doivent payer pour terminer la Transcanadienne et simplement s’y rendre.

En particulier, lorsque la Banque Scotia a annoncé la fermeture de plusieurs de ses succursales à Terre-Neuve, et que nous avons constaté le temps qu’Atlantic Edge a mis pour s’implanter dans votre ville natale — ce processus n’est peut-être pas encore terminé, car cela ne fait que quelques années —, j’ai été surprise de voir que la banque n’a jamais changé d’avis, malgré une vive protestation de la part de la population, qui s’est insurgée en disant : « Comment pouvez-vous vous retirer et nous laisser tous dans l’expectative? » Vous avez raison de souligner que toutes les décisions sont prises par les agences d’évaluation du crédit du centre-ville de Toronto pour ces villes qui font des hommes d’affaires dans ces petites collectivités.

Comment changer cela alors qu’il n’y a probablement pas beaucoup de gens des zones rurales au conseil d’administration de la Banque Scotia, de la Banque TD ou de n’importe quelle grande banque? Même les coopératives de crédit sont des coopératives, dont leurs dirigeants sont en réalité les membres. À quel niveau du système bancaire — qu’il s’agisse d’une coopérative de crédit ou d’une banque — faudrait-il renforcer la réglementation, dont elles estiment bien sûr qu’il y en a déjà trop, ou les inciter à prendre davantage de risques? À quel niveau faut-il intervenir? J’apprécie vos observations, mais à quel niveau faut-il apporter des changements?

Mme Cobb : Hier, le Globe and Mail publiait un article sur une localité appelée Bruxelles, en Ontario, où une banque a fermé ses portes. Selon moi, les articles passent souvent à côté de ce qui est en réalité le point essentiel. Je veux dire que c’est terrible quand une agence ferme, et nous avons vécu cela sur l’île de Fogo, car de nombreuses entreprises fonctionnent encore en espèces, et beaucoup de gens se rendent à la banque pour diverses raisons. Mais cela peut être surmonté si l’on dispose d’Internet, ce qui n’est pas le cas de nombreuses collectivités partout au pays.

Ce que l’on oublie souvent, cependant, c’est le départ des services de crédit aux entreprises. Ces services ont généralement quitté le bâtiment bien avant la fermeture de la succursale, mais leur absence est le véritable coup de grâce pour les PME.

Je pense que l’intervention doit consister à dire : « Si vous souhaitez être enregistré comme banque dans notre pays, vous devez servir le pays », ou bien nous devons faire comme l’Allemagne et développer un autre type de banque, une banque publique ou des banques régionales qui servent réellement les nombreuses collectivités qui souffrent d’un manque d’accès au crédit commercial.

Cette incapacité à commencer par penser à notre pays, qu’il s’agisse des transports ou des finances, à partir de la géographie — car c’est ainsi qu’il faut tout organiser — et à se demander : « De quoi a-t-on besoin ici? Comment créer les conditions propices à la réussite? » Les Canadiens veulent contribuer à leur économie. Je peux vous donner des exemples terribles concernant l’accès aérien. Cette magnifique auberge, de renommée mondiale, ne dépend que d’un seul vol. Si ce vol disparaît, c’est terminé.

La sénatrice Pupatello : De nombreux autres endroits du pays se trouvent dans la même situation.

Madame Martin, vous avez mentionné que votre fonds est constitué de financements provinciaux et fédéraux. Ces financements vous imposent-ils un certain rendement à atteindre? La Banque Nationale participe-t-elle ainsi à votre fonds — puisqu’elle partage le risque avec les gouvernements fédéral et provinciaux — ou ne participerait-elle pas tout simplement si votre fonds ne bénéficiait pas de financements publics?

[Français]

Mme Martin : C’est exact. Le montage est intéressant pour deux raisons. En effet, le risque est partagé, il y a plusieurs parties prenantes, mais ce n’est pas gratuit, c’est-à-dire que ces partenaires me font un prêt à un coût relativement bas — sinon, encore une fois, cela ne marcherait pas —, et je peux prêter cet argent à mon tour. Pourquoi le font-ils? Parce que, pour eux, c’est intéressant que la petite entreprise puisse survivre.

La petite entreprise est peut-être leur futur client. Donc, il y a quand même quelque chose d’intéressant dans le fait de convaincre les institutions financières d’avoir une partie de leurs fonds qui est investi dans des programmes d’impact avec une certaine prise de risque. Cependant, ultimement, en raison de la manière dont est conçu le montage, ce sont les gouvernements qui offrent les garanties. Je vous dirais donc que les partenaires ne prennent pas vraiment beaucoup de risques, finalement.

[Traduction]

La sénatrice Pupatello : Je me posais effectivement des questions sur ces pourcentages. Chez Nortip, par exemple, à Terre-Neuve, que je connais mieux, les pourcentages sont énormes. Le coût de l’argent est élevé. Je ne pense pas que les gens s’en rendent compte. Oh, la BDC, c’est très cher. Les gens seraient choqués de savoir combien nous facturons, pour un fonds soutenu par le gouvernement. À une époque où les taux sont inférieurs à 5 %, tout est vraiment cher. J’imagine que si l’on était dans les années 1980, quand les taux étaient de 20 %, on trouverait cela bon marché.

Êtes-vous tenus de respecter des pourcentages similaires avec ces fonds publics? Vos taux de prêt dépassent-ils les 10 %?

[Français]

Mme Martin : Non, la moyenne de nos prêts est inférieure à 10 %, parce que nous sommes un organisme à but non lucratif. On n’a pas d’objectif de rendement à la fin. Donc, on réduit le plus possible le taux d’intérêt pour que celui-ci soit abordable pour nos entrepreneurs. C’est parce que nous sommes un organisme à but non lucratif et que nous n’avons pas d’objectif de rentabilité de 20 % sur le fonds.

En fait, notre objectif, c’est de ne pas perdre d’argent. Même si on en perdait, ce serait convenable de prendre des risques. Cela fait partie aussi de nos valeurs, mais l’objectif, c’est de ne pas en perdre ni d’en gagner dans le montage.

[Traduction]

La sénatrice Pupatello : Madame Kuipers, avez-vous des observations à faire à ce sujet?

Mme Kuipers : Non, je n’ai pas de commentaire.

La sénatrice Pupatello : Parce qu’une banque s’est également jointe à votre...

Mme Kuipers : Nous sommes une organisation à but non lucratif, mais nous n’accordons pas de prêts par le biais de cette structure.

La sénatrice Pupatello : Vous avez également mentionné qu’une grande institution bancaire s’était récemment associée à votre fonds.

Mme Kuipers : Oui, nous avons donc un banquier institutionnel, une banque, qui a ancré notre Fonds III.

La sénatrice Pupatello : Je suppose qu’ils se sont engagés maintenant que vous avez fait vos preuves. Ils ont donc décidé de s’engager.

Mme Kuipers : Oui, en quelque sorte. En d’autres termes, je pense qu’ils sont attirés par… Je ne dirais pas que quiconque soit vraiment attiré par les fonds de capital-risque en ce moment. Vous savez, ils ne préconisent pas vraiment cela. Mais nous y voyons aussi une formidable opportunité, car c’est le moment idéal pour être investisseur.

Ils sont vraiment attirés par la communauté de femmes que nous avons créée, n’est-ce pas? Compte tenu du transfert de patrimoine à venir, comment les banques vont-elles répondre aux besoins des femmes? C’est donc l’alignement et la collaboration avec nous, ainsi que l’investissement pour obtenir un rendement, qui les amènent à la table des négociations.

Le sénateur C. Deacon : Je vous remercie d’être ici. Cette étude a donné lieu à de nombreuses réunions frustrantes et décevantes. Ce n’est pas le cas ici. Cette rencontre est pleine d’opportunités.

Nous devons modifier la politique industrielle du Canada de manière assez significative. Depuis les années 1980, notre politique industrielle préconise la consolidation et la taille des entreprises. Cette politique s’étend à l’ensemble du gouvernement. Notre Loi sur la concurrence a été modifiée ces dernières années pour commencer à équilibrer et à uniformiser les règles du jeu, mais cela ne concerne que les fusions et acquisitions. Cela n’a pas changé la façon dont fonctionnent toutes les autres politiques, réglementations, programmes, financements et marchés publics à l’échelle de l’ensemble du gouvernement.

Je pense qu’un changement culturel s’impose au sein du gouvernement fédéral, notamment chez les hauts décideurs à Ottawa. C’est difficile, car ces pratiques sont profondément ancrées dans l’organisation. Elles constituent une véritable culture. La carrière des gens dépend du respect des règles établies par le passé. Nos groupes de pression les plus puissants et les plus influents s’efforcent de préserver ces règles, car c’est ainsi qu’ils assurent leur rentabilité.

Je ne doute pas de la nécessité de ce changement. Je m’insurge contre cela depuis huit ans, sur pratiquement tous les points. Aidez-moi à comprendre : quel est notre point d’ancrage pour lancer ce combat? Quelle est la bataille décisive que nous devons mener pour commencer à avancer et à nous déployer? C’est ainsi que je vois les choses? Si nous commencions par vous, madame Cobb, puis passions aux autres.

Mme Cobb : Peut-être devrions-nous nous réunir autour d’une grande carte du Canada et y placer les 5 000 localités — 5 000 collectivités constituées en personne morale; il y en a beaucoup d’autres qui ne le sont pas — ainsi que toutes les petites et moyennes entreprises du pays et leur emplacement.

En dessous, nous pourrions — car tout commence par la géographie — marquer les obstacles auxquels chacune d’entre elles est confrontée. Je pense que vous trouverez de nombreux points communs en matière de transport, d’accès à Internet et de financement. Ensuite, nous allons emporter cette carte et nous reviendrons ici pour nous poser la question suivante : « Quels sont leurs besoins? Comment pouvons-nous y remédier? »

C’est là l’opportunité du Canada : trouver des solutions à toutes les échelles et cesser de croire que tout doit forcément être à grande échelle, car nous confondons « grand » et « facile ». Nous oublions que les êtres humains, y compris les Canadiens — du moins tous ceux que je connais —, sont des créatures incarnées, sociales et en quête de sens. Ils doivent vivre quelque part. Toronto est une ville charmante, mais je ne pense pas qu’ils souhaitent que nous y venions tous.

[Français]

Mme Martin : Merci pour votre question. Je crois qu’il faudrait des états généraux canadiens sur la petite entreprise et la place des femmes au sein de la petite entreprise. Il faut amener les leaders des grandes banques et des grands fonds autour de la table, pour que ces derniers s’intéressent davantage à la petite entreprise. Encore une fois, pour faire un monde, il faut des grandes et des petites entreprises. Il faut réunir ces décideurs et, ultimement, il faut du leadership. Il faut aller chercher les bonnes personnes qui sont capables de prendre les bonnes décisions, comme vous dites, au sein des appareils gouvernementaux ou des grandes entreprises.

[Traduction]

Mme Kuipers : Excellente question.

Je ne sais pas si c’est le point de vue de The51. Nous avons parlé de lieux, mais je pense aussi que nous devons aborder les économies de ces lieux. Cela pourrait être l’énergie à une extrémité du spectre; cela pourrait être Shopify à l’autre extrémité. Nous devrions vraiment reconnaître, accepter et célébrer l’économie collective dont nous disposons. Arrêtons de toujours ériger des barrières entre eux et de dire : « Celui-là est un méchant. Celui-là se prend trop au sérieux et a trop d’influence. » Les tech bros sont les tech bros.

Mais je trouve que le débat sur l’économie est tellement divisé au Canada. Je ne comprends pas cela. Si seulement nous pouvions dire : « Vous savez quoi, libérons l’énergie, la technologie, l’alimentation et les technologies agricoles. » Pourquoi ne pourrions-nous pas nous rassembler, comme nous le faisons pour célébrer ou reconnaître nos régions, et célébrer notre économie collective? Pourquoi, disons-nous, même dans les médias ou dans les salles de réunion, qu’un secteur est plus important qu’un autre ou qu’il est meilleur? Cela doit cesser.

Pour commencer, je dirais qu’il faut revenir à la célébration du Canada, de ce que nous sommes et des entreprises que nous avons créées, libérer pleinement l’ingéniosité qui se trouve en elles et devenir ce que nous pouvons devenir.

Le sénateur C. Deacon : Les collectivités sans entreprises n’existent pas.

Le président : Merci.

Mme Cobb : Un pays sans collectivités n’existe pas.

Le sénateur C. Deacon : Exactement.

Le président : Merci, sénateur.

Je me suis abstenu d’interrompre cette conversation. La mauvaise nouvelle, pour moi, c’est que nous avons dépassé le temps imparti. Ma question s’adressait à Mme Martin, mais je vous connais depuis des années. Je peux vous joindre. Je connais Evol, car avant, c’était Femmessor; lorsque j’étais ministre du Développement économique, nous avons travaillé ensemble. Félicitations pour votre travail. Le taux de survie des entreprises que vous suivez est bien plus élevé que la moyenne nationale. Je vous en félicite. Au fait, c’est plutôt une observation qu’une question.

Je pense que le sénateur Yussuff a bien résumé la situation, y compris ma propre réflexion. Nous pensons en effet que, dans ce pays, avec des banques bien capitalisées et tout le reste, les personnes qui ont une excellente idée devraient facilement pouvoir accéder au crédit. Vous avez prouvé ce matin que ce n’est pas tout à fait le cas.

Je tiens à remercier la sénatrice Henkel, qui a insisté pour que nous ayons un panel comprenant des femmes, car c’est un angle que nous n’avions pas vraiment exploré auparavant. Cela a donc été très important et très instructif. Je sais que votre programme est chargé. Nous vous remercions d’être présents en personne et d’avoir accepté de prolonger un peu la table ronde.

Chers collègues, nous allons maintenant passer à la partie à huis clos. Je vous remercie.

(La séance se poursuit à huis clos.)

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