Le rôle essentiel des immigrants
Interpellation--Suite du débat
27 octobre 2026
Honorables sénateurs, je prends la parole aujourd’hui dans le cadre de l’enquête menée par le sénateur Loffreda sur l’immigration, et plus particulièrement sur l’immigration dans le Canada atlantique. J’ai une proposition simple à formuler : le Canada atlantique a besoin d’une approche en matière d’immigration qui lui soit propre.
Non pas parce que nous sommes coupés du reste du Canada, mais parce que nos réalités économiques et démographiques sont différentes. Nos politiques d’immigration doivent en tenir compte.
Nous savons tous, d’un océan à l’autre, qu’une approche unique pour notre postérité commune ne fonctionne pas. Nos différences régionales renforcent notre fédération, et les orientations politiques doivent en tenir compte.
Dans le Canada atlantique, nous avons une population vieillissante, des marchés du travail plus restreints, une population rurale, et des employeurs qui peinent réellement à trouver la main-d’œuvre et les compétences dont ils ont besoin.
Parallèlement, les provinces maritimes offrent des opportunités considérables dans les secteurs de l’énergie, de la santé et des biosciences, dans les champs des ressources naturelles, de l’aérospatiale et de la défense, mais aussi des océans et de la technologie, ainsi que dans nos domaines traditionnels : les industries liées au territoire telles que l’agriculture, la sylviculture et la pêche.
Pour concrétiser ce potentiel, il faut de la main-d’œuvre.
Nous savons également que, selon les estimations, le Canada atlantique aura besoin de 441 000 personnes au cours des 10 prochaines années pour pourvoir les postes laissés vacants par les départs à la retraite et le vieillissement de la population, et pour stimuler la croissance économique.
C’est dans ce contexte que le Panel économique du Canada atlantique a été mis sur pied par le ministre Sean Fraser en novembre 2025. Son objectif était d’identifier les obstacles qui freinent notre région et d’élaborer des recommandations audacieuses et concrètes pour améliorer la productivité, attirer les investissements et assurer une prospérité à long terme.
Il est important de noter que, bien que le gouvernement fédéral ait mis sur pied ce groupe d’experts, celui-ci est dirigé par sept chefs d’entreprise du Canada atlantique et fonctionne en toute indépendance vis-à-vis du gouvernement pour élaborer son analyse et ses recommandations. Son message est clair : nous devons voir plus grand, travailler ensemble et agir comme une seule et même région économique.
Un élément absolument essentiel — certains diront même que c’est le plus important — consiste à attirer les talents. Le chapitre intitulé « Gagner la course aux talents » aborde directement la question de l’immigration. Il présente une vision ambitieuse pour le Canada atlantique.
J’aimerais attirer l’attention sur trois priorités proposées par le groupe d’experts. Premièrement, nous avons besoin d’une stratégie unique sur la main-d’œuvre de l’Atlantique et d’un accord sur l’immigration élaboré au Canada atlantique.
Le groupe d’experts recommande de rassembler les quatre provinces autour de questions telles que l’immigration, l’éducation, la formation professionnelle, le logement et la planification de la main-d’œuvre, et de conférer à la région un rôle plus important pour attirer, sélectionner et accueillir les personnes dont nous avons besoin, et les inciter à rester.
Cela va de soi. Nos marchés du travail sont étroitement liés, nos défis sont communs, et les possibilités sont souvent trop vastes pour qu’une seule province puisse les saisir seule.
Nous sommes déjà conscients des avantages d’une approche régionale grâce au Programme pilote d’immigration au Canada atlantique. Ce programme pilote, qui a été lancé en 2017, a rassemblé les employeurs, les quatre provinces, le gouvernement fédéral et des organismes d’aide à l’établissement. Il a aidé les employeurs à répondre aux pénuries de main-d’œuvre et aidé les nouveaux arrivants à s’installer au Canada atlantique.
Le Programme d’immigration au Canada atlantique est devenu permanent en 2022, mais je crois que nous devrions ranimer l’ambition du programme pilote original, nous appuyer sur ce qui a fonctionné, améliorer ce qui peut l’être et donner au Canada atlantique une voix plus forte pour façonner son avenir en matière d’immigration.
Le panel recommande notamment d’utiliser le Programme d’immigration au Canada atlantique comme outil principal pour recruter des personnes talentueuses à l’étranger. Nous devrions donner suite à cette recommandation.
Deuxièmement, nous avons besoin d’objectifs clairs, et nous devons mesurer si nous les atteignons. Le groupe d’experts fixe des objectifs ambitieux pour 2035 : maintenir une croissance démographique annuelle de 1,8 %, grâce à l’immigration, à une participation accrue au marché du travail et à l’attraction de Canadiens de tout le pays.
Premièrement, fidéliser au moins 80 % des nouveaux arrivants dans le Canada atlantique après cinq ans. Aujourd’hui, nous n’en retenons qu’un peu plus de la moitié.
Deuxièmement, atteindre l’un des taux de participation au marché du travail les plus élevés du Canada.
Ces objectifs reconnaissent que l’immigration ne se résume pas au nombre de personnes qui arrivent. Il s’agit de constituer une main-d’œuvre et de développer une population capable de soutenir nos communautés et d’assurer notre avenir économique.
Troisièmement, il faut à la fois attirer les gens et les aider à réussir.
Dans ses recommandations, le panel va bien au-delà de la sélection des immigrants. Il réclame que l’on ramène le nombre d’étudiants étrangers admis à des niveaux viables, c’est-à-dire environ 20 000 et 5 000 respectivement pour les universités et les collèges de la région, dans le respect des capacités et des priorités des établissements.
Il demande aussi que les titres de compétence, les certifications et l’expérience pertinente soient mieux reconnus et mieux transférables, de manière à ce que la contribution des nouveaux arrivants puisse être à la hauteur de leur qualification, et que l’on mise davantage, grâce à la formation continue, à l’apprentissage et aux études postsecondaires, sur les compétences adaptées aux besoins de demain.
Il reconnaît par ailleurs qu’il faut outiller la main-d’œuvre en fonction d’une économie en mutation, notamment en aidant les travailleurs à devenir à l’aise d’utiliser les outils numériques et l’intelligence artificielle, avec pour objectif que le taux d’adoption de l’IA dans les provinces de l’Atlantique dépasse la moyenne nationale.
Les recommandations sont toutes interconnectées. À défaut de débouchés, il est impossible d’attirer les talents. À défaut de logements et de services essentiels, il est impossible de fidéliser les gens. À défaut d’investissements dans l’éducation, la formation et la reconnaissance des compétences, il est impossible de constituer la main-d’œuvre de demain.
J’ai été mairesse d’une ville qui, au cours de mes mandats, a accueilli un nombre sans précédent d’immigrants, alors je sais qu’il ne suffit pas d’accueillir les nouveaux arrivants. Lorsque les gens parviennent à trouver un emploi valorisant et un logement, à subvenir aux besoins de leur famille et à développer un sentiment d’appartenance, ils restent, mais pour ce faire, il faut que les instances fédérales, provinciales et municipales travaillent main dans la main, en concertation avec les employeurs, les établissements d’enseignement et les organismes d’aide à l’établissement.
J’ai pu constater de mes propres yeux les contributions extraordinaires que les nouveaux arrivants ont apportées ici. J’ai pu constater à quel point nos hôpitaux et nos établissements de soins ont été renforcés par leur compassion et leur dévouement, à quel point les entreprises locales se sont développées grâce à leurs compétences et à leur expertise, et à quel point notre communauté est devenue plus dynamique, innovante et accueillante grâce aux nouvelles perspectives, cultures et idées qu’ils apportent.
Au-delà des statistiques et des arguments économiques, ce sont toutefois les personnes et leurs histoires qui me marquent le plus.
C’est l’histoire d’une mère nigériane qui m’a raconté comment elle et son mari avaient emmené leurs trois filles à Moncton pour échapper à la terreur d’être poignardés dans leur sommeil. Aujourd’hui, elle est comptable dans un cabinet local qui avait désespérément besoin de comptables professionnels agréés qualifiés, tandis que son mari conduit un autobus urbain, occupant ainsi un autre poste essentiel qui était difficile à combler.
C’est l’histoire de deux infirmiers originaires des Philippines qui sont venus ici pour se mettre à l’abri de la persécution. Tous deux ont travaillé dur pour faire reconnaître leurs diplômes professionnels, et, aujourd’hui, ils font de longs quarts de travail pour s’occuper des patients dans nos hôpitaux. Ils rendent la pareille à la communauté qui les a accueillis, tout en éprouvant la fierté et la sécurité que procure le fait de posséder leur première maison.
C’est l’histoire d’agents de la GRC d’origine coréenne et brésilienne qui ont terminé leur formation et qui, désormais, servent et protègent notre communauté, contribuant ainsi à ce que ceux qui assurent notre sécurité reflètent mieux la diversité des personnes qu’ils servent.
Ce sont les familles colombiennes et vénézuéliennes qui font la preuve de leur générosité en accueillant chaleureusement leurs voisins lors des barbecues communautaires au parc Centennial pour partager des mets, écouter de la musique, rire et s’amuser entre amis.
C’est ce jeune Syrien arrivé à Moncton sans parler un seul mot de français. Après avoir fréquenté l’École L’Odyssée, il a poursuivi ses études pour obtenir un diplôme de premier cycle à l’Université de Moncton et étudie maintenant la médecine. Imaginez un instant la détermination dont il faut faire preuve pour suivre un tel parcours, et pensez aux vies que ce jeune touchera un jour.
Oui, ce sont aussi les innombrables arrivants des quatre coins du monde dont les contributions sont peut-être moins visibles, mais non moins essentielles. Ce sont ces travailleurs qui ont aidé à maintenir nos usines de transformation du poisson en activité, qui ont taillé nos pommiers et qui ont permis à des entreprises locales, comme la boulangerie Mrs. Dunster’s et ses beignes, de prendre de l’expansion pour atteindre de nouveaux marchés.
Ce ne sont pas simplement des récits sur l’immigration, ce sont des récits qui parlent de courage, de résilience, de travail acharné, d’appartenance et de l’avenir de notre communauté. Ces nouveaux arrivants ont choisi de s’installer à Moncton et, ce faisant, ils ont contribué à en faire un meilleur lieu de vie pour nous tous. Notre communauté ne s’appauvrit pas en accueillant de nouveaux arrivants. Au contraire, ceux-ci la rendent plus riche.
Honorables sénateurs, le Panel économique du Canada atlantique nous a fixé un ensemble d’objectifs clairs : une stratégie régionale coordonnée en matière de main-d’œuvre, un accord sur l’immigration élaboré au Canada atlantique, des parcours durables pour les étudiants internationaux, une meilleure reconnaissance des compétences et une attention beaucoup plus grande accordée à la rétention des immigrants. Nous avons déjà démontré, grâce au projet pilote d’immigration de l’Atlantique, qu’une approche adaptée aux réalités régionales peut fonctionner. Le moment est venu de tirer parti de cette expérience, avec une ambition renouvelée, des objectifs clairs et des partenariats nécessaires pour y parvenir.
Construire une ville, c’est construire une nation. Lorsque les nouveaux arrivants réussissent à Moncton, dans les zones rurales du Nouveau-Brunswick et dans les collectivités de l’ensemble du Canada atlantique, nous renforçons l’ensemble de notre pays.
Merci. Wela’lioq.