Aller au contenu
SECD - Comité permanent

Sécurité nationale, défense et anciens combattants

 

LE COMITÉ SÉNATORIAL PERMANENT DE LA SÉCURITÉ NATIONALE, DE LA DÉFENSE ET DES ANCIENS COMBATTANTS

TÉMOIGNAGES


OTTAWA, le lundi 13 avril 2026

Le Comité sénatorial permanent de la sécurité nationale, de la défense et des anciens combattants se réunit aujourd’hui, à 16 heures (HE), avec vidéoconférence, pour examiner, afin d’en faire rapport, l’approvisionnement en matière de défense dans le contexte de l’engagement du Canada à accroître ses dépenses de défense, et à huis clos, pour examiner, afin d’en faire rapport, l’effet de la désinformation de la Russie sur le Canada.

Le sénateur Hassan Yussuff (président) occupe le fauteuil.

[Traduction]

Le président : Honorables sénateurs, nous tenons une réunion du Comité sénatorial permanent de la sécurité nationale, de la défense et des anciens combattants. Je m’appelle Hassan Yussuff. Je suis sénateur de l’Ontario et président du comité. Je suis accompagné de mes collègues membres du comité. Je les invite à se présenter.

[Français]

La sénatrice Youance : Suze Youance, du Québec.

Le sénateur Carignan : Bonjour. Claude Carignan, du Québec.

[Traduction]

La sénatrice White : Judy White, de Terre-Neuve-et-Labrador.

Le sénateur McNair : John McNair, du Nouveau-Brunswick.

Le sénateur Cardozo : Andrew Cardozo, de l’Ontario.

Le sénateur Ince : Tony Ince, de la Nouvelle-Écosse.

La sénatrice M. Deacon : Marty Deacon, de l’Ontario. Soyez les bienvenus.

Le sénateur Kutcher : Stan Kutcher, de la Nouvelle-Écosse.

La sénatrice Dasko : Donna Dasko, sénatrice de l’Ontario.

Le président : Merci beaucoup, chers collègues.

Nous nous réunissons aujourd’hui pour poursuivre notre étude sur l’approvisionnement en matière de défense dans le contexte de l’engagement du Canada à accroître ses dépenses de défense. Nous avons le plaisir d’entendre aujourd’hui deux groupes de témoins.

Pour le premier groupe, nous accueillons Roman Shimonov, fondateur et chef de la direction de Roshel —Véhicules blindés intelligents; et, par vidéoconférence, Tim Nohara, fondateur et chef de la direction d’Accipiter Radar Technologies Inc. Merci à tous les deux de vous joindre à nous aujourd’hui.

Nous commençons par vous inviter à prononcer quelques mots de présentation, qui seront suivis des questions des sénateurs. Je vous rappelle que chacun d’entre vous dispose de cinq minutes pour prononcer sa déclaration liminaire. Notre premier intervenant sera M. Shimonov, qui est avec nous dans la salle. Bienvenue, monsieur. La parole est à vous.

Roman Shimonov, fondateur et chef de la direction, Roshel —Véhicules blindés intelligents : Merci. Bonjour, monsieur le président et honorables sénateurs. Je vous remercie de m’avoir invité à m’adresser au comité dans le cadre de son étude sur les dépenses et l’approvisionnement en matière de défense.

À titre d’information, Roshel est l’une des entreprises canadiennes du secteur de la défense qui connaît la croissance la plus rapide à l’échelle mondiale. Elle fabrique des véhicules blindés destinés aux forces de l’ordre, aux forces armées et à des clients commerciaux du monde entier.

Basée à Brampton, en Ontario, Roshel détient la plus grande part de marché dans le secteur des véhicules blindés destinés au transport de fonds en transit et est, depuis trois années consécutives, le premier fournisseur mondial de véhicules blindés à quatre roues motrices. Nous avons procédé à l’intégration verticale de notre chaîne d’approvisionnement, depuis les matières premières jusqu’aux plateformes achevées.

Mesdames et messieurs les sénateurs, le Canada importe de l’acier balistique trempé alors même que nous disposons des matières premières et de la main-d’œuvre nécessaires pour le produire ici même, au Canada.

En 2026, Roshel a acquis une propriété intellectuelle suédoise dans le domaine de l’acier balistique et, dans le cadre de notre nouveau partenariat avec Algoma, nous avons créé un centre d’excellence canadien pour la production d’acier balistique afin de créer une capacité souveraine au Canada, en utilisant de l’acier extrait, usiné et transformé au Canada.

Roshel s’engage à fabriquer des nuances spécifiques d’acier balistique à haute dureté afin de répondre à tous les besoins de la Défense nationale et de la Garde côtière, ainsi qu’à ceux des secteurs minier et agricole.

En ce qui concerne l’approvisionnement en matière de défense, je tiens à rappeler que, dans son rapport de 2017, votre comité avait appelé le gouvernement à porter les dépenses à 2 % du PIB d’ici 2028. Votre comité avait raison, et le Canada a désormais atteint cet objectif de 2 % deux ans plus tôt.

Je tiens également à saluer les engagements pris dans le cadre de la nouvelle Stratégie industrielle de défense visant à renforcer les capacités souveraines du Canada et à aider les entreprises canadiennes à développer leurs exportations, notamment par le biais du programme SAFE en Europe. Le Canada est le seul membre non européen du programme SAFE, ce qui est formidable.

Mesdames et messieurs les sénateurs, le Canada va enfin de l’avant avec la création de l’Agence de l’investissement pour la défense, dirigée par le ministre Stephen Fuhr et le PDG Doug Guzman. Il s’agit également d’une avancée positive vers des processus d’approvisionnement plus agiles, alors que le gouvernement vise à consacrer 5 % du PIB à la défense d’ici 2035.

Au sein de l’industrie canadienne de la défense, nous sommes heureux de la mise en place de la politique « Achetez canadien ». Comme l’a déclaré le premier ministre ce week-end à Montréal : « Grâce à notre nouvelle politique « Achetez canadien », lorsque le gouvernement fédéral effectuera des dépenses, nous choisirons par défaut des fournisseurs canadiens. » Nous nous réjouissons à l’idée de voir le gouvernement tenir cet engagement.

Mesdames et messieurs les sénateurs, je tiens à souligner que Roshel est fière d’avoir fourni plus de 2 200 véhicules blindés à l’Ukraine, soit plus que n’importe quelle autre entreprise au monde, et tous ont été fabriqués ici, au Canada. Alors que le Canada a acheté plus de 500 véhicules à Roshel pour l’Ukraine, nous n’avons toujours pas vendu un seul véhicule à l’Armée canadienne pour nos propres troupes, y compris celles stationnées en Lettonie. Il n’y a eu aucune vente au Canada. Nous avons l’intention de changer cela grâce au projet des véhicules utilitaires légers et de l’amélioration de la mobilité dans l’Arctique canadien, et de fournir un produit entièrement canadien.

Mesdames et messieurs les sénateurs, le projet des véhicules utilitaires légers de l’Armée canadienne donnera lieu à l’une des décisions d’approvisionnement les plus importantes à court terme auxquelles Ottawa devra faire face, et Roshel est l’entreprise la mieux placée pour livrer la marchandise. Ce qui distingue Roshel, ce n’est pas seulement une proposition sur papier, mais une plateforme ayant fait ses preuves au combat et déjà en utilisation. Ce qui est tout aussi important, c’est l’avantage que présente Roshel en matière de pièces et de service. Les flottes sur le terrain sont aussi efficaces que les chaînes d’approvisionnement qui les soutiennent.

Les véhicules Roshel ont en commun des composants, des systèmes et une infrastructure de service après-vente pour l’ensemble de la gamme de produits, ce qui garantit une capacité de soutien d’un océan à l’autre, qui repose sur un constructeur canadien et des installations situées au Canada. Ce n’est pas quelque chose qu’un équipementier étranger peut offrir.

Le programme de l’amélioration de la mobilité dans l’Arctique canadien nécessite de choisir un véhicule capable de circuler dans tout l’Arctique canadien. La solution proposée par Roshel est fabriquée au Canada, pour le Canada. Roshel fabriquera le véhicule tout-terrain amphibie ExtremV au pays. II ne sera pas importé et ne fera pas l’objet d’un multimarquage. Il sera construit ici même par des travailleurs canadiens, à l’aide de pièces obtenues auprès de chaînes d’approvisionnement canadiennes, notamment des chenilles fabriquées par notre partenaire, l’entreprise Soucy au Québec.

Au-delà du véhicule lui-même, Roshel propose une intégration complète du cycle de vie, une adaptation aux besoins opérationnels des Forces armées canadiennes, un soutien technique local ainsi qu’un réseau de service et d’entretien qui ne dépend pas d’un approvisionnement en pièces transitant par un pays étranger.

Dans un pays aussi géographiquement diversifié que le Canada, de l’Arctique aux Prairies, des Rocheuses à la côte atlantique, l’autosuffisance n’est pas un avantage commercial, mais une nécessité opérationnelle.

Mesdames et messieurs les sénateurs, je terminerai mon exposé par quatre recommandations :

Premièrement, compte tenu de la création d’un nouvel organisme et de l’ampleur des dépenses prévues en matière de défense, il existe une occasion évidente de mettre en place un comité mixte Chambre-Sénat pour superviser l’approvisionnement en matière de défense, conformément aux recommandations formulées par votre comité en 2017.

Deuxièmement, il faudrait exhorter l’Agence de l’investissement pour la défense à présenter au Parlement un rapport annuel sur ses activités, qui ferait aussi état de ses difficultés et de ses réussites.

Troisièmement, l’Armée canadienne travaille depuis 2013 sur le projet d’acquisition d’un véhicule utilitaire léger. Nous pouvons certainement aller plus vite. Nous pressons le gouvernement d’accélérer le processus d’acquisition en désignant, par le biais d’une demande de renseignements, un ou deux soumissionnaires canadiens qui satisfont aux exigences des Forces armées canadiennes ou les dépassent. Il faut tester les produits dès le départ, afin de créer des emplois aujourd’hui plutôt que dans cinq ans.

Quatrièmement, il faudrait enjoindre au gouvernement de rendre compte chaque année au Parlement de la manière dont il soutient les experts canadiens en matière de défense par le biais de partenariats et du programme SAFE, notamment en faisant état des emplois créés, des contrats signés et des débouchés mondiaux à venir.

Merci.

Le président : Merci, monsieur Shimonov.

C’est maintenant au tour de Tim Nohara. La parole est à vous, monsieur. Vous disposez de cinq minutes.

Tim Nohara, fondateur et chef de la direction, Accipiter Radar Technologies Inc. : Merci, monsieur le sénateur.

Bonjour à tous. Merci de me donner l’occasion de comparaître devant vous aujourd’hui et de témoigner dans le cadre de votre étude sur l’approvisionnement en matière de défense.

Accipiter est une entreprise de haute technologie à double usage, fièrement canadienne et basée à Niagara, qui s’est appuyée sur le savoir-faire acquis en matière de surveillance liée à la défense pendant la Guerre froide et qui a passé les trois dernières décennies à inventer, à développer et déployer des réseaux de surveillance intelligente en Amérique du Nord, destinés à des applications dans les domaines de la sécurité publique, de la sécurité aérienne et de la protection de l’environnement.

Nos solutions de pointe aident les gouvernements, les entreprises du secteur de l’énergie, les aéroports, les ports maritimes et les forces de l’ordre à protéger les Canadiens, leurs biens et même les oiseaux contre tout danger.

Dans le cadre de la nouvelle Stratégie industrielle de défense, l’Agence de l’investissement pour la défense, le MDN, ISDE, Sécurité publique et SPAC peuvent rapidement mettre en œuvre les réseaux de surveillance intelligente mis au point par le secteur privé canadien et tirer parti de notre savoir-faire afin d’atteindre rapidement des objectifs essentiels d’ordre militaire et liés à la souveraineté, et ce, de manière abordable tout en stimulant la croissance économique canadienne. Autrement dit, il s’agit d’un véritable double usage reposant sur une infrastructure partagée.

J’ai pensé qu’il serait utile, premièrement, de présenter au comité un exemple concret illustrant les domaines dans lesquels Accipiter peut apporter son aide; deuxièmement, d’exposer les difficultés auxquelles nous sommes actuellement confrontés en matière d’approvisionnement; et troisièmement, de formuler deux recommandations qui permettront au Canada de saisir l’occasion qui s’offre à nous.

La sécurisation des frontières du Canada est l’un des éléments clés des efforts déployés par le premier ministre pour assurer notre sécurité nationale. Il s’agit d’une tâche colossale. À titre d’exemple, rien que le long des Grands Lacs et de la voie maritime du Saint-Laurent, la frontière s’étend sur plus de 2 000 kilomètres et elle est ouverte et non défendue.

Cette frontière invisible est franchie des milliers de fois par jour par des citoyens respectueux des lois, mais elle serait également la principale voie de trafic de drogues, d’armes et d’êtres humains entre le Canada et les États-Unis. Et tandis que les grands porte-conteneurs transmettent leur position, ce n’est pas le cas des petits bateaux de plaisance, des motoneiges, lorsque les eaux sont gelées, ni des drones.

À l’heure actuelle, Sécurité publique Canada et la Garde côtière canadienne sont pour ainsi dire incapables de détecter les activités illégales impliquant des bateaux de plaisance, des motoneiges, lorsque les eaux sont gelées, et des drones.

Cette lacune importante dans la capacité du Canada à détecter des activités le long de ses 2 000 kilomètres de frontière maritime, à distinguer les comportements légaux des comportements illégaux et à déployer des moyens d’intervention tels que des navires, des véhicules et des aéronefs pour sécuriser notre frontière devrait nous préoccuper tous.

En seulement une semaine, Accipiter pourrait mettre en service son réseau existant de surveillance intelligente pour le ministère de la Sécurité publique et la Garde côtière canadienne, ce qui permettrait de couvrir immédiatement 10 points stratégiques le long de cette frontière. D’ici deux ans, nous pourrions facilement étendre cette infrastructure radar permanente à l’ensemble des Grands Lacs et de la voie maritime du Saint-Laurent, pour un coût représentant seulement 10 % à 20 % de celui du pont international Gordie Howe.

Cet investissement relativement modeste permettrait de combler cette lacune critique en matière de sécurité frontalière grâce à des outils d’aide à la décision intelligents, à la multiplication de la force, à l’échange de renseignements et à l’interopérabilité. Parallèlement, cette infrastructure ferait ses frais en contribuant à favoriser un essor économique dans les domaines de l’intelligence artificielle, des véhicules autonomes et du transport maritime intelligent. L’infrastructure mise en place pourrait ensuite être étendue aux côtes est et ouest ainsi qu’à l’Arctique afin de soutenir le ministère de la Défense nationale et la Garde côtière canadienne.

Qu’est-ce qui empêche le MDN, ISDE et Sécurité publique Canada d’avoir accès rapidement à la technologie de notre réseau de surveillance intelligente et de la mettre en œuvre?

La réponse est simple.

Premièrement, ils ignorent pratiquement l’existence de notre entreprise et d’autres petites entreprises commerciales canadiennes innovantes, qui proposent des solutions et des technologies à double usage prêtes à l’emploi; et deuxièmement, les politiques d’approvisionnement de SPAC et de l’Agence de l’investissement pour la défense ne sont pas vraiment adaptées à l’acquisition de solutions innovantes et éprouvées auprès de petites entreprises canadiennes.

Il ne devrait pas être plus facile pour une petite entreprise canadienne de faire des affaires aux États-Unis qu’au Canada.

Il me ferait plaisir de vous proposer deux recommandations visant à accélérer l’approvisionnement auprès de petites entreprises canadiennes offrant des produits à double usage, afin de répondre aux objectifs de la Stratégie industrielle de défense. Je vous remercie et je me tiens à votre disposition pour répondre à vos questions.

Le président : Merci, monsieur Nohara. Nous allons passer aux questions. Chers collègues, nos invités seront avec nous jusqu’à 17 heures aujourd’hui. Comme toujours, nous ferons de notre mieux pour permettre aux membres de poser leurs questions. Quatre minutes seront allouées pour les questions. Je vous demande de formuler vos questions de manière concise afin de permettre le plus grand nombre de questions possible.

[Français]

Le sénateur Carignan : Ma question s’adresse à M. Shimonov.

Je suis surpris. Je comprends que l’entreprise n’a pas vendu de véhicules blindés au Canada. J’ai vu que c’était des Senator. C’est intéressant comme nom. Vous n’en avez vendu aucun au Canada, sauf en passant par la CCC, qui ont finalement été fournis à l’Ukraine.

Pourtant, lors d’une annonce, vous étiez à Stockholm avec la ministre Joly et le secrétaire d’État Fuhr. Ils connaissent donc votre produit et en font la promotion à l’extérieur du Canada, notamment en Europe. Cependant, ici au Canada, vous n’êtes pas capable de vendre un véhicule blindé. Je ne comprends pas. Pouvez-vous nous expliquer cela?

[Traduction]

M. Shimonov : Notre entreprise réussit très bien à vendre ses produits aux États-Unis, malgré tous les défis que pose la relation entre le Canada et les États-Unis. Nous vendons nos produits au Royaume-Uni, qui est notre troisième client en importance, et le Royaume-Uni a toujours vendu ses produits au Canada. Roshel - Véhicules blindés intelligents a commencé à vendre ses produits canadiens au Royaume-Uni, des véhicules à quatre roues motrices. Nous vendons à la République tchèque, à l’Allemagne et à la France; nous sommes le plus grand fournisseur de l’Ukraine. Le Mexique a récemment choisi Roshel - Véhicules blindés intelligents comme principal fournisseur de véhicules. Il y a aussi la Colombie, le Chili, le Costa Rica et la Corée du Sud. Pourtant, combien de véhicules avons-nous vendus au Canada aux Forces armées canadiennes? Zéro. Nous n’avons jamais été même près de présenter une soumission.

Aujourd’hui, le Service de police d’Ottawa vient de recevoir un véhicule blindé de transport de personnel, le Senator APC de Roshel. Nous avons vendu au CNRC. Nous avons vendu à différents organismes aux États-Unis, y compris le FBI. Pour le déploiement récent sur la lune, Artemis II, l’ensemble du cap Canaveral était protégé par un véhicule Senator fabriqué au Canada. Même les États-Unis ont choisi Roshel - Véhicules blindés intelligents comme fournisseur exclusif de véhicules blindés en raison de la position unique que nous occupons sur le marché du point de vue de la qualité, du prix et des caractéristiques techniques. L’Ukraine est en pleine guerre et avait la liberté de choisir des véhicules de n’importe quel autre pays, et elle a choisi un véhicule blindé de transport de troupes Senator fabriqué au Canada. Même si nous n’avons pas encore pu proposer un seul véhicule aux Forces armées canadiennes.

Le sénateur Carignan : Pourquoi?

M. Shimonov : Parce que le processus d’évaluation du programme des véhicules utilitaires légers traîne depuis 2013. Nous sommes en 2026, et ils n’ont même pas encore déterminé leurs besoins. Notre recommandation est très simple. N’attendez pas. Prenez les fournisseurs qualifiés. Demandez-leur de vous vendre 2, 3, 10 véhicules. Demandez aux fournisseurs qualifiés de vous en donner gratuitement. Nous serons heureux de leur fournir gratuitement des véhicules pour qu’ils puissent les tester, puis déterminer quel véhicule est le meilleur, lequel est disqualifié et lequel est parfait. Nous n’avons aucun doute qu’une fois que nous aurons déployé un, deux ou quelques véhicules chez les utilisateurs finaux, ils diront que c’est ce qu’ils veulent. Nos véhicules sont entièrement fabriqués au Canada. La société Ford du Canada Limitée a investi 3,5 milliards de dollars dans ses installations d’Oakville. La transmission vient d’Oakville, l’acier vient d’Algoma Steel, qui a un surplus d’acier ridicule, et nous importons de l’acier balistique de l’étranger. Nous vendons à nos alliés, mais pas à nous-mêmes, et nous espérons vraiment que la situation sera corrigée.

Le sénateur Cardozo : Merci de votre exposé. J’ai eu la chance de voir votre véhicule au salon des véhicules blindés qui s’est tenu ici. Comme vous l’avez nommé « Senator », j’ai demandé si nous pouvions le louer pour une fin de semaine et l’essayer, mais vous avez refusé. Quoi qu’il en soit, je ne vous en veux pas.

Parlez-moi de l’utilisation d’un véhicule blindé. Ce n’est pas un char d’assaut. C’est un véhicule blindé. Mais d’après ce qu’il me semble, en situation de combat, un char d’assaut n’est-il pas préférable à un véhicule blindé? À quoi ce véhicule sert-il? Parfois, on voit des véhicules blindés utilisés dans certains pays contre leur propre population, contre des manifestants. Vous avez parlé d’assurer la sécurité au cap Canaveral, et à mon avis, ce serait une bonne utilisation de ce type de véhicule. En revanche, si la U.S. Immigration and Customs Enforcement Agency, ou ICE, utilisait un véhicule blindé au Minnesota, je dirais que ce n’en serait pas une très bonne utilisation. Parlez-moi de l’utilisation de ces véhicules.

M. Shimonov : C’est une excellente question. Chaque véhicule sert son propre objectif. Le Senator APC, ou tout autre véhicule léger à quatre roues motrices, ne remplace pas le char. Le char est conçu pour être sur la ligne de front. C’est un équipement offensif. Nous produisons des véhicules de soutien. Ces véhicules servent à évacuer les blessés et à livrer diverses fournitures.

Quand on veut livrer du matériel ou évacuer des gens d’une zone de combat, nul besoin d’un véhicule ou d’un char à 30 ou 40 millions de dollars. Les chars sont lourds et coûteux, ils consomment beaucoup de carburant et ne sont pas efficaces pour cela parce qu’ils sont beaucoup plus lourds, de sorte qu’ils n’ont pas la même maniabilité tout-terrain. De plus, bien sûr, ils n’ont pas le même prix. Dans le contexte des menaces et de la réalité actuelles, comme nous l’avons appris en Ukraine, un drone à 300 $ peut abattre un véhicule de 30 millions de dollars aussi bien qu’un véhicule de 500 000 $ comme celui que nous offrons, donc l’un ne remplace par l’autre, il s’ajoute à l’équation.

Quant à l’ICE, il fait partie du département de la Sécurité intérieure. Nous ne vendons pas aux utilisateurs finaux en tant que tels. Nous vendons au gouvernement américain, et le gouvernement américain a signé avec Roshel un accord d’achat général de cinq ans, en vertu duquel il peut s’approvisionner auprès de nous. Il a sondé les marchés mondiaux et a choisi Roshel comme étant la compagnie la mieux placée, de sorte qu’il n’est pas nécessaire de gaspiller l’argent des contribuables américains pour aller en appel d’offres chaque fois qu’il a besoin de véhicules. Il a sélectionné Roshel, il l’a désignée meilleur fournisseur, et nous avons signé un accord d’achat de cinq ans, de sorte que nous vendons des centaines de véhicules pour des centaines de millions de dollars à différents ministères et surtout au gouvernement américain. Nous ne lui disons pas où ni comment utiliser ces véhicules.

Les États-Unis sont un partenaire important du Canada, et nous subissons beaucoup de pressions de la part des États-Unis pour déménager notre production aux États-Unis, parce que comme nous sommes une entreprise canadienne, nous payons des impôts ici, nous créons des emplois ici et alimentons toute la chaîne d’approvisionnement du Canada, mais nous recevons surtout des commandes des contribuables américains. Il s’agit là d’une anomalie que nous avons hâte de corriger, parce qu’en tant qu’entreprise canadienne, nous devons maintenir notre existence ici, la justifier et continuer de soutenir et de développer la base industrielle du Canada, qui lui permettra d’être indépendant. Nous en avons besoin pour appuyer et créer la base industrielle de défense dont le premier ministre Carney parle tant. Nous espérons voir des résultats bientôt aussi.

Pour résumer, ces véhicules transportent des militaires, du personnel, des blessés, des munitions, de l’eau et du carburant, ils servent à poser des câbles et à beaucoup d’autres choses en soutien des troupes et de leurs proches alliés. Notre entreprise ne vend pas à des entreprises ou à des gouvernements qui ne sont pas parmi les plus proches alliés du Canada. Nous travaillons en stricte conformité avec tous les règlements canadiens. Pour chaque véhicule que nous vendons, nous obtenons un permis. Nous ne pouvons pas décider d’en vendre à n’importe qui. Nous n’en vendons pas à des revendeurs. Nous vendons seulement aux gouvernements, ou de gouvernement à gouvernement. Nous sommes extrêmement sélectifs quant à l’utilisation de nos véhicules. Il est important pour nous que seuls les bons acteurs utilisent nos véhicules.

Le sénateur Cardozo : Rapidement, en ce qui concerne les drones, craignez-vous l’éventualité qu’un grand nombre de drones, par exemple, puissent s’approcher de vos véhicules en même temps? Il est peut-être facile d’éliminer un drone, mais si 20 ou 30 s’approchent en même temps, qu’en pensez-vous?

M. Shimonov : Les drones constituent probablement l’une des plus grandes menaces actuelles, et nous n’avons pas de solution parce qu’on ne peut jamais être certain d’avoir sécurisé un produit à 100 %. Cela n’existe pas. Il y aura toujours une tension entre la menace et la protection. C’est pourquoi nous sommes si investis dans l’accord sur les matériaux balistiques. Nous sommes très investis dans ce segment et celui des matériaux légers, mais nous sommes privilégiés et honorés d’avoir la chance unique de tester nos véhicules en zone de combat. Quand le Canada donne des centaines et des millions de véhicules à l’Ukraine, les connaissances et la propriété intellectuelle ainsi générées sont précieuses, et le bénéficiaire ultime peut en être l’utilisateur canadien. Nous n’avons pas besoin que des milliers de Canadiens meurent pour acquérir les connaissances que nous avons acquises en Ukraine. C’est l’une des choses les plus importantes que nous avons pu réaliser en tant qu’entreprise canadienne, c’est-à-dire générer une propriété intellectuelle et un véhicule qui a fait ses preuves. Environ 2 200 véhicules ont été utilisés dans un environnement de combat. Nous offrons maintenant ces connaissances pour qu’elles servent à nos troupes. Parce que si tout semble paisible aujourd’hui, nous pourrions avoir besoin de ces véhicules demain. S’il nous faut encore 30 ans pour finaliser le contrat, nous serons dans une position extrêmement difficile.

La sénatrice M. Deacon : Merci à nos deux témoins et à leurs équipes d’être ici aujourd’hui. J’ai quelques questions, mais j’aimerais d’abord creuser une chose dont vous avez parlé. Il faut être honnêtes et essayer d’aller au fond des choses pour comprendre les présentes difficultés en matière d’approvisionnement. Vous avez nommé près de 14 pays, si je ne me trompe pas, avec qui vous avez des relations et décrit quelques problèmes propres à la fabrication au Canada. Est-ce que vous pensez, votre équipe et vous, qu’à un moment donné, le Canada ne portait pas vraiment attention aux biens fabriqués au Canada et que ce pourrait être un facteur important ici?

M. Shimonov : Tout à fait, oui. Je vais vous donner un exemple.

La sénatrice M. Deacon : Merci.

M. Shimonov : Dans les différentes foires commerciales militaires auxquelles nous participons, nous voyons les autres pays et leurs gouvernements faire activement la promotion de leurs entreprises de défense. Il n’existait rien de tel au Canada. C’était de mauvais goût de dire quelque chose de positif parce que les représentants du gouvernement auraient eu l’air d’avoir un parti pris ou de faire de la promotion.

La Chine l’illustre très bien, ou la Russie. Leurs gouvernements font la promotion de leurs entreprises. Cela leur donne un énorme avantage.

Je vais vous donner un exemple ridicule, où nous avions reçu un contrat de la Corporation commerciale canadienne, ou CCC, financé par le gouvernement canadien pour aider l’Ukraine, et Exportation et développement Canada, ou EDC, ne pouvait pas nous fournir d’assurance parce qu’elle n’avait pas de programme de défense. Elle n’avait pas le droit de le faire. Nous observons déjà un changement. Nous constatons que la CCC adopte maintenant une approche plus active et extrêmement utile. Elle nous aide dans de nombreux pays, mais ce n’était pas le cas jusqu’à récemment, et nous voulons que cet effort se poursuive, mais je pense que le gouvernement doit comprendre qu’en faisant la promotion de ses entreprises de défense, il crée des emplois et il rend le Canada plus indépendant. Malheureusement, il nous faudra du temps pour construire cette infrastructure et intégrer à notre ADN la philosophie de promotion de nos entreprises, car il n’y a rien de mal à soutenir les entreprises qui suivent toutes les règles pour répondre aux diverses priorités établies par le gouvernement.

La sénatrice M. Deacon : Merci beaucoup. Ma question s’adresse à vous deux. Je ne veux oublier ni M. Shimonov ni M. Nohara. Il y a beaucoup de choses qui se passent, de croissance et de développement. Nous voyons la guerre aérienne se transformer profondément en Ukraine et en Iran. Les petits drones, par exemple, représentent un défi pour les radars et le travail. Je vais d’abord m’adresser à M. Nohara. L’industrie peut-elle suivre le rythme des changements que nous voyons se produire en temps réel, et êtes-vous en mesure de vous adapter lorsque ces changements surviennent entre la commande et la livraison d’un produit?

M. Nohara : C’est une excellente question, sénatrice. La réponse courte est oui. En fait, nous le faisons ici même, au Canada. Nous le faisons à l’aéroport international Montréal-Trudeau, et nous suivons en temps réel les changements dont nous apprenons à l’étranger.

Je partage les préoccupations de M. Shimonov au sujet de l’achat de produits canadiens, mais j’insisterais beaucoup plus sur ce point. Nous sommes de petites entreprises, et la Stratégie industrielle de défense doit inclure les petites entreprises. Il ne peut pas y avoir d’industrie sans une multitude de petites entreprises qui soutiennent les grandes entreprises et génèrent toutes sortes d’innovations.

Nous ne sommes même pas connus de l’establishment de la défense, de sorte que les petites entreprises manquent littéralement à l’appel. Même si oui, nous arrivons à suivre le rythme d’évolution des drones — nous y arrivons vraiment —, ils ne savent même pas que nous existons.

Lorsque les organismes d’approvisionnement parlent de soutenir les entreprises canadiennes, même pour de gros contrats, ils fixent des seuils comme 125 millions de dollars. Pour la technologie de détection de drones, l’ordre de grandeur est plutôt de centaines de milliers de dollars. En ce qui concerne les radars, dans bien des cas, un contrat peut représenter 1 ou 2 millions de dollars, alors nous ne sommes même pas sur le radar — pardonnez-moi le jeu de mots — dans la politique d’achat de produits canadiens. On n’en a que pour les acquisitions beaucoup plus importantes, comme les 2 000 véhicules destinés à l’Ukraine. Mais même là, il semble que le positionnement du Canada présente des difficultés.

Mais la réponse courte est oui, sur les plans de la surveillance et de la technologie, nous avons toutes les capacités de la guerre froide à notre disposition. Elles s’appliquent désormais à des usages commerciaux. Maintenant, la transition doit prendre l’autre direction. Comme nous n’avons pas investi dans les technologies de défense pendant longtemps au Canada, d’où les problèmes qui accablent notre industrie de la défense, nous devons maintenant prendre les technologies vendues sur le marché, qui ont suivi l’évolution des applications commerciales, et offrir immédiatement une capacité de production au ministère de la Défense nationale et à la Garde côtière canadienne, qui assurent la sécurité nationale.

La sénatrice M. Deacon : Je vais poursuivre au deuxième tour. Merci.

Le sénateur Kutcher : Merci à vous deux d’être ici. Je suis heureux de vous revoir, monsieur Shimonov. J’ai la même question pour vous deux. Je remarque que le sénateur Carignan vous a félicité d’avoir nommé votre véhicule « Senator », mais je tiens à souligner qu’il s’agit de véhicules blindés intelligents. N’est-ce pas?

Je reviens tout juste d’Ukraine. J’ai posé des questions sur vos véhicules, et tous ceux à qui j’ai parlé qui participent aux évacuations militaires ou, plus précisément, aux évacuations médicales, qui sont extrêmement complexes, n’ont que des louanges à faire à leur propos.

De plus, ils ont été testés en zone de combat, ce qui est essentiel, car on ne peut pas créer un produit et penser qu’il va fonctionner sans le mettre à l’épreuve. Je vous remercie d’être exemplaire sur ce plan.

Vous avez tous les deux mentionné les défis inhérents au processus d’approvisionnement. Si vous pouviez nous aider à préciser l’orientation à prendre, chacun d’entre vous pourrait-il choisir deux choses et dire quelles sont les choses qu’il faudrait changer, pour que nous puissions nous assurer de les mentionner?

M. Shimonov : Merci, sénateur Kutcher. Félicitations pour votre prix en Ukraine et pour tout ce que vous faites pour les Ukrainiens. Merci.

C’est très simple. Nul besoin de réinventer la roue. Il existe déjà des mécanismes qui fonctionnent dans d’autres pays, et les États-Unis en sont un excellent exemple. Aux États-Unis, lorsqu’ils ont besoin d’un certain produit, il y a un budget réservé pour tester de nouvelles choses. Ils ne s’engagent donc pas à long terme. Par exemple, dans le cas des véhicules utilitaires légers, on parle de dépenses de milliards de dollars pour le gouvernement canadien. Plutôt que de dépenser et de donner la totalité de la somme à une seule entreprise qui sera sélectionnée dans plusieurs années, prenez-en une petite partie — une toute petite partie — et faites des tests. Envoyez des véhicules aux troupes et sollicitez leurs commentaires.

À la lumière de ces commentaires, il sera très clair quelle entreprise est la meilleure et laquelle ne l’est pas. Nous le recommandons parce que nous savons que nous sommes de loin les meilleurs. Nous avons une expérience de combat. Nous avons du contenu canadien. Nous avons des matières premières canadiennes. Nous avons tout ce que le gouvernement souhaite, mais d’ici à ce que ce contrat voie le jour, je ne sais pas si nous serons toujours dans la même situation, si nous aurons les mêmes capacités et les mêmes priorités pour remporter le contrat. C’est que cela pourrait prendre du temps. Il est très difficile pour des entreprises canadiennes qui s’approvisionnent à l’étranger de justifier le maintien de leur présence au Canada.

Le Canada est le meilleur pays pour construire des véhicules. Nous avons ici accès à la meilleure main-d’œuvre qualifiée. Et en parlant de drones, nous avons embauché plus de 200 réfugiés ukrainiens. Certains sont arrivés blessés. Ils arrivent avec des connaissances et des compétences uniques. Ils construisent des drones qui étaient fabriqués en Ukraine avant. Ils les construisent ici maintenant. Nous pouvons utiliser cette technologie. Aucun investissement n’est nécessaire pour pouvoir en faire profiter les troupes. C’est un excellent exemple.

Deuxièmement, en ce qui concerne le programme de véhicules pour l’Arctique, la menace est bien réelle. Les Russes sont beaucoup plus près de nous dans le Nord. Si nous prenons le temps de réfléchir à tout dans le menu détail, de faire tout le processus pour établir les qualifications de chacun, ce qui est formidable et important, cela fonctionnerait, mais nous ne pouvons pas prendre autant de temps. Le temps que nous menions ce processus à bien, il sera peut-être trop tard.

Le sénateur Kutcher : En ce qui concerne les essais sur le terrain, monsieur Nohara, avez-vous quelque chose à ajouter?

M. Nohara : Merci, sénateur. Oui, j’ajouterais deux choses. Premièrement, le Canada a besoin d’un bon registre en ligne où les petites entreprises canadiennes pourraient inscrire les biens et les services uniques qu’elles peuvent fournir dans le cadre des priorités de la Stratégie industrielle de défense. Cela permettrait également à ces petites entreprises de fournir de l’information directement aux responsables gouvernementaux concernés sur les capacités canadiennes déjà établies et prêtes à être déployées.

Dans le cas des petites entreprises de moins de 200 personnes, le gouvernement ne sait même pas que nous existons. L’industrie canadienne est composée de centaines et de milliers d’entreprises qui peuvent jouer un rôle, mais qui n’apparaissent nulle part. Les responsables de l’Agence de l’investissement pour la défense et de Services publics et Approvisionnement Canada pourraient également consulter ce registre chaque fois que des marchés publics sont envisagés, afin de déterminer si une ou plusieurs petites entreprises au pays sont en mesure de fournir les biens ou services requis. Enfin, le registre devrait pouvoir être créé facilement et rapidement en 30, 60 ou 90 jours. Il devra alors être annoncé pour que les petites entreprises canadiennes qui n’ont rien vendu à l’industrie de la défense depuis une ou deux décennies en entendent parler et s’inscrivent. C’est le premier point.

Le deuxième point consiste à copier les bonnes pratiques normalisées utilisées par d’autres pays, et assurément par les États-Unis. Nous sommes une petite entreprise canadienne qui réussit à vendre aux Américains, ce qui est — comme vous pouvez l’imaginer — très compliqué, mais ils veulent ce qu’il y a de mieux. Si on leur offre ce qu’il y a de mieux sur le marché, ils vont passer outre aux exigences de la politique « Buy America » pour se le procurer.

Ils ont, par ailleurs, ce qu’ils appellent la Small Business Administration qui cible les innovations. Comme on le sait, ce sont les petites entreprises qui innovent et sont agiles. Ma deuxième recommandation serait donc de réserver un budget important pour l’approvisionnement auprès des petites entreprises canadiennes de moins de 200 employés pour, par exemple, des commandes individuelles d’un montant inférieur à 10 millions de dollars. L’idée serait donc d’avoir un budget et un marché réservés pour les petites entreprises canadiennes.

Si selon le registre — la première recommandation —, il n’y a qu’une seule petite entreprise canadienne qui répond à une exigence particulière — c’est notre cas pour les réseaux de surveillance intelligente — et les États-Unis nous accordent un contrat à fournisseur unique parce que nous sommes le seul fournisseur à l’échelle nord-américaine, l’appel d’offres pourrait être à fournisseur unique avec un préavis d’adjudication de contrat pour s’assurer que personne n’est oublié, ce qui permettrait à tous les intéressés d’économiser temps et argent.

Le sénateur Ince : Merci à tous nos invités. Monsieur Shimonov, j’ai une question pour vous. Pouvez-vous nous en dire plus sur les matériaux que nous avons au pays, la fabrication des matériaux, etc.? Je suis curieux. Avons-nous la capacité de raffinage nécessaire au pays à l’heure actuelle? Je pose la question parce que je crois comprendre que nous n’avons pas cette capacité.

M. Shimonov : Le Canada a tout, sauf la certitude. Quand on a la certitude, on peut investir, on peut acheter et on peut produire. C’est ce que permet la certitude.

Tout récemment, nous avons obtenu un contrat en Europe financé par la Facilité européenne pour la paix. Douze entreprises s’étaient qualifiées. Trois se sont rendues à la toute fin. Roshel s’est vu attribuer le contrat en obtenant 100 points sur 100 : une entreprise canadienne contre des entreprises européennes. Les entreprises qui se sont classées deuxième et troisième ont obtenu respectivement 64 points et 62 points sur 100. L’avantage concurrentiel que nous avons en tant qu’entreprise canadienne est attribuable à notre chaîne d’approvisionnement, à la proximité de l’approvisionnement pour le groupe motopropulseur. C’est grâce à la main-d’œuvre qualifiée et à beaucoup de choses formidables que nous avons au Canada.

Algoma est un excellent exemple. Algoma Steel est le seul fabricant de tôles et de plaques d’acier au Canada.

L’entreprise est installée ici, elle a une histoire, elle a construit toutes les voies ferrées au Canada, une infrastructure essentielle pour le Canada. Elle peut produire jusqu’à trois millions de tonnes d’acier, mais n’en produit aujourd’hui qu’un million en raison des droits de douane imposés par les États-Unis. Nous avons donc de l’acier, et nous avons des milliers de personnes sans emploi qui attendent avec impatience de retourner au travail. Mais sans certitude, sans commandes, personne ne peut leur garantir un avenir ou quoi que ce soit.

Pendant ce temps, nous avons un produit bénéficiant d’un avantage considérable qui est acheté par des entreprises européennes, américaines et latino-américaines. Nous travaillons depuis 2013 pour qualifier nos produits. Si nous pouvions les qualifier aujourd’hui, nous serions en mesure de ramener des centaines de personnes au travail cette année, et nous pourrions livrer des véhicules cette année, et non dans 10 ans. Nous ne demandons pas à profiter d’un avantage. Il ne s’agit pas non plus d’acheter un véhicule qui coûte plus cher. En fait, nos véhicules sont plus économiques. Le groupe motopropulseur est fabriqué à Oakville. Nous avons tout au pays, et je ne parle ici que d’une industrie.

Je suis certain que cela peut s’appliquer à n’importe quelle autre industrie.

Au sujet des programmes auxquels je fais allusion, on ouvre aussi la porte à d’autres possibilités. Le Canada va dépenser des milliards de dollars pour un programme de sous-marins, et divers autres programmes, et ce sont finalement des entreprises étrangères qui vont les vendre au Canada. Si le Canada ne dispose pas des capacités pour qu’elles puissent les produire au pays et fournir les compensations, elles vont les produire ailleurs parce qu’elles n’auront pas le choix. En bâtissant l’infrastructure nécessaire, on ne fait pas que répondre aux besoins actuels pour un programme particulier : on répond aussi aux besoins des entreprises étrangères qui vont avoir une raison de les construire au Canada, en utilisant nos matières premières et notre main-d’œuvre, et en garder l’argent au pays au lieu de l’envoyer à l’étranger.

La sénatrice Dasko : Je remercie les témoins d’être avec nous aujourd’hui. Monsieur Shimonov, j’aimerais approfondir un peu ce que vous avez dit au sujet de votre entreprise et des expériences que vous avez eues.

Est-ce que vous dites que le gouvernement canadien fait de la discrimination à l’égard des entreprises canadiennes et qu’il ne veut pas embaucher ces entreprises parce qu’elles sont canadiennes? Est-ce bien ce que vous dites?

M. Shimonov : Non, je n’ai pas dit cela.

La sénatrice Dasko : Je ne fais que poser la question.

M. Shimonov : Je ne pense pas que ce soit une discrimination intentionnelle. Je pense que le système fait en sorte que ce sont les fonctionnaires qui définissent les aspects techniques pour les utilisateurs finaux, et que l’on complique ainsi beaucoup des processus et des choses simples qui devraient aboutir sans qu’il faille des années pour qualifier un produit. Pour les contribuables canadiens, le temps, c’est de l’argent. Des responsables du ministère de la Défense nationale sont venus approuver des véhicules pour les Ukrainiens. C’est formidable de soutenir les Ukrainiens. Je suis tout à fait d’accord. Je suis le plus ardent défenseur de l’Ukraine. Toutefois, on voit que nos militaires se demandent pourquoi ils n’ont pas ces véhicules, pourquoi on en fournit aux Ukrainiens, pendant qu’eux conduisent de vieux véhicules...

La sénatrice Dasko : Si je peux me permettre, vous dites que le processus a donné lieu à des spécifications qui sont différentes de ce que votre entreprise offre...

M. Shimonov : Non, nous dépassons les spécifications. Il n’y a pas une seule exigence que nous ne respectons pas. Nous nous conformons à 100 %.

La sénatrice Dasko : Avez-vous participé à une demande de propositions lancée par le gouvernement du Canada?

M. Shimonov : C’est là le problème : il n’y a pas de demande de propositions. La demande d’information est en cours depuis 2013. On en est encore à l’étape de la demande d’information. On qualifie des entreprises. Puis, pour une raison quelconque, une année plus tard, on dit qu’on va qualifier davantage de fournisseurs, mais on en est toujours à la demande d’information. J’aimerais beaucoup qu’on passe à la demande de propositions.

La sénatrice Dasko : S’agit-il alors d’une liste d’offre à commandes?

M. Shimonov : Pas encore. Non. On en est encore à recueillir les renseignements préliminaires. J’aimerais bien qu’on en arrive à la demande de propositions. Je ne demande pas de préférence. Tout ce que nous demandons, c’est de raccourcir les délais, de déplacer le curseur vers la gauche.

La sénatrice Dasko : Vous disiez que c’est à l’étape des spécifications que vous êtes exclus? Ils ont des spécifications auxquelles vous ne répondez pas. Est-ce cela?

M. Shimonov : Je ne connais pas la réponse parce que nous n’avons pas de dialogue avec eux. Il n’y a personne à qui parler. Il n’y a personne à qui demander ce qui se passe. Chaque année, on publie les Perspectives de l’Armée. Les plus récentes datent de la semaine dernière, et ils ont dit qu’ils prévoyaient conclure la demande de propositions d’ici 2029.

La sénatrice Dasko : Ils peuvent donc choisir des entreprises parce que c’est sous un certain seuil de valeur. Est-ce ainsi qu’ils ont organisé cela?

M. Shimonov : Pas à ma connaissance, non. Ils qualifient les entreprises notamment en fonction du nombre de véhicules utilisés par les autres membres de l’OTAN : au moins 100 véhicules. C’est l’un des critères. Il y a certains critères, et nous y répondons tous et même les dépassons. Nous nous conformons à 100 % à toutes les exigences. Je ne pense pas que les exigences soient le problème.

Le problème, à mon avis, se situe dans le processus d’approvisionnement, qui prend du temps.

La sénatrice Dasko : Le gouvernement a acheté ces véhicules à d’autres entreprises?

M. Shimonov : Non, c’est à l’étape de la demande d’information. Il n’y a pas eu encore de contrat.

La sénatrice Dasko : Le gouvernement canadien n’a donc pas acheté de véhicules auprès de quelque fournisseur que ce soit.

M. Shimonov : Non.

La sénatrice Dasko : C’est donc une question de catégorie, et non de discrimination à l’égard des entreprises canadiennes?

M. Shimonov : Il ne s’agit pas de discrimination, car le processus lui-même, la première étape de la demande d’information — la détermination des exigences pour la demande de propositions — est toujours en cours, et ce, depuis 2013.

La sénatrice Dasko : D’accord. Je comprends alors. Nous n’avons rien acheté de qui que ce soit.

M. Shimonov : C’est exact.

La sénatrice Dasko : D’accord. Monsieur Nohara, vous avez beaucoup parlé des « petites entreprises ». Quel est le seuil qui différencie la petite de la moyenne entreprise?

M. Nohara : Je vous remercie de la question. En ce qui concerne les technologies qui intéressent l’armée — d’après les exposés du ministère de la Défense — on pense qu’il s’agit de moins de 200 personnes. Ce peut être 100 personnes, mais quelque chose de petit. C’est là où il y a beaucoup d’innovation, de systémique, de développement de logiciels, d’intelligence artificielle, de prototypage rapide, où toutes les technologies sous-jacentes sont fabriquées. On entend parler des grands programmes et des grandes plateformes, comme le véhicule blindé de transport de troupes, le F-35. Il y a ensuite tout le reste, et ce tout le reste englobe un très grand nombre de participants qu’on ne voit pas sur le radar parce qu’ils sont petits.

La sénatrice Dasko : Vous dites donc que le gouvernement du Canada n’achète rien des petites entreprises, mais qu’elles survivent toutes grâce au marché international?

M. Nohara : En effet, ou alors elles vont s’installer aux États-Unis. Après la guerre froide, au début des années 1990, j’ai lancé Accipiter. J’ai quitté Raytheon en 1994 pour créer Accipiter. Notre objectif était de mettre à profit notre savoir-faire dans l’industrie de la surveillance — celui que nous avons acquis grâce aux systèmes de surveillance spatiale, aérienne, terrestre et navale — et de l’appliquer à des domaines nationaux, comme le contrôle du trafic aérien, les drones volant au-delà de la visibilité directe, la recherche et le sauvetage et la connaissance du domaine maritime. Au cours des 30 dernières années, toute cette industrie a été démantelée, mais les entreprises ont développé considérablement le double usage, en produisant toutes sortes d’innovations, qu’on tient pour acquis, nos téléphones intelligents, l’intelligence artificielle, et j’en passe. Elles ont été actives, mais dans la fabrication de produits à des fins commerciales ou à double usage. Ces centaines ou milliers d’entreprises — comme la mienne ici à Niagara — ont donc des produits éprouvés pour répondre aux exigences de la Stratégie industrielle de défense, mais nous ne sommes même pas connus, et nous ne le sommes pas parce qu’il n’y a pas eu de marchés publics dans ce domaine.

Le président : Sénatrice Dasko, votre temps est écoulé. Vous avez dépassé votre temps d’une minute. Merci. Nous y reviendrons lors de la deuxième série de questions.

La sénatrice White : Merci beaucoup à vous deux, messieurs. Vos exposés étaient très intéressants, et même troublants, quand on regarde l’information fournie. Ma question est un peu plus pointue. Elle s’adresse à M. Shimonov et porte sur les véhicules blindés adaptés à l’Arctique, une région où se trouvent majoritairement des peuples autochtones et des Premières Nations. Je me demande si vous pourriez nous parler de la façon dont les peuples autochtones ont été consultés ou ont contribué. J’aimerais beaucoup que vous nous parliez de ce sujet.

M. Shimonov : Je vous remercie de cette excellente question. Au sujet de l’Arctique, l’un des plus grands défis est évidemment le climat. Le territoire est vaste. Il ne s’agit pas seulement de vendre un produit, mais aussi d’en faire l’entretien. Dans le cas de l’Arctique, nous nous sommes associés à une entreprise appelée ST Engineering, de Singapour. Nous avons obtenu la propriété intellectuelle pour l’ExtremV. C’est un véhicule à chenilles... le système à chenilles est fabriqué par une entreprise de Montréal appelée Soucy. Plutôt que de revendre le produit — nous ne croyons pas en cela —, nous avons obtenu la propriété intellectuelle pour le produire au Canada en nous procurant les matières premières auprès d’Algoma. Algoma est une entreprise très diversifiée et très engagée auprès des communautés autochtones.

Nous devrons également entretenir ce véhicule, non seulement dans les provinces, mais aussi dans les territoires du Nord. C’est là que la mobilisation des communautés autochtones est essentielle.

Nous avons également des ententes avec des entreprises autochtones qui se trouvent dans ces communautés et qui font partie de notre chaîne d’approvisionnement. Tout cela s’inscrit dans le cadre de la Politique des retombées industrielles et technologiques, où nous obtenons l’une des notes les plus élevées pour ce qui est du contenu canadien, de la participation de la collectivité et pour toute une série d’autres critères dont nous tenons compte pour nous assurer de ne pas nous concentrer uniquement sur un élément précis, mais de créer plutôt un partenariat stratégique avec le gouvernement et, évidemment, avec les collectivités. Le bénéficiaire ultime n’est donc pas seulement l’utilisateur final, mais aussi la collectivité.

[Français]

La sénatrice Youance : Ma question s’adresse à M. Nohara et porte sur la taille des entreprises.

Même si vous êtes une petite entreprise, vous avez dit avoir la capacité de répondre à une stratégie canadienne. Vous avez également parlé de la nécessité de déménager aux États-Unis au cours des premières années de fonctionnement de votre entreprise.

Quelle garantie votre compagnie offre-t-elle au gouvernement canadien que vos appareils et systèmes vendus au pays ne seront pas contrôlés par des intérêts ou des gouvernements étrangers, quels qu’ils soient?

[Traduction]

M. Nohara : Je vous remercie de vos questions.

Tout d’abord, je tiens à corriger un malentendu ou l’interprétation. Nous n’avons pas l’intention de déménager aux États-Unis. Nous sommes une fière entreprise canadienne qui fabriquons des produits à double usage et dont la propriété intellectuelle est entièrement canadienne. Nous inventons des produits sur demande et avons de très grands portefeuilles de brevets, mais nous faisons aussi de la commercialisation.

Le défi aux États-Unis est de vendre. Nous avons de bons produits, mais il faut les vendre pour continuer à produire et faire en sorte que nos gens gardent leur emploi.

Il est très difficile de vendre au Canada. C’est encore pire pour les petites entreprises comme la nôtre. Nous devons travailler plus fort pour vendre aux États-Unis. Nous réussissons parce que, encore une fois, nous arrivons à trouver des créneaux où nos ensembles de solutions sont meilleurs que ceux de nos concurrents, et dans certains cas, nous n’avons pas de concurrent.

Il faut simplement pouvoir commercialiser nos produits qui sont éprouvés. Je peux garantir au gouvernement canadien que nous sommes là pour de bon. Nous nous concentrons sur les produits commerciaux ou à double usage.

Nos technologies peuvent être utilisées immédiatement dans des éléments clés de la Stratégie industrielle de défense, y compris le volet sur la surveillance, et aider notamment le ministère de la Défense nationale et la Garde côtière canadienne dans leurs activités, que ce soit à l’intérieur des frontières du pays, sur les côtes ou dans l’Arctique. Nous pouvons les soutenir dans leurs activités.

Nous avons besoin que le Canada sache que nous existons. La plupart des petites entreprises ne sont pas connues. Le Canada ne saura pas qu’elles existent s’il ne fait pas l’effort de mettre en place un registre, d’en faire la publicité, et parallèlement, de mettre en place un marché réservé pour des très petites acquisitions — en ayant recours aux bonnes pratiques commerciales qui sont utilisées partout dans le monde, et assurément au sud de la frontière — afin de permettre aux petites entreprises de jouer un rôle aux côtés des grandes entreprises.

[Français]

La sénatrice Youance : Ma deuxième question s’adresse à M. Shimonov et fait suite à la question du sénateur Carignan.

Le Canada a fait don de vos véhicules à l’Ukraine. Par rapport à leur qualité, il en a aussi fait don à Haïti. Pouvez-vous nous parler davantage de l’entretien et de tout le volet intelligent de ces véhicules blindés, en prenant le cas d’Haïti, si possible?

[Traduction]

M. Shimonov : Haïti est le pays où il est le plus difficile d’entretenir les véhicules dans le monde parce qu’il n’y a pas d’ateliers, qu’ils sont toujours menacés. Malgré cela, nous avons pu entretenir des centaines de véhicules qui ont été donnés principalement par les États-Unis, des véhicules que nous leur avions vendus. Soit dit en passant, aucun des véhicules destinés à Haïti n’a été acheté par le gouvernement canadien. Nous réussissons à les entretenir.

En Ukraine, c’est plus facile parce qu’ils ont un réseau pour le faire. Ils ont une main-d’œuvre plus qualifiée que dans beaucoup d’autres pays. C’est un avantage. Il ne s’agit pas seulement de vendre les véhicules. Il faut aussi pouvoir les entretenir tout au long de leur cycle de vie. C’est ce que nous offrons également au gouvernement canadien, un entretien d’un océan à l’autre.

Le président : Je vous remercie.

Le sénateur McNair : Comme bon nombre de mes collègues, je suis stupéfait par ce que j’entends aujourd’hui. Nous sommes ici pour vous féliciter d’avoir réussi à créer des entreprises prospères sans aucune participation de la part du ministère de la Défense nationale, ou MDN. C’est incroyable.

Monsieur Nohara, vous avez mentionné que le MDN ne connaît pas votre entreprise. Pour reprendre votre expression, pourriez-vous nous parler des efforts que vous et votre entreprise avez déployés pour tenter de mettre un pied dans la porte du MDN ou d’apparaître sur son écran radar?

M. Nohara : Je vous remercie de votre question, sénateur.

Permettez-moi d’abord de remonter un peu dans le temps afin d’essayer de répondre à votre question de manière impartiale.

Je dirais que jusqu’aux alentours de l’année 2015, nous avons collaboré très étroitement avec le MDN par l’intermédiaire de son organisme, Recherche et développement pour la défense Canada, ou RDDC. En fait, nous étions les chouchous de la RDDC.

À cette époque, le ministère de la Défense nationale n’effectuait pas vraiment d’achats à des fins de défense; l’activité de RDDC a donc été réorientée vers les domaines de l’application de la loi, de la sécurité frontalière, de la recherche et du sauvetage, ainsi que de la sécurité intérieure. Accipiter était très actif dans le domaine de la sécurité intérieure et entretenait d’excellentes relations avec Recherche et développement pour la défense Canada.

Après 2015, les priorités se sont recentrées sur la sécurité publique et la sécurité frontalière. La préoccupation relative à la sécurité frontalière est née à la suite des attentats du 11 septembre. Elle concernait les Grands Lacs, la frontière canado-américaine et la Voie maritime du Saint-Laurent, qui ont constitué l’un des éléments clés de près de 15 années d’innovation en matière de développement de produits dans le cadre de la recherche et du développement transfrontalier. C’est à partir de là que nous avons élaboré nos réseaux de surveillance intelligents. Il s’agissait d’un effort binational déployé des deux côtés de la frontière, mais il était axé sur la sécurité publique, et il était dirigé par la GRC.

La différence, c’est que la Stratégie industrielle de défense existe maintenant. C’est désormais le MDN qui prend les devants. La question est de savoir comment renseigner le MDN en tant que tel, si vous voulez, sur les capacités générales et sur les capacités commerciales à double usage qui ont survécu, pas dans tous les cas, mais fréquemment dans le secteur privé. Comment pouvons-nous nous faire connaître auprès d’eux? Dans ce contexte, nous avons bien sûr essayé de rencontrer les membres de votre comité, et nous avons également donné une séance d’information au comité de sécurité et de gestion de la frontière de la Chambre des communes l’automne dernier. Ces comités sont certainement deux points de départ.

De plus, nous avons, si l’on peut dire, des lobbyistes qui tentent de nous présenter, mais il s’agit là d’efforts plus récents. Nous avons participé à des événements majeurs organisés par le ministère de la Défense nationale ou le gouvernement canadien, à Ottawa et ailleurs. Toutefois, cela nous a surtout permis de prendre connaissance de leur vision, et non de dialoguer afin de pouvoir participer activement à la stratégie.

Il y a de nombreux autres intervenants dans ce domaine. Des fonds, par exemple, peuvent être octroyés par l’intermédiaire de FedDev Ontario à l’échelle provinciale, voire à l’échelle régionale, afin de financer des collèges et des universités. Il y a ce que j’appellerais un flux assez important de recherche et de développement, ce qui est une bonne chose. Mais il faut des années pour passer de la recherche et du développement à une technologie à double usage éprouvée et commercialisable, qui est capable de soutenir l’armée et la garde côtière dès maintenant. C’est dans cette enceinte que nous intervenons, et nous n’avons aucun contact à ce niveau.

Le sénateur McNair : Je vous remercie.

Le président : Cela marque la fin du créneau que nous avons programmé pour entendre votre groupe d’experts. Je tiens à remercier MM. Shimonov et Nohara d’avoir pris le temps de se joindre à nous aujourd’hui. Nous vous sommes très reconnaissants de votre contribution et du temps que vous avez passé à partager vos connaissances avec nous.

Si vous disposez de documents écrits que vous souhaitez faire parvenir au comité, nous vous serions reconnaissants de bien vouloir nous les transmettre. Ils seront intégrés dans le rapport final du comité. Nous déterminerons l’information qui est nécessaire et la façon de l’intégrer dans le rapport. Je comprends votre frustration, mais à en juger par l’attitude des membres du comité, vous pouvez constater que nous sommes tout aussi frustrés de constater que deux entreprises prospères, qui s’efforcent d’agir de manière responsable face aux besoins de notre pays, ne sont pas reconnues pour ce travail.

Nous sommes maintenant heureux d’accueillir le représentant de Bombardier, à savoir Pierre Pyun, vice-président, Affaires gouvernementales et industrielles, ainsi que le représentant de Draganfly Inc., à savoir Cameron Chell, président et chef de la direction. Vous disposez de cinq minutes chacun pour faire votre déclaration préliminaire.

[Français]

Pierre Pyun, vice-président, Affaires gouvernementales et industrielles, Bombardier : Honorables sénateurs, je vous remercie de m’avoir donné la possibilité de m’exprimer devant vous aujourd’hui.

[Traduction]

Bombardier est un constructeur aéronautique de premier plan, dont le siège social est situé à Montréal, au Canada. Nous employons directement plus de 12 000 Canadiens dans nos installations canadiennes. Ils sont fiers de faire partie de l’industrie aérospatiale canadienne et de contribuer à en faire l’un des secteurs technologiques les plus éminents et les plus avancés du Canada, ainsi qu’un pôle aérospatial de premier plan sur la scène internationale. Ils sont également fiers d’avoir l’occasion de soutenir les objectifs du Canada en matière de sécurité nationale. Dans nos installations canadiennes, nous construisons des aéronefs qui fournissent à nos clients du monde entier des appareils puissants, rapides et productifs, mais qui aident également les pays à renforcer leurs capacités de défense. Je suis heureux de comparaître aujourd’hui devant votre comité afin de discuter de la Stratégie d’approvisionnement en matière de défense et de la Stratégie industrielle de défense du Canada.

La société Bombardier est présente au Canada depuis près de 85 ans. L’innovation est inscrite dans notre ADN, et nous sommes fiers d’avoir élaboré 30 programmes d’aéronefs en 30 ans et d’avoir obtenu leur certification, conformément aux normes les plus strictes en matière de rendement et de sécurité. Nous avons en effet établi une solide relation de travail avec Transports Canada.

Bombardier contribue chaque année au PIB du Canada à hauteur de 7,4 milliards de dollars et soutient près de 50 000 emplois à l’échelle nationale, y compris ceux de ses employés directs. Au Canada, l’entreprise compte plus de 12 000 employés directs.

La réussite de Bombardier repose sur un solide réseau de plus de 1 500 fournisseurs canadiens répartis d’un océan à l’autre, ce qui démontre que l’entreprise est au cœur d’un écosystème aérospatial national florissant.

Notre compétence dans le domaine de l’aviation d’affaires nous permet également de contribuer à la défense aérienne. L’un des piliers essentiels de notre entreprise consiste à tirer parti de notre gamme d’aéronefs appartenant aux familles Challenger et Global, ainsi que de nos compétences inégalées en ingénierie et en entretien, afin de proposer des solutions fondées sur des avions d’affaires adaptés aux missions de défense.

Nous avons plusieurs décennies d’expérience dans ce domaine. Bombardier a la réputation d’être un partenaire coopératif et souple. Nous avons établi des partenariats à long terme avec des gouvernements et des forces armées du monde entier, et nous avons uni nos forces à celles des fournisseurs et intégrateurs de systèmes de mission les plus avancés du monde.

Bombardier fournit des plateformes aériennes multimissions, à longue portée et à haute performance, utilisées pour offrir diverses solutions liées à la défense ainsi que d’autres types de solutions spécialisées, notamment dans les domaines du renseignement, de la surveillance et de la reconnaissance, des systèmes aéroportés de détection lointaine et de contrôle, du renseignement d’origine électromagnétique et de la guerre électronique, de l’évacuation sanitaire et d’autres missions humanitaires.

Nous sommes extrêmement fiers que le gouvernement du Canada ait récemment fait l’acquisition de six aéronefs Global 6500 pour exécuter des missions polyvalentes, dont des évacuations médicales. Le Conseil national de recherches a également fait l’acquisition d’un aéronef Global 6500 de fabrication canadienne qui servira de banc d’essai pour la recherche et le développement dans le domaine de la défense au Canada.

Les avions d’affaires Bombardier sont choisis partout dans le monde pour des missions de défense. Par exemple, nous travaillons actuellement en Allemagne à la mise en œuvre d’un projet appelé PEGASUS, qui porte sur des aéronefs de renseignement d’origine électromagnétique construits à partir de notre aéronef Global 6500 de fabrication canadienne. Nous entretenons des relations en Suède, notamment avec Saab dans le cadre de l’élaboration de GlobalEye, une solution aéroportée de détection lointaine. Nous maintenons plusieurs partenariats aux États-Unis, notamment avec la société L3Harris, qui a choisi l’aéronef Global 6500 comme plateforme pour un système aéroporté de détection lointaine appelé AERIS. Leur système repose sur notre aéronef.

Nous entretenons une relation solide avec l’armée américaine dans le domaine des aéronefs de renseignement, de surveillance et de reconnaissance, ou RSR, de nouvelle génération. Il s’agit d’un programme appelé HADES, c’est-à-dire « High Accuracy Detection and Exploitation System » ou système de détection et d’exploitation de haute précision. Nous avons aussi une solide relation avec l’armée de l’air américaine. Nous avons livré neuf aéronefs à nœud de communications aéroporté sur le champ de bataille à l’armée de l’air américaine. Ce ne sont que quelques exemples parmi tant d’autres. La Suisse exploite un avion de transport gouvernemental, c’est-à-dire un aéronef Global 8000 de Bombardier, ainsi qu’un avion d’évacuation sanitaire — pour ne citer que ces exemples, mais il en existe plusieurs autres.

Nous disposons également d’une infrastructure de soutien à l’échelle mondiale, non seulement pour nos clients du secteur civil, mais aussi pour nos clients des secteurs public et militaire.

[Français]

Bombardier salue la première Stratégie industrielle de défense du Canada et se réjouit à l’idée de collaborer étroitement avec le gouvernement fédéral afin de renforcer nos capacités souveraines en matière de défense.

Nous sommes convaincus que Bombardier a encore beaucoup à offrir au Canada dans les années à venir. Très peu de pays ont l’expertise de concevoir, de construire, de certifier et d’entretenir des avions avec les normes les plus élevées en matière de performance et de sécurité. Il s’agit là d’une capacité stratégique dont nous pouvons tous être fiers.

Le Canada a un besoin croissant d’avions de surveillance à longue distance, par exemple, des avions d’alertes aériennes avancées. C’est un programme qui existe actuellement au Canada. Nous sommes convaincus que notre avion Global 6500, entièrement fabriqué au Canada, est le choix idéal pour cette mission cruciale. Deux entreprises de défense de renommée mondiale, Saab et L3Harris, sont en lice pour ce contrat avec la plateforme Bombardier Global 6500. Nous recommandons que le gouvernement fédéral opte pour une solution basée sur cet avion Global 6500 fabriqué au Canada.

Nous accueillons favorablement la Stratégie industrielle de défense publiée plus tôt cette année et les investissements annoncés pour renforcer les capacités industrielles en défense au Canada. La clé sera dans la mise en œuvre pour réaliser cette vision et ces objectifs. Cela prendra l’apport de tout l’écosystème : le gouvernement, les forces armées, l’industrie, le milieu académique et autres.

Je vous remercie de votre attention. Je suis à votre disposition pour répondre à toute question que vous pourriez avoir.

[Traduction]

Le président : Je vous remercie. Nous allons maintenant entendre M. Cameron Chell. Vous avez la parole, monsieur, et vous disposez de cinq minutes.

Cameron Chell, président et chef de la direction, Draganfly Inc. : Monsieur le président, mesdames et messieurs les membres du comité, je vous remercie de m’avoir donné l’occasion de comparaître devant vous aujourd’hui au nom de Draganfly Inc., une entreprise canadienne spécialisée dans la technologie des drones qui compte plus de 25 années d’expérience. Nous avons apporté notre soutien dans les domaines de la sécurité publique, des infrastructures essentielles et des opérations militaires. Nous sommes fiers d’être une entreprise canadienne qui a su s’imposer et établir des relations commerciales au sein de l’écosystème du département de la Défense des États-Unis, l’un des environnements d’approvisionnement les plus rigoureux et les plus concurrentiels du monde.

Je suis ici aujourd’hui dans l’espoir de vous être utile en faisant part de notre expérience et nos réflexions aux membres du comité, dans le but de contribuer à la réussite de la nouvelle stratégie industrielle de défense du Canada.

Le Canada ne manque ni d’innovation ni de talents. Ce sur quoi nous devons toutefois nous pencher — avec détermination —, c’est notre capacité à transformer cette innovation en une capacité nationale à grande échelle qui peut être déployée. Car dans le domaine de la défense, si les armes permettent de remporter des batailles, c’est la capacité industrielle qui permet de gagner les guerres et de garantir la souveraineté.

La défense mondiale se trouve à un moment charnière de son cheminement. Les conflits modernes, qui sévissent de l’Ukraine à la mer Rouge, démontrent que la guerre n’est plus définie uniquement par de grandes plateformes, mais plutôt par des systèmes évolutifs, rapidement déployables, renouvelables en permanence et peu coûteux. Les systèmes autonomes, les drones et les réseaux de commandement numériques ne sont plus des technologies naissantes; ils constituent désormais l’infrastructure fondamentale du champ de bataille. Fondamentalement, la victoire ne dépend pas de celui qui dispose du meilleur système unique; il dépend de celui qui est capable de produire, d’adapter, de déployer et de maintenir des capacités rapidement et à grande échelle. Il dépend de celui qui peut les produire le plus rapidement et le plus économiquement possible, et qui peut les adapter le plus vite.

C’est en ce sens que le Canada bénéficie d’une occasion formidable. À mon avis, cela pourrait être un tournant stratégique pour le pays, mais le fossé réside entre l’approvisionnement et les capacités. Le système canadien d’approvisionnement en matière de défense a toujours été optimisé pour de grands programmes étalés sur plusieurs décennies et visant à minimiser les risques grâce à des processus rigoureux et à des acquisitions progressives. Cependant, le contexte actuel des menaces exige la rapidité plutôt que la perfection, des itérations plutôt que des exigences statiques, et la mise en place de capacités plutôt que le strict respect des processus.

D’après notre expérience au sein du système américain d’approvisionnement de la défense, la principale différence ne réside pas uniquement dans le financement; c’est l’alignement mis en place par le gouvernement américain entre ses propres services, les opérateurs et l’industrie, qui permet de déployer rapidement de nouvelles capacités, d’en tirer des enseignements, de s’adapter, puis de passer à l’échelle supérieure. Telle est la nouvelle réalité. Si le Canada veut respecter ses engagements en matière de défense et affirmer son leadership parmi ses alliés, il y a des impératifs que nous considérons comme des priorités stratégiques en matière d’approvisionnement et de stratégie industrielle de défense.

Tout d’abord, il faut reconnaître l’industrie canadienne comme un atout stratégique. À mon avis, le Canada doit considérer ses entreprises nationales de défense et de technologie non pas simplement comme des fournisseurs, mais comme des prolongements de nos capacités nationales, des éléments essentiels de notre souveraineté. Notre puissance industrielle et notre stratégie définiront notre souveraineté à l’avenir. Cela suppose la mise en place de processus de passation de contrats plus rapides et innovants, à l’instar de la formation des membres des FAC, et la mise en œuvre continue de programmes permettant de soumissionner, de construire, de faire des démonstrations, de développer la production, d’échouer, de changer, de s’adapter et de recommencer, en reconnaissant l’approvisionnement comme une arme stratégique. Il faut investir dans des initiatives d’approvisionnement innovantes et dans les personnes, et permettre à l’approvisionnement de connaître des échecs, puis d’en tirer des enseignements et d’innover pour devenir une référence mondiale, en contribuant à créer une capacité industrielle déployable en tant que stratégie.

Nous devons développer à grande échelle dès le premier jour. À mon avis, nous devons offrir au secteur une voie qui lui permet d’aller plus loin que les projets pilotes. Cela passe notamment par l’attribution de contrats dès que les projets pilotes ont fait leurs preuves. Le projet MINERVA en est un excellent exemple. Un grand nombre de gens souhaitent y participer, mais le fait est qu’à la fin il n’y a pas de contrat à la clé. Qu’est-ce qui incitera l’industrie canadienne à se mobiliser réellement, à prendre des risques, à s’engager vraiment et à innover pour le Canada, alors que nous savons qu’à l’issue du processus MINERVA, nous devrons attendre quelques années pour savoir ce qu’il en adviendra de ces innovations? Et d’ici là, tout aura changé sur le champ de bataille.

Il faudrait mettre en place des mécanismes de financement qui permettraient d’accélérer la production en cas de réussite des projets pilotes. Si des entreprises novatrices réussissent ces projets pilotes, comment pouvons-nous les aider financièrement à devenir des fabricants capables de produire à grande échelle? Notre pays regorge d’innovation et de talents, mais le soutien nécessaire pour transformer cette production en une base industrielle de fabrication fait défaut. Sans cette accélération de la production, les capacités restent purement théoriques dans ce nouveau monde.

Troisièmement, nous devons mettre en place un écosystème : l’industrie doit collaborer directement avec les opérateurs, c’est-à-dire les combattants. Mes ingénieurs, c’est-à-dire l’équipe avec laquelle je travaille, doivent collaborer directement avec les combattants. Selon moi, ce qui s’impose maintenant, c’est une harmonisation décisive entre les politiques, l’approvisionnement et l’industrie. Si nous réussissons à le faire, le Canada ne se contentera pas de remplir ses obligations en matière de défense; il deviendra un contributeur essentiel à la sécurité des alliés dans un monde en rapide évolution. Ce qui importe encore plus, c’est que nous ferons en sorte que les capacités du Canada ne soient pas seulement développées ici, mais aussi développées ici afin d’être déployées partout, d’être élargies et d’être mises à contribution là où cela compte le plus.

Je vous remercie de votre attention, et je suis impatient de répondre à vos questions.

Le président : Merci. Chers collègues, nous allons maintenant passer aux séries de questions. MM. Chell et Pyun resteront parmi nous jusqu’à environ 18 h 12 ce soir. Pendant ce laps de temps, nous ferons de notre mieux pour permettre à chaque membre de poser ses questions aux témoins. Quatre minutes seront allouées pour chaque question, y compris les réponses. Comme toujours, je vous demande de formuler vos questions de manière concise et de préciser à qui vous vous adressez.

[Français]

Le sénateur Carignan : Merci beaucoup. Monsieur Pyun, vous dites avoir des relations fortes avec l’armée américaine, mais je n’entends pas de relations fortes avec l’armée canadienne. Je trouve cela particulier, car Bombardier est une compagnie canadienne. Comment se fait-il que le Canada choisi des Poseidon pour la surveillance alors que vous avez offert d’adapter le Global 6500, qui a une portée beaucoup plus longue? Le Global peut faire 12 500 kilomètres, par opposition au Poseidon qui ne fait que 5 000 à 6 000 kilomètres. Cela me semble une logique implacable d’aller vers du Bombardier. Comment voyez-vous ce geste du gouvernement de permettre aux entreprises canadiennes de développer un produit hautement compétitif pour ensuite choisir, sans appel d’offres, un produit américain qui n’est pas en fin de vie, mais en demi-vie? Cela me semble contradictoire avec ce qu’on entend des discours politiques.

M. Pyun : Merci de la question.

J’aimerais soulever trois points à ce sujet.

Premièrement, pour être bien franc, le contexte a changé énormément au Canada. Des investissements ont été annoncés en défense, compte tenu de l’objectif du gouvernement d’y consacrer 2 % du PIB, ce qui s’aligne avec l’engagement de l’OTAN. Il s’est aussi engagé à atteindre 5 % du PIB d’ici 2035. Le contexte a énormément changé.

Pour une première fois, il y a une stratégie industrielle en défense. Par le passé, notre succès en défense a été réalisé à l’extérieur du Canada, soit aux États-Unis, en Europe et ailleurs. Toutefois, le contexte a changé. Nos relations avec les forces armées sont de plus en plus étroites. Il y a un dialogue et un désir des forces armées d’entretenir un dialogue plus tôt dans le processus. Nous reconnaissons que, pour développer des capacités souveraines, il faut que ces dialogues se fassent aussi en amont. Ils ne doivent pas se faire trop tard dans le processus, sinon cela mènera à des solutions qui sortent de la tablette.

Je ne commenterai pas le Projet d’aéronef multimissions canadien, car nous avons tourné la page. Nous voulons désormais nous orienter vers le futur pour voir comment travailler avec nos propres forces armées, incluant l’Aviation royale canadienne, afin de répondre à leurs besoins futurs.

Deuxièmement, vous avez mentionné les capacités de nos avions d’affaires. On voit en ce moment une tendance très claire dans le marché. Les forces armées deviennent de plus en plus intéressées à la performance des avions d’affaires à mesure que les systèmes aéroportés deviennent de plus en plus petits. Elles s’intéressent aussi à la performance des avions d’affaires comme plateformes pour mener des missions en défense. Nos avions volent plus haut. On parle de 40 000 et de 45 000 pieds. La vitesse est plus grande. Notre Global 8000 a été certifié par Transports Canada l’année dernière. Sa vitesse est légèrement sous celle du son. On parle de MACH 0,95. La portée des avions est de 8 000 milles nautiques dans le cas du Global 8000. Cela fait en sorte que deux points sur la planète peuvent être reliés sans la nécessité de faire un arrêt pour s’alimenter en carburant. Ces avantages deviennent très attrayants et intéressants pour les forces armées afin de mener des missions en défense. C’est la tendance que l’on voit. C’est pourquoi Bombardier a décidé de se concentrer également sur la défense. Avant le lancement de Bombardier Défense, on était plutôt réactifs. Nous voulons désormais être proactifs vu cette tendance claire qui s’installe dans le marché.

Troisièmement, pour développer des capacités souveraines, il faudra un changement de culture. Il faudra aussi mettre en place des processus appropriés pour obtenir cet engagement avec l’industrie plus tôt en amont. Nous soutenons le cadre mis de l’avant dans la Stratégie industrielle de défense, qui consiste à bâtir, établir des partenariats et faire des achats. Toutefois, si les solutions n’existent pas au Canada, mais que l’on tient à développer ici cette capacité souveraine, il faudra mettre en place des processus pour permettre à l’industrie de prendre action, faire des investissements et mettre en place ces capacités. Cela requiert un changement de culture et de processus. Cependant, je crois qu’il existe un désir et une ouverture pour le faire. Nous sommes prêts à travailler avec le gouvernement pour appuyer ces efforts.

[Traduction]

Le sénateur Cardozo : Nous menons actuellement une étude sur l’approvisionnement, et ma question porte sur la technologie.

Certains vous diront que l’arrivée des drones et les progrès fulgurants de cette technologie sont en train de transformer radicalement le champ de bataille. Je me demande si les chars d’assaut, les véhicules blindés légers, les navires, les sous-marins, voire les avions ordinaires et les avions de chasse, ne sont pas déjà, pour ainsi dire, des technologies dépassées. Comme l’a mentionné M. Chell, ces petits drones peu coûteux sont évolutifs et peuvent être produits rapidement. Constituent-ils une immense menace pour les équipements que nous utilisons depuis des années? Ne peuvent-ils pas tous être détruits en quelques minutes à l’aide de la technologie des drones? Pourquoi dépensons-nous des milliards de dollars pour des avions de chasse, des avions ravitailleurs, des navires et des frégates, qui peuvent être détruits en quelques secondes par n’importe quelle personne qui dispose d’un drone équipé d’une petite bombe? Monsieur Chell, je vous invite à commencer à répondre à la question. Ensuite, ce sera le tour de M. Pyun.

M. Chell : J’estime que les très gros systèmes uniques de précision — si je peux les appeler ainsi — qui sont encore achetés ont certes toujours un rôle à jouer, et ils assurent une supériorité globale aux nations de premier rang ou aux grandes puissances. Cependant, si l’on prend l’exemple de l’Ukraine, tout véhicule à quatre roues et à chenilles est désormais clairement exposé au danger et peut être pris pour cible très facilement.

Vous avez certainement remarqué certains changements dans la stratégie américaine. Les chars légers ont pratiquement disparu et ne font plus l’objet d’aucun achat. En revanche, le développement des systèmes de chars lourds se poursuit.

En ce qui concerne les frégates et la puissance navale, je pense que l’on observe une évolution vers des positions défensives très prononcées pour ce type d’équipements, et on assiste actuellement à des progrès rapides à bord de ces navires pour contrer la technologie des drones. On constate également que les navires offensifs, c’est-à-dire ceux qui adoptent une posture offensive ou qui peuvent même mettre en place des blocus, sont désormais équipés de moins de systèmes homogènes ou propres à ce système particulier, et sont en réalité armés de drones. Il existe des navires à double usage, tout comme les drones étaient autrefois des drones à double usage. Il y a des navires à double usage qui sont désormais équipés de conteneurs maritimes qui abritent des drones dotés d’une capacité de frappe de plusieurs centaines de kilomètres, alors qu’auparavant, il s’agissait de simples navires de charge. L’ensemble de la structure doit être réexaminé.

Ne vous y trompez pas : il est évident que les systèmes lourds et coûteux permettent toujours de dominer l’ennemi, mais ils ne garantissent pas la durabilité d’une opération militaire, comme on le voit actuellement en Iran.

Le sénateur Cardozo : Merci. La parole est à vous, monsieur Pyun.

M. Pyun : Merci pour votre question.

Si l’on réfléchit à l’avenir de la dissuasion militaire et autre, nous nous appuierons probablement sur une combinaison d’éléments. Nous parlons de plus en plus d’une approche en réseau : nous n’envisageons pas les actifs de manière individuelle, mais comme faisant partie d’un réseau interconnecté pouvant inclure des aéronefs pilotés, des aéronefs sans équipage et d’autres types de systèmes.

Je pense qu’il s’agira d’une combinaison d’actifs. Tout dépendra des missions. Le pain quotidien de Bombardier est la capacité à longue distance. Les aéronefs que nous concevons et fabriquons sont des aéronefs à longue portée et à grande autonomie. Ce sera notre espace.

Nous estimons que, si l’on envisage la dissuasion en tenant compte de l’immensité du territoire que le Canada doit couvrir — en particulier dans le Nord —, ces capacités à longue distance seront indispensables pour compléter les autres capacités dont nous aurons besoin. Je pense que vous avez raison; les techniques de guerre, si l’on regarde ce qui se passe en Ukraine, évoluent très rapidement, et nous devons nous adapter.

Si l’on examine certaines des solutions que nous avons fournies à d’autres pays par l’entremise de nos partenaires, comme la veille aérienne avancée, je pense que le besoin demeure. Nous examinons la demande mondiale pour ce type de capacités, notamment la détection en profondeur, les aéronefs à grande autonomie ou la surveillance, non seulement au Canada, mais aussi en Europe et en Asie. La demande est bien réelle. Il s’agira donc d’une combinaison d’actifs.

Je lisais un article publié dans Foreign Affairs et rédigé par une ancienne fonctionnaire américaine, Mme Seileen Mullen. Elle y exprime certaines inquiétudes quant à l’érosion des capacités industrielles, même aux États-Unis. On s’intéresse beaucoup actuellement à ce que l’on appelle les néo-maîtres d’œuvre, ces entreprises technologiques qui se lancent dans le secteur de la défense. On trouve des entreprises comme Anduril Industries, Shield AI et d’autres. Il y a ensuite les grands acteurs historiques, les grands sous-traitants américains du secteur de la défense comme Boeing, General Dynamics, etc. Elle affirme que nous devons compter sur tous ces éléments. L’un ne peut pas remplacer l’autre. Je pense que nous devons disposer de toutes sortes de capacités.

La sénatrice M. Deacon : Merci.

Monsieur le président, je tiens tout d’abord à informer le comité qu’un membre de ma famille travaille pour M. Chell, de la société Draganfly, qui témoigne ici au nom de Drone Leadership. Je tenais à vous en informer. J’ai consulté le conseiller sénatorial en éthique à ce sujet. Par mesure de prudence et afin d’éviter tout risque d’irrégularité, je ne poserai aucune question à M. Chell. Je vous remercie sincèrement d’être ici aujourd’hui.

Je vais donc m’adresser à vous, monsieur Pyun. Merci beaucoup. J’aimerais obtenir des renseignements supplémentaires. Vous avez évoqué tout à l’heure le partenariat créé avec Saab pour la fabrication du GlobalEye. Tout cela dépend-il de l’achat par le Canada des avions de combat Gripen et des aéronefs GlobalEye? Si ce partenariat se concrétise, Bombardier fabriquera-t-il ces avions pour tous nos alliés de l’OTAN qui en passeront commande?

M. Pyun : Merci pour cette question. Notre partenariat avec Saab remonte à plusieurs années, pour ce qui est du GlobalEye. Nous travaillons avec Saab depuis de nombreuses années. En substance, le modèle que nous avons adopté, qui est similaire à celui d’autres projets de défense auxquels nous participons, consiste à fournir l’aéronef de base; le Global 6500 est donc assemblé à Toronto. Nous disposons d’un tout nouveau site à l’aéroport Pearson. C’est là que sont assemblés tous les modèles d’aéronefs destinés au marché mondial.

Pour ce qui est de la défense, nous prenons des avions — qui sont « en apprêt », c’est-à-dire qu’ils ne sont pas encore achevés, mais certifiés aptes au vol — sur notre chaîne de montage de Toronto, puis, selon le projet, ils sont envoyés ailleurs pour y être modifiés. Nous fournissons des services d’ingénierie et une assistance technique, pour l’apport des modifications nécessaires. Parfois, nous apportons nous-mêmes les modifications, selon le projet.

Dans le cas de Saab, nous les envoyons en Suède. Notre partenaire y apporte ensuite les modifications et y intègre le système afin de livrer le produit final, le GlobalEye.

Je tiens également à souligner que nous travaillons sur une autre solution qui est également en lice pour les programmes de système aéroporté de détection lointaine, y compris ici au Canada. Nous travaillons avec L3. Il s’agit d’un intégrateur de systèmes. Ils ont choisi le Global 6500 comme plateforme de base. Ils disposent d’ailleurs d’un produit appelé AERIS X. Ils viennent tout juste de décrocher un marché en Corée du Sud. La Corée du Sud dispose d’un programme d’avion d’alerte lointaine, et elle a choisi la solution L3 avec nos aéronefs. Le GlobalEye a déjà été livré à quelques pays, comme les Émirats arabes unis. La France et la Suède ont commandé ces aéronefs.

Quant au lien avec le Gripen, nous nous concentrons avant tout sur notre relation avec Saab et le GlobalEye, qui est une relation de longue date. Je pense qu’il faudrait demander à Saab s’il y a un lien ou non. Nous ne sommes pas vraiment spécialisés dans les avions de chasse, c’est pourquoi nous nous concentrons sur le GlobalEye.

Heureusement, nous les exportons également. Je crois que Saab a déclaré publiquement son intention de réaliser une plus grande partie des travaux liés au GlobalEye ici au Canada à l’avenir, tant pour le marché canadien que pour le marché de l’exportation.

La sénatrice M. Deacon : Merci beaucoup. J’aimerais, si possible, que nous approfondissions ce point. Merci pour ces éclaircissements. Je vais maintenant parler un peu de la chaîne d’approvisionnement du produit.

Nous sommes pris dans ce bras de fer tarifaire. Nous ne l’avons pas choisi. Personne ne l’a demandé. Nous sommes indéniablement confrontés à des tensions commerciales. J’essaie de comprendre, plus particulièrement, la question des droits de douane sur l’aluminium et l’acier. Comment vous êtes-vous adaptés et avez-vous réussi à maintenir une certaine stabilité pour honorer des commandes dont la livraison est prévue dans un délai assez long?

M. Pyun : C’est une bonne question. Nous disposons effectivement d’une chaîne d’approvisionnement intégrée pour nos aéronefs. Tous nos modèles d’aéronefs sont assemblés et achevés au Canada, plus précisément entre Toronto et notre site de Montréal. Cependant, si l’on examine la nomenclature ou les composants qui entrent dans la fabrication des aéronefs, on constate qu’ils proviennent de différentes administrations, y compris des États-Unis. Nous sommes très présents aux États-Unis. Ce pays possède une industrie aérospatiale de premier plan.

Soit dit en passant, je crois qu’il s’agit du seul de leurs principaux secteurs manufacturiers qui affiche un excédent commercial substantiel avec le reste du monde. L’industrie aérospatiale et de la défense américaine génèrent environ 75 milliards de dollars américains par an. Ce secteur est donc extrêmement prospère.

Tout cela pour dire que, si l’on examine les régimes tarifaires en vigueur aux États-Unis, il existe actuellement des exemptions pour le secteur aérospatial et les aéronefs; nos appareils peuvent donc entrer sur le marché américain en franchise de droits.

Pour ce qui est des pièces, c’est un peu plus compliqué. Les pièces destinées à l’aérospatiale sont, dans l’ensemble, exemptées des différents droits de douane. Cependant, pour ce qui est des pièces plus génériques qui relèvent de différentes lignes tarifaires, la situation est plus complexe, et il se peut donc que l’on applique un droit de douane à ces pièces.

Dans l’ensemble, nous avons réussi à surmonter toutes ces difficultés.

La sénatrice M. Deacon : Merci.

Le sénateur Kutcher : Étant donné qu’aucun de mes proches ne travaille pour votre entreprise, monsieur Chell, je vais vous poser quelques questions. Je suis tout à fait d’accord pour dire que nous vivons dans un contexte où les menaces ont changé et que, depuis longtemps, nous sommes incapables d’apporter un soutien à grande échelle au Canada, non seulement dans votre secteur, mais aussi dans de nombreux autres. Il semble que cette situation soit courante au Canada.

Je viens de rentrer d’Ukraine, où j’en ai appris plus sur les drones en une semaine qu’au cours de toute l’année écoulée, y compris sur ce que l’on ressent quand on se retrouve du côté des victimes. Ce n’est pas agréable.

Mais j’ai appris que les drones doivent faire leurs preuves sur le champ de bataille.

M. Chell : Oui.

Le sénateur Kutcher : La surveillance, l’attaque et la défense : ces trois domaines ont évolué très rapidement.

Comment les entreprises canadiennes peuvent-elles acquérir cette expérience sur le champ de bataille? Deuxièmement, étant donné que les drones évoluent très rapidement à la suite de ces expériences, un produit risque-t-il d’être déjà obsolète au moment où il arrive sur le champ de bataille si le processus de mise en service est aussi lent qu’il l’a été dans le passé? Quelles solutions mettriez-vous en place pour atténuer ce problème?

M. Chell : Merci pour votre question, monsieur. Merci d’être venu en Ukraine. Draganfly est présent sur le terrain en Ukraine depuis 2022. La plupart de nos modèles de drones ont été conçus à partir de l’expérience que nous avons acquise dans ces zones de conflit en Ukraine. Nous pensons que certains des contrats que nous avons décrochés — notamment celui avec le département de la Guerre des États-Unis — sont le résultat direct non seulement de ce travail de conception, mais aussi de la compréhension des concepts liés aux opérations que nous avons apportée à ce client; cette confiance ne repose pas seulement sur le fait que nous disposions d’une certaine expérience en la matière, mais aussi sur les connaissances approfondies que nous avons pu mettre à son service.

Sans dévoiler trop de détails, je peux vous dire que nous menons effectivement des activités avec le département de la Guerre, dans le cadre desquelles nous développons des capacités de production sur les bases américaines à l’étranger. Il s’agit de la fabrication proprement dite des drones Draganfly par les militaires. Nous leur apprenons à le faire. Nous leur apprenons à assurer l’entretien. Nous leur apprenons à apporter des modifications.

Comme vous le savez sans doute pour y avoir été, un drone survole actuellement le théâtre des opérations en Ukraine tous les 10 jours. En 10 jours, il devient complètement obsolète. Comment pouvons-nous fournir un grand nombre de drones avec les systèmes d’approvisionnement actuels, qui doivent être modifiés tous les 10 jours?

Une brigade en service actif peut utiliser jusqu’à 180 000 drones par mois. Nous avons la chance de participer à la conception d’un système de chaîne d’approvisionnement tout à fait unique, en collaboration avec une importante unité des forces spéciales du département de la Guerre, qui assure la fabrication sur place. Mais étant donné que nous fabriquons désormais sur le continent, ils disposent des capacités nécessaires, et nous apportons les changements à mesure qu’ils les apportent. Dès qu’ils ont un besoin, qu’ils doivent procéder à un achat urgent ou qu’ils prévoient la nécessité imminente d’un déploiement à grande échelle, nous expédions le matériel. Nous faisons donc partie intégrante de leur chaîne d’approvisionnement.

Nous travaillons actuellement avec deux brigades aux États-Unis. Il s’agit en quelque sorte d’une expérience. Mais nous sommes très fiers qu’une entreprise canadienne ait réussi à remporter ce contrat.

Le sénateur Ince : Merci. J’ai deux questions : l’une pour M. Chell et l’autre pour vous, monsieur. Monsieur Chell, j’aimerais savoir si votre entreprise envisage de se diversifier, non seulement dans le domaine des drones aériens, mais aussi dans celui des appareils sous-marins ou autre?

M. Chell : Nous n’allons pas nous aventurer dans le domaine sous-marin. Pour cela, il nous faudrait une expertise extraordinaire, et nous ne disposons pas actuellement des moyens nécessaires pour atteindre le niveau de précision qu’exigerait un avion de chasse. En revanche, les véhicules de surface, comme les drones, sont tout à fait envisageables. Nous sommes actuellement actifs dans ce domaine, et nous fournissons principalement des capacités de drones aériens aux véhicules terrestres, mais nous disposons aujourd’hui de systèmes autonomes qui peuvent fonctionner pour les véhicules de service. Nous menons actuellement des projets pilotes dans ce domaine. Comme l’a souligné mon client et collègue de Bombardier, tout est désormais interconnecté. Tout fonctionne dans un système; par conséquent, tout est un renseignement et une donnée reliés à un autre appareil. L’autonomie constitue véritablement la dimension supérieure de notre activité. Les drones aériens en sont l’exemple le plus marquant. Viennent ensuite les véhicules de surface et les véhicules terrestres. Puis, les véhicules sous-marins, et d’ici moins de cinq ans, viendront les humanoïdes.

Le sénateur Ince : Au cours des cinq dernières années, à combien d’appels d’offres liés à des projets d’approvisionnement dans le domaine de la défense au Canada l’entreprise Bombardier a-t-elle participé, qu’elle ait remporté le marché ou non?

M. Pyun : Notre collaboration avec l’Aviation royale du Canada concerne les aéronefs polyvalents. Le gouvernement canadien exploite une flotte d’aéronefs Challenger. Il y a quelques années, nous avons livré deux aéronefs Challenger afin de remplacer d’anciens appareils du même type. Plus récemment, en décembre dernier, nous avons annoncé la signature d’un contrat visant à remplacer les aéronefs Challenger par des aéronefs Global. J’y ai fait allusion dans mon discours d’ouverture. Il s’agit du Projet de capacité de transport aérien – Service de vol polyvalent; ces appareils seraient donc utilisés pour les évacuations médicales, etc.

Nous avons évoqué le Projet d’aéronef multimissions canadien. À l’époque, nous n’avons pas soumissionné, car on avait lancé un appel d’offres. Il s’agissait d’un contrat à fournisseur unique qui a été attribué à Boeing. J’ai dit que nous avions en quelque sorte tourné la page, mais si l’on remonte à quelques années en arrière, nous avions demandé le lancement d’un appel d’offres pour ce projet afin que la solution canadienne que nous proposions puisse être prise en considération. Mais le gouvernement a décidé de recourir à un fournisseur unique. Voilà donc un aperçu de nos activités au Canada au cours des cinq dernières années.

Je devrais peut-être ajouter quelque chose à ce sujet. Nous avons récemment annoncé la signature d’un contrat avec le Conseil national de recherches du Canada. Ce dernier travaillera donc en étroite collaboration avec les Forces armées canadiennes et utilisera l’aéronef que nous fournirons. Il s’agit d’un Global 6500. Des modifications seront apportées à cet aéronef afin de tester et de mettre au point les systèmes de défense embarqués. Nous sommes très enthousiastes, car nous pensons que ce projet renforcera notre position. Le Global 6500 est déjà la plateforme de prédilection dans le monde entier pour les applications de défense au Canada. Ce projet renforcera donc la position de cet aéronef au Canada, et il pourra devenir également la plateforme de prédilection pour les applications de défense ici.

Le sénateur Ince : Merci à vous deux, messieurs, pour tout le travail que vous accomplissez. Merci.

La sénatrice Dasko : J’aimerais vous poser une question au sujet de la production de Bombardier au Canada, notamment en ce qui concerne la production militaire. Quel pourcentage de votre production actuelle concerne des activités militaires par rapport aux activités non militaires?

M. Pyun : Comme je l’ai expliqué, nos activités sont étroitement liées, car les chaînes de montage des aéronefs sont les mêmes; nous prélevons donc des aéronefs sur les chaînes de montage destinées au marché civil, puis nous y apportons des modifications pour les adapter à des applications militaires. Mais l’année dernière, nos activités dans le domaine de la défense ont généré environ un milliard de dollars américains. Nous avons donc livré environ 16 aéronefs pour la défense. Au total, Bombardier a livré 157 aéronefs l’année dernière, dont 16, soit environ 10 %, étaient destinés à des applications liées à la défense. Il en a découlé un chiffre d’affaires d’environ un milliard de dollars américains. Bombardier a réalisé un chiffre d’affaires total d’environ 10 milliards de dollars américains l’année dernière, dont environ 10 % provenaient du secteur de la défense. Comme l’a indiqué notre président-directeur général lors de la conférence téléphonique sur les résultats de 2025, il y a quelques années, nous pensions qu’il nous faudrait plus de temps pour atteindre un chiffre d’affaires d’un milliard de dollars américains dans le secteur de la défense. Nous y sommes parvenus plus vite que prévu. L’année dernière, les commandes dans le domaine de la défense comprenaient 24 ou 25 aéronefs. Je pense que les perspectives sont plutôt bonnes. La demande ne cesse de croître dans le secteur de la défense.

La sénatrice Dasko : L’explication repose en partie sur la participation accrue du Canada.

M. Pyun : Tout à fait. Les 24 commandes de l’an dernier incluaient les aéronefs canadiens, effectivement.

La sénatrice Dasko : Vous ai-je bien entendu dire que toute votre production se fait au Canada? Vous devez faire une partie de votre production dans d’autres pays également?

M. Pyun : Nous avons des usines à l’étranger pour la fabrication de pièces. Nous en avons deux aux États-Unis. Nous en avons également au Mexique, mais l’assemblage final et l’achèvement des aéronefs se font tous au Canada, pour tous nos modèles d’aéronefs. Nous recevons des pièces de différents endroits.

La sénatrice Dasko : Merci.

Le sénateur Kutcher : J’aimerais faire un suivi auprès de M. Chell. Oui, vos produits sont utilisés sur les champs de bataille. J’ai deux questions. Quel pourcentage des produits achetés par les Forces armées canadiennes ont déjà été utilisés sur un champ de bataille? Le savez-vous?

Le deuxième élément est le suivant : nous avons entendu que de nombreux obstacles freinent un approvisionnement rapide et efficace au Canada. Monsieur Pyun, vous pouvez répondre à cette question. À votre avis, quelles sont les deux ou trois principales mesures que le Canada peut prendre pour éliminer ces obstacles à l’avenir?

M. Chell : Je vous remercie de votre question. Pour les petites et moyennes entreprises — ou les petites entreprises technologiques, dont nous faisons partie, si nous nous comparons à la taille de Bombardier —, la première mesure à prendre est de lancer des défis concrets qui aboutissent à des contrats. C’est formidable de voir les MINERVA et BOREALIS de ce monde, pour lesquels je tiens à féliciter les Forces armées canadiennes et le ministère de la Défense nationale. Cependant, la différence nette entre ce qui se fait aux États-Unis — qui s’avère être une réussite — et ce qui se fait au Canada, c’est qu’aux États-Unis, il y a une récompense à la fin du processus. Il y a un objectif : un contrat. Ce qui est intéressant dans ce contrat, c’est que dans la première phase de ce que les Américains appellent le Gauntlet — pour laquelle Draganfly a été sélectionnée —, aucun appareil ne sera utilisé sur le champ de bataille parce que les produits n’y ont jamais été déployés. Or, le département américain de la Défense continue d’appuyer la production de ces appareils afin que l’industrie apprenne à fabriquer de l’équipement conçu pour le champ de bataille. Le département américain forme l’industrie comme il forme ses combattants, et je crois que nous devons faire de même. Je pense que d’excellents progrès ont été réalisés en ce sens.

En deuxième lieu, nous devons faire en sorte que l’industrie interagisse directement avec les combattants — avec les exploitants, si on peut s’exprimer ainsi. La meilleure expérience que nous acquerrons lorsque nous sommes en Europe, en Ukraine ou ailleurs, c’est l’expérience concrète avec l’exploitant. C’est bien beau si l’équipement est excellent, mais si vous ne pouvez pas vous servir de votre sac à dos dans l’Arctique parce que vos gants sont trop grands, vous ne serez pas plus avancés. L’acquisition de cette expérience ne nous aide pas seulement à être de meilleurs fabricants, mais aussi à établir des relations de confiance. La confiance sur le champ de bataille est primordiale. Si nous pouvons redonner cette confiance à la base industrielle, les utilisateurs se diront : « Oh, c’est merveilleux. C’est un produit canadien, et je connais ses fabricants. » C’est le type de relation qui, à mon avis, nous aidera à prospérer.

Enfin, nous avons besoin d’un mécanisme de financement qui ne sert pas seulement à innover d’excellents produits. Nous créons d’excellentes innovations au Canada. Il existe beaucoup de programmes pour l’innovation, mais il semble y en avoir très peu pour donner de l’expansion aux produits. Comment le Canada peut-il devenir un pays fabricant? Vous avez soulevé cet enjeu dans votre première question. Voilà les trois éléments sur lesquels nous devrions nous concentrer, à mon avis. Je tiens à souligner l’excellence de la Stratégie industrielle de défense ainsi que la position que nous ont accordée récemment les Forces armées canadiennes et leur enthousiasme pour ce type d’environnement. Nous en sommes reconnaissants.

M. Pyun : Pour faire suite à ce que disait M. Chell, je dirais que nous devons nous améliorer, ici, au Canada, du côté des investissements consacrés à l’innovation dans le milieu de la défense.

Je pense que, aux États-Unis, les dépenses en innovation dans le secteur de la défense représentent 15 % des dépenses totales du secteur. Il en va à peu près de même dans certains pays européens, où ce pourcentage se situe autour de 15 à 20 %. Je pense que, au Canada — je n’ai pas vu de statistiques fiables —, le pourcentage s’élève à moins de 5 %.

Je salue également la Stratégie industrielle de défense, car c’est l’un des piliers pour augmenter les investissements en innovation dans le secteur de la défense.

Mais je conviens tout à fait que, à l’heure actuelle, nous avons besoin de mécanismes pour commercialiser les nouvelles technologies. Je pense que notre position traditionnelle pour soutenir l’innovation dans tous les secteurs a été davantage une approche oblique, ou une politique axée sur l’offre.

L’approvisionnement peut également être mis à profit pour créer de la demande, à titre de politique axée sur la demande ou de stratégie d’attraction. Je pense que, dans le milieu de la défense, il faut faire appel aux deux stratégies. Autrement, on investit dans la technologie, sans même savoir si ses propres forces armées l’achèteront.

J’ajouterais également que, dans bien des domaines, le marché canadien n’est pas énorme. Il faut aussi soutenir les exportations. Ce soutien doit vraiment être réfléchi en amont. L’an dernier, le Strategic Defence Review du Royaume-Uni a fait valoir ce point : il faut considérer les exportations en amont.

Lorsqu’on détermine dans quels domaines investir pour développer des capacités souveraines, remarquez bien que le Canada ne peut pas être partout. Nous devrons être très perspicaces pour sélectionner des secteurs où nos forces sont concurrentielles. Je dirais que l’aérospatiale en est un : il faut miser sur cette spécialité et continuer à en tirer parti. Mais il faudra aussi prendre de l’expansion, et c’est là que les exportations entrent en jeu.

Si vous décidez d’investir dans ce domaine, vous devrez — dès le départ — utiliser tous les moyens et tous les leviers pour également soutenir les exportations. À mon avis, le Canada sera plus pertinent et plus fiable à l’échelle internationale si nous disposons de technologies pour également soutenir nos alliés.

Je pense qu’il faut développer les mécanismes permettant la commercialisation de l’innovation et de la défense. Je pense qu’on reconnaît que nous devons nous améliorer à cet égard parce que notre système d’approvisionnement est davantage axé sur l’achat de produits standard et évite les projets de développement.

Pour donner une autre réponse à votre question, nous avons formulé des recommandations sur les améliorations à apporter au processus d’approvisionnement en fonction de ce que nous voyons dans le monde.

Par exemple, les documents relatifs aux demandes de propositions ont tendance à être très longs au Canada. Je trouve qu’on a tendance à imposer trop d’exigences pour la conception, alors que dans d’autres pays, les exigences sont davantage axées sur le rendement et les résultats. Les fournisseurs ont ainsi plus de latitude pour innover, pourvu qu’ils atteignent les objectifs globaux. C’est un domaine où nous croyons que nous pouvons nous améliorer au Canada.

De plus, nous avons vu certains modèles, qu’on appellerait des offres à commandes au Canada. Mais nous voyons dans d’autres marchés, y compris aux États-Unis, l’utilisation de contrats de quantités indéfinies pour l’équipement de grande taille. Ils s’apparentent aux offres à commandes, qui ont une durée et des quantités indéterminées. Un contrat-cadre est en place dans lequel vous pouvez puiser chaque fois que vous passez une commande. Je vais m’arrêter ici. Sinon, je pense qu’il nous faut plus de modèles de partenariat d’innovation, comme je l’expliquais.

Le sénateur Cardozo : Monsieur Chell, pourriez-vous nous en dire plus sur vos prévisions pour l’avenir des drones dans deux ou trois ans? J’ai l’impression que cette technologie a énormément évolué au cours, littéralement, de la dernière année. Où cette technologie sera-t-elle rendue, selon vous, dans deux ou trois ans?

Monsieur Pyun, par rapport à votre dernier commentaire sur le processus de demande de propositions, pourriez-vous nous dire si la situation s’améliore avec la nouvelle agence et la nouvelle priorité que nous nous sommes donnée?

M. Chell : Je vous remercie de la question.

En ce qui concerne l’industrie des drones, je vais répondre rapidement à la question en deux temps. Pour revenir aux commentaires de M. Pyun sur nos domaines de spécialisation, je pense que les drones dans l’Arctique représentent une spécialité dans laquelle le Canada peut devenir un acteur de calibre mondial et développer un considérable marché d’exportation.

C’est dans l’Arctique qu’on trouve l’environnement le plus difficile au monde. Les drones sont donc d’autant plus pertinents dans cet environnement pour offrir une capacité opérationnelle que n’importe où ailleurs. Je pense que les drones à faible coût seront mis à contribution dans des missions de plus en plus spécialisées à mesure que les chaînes d’approvisionnement deviendront de plus en plus sûres et abordables.

Je pense que l’autonomie gagnera en importance dans tous les systèmes de drones et que les communications seront essentielles. Tous les drones seront connectés. Bien sûr, si des drones aéroportés peuvent avoir une portée relativement longue — certainement pas aussi longue que ce qu’offre Bombardier —, ils ne deviennent pas seulement des centres de surveillance, mais aussi des centres de communication. Par ailleurs, ils peuvent en même temps procéder à des frappes et offrir des moyens de défense.

Je pense que nous pouvons nous attendre à un monde interconnecté de drones aériens, terrestres et de surface qui pourront effectuer des frappes de masse de précision, de la surveillance et des mesures de défense à un coût abordable.

Je pense que des équipements commerciaux continueront à être utilisés dans de tels environnements rigoureux.

Le sénateur Cardozo : Merci.

M. Pyun : Pour répondre à votre question, oui, nous constatons des changements et des améliorations. Les exemples de projets récents que nous avons annoncés avec le gouvernement canadien — les avions Global de l’Aviation royale canadienne pour remplacer la flotte de Challenger — sont parmi les premiers projets réalisés par l’Agence de l’investissement pour la défense, ou AID.

Nous avons vu la rapidité avec laquelle l’agence a négocié ce contrat avec nous, et j’en dirais autant pour les aéronefs de recherche en défense du CNRC.

Le président : Voilà qui conclut notre discussion avec le groupe de témoins. Merci, messieurs Pyun et Chell, d’avoir pris le temps de comparaître devant nous et de nous avoir fait part d’une grande partie de votre savoir. Nous vous sommes très reconnaissants du temps passé avec nous aujourd’hui.

Si vous souhaitez nous faire part d’autres points sur lesquels nous ne vous avons pas posé de questions, vous pouvez certainement les envoyer par écrit à la greffière du comité. Nous serons heureux d’en tenir compte lorsque nous rédigerons notre rapport à la fin de l’étude.

Chers collègues, il s’agit du dernier point à l’ordre du jour de ce soir.

Pour discuter du projet de rapport dans le cadre de notre étude sur l’effet de la désinformation de la Russie sur le Canada, je propose que nous passions à huis clos. Les membres appuient-ils cette idée?

Des voix : Oui.

(La séance se poursuit à huis clos.)

Haut de page