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Le Sénat

Motion tendant à exhorter le gouvernement à adopter l'antiracisme en tant que sixième pilier de la Loi canadienne sur la santé--Suite du débat

10 février 2022


L’honorable Wanda Elaine Thomas Bernard

Honorables sénateurs, j’aimerais commencer mon allocution en reconnaissant que je prends la parole depuis Mi’kma’ki, le territoire ancestral et non cédé du peuple mi’kmaq.

J’appuie la motion no 11 présentée par la sénatrice McCallum, qui demande au gouvernement fédéral d’adopter l’antiracisme en tant que sixième pilier de la Loi canadienne sur la santé. Les cinq piliers existants ne protègent pas adéquatement les Canadiens racialisés. Des iniquités en matière de santé désavantagent les Autochtones et les Noirs au Canada et ceux-ci disent être victimes de racisme au sein du système de santé actuel. L’ajout de l’antiracisme en tant que sixième pilier jetterait les fondements d’un changement systémique dont on a grandement besoin.

En bref, chers collègues, le racisme est mauvais pour la santé. Selon la Black Health Alliance, les personnes noires au Canada sont plus susceptibles que le reste des Canadiens de vivre dans la pauvreté et présentent un écart au chapitre de la santé par rapport au reste des Canadiens, notamment en ce qui a trait aux maladies chroniques telles que les maladies du cœur, le diabète et les problèmes de santé mentale.

Dans son étude sur la stérilisation forcée et contrainte de personnes au Canada, le Comité sénatorial permanent des droits de la personne a entendu de nombreux témoignages racontant comment le racisme et les mauvais traitements au sein du système médical ont mené à des stérilisations forcées et contraintes. La Dre Josephine Etowa a déclaré :

Comme dans le cas des communautés autochtones, le racisme structurel, la discrimination et l’exclusion de longue date au Canada créent des iniquités chez les Canadiens d’origine africaine sur les plans de la santé et du bien-être.

Quand s’ajoutent à la notion de race des notions de genre, de handicap, d’âge, d’orientation sexuelle, d’identité sexuelle ou encore un statut d’immigrant, une personne se heurte à encore plus d’obstacles que les politiques et les pratiques par défaut ne permettent pas de franchir, si bien qu’une telle personne peut parfois sembler invisible.

Honorables sénateurs, je vous invite aujourd’hui à être « capteurs d’histoire ». Je vais moi-même jouer le rôle de conteuse. Imaginez qu’en vous rendant au travail à pied, vous glissez sur une surface glacée. Plus tard ce soir-là, ressentant une vive douleur à la hanche et à l’épaule, vous vous présentez à l’urgence. Après 10 heures d’attente, après avoir à peine été examiné par le personnel médical, on vous envoie pour une radiographie. Lorsque le médecin de garde peut enfin vous voir, on ne vous demande pas d’enfiler une chemise d’hôpital et le médecin ne vous examine pas non plus. Il regarde simplement votre radiographie, vous dit que vous n’avez rien de cassé et vous dit de mettre de la glace, de prendre de l’ibuprofène et de l’acétaminophène. Il dit que vous irez mieux dans quelques jours. Au moment où vous quittez l’hôpital, vous vous rendez compte que le médecin ne vous a même pas interrogé au sujet de votre douleur et que celle-ci atteint 12. Vous continuez d’endurer la douleur, parce qu’on vous a dit de retourner travailler. Finalement, la douleur devient insupportable au point où vous ne pouvez plus vous habiller tout seul. Deux semaines plus tard, vous obtenez un deuxième avis et on diagnostique une fracture de l’épaule. Malheureusement, le mauvais diagnostic reçu au départ et le fait que vous n’ayez pas obtenu les traitements nécessaires ont aggravé la fracture et causé de multiples lésions à votre épaule.

Trois ans plus tard, votre épaule est toujours douloureuse et à chaque jour qui passe, vous vous rappelez le médecin qui a mal diagnostiqué votre problème et qui vous a renvoyée vite fait à la maison. Vous ressentez de la colère, de la rage et de l’impuissance, car une simple chute sur la glace ne devrait pas entraîner des années de douleur, de rendez-vous chez le médecin et peut-être même une opération chirurgicale. Que serait-il arrivé si vous aviez été atteinte d’une maladie mortelle et que vous n’ayez pas eu le temps de solliciter une seconde opinion?

Honorables sénateurs, vous qui écoutez cette histoire, sachez qu’elle n’est pas inventée. Cette chute, c’est à moi qu’elle est arrivée en avril 2019 et elle continue de rythmer ma vie à chaque jour qui passe. Mon expérience est loin d’être un cas isolé. Quand je raconte mon histoire à d’autres Afro-Canadiens, ils hochent la tête en signe de compréhension, car eux aussi, ils ont goûté au racisme et à la discrimination du système médical canadien.

Mon mari a déjà subi le même traitement, tout comme des membres de ma famille et de mon entourage. Les circonstances étaient différentes et les professionnels de la santé en cause n’étaient pas les mêmes, mais chaque fois, le système refusait de reconnaître notre souffrance.

Une étude menée en 2016 aux États-Unis a réussi à prouver que les médecins évaluent et traitent la douleur différemment selon la couleur de la peau du patient. Les préjugés raciaux et les fausses croyances remontant au temps de l’esclavage ont une incidence sur la manière dont les patients noirs sont traités par les professionnels de la santé.

J’ai toutefois espoir qu’en colligeant davantage de données désagrégées, nous pourrons savoir si le Canada se compare avantageusement ou pas aux autres pays pour ce qui est des douleurs systématiquement non traitées. Selon moi, c’est sans doute équivalent. Les histoires comme celle-là arrivent trop fréquemment aux Autochtones et aux Noirs, surtout ceux qui subissent de l’oppression intersectionnelle.

En novembre 2021, la Nouvelle-Écosse a été témoin de discussions inédites durant l’enquête Desmond à propos du lien entre la race et la santé. Lionel Desmond était un jeune Noir qui a servi en Afghanistan et qui souffrait du trouble de stress post-traumatique. Lorsqu’il s’est aperçu que son état de santé mentale se détériorait, il a consulté un médecin. Le lendemain de sa démobilisation, il s’est enlevé la vie après avoir abattu sa femme, Shanna, leur fils de 10 ans, Aaliyah, et sa mère, Brenda. Durant la période qui a précédé cette tragédie, la famille Desmond a dû traverser une crise. Un ancien combattant noir souffrant de stress post-traumatique n’est pas arrivé à trouver d’aide au moment où il en avait le plus besoin.

Au cours de l’enquête, on a remarqué l’absence flagrante de reconnaissance du racisme systémique auquel Lionel Desmond a fait face avant le meurtre-suicide, du moins jusqu’au témoignage marquant d’un groupe de représentants de la Health Association of African Canadians. Ces derniers ont souligné le besoin criant d’aborder les questions de race et de racisme dans le cadre de l’enquête et, évidemment, dans le système de santé de la Nouvelle-Écosse.

En théorie, l’antiracisme devrait être intégré aux cinq autres piliers, mais, comme le soulignent mon histoire et celle de Lionel Desmond, il n’est pas toujours vrai que ces piliers réussissent à « protéger, […] favoriser et […] améliorer le bien-être physique et mental », comme ils le devraient.

Honorables sénateurs, nous ne pouvons pas nous permettre d’attendre une autre tragédie avant d’apporter des changements importants au système de santé fédéral. Il est temps pour nous d’oser le changement. L’adoption de l’antiracisme en tant que pilier vise à assurer l’équité en santé pour les victimes de racisme systémique. L’équité en matière de santé est une façon de reconnaître et de prendre en compte les obstacles qui existent, et de travailler en vue de les éliminer. L’accessibilité et l’universalité, deux des cinq piliers existants, ne sont pas garanties pour les personnes en marge de la société. Comme l’a demandé la sénatrice McCallum :

Comment peut-on affirmer que les soins de santé sont accessibles lorsque les gens ont peur de se rendre aux centres de santé en raison du racisme?

Tant que l’universalité et l’accessibilité ne seront pas garanties pour tous, nous devrons prendre des décisions et des mesures délibérées.

Honorables sénateurs, les Autochtones et les Noirs ne se sentent pas en sécurité au sein du système de santé actuel. Au Sénat, nous prenons des décisions fondées sur des données probantes et tenons compte des expériences des Canadiens marginalisés. Par conséquent, j’appuie la motion no 11 et je remercie la sénatrice McCallum de l’avoir présentée derechef. La motion à l’étude jettera les bases d’un avenir où tous les Canadiens auront un accès équitable à des soins de santé sûrs et adaptés à leur culture.

L’adoption de cette motion nous permet d’oser le changement et d’apporter les changements que nous voulons voir dans le système de santé. Asante. Merci.

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