LE COMITÉ SÉNATORIAL PERMANENT DES FINANCES NATIONALES
TÉMOIGNAGES
OTTAWA, le jeudi 28 mai 2026
Le Comité sénatorial permanent des finances nationales se réunit aujourd’hui, à 13 heures (HE), pour étudier la teneur du projet de loi C-30, Loi portant exécution de certaines dispositions de la mise à jour économique du printemps déposée au Parlement le 28 avril 2026.
Le sénateur Éric Forest (vice-président) occupe le fauteuil.
[Français]
Le vice-président : Bienvenue à notre sénateur et à nos sénatrices ainsi qu’à tous les Canadiens qui nous suivent sur sencanada.ca.
Je m’appelle Éric Forest, sénateur du Québec et vice-président du Comité sénatorial permanent des finances nationales.
J’aimerais maintenant demander à mes collègues de se présenter.
La sénatrice Hébert : Martine Hébert, du Québec.
[Traduction]
La sénatrice Robinson : Mary Robinson, de l’Île-du-Prince-Édouard.
La sénatrice Ross : Bonjour. Krista Ross, du Nouveau-Brunswick.
La sénatrice MacAdam : Jane MacAdam, de l’Île-du-Prince-Édouard.
Le sénateur Cardozo : Andrew Cardozo. Je dois dire qu’au stade de football ici, dans les tribunes du côté sud, nous sommes souvent en compétition avec les tribunes du côté nord, et j’ai l’impression de porter les tribunes du côté sud aujourd’hui. Je m’appelle Andrew Cardozo et je viens de l’Ontario.
[Français]
Le vice-président : Merci. Nos collègues vont se joindre à nous pour remplir la partie nord du stade.
Nous allons continuer aujourd’hui notre étude de la teneur du projet de loi C-30, Loi portant exécution de certaines dispositions de la mise à jour économique du printemps déposée au Parlement le 28 avril 2026.
[Traduction]
Nous avons le plaisir d’accueillir aujourd’hui dans notre premier groupe de témoins David Macdonald, économiste principal du Centre canadien de politiques alternatives, et Sean Strickland, directeur général des Syndicats des métiers de la construction du Canada.
[Français]
Bienvenue, messieurs, et merci d’avoir accepté notre invitation à comparaître aujourd’hui.
Nous allons maintenant entendre les déclarations liminaires de M. Macdonald. Vous disposez d’environ quatre minutes. La parole est à vous.
[Traduction]
David Macdonald, économiste principal, Centre canadien de politiques alternatives : Merci beaucoup. Je tiens à remercier le comité de m’avoir invité à m’exprimer aujourd’hui sur le projet de loi C-30.
Je limiterai mes observations à la privatisation des aéroports, à la réduction de la taxe sur l’essence et à l’impôt sur les bénéfices exceptionnels des sociétés pétrolières et gazières, ainsi qu’à certaines des conséquences de l’Examen exhaustif des dépenses, l’EED.
Le projet de loi C-30 pose les bases d’une éventuelle privatisation des aéroports en chargeant les autorités aéroportuaires de déterminer leur valeur. Pourquoi faire cela, à moins que le gouvernement ne prévoie de les vendre? La privatisation des aéroports est une option dangereuse. Elle transforme des services publics à but non lucratif en monopoles privés conçus pour exploiter les voyageurs à des fins de profit.
Il faut encourager les marchés, mais lorsque c’est logique. Nous avons plusieurs compagnies aériennes, et nous devrions les pousser à devenir plus concurrentielles. Cela aide les consommateurs. En revanche, nous n’avons pas plusieurs grands aéroports en concurrence dans une ville donnée. En général, il n’y en a qu’un. Il n’y a pas de marché. Il n’y a pas de forces du marché qui puissent améliorer l’efficacité par la concurrence.
Un aéroport unique est un monopole naturel. S’il est géré par un organisme à but non lucratif, il ne cherche pas, par nature, à réaliser des bénéfices monopolistiques; mais si nous le vendons à une entreprise du secteur privé, elle utilisera son pouvoir de monopole pour engranger des bénéfices monopolistiques au profit de ses investisseurs.
Pire encore, la mise à jour économique du printemps laisse entendre que le gouvernement fédéral pourrait, en fait, réduire le loyer qu’il perçoit s’il vend les aéroports à de nouveaux propriétaires à but lucratif. Ce serait une aide directe qui irait gonfler les bénéfices des entreprises, sans aucun avantage pour les voyageurs.
J’encourage les sénateurs à reconsidérer la vente de nos actifs publics, probablement à des prix bradés, simplement pour que des entreprises du secteur privé puissent s’enrichir aux dépens des voyageurs.
La réduction de la taxe sur l’essence, qui s’appliquera jusqu’en septembre et qui figure dans le projet de loi C-30, coûtera 2,4 milliards de dollars au gouvernement fédéral. La guerre en Iran est une très mauvaise nouvelle pour les consommateurs, à qui elle a déjà coûté 3,3 milliards de dollars supplémentaires à la pompe. En revanche, c’est une excellente nouvelle pour le secteur pétrolier et gazier, car les cours du pétrole élevés alimentent des bénéfices faramineux.
Notre modèle interne de calcul des bénéfices du secteur pétrolier et gazier suit ces gains. Depuis le début de la guerre en Iran en mars, le secteur pétrolier et gazier a déjà engrangé 12 milliards de dollars de bénéfices de plus qu’il n’aurait réalisés aux cours d’avant-guerre. En fait, pendant cette seule réunion d’une heure, le secteur pétrolier et gazier aura dégagé plus de 10 millions de dollars de bénéfices. Aux cours actuels, le secteur gagnera plus de 70 milliards de dollars cette année.
J’encourage le comité à envisager un impôt sur les bénéfices exceptionnels de ce secteur. Nous avons fait, très récemment, l’expérience d’un tel impôt. Il avait pour nom « dividende pour la relance du Canada » et il s’appliquait aux bénéfices réalisés par le secteur bancaire à la réouverture postpandémique de l’économie, en 2021-2022. Si nous appliquions aux bénéfices exceptionnels du secteur pétrolier et gazier un impôt de conception semblable, il rapporterait un milliard de dollars par mois rien qu’au gouvernement fédéral. Compte tenu de la hausse des prix à la pompe, nous pourrions envisager une mesure un peu plus forte, comme celle prise au Canada pendant la Seconde Guerre mondiale, lorsqu’il a été décidé d’imposer à 75 % les bénéfices exceptionnels. Cette approche rapporterait 4 milliards de dollars par mois au gouvernement fédéral. Ces recettes pourraient servir à aider plus de Canadiens à se passer complètement de l’essence et du pétrole, par de meilleures aides pour les thermopompes, les bornes de recharge et les subventions à l’achat de véhicules électriques.
Je parlerai, pour conclure, de certaines conséquences de l’EED dans deux ministères que j’ai examinés en détail, soit Immigration, Réfugiés et Citoyenneté Canada, IRCC, et Affaires mondiales Canada.
Comme vous vous en souvenez sans doute, l’EED visait à améliorer l’efficacité des ministères et à mettre fin aux programmes inutilisés. Or, c’est tout le contraire qui s’est produit dans les deux ministères que j’ai examinés en détail.
À IRCC, les coupes budgétaires n’avaient rien à voir avec des gains d’efficacité. Il s’agissait simplement de bonnes vieilles réductions de services et d’un transfert des coûts. Le coût d’un programme de logement pour demandeurs d’asile a été transféré aux villes. On a supprimé un quart de milliard de dollars par an de financement des soins de santé préventifs aux réfugiés, et les services d’établissement destinés à aider les nouveaux arrivants à trouver un emploi et à apprendre l’anglais ou le français se sont vus amputer d’un tiers de milliard de dollars, alors même que nous acceptons plus d’immigrants économiques.
En ce qui concerne Affaires mondiales Canada, le premier ministre canadien Lester B. Pearson est célèbre pour avoir mis les pays riches, comme le Canada, au défi de consacrer 0,7 % de leur produit économique à l’aide au développement. Malheureusement, les coupes budgétaires à Affaires mondiales Canada sont sur le point de ramener notre aide au développement aux niveaux de 1964. Les réductions de dépenses consécutives à l’EED mettent à mal l’héritage de Pearson. Nous devons nous rappeler que la plupart des objectifs internationaux du Canada ne peuvent être atteints par des moyens militaires.
Merci. Je serai heureux de répondre à vos questions.
Le vice-président : Merci beaucoup. Monsieur Strickland, vous avez la parole.
Sean Strickland, directeur général, Syndicats des métiers de la construction du Canada : Je vous remercie, monsieur le président et mesdames et messieurs les sénateurs. Je vous sais gré de m’avoir invité à comparaître devant le Comité sénatorial permanent des finances nationales au sujet du projet de loi C-30, la Loi portant exécution de certaines dispositions de la mise à jour économique du printemps.
Je m’appelle Sean Strickland et je suis directeur général des Syndicats des métiers de la construction du Canada, les SMCC, organisation représentant 14 syndicats internationaux des secteurs de la construction, de l’entretien et de la fabrication dont sont membres, au total, 500 000 travailleurs qualifiés au Canada.
Le Canada se trouve à la croisée des chemins. Comme le premier ministre l’a dit à Davos en janvier dernier, nous assistons à « une rupture de l’ordre mondial ». Pour le Canada, cette rupture signifie que notre souveraineté et notre prospérité sont menacées. Nous devons réagir. Le gouvernement actuel a réagi en lançant une ère de projets d’intérêt national comme notre pays en a rarement, voire jamais, connu.
Les SMCC soutiennent ce programme ambitieux. Nos membres sont prêts à construire les infrastructures dont le Canada a besoin. En même temps, nous reconnaissons que construire à une telle échelle, dans un pays aussi vaste que le nôtre, présente des défis, notamment en ce qui concerne la disponibilité de travailleurs qualifiés. Il est beaucoup question ces derniers temps des risques de pénurie de main-d’œuvre.
Selon nous, le Canada ne souffre pas d’une pénurie importante de travailleurs qualifiés à l’échelle nationale. Les pénuries sont plutôt ponctuelles et régionales. On parle des pénuries de main-d’œuvre dans les métiers comme si elles avaient toujours existé, et mon message au comité est que ces pénuries sont ponctuelles. Nous n’avons pas de pénuries dans tous les métiers, dans toutes les régions et tout le temps. Par conséquent, si nous trouvons un moyen d’optimiser la main-d’œuvre actuellement disponible au Canada, l’écart entre l’offre et la demande de travailleurs sera nettement réduit.
C’est pourquoi nous saluons les mesures annoncées dans la mise à jour économique du printemps qui placent les travailleurs qualifiés au cœur du programme du gouvernement fédéral.
Les mesures annoncées dans la mise à jour économique du printemps sont de grande envergure et détaillées, et il faudrait plus de cinq minutes pour en parler. Je me concentrerai, toutefois, sur l’une de ces mesures incluses dans le projet de loi C-30 : l’augmentation de la déduction fiscale pour la mobilité de la main-d’œuvre, qui passe de 4 000 à 10 000 $ par an et qui fera l’objet d’une indexation annuelle. Il s’agit d’une mesure que les SMCC réclament depuis longtemps. Un rapport commandé en 2021 par les SMCC à Hendry Warren a montré qu’un travailleur de la construction qui devait se reloger temporairement pour son travail déboursait, en moyenne, plus de 4 000 $ de sa poche. Ce montant est une moyenne, ce qui signifie que, pour plusieurs travailleurs, il était nettement plus élevé. C’était il y a cinq ans. Nous savons tous que le coût de la vie, y compris les transports, a augmenté depuis. Cette augmentation de la déduction fiscale pour la mobilité de la main-d’œuvre est donc particulièrement bienvenue, car elle permettra à nos membres de parcourir de longues distances pour se rendre là où les besoins en infrastructures du Canada l’exigent.
Pour ne citer qu’un exemple parmi tant d’autres des avantages de la déduction fiscale pour la mobilité de la main-d’œuvre, je mentionnerai qu’actuellement, au Québec, nous avons des centaines de travailleurs originaires de Terre-Neuve-et-Labrador. Il n’y a pas beaucoup de travail à Terre-Neuve-et-Labrador, mais il y en a beaucoup au Québec. Ces travailleurs s’installent au Québec pour y travailler, et la déduction fiscale pour la mobilité de la main-d’œuvre les aide à venir au Québec.
Nous sommes vraiment ravis que le gouvernement, dans le projet de loi, préconise de porter cette déduction à 10 000 $. Cela aidera nos travailleurs à se rendre sur les chantiers de grands projets d’infrastructure dans tout le pays, notamment quand le Bureau des grands projets commencera à approuver plus de ces projets d’intérêt national.
Les SMCC saluent les mesures annoncées dans la mise à jour économique du printemps, mais nous devons aller plus loin, si nous voulons mieux utiliser la main-d’œuvre qui existe déjà dans le pays. À l’heure actuelle, une piètre coordination entraîne régulièrement un empilage de projets, phénomène où les travailleurs sont en forte demande pendant une période donnée pour ensuite faire face pendant des mois à un chômage élevé. Étant donné la quantité de grands projets qui devraient se réaliser au cours de la prochaine décennie, ce risque est un problème qui ne fera que s’aggraver. Une planification nationale est essentielle.
Les SMCC proposent de créer un organisme de coordination de l’offre de main-d’œuvre qualifiée qui réunira les parties intéressées. Un tel organisme veillerait à ce que les projets soient échelonnés de façon à ce que les travailleurs spécialisés soient disponibles où et quand on en a besoin. Il permettrait d’optimiser notre main-d’œuvre et les emplois pour les Canadiens.
En conclusion, le Canada nourrit de grandes ambitions pour l’avenir. Les projets prennent forme. Les Canadiens y sont favorables. Les acteurs publics et privés sont prêts à investir. Nos membres sont prêts à travailler. Vient maintenant la partie la plus difficile : l’exécution. Nous devons faire en sorte que, pour chaque projet d’intérêt national, les travailleurs qualifiés soient sur place, en temps voulu et en nombre suffisant. Si nous y parvenons, le Canada sortira de cette période plus prospère, plus souverain, plus juste et plus écologique, au bénéfice durable des générations à venir.
Merci. Je serai heureux de répondre à vos questions.
Le vice-président : Merci, monsieur Strickland.
[Français]
Nous allons maintenant passer à la période des questions.
J’aimerais souligner aux sénateurs qu’ils ont cinq minutes maximum pour la première ronde. Je vous demande de poser vos questions directement et je demande aux témoins de répondre de façon succincte, si possible.
[Traduction]
Le sénateur Cardozo : J’ai tellement de questions à vous poser à tous les deux, mais je vais essayer de les limiter.
Ma première question porte sur l’approche du gouvernement Carney en matière de politique économique. J’ai l’impression que le gouvernement examine beaucoup de dossiers importants, afin de restructurer ou de réorienter considérablement l’économie.
Pensez-vous qu’il s’attaque suffisamment aux problèmes immédiats?
Monsieur Strickland, à mon avis, vous répondriez probablement par l’affirmative, car je pense que les questions relatives aux dépenses en faveur des métiers spécialisés sont assez urgentes. Cependant, monsieur Macdonald, je vous demanderai de parler, par exemple, du chômage des jeunes. Je m’inquiète de voir que nous avons 400 000 jeunes au chômage et qu’aucune mesure majeure n’est prise pour y remédier. L’espoir est que ces grands changements dans l’économie leur offriront une bouée de sauvetage. Cela prendra toutefois du temps. Selon vous, que pourrions-nous faire de plus, quelles solutions immédiates proposeriez-vous?
Puis-je simplement vous féliciter, monsieur Strickland et les SMCC, pour toutes ces années que vous avez consacrées au crédit d’impôt pour la mobilité de la main-d’œuvre? Vous vous y travaillez depuis de nombreuses années. Félicitations à vous et à tous vos collègues.
M. Strickland : Je vous remercie.
Je peux commencer par le chômage des jeunes. J’ai dit dans mes observations que, si nous réussissons à bien faire les choses —, et je crois savoir que plus de 80 projets ont été soumis au Bureau des grands projets, et qu’il s’agit de projets d’envergure —, il y aura de nombreuses possibilités pour les jeunes de se former aux métiers. La mise à jour économique du printemps comprend, entre autres, des mesures destinées à inciter les entrepreneurs à embaucher des apprentis. Elle comprend aussi des mesures incitatives pour un programme de préapprentissage et des fonds destinés à aider les jeunes à surmonter certains troubles de l’apprentissage pour qu’ils soient capables d’intégrer les métiers.
Cette initiative d’édification de la nation, quoique au niveau macroéconomique, ne s’attaque pas directement et immédiatement au chômage des jeunes. Elle leur donne de l’espoir pour l’avenir, s’ils veulent faire carrière dans les métiers spécialisés de la construction.
Le sénateur Cardozo : Merci.
M. Macdonald : En ce qui concerne le chômage des jeunes, il sera intéressant de voir cet été quelles décisions les entreprises prendront, entre autres. Certaines, comme Tim Hortons par exemple, n’embauchent plus, en fait, 10 000 travailleurs étrangers temporaires. Ce sont des emplois qui pourraient tout à fait aller à des jeunes au Canada. Nous verrons si c’est ce qui se produira au cours de l’été.
Plus généralement, il est certain que le gouvernement se concentre de façon très concertée sur les grands projets et aussi sur la défense. Si l’on regarde l’Examen exhaustif des dépenses, l’EED, on constate des coupes dans tous les ministères, à quelques exceptions près. Le gouvernement ne se prive pas de cet argent, il le réaffecte à la défense. Ainsi, beaucoup de dépenses de défense sont financées avec des fonds venant d’autres secteurs.
Les Canadiens sont certainement très préoccupés par quantité de sujets qui sont, dirais-je, moins prioritaires pour le gouvernement. Les soins de santé en font partie, tout comme les services de garde d’enfants. Des programmes lancés par le gouvernement Trudeau ne sont pas supprimés — certes, les transferts aux provinces ne sont pas réduits —, mais ils ne sont pas non plus développés.
Il s’agit tout à fait d’autres domaines aussi essentiels à la croissance, mais qui ne bénéficient pas d’autant d’attention.
Le sénateur Cardozo : En ce qui concerne les jeunes, le programme Emplois d’été Canada a d’abord été créé pour permettre aux jeunes de travailler pendant 16 semaines. Je crois comprendre, surtout, que l’on va diviser cette période par deux pour que deux fois plus de jeunes travaillent, mais huit semaines seulement. Ne devrions-nous pas maintenir les 16 semaines, doubler le volume de travail et, en fait, doubler le nombre de postes? En huit semaines, on ne peut pas vraiment gagner de l’argent, épargner et acquérir de l’expérience.
M. Macdonald : La période complète de quatre mois existe. Si l’on regarde les statistiques du chômage, que nous pourrons consulter. Les chiffres de mai reposent sur une définition plus large, ce qui fait que l’on commence à voir apparaître le chômage des étudiants dès les tout premiers mois. Pour les étudiants des collèges et des universités, notamment, ce sont des mois essentiels, si l’on compare aux élèves du secondaire, et on ne veut pas que la moitié d’entre eux aient un emploi et que l’on essaie de placer l’autre moitié dans l’autre. Si possible, il faut couvrir toute la période.
Pour beaucoup de Canadiens, les emplois d’été servent en grande partie à financer les études postsecondaires. Ce secteur est un autre qui a été plongé dans le chaos quand nous avons retiré les étudiants étrangers de l’équation. Les gouvernements provinciaux, qui ne sont tout simplement pas disposés à financer correctement l’enseignement postsecondaire, se sont servis des étudiants étrangers comme source de fonds à cet égard. Maintenant qu’ils ne sont plus une source de fonds, nous assistons à un véritable chaos dans l’enseignement postsecondaire, ce qui pourrait bien entraîner — et, dans certaines provinces, entraînera — une augmentation des frais de scolarité que les étudiants devront payer, probablement en travaillant pendant l’été.
Le sénateur Cardozo : Merci.
La sénatrice Ross : Ma question s’adresse à M. Macdonald.
Que signifie pour vous « exploiter pleinement la valeur des aéroports », étant donné que les aéroports du Réseau national d’aéroports, le RNA, et d’autres aéroports communautaires qui sont propriété privée et gérés par des ONG comptent déjà des locataires, des coentreprises, des entreprises de fret, des hangars, des écoles de pilotage, ainsi que des entreprises du secteur de la défense et des entreprises novatrices qui apprécient la proximité des aéroports? Voilà ma première question.
Deuxièmement, qu’entendez-vous par « modernisation de la gouvernance », étant donné que la plupart des aéroports sont déjà soumis à des régimes de gouvernance très modernes?
Par ailleurs, votre observation sur la mise à jour du cadre des loyers aéroportuaires, que vous avez interprété comme entraînant une baisse des loyers fonciers, si l’aéroport est repris par une entreprise du secteur privé, m’intéresse. Est-ce qu’elle pourrait aussi — et espérons-le — signifier une baisse des loyers, si les ONG qui les exploitent déjà en restent propriétaires?
M. Macdonald : Ce sont d’excellentes questions. Je vous en remercie.
Pour ce qui est d’exploiter la valeur, on pourrait certainement vendre les aéroports à une entreprise du secteur privé qui les exploiterait dans un but lucratif. Cela rapporterait de l’argent au gouvernement fédéral, non pas que celui-ci ne puisse pas lever des fonds par lui-même en vendant des obligations. En fait, on pourrait vendre ces aéroports parce que ce sont des monopoles. Ils ont de la valeur, et celui qui les achèterait, peut-être dans une vente au rabais, aurait alors la possibilité d’augmenter les coûts de manière générale pour les voyageurs, que ce soit en passant par les compagnies aériennes qui y font escale, par des frais d’amélioration, etc. Le gouvernement fédéral pourrait y gagner des recettes, non pas qu’il en ait besoin. Je pense que ce que l’on laisse entrevoir, en l’occurrence, c’est une privatisation éventuelle.
La question des loyers est intéressante parce que ces aéroports versent des loyers au gouvernement fédéral pour les terrains qui lui appartiennent et sur lesquels ils mènent leurs activités. Il s’agit d’une dépense importante pour ces aéroports et d’une source de revenus majeure pour le gouvernement fédéral. Certes, la baisse de ces loyers pourrait être répercutée sur les voyageurs, si cela était convenu à l’avance. Ce pourrait également être un moyen d’augmenter les bénéfices des entreprises, afin de s’assurer qu’elles réalisent une marge bénéficiaire suffisante sur un aéroport qu’elles ont acheté.
Ces aéroports sont actuellement gérés sans but lucratif. Il n’y a pas de bénéfices. Si vous devez réaliser 15 ou 20 % de bénéfices, cet argent doit venir de quelque part. Il y a des commerces de détail, et vous pourriez éventuellement faire payer plus cher, peut-être augmenter les tarifs de stationnement, mais le moyen le plus évident pour gagner de l’argent consiste à augmenter les frais d’amélioration et le prix des billets, ou à augmenter les frais d’escale des compagnies aériennes. Il faut bien trouver ces 15 ou 20 % de bénéfices supplémentaires quelque part.
Autrement, le gouvernement pourrait augmenter leurs marges en réduisant ses loyers de 30 %. Dans un contexte à but non lucratif, on peut conclure avec l’autorité aéroportuaire un accord prévoyant que les loyers baissent de tant. Nous voulons que vous réduisiez la part que vous ajoutez au prix des billets d’avion du montant approprié. Ce pourrait être un moyen de faire baisser le prix des billets.
Espérons que c’est ce à quoi le gouvernement réfléchit. Je ne pense pas que ce soit ce qui était sous-entendu, en général, dans la mise à jour économique du printemps.
La sénatrice Ross : Mon autre question portait sur la gouvernance.
M. Macdonald : Je ne sais pas exactement ce que cela veut dire. Il sera intéressant de voir ce que le gouvernement veut d’autre en ce qui concerne le pouvoir dans les autorités aéroportuaires. Si vous vendez l’aéroport à une entreprise du secteur privé, vous n’aurez pratiquement plus aucun contrôle sur celui-ci. Il ne vous appartient plus. Vous êtes peut-être être propriétaire du terrain et vous pouvez percevoir un loyer, mais vous ne dirigez plus l’aéroport parce que vous l’avez vendu pour de l’argent.
Ce n’est pas vraiment une modernisation de l’administration. C’est une privatisation de l’administration où vous n’avez plus aucune influence.
La sénatrice Ross : Le gouvernement fédéral a généralement des représentants nommés à chacun des conseils d’administration de ces organismes à but non lucratif.
M. Macdonald : En effet.
La sénatrice Ross : Merci beaucoup.
La sénatrice MacAdam : Monsieur Strickland, que pensez-vous de l’investissement de 250 millions de dollars du gouvernement fédéral dans la formation aux métiers spécialisés dans le cadre des Forces armées canadiennes, annoncé dans la mise à jour économique du printemps, et comment pourrait-on en tirer le mieux parti pour renforcer les parcours existants, y compris Du Régiment aux Bâtiments Canada, programme auquel je sais que vous participez?
M. Strickland : Je vous remercie de cette question, sénatrice. Beaucoup de Canadiens ne savent pas que le secteur de la construction syndiqué est le plus grand formateur du secteur privé en matière d’apprentissage et de perfectionnement des compagnons au Canada. Nous gérons plus de 200 centres de formation par l’intermédiaire de nos différents affiliés. Le Programme pour la formation et l’innovation en milieu syndical, le PFIMS, est en place depuis plusieurs années. Il dispose actuellement d’une enveloppe d’environ 50 millions de dollars, soit 25 millions pour les programmes et 25 millions pour le volet immobilisations.
La mise à jour économique du printemps prévoyait 225 millions de dollars supplémentaires pour les briques et le mortier, comme nous aimons à dire, afin d’étendre la présence de nos centres de formation. Grâce à cela, nous allons pouvoir former plus d’apprentis. Nous pourrons leur offrir une formation plus actualisée et, avec Du Régiment aux Bâtiments Canada, nous pourrons aussi proposer des présentations et offrir des possibilités aux vétérans qui prennent leur retraite ou quittent les forces armées. Nous soutenons vivement ce financement de 225 millions de dollars.
Nous plaidons depuis longtemps pour un financement des installations. Certaines provinces ont une version de ce type de financement, mais cette initiative est très bien accueillie.
Depuis la mise à jour économique du printemps et l’annonce de cet investissement et de cette formation, la question numéro un que me posent mes affiliés concerne ce financement des installations pour le PFIMS, ces capitaux, la façon dont ils seront déployés, comment nous pourrons y accéder et dans quels délais.
La sénatrice MacAdam : Merci. Dans vos observations préliminaires, vous avez souligné que la déduction fiscale pour la mobilité de la main-d’œuvre est une mesure importante pour les syndicats. Y a-t-il d’autres mesures dans le projet de loi C-30 que vous jugez particulièrement importantes pour les syndicats et que vous souhaitez mettre en lumière aujourd’hui?
M. Strickland : Bien sûr. Il s’agit d’un investissement historique dans les métiers spécialisés au Canada, sans équivalent, je pense, dans l’histoire du processus législatif canadien. Il y a une déduction fiscale pour la mobilité de la main-d’œuvre. Vous avez parlé du PFIMS et du volet immobilisations. Un de nos défis en tant que secteur est que nous attirons beaucoup d’apprentis. Tous nos locaux syndicaux ont des piles de CV de personnes qui veulent entrer dans les métiers. Nous pouvons les y aider, mais, ensuite, le problème est de les y retenir.
Pour relever ce défi, il nous faut, notamment, du travail. Sans travail, nous ne pouvons pas placer les apprentis. Imaginons qu’il y ait du travail et que tous les projets se concrétisent. Comment faire pour que les apprentis restent motivés?
Le système est structuré de telle manière que des parties de la formation se font en classe, où l’on ne travaille plus avec des outils, et où le revenu se réduit aux prestations de l’assurance-emploi. Il devient très difficile à certains de nos apprentis de remplir cette exigence de formation en classe, car leur revenu baisse considérablement. Ils ne suivront donc pas leur formation en classe et ne passeront pas l’examen final.
Le versement d’un complément de 400 $ par semaine aux apprentis pendant leur formation en classe est un des leviers politiques les plus importants de la mise à jour économique du printemps. Cette mesure aidera à garder les apprentis dans le système. Elle les aidera à progresser plus rapidement. À la fin de leur formation, une prime de 5 000 $ leur est versée. Soit un total de 21 000 $ par apprenti, ce qui témoigne d’une réelle prise en compte, de la part du gouvernement, d’EDSC et du ministre, du fonctionnement de la formation aux métiers spécialisés et des défis auxquels les apprentis font face.
La sénatrice MacAdam : Merci.
La sénatrice Robinson : Je voudrais parler de la Loi sur l’assurance-emploi et de l’impact du projet de loi C-30 sur celle-ci. Dans l’agriculture, notamment, nous savons que le Conseil canadien pour les ressources humaines en agriculture, le CCRHA, a cherché à évaluer les pertes de production primaire au Canada dues au fait que tellement de postes ne sont pas pourvus. Nous entendons parler de pénuries de main-d’œuvre ahurissantes dans la production primaire et la transformation dans le secteur agricole. Il me semble que le CCRHA a déclaré que ces pénuries coûtent directement au secteur 3,5 milliards de dollars en pertes de ventes au cours d’une seule année record, ce qui est stupéfiant quand on y pense. Pour moi, c’est de l’argent que nous laissons passer en tant qu’économie et en tant que pays.
S’agissant des modifications apportées à la Loi sur l’assurance-emploi, pensez-vous qu’elles aideront à réduire ces pénuries? Sinon, pensez-vous que le gouvernement devrait réfléchir à d’autres mesures pour y remédier?
Nous examinons ces 3,5 milliards de dollars pour la production primaire, et cette enveloppe ne tient même pas compte d’une grande partie de ce que Dominic Barton nous a dit en 2017 au sujet du véritable potentiel que nous laissons passer, à savoir la valeur ajoutée et la transformation.
Je vais commencer par M. Macdonald.
M. Macdonald : Je vous remercie de cette question. Comme vous le soulignez, le projet de loi C-30 apporte des modifications mineures à la prolongation des programmes existants d’assurance-emploi, notamment en ce qui concerne certains emplois saisonniers dans 13 régions du pays. Je ne suis pas sûr que ces changements auront une incidence considérable sur l’agriculture.
Il y a aussi la prolongation de l’exclusion des indemnités de départ. Si l’employeur vous verse une indemnité de départ, celle-ci ne joue pas contre vous. Vous pouvez toujours percevoir à la fois cette indemnité et les prestations de l’assurance-emploi. Cette mesure est prolongée de façon intermittente depuis un moment. Franchement, elle devrait être permanente, mais elle est prolongée à titre très temporaire.
Nous devrions apporter plusieurs grands changements à l’assurance-emploi afin que les travailleurs aient bien plus facilement accès au programme. C’est un des gros problèmes. Ils ne peuvent pas y accéder. Nous avons un nombre historiquement bas de personnes qui sont au chômage et qui ne perçoivent pas de prestations de l’assurance-emploi, en grande partie parce qu’ils n’ont pas suffisamment d’heures pour y avoir droit.
Ce dont nous avons besoin, dans tout le pays, c’est d’un seuil beaucoup plus bas, c’est-à-dire 360 heures, pour y avoir droit dès le départ. Idéalement, il devrait y avoir des prestations minimales, comme nous l’avons fait pendant la pandémie, car si l’on gagne peu, 55 % de pas grand-chose, c’est presque rien. C’est l’un des gros problèmes pour les personnes qui ne gagnent pas beaucoup d’argent : il n’y a pas de prestations minimales et il devrait y en avoir.
Nous devrions viser des taux de remplacement plus élevés pour l’assurance-emploi. À l’heure actuelle, nous visons 55 % des gains admissibles. Nous devrions faire passer à 66 % pour que les gens aient plus de temps et d’argent pendant leur période de chômage pour trouver le prochain bon emploi. C’est l’une des leçons de la pandémie que nous avons étudiée au CCPA : des niveaux de prestations beaucoup plus élevés et beaucoup plus stables dans le temps permettent une bonne recherche d’emploi. Nous avons observé un important glissement sectoriel pendant la pandémie, en grande partie grâce à des programmes comme celui de la Prestation canadienne d’urgence, la PCU, qui ont donné aux gens le temps de faire une bonne recherche d’emploi, de suivre une meilleure formation et de renforcer leurs qualifications afin de trouver un meilleur emploi mieux rémunéré. Nous avons constaté un important glissement sectoriel au cours de cette période.
Pour revenir à votre remarque, qui portait plus sur les travailleurs agricoles, une grande partie de l’emploi agricole repose sur les travailleurs étrangers temporaires. C’est l’une des principales filières qui finance l’agriculture. Le nombre de travailleurs étrangers temporaires a nettement baissé, comme vous le savez certainement. Cela aura probablement des répercussions sur l’agriculture.
Malheureusement, nous ne prenons aucune mesure pour compenser cette réduction du nombre de travailleurs étrangers temporaires, et ces derniers n’ont guère de droits en matière de travail. S’ils commencent à se plaindre, ils seront tout simplement expulsés. Nous avons besoin de travailleurs qui veulent travailler dans l’agriculture et qui ont des droits. Si nous avons besoin de plus de travailleurs dans le secteur agricole, acceptons-en davantage dans ce secteur en tant que nouveaux arrivants, et pas comme travailleurs temporaires et jetables qui n’ont pas accès à des programmes élémentaires, comme l’assurance-emploi.
À l’heure actuelle, nous avons certes fermé le robinet pour les travailleurs étrangers temporaires, mais nous ne l’avons pas ouvert pour les travailleurs agricoles qui veulent travailler dans l’agriculture, mais pour les garder ici en tant que nouveaux arrivants jouissant de droits en matière de travail, tout en continuant à travailler et à combler les pénuries que vous constatez dans le secteur agricole.
La sénatrice Robinson : Je connais plusieurs travailleurs qui viennent chez nous de la Jamaïque, par exemple, et qui n’ont aucun intérêt à rester ici en février. Il faut donc absolument prendre en compte cet élément dans les programmes de main-d’œuvre agricole.
Connaissez-vous des pays qui parviennent à aider les travailleurs lorsqu’ils sont au chômage, tout en les incitant efficacement à trouver du travail? On entend souvent les employeurs se plaindre de personnes qui ne veulent pas aller travailler parce que les aides auxquelles elles peuvent prétendre sans travailler sont suffisamment importantes; elles n’ont pas besoin de travailler.
M. Macdonald : La pandémie est une période durant laquelle beaucoup plus de personnes ont pu intégrer le système. Les critères d’admissibilité étaient bien moindres. Les prestations étaient bien plus élevées, et nous avons assisté à un important glissement sectoriel. Beaucoup de gens sont revenus sur le marché du travail après le déconfinement, en 2021, avec des salaires plus élevés. En fait, nous avons assisté à une forte hausse des salaires à mesure que ces personnes ont repris le travail, en grande partie parce qu’elles sont passées de professions à plus faible salaire, comme dans l’hôtellerie et la restauration, par exemple, à des professions mieux rémunérées, comme dans le droit ou l’expertise-conseil.
C’est quelque chose que nous devrions encourager. Nous devrions encourager les gens, s’ils ont besoin de suivre une formation supplémentaire, s’ils ont besoin d’améliorer leur CV, s’ils ont besoin de faire une meilleure recherche d’emploi; donnons-leur la possibilité de le faire.
Je ne suis pas sûr que vivre avec 55 % de leur salaire antérieur soit ce que les gens souhaitent. C’est dur, n’est-ce pas? C’est dur d’être au chômage et de vivre avec un revenu nettement inférieur.
Nous devrions aider les travailleurs à suivre la reconversion dont ils ont besoin et à mener la recherche d’emploi nécessaire pour trouver un meilleur emploi avec un salaire plus élevé.
[Français]
La sénatrice Hébert : Ma première question sera pour M. Strickland.
Vous avez bien exprimé la dynamique dans le secteur de la construction dans votre allocution d’ouverture. Vous avez aussi bien expliqué les bénéfices de la mesure comprise dans le projet de loi C-30 pour assurer une meilleure mobilité, mais il y a quand même une réalité que certaines études ont relevée, à mon avis.
La semaine dernière, j’entendais la présidente de la Commission de la construction du Québec, Mme Murray, dire qu’il manquerait 17 000 travailleurs par année dans le secteur de la construction. Je regardais une étude qui a été publiée par Deloitte Canada et qui parlait d’un manque de travailleurs qui pourrait varier entre 400 000 et 500 000 d’ici 2030 dans le secteur de la construction si l’on réalise l’ensemble des grands projets qui ont été annoncés.
J’aimerais vous entendre là-dessus, parce que je pense que, au-delà de la mobilité... Je comprends que la mobilité est une partie de la réponse, mais est-ce qu’il y a une autre partie de la réponse qui se trouve ailleurs? Si oui, où est-elle?
[Traduction]
M. Strickland : Je vous remercie de cette question, sénatrice. Vous avez vraiment mis le doigt sur le problème en ce qui concerne la prévisibilité du marché du travail dans le secteur de la construction et le nombre de gens de métier dont nous avons besoin, quand et où.
Quant à l’article que vous citiez, celui qui parle de 400 000 à 500 000 personnes, je ne sais pas d’où vient ce chiffre. À bien y réfléchir, je pense qu’il découle d’une prévision de la Société canadienne d’hypothèques et de logement, la SCHL, selon laquelle, si nous atteignons l’objectif — comme vous l’avez dit vous-même —, étant donné certaines situations. Nombre de ces prévisions en ce qui concerne les pénuries de main-d’œuvre reposent sur un scénario parfait selon lequel nous allons réaliser tous ces grands projets dans un certain laps de temps, ce qui ne correspond pas à la réalité du marché.
Quand on examine les profils de nos métiers, l’âge moyen d’un apprenti au Canada est de 27 ans. Les gens se tournent vers les métiers plus tard dans leur vie professionnelle, en général pour une seconde carrière. Nous parvenons à les former, mais cela crée néanmoins... — pas seulement à cause des apprentis —, mais notre population active est assez âgée. Nous devrons attirer plus de personnes. À l’heure actuelle, notre secteur accueille environ 100 000 apprentis par an sur l’ensemble du Canada.
La question est la suivante : quand on parle de pénuries de main-d’œuvre dans les métiers, de quel domaine parle-t-on? De quel secteur parle-t-on? De quelle région? De quels métiers parle-t-on? Parle-t-on aussi d’un certain montant de salaire?
Ce sont là tous les problèmes dont il faut tenir compte lorsque l’on regarde ces prévisions sur la disponibilité de la main-d’œuvre, et c’est pourquoi je suis un fervent défenseur de l’élaboration de données plus poussées sur le marché du travail. Nous devons être plus précis.
Je peux comprendre les préoccupations au Québec. Hydro-Québec a un programme de dépenses d’investissement massif. Les centres de données sont en plein essor au Québec en ce moment. Quel impact cela a-t-il sur la construction d’hôpitaux et sur les chantiers municipaux? Nous ne le savons pas vraiment. La plupart des projections concernant la pénurie de main-d’œuvre reposent sur des scénarios optimistes, sur nos membres et sur nos centres de formation. Au cours de ma carrière, nous avons tous vu de grands promoteurs de projets de construction venir dans les locaux syndicaux nous dire qu’il fallait recruter des centaines d’apprentis en plus parce qu’un gros chantier arrivait.
Eh bien, le gros chantier ne se matérialise pas, et on se retrouve avec des apprentis que l’on ne peut pas faire travailler, et que l’on finit par perdre. C’est pourquoi nous devons tenir compte de tout cela, sénatrice. Merci beaucoup de votre question.
[Français]
La sénatrice Hébert : Pour faire un jeu de mots, je dirais que cela prendrait peut-être un grand chantier sur la main-d’œuvre dans le secteur de la construction au Canada. Merci.
[Traduction]
La sénatrice Pupatello : Je suis ravie de votre présence à tous deux. Monsieur Strickland, je vois que vous faites le tour de comités aujourd’hui. Vous venez tout juste du comité des banques. Ces questions seront peut-être un peu plus simples, ou plus faciles.
La sénatrice Hébert a toujours tendance à me voler mes questions. Mais il s’agit vraiment du décalage entre ce que nous dit le secteur — les entreprises de construction de ma propre ville qui réclament toutes plus de charpentiers, plus d’électriciens, etc. — et ce que dit l’autre côté, à savoir qu’il faut une meilleure planification plutôt que nécessairement plus de gens de métier.
En ayant rencontré vos groupes il n’y a pas si longtemps, j’ai compris qu’il existe une tradition de très bonne planification quand on participe tôt au projet et que l’on prévoit à quel moment on a besoin de travailleurs sur le chantier. Pouvez-vous décrire brièvement ce type de planification qui a eu lieu dans de très grands projets et nous expliquer comment ce pourrait être aussi le cas, espérons-le, dans les grands projets après le projet de loi C-5, dont vous avez parlé devant le comité plénier du Sénat?
M. Strickland : Merci. Il existe de nombreux bons exemples de projets où le profil du marché du travail a été bien cerné.
Par exemple, LNG Canada, qui a collaboré très tôt avec les métiers du bâtiment — combien de corps de métier faut-il, quand et où — et le dialogue a été fructueux. Nous connaissons des pénuries ici. Nous avons besoin que ces gens de métier viennent exécuter ce genre de tâches. C’est un bon exemple.
Dans le secteur pétrolier, il existe un comité de maintenance active où les grands acteurs des sables bitumineux se réunissent et travaillent dans le cadre de cet organisme distinct et indépendant pour déterminer les profils professionnels dont ils ont besoin pour leurs arrêts de production.
Lorsqu’il y a des arrêts de production à Fort McMurray, il faut entre 5 000 et 10 000 travailleurs, qui viennent de partout au Canada. Comment coordonne-t-on cela? Comment concilie-t-on cela avec le Programme des travailleurs étrangers temporaires? Il existe donc un exemple en Alberta où l’on fait venir des travailleurs étrangers temporaires, si nous ne pouvons pas répondre aux besoins en main-d’œuvre des entreprises, mais ces travailleurs étrangers temporaires sont protégés. Ils ne sont pas exploités. Ils sont membres du syndicat. Ils touchent un salaire syndical et contribuent à l’économie canadienne.
Ce que nous devons faire pour tirer parti de cela d’un point de vue politique, c’est voir comment nous pouvons faire passer ces personnes du statut de travailleurs étrangers temporaires à celui de résidents permanents.
La sénatrice Pupatello : Dans la mise à jour économique du printemps, vous conviendrez toutefois que, si nous parvenons à atteindre cet objectif de 100 000 avec le financement prévu, cela signifierait 100 000 travailleurs qualifiés supplémentaires. Compte tenu du profil d’âge, par exemple, de vos membres, vous savez que cela est nécessaire, que, indépendamment de la capacité de planifier correctement; vous en aurez toujours besoin à l’avenir. Vous en avez toujours besoin.
M. Strickland : À notre avis, sénateur, nous avons besoin d’une planification sophistiquée du marché du travail afin d’optimiser les emplois pour les Canadiens et de réduire au minimum le recours aux travailleurs étrangers temporaires. Une fois que nous aurons réglé cela et que nous aurons optimisé les emplois pour les Canadiens, nous pourrons alors nous pencher sur la question des travailleurs étrangers temporaires, puis sur celle de l’immigration, afin de relever le défi démographique qui nous attend à l’avenir.
Nous devons d’abord poser les bonnes bases. Nous devons optimiser les emplois. Nous devons trouver les bons travailleurs au Canada. J’ai actuellement des travailleurs au chômage à Toronto. Qui aurait cru qu’il y avait des chômeurs à Toronto? Mais l’effondrement du marché du logement collectif et du marché des immeubles de faible hauteur nous laisse avec des travailleurs sans emploi.
Ce travailleur au chômage ne sera pas très heureux de voir un travailleur étranger temporaire venir travailler sur un chantier ailleurs au Canada alors qu’il n’y a pas de travail ici même, au centre-ville de Toronto. C’est là le décalage des politiques publiques. C’est la préoccupation que les travailleurs auront lorsque nous envisagerons des solutions alternatives pour répondre aux besoins en main-d’œuvre au lieu d’optimiser d’abord les emplois canadiens. Nous allons avoir besoin de ces travailleurs, mais nous devons mettre cette formule en place immédiatement.
La sénatrice Pupatello : Quel est le profil d’âge des membres types dans vos métiers?
M. Strickland : Cela dépend. Dans les métiers plus physiques, ils sont un peu plus âgés car il est plus difficile d’y attirer des jeunes.
La sénatrice Pupatello : Plus âgés? Vous vous adressez ici au comité sénatorial.
M. Strickland : Les chiffres varient, mais cela dépend. Comme je l’ai dit, des programmes ont été mis en place. Les gouvernements provinciaux ont mis en place des programmes. L’ensemble du secteur de la construction, syndiqué ou non, accueille environ 100 000 apprentis par an. Cela fait baisser légèrement l’âge moyen, mais, en général, il est d’environ 50 ans.
La sénatrice Pupatello : Elle dit qu’il faut faire les choses correctement, mais dans 10 ans, alors que ces grands projets pourraient être achevés; nous aurons besoin de travailleurs pour remplacer les personnes qui partiront. Dans ma ville natale, il y a des artisans septuagénaires qui travaillent encore, et c’est choquant.
M. Strickland : Oui, je sais; artisan un jour, artisan toujours.
C’est l’une des raisons pour lesquelles l’un des leviers de politique publique que nous encourageons vivement le gouvernement à adopter est l’obligation d’un quota minimum d’apprentis sur ces grands projets, afin que nous puissions former la prochaine génération de travailleurs. La mise à jour économique s prévoit également des mesures incitatives pour que les entrepreneurs embauchent des apprentis de première année, car la dynamique du marché est telle que, si je suis entrepreneur et que David est entrepreneur, je veux que David embauche cet apprenti de première année, car cela va lui coûter de l’argent. Je prendrai l’apprenti en deuxième année, car j’ai plus de chances de gagner de l’argent grâce à lui. Nous devons trouver des moyens d’encourager le secteur privé et les entrepreneurs à embaucher également des apprentis de première année.
De nombreuses mesures doivent être prises pour répondre à ce profil à l’avenir, et la mise à jour économique du printemps a abordé bon nombre de ces éléments. Nous y sommes très favorables.
Le vice-président : Merci beaucoup.
[Français]
La sénatrice Galvez : Je tiens à présenter mes excuses pour mon retard.
[Traduction]
Monsieur Macdonald, nous avons entendu hier Jim Stanford du Centre for Future Work. Ma question porte sur le danger de recourir à la privatisation et à la monétisation de nos infrastructures de base afin de générer des revenus pour apaiser les tensions liées à plusieurs crises que nous traversons actuellement : la crise du logement, la crise énergétique, la pénurie de main-d’œuvre et la crise sanitaire.
Le gouvernement dit qu’il agira différemment, mais plus rapidement. L’une des mesures consiste à demander des informations aux aéroports afin d’évaluer le potentiel de privatisation.
Quelles sont les répercussions de la privatisation de ces infrastructures de base qui génèrent des recettes à long terme pour les différents paliers de gouvernement?
M. Macdonald : Merci beaucoup pour cette question. Il est certain que le modèle canadien consiste en grande partie à confier l’exploitation de ces aéroports à des organismes à but non lucratif. Il s’agit, par essence, de monopoles naturels. Dans une grande ville, on ne trouve pas 5 ou 10 aéroports en concurrence pour attirer les clients. On a un seul aéroport, et c’est probablement ce qu’on souhaite, étant donné qu’il faut y construire les bâtiments nécessaires au transport, qu’on veut réduire les perturbations liées aux couloirs aériens, etc. On ne veut pas de 10 aéroports par ville. On veut un seul aéroport.
Le problème avec un seul aéroport, c’est qu’il s’agit d’un monopole. Si c’est un organisme à but non lucratif qui le gère, on lui dit : « Écoutez, ne facturez pas 15 ou 20 % de plus pour rembourser les investisseurs. Vous n’avez pas besoin de faire cela. Gérez-le sur une base non lucrative. Ne percevez pas de profits de monopole.
Si vous le vendez au secteur privé, celui-ci percevra des profits de monopole, et il le fera parce qu’il doit exploiter l’aéroport comme avant, sauf qu’il doit gagner 15 ou 20 % de plus pour rembourser les investisseurs auprès desquels il a emprunté l’argent pour acheter cet aéroport.
Le vrai danger, c’est que vous subissez désormais la pression d’une entreprise privée qui doit rembourser ses investisseurs. Elle a besoin de 15 ou 20 % de plus. D’où vient cet argent? L’aéroport dispose de plusieurs sources de revenus principales. L’une d’elles est constituée des redevances d’amélioration aéroportuaire prélevées sur les billets des voyageurs. Elles sont facturées aux compagnies aériennes pour l’atterrissage. Une autre source de revenus importante est le stationnement, et la dernière est le commerce de détail, c’est-à-dire la vente de nourriture et de marchandises dans l’aéroport.
Il n’est pas possible d’augmenter de 15 ou 20 % les recettes du commerce de détail, par exemple, sans que cela ait un impact sur le prix des billets. Si l’on lit entre les lignes du rapport publié lors de la mise à jour du printemps, l’une des options que le gouvernement pourrait envisager est que ces aéroports paient un loyer au gouvernement fédéral, car ils sont situés sur des terrains fédéraux. Le gouvernement fédéral pourrait réduire les loyers qu’il charge aux aéroports afin que ces entreprises privées gagnent suffisamment d’argent pour rembourser leurs investisseurs sans affecter le prix des billets, par exemple.
Cependant, cela reviendrait simplement à ce que le gouvernement fédéral paie les investisseurs privés. Nous pourrions éviter toute cette mascarade de privatisation et simplement choisir une entreprise chanceuse à qui le gouvernement fédéral donnerait une somme d’argent. Nous n’avons pas besoin de passer par la mascarade de la vente de l’aéroport.
C’est une voie très préoccupante que de brader ces actifs publics. Bien sûr, le gouvernement fédéral pourrait gagner de l’argent en vendant ces actifs, mais s’il a besoin d’argent, il peut aussi émettre des obligations que les banques et les investisseurs sont ravis d’acheter. Nous enregistrons un déficit chaque année. Il n’y a rien de particulièrement grave à cela.
À mon avis, c’est une voie très dangereuse qui mènera presque certainement à l’une des deux conséquences suivantes : des prix beaucoup plus élevés pour les voyageurs ou moins de recettes pour le gouvernement fédéral.
La sénatrice Galvez : Pouvez-vous donner des exemples où le gouvernement a agi ainsi? Je pense à l’Europe, par exemple. Quel a été l’impact sur le coût pour les consommateurs? Hier, ma question portait sur les notations de crédit des aéroports.
M. Macdonald : Le modèle est différent au Canada par rapport aux États-Unis, par exemple.
Aux États-Unis, les redevances d’amélioration aéroportuaire sont bien, bien moins élevées. Il n’y a tout simplement pas autant de fonds disponibles pour les investissements, ce qui se traduit par moins d’améliorations aéroportuaires, en particulier dans certains des plus petits aéroports américains. L’un des compromis est qu’au Canada, nous payons des redevances d’amélioration aéroportuaire plus élevées, ce qui nous permet de bénéficier d’une meilleure infrastructure, mais ce sont les voyageurs qui paient, et non quelqu’un d’autre.
On pourrait imaginer une situation où le gouvernement fédéral souhaiterait modifier cet arrangement. Peut-être que le gouvernement fédéral ne privatiserait pas les aéroports, mais qu’il réduirait le loyer qu’il leur facture, étant entendu – puisqu’il siège au conseil d’administration de l’aéroport – que cet argent serait simplement répercuté sur des tarifs de billets moins élevés et ne serait pas empoché par les compagnies aériennes, qui combleraient cette différence par leurs propres frais plus élevés. C’est une façon de procéder.
On pourrait imposer une baisse des redevances d’amélioration aéroportuaire, ce qui signifierait moins d’argent pour les investissements, moins d’améliorations dans les aéroports, des infrastructures plus vétustes, etc., mais cela pourrait également permettre aux consommateurs de faire des économies. Cela ressemblerait davantage à ce qui se passe aux États-Unis.
Ce sont là des options qui ne nécessitent absolument pas de privatisation. Un aéroport privatisé n’est certainement pas un aéroport qui va nécessairement investir davantage dans les immobilisations. Il investirait probablement moins dans les immobilisations, car il doit faire des bénéfices et doit donc prélever davantage d’argent du budget pour rémunérer ses investisseurs.
La sénatrice Galvez : Merci.
[Français]
Le vice-président : J’ai une question pour vous. Monsieur Macdonald, vous avez parlé un peu plus tôt du régime d’assurance-emploi. Depuis 2018, ce régime est en révision; on répète, d’année en année, des mesures temporaires que l’on reconduit, et on le voit encore dans le projet de loi C-30. Vos organisations ont-elles été consultées? Faites-vous certaines interventions pour qu’on finisse par accoucher d’un régime adapté à la réalité de 2026?
[Traduction]
M. Macdonald : Merci beaucoup pour cette question. Comme vous le dites, nous avons étudié cette question de manière intermittente. Cela a été une priorité majeure pour plusieurs gouvernements après la pandémie. Nous avons complètement démantelé le système d’assurance-emploi et l’avons remplacé par autre chose en l’espace de quelques semaines en 2020. Ce fut un événement incroyable, et il y a des éléments clés que nous aurions dû conserver, bien que presque toutes les leçons et les changements que nous avons tirés de la PCU et de la Prestation canadienne de la relance économique, la PCRE, aient désormais été éliminés du système d’assurance-emploi.
Si nous voulions améliorer considérablement l’accès au système, il existe quelques moyens assez simples d’y parvenir. Nous pourrions réduire les conditions d’admissibilité en termes d’un certain nombre d’heures, en fixant un nombre d’heures constant à l’échelle du pays, disons 360 ou 420 heures, pour accéder au système, quel que soit l’endroit où l’on vit, contrairement au système actuel, où les conditions varient selon les régions. Cela permettrait à davantage de personnes d’accéder au système.
Nous pourrions augmenter le taux de remplacement, en le faisant passer de 55 à 66 %. Le Canada est relativement atypique en ce sens que le gouvernement ne contribue pas au régime d’assurance-emploi. Dans la plupart des pays, les gouvernements contribuent au régime d’assurance-emploi. Le Canada le fait, en quelque sorte, en cas de crise, mais dans le cadre de son fonctionnement habituel, ce sont uniquement les employeurs et les employés qui y contribuent. C’est quelque chose qui pourrait changer.
L’autre grand défi, bien sûr, concerne le travail à la tâche et la manière dont nous garantissons que les travailleurs à la tâche qui n’opèrent pas dans l’économie formelle aient tout de même accès au système. Lorsque nous avions la PCRE ou la PCU, ces personnes pouvaient intégrer le système, car elles devaient satisfaire à un critère de revenu minimum de 2 000 $ au cours du mois précédent. Il est relativement facile d’intégrer ces travailleurs au système.
Le grand défi est le suivant : comment les amener à cotiser au système lorsqu’ils sont effectivement employés, plutôt que de se contenter de percevoir des prestations? C’est l’un des grands défis. Chaque année — nous sommes en train de le faire en ce moment même —, nous élaborons un budget fédéral alternatif dans lequel nous passons en revue toute une série de chapitres et examinons différentes questions, dont l’une porte précisément sur votre sujet : l’assurance-emploi. Nous présentons diverses propositions, leur coût potentiel et les personnes susceptibles d’être concernées. Cela pourrait vous intéresser, mais cela examine ce que nous pourrions faire pour rendre l’assurance-emploi beaucoup plus accessible au Canada.
[Français]
Le vice-président : Merci.
[Traduction]
Le sénateur Cardozo : Rapidement, monsieur Macdonald, j’ai encore quelques questions. Concernant l’impôt sur les bénéfices excédentaires que vous suggériez dans le secteur de l’énergie, cela ne concernerait-il pas principalement l’Alberta? Ne serait-ce pas un peu difficile à mettre en œuvre à l’heure actuelle?
M. Macdonald : Nous avions déjà appliqué une mesure similaire au secteur bancaire, qui est principalement concentré à Toronto et en Ontario. L’idée était de reprendre exactement la même structure et, plutôt que d’appliquer cette mesure au secteur bancaire, de l’appliquer au secteur pétrolier et gazier. Ces entreprises continueront d’enregistrer d’énormes bénéfices excédentaires, même après une taxe sur les bénéfices excédentaires de ce niveau.
Les consommateurs paient beaucoup plus cher à la pompe. C’est de là que proviennent ces bénéfices. Les gens paient plus cher l’essence, entre autres.
Dans la mesure où il existe actuellement un énorme déséquilibre dans l’économie, où les consommateurs se portent très mal et où un secteur de l’économie se porte incroyablement bien, laissons-leur conserver une grande partie de ces bénéfices, mais pas la totalité de ces bénéfices excédentaires.
Le sénateur Cardozo : Y a-t-il un moyen de prélever cet impôt sur les bénéfices excédentaires et de le réinjecter, par exemple en réduisant la taxe fédérale sur l’essence?
M. Macdonald : Elle est actuellement nulle. Elle le restera jusqu’en septembre.
Le sénateur Cardozo : Exact.
M. Macdonald : Le coût de ce programme est d’environ 2,4 milliards de dollars. Cet impôt sur les bénéfices excédentaires, si on l’appliquait dès maintenant sur les deux derniers mois, permettrait de le financer entièrement. C’est de ce genre de sommes que nous parlons. C’est une somme excédentaire incroyable.
Le sénateur Cardozo : Cela semble un peu plus logique.
Vous avez mentionné qu’en matière d’aide au développement, nous en sommes au niveau de 1964. À quel pourcentage en sommes-nous actuellement?
M. Macdonald : Avec la mise en œuvre complète de l’EED, nous ramènerons notre APD, ou aide publique au développement, à 0,17 par rapport à la taille de notre économie. L’objectif de Pearson était de 0,7. Nous la ramènerons à 0,17, et c’est là l’impact des coupes budgétaires chez Affaires mondiales, mais une grande partie des activités d’IRCC et de Finances se retrouve également dans l’aide au développement en raison de certains programmes qu’ils gèrent; ainsi, l’impact net fera baisser notre ratio — 0,38 était le chiffre prévu pour 2024 — de 0,38 à 0,17 au cours des trois prochaines années.
La sénatrice Galvez : Monsieur Macdonald, dans les derniers budgets, nous avons constaté une série de reculs en matière de réglementation environnementale, de coupes dans les programmes et de non-renouvellement de certains programmes.
Le dernier en date concerne cette taxe d’accise sur les carburants. Avez-vous évalué les compromis en matière de répartition et d’environnement liés à la suppression de ces mesures, en particulier en ce qui concerne leur impact sur la réduction des émissions, l’accessibilité financière, la santé publique et les peuples autochtones?
M. Macdonald : Vous faites référence à la réduction de la taxe d’accise sur l’essence jusqu’en septembre?
La sénatrice Galvez : Ils choisissent de supprimer toutes ces mesures environnementales. La dernière concerne la taxe d’accise.
M. Macdonald : Vous devriez poser la question à mon cher collègue Hadrian Mertins-Kirkwood, qui suit ce dossier de très près.
Selon son évaluation, il s’agit du premier budget climatique à impact négatif net que nous ayons vu depuis un certain temps. Nous avions en fait constaté une amélioration des mesures climatiques au cours de plusieurs budgets précédents, et dans le cadre de l’examen exhaustif des dépenses, mais aussi dans le cadre de certains changements qui permettent une utilisation encore plus étendue du crédit d’impôt pour le captage et la séquestration de carbone, ce qui signifie que ce crédit d’impôt, qui est censé, en théorie, retirer le carbone de l’atmosphère, sera désormais activement utilisé pour extraire davantage de gaz du sol, car il le remplacera dans le sol.
Le prix beaucoup plus élevé de l’essence réduira la consommation, ce qui pourrait, franchement, compenser en partie cet impact. Cependant, l’accent continue d’être fortement mis sur les pipelines et l’extraction des matières premières plutôt que sur d’autres mesures que nous pourrions prendre, comme l’abandon de l’essence pour les voitures au profit des véhicules électriques, ou le remplacement du pétrole et du gaz naturel pour le chauffage domestique par des thermopompes, par exemple. Nous continuons de dépendre très fortement du secteur des combustibles fossiles au Canada, et ce, d’autant plus après ce dernier budget.
[Français]
Le vice-président : Messieurs Macdonald et Strickland, merci beaucoup de votre présence parmi nous aujourd’hui.
Cela met fin à la première partie de la réunion.
Honorables sénateurs et sénatrices, nous sommes heureux d’accueillir, pour notre deuxième groupe de témoins, David R. Pierce, vice-président, Relations gouvernementales, de la Chambre de commerce du Canada, ainsi que Kyle Larkin, président et chef de la direction, du Conseil des viandes du Canada. Bienvenue et merci d’avoir accepté notre invitation à comparaître aujourd’hui.
Nous allons maintenant entendre les déclarations liminaires de M. Pierce. Vous avez environ quatre minutes pour nous faire partager vos sentiments.
David R. Pierce, vice-président, Relations gouvernementales, Chambre de commerce du Canada : Merci.
[Traduction]
Mesdames et messieurs les sénateurs, je vous remercie vivement de m’avoir donné l’occasion de comparaître devant vous aujourd’hui au sujet du projet de loi C-30, la Loi portant exécution de certaines dispositions de la mise à jour économique du printemps. Je suis ici au nom de la Chambre de commerce du Canada, de notre réseau de 400 chambres de commerce à travers le pays, de nos quelque 200 000 entreprises membres et de nos 115 associations professionnelles. Nous représentons des entreprises de toutes tailles, issues de tous les secteurs de l’économie et de pratiquement toutes les régions du pays.
La semaine dernière, j’ai eu le plaisir de me joindre à plus de 50 entreprises à Calgary pour notre premier Forum sur l’évaluation des projets. Cette réunion a rassemblé des chefs d’entreprise de l’ensemble du secteur des ressources au Canada et dans l’Ouest afin de rencontrer des décideurs de haut niveau issus de l’écosystème de l’évaluation des projets.
À un moment où la discussion portait sur le protocole d’entente et la consultation « Un projet, une évaluation », un message nous est parvenu haut et fort, que je suis impatient de partager avec vous aujourd’hui. Il s’agit de la compétitivité du Canada.
La mise à jour économique du printemps et le budget fédéral de l’automne dernier indiquent clairement que le gouvernement est conscient du risque et comprend l’importance d’un environnement commercial compétitif au Canada.
L’occasion est maintenant de transformer cette nouvelle marge de manœuvre budgétaire en conditions propices à l’investissement, à la construction, à l’embauche et à la croissance au Canada.
Nous avons été ravis de voir des mesures importantes en faveur de la formation et des métiers spécialisés dans la mise à jour économique. Si le Canada souhaite sérieusement développer des infrastructures majeures, le logement et ses capacités de défense, il a besoin d’une main-d’œuvre qualifiée à la hauteur.
Cela implique également d’améliorer les parcours pour les talents hautement et peu qualifiés, de veiller à ce que les systèmes d’immigration répondent aux pénuries de main-d’œuvre et de faciliter la transition des travailleurs temporaires vers des postes permanents, lorsque l’intégration économique et la participation à long terme au marché du travail sont assurées.
En matière fiscale, le monde des affaires s’est réjoui de la réduction de la part patronale du Régime de pensions du Canada, ou RPC, de la baisse de la taxe d’accise et de nombreuses autres mesures. Malgré ces changements, la compétitivité fiscale reste un défi majeur.
Pour les entreprises canadiennes, la compétitivité fiscale, au même titre que les tarifs douaniers, détermine la capacité du Canada à attirer les investissements, à soutenir la croissance et à être compétitif à l’échelle internationale. Il est temps de prendre des mesures importantes en matière de réforme fiscale.
Nous ne devons pas non plus perdre de vue le coût de la conformité fiscale, en particulier pour les grandes entreprises qui ont la possibilité de quitter le Canada pour d’autres juridictions. Les coûts de conformité fiscale constituent des taxes cachées, qui coûtent des millions de dollars aux entreprises.
Aux États-Unis, des députés m’ont indiqué que l’IRS mène ses vérifications de manière efficace et avec une communication claire. Au Canada, les députés indiquent que c’est tout le contraire. Pour citer un député chevronné du Comité économique et fiscal de la Chambre de commerce du Canada :
La conformité fiscale au Canada rapporte beaucoup d’argent aux cabinets d’audit et aux cabinets d’avocats, mais ne rapporte pas grand-chose à qui que ce soit d’autre.
Le logement est un autre domaine où la mise en œuvre sera déterminante. Nous saluons les engagements pris pour lutter contre les coûts du logement, notamment l’accélération des prêts à faible coût et la prolongation du délai de grâce pour le Régime d’accession à la propriété. Nous sommes également encouragés par l’intention d’effectuer un examen des codes modèles nationaux et de réduire les frictions réglementaires. Pour les constructeurs, c’est une nécessité.
Le même principe s’applique à la défense. La Chambre de commerce du Canada soutient le renforcement de la base industrielle de défense du Canada et la mise en place rapide de l’Agence de l’investissement pour la défense, ou AID. Nous lancerons un nouveau comité de défense en juin prochain, composé de membres issus de l’ensemble du secteur des affaires, qui sont d’avis qu’ils ont des services et des biens à offrir.
Nous félicitons le gouvernement d’avoir agi rapidement sur le projet de loi de l’AID. Le plus tôt sera le mieux. Mais nous avons désespérément besoin d’une réforme des marchés publics au Canada. Si le gouvernement souhaite réellement faire appel à de nouveaux fournisseurs pour aider à fournir des services et des biens aux Forces armées canadiennes, c’est tout simplement indispensable. Les entreprises passeront des semaines, voire des mois, à préparer des soumissions complexes, sans aucune confiance dans le succès. Beaucoup décideront tout simplement de ne pas participer.
Pour conclure, nous sommes également très heureux de constater le soutien continu du gouvernement du Canada au Laboratoire de données sur les entreprises dans la mise à jour économique du printemps. Le Laboratoire de données sur les entreprises est devenu une plateforme nationale importante pour des informations commerciales et des analyses économiques en temps opportun, soutenant l’élaboration de politiques fondées sur des données factuelles lorsque les conditions économiques sont clairement incertaines.
Nous devrions profiter de cette dynamique pour renforcer la résilience budgétaire, améliorer la compétitivité et faire du Canada un lieu où les entreprises, qu’elles soient canadiennes ou étrangères, peuvent investir en toute confiance.
Merci. J’attends vos questions avec impatience.
Le vice-président : Merci, monsieur Pierce. Monsieur Larkin, vous avez la parole.
Kyle Larkin, président et chef de la direction, Conseil des viandes du Canada : Merci, monsieur le président, et merci aux membres du comité de nous avoir invités.
Je m’appelle Kyle Larkin et je suis président et chef de la direction du Conseil canadien des viandes, également connu sous le nom de CCV. Le CCV est la voix de l’industrie de la viande agréée par le gouvernement fédéral au Canada et constitue la composante la plus importante du secteur de la transformation alimentaire, avec un chiffre d’affaires annuel dépassant les 32 milliards de dollars et près de 300 000 emplois à travers le pays. Nos membres transforment plus de 90 % de la viande au Canada, notamment le bœuf, le porc, le veau, l’agneau et le bison, et fournissent aux familles canadiennes ainsi qu’à plus de 90 marchés d’exportation des protéines sûres, traçables et de haute qualité.
Le secteur canadien de la viande rouge est diversifié, englobant aussi bien de grandes multinationales que des petites et moyennes entreprises qui constituent l’épine dorsale du Canada rural.
Nous apprécions l’invitation à prendre la parole lors de la mise à jour économique du printemps, qui a présenté les défis et les opportunités pour le secteur canadien de la transformation de la viande rouge.
Les amendements apportés à la Loi sur l’Agence canadienne d’inspection des aliments, qui introduisent la sécurité alimentaire et l’accessibilité financière des aliments comme facteurs à prendre en compte par l’agence, revêtaient une importance particulière pour notre secteur. Nous nous sommes réjouis de voir ces amendements inclus, car ils reflètent l’évolution de l’approche de l’Agence canadienne d’inspection des aliments au cours de l’année écoulée et reconnaissent l’importance de prendre en compte les répercussions plus larges des décisions réglementaires sur l’accessibilité financière des aliments, la sécurité alimentaire et la compétitivité des entreprises canadiennes. Si la salubrité des aliments reste la priorité numéro un de l’agence et de notre secteur, l’introduction d’une perspective économique dans la prise de décision a été perçue comme un élément positif pour les transformateurs de viande. Un partenariat constructif entre les régulateurs et le secteur contribuera à libérer une plus grande capacité de production, à renforcer la compétitivité du Canada à l’exportation et à soutenir la croissance économique à long terme.
Malgré ces progrès, le secteur canadien de la transformation de la viande est confronté à une pénurie chronique de main-d’œuvre. De nombreuses entreprises à travers le pays ne parviennent pas à atteindre leur pleine capacité opérationnelle en raison du manque de main-d’œuvre disponible. Ce problème a ralenti ou suspendu des décisions d’investissement, dont certaines s’élèvent à des centaines de millions de dollars.
Si la mise en place du programme « Une Équipe Canada forte » dans le cadre de la mise à jour économique du printemps permettrait à 80 000 à 100 000 jeunes Canadiens d’accéder à des métiers spécialisés par le biais d’un parcours rémunéré, nous craignons que ce programme ne vise principalement les métiers Sceau rouge. Bien que la découpe de la viande soit reconnue par plusieurs provinces comme un métier spécialisé, elle n’est pas encore reconnue comme un métier Sceau rouge. Cela signifie que les dispositions financières prévues dans le cadre du programme « Une Équipe Canada forte » seront inaccessibles à la plupart des acteurs de notre secteur qui ont besoin de main-d’œuvre dès aujourd’hui.
Malheureusement, la mise à jour économique du printemps n’a pas abordé plusieurs domaines critiques d’importance pour le secteur de la transformation de la viande. Comme vous le savez peut-être, la plupart des petites et moyennes entreprises de transformation du bœuf sont confrontées à la crise financière la plus grave depuis plus d’une décennie. La faible offre de bétail a fait grimper les coûts de plus de 80 % depuis 2021, tandis que les revenus n’ont pas suivi le rythme. Il en va de même aux États-Unis, où les transformateurs de bœuf américains ont sollicité et obtenu plus de 2 milliards de dollars d’aide fédérale et étatique.
Malheureusement, sans le soutien du gouvernement du Canada, de nombreuses installations canadiennes risquent la fermeture, ce qui aurait des conséquences dévastatrices pour les collectivités rurales, le bien-être des animaux, les chaînes alimentaires locales et la souveraineté alimentaire du Canada. C’est pourquoi nous continuons de demander au gouvernement un programme calqué sur Agri-stabilité afin de compenser la compression extrême des marges.
Parallèlement, les transformateurs de porc canadiens sont confrontés à la réapparition de la peste porcine africaine, ou PPA, à l’échelle mondiale. La PPA est une maladie virale hautement contagieuse et mortelle pour les porcs, pour laquelle il n’existe aucun vaccin disponible dans le commerce. Un seul cas au Canada entraînerait la fermeture immédiate des frontières, saturerait les capacités nationales de stockage et de transformation, provoquerait des licenciements massifs et aurait de graves conséquences sur le bien-être des animaux.
Notre étude d’impact économique estime que le secteur aurait besoin de 2 milliards de dollars dès la première année pour maintenir son intégrité opérationnelle. C’est pourquoi nous continuons à demander au gouvernement de mettre en place un programme de relance commerciale face à la peste porcine africaine afin d’apporter une aide financière au secteur en cas d’épidémie, ainsi que de donner la priorité à la conclusion d’accords de zonage pour la PPA avec nos principaux partenaires commerciaux dans le secteur de la viande de porc, à savoir le Japon, la Corée du Sud, la Chine, le Mexique et Taïwan.
Alors que le gouvernement élabore sa stratégie nationale de sécurité alimentaire et met davantage l’accent sur la souveraineté alimentaire, il est essentiel que nous soutenions notre secteur national de transformation de la viande afin qu’il reste compétitif à l’échelle mondiale. En travaillant ensemble sur les défis liés à la main-d’œuvre, aux prix élevés du bœuf, aux pressions liées aux maladies animales exotiques et plus encore, nous pouvons garantir que les Canadiens et les marchés mondiaux continuent d’être approvisionnés en viande canadienne de haute qualité.
Merci encore au comité de nous avoir invités. Je serais ravi de répondre à vos questions.
[Français]
Le vice-président : Merci. J’aimerais vous rappeler, honorables sénateurs, que vous disposez de cinq minutes maximum. Je vous demande de poser vos questions de façon précise et je demande que les réponses soient succinctes.
[Traduction]
Le sénateur Cardozo : Monsieur Pierce, j’ai d’abord quelques questions rapides. En fait, elles sont importantes, mais je veux dire des réponses courtes.
Le gouvernement de M. Carney se concentre vraiment sur ce qu’on pourrait appeler une restructuration et un recentrage de l’économie à grande échelle. Pensez-vous que cela aura des retombées positives à court terme, ou faudra-t-il attendre longtemps avant de voir des changements?
Deuxièmement, en ce qui concerne la réforme des marchés publics, pourriez-vous nous donner un peu plus de détails?
Monsieur Larkin, en ce qui concerne l’inflation, pourquoi l’inflation des prix de la viande est-elle si élevée ces derniers temps? Pourquoi l’offre de bétail est-elle faible, et cela a-t-il un rapport avec les mégafermes, dont un certain nombre appartiennent à des Américains?
M. Pierce : Sénateur, pourriez-vous répéter votre deuxième question, s’il vous plaît? J’étais en train d’écrire la première.
Le sénateur Cardozo : Elle portait sur la réforme des marchés publics.
M. Pierce : Tout à fait. Premièrement, concernant la restructuration de l’économie, je pense qu’elle est en partie impulsée par le gouvernement, mais qu’elle se fait aussi pour nous. C’est une force du marché à laquelle, en réalité, tous les secteurs sont confrontés à travers le pays. Donc, pour dire s’il y a une opportunité ou un risque à court terme, il y a absolument les deux. Nous constatons des opportunités parmi nos membres, mais nous entendons aussi beaucoup parler de ces risques à court terme.
En ce qui concerne les marchés publics, il y a peut-être eu des programmes publics plus larges visant à modifier le système, mais fondamentalement, le concept reste le même, et ce depuis longtemps. J’ai écrit une tribune libre dans le Hill Times cette semaine, dans laquelle je racontais qu’il y avait eu un appel d’offres pour 10 personnes dans le cadre d’un contrat-cadre. L’appel d’offres comptait 85 pages. Les réponses à celui-ci dépasseraient chacune les 100 pages.
On ne peut tout simplement pas justifier cela pour des entreprises qui n’ont jamais opéré dans ce secteur auparavant et qui ne disposent pas d’équipes de prospection ou d’équipes chargées des soumissions capables de gérer cela. Si le gouvernement est sérieux — et je crois qu’il l’est, surtout vu le rythme auquel il avance avec l’Agence de l’investissement pour la défense —, il faudrait examiner de manière proportionnée la façon dont les marchés publics sont passés, mettre de côté les anciennes méthodes et rechercher une approche plus rationalisée et plus efficace. Sinon, nous pensons tout simplement que vous ne trouverez pas de participants.
Le sénateur Cardozo : Mais cela ne vous pose-t-il pas problème qu’il y ait un gagnant et des perdants dans un appel d’offres?
M. Pierce : Oh, pas du tout. Curieusement, c’est justement le fait de parvenir rapidement à cette décision. Dans le cas d’un marché public classique, disons que le compte à rebours commence le 1er janvier. La décision de Travaux publics ne sera probablement pas prise avant juin, au mieux, et le projet pourrait ne pas démarrer avant septembre. Ainsi, ce fournisseur qui a fait tout ce travail pour présenter la proposition et constituer l’équipe ne commencera pas les travaux avant septembre et n’émettra pas de facture avant octobre. Ce n’est tout simplement pas faisable.
Obtenir une réponse plus rapide avec des critères clairs serait utile à tous les niveaux.
M. Larkin : Merci pour cette question, sénateur. Pourquoi le prix du bœuf est-il si élevé à l’épicerie? C’est une question qu’on nous pose presque tous les jours. Cela touche au cœur du problème, à savoir l’offre de bétail au plus bas niveau jamais enregistré depuis quelques décennies.
Il y a deux raisons pour lesquelles l’offre de bétail est faible ici au Canada et aux États-Unis. Premièrement, nous avons connu des conditions de sécheresse dans nos Prairies ces dernières années, ce qui a réduit la superficie des pâturages disponibles pour l’élevage du troupeau, ce dont nous avons besoin.
Deuxièmement, la pression exercée par les maladies animales exotiques. À la frontière entre les États-Unis et le Mexique, il y avait autrefois un commerce de bétail. La frontière est fermée depuis quelques années maintenant en raison de la découverte de la mouche du vis du Nouveau Monde dans le cheptel mexicain, ce qui accentue la pression sur le commerce américano-canadien de bétail. Nos deux pays en souffrent malheureusement, ce qui se voit dans les rayons des supermarchés.
Mais, en réalité, les transformateurs de viande bovine perdent environ 200 à 300 $ par tête. Je compte parmi les membres de notre association des personnes à Shawinigan, au Québec, au Manitoba ou à Charlottetown, à l’Île-du-Prince-Édouard, qui réduisent leurs horaires et leur volume de travail parce qu’elles n’ont pas les moyens de transformer davantage de bovins, ni même de traiter le certain nombre de têtes qu’elles transformaient auparavant. Certains de mes membres sont passés de cinq ou six jours par semaine à trois jours par semaine.
La sénatrice Ross : Hier, le directeur parlementaire du budget nous a indiqué que les modifications apportées au Régime de pensions du Canada, ou RPC permettraient d’ajouter environ 50 millions de dollars supplémentaires aux caisses du gouvernement, compte tenu de la taille de la fonction publique fédérale et des économies qui en découleraient. Pouvez-vous me donner une idée de l’impact global sur les PME et leurs employés, mais d’un point de vue plus général?
M. Pierce : Tout à fait. Nous avons été très heureux de voir cette initiative dans la mise à jour économique du printemps. Elle aura certainement un impact positif sur les entreprises, et, d’un point de vue fondamental, le simple fait de réduire les coûts d’exploitation est un défi. J’ai mentionné la compétitivité fiscale dans ma déclaration préliminaire. C’est l’un de ces impôts. C’est l’un de ces éléments qu’un investisseur examinerait au Canada et dans d’autres juridictions pour évaluer si nous sommes ou non rentables pour y déployer des capitaux. Nous avons été ravis de voir cette mesure.
Je ne peux pas m’exprimer du point de vue du secteur public, mais du point de vue du secteur privé, j’ai discuté avec des députés — M. Larkin vient d’en parler dans son commentaire — et lorsque les entreprises doivent réduire leurs dépenses, cela a des répercussions sur les employés. Mais lorsqu’il y a une manne et que des ressources supplémentaires sont disponibles, elles peuvent développer leurs activités, étendre leur marché et se développer. C’est en fin de compte ce que nous voulons encourager, et nous avons donc été ravis de voir cette mesure.
La sénatrice Ross : Pensez-vous que cette réduction était suffisante, excessive ou juste ce qu’il fallait?
M. Pierce : Nous encouragerions toujours davantage. Nous encouragerions toujours une baisse des coûts pour les entreprises. Vous entendrez certainement un thème récurrent dans mes observations d’aujourd’hui concernant la compétitivité fiscale : j’espère que les sénateurs sont conscients du risque auquel nous sommes confrontés.
Nous avons au Canada des entreprises dont nous sommes extrêmement fiers. Elles ont un directeur financier et un Conseil d’administration, et elles explorent d’autres juridictions. Nous avons donc un choix à faire. Malheureusement, je ne pense pas que nous ayons 18 mois devant nous. Je pense que nous avons moins de 12 mois pour les garder ici, pour inciter de nouvelles entreprises à s’implanter et pour rester compétitifs. Cela commence par le gouvernement fédéral, mais cela incombe également au gouvernement provincial et aux municipalités. Il ne s’agit pas seulement du taux d’imposition des sociétés. Il s’agit des frais et coûts supplémentaires qui pèsent sur les entreprises.
Si je devais dire une chose sur les 10 dernières années, c’est que la hausse des coûts pour les entreprises a été pratiquement incontrôlée. Nous sommes heureux de constater que la situation commence à s’améliorer quelque peu.
La sénatrice Ross : Juste pour changer un peu de sujet, je me demandais quel était votre point de vue sur certaines suggestions concernant la privatisation potentielle des aéroports. Considérez-vous que cela constituerait un défi pour les entreprises en termes d’augmentation potentielle des coûts due à la privatisation? Qu’en pensez-vous?
M. Pierce : Malheureusement, je n’ai pas grand-chose à vous dire à ce sujet aujourd’hui, simplement parce que nous sommes encore en train d’examiner la question. Nous travaillons avec nos membres et le secteur pour comprendre à la fois ce que le gouvernement envisage, ce qui est possible et l’impact que cela aurait sur les entreprises.
Le gouvernement examine de nombreuses options, et nous sommes donc certainement ravis de voir qu’il explore différentes possibilités. Nous ne sommes simplement pas sûrs que ce soit la bonne option au bon moment.
La sénatrice Ross : Merci.
[Français]
La sénatrice Hébert : Monsieur Larkin, vous avez mentionné dans votre introduction que votre industrie exportait déjà vers 90 marchés à l’échelle internationale, si j’ai bien noté.
Dans la perspective où l’on tente justement de diversifier les exportations canadiennes, je crois que votre secteur est important, que ce soit au chapitre des produits bruts ou des produits transformés.
Pourriez-vous nous expliquer quels sont les principaux défis? Je comprends qu’il y a un gros défi en matière de main-d’œuvre; je suis contente de vous l’entendre dire, d’ailleurs, parce que j’ai entendu certains experts dire qu’il n’y avait pas de problème de main-d’œuvre au Canada, mais je suis assez d’accord avec votre constat.
Pourriez-vous nous dire quels sont les autres défis auxquels vous faites face pour bénéficier au maximum des ententes que le Canada a conclues à l’échelle internationale et pour stimuler l’industrie à la fois pour les produits bruts et les produits transformés?
[Traduction]
M. Larkin : C’est une excellente question. Nous exportons actuellement environ 65 % de la viande de porc que nous produisons au Canada et environ 50 % de la viande de bœuf. Notre industrie dépend fortement du commerce international et des exportations. Juste avant cette réunion, j’étais en ligne avec le Globe and Mail pour parler du Mercosur. Je peux aborder le sujet du Mercosur si vous le souhaitez, car nous avons des inquiétudes à ce sujet.
Il existe des défis à l’échelle mondiale : les barrières non tarifaires et les droits de douane. Nos transformateurs de viande de porc sont toujours soumis à un droit de douane de 25 % imposé par la Chine, ce qui leur a coûté 175 millions de dollars depuis son instauration. En Indonésie, où nous avions neuf établissements agréés pour l’exportation vers ce pays, dont trois spécialisés dans le bœuf, ces trois établissements de bœuf sont toujours confrontés à des barrières non tarifaires concernant leur certification halal. Nous n’avons pas pu exporter quoi que ce soit vers ce pays.
En Europe, nous sommes confrontés depuis des décennies à des barrières non tarifaires pour la viande de porc. Tout tourne autour des tests de dépistage de la trichine et du fait que l’Union européenne ne reconnaît pas le système que nous utilisons ici au Canada, bien que nous n’ayons pas eu de cas de trichine depuis plus de 50 ans. En ce qui concerne la viande bovine, tout tourne autour de la distinction entre viande bovine traitée aux hormones et viande bovine non traitée aux hormones pour l’Union européenne. Je sais que le premier ministre et le gouvernement accordent une grande importance à l’Europe. Il existe un marché potentiel pour le secteur de la viande là-bas, mais nous sommes confrontés à ces barrières non tarifaires, comme je l’ai dit, depuis des décennies. Si nous parvenons à les surmonter, ce sera une excellente nouvelle, mais je pense que nous avons là des défis de taille à relever. Les États-Unis, évidemment, restent notre plus gros client.
La sénatrice Hébert : Oui, je sais. Savez-vous si le gouvernement prend des mesures à ce sujet?
M. Larkin : En ce qui concerne l’Union européenne, en lien avec la trichine, il y a potentiellement de bonnes nouvelles à venir sur lesquelles le gouvernement s’est concentré. Nous avons donc travaillé en étroite collaboration avec John Hannaford là-bas. Pour ce qui est de l’Indonésie, nous travaillons avec notre bureau indo-pacifique de l’agriculture et de l’agroalimentaire à Manille. Ils nous aident sur la question du halal. En ce qui concerne les tarifs douaniers chinois sur le porc, nous avons eu de bonnes nouvelles en janvier avec la réouverture de l’accès du bœuf au marché chinois, mais nous sommes toujours soumis à des tarifs douaniers de 25 % sur le porc.
Nos négociateurs commerciaux travaillent d’arrache-pied en coulisses, mais ces choses-là prennent malheureusement beaucoup de temps. Voilà
La sénatrice Hébert : Merci.
Monsieur Pierce, concernant la question de la main-d’œuvre, que vous disent vos députés? Quels sont les secteurs qui sont confrontés aux plus grands défis en matière de pénurie de main-d’œuvre?
M. Pierce : Merci. En ce qui concerne la pénurie de main-d’œuvre, la Chambre de commerce du Canada vient de créer cette année un conseil sur l’immigration, et ce, afin de faire valoir le point de vue du monde des affaires dans le cadre de conversations sur les pénuries de main-d’œuvre et de main-d’œuvre qualifiée, afin de soutenir véritablement le gouvernement dans cette démarche.
Fondamentalement, nous estimons qu’un emploi au Canada devrait d’abord être attribué à un Canadien ou à un résident permanent intéressé et qualifié, mais, lorsque cette exigence n’est pas satisfaite, les entreprises canadiennes devraient pouvoir trouver des travailleurs pour pourvoir leurs postes. En collaborant avec le gouvernement, avec Immigration, Réfugiés et Citoyenneté Canada et Emploi et Développement social Canada, nous espérons sincèrement que ceux-ci trouveront une solution à certains des changements qui se sont produits assez rapidement au cours des 18 derniers mois. Nous aimerions vraiment que cela se concrétise. Nous savons que nos membres en ont grandement besoin.
Dans le cas du secteur de la viande, pour ne citer qu’un exemple, l’usine de conditionnement de viande du sud-ouest de l’Ontario peine à trouver de la main-d’œuvre. Elle ne parvient pas à recruter. La population canadienne ne semble pas vouloir travailler dans ce secteur. Cette entreprise canadienne a deux choix, soit elle fait venir de la main-d’œuvre qualifiée pour ce travail de l’extérieur du Canada, soit elle quitte le Canada, et nous nous retrouverons à importer alors cette denrée alimentaire. C’est là le véritable enjeu politique, et c’est sur ce point que nous espérons que la Chambre de commerce du Canada offrira le plus grand soutien.
La sénatrice Galvez : Monsieur Pierce, lorsque nous entendons parler de conversations et de débats sur la compétitivité, nous concentrons principalement notre attention sur l’imposition excessive ou la réglementation excessive. Cependant, lorsque nous écoutons les experts — les ingénieurs, par exemple —, nous mettons davantage l’accent sur le manque de main-d’œuvre qualifiée et sur la capacité de l’infrastructure. Ce sont là les véritables facteurs limitatifs d’une croissance économique meilleure, plus forte et plus durable, en particulier dans les secteurs de l’énergie et de la défense. Je vais donner un exemple concernant l’énergie.
Nous n’avons pas de capacité de raffinage, nous vendons donc tout notre pétrole brut à un seul client, qui, lui, dispose de cette capacité. Ensuite, ce pétrole nous revient, et nous payons un prix exorbitant pour le carburant et le diésel. Il en va de même pour les minéraux critiques. C’est une économie extractive, et nous devons la transformer en une économie du savoir et en une industrie de haute technologie.
Comme nous voulons développer simultanément les systèmes énergétiques, les minéraux critiques, les transports, les infrastructures, le logement et la production de défense, risquons-nous de créer une concurrence entre les secteurs pour la même main-d’œuvre qualifiée? Disposons-nous actuellement d’une stratégie nationale en matière de main-d’œuvre capable de relever ce défi? Disposons-nous des robots ou de l’intelligence artificielle qui constitueront les autres solutions afin d’éviter de faire venir des travailleurs? Si nous recourons aux robots et à l’intelligence artificielle, cela créera également un problème social.
M. Pierce : Si je peux revenir sur ce que vous avez dit concernant le risque qui nous menace, je ne pense pas que c’est encore d’un risque, c’est déjà la réalité. Nous sommes confrontés à une pénurie de main-d’œuvre qualifiée dans de nombreux secteurs partout au pays, et cette pénurie n’est pas uniforme d’une région à l’autre. Malheureusement, la plupart des mécanismes fédéraux de recrutement et d’importation de main-d’œuvre qualifiée s’appliquent à l’ensemble du pays. Ils ne sont pas ciblés. Un des domaines sur lesquels la chambre a vraiment insisté est une plus grande participation des provinces dans ce processus, afin qu’elles puissent mieux répondre aux besoins particuliers des économies provinciales.
Candace Lang, notre PDG, a dit presque exactement ce que vous venez de dire lors de divers événements. Nous avons mentionné le fait que le gouvernement fait preuve d’une ambition incroyable et avance à un rythme très encourageant, mais la question qui se pose est la suivante. Qui va accomplir tout ce travail? Qui va construire ces pipelines ou ces nouvelles infrastructures de défense et occuper ces postes? Bien sûr, nous avons beaucoup de chance au Canada que le secteur de l’enseignement supérieur soit très avancé et capable de s’adapter, mais il s’adapte généralement aux besoins de sa collectivité locale.
Là où il existe des poches d’expertise particulière, nous aimerions voir une certaine coordination de celles-ci et un recul pour examiner l’ensemble de nos stratégies et programmes en matière de main-d’œuvre. Je parle des programmes de formation dont nous avons déjà parlé, ainsi que de l’examen de certains de nos programmes d’immigration en tant qu’infrastructure économique. Il faut reconnaître qu’ils doivent être coordonnés avec les différents marchés du travail du pays et de la région où ces nouveaux travailleurs viendront s’installer. Merci pour cette question.
La sénatrice Robinson : Monsieur Larkin, ma question s’adresse à vous. La section 7 de la partie 3 du projet de loi C-30 permettrait au gouverneur en conseil, dans certaines circonstances, de modifier, par règlement, la définition de « sécurité économique » et de « sécurité alimentaire » aux fins de cette loi. Je voudrais comprendre, de votre point de vue, ce qu’il ne faut pas oublier lorsque l’on parle de ces deux termes. Nous voulons nous assurer de consulter l’industrie et de collaborer pour définir ces termes. J’aimerais connaître votre point de vue là-dessus et savoir ce qu’il faut absolument garder à l’esprit lorsqu’on en parle.
M. Larkin : Excellente question. Merci, sénatrice. La sécurité alimentaire est un terme si vaste qu’il n’est entré que récemment dans le vocabulaire des Canadiens. Les Américains utilisent les notions de sécurité alimentaire et de sécurité nationale depuis longtemps. Je suis heureux de voir que le Canada en est enfin arrivé là.
La sécurité alimentaire fait partie de la sécurité nationale. Elle fait partie d’un secteur de transformation national. Si nous voulons être souverains et forts, nous devons disposer d’un secteur agroalimentaire solide et être capables de nourrir notre population tout en exportant des denrées alimentaires pour en tirer des avantages économiques ici au Canada.
Pour le Conseil des viandes du Canada, la sécurité alimentaire signifie disposer d’un secteur de transformation national solide, et s’attaquer aux problèmes qui l’affligent à l’heure actuelle. Certains de ces problèmes, il faut avouer, sont en train de vider le secteur de sa substance.
J’ai mentionné le Mercosur à votre collègue tout à l’heure. Si nous ne parvenons pas à conclure cet accord commercial de manière satisfaisante, cela aura de graves répercussions économiques sur le secteur bovin canadien, en particulier sur les petites et moyennes entreprises de transformation de la viande bovine du pays. J’ai déjà mentionné la compression des marges des transformateurs de viande bovine. La turbulence du commerce international touche également certaines parties du secteur. Les difficultés chroniques en matière de main-d’œuvre sont bien réelles.
Une usine à Neepawa, au Manitoba, et une autre à Conestoga, en Ontario, investiraient toutes deux des centaines de millions de dollars dans l’agrandissement de leurs installations, mais elles ne trouvent pas de main-d’œuvre. C’est ce qui les pénalise le plus, et les empêche d’investir réellement dans l’économie canadienne et d’embaucher davantage de Canadiens. Pour nous, cela relève de la sécurité alimentaire et de la transformation alimentaire nationales.
La sénatrice Robinson : Qu’espérez-vous que le gouvernement fasse lorsqu’il se penchera sur ces définitions, pour ce qui est de la collaboration avec l’industrie?
M. Larkin : On parle beaucoup, naturellement, de l’abordabilité des aliments. Les Canadiens font face à une crise de l’abordabilité des aliments, mais, si nous vidons notre secteur de la transformation alimentaire de sa substance, nous n’atteindrons pas les objectifs en matière d’abordabilité des aliments. Il faut veiller à ce que les conversations soient équilibrées. Sur le plan de la sécurité alimentaire et de la souveraineté alimentaire, le Canada doit avoir une industrie nationale capable de transformer, à un degré de qualité élevé, les aliments que les Canadiens aiment.
Je dis aux ministres et aux décideurs que nous avons deux choix : soit nous importons des aliments bon marché du monde entier et vidons de sa substance l’ensemble de notre secteur agroalimentaire, soit nous disposons d’un secteur agroalimentaire solide, relevons les défis qui l’affligent actuellement et prenons appui sur cette croissance pour croître.
Le secteur agroalimentaire représente 7 % du PIB du Canada. Cela correspond à un emploi sur neuf. Il y a là une belle histoire à raconter, mais, au cours des 10 dernières années, on n’a pas prêté une grande attention à l’agriculture et à l’agroalimentaire. Je suis heureux de voir que le gouvernement utilise un peu ce vocabulaire dans son discours, et nous pouvons partir de là pour l’avenir.
La sénatrice Robinson : Passons rapidement à la question de la compétitivité réglementaire. J’ai entendu les représentants du Conseil canadien des viandes, en particulier, expliquer que la matière à risque spécifiée, ou MRS, constitue un excellent exemple et que nos transformateurs font face à différentes exigences coûteuses comparativement à certains de nos concurrents.
Pouvez-vous nous dire où le Canada se situe par rapport à ses partenaires mondiaux et nous expliquer ce que sont les MRS?
M. Larkin : Si nous voulons être compétitifs à l’échelle mondiale face à notre principal concurrent, les États-Unis d’Amérique, nous devons veiller à ce que nos règlements soient harmonisés.
Aux États-Unis, cela fait plus de cinq ans qu’ils ont mis à jour leur réglementation, depuis que l’encéphalopathie spongiforme bovine, ou ESB, cette maladie animale exotique, a touché le Canada et les États-Unis il y a plus de 20 ans. Des règlements ont alors été mis en place pour limiter la quantité de matières pouvant être extraites de la carcasse d’une vache. Les États-Unis ont mis à jour leur réglementation il y a environ cinq ans, car ils n’avaient enregistré aucun cas d’ESB depuis un certain temps, tout comme ici au Canada. Nous avons donc un certain retard par rapport à nos homologues américains, ce qui nous coûte environ 25 millions de dollars par an.
Il y a de bonnes nouvelles à l’horizon concernant la matière à risque spécifiée, également appelé « interdiction frappant les aliments du bétail ». L’Agence canadienne d’inspection des aliments, ou ACIA, nous informe que la réglementation devrait être mise à jour d’ici la fin de l’année. Comme cela fait plus de 10 ans que nous l’attendons, nous sommes ravis de voir enfin la lumière au bout du tunnel.
L’autre volet de la réglementation concerne le bœuf dégraissé. Aux États-Unis, il y a plus de cinq ans, la réglementation a été mise à jour pour autoriser le mélange de bœuf dégraissé avec du bœuf haché. Ici, au Canada, certaines entreprises utilisent également ce nouveau procédé innovant pour obtenir davantage de bœuf haché à partir d’une vache, mais elles ne sont pas autorisées à l’utiliser dans le bœuf haché au Canada. Elles exportent plutôt ce produit aux États-Unis pour son utilisation dans leur bœuf haché, ce qui réduit les coûts de production de plus de 5 %.
Si nous voulons réduire le coût du bœuf ici, au Canada, nous devons veiller à ce que notre réglementation soit aussi harmonisée et compétitive que possible.
La sénatrice Robinson : Merci. Je voudrais juste obtenir très rapidement une réponse précise de votre part. Pensez-vous que ces ajouts aux mandats de l’ACIA et la nouvelle Direction de la réglementation des pesticides contribueront à la compétitivité réglementaire?
M. Larkin : Oui, je pense que nous sommes sur la bonne voie, mais c’est à l’usage qu’on peut juger de la qualité.
La sénatrice Robinson : Merci.
[Français]
Le sénateur Gignac : Bienvenue à nos témoins. Ma première question s’adresse au représentant de la Chambre du commerce du Canada, M. Pierce.
Dans votre dernier rapport trimestriel, vous avez fait une analyse sectorielle sur les défis auxquels font face les entreprises sur le plan de l’accès à la main-d’œuvre. Dans le secteur de la construction, par exemple, vous dites que 63 % des compagnies expliquent le manque de candidats par un manque d’intérêt chez les demandeurs d’emploi.
Ma question est la suivante : dans le projet de loi C-30, on prévoit une déduction pour la mobilité de la main-d’œuvre pour les gens de métier. Croyez-vous que ces déductions, qui augmentent quand même de 4 000 $ à 10 000 $, ciblent bien le problème et pourraient contribuer à répondre à ce manque d’intérêt, si l’on veut?
[Traduction]
Est-ce un élément important qui aura un impact notable sur vous?
M. Pierce : Merci beaucoup. En ce qui concerne la mobilité de la main-d’œuvre, si je peux m’écarter un instant du sujet, cela constituait une partie importante du projet de loi C-5 l’année dernière. C’était lié à la suppression des barrières interprovinciales. Il est certain qu’au début de l’an dernier, cela avait beaucoup d’élan, un élan qui s’est poursuivi jusqu’à l’été dernier, et qui commence à s’essouffler.
En ce qui concerne la mesure précise sur la mobilité de la main-d’œuvre, je ne pense pas que nous l’ayons examinée d’un point de vue de recherche pour pouvoir l’affirmer avec certitude, mais tout effort visant à encourager la mobilité de la main-d’œuvre est le bienvenu. De notre point de vue, et celui de ceux qui vivent ces pénuries de main-d’œuvre, cette mesure va dans la bonne direction.
Si je peux me permettre une autre remarque, monsieur le président, l’énoncé économique de l’automne 2024 comprenait une mesure qui aurait lié les transferts fédéraux aux progrès réalisés dans la réduction des barrières commerciales internes. La main-d’œuvre est, de loin, l’un des principaux obstacles au commerce à l’intérieur du Canada. Nous vous encourageons vivement à réexaminer la question pour déterminer si cette mesure est appropriée à l’heure actuelle pour aider à redynamiser et à relancer l’effort visant à éliminer ces obstacles.
L’impact sur l’économie canadienne est énorme. Notre laboratoire de données sur les entreprises a nettement établi que la valeur des barrières commerciales pour le commerce canadien est égale, voire supérieure, au risque lié aux droits de douane. Cela mérite autant d’attention, et c’est un sujet sur lequel la chambre et notre réseau de chambres de commerce ont travaillé très dur.
Le sénateur Gignac : Merci. Nous avons parlé de la mise à jour économique. Nous en avons étudié le contenu, mais j’étais curieux de connaître votre point de vue sur un élément qui ne figure pas dans cette mise à jour. Il y a beaucoup d’incertitude autour de l’ACEUM. Les entreprises hésitent à investir.
À l’époque, aux États-Unis, on pouvait investir et, la première année, déduire 100 % de son investissement dans de nombreux secteurs. Est-ce quelque chose que la Chambre de commerce du Canada soutiendrait dans le prochain budget? Je suis assez surpris que la dernière mise à jour budgétaire n’ait pas annoncé une harmonisation de nos règlements avec ceux des États-Unis pour encourager les entreprises canadiennes à investir.
M. Pierce : C’est pour encourager les entreprises canadiennes à investir, mais le problème est un peu différent au Canada. Le risque est que les entreprises canadiennes quittent le Canada, ou n’importe quel pays d’ailleurs, pour s’installer aux États-Unis. Les États-Unis ont mis en place des politiques pour atténuer l’impact financier d’un tel déplacement.
Ce n’est pas un problème que nous connaissons au Canada. Nous essayons de garder les entreprises ici, et une telle déduction est donc un atout, mais nous devons examiner les autres lois qui n’existent qu’au Canada et qui nous rendent totalement non compétitifs par rapport aux États-Unis. Par exemple, nous avons les règles de restriction des dépenses excessives d’intérêts et de financement, ou RDEIF, et l’impôt minimum mondial. Ce sont deux choses, par exemple, qui coûtent cher aux entreprises canadiennes, alors qu’elles ne seraient pas confrontées aux mêmes risques si elles se trouvaient au sud de la frontière.
C’est une chose qui s’ajoute à une autre, et on ne sait tout simplement pas quelle goutte d’eau fera déborder le vase, mais nous savons que ces entreprises s’intéressent au traitement fiscal proposé aux États-Unis.
Je vais vous donner un autre point de vue. Les membres de notre comité sur l’économie et la fiscalité en ont débattu lors de la dernière réunion du comité. À l’heure actuelle, les États-Unis sont considérés comme un paradis fiscal. Pensez-y. Ils sont considérés comme un paradis fiscal; quel risque cela représente-t-il donc pour le Canada? Perdrons-nous 5 % des entreprises canadiennes à cause de cela? Ce ne sera pas 5 % de manière uniforme dans l’ensemble de l’économie. Ce sera très précis. Ce seront les entreprises que nous ne voulons pas perdre. Nous devons examiner les règles de RDEIF, l’impôt minimum mondial, la compétitivité fiscale globale, les frais et le délai de récupération lié à l’investissement dans un projet.
Nous étions dans l’Ouest la semaine dernière et nous avons entendu de nombreux témoignages d’entreprises du secteur des ressources disposant de capitaux prêts à être investis. Pour ces entreprises, si la décision de construire un bâtiment était prise aujourd’hui, le projet serait approuvé au mieux dans deux ans. Cela constitue un délai record pour une autorisation, et je félicite tous les ordres de gouvernement d’avoir même permis que cet aspect soit abordé. Pendant des années, ce délai a été bien plus long.
Mais deux ans pour l’autorisation, quatre ans pour la construction du bâtiment, l’entreprise ne commence à gagner de l’argent qu’après six ou sept ans, au mieux. Dans d’autres pays, cela prend entre 18 et 24 mois. C’est à se demander : dans ces conditions, pourquoi une entreprise investirait-elle au Canada? Nous avons une belle histoire à raconter, mais les aspects économiques et l’analyse de rentabilité doivent tenir la route, et pour l’instant, à mon avis, il n’en est rien.
Le sénateur Gignac : Merci.
La sénatrice Pupatello : D’après la déclaration liminaire de la Chambre de commerce du Canada, je comprends que celle-ci soutient pleinement le projet de loi C-30. Vous n’y trouvez aucun élément avec lequel vous êtes en désaccord, mais vous estimez simplement que bon nombre d’entre eux constituent un très bon premier pas, par exemple. Est-ce que cela résume bien votre position?
M. Pierce : Tout à fait. S’il y a une mise en garde à formuler — et nous l’avions déjà fait lors de la première publication du budget —, c’est que la marge de manœuvre fiscale est plus importante, ce qui est positif, mais les dépenses ont manifestement aussi augmenté. Nous entrons éventuellement dans une période très difficile sur le plan commercial, et il serait peut-être judicieux de disposer d’une sorte de tampon. C’est un aspect à étudier, et c’est pourquoi nous avons formulé cette mise en garde.
Sinon, et je pense que c’est un point vraiment important, le pays n’a pas besoin de deux budgets volumineux par an. Le budget devrait être présenté une fois par an, et la mise à jour sert à actualiser les projections et à ajouter d’autres petits éléments qui pourraient se révéler nécessaires.
Mais plutôt que d’avoir un budget entièrement distinct chaque printemps et chaque automne, nous pensons que cette nouvelle approche, quelle que soit la date à laquelle elle sera mise en œuvre, est tout à fait acceptable.
La sénatrice Pupatello : Vous savez qu’ils ont simplement modifié le calendrier du budget et qu’ils l’ont adapté pour qu’il corresponde mieux à celui de leurs homologues provinciaux, etc., n’est-ce pas?
M. Pierce : C’est exact.
La sénatrice Pupatello : Ma question s’adresse à M. Larkin. J’aime bien vos remarques sur les prix, etc. J’ai rencontré des éleveurs de bovins de boucherie, et ils ne tirent pas plus d’argent de leur viande qu’il y a cinq ans. Les prix sont restés les mêmes.
Quand je vais à l’épicerie, comme mes amis et ma famille, nous payons une somme énorme. Prenons l’exemple du bœuf haché : en cinq ans, son prix a augmenté d’environ 50 %. Croyez-moi, il faut beaucoup d’avoine pour obtenir le même volume de hamburger.
Compte tenu de ceux que vous représentez, où va cette augmentation de 50 %? Ce n’est pas comme dans le secteur pétrolier et gazier, comme l’a mentionné la sénatrice Galvez, où les compagnies pétrolières gagnent plus d’argent parce que le prix de l’essence est si élevé. Dans le même ordre d’idées, en fin de compte, c’est-à-dire chez les éleveurs de bovins de boucherie, l’argent ne leur revient pas. Il se cache quelque part dans cette chaîne. Pourriez-vous simplement me décrire où se trouvent ces 50 % supplémentaires?
M. Larkin : Merci pour votre question, sénatrice. Tout d’abord, en 2025, il y a eu une croissance de 2,5 % du cheptel bovin, ce qui était positif, car les États-Unis affichaient un pourcentage négatif, et nous n’avions pas augmenté notre cheptel depuis un certain temps.
En général, l’activité du secteur bovin est cyclique : lorsque le prix du bétail augmente, les éleveurs gagnent plus d’argent et les transformateurs en gagnent moins. Puis, lorsque le prix baisse, les transformateurs gagnent plus en vendant aux épiceries et aux détaillants.
Au cours des quatre dernières années, ce cycle — qui dure habituellement deux ans — a fait une pause. Ce que nous avons constaté, c’est que depuis 2022, voire 2021, le prix du bétail atteint des sommets historiques lors des ventes aux enchères. Ainsi, lorsque les éleveurs amènent leur bétail aux enchères, où ce sont les engraisseurs qui l’achètent, puis qui se chargent de l’engraisser et de le vendre aux transformateurs, nous avons observé des niveaux de bénéfices records lors de ces ventes aux enchères.
C’est ce que l’on observe depuis quatre ans. Cela a conduit les transformateurs de viande bovine à travers le pays — multinationales et de petites et moyennes entreprises — à perdre environ 200 à 300 $ par tête. Par exemple, je connais un transformateur de viande bovine au Québec qui est passé de six à cinq jours de travail par semaine, puis à trois jours, car il n’a tout simplement plus les moyens de transformer davantage de bétail.
La sénatrice Pupatello : Je ne comprends pas. Vous me dites que c’est l’éleveur de bovins qui empoche tout cet argent supplémentaire?
M. Larkin : Exactement.
La sénatrice Pupatello : Je les ai littéralement reçus dans mon bureau il n’y a pas si longtemps, et ils m’ont dit qu’ils ne voyaient pas la couleur de cet argent, et qu’il se trouvait ailleurs dans la chaîne.
Faut-il une concertation pour déterminer où va tout l’argent que je paie pour le bœuf haché?
M. Larkin : Nous travaillons en étroite collaboration avec nos éleveurs et agriculteurs, mais je peux vous dire que c’est de notoriété publique et que le registre public des ventes aux enchères de bétail indique que le prix atteint des sommets historiques, et ce, depuis quatre ans.
Le coût du bétail au kilo est deux à trois fois plus élevé que la moyenne enregistrée au cours des 20 dernières années. Il y a donc beaucoup d’argent en jeu ici, mais je peux vous dire que les transformateurs perdent de l’argent et réduisent les équipes de travail, ce qui est une situation vraiment regrettable.
La sénatrice Pupatello : D’accord, merci pour votre témoignage.
[Français]
Le vice-président : L’un des grands enjeux dans votre secteur, c’est la main-d’œuvre, comme dans beaucoup d’autres secteurs, et la formation universitaire a été énormément valorisée. D’un autre côté, on s’aperçoit que le taux de chômage des jeunes est nettement plus élevé que dans les dernières années.
Des stratégies sont-elles déployées pour rendre ces métiers plus attrayants? Y aurait-il des mesures à mettre en place pour l’ensemble des secteurs industriels — où la main-d’œuvre est un enjeu majeur et incontournable —, afin de convaincre les jeunes qu’il s’agit de filières intéressantes?
C’est une excellente chose d’avoir un baccalauréat, une maîtrise ou un doctorat, mais certains métiers demeurent indispensables. Lorsque votre toilette est bouchée, un plombier, même si on a un doctorat, cela reste bien pratique. Des stratégies sont-elles déployées par votre organisation à cet effet actuellement?
M. Larkin : C’est une très bonne question, sénateur. Je vous remercie.
[Traduction]
Tout à fait. Si notre secteur pouvait embaucher des gens dans leurs collectivités, il le ferait. Il en coûte environ 10 000 $ à chaque entreprise pour faire venir une personne d’un autre pays : les Philippines, le Nigéria, etc. C’est 10 000 $ par employé. Cela ne leur coûte rien d’embaucher quelqu’un de leur collectivité.
Toutes nos entreprises cherchent dans leurs collectivités, dans leur région et même dans leur province une main-d’œuvre qualifiée, et malheureusement, au cours des dernières décennies, elles n’ont tout simplement pas réussi à trouver les talents nécessaires pour répondre à la demande des consommateurs, des Canadiens et de leurs exportations dans le monde.
Je comprends que le taux de chômage chez les jeunes Canadiens est très élevé, mais je peux vous assurer que nos entreprises font tout leur possible — salons de l’emploi, partenariats avec les collèges — pour attirer des jeunes Canadiens et autres dans ce secteur. C’est également un secteur bien rémunéré. Le salaire horaire moyen est de 35 $ de l’heure ou plus, et on peut vraiment y bâtir une carrière à long terme. Beaucoup l’ont fait dans ce secteur.
Malheureusement, je pense qu’il y a parfois une barrière culturelle. Peu de Canadiens souhaitent manipuler de la viande crue au quotidien. Ce n’est pas le travail le plus facile, mais c’est un emploi enrichissant. Nos membres embaucheraient des Canadiens tout de suite, s’ils le pouvaient, pour pourvoir ces postes. Malheureusement, ils doivent de plus en plus compter sur des immigrants, des travailleurs temporaires ou ce que nous appelons des travailleurs permanents — des personnes qui s’établissent dans ces collectivités — pour pourvoir environ 20 à 30 % de leurs effectifs.
M. Pierce : J’ai juste une brève observation pour appuyer ses propos.
Merci d’avoir soulevé ce point. Le coût de l’importation d’un travailleur qualifié est élevé. Ce n’est pas bien connu, et c’est quelque chose que notre conseil sur l’immigration et les entreprises avec lesquelles nous travaillons clament haut et fort pour tenter de le faire comprendre : ils ne le font que parce qu’ils y sont contraints dans la plupart des cas.
Franchement, pour rendre ces métiers et ces emplois plus attrayants, il faut commencer ici. Cela commence au Parlement. Cela commence avec les politiciens. Cela commence avec le gouvernement. Cela commence avec l’enseignement supérieur et les écoles, et en considérant véritablement les métiers comme un contributeur précieux à notre économie. Je pense que nous avons tous la possibilité de le faire.
Le vice-président : Merci.
La sénatrice Robinson : Peut-être devrions-nous faire des bouchers un métier désigné Sceau rouge.
M. Larkin : Ce serait formidable.
La sénatrice Robinson : Ce serait formidable.
Je voudrais parler de la section 7. Selon l’une des responsabilités ajoutées au mandat de la Fédération canadienne de l’agriculture, celle-ci doit prendre en compte la sécurité économique à l’échelle nationale et régionale ou la sécurité alimentaire, à l’échelle nationale. Nous savons que plus loin dans le projet de loi, lorsqu’il s’agit de la prolongation des ordonnances d’exemption, le gouverneur en conseil ne peut le faire que pour des raisons de sécurité économique, à l’échelle nationale ou régionale, ou de sécurité alimentaire, à l’échelle nationale.
Pour en revenir à cette sécurité économique à l’échelle régionale, vous avez évoqué les différentes usines réparties un peu partout et la diversité de leurs pressions, défis et possibilités. Comment le Conseil des viandes du Canada perçoit-il l’expression « sécurité économique à l’échelle régionale »? Les besoins liés à la sécurité économique varient-ils d’une région à l’autre du Canada? Seraient-ils traités différemment?
M. Larkin : Permettez-moi de me concentrer sur la magnifique île de l’Île-du-Prince-Édouard, où nous n’avons qu’un seul établissement agréé par le gouvernement fédéral pour l’ensemble du Canada atlantique. Si cet établissement fédéral dédié à l’élevage de bovins venait à fermer demain, où les éleveurs de bovins enverraient-ils leurs vaches? Ils seraient obligés de le transporter jusqu’au cœur du Québec. Nous entrons alors dans des questions économiques, de bien-être des animaux, etc.
Nous n’avons également qu’un seul abattoir de bœuf agréé par le gouvernement fédéral au Québec. Nous en avons un au Manitoba. Ces trois établissements dont je parle sont des petites et moyennes entreprises qui subissent actuellement une pression incroyable, réduisant leurs équipes et perdant vraiment beaucoup d’argent.
Si elles devaient fermer demain, la plupart d’entre elles sont les piliers de leurs collectivités rurales. C’est là que les éleveurs et les agriculteurs envoient leur bétail pour qu’il soit transformé, puis, évidemment, celui-ci est livré aux Canadiens.
Donc, quand je pense à l’économie régionale et à la sécurité alimentaire régionale, tout cela s’inscrit vraiment dans cette définition.
La sénatrice Robinson : Nous l’avons certainement constaté pendant la COVID. Je connais des éleveurs de porcs qui disent : « Une truie en parturition ne s’arrête pour rien au monde. » Vous avez évoqué la question de la santé animale. Nous avons ici un cycle de vie qui ne s’arrête pas vraiment lorsqu’un événement provoque un arrêt des activités.
Je me demandais si cela relevait de votre compétence de prendre brièvement la parole au sujet de la santé animale et de l’accès aux vaccins. Nous savons que cette réglementation relève de l’ACIA.
M. Larkin : Cela ne relève pas de notre mandat. Cela relèverait davantage de l’Association canadienne des bovins, et des éleveurs et agriculteurs qu’elle représente. Mais, évidemment, notre industrie travaille en étroite collaboration avec les éleveurs, et nous comprenons, de leur point de vue, que la disponibilité des vaccins est un enjeu, tout comme leur compétitivité. Ayant moi-même travaillé dans le secteur des céréales, où nous avions constamment des difficultés pour accéder à des pesticides ou à différents herbicides auxquels nos concurrents mondiaux avaient déjà accès, la situation est analogue dans le secteur de l’élevage. Nous devons pouvoir accéder aux innovations dont bénéficient d’autres pays et qui leur permettent de rester compétitifs.
La sénatrice Robinson : Exactement.
Le sénateur Cardozo : J’ai une observation à faire concernant les travailleurs étrangers temporaires. Ce que vous avez dit aujourd’hui dépasse tout ce que j’ai entendu de la part du milieu des affaires au cours des deux dernières années à ce sujet. Tandis que ce débat faisait rage, on aurait dit que les employeurs avaient quitté la salle pour faire une pause et laissé le gouvernement s’en occuper; et maintenant, vous n’avez plus d’employés. Mais c’était un sujet brûlant. Je pense que notre consensus au Canada en matière d’immigration a pris un coup, et les employeurs qui ont vraiment besoin de ces personnes ne semblaient pas être là quand il fallait défendre ce sujet.
C’est juste une observation. Je pense simplement que si vous croyez cela, vous devez le dire haut et fort. Je regarde le système économique dans son ensemble, et je regarde les chauffeurs Uber et les livreurs de repas. J’ai rarement vu une personne blanche faire ce travail. Si j’en ai vu, ils avaient 16 ans et c’était leur premier emploi. Les Blancs ne font pas ce genre de travail. Les personnes nées au Canada ne font pas ce genre de travail. J’ai parlé à un certain nombre d’entre eux. Sur Yonge Street, à Toronto, il y a une file de jeunes étudiants qui, entre deux cours, livrent des repas, assis sur leurs vélos, prêts à faire une livraison. Ce sont tous des étudiants indiens. Je parle à ces gens.
Je vous encourage à insister davantage sur ce point, non pas auprès de nous, mais auprès du grand public, car l’opinion publique a changé sur cette question.
M. Pierce : Je peux faire des observations à ce sujet, sénateur, si vous le souhaitez.
M. Larkin : Je suis heureux de faire des observations à ce sujet. Ces dernières années, nos membres ont été contraints d’embaucher des travailleurs étrangers temporaires, car la transformation de la viande, malheureusement ou heureusement, n’est pas un travail saisonnier. Nous avons besoin de main-d’œuvre 365 jours par an. Mais comme il n’existait aucune autre voie d’immigration à laquelle nos membres pouvaient avoir recours, ils ont été contraints d’utiliser le Programme des travailleurs étrangers temporaires pour faire venir de la main-d’œuvre.
J’ai, par exemple, une installation en Ontario, un membre en Ontario, qui emploie environ 200 travailleurs étrangers temporaires. Pour environ la moitié d’entre eux, l’étude d’impact sur le marché du travail, ou EIMT, arrive à échéance cette année, et, pour l’autre moitié, l’EIMT arrive à échéance l’an prochain; c’est une rotation constante de 12 mois. Ils aimeraient beaucoup pouvoir transformer ces travailleurs temporaires en résidents permanents, mais cette voie n’existe pas.
Nous avions le Programme pilote sur l’immigration agroalimentaire au printemps dernier, qui, malheureusement, a pris fin. Nous n’avons vu aucune suite de la part du gouvernement pour créer quelque chose de nouveau de ce genre dans le secteur agroalimentaire — pas seulement pour la viande, mais pour la transformation alimentaire en général —, car notre situation est tout à fait unique sur le plan de l’immigration; nous avons besoin que ces talents viennent chez nous. Le Programme pilote sur l’immigration agroalimentaire était un excellent début, mais nous n’avons rien vu de permanent se concrétiser.
Le sénateur Cardozo : J’ai entendu bien des histoires sur la grande inefficacité résultant de cette réduction des effectifs, d’excellents employés que les entreprises ne peuvent pas garder, qu’elles doivent réembaucher ou renvoyer chez eux, pour ensuite les réembaucher, etc. Merci.
M. Larkin : Merci.
M. Pierce : La Chambre de commerce du Canada s’est exprimée. Nous avons fait plusieurs observations publiques en faveur de ce projet et nous travaillons en étroite collaboration avec nos membres pour vraiment faire passer ce message.
Restaurer l’intégrité du système est une priorité absolue, et cela passe par la résolution de certaines de ces inefficacités. Nous avons entendu dire que le traitement des EIMT pouvait prendre 300 jours, ce qui n’aide personne.
En même temps, sénateur, je vous demanderais de demander à ces chauffeurs Uber ou à ces chauffeurs de taxi quels sont leurs titres de compétences, car je parie que ce ne sont pas les titres de compétences d’un chauffeur de taxi. Je parie qu’ils sont bien plus avancés et qu’on pourrait les mettre à profit ailleurs dans notre économie. C’est pourquoi nous insistons, par l’intermédiaire du Conseil de l’emploi et de l’immigration, pour qu’il y ait une voie pour la main-d’œuvre qualifiée, mais aussi une voie pour la main-d’œuvre peu qualifiée, comme les chauffeurs de taxi et les personnes occupant ces fonctions, afin que nous puissions répondre correctement aux pénuries de main-d’œuvre.
La sénatrice Galvez : Un sujet quelque peu tabou en matière de compétitivité au Canada est l’existence d’oligopoles. Dans le secteur des télécommunications, il n’y en a que trois : Rogers, Bell et Telus. Dans le secteur bancaire, nous n’avons que six banques.
J’aimerais connaître votre opinion à ce sujet. Quel est le rôle des oligopoles dans la compétitivité au Canada? Est-il positif ou négatif?
Pour revenir à la question de ma collègue, la sénatrice Pupatello, sur les épiceries, nous n’avons là aussi que deux ou trois grands acteurs. Quand on se demande qui empoche l’argent, on sait que les jeunes couples paient des prix très élevés pour un kilo de viande. Nous savons qu’une partie de cet argent va aux épiciers. J’aimerais connaître votre avis à ce sujet.
M. Larkin : Malheureusement, sénatrice Galvez, je ne peux pas m’exprimer au sujet des épiciers, car ce sont nos transformateurs qui vendent la viande aux épiciers, qui la revendent ensuite. Je ne sais vraiment pas comment fonctionne leur structure de prix ou autre chose de ce genre, et je ne suis pas en mesure de faire des observations à ce sujet.
M. Pierce : À la Chambre, nous préconisons toujours davantage de concurrence, mais je tiens à féliciter les entreprises que vous avez mentionnées pour les nombreuses innovations qu’elles ont apportées au marché.
Il y a bien sûr un certain nombre de décisions gouvernementales qui ont également limité cette concurrence. Pas celles de ce gouvernement, celles du gouvernement précédent.
Je pense qu’il est possible d’assouplir certaines de ces règles, et j’aimerais beaucoup vous rencontrer après la séance, peut-être lors d’une rencontre distincte, pour vous exposer notre point de vue.
La sénatrice Robinson : Je me demandais si l’un d’entre vous connaissait le Conseil canadien pour les ressources humaines en agriculture, ou CCRHA, et le travail qu’il a accompli. Ils ont mené des études et ont conclu que chaque travailleur étranger temporaire permettait de maintenir directement trois à quatre emplois nationaux complémentaires. Je me demandais simplement si vous étiez au courant de cela. C’est une information intéressante si vous l’ignoriez. C’est tout.
M. Pierce : Je ne peux pas me prononcer sur cette statistique en particulier, mais j’ai entendu parler de statistiques semblables, oui.
M. Larkin : Je suis absolument conscient de l’excellent travail accompli par le CCRHA, et cette statistique est absolument juste. On le constate dans le secteur de la transformation de la viande, où, comme je l’ai dit, beaucoup de nos entreprises comptent environ 20 à 30 % de main-d’œuvre étrangère. Les 70 à 80 % restants sont des Canadiens, mais sans cette main-d’œuvre étrangère pour occuper ces postes, nous sacrifierions également une partie de la main-d’œuvre canadienne dans ce secteur.
Tout est donc une question d’équilibre, et tout fonctionne ensemble parce qu’on affecte des personnes différentes à des postes différents. Si nous n’avons pas de découpeurs de viande, nous n’avons pas besoin de personnel financier, administratif ou de personnes comme moi, n’est-ce pas? Tout est une question d’équilibre dans ces usines de transformation.
Le vice-président : Merci beaucoup, messieurs Larkin et Pierce.
[Français]
Merci de vous être joints à nous aujourd’hui pour nous éclairer sur des sujets importants. On a légèrement dépassé l’heure limite de notre réunion. Merci beaucoup à tout le monde, à tous mes collègues, à la greffière et aux analystes.
(La séance est levée.)