Les étudiants étrangers
La contribution et les défis--Interpellation--Ajournement du débat
4 juin 2024
Ayant donné préavis le 28 novembre 2023 :
Qu’elle attirera l’attention du Sénat sur la contribution des étudiants étrangers au Canada et les nombreux défis, tels que la fraude, les sévices et les abus émotionnels et parfois sexuels, auxquels nombre d’entre eux font face.
— Honorables sénateurs, je semble souvent tirer la paille la plus courte, me dressant toujours entre vous et votre repas. Je vous promets toutefois d’encore une fois aiguiser votre appétit avec de l’information et des idées avant de prendre un repos bien mérité.
Cette interpellation porte sur les étudiants étrangers au Canada. C’est une histoire au sujet de personnes qui ont des espoirs, des rêves et des aspirations, mais c’est aussi une histoire sur l’argent et la cupidité. C’est une histoire dans laquelle il y a de graves conséquences imprévues et des déceptions. En y pensant bien, elle est un mélange du meilleur et du pire.
Je ne veux pas commencer sur une note positive. Je me tournerai plutôt vers le côté sombre, que des reportages dans les médias ont commencé à révéler en 2021, en documentant les cas de mauvais traitements subis par des étudiants étrangers. Nous en avons entendu parler dans le Maclean’s, à CBC/Radio-Canada et dans le Toronto Star : des huit étudiants entassés dans un appartement où même le corridor était loué, du harcèlement des propriétaires, des étudiants déçus qui se sont rendu compte qu’ils avaient acheté un faux panier de marchandises et des aspects vraiment horribles de la situation, des histoires de trafic et même de suicides.
Le sénateur Woo, l’ancien sénateur Marwah, le sénateur Yussuff et moi-même avons mis en commun nos préoccupations et nos ressources pour examiner de plus près ces cas. À l’automne dernier, presque exactement au moment où la bulle des étudiants étrangers a éclaté, nous avons rendu publics notre rapport et nos recommandations.
J’ai attendu près d’un an avant d’en parler, car bien des changements ont été annoncés, et toute discussion réfléchie sur les étudiants étrangers doit en tenir compte.
Il est important de revenir à l’essentiel, et l’essentiel est assez simple pour moi. Le Canada a pour objectif d’offrir une éducation de calibre mondial aux étudiants, qu’ils soient canadiens ou étrangers. Si certains étudiants étrangers restent, c’est formidable pour le Canada. Si d’autres décident de partir, c’est également une bonne chose pour le Canada, car ils deviennent des ambassadeurs de notre pays.
En cours de route, nous avons toutefois perdu notre chemin. Par conséquent, nos universités et collèges de calibre mondial, sur lesquels nous comptons pour assurer l’éducation de nos enfants — et même mes petits-enfants maintenant —, sont devenus trop dépendants d’une source externe de financement sur laquelle ils n’ont aucun contrôle, à savoir les frais de scolarité des étudiants étrangers. En d’autres termes, ce qui est en jeu, ce n’est pas seulement le traitement des étudiants étrangers, mais aussi l’avenir des enfants canadiens et, en fait, l’avenir de notre pays.
Comment cela s’est-il produit? Je vais vous ramener en 2011. À l’époque, nous étions à la traîne par rapport au Royaume-Uni, aux États-Unis et à l’Australie pour ce qui est d’attirer les étudiants étrangers. Notre pays aspirait à rattraper son retard, c’est pourquoi nous avons lancé la Stratégie en matière d’éducation internationale afin d’améliorer la compétitivité mondiale du Canada. Notre objectif était de doubler le nombre d’étudiants étrangers, le faisant passer de 240 000 en 2011 à plus de 450 000 avant 2022. En fait, nous avons dépassé cet objectif en 2017 et l’avons largement dépassé en 2022. Un succès dont nous pouvons nous targuer. Le Canada accueille aujourd’hui près d’un million d’étudiants étrangers, qui injectent plus de 22 milliards de dollars dans notre économie, soutiennent plus de 218 000 emplois, et revitalisent en particulier les petites communautés. C’est le beau côté de l’histoire.
Dans le meilleur des cas, les étudiants étrangers contribuent à la base financière de notre système. Ils répondent aux besoins du marché du travail. Ils deviennent des résidents permanents, puis des citoyens. En 2022, 95 000 étudiants étrangers sont devenus résidents permanents, ce qui représente une augmentation considérable par rapport aux 19 000 étudiants étrangers de 2015.
Mon neveu a suivi cette voie. Il est venu étudier à l’Université de Toronto et a fait des études de premier cycle en administration des affaires. Il a obtenu son diplôme, a trouvé un emploi à la HSBC, est passé à la CIBC et, en cours de route, est devenu résident permanent. Il a maintenant présenté une demande de citoyenneté.
Qu’est-ce qu’un pays pourrait demander de plus? L’accueil des étudiants comme mon neveu qui ont travaillé ici, qui parlent une de nos langues officielles et dont les titres de compétence sont reconnus devrait aller de soi pour nous. Cependant, le succès a un coût. Il y a maintenant des problèmes d’intégrité, de logement et d’attentes non comblés, et on rapporte des cas de relations malsaines entre les collèges publics et privés où il semble y avoir eu des comportements trompeurs et frauduleux.
Au cœur de ces problèmes, il y a un être humain, soit l’étudiant. Bon nombre d’entre eux vivent dans des logements surpeuplés, doivent faire face à des pratiques abusives de la part d’un propriétaire et se font faussement promettre des possibilités de travail et de résidence permanente. Malgré ces difficultés, la plupart souhaitent rester.
Je vis dans un quartier de Toronto, et j’aime prendre le métro, parce que cela me permet de côtoyer des gens. À une station de métro en particulier, il y a beaucoup d’étudiants étrangers qui montent à bord. Ce sont des gens qui me ressemblent. De toute évidence, ils viennent de l’Inde. Comme je parle leur langue, je discute avec eux. Je leur dis : « Êtes-vous ici pour étudier et allez‑vous rester? Avez-vous entendu parler des nouvelles règles? » Ils me disent : « Nous en avons entendu parler. Cela nous inquiète. Cependant, nous ne pouvons pas du tout nous permettre de partir, parce que nos familles et nous perdrions la face. »
Nous nous sommes mis dans le pétrin. Quand on se met dans le pétrin, je pense qu’il est naturel de chercher un bouc émissaire, mais je pense franchement que c’est improductif. Tout le monde a contribué à nous mettre dans ce pétrin : le gouvernement fédéral, les gouvernements provinciaux, les gouvernements territoriaux, les conseillers pédagogiques, les étudiants étrangers eux-mêmes, parce que certains utilisent leurs études comme un moyen détourné de se faire admettre au Canada, les propriétaires, les employeurs et, bien sûr, les établissements d’enseignement désignés, les collèges et les universités.
Au cœur de tout ceci, il y a une vérité incontournable, qui est la suivante : nous avons collectivement et délibérément paupérisé les collèges et les universités, et les chiffres me donnent raison. Le financement provincial des établissements d’enseignement postsecondaire a chuté de 28,2 % à 21,5 % en 11 ans. Au niveau national, le financement des établissements d’enseignement postsecondaire est demeuré inchangé au cours des 15 dernières années.
Les gouvernements provinciaux ont gelé les frais de scolarité des étudiants locaux ou ont été extrêmement avares en matière de transferts aux établissements d’enseignement. En Ontario, la situation est particulièrement mauvaise. Le financement provincial par étudiant local qui étudie à temps plein dans un collège public était à son plus bas en 2018-2019. Pour compenser cette perte de revenus — d’un côté, on gèle les frais payés par les étudiants locaux et, de l’autre, on sabre les subventions; je ne peux pas vraiment reprocher aux collèges et aux universités de chercher une source de revenus —, les établissements d’enseignement se tournent vers les étudiants étrangers et s’en servent comme s’ils étaient un guichet automatique.
Une autre preuve est l’écart grandissant entre les frais locaux, qui sont gelés, et les frais internationaux, qui peuvent augmenter selon la décision de l’établissement ou de la province. Dans ma province, les frais de scolarité des étudiants étrangers représentent aujourd’hui 69 % du financement de base des universités et des collèges. Si ce n’est pas de la dépendance, je ne sais pas ce que c’est.
Je comprends que les établissements d’enseignement postsecondaire ont dû compter de plus en plus sur les frais de scolarité des étudiants étrangers pour couvrir leur financement de base, mais notre rapport s’oppose à l’accent mis sur les recettes au détriment de la qualité de l’enseignement. Les partenariats entre les collèges d’enseignement professionnel publics et privés sont utilisés comme tactique pour générer des recettes, ce qui compromet très souvent la qualité de l’enseignement.
Voici comment la tactique fonctionne : un collège ou une université qui se trouve hors des grands centres et dans une région du Canada où il est difficile d’attirer des étudiants étrangers, qui sont la seule source de recettes pour les universités et les collèges, s’associe à un collège privé dans une ville comme Toronto, Vancouver ou Montréal, et ils partagent les recettes entre eux. L’étudiant ne fréquente jamais l’établissement d’accueil et il reste dans un centre urbain. On lui promet que, grâce à ce partenariat, il pourra travailler et obtenir sa résidence permanente. Le problème, c’est que ces arrangements dépassent les limites d’inscription et ne font l’objet d’aucune vérification de la conformité ni d’aucun contrôle de la qualité.
J’étais à Chandigarh l’année dernière, dans la région du Pendjab. On y trouve le plus grand centre de production de visas au monde pour les demandeurs qui viennent au Canada. J’ai visité le consulat général pour examiner ce phénomène. Tôt un matin, il y avait une file de gens qui attendaient autour de l’esplanade où se trouvait notre consulat. J’ai parlé à ces gens. Encore une fois, comme je leur ressemble et que je parle leur langue, ils se sont ouverts à moi. Ils ont tous dit qu’ils voulaient venir au Canada et y rester. Ils ne savaient pas vraiment ce qu’ils allaient étudier ni dans quels collèges ils postulaient. Cependant, ils ont clairement dit qu’ils allaient utiliser toutes leurs ressources — et peut-être celles de leur famille — pour venir ici.
Il était également très clair pour moi qu’ils étaient conseillés par des consultants en éducation. La ville était remplie d’annonces disant : « Je vais vous aider à venir au Canada. Je vais vous aider à réussir votre examen. Je vais vous aider à obtenir votre visa », et ainsi de suite. Toutes les personnes à qui j’ai parlé avaient fait appel à un consultant. Dans une certaine mesure, c’est une question de culture. D’un point de vue culturel, les gens de la région du Pendjab — et j’en suis un, je suis donc bien placé pour le savoir — ont tendance à recourir à des consultants. Il est difficile de se défaire de sa culture.
Les consultants fournissent des services de bonne foi aux étudiants, comme la préparation aux tests de français langue seconde, l’obtention d’une lettre d’admission, etc. Ils sont rémunérés. Ils ne facturent presque rien aux étudiants, ce qui devrait mettre la puce à l’oreille. Ce sont plutôt les collèges et les universités canadiennes qui leur versent une commission, qui peut atteindre de 15 % à 30 %. C’est une très bonne affaire pour tout le monde. Les établissements d’enseignement postsecondaire canadiens peuvent attirer des étudiants, mais sans lien de dépendance, et les consultants reçoivent une commission assez lucrative. Ce n’est toutefois pas une bonne affaire pour l’étudiant étranger, qui est souvent orienté par le consultant vers un programme d’études ou un établissement qui n’est pas ce qu’il prétend être.
Un article de la CBC paru en mars a mis en lumière le cas d’un étudiant indien qu’un agent avait incité à s’inscrire dans un collège privé en lui assurant à tort qu’il pourrait facilement être transféré dans un établissement public. Cette situation révèle d’importants problèmes éthiques. Les gouvernements au Canada assurent une surveillance insuffisante pour empêcher ce genre de fraude, car il n’y a pas grand chose qui les incite à agir. Il y a aussi des « consultants fantômes », qui se font passer pour des consultants en immigration. Ils prétendent offrir des services et facturent des frais sans que les étudiants obtiennent quoi que ce soit en retour.
L’inclusion des collèges privés dans cet amalgame est problématique. Je tiens à faire preuve de prudence, car des collèges privés m’ont téléphoné et certains m’ont dit qu’ils fournissent des services de bonne foi, mais ce n’est pas le cas de tous. Ils ne reçoivent pas de fonds publics et sont des établissements privés, ce qui entraîne une surveillance minimale de la taille des classes, de la qualité de l’éducation et de la stabilité financière. Un article paru en janvier 2023 dans Maclean’s a mis en lumière les problèmes d’un collège privé au Québec qui a fermé soudainement ses portes en 2022 et a plongé les étudiants internationaux dans une situation difficile.
Depuis que nous avons rendu notre rapport public, certaines mesures correctives ont été prises. Affaires mondiales Canada a demandé des conseils sur une nouvelle stratégie d’éducation internationale, y compris une meilleure réglementation des agents éducatifs. Cela pourrait nous donner des pistes à suivre à l’avenir.
Mon temps est-il écoulé? Puis-je avoir plus de temps?
Si vous voulez plus de temps, je dois obtenir le consentement de vos collègues. Le consentement est‑il accordé?
C’est très généreux de votre part.
Il faut revenir à l’essentiel. Nous devons cesser de faire des promesses exagérées aux étudiants étrangers en leur disant qu’ils peuvent venir, travailler et rester au Canada. Sur le site Web d’Immigration, Réfugiés et Citoyenneté Canada, on indique aux étudiants étrangers qu’ils peuvent étudier, travailler et rester au Canada. C’est une fausse promesse que nous ne devrions plus annoncer. Nous devrions compiler les données chaque année dans notre plan annuel d’immigration pour déterminer combien d’étudiants étrangers nous sommes en mesure d’accueillir, comme nous le faisons pour les grands-parents, entre autres.
Il y a beaucoup d’autres choses que nous pouvons faire, mais je crois que nous devrions nous attaquer à la racine du problème, à savoir un financement prévisible et durable pour les collèges et les universités afin qu’ils soient en mesure de fournir une éducation de qualité, d’abord et avant tout aux étudiants canadiens. Il est risqué de miser sur les frais de scolarité des étudiants internationaux pour maintenir la stabilité financière des établissements d’enseignement.
On n’a qu’à regarder la situation politique entre l’Inde et le Canada. Je peux prédire avec une certaine confiance que le nombre d’étudiants en provenance de l’Inde chutera. Or, les étudiants de ce pays représentent 40 % de la cohorte des étudiants internationaux. Que feront les universités et les collèges?
Nous devrions aussi avoir de sérieuses discussions d’adultes à l’échelle nationale sur le rétablissement de la stabilité financière du système d’éducation postsecondaire. Ce n’est pas une discussion sur le pouvoir ni le contrôle ni le crédit ni le blâme. C’est une discussion sur l’avenir de notre pays. Si nous ne procédons pas à cet exercice et que nous perdons de vue les éléments fondamentaux, nous risquons de compromettre l’avenir de notre pays.
Par conséquent, chers collègues, je vous laisse sur cette pensée : notre étude a débuté en mettant l’accent sur les étudiants étrangers, mais j’en suis venue à la conclusion que les étudiants étrangers sont tout simplement un symptôme d’un problème plus grave. Si nous ne remédions pas à la cause profonde de ce problème, je peux vous garantir que nous courrons à notre perte. Merci.