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Le discours du Trône

Motion d'adoption de l'Adresse en réponse--Suite du débat

27 avril 2022


Chers collègues, c’est avec honneur, fébrilité et, bien sûr, un peu de nervosité que je prends la parole aujourd’hui pour livrer mon discours inaugural en réponse au discours du Trône.

Tout d’abord, j’aimerais reconnaître la nation anishinabe et, bien sûr, la remercier de m’accueillir sur son territoire pour me permettre de poursuivre mon portage. Kitchi Migwetch!

Je tiens aussi à remercier chaque personne qui a contribué, de près ou de loin, à réaliser mon rêve de jeune femme de devenir sénatrice; ça fait longtemps. Ce rêve était alors, par contre, nourri par la rage et animé aussi par la colère qui m’habitait et une volonté de changer des lois discriminatoires; cette réalité est maintenant animée par le désir de faire résonner la voix des personnes qu’on n’entend pas et de les faire participer à un Canada vibrant.

Je ne pourrais pas nommer tout le monde ni toutes les personnes importantes qui m’ont aidée à atteindre ce rêve, mais sachez que je vous porte dans mon cœur. Je vous remercie sincèrement.

Je veux aussi dire un merci très spécial à deux personnes : ma mère et mon père. Merci pour votre patience! Merci aussi pour votre courage et votre appui indéfectible; vous m’avez appuyée tout au long de mon parcours.

Ma mère, Evelyne, est une grande Innue — petite, mais grande — et mon père, c’est le plus beau Québécois; c’est clair. On dit aussi, dans certains récits des premiers peuples, que j’aurais été une petite étoile dans le ciel et que j’aurais choisi mes parents. Je vous jure que je ne le regrette pas; je suis fière de mon choix.

Mon arrivée au pays de l’Atiku, le caribou, ne s’est pas faite sans heurts. Je suis née au Labrador, après avoir arrêté un train faisant chemin de Sept-Îles à Schefferville. Au milieu de ce grand territoire, l’hélicoptère est venu chercher ma mère. On l’a amenée au Labrador. Elle m’a dit qu’elle savait déjà que j’allais déranger. Très tôt, dans ce même train, j’ai fait face à la ségrégation. Oui, jusqu’en 1989, il y avait un wagon pour les Blancs et un wagon pour les « sauvages »; j’utilise les mots de cette époque, bien sûr.

Comme la cocotte ne tombe pas bien loin de l’épinette, j’ai rejoint les rangs de Femmes autochtones du Québec à titre de présidente en 1998. Je poursuis le portage de ma mère, Evelyne, pour défendre les intérêts des femmes des Premières Nations. Ma mère est aussi une des cofondatrices de Femmes autochtones du Québec. Elle est accompagnée de douces guerrières; elles se sont regroupées pour défendre leurs droits, qui leur ont été dérobés par des lois discriminatoires, et pour travailler à l’amélioration des conditions de vies des femmes et de leurs familles.

D’un côté, il y a la ségrégation et, de l’autre, on me reproche ma moitié québécoise. Pourquoi devrais-je choisir? Pourquoi ne pas rassembler à la fois mon identité innue et mon identité québécoise et m’épanouir dans cette mixité de richesses qui m’ont été léguées?

Comme le dit si bien Samian, un artiste anishinabe que je vous encourage fortement à écouter, et je le cite : « Enfant métissé dans un monde divisé, je n’ai pas choisi mon camp, j’ai choisi de les tisser. »

En tant que perleuse, je dois vous dire que j’ai choisi de les perler. Le perlage est, pour moi, une source de guérison. Chaque perle correspond à une lumière et possède aussi une âme bien à elle.

Aujourd’hui, je vais déposer quelques petites perles sur votre chemin. Je souhaite ardemment que vous sachiez les cueillir et que nous puissions, ensemble, les rassembler ou les assembler pour créer un projet de société juste, équitable, où chaque personne sera valorisée dans sa diversité, sa langue, sa culture, ses valeurs et son histoire.

Souvenez-vous, le 22 novembre dernier — moi, je m’en souviens, c’est gravé ici et dans ma mémoire —, je me suis présentée devant vous avec mes mocassins innus pour me rappeler ma relation avec le territoire, pour me garder connectée avec la Terre-Mère, et surtout me rappeler d’où je viens.

Je suis aussi arrivée avec cette jupe à rubans offerte par ma belle-fille lors d’une marche en l’honneur de notre sœur Joyce Echaquan. C’est aussi une façon de me rappeler mon devoir de mémoire. J’ai orné mon chandail d’un beau médaillon dans lequel on pouvait voir, à travers les perles, les femmes d’esprit, les sœurs assassinées et disparues, avec une nukum qui tenait notre épinglette du Sénat; dans son cœur à elle, il y avait cette ouverture de changement, pour assurer que la voix des personnes marginalisées et en situation de vulnérabilité puisse se faire entendre et résonner d’un océan à l’autre. Mon médaillon régnait au centre de mes priorités, soit l’autodétermination, la justice et l’éducation. Pour moi, il était impératif de me présenter ici avec mes symboles, qui sont aussi importants que les symboles que nous voyons dans cette Chambre. C’était, pour moi, une façon de redéfinir notre relation, une relation basée sur la connaissance, la reconnaissance, la réparation et la réconciliation.

On ressent un éveil grandissant, et les gens réagiront lorsque l’on confirmera la présence de petits êtres de lumière dans les tombes non marquées; tout cela frappe l’imaginaire. Pouvez-vous imaginer cela? Pour nous, il s’agit de vérités dont il faudra témoigner plusieurs fois, peut-être même trop souvent.

Je veux saluer toutes ces personnes, soit 10 500 personnes, qui ont osé partager leur vérité et ont permis de transposer leurs perles en appels à la justice, en appels à l’action et, bien sûr, en recommandations. Je vais nommer trois enquêtes qui ont été menées depuis 1991 : la Commission royale sur les peuples autochtones, la Commission de vérité et réconciliation du Canada et, bien sûr, l’Enquête nationale sur les femmes et les filles autochtones disparues et assassinées, l’ENFFADA.

Tous ces rapports étoffés ont fourni plus de 10 000 pages de contenu et plus de 1 000 recommandations, appels à l’action et appels à la justice.

Vous comprendrez que, dans mes mocassins, nous ne sommes plus à l’étape des recommandations. Nous sommes à l’étape des impératifs juridiques, à l’étape de la reddition de comptes. Quels sont les mécanismes de suivi et de mise en œuvre? Quelles sont les étapes, et quel est l’état d’avancement?

Nous avons la responsabilité d’honorer la vérité des membres, des familles et des survivantes et de nous assurer que les droits de la personne, les droits à la santé, les droits à la culture, les droits à l’éducation, à la sécurité et à la justice sont respectés. Je me fais donc un devoir de rappeler aux parlementaires l’importance de la mise en œuvre et des suivis des appels à la justice. Ils sont tous importants, mais, à mon avis, il est important de miser d’abord sur un mécanisme de reddition de comptes et de transparence, conformément à l’appel à la justice 1.7 de l’ENFFADA, qui réclamait la création d’un poste d’« ombudspersonne » nationale des droits des Autochtones et des droits de la personne.

La réconciliation est pratiquement sur les lèvres de tout un chacun.

Dans la Chambre, d’un côté, on entend parler de l’importance des premiers peuples, des langues fondatrices et de la réconciliation. De l’autre, j’entends parfois dire que tout commence avec la découverte des explorateurs, de leurs langues coloniales, que nous appelons langues officielles, et avec l’adoption de certains projets de loi qui perpétuent des préjudices… Donc, quand le gouvernement fédéral fait des pas majeurs dans sa relation avec les gouvernements des premiers peuples, dans certaines régions, on doit faire face à des contestations, comme chez nous, au Québec.

Nous sommes au début de la Décennie internationale des langues autochtones. Elles font partie de nos richesses, elles sont le tissu culturel et l’identité de ce grand pays. Dans mon livre à moi, les langues autochtones font partie des langues officielles. Comme des milliers de gens et comme les Inuits du Nunangat, je suis fière qu’une femme inuk, Son Excellence Mary May Simon, ait été nommée gouverneure générale du Canada.

Je cite l’organisation Pauktuutit :

Le fait d’avoir une gouverneure générale inuite est particulièrement inspirant pour nos jeunes. Il s’agit également d’une étape significative sur le chemin de la réconciliation avec les Inuits. Cela permet également d’éliminer les stéréotypes que la société dominante entretient envers les femmes autochtones.

Les premiers peuples sont résilients, la preuve n’est plus à faire : nous sommes debout et nous sommes des peuples accueillants.

Nous avons invité ma moitié et vos ancêtres à descendre de leurs bateaux. Kapak! Kapak! Québec! Alors, descendez de vos bateaux.

Tout cela devrait être enseigné dans toutes les écoles. L’éducation doit jouer un rôle prépondérant pour combler le fossé d’ignorance et éliminer les biais inconscients, le racisme et la discrimination. Il est important de faire valoir le principe de Joyce, notre grande sœur, douce guerrière, maman atikamekw, principe pour lequel je me suis engagée auprès de Carol, son conjoint, et de Diane et Michel, sa mère et son père.

Il est, à mon avis, incroyable qu’en 2020, 100 % des futurs médecins, des étudiants en médecine, posent systématiquement le diagnostic d’une personne intoxiquée par l’alcool ou la drogue lorsqu’on leur présente une diapositive d’un homme autochtone qui arrive à l’urgence avec un peu de vomissures sur sa chemise et en titubant un peu. Je suis sûre que les étudiants ne sont pas nés racistes, mais l’éducation qu’ils ont reçue et le peu d’information qu’ils connaissent sur les Premières Nations participent à générer ces biais inconscients. Les institutions font des progrès pour « inuiser » — vous allez m’entendre souvent dire ce mot — et pour décoloniser les contenus et emboîter le pas vers la réconciliation. Malgré tout, et pour appuyer l’autodétermination des premiers peuples, je caresse un grand rêve, soit celui d’avoir un jour notre propre université, par et pour les premiers peuples, au Québec, bien sûr — et pourquoi pas ailleurs? —, où notre identité, notre culture, nos langues, notre savoir, nos cérémonies, nos coutumes et notre gouvernance seront honorés et célébrés.

En matière de réciprocité, chers collègues, lors du développement ou de l’analyse de projets de loi, je nous invite systématiquement à nous questionner sur leurs conséquences potentielles sur les premiers peuples. Ont-ils été parties prenantes de la réflexion? Invitons-les en amont à réfléchir avec nous, ensemble. Je rappelle que je me ferai un devoir de vous questionner en ce sens, car c’est l’une de mes responsabilités.

Avant de terminer, je vous confie un petit secret... ou un grand secret. Bien des gens l’ont entendu. Quand je suis arrivée ici, c’était important pour moi de choisir l’édifice de l’Est pour les raisons suivantes : je voulais rencontrer John A. Macdonald, ou du moins son esprit. Je tenais à aller à sa rencontre. Je vous jure que quand je l’ai trouvé, je tremblais, j’avais les larmes aux yeux, je regardais son portrait et je me suis tenue debout, les mains sur la photo. Ensuite, je lui ai dit que toutes ses tentatives d’assimilation et de destruction n’ont pas fonctionné. Je suis debout. Je suis vivante. Nous sommes debout et nous sommes vivants.

Malgré tout ce qui s’est produit, j’ai accepté de m’investir ici, dans une institution qui a mis de l’avant des lois assimilatrices et destructrices. En même temps, quand je vous écoute, quand je vous regarde, quand je vous entends, quand je vous observe, je vois que vous êtes dotés d’une intelligence individuelle et collective incroyable, et je suis sûre qu’ici, dans cette grande Chambre, nous allons travailler pour le mieux-être de nos sociétés, en quête d’une justice, d’une équité, d’une égalité, d’une justice sociale. J’ai même dit à M. Macdonald que j’étais prête à lui pardonner, pourvu que l’on puisse écrire un nouveau chapitre pour changer tout ce qui s’est passé. C’est le temps qui nous le dira.

Je veux aussi chasser ce sentiment que ma mère, Evelyne, cette belle Innue, a de se sentir étrangère ici, dans son propre pays. Elle vous tend la main et elle vous dit qu’elle est votre voisine désireuse de se faire connaître. Elle est mon héroïne.

Tshinashkumitnau, chers collègues.

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