Le négationnisme concernant les pensionnats autochtones
Interpellation--Suite du débat
1 octobre 2026
Ayant donné préavis le 18 juin 2026 :
Qu’elle attirera l’attention du Sénat sur le déni des pensionnats au Canada et ses impacts sur les survivants et la réconciliation.
— Honorables sénateurs, c’est avec beaucoup d’humilité que je lance une interpellation sur le négationnisme concernant les pensionnats autochtones.
J’avise les Autochtones qui nous regardent que je parlerai en détail des préjudices causés par les pensionnats. Je tiens également à souligner que les sénatrices McCallum et Karetak-Lindell ont fréquenté les pensionnats autochtones, tandis que le sénateur Brian Francis a fréquenté les externats.
En 2015, House of Anansi Press a publié mon roman illustré. Je voulais communiquer aux Canadiens ce que j’avais appris en plus de 25 ans de travail dans le domaine de la guérison par la justice sociale et dans le cadre de mes recherches doctorales. Le roman est une œuvre de non-fiction créative qui raconte l’histoire d’une famille crie vivant dans les quartiers défavorisés d’Edmonton et du processus de guérison extrêmement douloureux dans lequel elle s’engage pour améliorer son avenir et laisser derrière elle ses traumatismes.
L’ouvrage a beaucoup retenu l’attention des médias et a suscité un grand nombre de discussions. Lors d’une réunion, une femme m’a rendu un exemplaire de mon livre en me demandant : « Quand parlerons-nous de responsabilité personnelle? » Elle n’avait pas lu le livre, mais elle avait formulé quelques suppositions intéressantes et erronées sur les résultats de mes recherches.
À bien des égards, sa question éclaire ma compréhension du négationnisme concernant les pensionnats autochtones. Sans jamais avoir lu le rapport de la Commission de vérité et réconciliation, sans avoir entendu le témoignage des Survivants et sans saisir l’ampleur des preuves apportées par les victimes de mauvais traitements, certains Canadiens en sont arrivés à la conclusion que les pensionnats autochtones n’étaient pas si terribles que ça.
Le négationnisme ne consiste pas à nier l’existence des pensionnats autochtones : il s’agit de rejeter ou de déformer des faits fondamentaux afin de minimiser les préjudices infligés. Il trouve souvent son origine dans la conviction que tout ce qui est européen est supérieur et que la philosophie, la science, la spiritualité, la culture et la génétique autochtones sont inférieures. C’est la conviction que les pensionnats ont fait passer les peuples autochtones de la sauvagerie et du paganisme à la civilisation et au christianisme, et que « tuer l’Indien dans l’enfant » était une politique gouvernementale difficile, mais nécessaire.
Cependant, les conclusions tirées de plusieurs décennies de recherches juridiques, sociales, psychologiques et économiques menées par des universitaires au Canada, en Nouvelle-Zélande, en Australie et dans l’ensemble du monde colonisé brossent un tableau très différent. Si l’on y ajoute le rapport final de la Commission de vérité et réconciliation du Canada, qui rassemble les témoignages de milliers de Survivants, la vérité devrait être indéniable.
Quelle est cette vérité? Pendant 176 ans, les enfants métis, inuits et des Premières Nations ont été envoyés de force dans des pensionnats à cause de politiques fondées sur les croyances eurochrétiennes selon lesquelles les Autochtones étaient primitifs, impies et païens, immatures et incapables de subvenir à leurs propres besoins. Le gouvernement partait donc du principe que les enfants autochtones ne pourraient pas réussir dans la vie s’ils restaient sous l’influence de leurs familles. La politique des pensionnats comportait ainsi trois volets : premièrement, séparer les enfants de leur famille, de leur langue, de leur culture et de leur spiritualité; deuxièmement, leur imposer, par conditionnement social, les valeurs et le mode de vie européens; troisièmement, les assimiler au moyen de l’émancipation.
Chers collègues, les pensionnats étaient gravement sous-financés, mal gérés et inadéquatement surveillés. Du personnel non qualifié enseignait à des enfants qui, souvent, ne parlaient pas anglais. Il n’existait aucune norme concrète ni aucun contrôle en ce qui concerne les programmes scolaires, le milieu de vie en pensionnat ou les soins de santé. Qualifier ces lieux d’« écoles » constitue une grave déformation de la réalité. Cependant, c’est le terme utilisé dans les règlements des recours collectifs et dans le rapport de la Commission de vérité et réconciliation; nous sommes donc contraints de l’utiliser.
On a dit aux élèves qu’ils étaient des païens et que les pratiques et les croyances spirituelles de leurs familles étaient condamnables. Beaucoup ont été battus parce qu’ils parlaient leur langue maternelle. Les enfants passaient la majeure partie de leur journée à faire du travail physique et à réciter des prières. On a ouvert les pensionnats en se disant que, grâce au travail des enfants et au personnel ecclésiastique sous-rémunéré, ils ne constitueraient pas un fardeau financier pour le gouvernement canadien. Le manque de financement a compromis la sécurité et le bien-être au sein des établissements, tout en limitant la qualité et la quantité de nourriture offertes aux élèves. Les enfants souffraient de malnutrition, ce qui affaiblissait leur système immunitaire.
Le sous-financement a également entraîné la surpopulation des pensionnats, car les Églises cherchaient à maximiser les droits de scolarité qu’elles récoltaient. En conséquence, des maladies comme la tuberculose se sont propagées rapidement, et de nombreux élèves sont morts dans les écoles en raison d’un manque de soins médicaux.
Le regretté sénateur Murray Sinclair, qui a dirigé la Commission de vérité et réconciliation, a déclaré ceci au Toronto Star en 2015 :
[…] le gouvernement fédéral a cessé de consigner les décès vers 1920, après que le médecin-chef pour les Affaires indiennes a laissé entendre que les enfants mouraient à un rythme alarmant.
« Il a été congédié […] Selon nous, le gouvernement a cessé de consigner les décès d’enfants dans les pensionnats, vraisemblablement parce que leur nombre était trop élevé. »
Quiconque a vu la bannière commémorative hier sait qu’il y a des milliers d’enfants dont le nom a été vérifié et qui ne sont jamais rentrés chez eux.
Honorables sénateurs, il est bien établi que les taux de violences perpétrées par le personnel de ces établissements étaient élevés. Le processus d’évaluation indépendant a été mis en place pour le règlement extrajudiciaire des réclamations pour sévices physiques et sexuels subis par d’anciens élèves. Le processus exigeait la présentation douloureuse de données probantes à l’audience. Environ 38 000 demandes ont été reçues, plus de 20 000 audiences se sont tenues et plus de 2,2 milliards de dollars ont été versés en indemnités.
On peut établir un lien direct entre les générations de Survivants des pensionnats et les générations qui ont été élevées sous la tutelle du gouvernement. Les Survivants de ces systèmes ont grandi sans un adulte attentionné en qui ils pouvaient avoir confiance. Ils sont devenus des adultes qui n’avaient aucune expérience d’une famille aimante à laquelle se référer. De nombreux Survivants ont transmis à leurs enfants cette incapacité à nouer des relations de confiance.
Chers collègues, les communautés autochtones étaient autrefois des filets de sécurité sociale étroitement interconnectés et elles se mobilisaient pour assurer la protection, l’éducation et le développement social des enfants qui devenaient des adultes qui contribuaient à leur communauté.
Ces pensionnats ont introduit des cycles intergénérationnels omniprésents de violence familiale dans certaines familles. La plupart des enfants quittaient ces établissements peu instruits, avec des compétences rudimentaires et en se sentant isolés de leur famille et de leur communauté, désespérés, vulnérables et impuissants. Ces personnes, leur famille et leur communauté en ont souffert.
Chers collègues, il s’agit là d’un traumatisme historique, qui désigne plus précisément les répercussions intergénérationnelles qu’ont eues les lois et les politiques canadiennes sur les peuples autochtones. Même si un immense travail de guérison a été accompli sur ce que nous appelons l’île de la Tortue, notamment en ce qui concerne la réappropriation des langues, des cérémonies et de l’autodétermination, il nous reste encore beaucoup à faire.
Le négationnisme à l’égard des pensionnats autochtones existe depuis leur création. Au départ, ce négationnisme a été créé par le gouvernement. Très peu de Canadiens non autochtones savaient ce qui se passait dans ces pensionnats, même ceux qui habitaient à proximité. C’était un secret gardé par le gouvernement, et les Survivants ont appris qu’ils ne devaient pas parler des agressions spirituelles, physiques et sexuelles qui se produisaient entre ces murs.
Pour de nombreux Autochtones et de nombreuses familles et communautés, la perte de l’autodétermination, des pratiques cérémoniales, de la langue, de la structure familiale et de la culture a eu des conséquences dévastatrices. Cette perte est aggravée par le fait que, pendant des décennies, les Canadiens ont cru au mythe selon lequel le génocide culturel était un acte de charité visant à améliorer le sort des peuples autochtones.
Ainsi, on a privé les Autochtones de la réaction naturelle de deuil face à cette perte écrasante. Ils ont souffert d’un deuil non reconnu qui a exacerbé leur colère, leur sentiment de culpabilité, leur tristesse et leur impuissance, des sentiments qui se sont transmis aux générations suivantes.
En 1996, cependant, de courageux Survivants ont commencé à révéler la sombre vérité sur ce qu’ils avaient vécu, et le négationnisme s’est pointé le bout du nez. Des Canadiens qui ont grandi avec une conception nationale aseptisée de l’histoire du Canada, à laquelle s’ajoutent les préjugés véhiculés sur les membres des Premières Nations, refusent de croire que des églises ont pu être responsables de tels sévices. Ils ont une dissonance cognitive, un inconfort psychologique entre ce qu’ils croient être vrai et la vérité. Évidemment, pendant que les Canadiens commençaient à faire face au fait que ces sévices avaient bel et bien été commis, des individus se sont rendu compte qu’il y avait de l’argent, une notoriété et même des permanences universitaires à gagner en exploitant cet inconfort et en encourageant les Canadiens à embrasser le négationnisme.
Cela dit, en 2015, vous vous rappellerez chers collègues qu’il y a eu une période de grâce : lorsque la Commission de vérité et réconciliation a publié son rapport, il s’est créé un espace fragile, mais efficace où s’est développé un dialogue transformateur et empreint de sincérité. Les médias ont commencé à traiter des témoignages recueillis par la commission. Des récits véridiques de Canadiens autochtones à propos de l’histoire autochtone du Canada ont été intégrés aux programmes scolaires. Les Canadiens se sont mis à chercher à renouer avec un passé douloureux afin de préparer un avenir plein d’espoir.
Les médias ont alors commencé à faire état de la présence possible de tombes anonymes à l’extérieur du pensionnat autochtone de Kamloops. Vous vous en souvenez probablement : sur le coup, au Sénat, nous avons eu l’impression que le pays tout entier retenait son souffle. Pour beaucoup de Canadiens, c’était la première fois qu’ils entendaient parler d’une telle chose. Pourtant, je rappelle aux sénateurs qu’on savait depuis des dizaines d’années que des enfants avaient été inhumés là-bas. En 1974, en Saskatchewan, 74 tombes anonymes ont été identifiées et exhumées sur le site de l’ancienne école industrielle de Battleford. En 1992, des tombes ont été découvertes lors de travaux de construction sur le site de l’ancien pensionnat autochtone de Muscowequan.
En 1996, l’érosion causée par des inondations a mis au jour des cercueils et des restes humains liés à l’ancienne École industrielle St. Joseph, près de High River, en Alberta. Ces restes ont ensuite été exhumés et réinhumés. En 2015, la Commission de vérité et réconciliation a publié ses appels à l’action nos 71 à 76, qui visaient à établir un cadre national pour les registres d’inhumation, l’identification des cimetières, la notification des familles et la protection des sites.
Après 2021, de nombreuses nations ont entamé des processus visant non seulement à identifier les tombes, mais aussi à déterminer quels enfants y étaient enterrés et à décider si l’exhumation de ces restes était dans l’intérêt des familles et des communautés. Ce travail se poursuit encore aujourd’hui. À titre personnel, je tiens à souligner que j’ai travaillé en étroite collaboration avec un Aîné qui a été forcé de creuser une tombe à l’extérieur de son pensionnat pour un camarade de classe. Cependant, lorsque les 215 tombes anonymes potentielles ont fait l’objet d’une importante couverture médiatique — et le gouvernement est intervenu rapidement, comme il se doit, pour collaborer avec les Premières Nations en vue de déterminer la meilleure façon de procéder —, d’autres personnes y ont vu une occasion à saisir. Des groupes d’extrême droite se sont empressés de semer le doute et de diffuser de fausses informations. Leurs objectifs étaient de fomenter la division et de recruter de nouveaux membres. Des escrocs en ligne ont également déterminé qu’il s’agissait d’une énorme occasion de faire de l’argent.
Chers collègues, je vous demande de considérer la question sous un angle personnel, pour un instant. Même dans le cas où vous auriez choisi d’envoyer vos enfants dans un pensionnat, si votre enfant y mourait de tuberculose, d’une maladie causée par la malnutrition, d’un accident ou de mauvais traitements, estimeriez-vous qu’il soit approprié que l’église enterre votre enfant à l’école plutôt que de retourner son corps à la maison?
Votre famille n’aurait-elle pas besoin d’effectuer les rites d’inhumation? Il est également bien documenté que certaines familles n’ont jamais été informées de la disparition ou de la mort de leur enfant, de la façon dont il est mort, ni de l’endroit où son corps a été enterré. Je ne connais aucune famille qui ne serait pas en deuil. De toute évidence, des torts ont été causés aux familles et aux communautés. Nier les préjudices qu’elles ont subis, c’est nier leur humanité.
En tant que pays, nous commençons à envisager de véritables mesures permettant de lutter contre le négationnisme. De nombreuses communautés et organisations autochtones ont déclaré que le négationnisme lié aux pensionnats autochtones doit être criminalisé afin de lutter contre les comportements négationnistes préjudiciables et de protéger les Survivants.
Certains juristes et certaines organisations de défense des libertés civiles s’opposent à la criminalisation. Ils soutiennent que l’éducation, le dialogue avec le public et les discussions fondées sur des données probantes sont des réponses préférables, et ils mettent en garde contre la possibilité que la criminalisation cible de manière inappropriée certains Survivants et qu’elle crée des difficultés à distinguer le négationnisme d’une enquête légitime.
L’éducation est évidemment un outil important à cet égard. La vérité est comme la lumière du soleil : c’est le meilleur désinfectant contre le fléau du mensonge. Je fais partie des nombreux Autochtones qui ont offert de la formation, donné des conférences et produit des vidéos pour aider les Canadiens à mieux comprendre la colonisation, les traumatismes historiques et la guérison. Je ne ressens que de la patience et de la compassion envers les Canadiens qui tentent de comprendre une histoire qu’on ne leur a jamais enseignée à l’école.
Cependant, à l’ère de la mésinformation en ligne et de la monétisation du contenu, les Canadiens sont délibérément induits en erreur pour servir des intérêts personnels ou organisationnels. Des personnes de mauvaise foi causent de la souffrance pour obtenir des clics et gagner en influence. On a parfois l’impression qu’il s’agit d’une bataille perdue d’avance.
Toutefois, en tant que législateurs, nous avons la responsabilité d’imposer des conséquences réelles à ceux qui traumatisent de nouveau les Survivants, les familles et les communautés qui ont déjà tant souffert.
Le gouvernement doit consulter les Premières Nations, les Métis et les Inuit pour déterminer les sanctions appropriées. Cette loi doit être le fruit de ce dialogue. Les parlementaires ne peuvent pas rester silencieux face aux faussetés. Par conséquent, je lance cette interpellation afin de favoriser un dialogue constructif et le partage de la vérité.
Enfin, certains Canadiens qui nous écoutent en ce moment se disent peut-être que le Canada doit se concentrer sur les grandes questions, que nous devons cesser de nous préoccuper des sentiments des gens et nous concentrer sur la souveraineté et l’économie de notre pays. Je répliquerais en disant qu’un dialogue respectueux entre les Autochtones et les non-Autochtones est le point de départ pour bâtir une économie résiliente où tous les Canadiens peuvent s’épanouir.
Nous ne pourrons pas bâtir à une vitesse jamais vue auparavant sans la participation concrète des peuples autochtones. L’article 35 de la Constitution et les traités l’exigent, tout comme le sens moral. Le négationnisme lié aux pensionnats mine la relation avec les Autochtones. Il érode la confiance que nous avons bâtie au fil des décennies. Nous ne pouvons pas laisser des gens malhonnêtes et des semeurs de haine façonner l’histoire de notre pays, limiter son potentiel infini et menacer sa capacité à demeurer fort et libre. Notre souveraineté et notre survie en dépendent. Permettez-moi de revenir rapidement à l’histoire avec laquelle j’ai commencé. Nous avons tous une responsabilité individuelle. Les Survivants et leur famille ont la responsabilité de cheminer vers la guérison. Personne ne peut nous guérir; nous sommes les seuls à pouvoir le faire.
Les Canadiens non autochtones ont la responsabilité d’apprendre la vérité sur l’histoire et de nous accompagner dans ce cheminement avec bienveillance, empathie et respect. Et nous avons tous la responsabilité de bâtir une société dont nous sommes fiers. Hiy hiy.
Je remercie ma collègue et amie la sénatrice LaBoucane-Benson d’avoir lancé cette interpellation.
Honorables sénateurs, je vous demande d’imaginer, pendant un instant, ce que vous ressentiriez si votre grand-mère vous racontait les expériences les plus difficiles de sa vie. Imaginez l’entendre décrire le moment où elle a été enlevée à sa famille alors qu’elle n’avait que 7, 6 ou 5 ans, peut-être même moins, le moment où elle a été arrachée à sa famille contre son gré, peut-être par la force, et séparée de tout ce qu’elle aimait et connaissait.
Imaginez qu’elle vous dise qu’on la punissait quand elle parlait sa langue, la seule qu’elle connaissait.
Imaginez qu’elle vous raconte comment on l’a amenée à avoir honte de qui elle était, qu’elle vous dise avoir subi des violences physiques et, dans certains cas, des agressions sexuelles, qu’elle vous explique que la solitude, la peur et les traumatismes ne l’ont jamais vraiment quittée.
Imaginez ensuite que quelqu’un se tienne devant elle et nie la réalité de ce qu’elle a vécu en lui disant qu’elle a exagéré les mauvais traitements qu’elle aurait subis, qu’elle a exagéré ses souffrances et que le souvenir du traumatisme qu’elle a porté toute sa vie n’est pas vraiment un souvenir exact. Imaginez qu’en plus de rejeter son récit, on rejette sa vérité, sa douleur et son humanité. Imaginez ce que ressent une personne qui a enfin trouvé le courage de dire sa vérité, et qui voit cette vérité être remise en question.
Pour la plupart des Canadiens, c’est inconcevable. Pourtant, c’est exactement ce que fait le négationnisme lié aux pensionnats autochtones. Dans ce contexte, on dit aux Survivants que la vérité qu’ils ont vécue est négociable et aux familles que leur souffrance est discutable. On dit aux peuples autochtones qu’ils ont beau avoir trouvé le courage de s’exprimer, ils doivent encore se battre pour qu’on les croie. Voilà pourquoi le négationnisme lié aux pensionnats autochtones est dangereux. Il ne s’attaque pas seulement à l’histoire, mais aussi aux personnes.
Aujourd’hui, je parlerai du négationnisme lié aux pensionnats. J’expliquerai de quoi il s’agit, comment il se manifeste et pourquoi il menace la réconciliation. J’expliquerai également pourquoi il est essentiel de comprendre l’histoire — sans oublier les expériences des peuples autochtones de Terre-Neuve-et-Labrador — pour aller de l’avant.
Le négationnisme lié aux pensionnats est souvent mal compris. Plusieurs croient que les seuls tenants de cette doctrine sont ceux qui prétendent que les pensionnats n’ont jamais existé. Même si le négationnisme pur et dur existe, ce n’est pas sa forme la plus courante. Les chercheurs Sean Carleton et Niigaan Sinclair ont défini le négationnisme lié aux pensionnats autochtones de la façon suivante :
Le rejet, la minimisation, la distorsion ou l’altération de faits connus concernant les pensionnats autochtones de manière à miner la compréhension du public et à affaiblir les efforts liés à la réconciliation.
Pourtant, chers collègues, dans les faits, le négationnisme se manifeste souvent sous des formes bien plus subtiles. Il se manifeste quand des gens avancent que les pensionnats autochtones ont été globalement bénéfiques. Il se manifeste quand des personnes présentent ces institutions comme des projets d’éducation animés de bonnes intentions. Il se manifeste quand les témoignages des Survivants sont remis en question ou balayés d’un revers de la main. Il se manifeste quand les préjudices avérés sont minimisés. Il se manifeste chaque fois que les conséquences dévastatrices des pensionnats autochtones sont traitées comme des questions d’opinion plutôt que comme des faits historiques.
Les conclusions de la Commission de vérité et réconciliation, ou CVR, ont été sans équivoque. Les pensionnats autochtones n’étaient pas de simples établissements d’enseignement; ils s’inscrivaient dans le cadre d’une politique plus large qui visait à éliminer les cultures, les langues, les identités et les modes de vie autochtones. C’est ce que la CVR a qualifié de génocide culturel. Cette vérité est difficile à accepter, mais de telles vérités n’en sont pas moins vraies simplement parce qu’elles nous mettent mal à l’aise. En effet, l’engagement envers la vérité et l’engagement envers la réconciliation sont indissociables. Si nous ne sommes pas disposés à comprendre les réalités de la violence coloniale que représentaient les pensionnats indiens, nous ne pouvons pas en traiter les conséquences de manière constructive.
En tant que femme mi’kmaw, je trouve que la persistance du négationnisme est non seulement profondément douloureuse, mais aussi révoltante. Chaque acte de négationnisme ravive de vieilles blessures, étouffe la voix des Survivants et mine les fondements mêmes de la vérité et de la réconciliation.
Tout au long de ma vie adulte, j’ai essayé de voir le monde selon le principe du double regard. Chers collègues, je sais que vous le connaissez tous à présent; merci. Un regard s’intéresse aux preuves, aux archives, aux rapports, aux témoignages des Survivants, aux conclusions des commissions et des enquêtes, ainsi qu’à l’immense corpus documentaire historique sur ce qui s’est passé. L’autre regard se tourne vers la réalité humaine : le deuil des familles, la perte de la langue, la rupture culturelle, le traumatisme transmis de génération en génération et la résilience des communautés qui continuent de chercher à panser leurs blessures.
En considérant les choses sous les deux angles, je ne parviens pas à les concilier; je ne vois pas où le négationnisme trouve sa place. Il ne s’agit pas d’une divergence d’opinions, mais d’un rejet de la vérité et d’une insulte à l’égard de ceux qui l’ont vécue. Il ne résiste ni à l’épreuve des faits ni à celle de l’humanité, et il n’a pas sa place dans notre société.
Ce qui rend le négationnisme lié aux pensionnats autochtones particulièrement dangereux, et ce qui m’effraie le plus, c’est qu’il reflète la même mentalité colonialiste qui a donné naissance à ces pensionnats. Il trouve son origine dans la conviction que l’on peut faire fi des voix autochtones. Il trouve son origine dans la conviction que les expériences autochtones sont moins crédibles. Il trouve son origine dans la conviction que quelqu’un d’autre peut déterminer ce qui est vrai concernant la vie des Autochtones. Il trouve son origine dans la conviction que les Autochtones devraient se taire si leurs vérités mettent les autres mal à l’aise.
Cette mentalité n’a pas disparu lorsque le dernier pensionnat autochtone a fermé ses portes en 1996-1997. Elle perdure chaque fois qu’on laisse entendre aux Autochtones que leurs expériences vécues sont sujettes à débat. Elle perdure quand les témoignages des Survivants sont remis en question. Elle perdure chaque fois que certains cherchent à réécrire l’histoire pour préserver leur confort plutôt que d’affronter la vérité.
Ces dernières années, le négationnisme s’est répandu sur les plateformes en ligne et les médias sociaux. La rapidité et l’ampleur de la communication numérique permettent à la mésinformation de circuler à un rythme effréné. Cependant, le négationnisme ne se limite pas au monde virtuel; il a des conséquences dans le monde réel. Quand des personnes nient, minimisent ou déforment les préjudices causés par les pensionnats autochtones, elles contribuent à renforcer les schémas plus larges de racisme et d’hostilité à l’égard des peuples autochtones.
Le négationnisme a pour effet de replonger les Autochtones dans une situation où ils sont contraints de défendre ce qu’ils ont vécu au lieu de se consacrer à la guérison. Les exemples ne manquent pas. Tout récemment, comme ma collègue l’a souligné, lorsque des groupes extrémistes s’en prennent à des communautés autochtones, particulièrement à celles qui sont devenues des symboles de vérité et de réconciliation, nous devons reconnaître que ces gestes ont une portée qui dépasse largement les communautés visées. Le négationnisme et les diverses formes de haine envers les Autochtones ont ceci en commun : ils reposent sur la conviction que certaines expériences comptent davantage que d’autres et que certaines voix doivent être crues, tandis que d’autres peuvent être ignorées.
En tant que sénateurs, nous devons rejeter complètement ces notions.
Chers collègues, j’aimerais maintenant parler de ce qui s’est passé dans ma province, Terre-Neuve-et-Labrador. L’histoire des pensionnats n’est pas toujours bien comprise dans le discours canadien en général. Lorsque la province est entrée dans la Confédération en 1949, un certain nombre de pensionnats privés étaient déjà établis au Labrador et dans le Nord de Terre-Neuve. Bien que ces établissements n’aient pas été administrés de la même façon que les pensionnats ailleurs au Canada, ils poursuivaient essentiellement les mêmes objectifs et ont entraîné des conséquences largement comparables. Ces écoles s’inséraient dans une démarche plus vaste destinée à remodeler la vie et les cultures autochtones. Le gouvernement avait recours à diverses politiques et divers programmes incitatifs pour convaincre les familles de continuer à y envoyer leurs enfants. Ces démarches s’inscrivaient dans des efforts plus larges pour sédentariser les Autochtones et pour bouleverser leur mode de vie traditionnel, en particulier chez les Inuit et les Innus du Labrador.
L’Église morave a établi des missions et géré des pensionnats dans diverses communautés, notamment à Nain et à Makkovik. Ces missions avaient pour objectif de convertir les peuples inuits au christianisme et décourageaient ou interdisaient souvent les pratiques culturelles traditionnelles ainsi que les croyances de ces peuples.
Parallèlement, l’International Grenfell Association gérait d’autres pensionnats dans tout le Labrador et le Nord de Terre-Neuve, notamment à North West River, Cartwright, Mary’s Harbour, Muddy Bay et St. Anthony.
Au fil des générations, des milliers d’enfants autochtones ont fréquenté ces établissements. À l’instar des pensionnats ailleurs au Canada, ces écoles ont séparé les enfants de leur famille et de leur communauté, ont entravé la transmission de la langue, ont érodé l’identité culturelle et ont contribué à un profond traumatisme intergénérationnel. Elles ont laissé des séquelles sociales et économiques durables qui continuent de toucher les communautés inuites et innues aujourd’hui.
Quand nous parlons de négationnisme concernant les pensionnats, nous devons garder à l’esprit que ce négationnisme n’efface pas seulement les expériences vécues dans une partie du Canada; il efface également celles des Inuit et des Innus du Labrador. Il efface le vécu des familles de Terre-Neuve-et-Labrador, dont les expériences ont été ignorées pendant des décennies.
Pour de nombreux Survivants de ma province, cette reconnaissance est arrivée bien trop tard. Ils ont été exclus des excuses présentées en 2008 par le gouvernement fédéral aux anciens élèves des pensionnats. Ce n’est qu’en 2017 qu’une excuse officielle du gouvernement fédéral a été présentée aux Survivants des pensionnats de Terre-Neuve-et-Labrador. Ce n’est qu’en 2023 que le gouvernement de Terre-Neuve-et-Labrador a également présenté des excuses reconnaissant le rôle joué par la province.
Ces excuses sont importantes. Elles ne peuvent certes pas réparer les torts causés, mais elles ont marqué une étape cruciale dans la reconnaissance de la vérité. Elles ont confirmé ce que les survivants affirment depuis des générations. Elles ont reconnu la réalité des faits et la profondeur des blessures causées. Elles ont aussi rappelé que la réconciliation commence par l’écoute des personnes ayant vécu ces épreuves.
Le négationnisme nuit à ces progrès. Il nous demande de revenir sur des questions qui ont déjà été posées et auxquelles on a déjà répondu. Il nous demande de mettre en doute la parole de gens qui ont déjà fait preuve d’un courage extraordinaire en racontant leur histoire. Il nous invite à semer le doute là où il ne devrait y avoir que de la compréhension. Ce faisant, il ralentit le processus de réconciliation.
Le Comité sénatorial permanent des peuples autochtones a souligné un effet du négationnisme : il empêche les Canadiens de prendre conscience des conséquences horribles des pensionnats, y compris les réalités entourant les enfants disparus, les enterrements et les tombes anonymes. Cette observation revêt une importance capitale.
S’il y a une chose à retenir de ce que j’ai dit aujourd’hui, c’est que le négationnisme détourne l’attention des préjudices subis par les enfants autochtones pour la diriger vers des débats qui n’ont plus lieu d’être.
Les Survivants ont déjà fait leur contribution. Ils se sont acquittés de la pénible tâche de raconter au Canada ce qu’ils ont vécu. Maintenant, c’est le tour du Canada de faire sa contribution.
Le négationnisme doit être rejeté chaque fois qu’il se manifeste. Nous devons défendre la vérité chaque fois qu’elle est remise en question. Nous devons poursuivre le travail sur le chemin de la réconciliation, pas parce que c’est politiquement rentable, mais parce que c’est ce que nous dicte notre conscience en pensant aux enfants qui ne sont jamais rentrés auprès des leurs. En pensant aux Survivants qui ont eu le courage de parler. En pensant aux générations futures, qui méritent un Canada construit non pas sur des mythes, mais sur la vérité.
Wela’lioq, merci.