LE SOUS-COMITÉ DES ANCIENS COMBATTANTS
TÉMOIGNAGES
OTTAWA, le mercredi 22 avril 2026
Le Sous-comité des anciens combattants se réunit aujourd’hui, à 12 heures (HE), par vidéoconférence, pour examiner et faire rapport des questions relatives aux Anciens Combattants, y compris les services et les prestations dispensés, les activités commémoratives, et la poursuite de la mise en œuvre de la Loi sur le bien-être des vétérans.
La sénatrice Dawn Anderson (présidente) occupe le fauteuil.
[Traduction]
La présidente : Honorables sénateurs, bienvenue à cette réunion du Sous-comité des anciens combattants. Je suis Dawn Anderson, sénatrice des Territoires du Nord-Ouest et présidente du sous-comité. Je suis aujourd’hui accompagnée des autres membres du sous-comité, que j’invite à se présenter.
Le sénateur Ince : Merci à tous d’être présents. Je suis Tony Ince, sénateur de la Nouvelle-Écosse.
La sénatrice Muggli : Tracy Muggli, sénatrice de la Saskatchewan et du territoire visé par le Traité no 6.
La sénatrice Patterson : Rebecca Patterson, de l’Ontario.
La sénatrice MacAdam : Jane MacAdam, de l’Île-du-Prince-Édouard.
Le sénateur McNair : Bienvenue. John McNair, de la province du Nouveau-Brunswick.
La présidente : Chers collègues, nous nous réunissons aujourd’hui pour poursuivre nos travaux sur la question de l’itinérance chez les anciens combattants. Nous avons le plaisir d’accueillir aujourd’hui trois organismes, qui bénéficient tous du Programme de lutte contre l’itinérance chez les vétérans.
Bienvenue au colonel Gerald Potter, directeur exécutif d’Ottawa Innercity Ministries; à Marie Blackburn, directrice générale de l’Association des anciens combattants; et, par vidéoconférence, du Centre CASA, à Marc-Antoine Guérin, directeur général adjoint et directeur clinique, et à Geneviève Caron, responsable du programme Uniforme et intervenante psychosociale. Merci à tous pour votre présence et pour le travail que vous accomplissez.
Nous allons commencer par vous demander de prononcer vos observations liminaires, après quoi les membres du comité vous poseront des questions. Je vous rappelle que vous disposez de cinq minutes pour prononcer vos observations liminaires.
Nous allons commencer aujourd’hui par le colonel Potter. Bienvenue. Veuillez commencer dès que vous serez prêt.
Colonel (à la retraite) Gerald Potter, directeur exécutif, Ottawa Innercity Ministries : Merci. Je suis honoré d’être parmi vous. Je suis heureux de me trouver ici en compagnie de mes provinces préférées : les Maritimes, la Saskatchewan et l’Ontario.
Ma brève présentation porte simplement sur ce que fait Ottawa Innercity Ministries pour les anciens combattants. Tout a commencé en 2019, lorsque Ken MacLaren, qui occupait alors le poste de directeur général, a vu dans les rues d’Ottawa de nombreux anciens combattants qui étaient sans abri et vivaient dans la pauvreté. Estimant que cette situation était inacceptable, il a lancé un programme. À l’origine, l’objectif était simplement de créer une communauté entre des hommes et des femmes, des anciens combattants isolés qui vivaient dans les rues d’Ottawa et qui, plus que toute autre personne que nous rencontrions dans la rue, vivaient en marge de la société.
Ce programme s’est développé depuis 2019. La pandémie a évidemment perturbé nos activités. Nous dépendons de la communauté et la renforçons en réunissant les anciens combattants, en leur offrant un repas et en leur apportant notre soutien.
Au départ, nous ne savions pas comment les anciens combattants allaient réagir. Au fil des ans, nous avons mis en place des services qui nous permettent aujourd’hui d’offrir une aide, en collaboration, bien sûr, avec Anciens Combattants Canada et Logement, Infrastructure et Collectivités Canada. Nous proposons des solutions de logement aux anciens combattants. Nous leur fournissons de la nourriture. Nous leur fournissons des vêtements. Nous leur offrons une véritable communauté afin qu’ils puissent se retrouver et nouer des liens d’amitié, alors qu’auparavant ils étaient isolés.
Nous suivons l’évolution de leur bien-être. Nous sommes à leurs côtés lorsqu’ils sont hospitalisés. Nous sommes là, malheureusement, lorsqu’ils nous quittent. Nous assistons à leurs funérailles.
Le mot qui résume le mieux ce que je vois chez nos bénévoles et notre personnel est l’amour. Nous aimons ces personnes. Elles ont le sentiment — et je ne dis pas que c’est le cas de tout le monde — d’avoir été mises à l’écart et isolées.
C’est ce que fait Ottawa Innercity Ministries. C’est pour nous un privilège et une joie.
La présidente : Merci, colonel Potter.
Nous allons maintenant entendre Mme Marie Blackburn.
Marie Blackburn, directrice générale, Association des anciens combattants : Bonjour à tous. Merci de m’avoir invitée à comparaître aujourd’hui. C’est à la fois un plaisir et un honneur.
La mission de l’Association des anciens combattants est simple : prévenir la faim, l’itinérance, l’isolement et, au bout du compte, les suicides chez les anciens combattants.
Ces sept dernières années et demie, nous avons été confrontés au problème de l’itinérance chez les anciens combattants. Je vais être franche. Cette situation donne à réfléchir et pourrait parfois être évitée. Personne ne choisit de vivre dans la rue. Chaque ancien combattant que nous rencontrons a suivi un parcours différent qui l’a conduit là où il en est aujourd’hui. Sa situation peut notamment être due à un manque de logements abordables, à l’insuffisance de leurs revenus, à une rupture familiale, à un traumatisme non surmonté ou à la difficulté à passer de la vie militaire à la vie civile. Dans bien des cas, les retards dans l’accès aux dispositifs d’aide ne font qu’empirer la situation.
L’Association des anciens combattants aborde la question de l’itinérance sous deux angles : celui des personnes déjà sans domicile fixe et celui des personnes qui risquent de le devenir.
Lorsqu’un ancien combattant vient nous voir alors qu’il est en situation de crise, notre priorité absolue est simple : la sécurité avant tout. Nous les sortons de la rue et leur fournissons de la nourriture, des vêtements et une aide immédiate. Au cours des premiers mois, notre priorité est ensuite la stabilisation : nous les aidons à obtenir des papiers d’identité, à trouver une source de revenus et à ouvrir un compte bancaire. Ces mesures peuvent sembler insignifiantes, mais elles sont essentielles pour qu’ils puissent retrouver leur autonomie.
Nous avons la chance de gérer à la fois une banque alimentaire et une boutique d’articles d’occasion, ce qui permet aux anciens combattants de renouer avec la vie sociale grâce au bénévolat, au développement de leurs compétences et à la communauté. Dans de nombreux cas, cette initiative a débouché sur des emplois, mais surtout, elle redonne à beaucoup de gens ce qu’ils avaient perdu : une raison d’être.
Le logement reste l’une de nos principales difficultés, en particulier à Calgary. Les options abordables sont très limitées. Nous avons dû faire preuve de créativité et jumeler de jeunes anciens combattants à des anciens combattants plus âgés, collaborer avec des résidences pour personnes âgées et nouer des partenariats avec d’autres organismes afin de trouver des logements adaptés. Chaque solution est personnalisée.
Pour de nombreux anciens combattants, la dépendance fait également partie du problème. Bien qu’il existe des espaces de traitement, l’obstacle est souvent le coût et non le manque de places disponibles.
Grâce au soutien d’Anciens Combattants Canada, nous avons pu orienter des anciens combattants vers des programmes de rétablissement qui ont donné d’excellents résultats. Sans ce soutien, beaucoup se retrouveraient à nouveau à la rue. Mais la prévention est tout aussi importante, sinon plus.
Depuis de nombreuses années, nous aidons les anciens combattants à conserver leur logement en couvrant leur loyer, leur prêt immobilier, leurs frais de garde d’enfants et leurs frais médicaux, car dès lors qu’une personne se retrouve à la rue, les difficultés se multiplient et ses chances de s’en sortir diminuent considérablement.
Il y a deux ans, nous avons reçu un financement de Logement, Infrastructures et Collectivités Canada pour lutter contre l’itinérance chez les anciens combattants. Au cours des seuls trois derniers mois, ce financement nous a permis de fournir 448 000 $ en logement d’urgence, 216 000 $ en services de prise en charge globale, 227 000 $ en aide au loyer et 559 000 $ en aide alimentaire. Ce montant total de 1,45 million de dollars a servi à soutenir directement les anciens combattants en situation de crise. Ce financement s’est avéré essentiel non seulement pour venir en aide aux personnes qui étaient sans domicile, mais aussi pour empêcher que beaucoup d’autres ne se retrouvent dans cette situation.
Notre champ d’action couvre désormais le Manitoba et la Colombie-Britannique, et nous concentrons de plus en plus nos efforts sur des régions comme Vancouver, où les besoins ne cessent de croître. Grâce à des partenariats avec Anciens Combattants Canada et à des programmes comme le Programme de lutte contre l’itinérance chez les vétérans, nous ouvrons de véritables perspectives en matière de logement, de rétablissement et de stabilité. Nous continuerons de nous développer et de nous adapter, car les besoins des anciens combattants évoluent constamment.
Cependant, un élément demeure constant : lorsque nous levons les obstacles et apportons le soutien adéquat au moment opportun, nous changeons le cours des choses. Dans de nombreux cas, nous sauvons des vies.
Merci encore de m’avoir donné l’occasion de m’exprimer aujourd’hui.
La présidente : Merci, madame Blackburn.
Pour finir, nous allons écouter M. Marc-Antoine Guérin.
[Français]
Marc-Antoine Guérin, directeur général adjoint et directeur clinique, Centre CASA : Bonjour, tout le monde. Merci du privilège d’assister à cette très importante rencontre.
Je suis directeur clinique du Centre CASA. Il est situé à Saint-Augustin-de-Desmaures, dans la région de Québec.
La mission du Centre CASA est d’œuvrer dans le traitement et la prévention de la dépendance. Cela fait 30 ans que nous œuvrons auprès des gens de la communauté, notamment auprès des militaires, des gens qui portent l’uniforme, des anciens combattants et des vétérans. Nous avons des programmes de thérapie en dépendance pour les jeux de hasard et d’argent, la cyberdépendance, l’alcool et la drogue, bref, la toxicomanie, et ce, depuis longtemps.
Plus récemment, nous nous occupons aussi de la prévention de l’itinérance chez les vétérans. Les vétérans bénéficieront d’un traitement de la dépendance d’environ 28 jours, mais aussi de prévention et d’accompagnement en réinsertion sociale pour ceux qui sont en situation d’itinérance ou d’instabilité résidentielle. Anciens Combattants Canada nous aide à prévenir l’itinérance et à faciliter la réinsertion sociale à l’aide de subventions. C’est très apprécié.
Au fond, nous avons des programmes personnalisés : des programmes courts ou longs, de répit ou de ressourcement.
C’est un privilège pour nous de pouvoir nous faire entendre aujourd’hui. Je ne veux pas prendre trop de votre temps, parce que je vais céder la parole à ma collègue responsable du programme Uniforme. Elle vous donnera plus de détails.
Je vous remercie.
Geneviève Caron, responsable du programme Uniforme et intervenante psychosociale, Centre CASA : Bonjour à tous. Merci de l’invitation, comme l’a dit mon collègue.
Depuis plus de 20 ans, nous offrons le parcours Uniforme au sein du Centre CASA. En travaillant avec cette clientèle, nous sommes très au fait des enjeux et des difficultés que la clientèle militaire et vétérane peut éprouver. Ces personnes vivent notamment avec des problèmes de dépendance, des douleurs chroniques, des blessures de stress opérationnel, des difficultés au chapitre de la santé mentale, des difficultés financières et de l’instabilité résidentielle.
L’instabilité résidentielle, le risque d’itinérance et l’itinérance faisaient partie des difficultés que nous constations au jour le jour dans le cadre des séjours de vétérans chez nous. Nous pouvions voir plusieurs difficultés : adaptation à la vie civile, difficulté à faire confiance, transition, gestion émotionnelle et isolement. Cela faisait partie des facteurs observés.
En mai 2024, lorsque nous avons eu la possibilité de contribuer au Programme de lutte contre l’itinérance chez les vétérans, pour nous, cela allait de soi. Cela correspondait vraiment à ce sur quoi nous travaillions déjà. Nous ne pouvions pas exclure chez nous, comme centre de traitement de la dépendance, tout l’aspect de la consommation qui avait un lien et qui pouvait facilement entraîner des difficultés financières et mener à l’instabilité résidentielle.
En mai, nous sommes entrés dans le projet avec une équipe multidisciplinaire consacrée à ces gens. Nous avons sur place une infirmière, des éducateurs et des intervenants psychosociaux avec diverses formations académiques. Nous avons aussi une éducatrice à temps plein au sein de cette équipe. Ce que nous voulions, c’est de bonifier le service que nous offrions déjà.
Nous souhaitions donc y aller avec une bonification. Le but était de contrer l’itinérance, mais aussi d’améliorer la stabilité résidentielle, ce que l’on remarquait dans les suivis que nous avions avec eux. Nous voulions resserrer et prolonger les suivis; nous souhaitions vraiment offrir un soutien en ce qui concerne l’accès au logement. Ce programme nous permettait d’aller dans le concret et le transfert des acquis pour favoriser le rétablissement, la prévention de la rechute et mieux outiller ces gens pour favoriser une autonomie fonctionnelle.
Aussi, nous travaillons beaucoup avec les membres de l’entourage, ce qui est un élément important dans le rétablissement de ces gens. Nous développons des services avec les membres de l’entourage, autant dans le cadre de la thérapie que dans le cadre des suivis à l’externe.
Lors de la première année en 2024-2025, neuf séjours étaient axés sur le programme de lutte à l’itinérance. Dans le programme Uniforme, nous avons environ une centaine d’admissions ou de séjours par année. Environ 60 % de notre clientèle est une clientèle de vétérans. Toutefois, si l’on fait la distinction avec le programme de lutte à l’itinérance, lors de la première année, nous avons eu 9 séjours, alors que, pour l’année qui vient de se terminer, nous avons eu 24 séjours. On voit bien qu’il y a une augmentation des séjours, et une meilleure reconnaissance de notre expertise et de nos services.
Chez nous, quand la personne arrive, nous faisons l’évaluation de la stabilité résidentielle, mais il y a une prise en charge qui est faite, de même qu’un plan d’intervention, et nous allons traiter cette combinaison : problématique de dépendance, difficultés au niveau de la santé mentale et instabilité résidentielle ou risque d’itinérance. C’est vraiment sur ces éléments que nous allons travailler tout au long du séjour.
La bonne nouvelle, c’est que nous avons eu la possibilité de bonifier encore plus cette offre. C’était un projet que l’on mûrissait déjà depuis quelques années. Nous avons eu la possibilité de proposer une offre d’hébergement en réinsertion sociale. Nous l’offrons donc depuis janvier 2026. Nous avions une chambre en réinsertion sociale. Depuis le 1er avril, nous offrons deux chambres à temps plein pour des séjours de réinsertion sociale. De toute façon, nous nous apercevions que les besoins étaient là, qu’ils étaient importants, que l’instabilité résidentielle pouvait être traitée à plus long terme que seulement pendant la thérapie, et, considérant les besoins accrus que nous remarquions dans le cadre du Programme de lutte contre l’itinérance chez les vétérans, nous trouvions tout à fait pertinent et approprié d’offrir une période pouvant aller jusqu’à trois mois en réinsertion sociale. Comme organisme, nous sommes donc allés chercher une certification, que nous avons eue très rapidement. Nous avons créé des ateliers spécifiques pour la réinsertion sociale. Maintenant, nous offrons ce service. Nous avons donc deux chambres, et nous pourrions même potentiellement avoir jusqu’à cinq chambres. Ce serait un de nos objectifs, parce que nous constatons qu’il pourrait y avoir une demande.
Pour conclure, j’ajouterai que nous remarquons que nous avons un impact tant sur la dépendance, sur le maintien de l’abstinence, sur la prévention de la rechute et sur le sentiment de confiance et de compétence que peuvent avoir ces gens après être passés chez nous. Ils sont capables de se projeter dans un rôle civil qui sera valorisant pour eux. Ils reprennent contact avec des personnes qui sont importantes, qui les accompagnent et qui ne les laissent pas tomber. Je vous épargne de toutes les nommer, mais nous faisons des démarches très pointues avec eux. On voit qu’au sujet de leur planification personnelle, de leur stabilité, de leur autonomie, il y a des progrès. Nous sommes capables de le mesurer, de le voir. Ce sont des séjours qui sont très appréciés.
[Traduction]
La présidente : Merci, monsieur Guérin et madame Caron.
Nous allons maintenant passer aux questions. Afin d’optimiser le nombre de questions, vous disposerez de quatre minutes pour chaque question, réponse comprise. Je vous demande de formuler vos questions de manière concise et de préciser à quel témoin elles s’adressent.
J’aimerais donner la parole à notre vice-président, le sénateur Ince, qui posera la première question.
Le sénateur Ince : Merci à tous d’être présents. Ma première question s’adresse à vous tous.
Il est essentiel de comprendre comment l’itinérance est définie et mesurée pour évaluer son ampleur chez les anciens combattants. Cet enjeu inclut non seulement les personnes en situation d’itinérance totale, mais aussi celles en situation d’itinérance cachée, comme celles qui vivent dans des logements précaires ou dangereux, ainsi que les personnes qui risquent de se retrouver sans domicile. Comment vos organismes définissent-ils l’itinérance, et comment repérez-vous ou recensez-vous les personnes sans domicile ou qui risquent de le devenir dans le cadre de votre travail?
Mme Blackburn : Je peux répondre en partie à cette question. Comme je l’ai dit dans mon intervention, nous la définissons de deux manières différentes : il s’agit soit de personnes sans domicile qui vivent dans la rue, soit — vous avez tout à fait raison — de personnes qui vivent dans ce que nous appelons des logements précaires.
L’un des volets de cette initiative consiste à collaborer avec de nombreux organismes du centre-ville, les services de police municipale et les Services de santé de l’Alberta afin de repérer toute personne admise à l’hôpital ou incarcérée qui risque de se retrouver sans domicile.
Il y a aussi les anciens combattants ordinaires qui avaient peut‑être un emploi, qui l’ont perdu, qui ont vécu un échec conjugal ou toute autre situation du genre. C’est là que nos services de prise en charge globale entrent en jeu : nous pouvons payer leur loyer ou leurs factures pour leur éviter de se retrouver sans domicile.
Les fonds du Programme de lutte contre l’itinérance chez les vétérans jouent un rôle absolument essentiel pour empêcher nos anciens combattants de se retrouver sans domicile et pour aider ceux qui sont déjà dans la rue à s’en sortir. Nous constatons que bon nombre des anciens combattants itinérants ne s’identifient pas comme tels. Nous avons communiqué avec certains des intervenants de terrain et leur avons demandé de vérifier si les gens avaient servi dans l’armée, plutôt que de leur demander s’ils étaient des anciens combattants. Nous avons constaté que lorsqu’on demande aux gens s’ils sont des anciens combattants, ils ont honte d’être passés du statut de membres fiers de la société à la situation dans laquelle ils se trouvent aujourd’hui.
Nous disons que chaque personne est unique. Chaque personne vit une situation qui lui est propre. Nous nous efforçons de traiter chacun de ces cas de manière équitable.
Col Potter : C’est parfait. Je suis tout à fait d’accord.
Ottawa Innercity Ministries déploie chaque soir des équipes dans les rues d’Ottawa. C’est principalement grâce à elles que nous trouvons des anciens combattants. Ensuite, grâce au réseautage, les anciens combattants font connaître nos services à leurs pairs. Nous travaillons également en étroite collaboration avec la Maison du vétéran Canada, ici à Ottawa. Nous offrons des services aux personnes qui viennent de cet établissement.
Pour nous, ce sont surtout nos équipes de terrain, comme on les appelle — elles sont sur le terrain tous les soirs — et le réseautage. Il arrive parfois que le réseautage nous amène à découvrir des anciens combattants qui vivent non seulement dans des conditions précaires, mais dans les forêts autour d’Ottawa.
En général, lorsque nous entrons en contact avec eux, s’ils se trouvent dans cette situation, la perspective de leur trouver un logement est encore très lointaine. C’est un objectif à long terme. Le fait de leur fournir des tentes et des sacs de couchage — je sais que cela peut paraître horrible à Ottawa en hiver — leur apporte une aide et un soutien de qualité.
C’est ainsi que nous les trouvons. Une fois que nous les avons, pour ainsi dire, trouvés, nous gardons le contact. Nous leur fournissons des téléphones cellulaires afin de pouvoir rester en contact avec eux et, en quelque sorte, suivre leurs déplacements. Si nous n’avons pas de leurs nouvelles pendant une semaine ou deux, nous essayons de les joindre ou contactons un réseau qui les connaît pour nous assurer qu’ils vont bien.
Le sénateur McNair : Je tiens à remercier les témoins pour le travail qu’ils accomplissent chaque jour et, comme ils viennent de le dire, chaque nuit, ainsi que pour leur dévouement envers les personnes qui ont servi notre pays. Nous leur en sommes reconnaissants.
Nous avons du mal à trouver les données qui nous permettent de déterminer les chiffres réels. Je sais que vous êtes confrontés quotidiennement à ce problème. Parmi les témoignages les plus émouvants que ce comité ait entendus, il y a eu ceux de trois anciens combattants qui étaient sans domicile ou qui l’avaient été. Leur témoignage était sincère et brut... vous quatre en êtes témoins tous les jours.
L’itinérance a augmenté au Canada depuis le début de la pandémie. La part des personnes qui vivent dans des endroits non protégés a doublé, passant de 14 % à 28 % entre 2018 et 2024. Ces chiffres correspondent-ils à ce que vous observez dans votre propre travail? Dans quelle mesure cette situation affecte‑t‑elle votre organisme ou le soumet-elle à des pressions supplémentaires?
J’aimerais également connaître votre avis sur le point suivant : dans quelle mesure l’itinérance chez les anciens combattants reste-t-elle un problème qui peut être résolu, ou est-elle devenue une réalité chronique qui ne fera que s’aggraver?
Col Potter : Ce sont de grandes questions auxquelles il n’y a pratiquement pas de réponse.
Les chiffres ont-ils augmenté? Oui, conformément aux pourcentages que vous venez de mentionner. Nous le constatons chaque jour, chaque semaine, à travers les chiffres que nous compilons. L’itinérance a augmenté. Nous nous efforçons de nous adapter en augmentant les fonds que nous recevons grâce aux dons et aux subventions, afin de pouvoir répondre aux besoins.
Répondons-nous aux besoins? À peine. Lorsque nos équipes partent en tournée le soir et la nuit, elles emportent un certain nombre d’articles et restent sur le terrain jusqu’à ce qu’il n’en reste plus. Pourrions-nous rester dehors plus longtemps? Oui, mais nous n’avons ni les bénévoles ni les articles nécessaires.
C’est un problème. C’est un peu comme une faim insatiable : difficile à assouvir.
L’autre question que vous avez posée portait sur la possibilité de remédier au problème de l’itinérance chez les anciens combattants — vous n’avez peut-être pas utilisé exactement ces mots — ou de le résoudre. Tant qu’il y aura des anciens combattants, nous serons confrontés à des situations similaires, car l’expérience des anciens combattants, qui servent pendant un certain temps, développent une identité, puis quittent l’armée et retirent leur uniforme, conjuguée à ce qu’ils ont vécu pendant leur service et à la perte de leur identité — ce qui est un élément majeur —, entraîne toutes sortes de comportements inadaptés. Je suis sûr que tout le monde ici peut en témoigner.
Je ne pense pas que le problème de l’itinérance chez les anciens combattants disparaîtra, mais je pense que nous améliorons considérablement notre capacité à y répondre et à y remédier.
Mme Blackburn : Au sein de notre organisme, nous commençons tout juste à mieux coopérer avec les autres structures qui œuvrent dans le domaine de l’itinérance, et le fait qu’on nous envoie ces anciens combattants a vraiment changé la donne. Nous constatons que de nombreux anciens combattants n’ont pas surmonté leurs problèmes de santé mentale. Parfois, comme mon père, ils peuvent passer 95 ans sans jamais vraiment en parler. Pour certains d’entre eux, ces problèmes finissent par les rattraper, ce qui commence à avoir des répercussions sur leur vie familiale. Ils se retrouvent parfois sans domicile.
Allons-nous un jour résoudre ce problème? Non, je ne le crois pas, mais je pense que, rien qu’au sein de notre organisme, ces sept dernières années et demie, nous avons fait une différence considérable en sortant les anciens combattants de la rue et en prévenant l’itinérance.
[Français]
Mme Caron : Souvent, leur situation est multifactorielle. L’itinérance que l’on voit chez nous au Centre CASA, c’est que souvent, ils ne sont pas encore dans la rue, ou ils en sont très près. Nous avons eu peut-être un ou deux cas où ils étaient vraiment dans la rue. Nous travaillons aussi avec les organismes communautaires et avec d’autres référents, car nous sommes les seuls à Québec qui traitent la dépendance et l’itinérance ensemble. Donc, nous devons travailler avec d’autres organismes communautaires qui travaillent en itinérance. Ils savent ce qu’ils font. Quand ils sont ouverts à venir travailler aussi sur la dépendance, ils nous les envoient. Par contre, souvent, ils ne sont pas dans la rue, mais nous voyons aussi, comme vous le disiez, des gens très isolés qui vivent dans les bois ou qui se promènent d’une roulotte à l’autre, d’un logement ou d’un motel à l’autre; c’est là le type d’instabilité que l’on voit. Dans leur cas, la spirale vers le bas se fait très rapidement, à une vitesse vertigineuse.
M. Guérin : On se rend compte, en les accueillant ici, que leur sentiment de sécurité n’est pas installé. Ils sont méfiants par rapport aux intervenants, aux ressources et à la société. Premièrement, on essaie de travailler à les sécuriser et à les stabiliser. Tout cela met en lumière l’étendue des problèmes dans les différentes sphères de la vie de la personne, et non seulement la consommation qui est devenue comme une solution inadaptée à leur situation. Or, une fois qu’on a fait le sevrage, soit le traitement de la toxicomanie, cela met en lumière une foule de préoccupations et une foule de besoins. Il faut évaluer cela avec la personne pour prioriser le tout. Bon, elle a besoin d’un toit, de se refaire des amis, de retrouver son gestionnaire de cas à Anciens Combattants Canada pour avoir le soutien d’un thérapeute ou du soutien financier.
Quand on réussit à les accueillir au centre, cela met en lumière les différents besoins de leurs différentes sphères de vie, et l’on peut alors les accompagner en priorisant leurs besoins tout au long de la trajectoire de services. C’est donc très important pour nous d’avoir le temps de faire cela. La réinsertion sociale nous donne plus de temps pour travailler avec eux. Voilà.
[Traduction]
La sénatrice Muggli : J’ai toutes sortes de questions. Un grand merci à vous tous pour ce que vous faites. C’est vraiment très apprécié. Je suis certaine que vous sauvez de nombreuses vies. J’ai 35 ans d’expérience dans le domaine de la santé mentale et des troubles liés à la consommation de substances. Je sais donc très bien à quel point un accompagnement adapté peut transformer la vie des gens.
Je vais commencer par le colonel Potter et Mme Blackburn. C’est au sujet des programmes que vous gérez. Connaissant les traumatismes liés au stress opérationnel dont souffrent de nombreux anciens combattants et sachant que les problèmes de gestion de la douleur peuvent conduire à une dépendance aux opiacés, disposez-vous de programmes de soutien tels qu’un programme de gestion de la consommation d’alcool ou un programme de traitement par agonistes opioïdes à base de méthadone ou de Suboxone? Certains disent de ces programmes qu’ils « réduisent les méfaits »; moi, je les appelle des thérapies. Êtes-vous en mesure d’intégrer ce type de soutien dans vos programmes?
Je vais commencer par le colonel Potter.
Col Potter : Non, pas pour l’instant. J’ai soumis une proposition à notre conseil d’administration. Ce serait une amélioration de taille. Vous savez mieux que moi ce qu’il faut mettre en place.
La sénatrice Muggli : Je sais, avec la méthadone et tout ça. Même le simple fait d’avoir le soutien d’infirmiers en santé mentale pour la gestion des médicaments — avez-vous cela?
Col Potter : Non, nous n’en avons pas.
La sénatrice Muggli : D’accord. Y a-t-il un obstacle pécuniaire ou qui serait lié à la capacité de financer de tels programmes?
Col Potter : C’est une combinaison d’argent et de compétences. Il faut des moyens financiers pour se doter des compétences nécessaires. Une fois que l’on dispose des moyens financiers et des compétences, il faut ensuite disposer d’un environnement ou d’un lieu adéquat. Il y a au moins trois variables à cette équation. C’est un grand pas à franchir. Nous progressons, mais pour le moment, nous ne sommes pas encore prêts à passer à cette étape.
La sénatrice Muggli : Vous arrive-t-il de devoir refuser des anciens combattants parce que vous ne disposez pas de ce type de programmes?
Col Potter : Non, nous ne refusons aucun ancien combattant, quel que soit son état physique ou mental, ni même s’il est en état d’ébriété. S’il perturbe les autres anciens combattants, nous lui demandons de revenir ultérieurement, mais même dans ces cas-là, nous nous efforçons d’aider la personne, quelle que soit sa situation, tout en veillant à préserver le caractère sécuritaire des lieux. Nous nous efforçons aussi d’orienter les anciens combattants qui sont aux prises avec des problèmes de toxicomanie. Nous le faisons avec tact, car nous voulons avant tout garder contact avec eux, préserver la relation que nous avons avec eux. S’ils n’acceptent pas les conseils que nous leur donnons — ce qui est parfois le cas —, nous ne portons aucun jugement. « Vous êtes les bienvenus ici. Veillez simplement à faire en sorte de ne pas mettre le reste du groupe en danger. »
La sénatrice Muggli : Peuvent-ils consommer des substances pendant qu’ils vivent là-bas?
Col Potter : Ils ne vivent pas avec nous. Nous leur fournissons un environnement, un bâtiment, où ils peuvent se rencontrer. Non, nous n’autorisons pas la consommation sur notre site, et nous n’acceptons pas les personnes fortement intoxiquées ou sous l’emprise de quelque drogue que ce soit, car cela incite les autres à consommer.
La sénatrice Muggli : Excusez-moi. J’ai mal compris.
Col Potter : Ce n’est pas grave.
Mme Blackburn : Nous n’avons rien en interne, mais nous avons la chance d’avoir un organisme appelé NAM à deux pâtés de maisons de l’endroit où nous sommes, qui prend immédiatement en charge tout ancien combattant en détresse souffrant d’une quelconque dépendance. À partir de là, nous essayons de faire en sorte qu’Anciens Combattants Canada les place dans un établissement de soins de longue durée. Or, c’est là où le bât blesse, car il n’y a pas toujours de places disponibles et le coût de certains de ces établissements est tout simplement hors de prix. Toutefois, il arrive que le ministère soit en mesure d’assumer ces frais.
La sénatrice Muggli : Sans oublier que, parfois, pour orienter quelqu’un vers un service au moment où cette personne est la plus motivée à y aller, tout est une question de synchronisme.
Mme Blackburn : Par exemple, avant de découvrir l’organisme NAM, nous avions un ancien combattant qui était resté sobre pendant cinq semaines. C’était énorme pour lui, car il était un très grand alcoolique. Pendant cette période, nous avons essayé de l’aiguiller sur un traitement, mais il a échoué à la sixième semaine, car il n’était pas admissible avant d’être arrivé à sa 12e semaine. Le fait d’avoir désormais l’organisme NAM parmi nos partenaires est une bonne chose, car nous pouvons lui relayer des cas comme celui-là. L’organisme dispose d’un foyer d’accueil où ces personnes peuvent se rendre afin d’au moins être en mesure de commencer leur désintoxication.
La sénatrice Muggli : Que signifie l’acronyme NAM?
Mme Blackburn : Je l’ignore.
La sénatrice Muggli : S’agit-il d’un centre de désintoxication?
Mme Blackburn : C’est un centre de rétablissement qui a été fondé par un médecin. Nous l’avons rencontré lors d’une distribution de repas dans la rue, et il nous a dit: « Chaque fois qu’il y a un ancien combattant, c’est notre priorité. » Nous avons été chanceux de tomber sur lui.
La sénatrice Patterson : Merci beaucoup de tous vos témoignages. Nous avons ici un formidable éventail d’intervenants, allant de la rue, dans vos deux cas, aux domaines du logement et du traitement. Je pense que je vais commencer par notre équipe du Québec.
[Français]
C’est très difficile de trouver un lien avec les anciens combattants, certainement pour un programme de traitement à temps plein. Comment trouvez-vous les vétérans? De quel type de référence s’agit-il? C’est ma première question. Est-ce qu’il y a un réseau de consultation, de référence, et cetera?
Mme Caron : Au Centre CASA, nous travaillons beaucoup en collaboration avec Anciens Combattants Canada, qui offre des références pour la thérapie chez nous. Nous travaillons aussi en collaboration avec certains organismes communautaires qui travaillent en itinérance et qui sont nos yeux pour cibler des vétérans qui ne seraient peut-être pas affiliés avec un gestionnaire de cas à Anciens Combattants Canada. Ils peuvent les référer chez nous, et à ce moment-là, nous pouvons les prendre même s’ils ne sont pas affiliés à un gestionnaire de cas. Nous faisons la reconnaissance du service ici. Nous avons le processus pour mettre cela en place et nous allons travailler là‑dessus avec eux. Nous pouvons les affilier à un gestionnaire de cas si c’est ce qu’ils désirent et s’ils sont admissibles. Cependant, la plupart des références se font par Anciens Combattants Canada.
La sénatrice Patterson : Merci.
Monsieur Guérin, voulez-vous ajouter quelque chose?
M. Guérin : Oui. Il y a le bouche-à-oreille. Souvent, le fait de venir en thérapie amène ces vétérans à réactiver leur réseau social, qui comprend d’anciens combattants, de vieux amis. Ils arrivent parfois à reprendre contact et à leur expliquer ce qu’ils sont en train de vivre et les ressources qui existent pour obtenir des traitements et sortir de l’itinérance. Le réseau et le bouche‑à‑oreille sont fort entre frères d’armes.
De plus, parfois, on va avoir quelqu’un en traitement pour la dépendance. On ne pensait pas qu’il était dans la rue ou qu’il avait des besoins en stabilité résidentielle. Toutefois, le fait de l’avoir chez nous par différentes portes d’entrée — son entourage ou d’autres référents — met en lumière l’étendue de la problématique, dont l’itinérance, que l’on n’avait pas vue d’emblée chez la personne. Ensuite, il y a un réseau de transmission d’information de bouche à oreille qui s’étend, et on apprend à se faire connaître à travers ce service de notre institution.
[Traduction]
La sénatrice Patterson : Ce réseau visant à mettre les gens en relation avec les services que vous offrez s’est avéré un défi pour des personnes qui, au départ, sont vraisemblablement invisibles dans la société. Nous allons revenir vers le colonel Potter et Mme Blackburn. Bénéficiez-vous du soutien d’une association régimentaire ou d’anciens combattants pour vous aider à créer ces réseaux, ou devez-vous les créer vous-mêmes? Et la question qui suit est la suivante: que pouvons-nous faire pour améliorer cela?
Col Potter : Pour nous, il n’y a pas d’aide directe de la part du système régimentaire. Nous participons toutefois à des présentations destinées aux militaires qui sont sur le point de prendre leur retraite. Ils nous invitent afin que nous puissions prendre la parole et leur présenter les services que nous offrons, ce qui nous donne l’occasion d’établir des contacts. Aussi, Anciens Combattants Canada et la Légion nous envoient des clients, ce qui ajoute une source de référence.
Mme Blackburn : C’est à peu près la même chose pour nous. Comme nous embauchons beaucoup d’anciens combattants et que nous formons une communauté d’anciens combattants, nous bénéficions d’un grand soutien de la part des différents régiments. Nous sommes très étroitement liés à la Légion et à Anciens Combattants Canada.
La sénatrice MacAdam : Merci aux témoins d’être ici aujourd’hui et pour tout le travail que vous faites pour le bien des anciens combattants.
Ma question s’adresse au Centre CASA. J’aimerais simplement avoir un peu plus de renseignements généraux sur les types de services que vous offrez et le nombre de personnes que vous accueillez — quelques statistiques suffiront. J’aimerais aussi savoir si vous faites le suivi des personnes que vous aidez. Vous avez également parlé de votre travail de prévention. J’aimerais que vous nous en disiez un peu plus à ce sujet. Vous avez dit que vous meniez ce travail de prévention avec des partenaires. Pouvez-vous nous donner des précisions au sujet de certains de ces partenariats?
[Français]
Mme Caron : J’ai manqué le début de votre question sur la prévention. Est-ce que vous demandez quels sont nos partenaires et ce que nous faisons pour la prévention? Je suis désolée, j’ai manqué le début de votre question.
[Traduction]
La sénatrice MacAdam : Je souhaitais simplement obtenir un peu plus de renseignements généraux sur les types de services que vous offrez et sur le nombre d’anciens combattants qui y ont recours. J’aimerais aussi savoir si vous faites le suivi de ces anciens combattants tout au long de leur parcours dans vos programmes et services.
[Français]
Mme Caron : Comme je vous le disais au tout début, pour le parcours Uniforme, on a environ une centaine d’admissions par année. De ce nombre, environ 90 % de la clientèle sont militaires ou vétérans.
On travaille avec des militaires, ce qui représente aussi une forme de prévention, quand on y pense, parce qu’ils sont toujours actifs dans leur carrière. On fait un travail en amont avec eux.
Environ 60 % de la clientèle sont des vétérans. Ils ont un tronc commun en ce qui concerne la thérapie. Cependant, dans ce parcours, on a des ateliers très spécifiques à cette clientèle. On travaillera l’humain sous l’uniforme, la gestion des émotions, l’état de stress post-traumatique, et on fera le lien entre les symptômes et la dépendance. Ces ateliers aborderont les difficultés et les enjeux qu’ils peuvent rencontrer. On est habitué à travailler avec Anciens Combattants Canada. On comprend leurs enjeux et leur réalité.
On travaillera avec les organismes communautaires qui les aideront avec la transition. On offre la partie de la thérapie centrale. On leur offre aussi la possibilité de venir faire des ressourcements une fois que la thérapie est terminée. S’ils se sentent plus à risque au niveau du maintien des acquis, s’ils ont peur de rechuter, s’ils vivent une période plus difficile, ils peuvent revenir chez nous faire des séjours de ressourcement qui peuvent être d’une à trois semaines.
On offre aussi la possibilité d’intégrer très rapidement le centre pour des séjours de répit. Ces derniers sont réservés uniquement aux militaires et aux vétérans. Lorsqu’ils ont besoin de sortir de leur milieu très rapidement, ils peuvent venir chez nous, dans un milieu encadré, structuré, et revenir retrouver une sécurité pour eux. Très rapidement, ils peuvent intégrer pour quelques jours.
Pour les suivis après la thérapie, il y a des groupes de suivi de maintien des acquis qui sont faits avec les intervenants du Centre CASA. Ces suivis ont lieu une fois par semaine. Des suivis téléphoniques sont aussi faits par notre pair aidant. Nous avons le privilège d’avoir un pair aidant dans l’équipe. C’est un vétéran qui a connu des difficultés en matière de dépendance et de trouble de stress post-traumatique. Il est abstinent depuis des années. C’est très important pour l’équipe et pour les vétérans. Pour eux, sur le plan de l’appartenance, c’est très important.
On offre aussi des suivis. Il peut être fait soit en individuel ou en groupe. On s’adaptera aux besoins à long terme. Aussi, grâce à notre clinique externe, ils peuvent avoir un suivi à long terme en individuel.
M. Guérin : Avec notre expérience et notre expertise, au fil des années, on se rend compte que, pour bien traiter la personne et s’occuper de ses besoins, cela se fait aux différentes étapes de la trajectoire de services. Nous devons donc agir en amont en prévention, en promotion de la santé durant le traitement — le pendant comme on l’appelle — et après le traitement. Plus on met l’accent sur les trois phases, plus on augmente la stabilité et on augmente les chances que la personne se sente « réaffiliée » à la société, recivilisée, développe son sentiment d’appartenance, pas juste à la ressource et à ses pairs, mais aussi dans la société. Ainsi, on a plus d’impact.
On parlait plus tôt de comment faire la lutte à l’itinérance et qu’il s’agit d’un problème qu’il est impossible d’enrayer complètement. Je suis d’accord. Par contre, on s’est rendu compte qu’en intervenant dans les trois phases d’une façon personnalisée, puis en maintenant l’accompagnement au-delà de la thérapie de 28 jours, on venait véritablement augmenter les effets sur la stabilité résidentielle, sur le maintien de l’abstinence et sur le traitement de la dépendance, entre autres, parce qu’on a le temps de travailler avec eux.
Pour ce faire, cela prend des ressources et de l’argent pour travailler le plus longtemps possible. On se permet maintenant de travailler avec eux pendant trois mois. Avant, on était entre 28 et 40 jours. Maintenant, on est à trois mois avec la réinsertion sociale. De plus en plus, on développe notre expertise. On se rend compte qu’il faut prendre le temps et y aller de façon très personnalisée tout au long de la trajectoire de services, tant en groupe qu’en individuel.
[Traduction]
La présidente : Je vous remercie.
Avant de passer à la deuxième ronde de questions, je tiens simplement à vous rappeler de vous en tenir aux quatre minutes prévues pour les questions et les réponses, attendu que nous souhaitons nous assurer que les trois sénateurs suivants seront en mesure de poser leurs questions et d’obtenir des réponses.
Le sénateur McNair : Ma question s’adresse au colonel Potter. Elle concerne les 10,5 millions de dollars que la Ville d’Ottawa a reçus au titre de l’Initiative de lutte contre l’itinérance hors refuge et les campements, un des éléments de son plan de réponse communautaire aux campements, qui visait à éliminer l’itinérance hors refuge et à réduire de 100 % en 10 ans l’itinérance chronique et celle des anciens combattants.
Nous en sommes rendus à un peu plus de la moitié de cet échéancier. Avez-vous constaté une diminution de l’itinérance hors refuge et de l’itinérance chronique chez les anciens combattants depuis la mise en œuvre de ce programme?
Col Potter : Ce n’est pas le résultat d’initiatives municipales, monsieur.
Le sénateur McNair : Vous évoquez votre façon d’approcher les choses « sur le terrain ». J’en déduis que les personnes à qui vous confiez ce travail doivent posséder une personnalité et des compétences bien précises. Pourriez-vous nous en dire un peu plus à ce sujet et nous expliquer comment vous amenez vos membres à s’engager dans cette voie?
Col Potter : Bien sûr. La motivation première que nous recherchons, c’est qu’ils se soucient des gens. Puis, nous les trions sur le volet. Nous faisons des vérifications policières, nous menons des entretiens et nous leur faisons suivre une formation. Nous les exposons à la réalité de la rue afin qu’ils puissent décider s’ils souhaitent s’embarquer. Ensuite, nous avons des chefs d’équipe qui, en quelque sorte, les encadrent et les accompagnent lorsqu’ils partent en mission. Environ 40 % d’entre eux décident de ne pas poursuivre le travail de rue. Il est vrai que c’est un environnement un peu intimidant. Voilà comment nous choisissons nos collaborateurs.
La condition numéro un, c’est la motivation. Qu’est-ce qui vous motive? Qu’espérez-vous accomplir lorsque vous allez à la rencontre de personnes qui vivent sans domicile fixe, qui sont toxicomanes ou qui souffrent de troubles mentaux ou d’une combinaison des trois? J’espère avoir répondu à votre question.
Le sénateur McNair : Oui, vous l’avez fait. Merci.
La sénatrice Muggli : J’aimerais poursuivre ma discussion avec le Centre CASA. Je tenais simplement à mentionner que j’ai été très heureuse d’apprendre que vous prolongez le traitement au-delà de 28 jours. Je sais que cela a longtemps été la norme — ce qui, en fait, trouve son origine dans les règles établies par les compagnies d’assurance concernant le financement sur 28 jours —, et nous savons bien sûr, surtout avec les différents cocktails de substances qui circulent, que le cerveau a besoin de plus de temps de récupération avant même de pouvoir assimiler les conseils et l’information. Je suis vraiment ravie d’entendre cela.
Pourriez-vous m’en dire un peu plus sur le type de soutien que vous offrez et décrire en quoi cela consiste? Votre programme de traitement accepte-t-il des personnes qui suivent un traitement par agonistes opioïdes?
[Français]
Mme Caron : Comme nous l’avons dit, nous avons des ateliers spécifiques pour eux. En même temps, ils ont accès à tous les services du centre de thérapie.
Notre centre accepte les chiens d’assistance. C’est un plus pour les clients qui ont un chien d’assistance. Parfois, dans le cadre du Programme de lutte contre l’itinérance chez les vétérans, nous devons aussi faire des démarches pour les aider à se procurer un chien d’assistance.
Nous offrons une gamme de services, notamment de kinésithérapie et d’acupuncture. Nous avons aussi des infirmières. Nous avons une équipe diversifiée au sein du centre. L’équipe travaille tant à la prévention, au traitement, au séjour en tant que tel et à la clinique externe avec les membres de l’entourage.
Parlons maintenant de nos installations. C’est un très beau centre. Ils ont chacun leur chambre individuelle. Ils ont accès à un gymnase, à une salle d’entraînement, à des parcours de marche.
Ils peuvent retrouver chez nous un sentiment de sécurité et reprendre de bonnes habitudes de vie en parallèle, ce qui fait partie de leur séjour ici. On a une gamme de services qui sont tous complémentaires.
[Traduction]
La sénatrice Muggli : Je suis désolée. Puis-je vous interrompre un instant? Je souhaitais savoir si vous autorisez les personnes à participer au programme lorsqu’elles prennent de la méthadone dans le cadre d’un traitement de substitution aux opiacés.
[Français]
M. Guérin : Oui, on les accepte. Nos infirmières et nos intervenants sont formés. On peut les admettre au centre depuis environ un an.
[Traduction]
La sénatrice Muggli : Offrez-vous un soutien psychiatrique?
[Français]
M. Guérin : Quand on a besoin d’une évaluation psychiatrique, on tente de les accompagner à l’hôpital pour les faire admettre en urgence psychiatrique ou les infirmières ou les intervenants tentent de contacter les psychiatres de la clinique TSO pour les anciens combattants et essayer d’avoir des connexions. Parfois, ils ont déjà un psychiatre et parfois non. Quand ils en ont un, on fait le pont avec la consultation avec le psychiatre, les psychologues et les travailleurs sociaux des cliniques TSO. Sinon, on essaie de créer quelque chose en les envoyant à la psychiatrie et à l’urgence psychiatrique. Cela peut être une étape dans le processus. On envoie aussi un intervenant de notre centre à la psychiatrie pour faire un retour vers le centre, peu importe le temps que cela prend, car on voit que cela peut être une étape afin de stabiliser la santé psychologique pour continuer l’accompagnement chez nous par la suite.
[Traduction]
La sénatrice Muggli : Assurez-vous le suivi des personnes qui réintègrent la communauté une fois leur traitement terminé? Avez-vous un délai après lequel vous mettez fin aux services?
[Français]
M. Guérin : Oui. Nous continuons d’offrir des services, notamment téléphoniques, mais en présentiel aussi. Cela peut durer jusqu’à un an, que ce soit pour des services téléphoniques ou en présentiel. Par contre, supposons qu’ils restent chez nous pour trois mois, ils auront peut-être un suivi un peu plus étroit de deux semaines à un mois. Par la suite, on le prolongera en fonction du besoin de la personne.
[Traduction]
La sénatrice Muggli : Merci.
La présidente : Il nous reste encore deux sénateurs à passer. Compte tenu de l’heure, je vais demander au sénateur Ince et à la sénatrice Patterson de poser leurs questions, puis vous pourrez y répondre.
Le sénateur Ince : Ma question s’adresse à toute personne souhaitant y répondre, et elle concerne les mesures préventives, dont Mme Caron a brièvement parlé. Vos programmes ou initiatives comprennent-ils des mesures de prévention ou d’intervention précoce visant à réduire le nombre de personnes susceptibles de se retrouver sans domicile?
La sénatrice Patterson : Nous savons que certains des anciens combattants les plus vulnérables sont des femmes, des personnes 2ELGBTQ+, des Autochtones et des personnes issues de minorités ethniques. Il y a aussi des militaires en service. Mes questions s’adressent à vous tous : comment repérez-vous ces personnes, et avez-vous dans vos deux groupes des bénévoles qui sont eux-mêmes issus de ces communautés? Il est très facile de passer inaperçu quand on vient de ces communautés.
Ma dernière question s’adresse à l’équipe du Centre CASA : votre travail est-il mené en collaboration avec un centre de recherche?
Col Potter : Je vais répondre à la première question. En ce qui concerne les mesures visant à orienter, à réorienter ou à prévenir, la communauté que nous avons mise en place et que nous continuons à développer nous permet d’avoir une compréhension très fine de la situation personnelle de chacun de nos anciens combattants. En outre, le réseau des anciens combattants proprement dit nous tient informés de l’état de celui-ci ou de celui-là. Lorsque nous constatons que certains sont en situation de risque, nous intervenons en douceur. Qu’est-ce que cela signifie? Nous leur parlons simplement en tant qu’amis: « Comment vas-tu, John? Nous voyons ce qui se passe. Que pouvons-nous faire pour alléger ton stress? » Nous entretenons une relation personnelle très étroite avec tous les anciens combattants que nous aidons. Voilà en quoi consistent nos services de prévention.
Mme Blackburn : Notre approche est très similaire. Elle est axée sur les anciens combattants. La plupart des anciens combattants qui nous sont confiés l’on été par Anciens Combattants Canada ou par d’autres anciens combattants. En ce qui concerne les personnes LGBTQ, les Autochtones et les groupes marginalisés, nous travaillons de façon soutenue avec chacun de ces groupes. Par exemple, la jeune femme qui dirige notre bureau de Lethbridge fait partie de la communauté LGBTQ. Cela signifie que si nous sommes confrontés à des problèmes dont nous savons finalement peu de choses, nous avons quelqu’un qui peut nous aider à les résoudre.
Une partie de nos activités en matière de prévention consiste en un service de consolidation de dettes. Nous prenons en charge ce genre de choses, car il ne sert à rien que les gens accumulent d’énormes prêts sur salaire et finissent par tourner en rond à l’infini. Nous les aidons à se sortir de cela. Nous orientons les gens vers des services de counselling en matière de crédit ou de counselling familial. Nous nous efforçons de faire tout ce qu’il faut pour maintenir l’unité familiale ou améliorer la situation financière de ceux que nous aidons, afin de les tenir loin de la menace de se retrouver sans domicile.
La sénatrice Patterson : Colonel Potter, comment percevez‑vous ces communautés qui vivent dans la rue et qui sont, je dirais, invisibles parmi les invisibles et, en particulier, celles qui sont composées d’anciens combattants?
À l’équipe du Centre CASA, je sais que le travail que vous accomplissez tous est extrêmement important, mais j’aimerais savoir si vous êtes aussi affiliés à des organismes de recherche pour lesquels vous seriez invités à consigner les enseignements que vous tirez de votre travail. Cela peut se faire dans les deux sens.
Col Potter : En ce qui concerne les communautés, nous ne faisons aucune distinction parmi les personnes que nous aidons. D’une certaine manière, disons que nous voyons tout le monde. Notre population cible inclut toutes les nuances démographiques auxquelles vous faites référence. Nous évitons délibérément de recenser ces nuances. À mon avis, cela permet d’éviter les comportements négatifs et les traitements discriminatoires envers certains. Nous ne les recensons pas. Cet aspect des choses n’a pas d’importance. Nous aidons tous ceux qui ont besoin d’aide, et ce, où qu’ils soient.
Là où nous nous rendons, sur le terrain, nous voyons tout le monde. Nous sommes respectés par la police parce que nous voyons tout le monde, et dans le cadre de notre mission, nous agissons un peu comme un tampon face aux comportements très problématiques qu’on peut voir dans la rue.
La présidente : Si je peux me permettre d’intervenir, il nous reste environ deux minutes. Madame Caron, si vous n’êtes pas en mesure de répondre à la question, nous vous serions reconnaissants de bien vouloir nous fournir une réponse écrite.
[Français]
Mme Caron : Je pourrais dire que, en ce qui a trait à la prévention, au Centre CASA, on est dans le traitement et dans le suivi. En matière de prévention, on tente d’être présents auprès des organismes pour collaborer, se faire connaître et aussi évaluer, avec l’échelle IRIS, le risque d’instabilité résidentielle ou le risque d’itinérance de toutes les personnes qui entrent chez nous pour s’assurer de les attraper dès le départ et de faire un plan d’intervention en conséquence.
En ce qui a trait aux clientèles plus précises, comme les vétéranes, nous les acceptons, bien entendu; nous offrons des services, nous avons fait une vidéo promotionnelle pour tenter de les accueillir chez nous, mais on se rend compte qu’elles se présentent moins que les hommes. Je pense que c’est comme ça dans plusieurs autres services aussi.
[Traduction]
La présidente : Je vous remercie.
Nous voilà rendus à la fin de la réunion. Je tiens à remercier sincèrement Mme Blackburn, Mme Caron, M. Guérin et le colonel Potter d’avoir pris le temps d’être parmi nous aujourd’hui.
Notre prochaine réunion aura lieu le mercredi 29 avril à 12 heures dans cette même salle. Bonne fin de journée à vous tous.
(La séance est levée.)