Le rôle essentiel des immigrants
Interpellation--Suite du débat
6 octobre 2026
Honorables sénateurs, je prends la parole aujourd’hui dans le cadre de l’interpellation no 12, proposée par le sénateur Loffreda afin d’attirer l’attention du Sénat sur le rôle essentiel que jouent les immigrants dans la croissance économique du Canada.
Il me serait facile, en tant que sénatrice de l’Alberta, de vous parler du rôle crucial que les immigrants jouent depuis très longtemps dans l’économie de ma province, depuis les premiers commerçants de fourrures et les pionniers jusqu’à nos jours. Cependant, ce serait bien trop facile, car l’Alberta se trouve à un tournant décisif. Pour ma province, l’heure des comptes a sonné. Notre gouvernement s’est en effet lancé dans une campagne de dénigrement calomnieuse visant à faire des immigrants récents les boucs émissaires des défaillances chroniques de l’Alberta en matière de planification et à attiser une réaction hostile à l’encontre des néo-Canadiens. Les dirigeants de ma province ont inventé de toutes pièces une crise de l’immigration qui n’existe tout simplement pas. Ils ont rédigé cinq questions de référendum perverses, des questions que personne en Alberta n’avait réclamées, afin de mieux convaincre les Albertains ordinaires que leurs voisins nouvellement arrivés constituent une sorte de menace sociale ou économique.
Ces questions sèment délibérément la confusion. Elles visent à susciter une sorte d’hystérie anti-immigrants et à attiser un sentiment de ressentiment à l’égard des personnes dont l’Alberta a justement besoin pour se développer, prospérer et s’épanouir : des travailleurs, des professionnels qualifiés, des investisseurs, des entrepreneurs, des universitaires et des artistes. Les questions sont stratégiquement conçues pour donner l’impression que les immigrants, les étudiants étrangers et les travailleurs étrangers temporaires voleraient en quelque sorte des emplois et des services sociaux aux « vrais Albertains ». Elles proposent de réduire le nombre d’immigrants admis en Alberta. Ils proposent par exemple de refuser l’éducation et les soins de santé aux résidents autorisés de la province jusqu’à ce qu’ils aient vécu en Alberta pendant une année complète, ce qui signifie que les enfants des réfugiés et des nouveaux arrivants seront privés de leur chance d’aller à l’école publique. Ils donnent la fausse impression que des non-citoyens votent illégalement aux élections provinciales. Les implications morales de tout cela, qui divisent la société, sont profondément troublantes.
Pour l’instant, dans l’esprit de l’interpellation du sénateur Loffreda, je vais parler plus précisément des risques économiques de ce genre de propos populistes et démagogiques. Je tiens à remercier le sénateur Loffreda de m’avoir donné cette occasion opportune si près du référendum du 19 octobre.
En cette période de crise existentielle pour l’avenir de ma province et de mon pays, je tiens à demander à tous les électeurs albertains qui participent à ce discours en ligne de rejeter ces questions, qui sont à la fois toxiques sur le plan social et désastreuses sur le plan financier.
Tout d’abord, il faut dire que l’Alberta n’est pas en pleine crise économique ni en proie à un malaise économique. Grâce au prix élevé du pétrole, la province est en plein essor. Le gouvernement est en voie d’afficher un excédent budgétaire d’au moins 2 milliards de dollars. Le PIB est en voie de devenir le plus élevé du pays. Bon nombre des principaux secteurs d’exportation de l’Alberta ont été à peu près à l’abri de toute l’ampleur des nouveaux droits de douane de Trump. Résultat : il y a une pénurie de main-d’œuvre dans la province.
Bien qu’elle affiche le taux d’emploi le plus élevé au pays, l’Alberta a environ 63 000 postes à pourvoir. De nombreux employeurs sont en effet incapables de compléter l’effectif qu’il leur faut, qu’ils soient à la recherche de préposés de dépanneur, de travailleurs de la construction, de pharmaciens, d’ouvriers d’abattoir ou d’ingénieurs logiciels.
Le problème est encore pire en milieu rural, surtout dans le Nord de la province. On me rapporte tout le temps des cas anecdotiques de restaurants qui doivent restreindre considérablement leurs heures d’ouverture parce qu’ils n’arrivent carrément pas à trouver d’employés. À la campagne, il y a une pénurie criante de personnel de la santé. Beaucoup de petites localités comptent sur des médecins, du personnel infirmier, des techniciens en laboratoire ou des aides-soignants issus de l’immigration pour éviter que l’hôpital ou les centres de soins de longue durée des environs aient à fermer leurs portes.
Cela dit, l’Alberta n’est pas pour autant aux prises avec une crise de l’immigration. Non, il n’y a pas de déferlement de nouveaux arrivants qui engorge les services publics. Au cours du premier trimestre de 2026, le taux d’immigration a même été négatif dans la province: des immigrants ont continué à s’y installer, mais il y en a encore plus qui l’ont quittée, pour une perte nette de 648 personnes. Au cours du deuxième trimestre, 10 770 personnes, net, ont immigré en Alberta, ce qui représente néanmoins une baisse de 37,5 % par rapport à la même période l’année dernière.
Globalement, la population albertaine a augmenté d’à peine 1,52 % l’an dernier. C’est le taux de croissance le plus faible depuis 2021, pendant la pandémie de COVID. La dernière fois que l’Alberta a connu une croissance démographique aussi anémique, c’était en 2016, en plein effondrement du cours mondial du pétrole.
La crise de l’immigration, c’est donc de la fabulation.
Cependant, même si les Albertains parviennent à résister aux efforts de Danielle Smith visant à trouver des boucs émissaires et à embobiner les gens, même si ces questions référendaires xénophobes échouent, le mal sera déjà fait. En nous présentant comme une province insulaire et intolérante, nous chassons les travailleurs, les universitaires, les investisseurs, les inventeurs, les créateurs et les entrepreneurs dont nous avons besoin pour continuer à croître et à prospérer. Ces nouveaux arrivants ne font pas qu’alimenter notre économie; ils enrichissent nos collectivités et notre culture. C’est tellement pervers et autodestructeur.
Depuis le tout premier jour de l’ouverture de l’Université de l’Alberta, les universités de la province ont compté sur des diplômés et des professeurs immigrants pour enseigner et faire de la recherche. Aujourd’hui, nos grandes universités de recherche ont besoin de doctorants et de postdoctorants internationaux pour demeurer à la fine pointe de l’innovation médicale, scientifique et technologique. Nous avons besoin de ces gens pour stimuler les entreprises de haute technologie en démarrage et transformer la recherche universitaire en nouvelles entreprises qui, à leur tour, attirent les investissements et créent de nouveaux emplois dans les domaines de l’ingénierie, de la recherche biomédicale, de l’intelligence artificielle, de l’agriculture de pointe, et cetera.
Selon l’Alberta Enterprise Corporation, 14 % de toutes les entreprises technologiques en démarrage en Alberta sont fondées par quelqu’un qui vient d’immigrer ou qui a immigré très récemment. Près de 40 % des fondateurs d’entreprises technologiques de l’Alberta sont issus de minorités visibles. En jouant dans le populisme anti-migrants, nous courons le risque que les nouveaux arrivants choisissent de ne pas s’établir en Alberta. Nous courons également le risque que des immigrants de longue date et leurs descendants nés au Canada choisissent de quitter une province qui ne semble plus accueillante, inclusive ou même sécuritaire.
Dans un contexte où les investisseurs étrangers se méfient de l’imprévisibilité des États-Unis de Trump et se tournent vers le Canada dans leur recherche d’un endroit stable où investir, l’Alberta fait fuir les investisseurs étrangers potentiels en temps réel en créant délibérément de l’incertitude quant à l’avenir de la province au sein du Canada.
Quels sont les autres risques? Eh bien, les entrepreneurs immigrants sont l’épine dorsale de l’économie de la petite entreprise. Plus de 36 % des petites et moyennes entreprises de l’Alberta ayant du personnel rémunéré appartiennent à des immigrants. C’est bien au-dessus de la moyenne nationale, qui se situe à 23,7 %. En fait, dans le secteurs des aliments et des boissons de l’Alberta, 65 % des propriétaires d’entreprise ayant du personnel rémunéré sont des immigrants.
Pensez à l’endroit où vous vivez. Pensez aux petites entreprises qui contribuent au dynamisme et à l’énergie d’une communauté et donnent aux gens l’envie de vivre dans telle municipalité ou tel quartier. Pensez au nombre de nouveaux arrivants qui ouvrent des restaurants, des boulangeries, des pâtisseries, des boucheries ou des camions-restaurants. Ils nous font découvrir une variété de nouvelles cuisines et rendent nos villes plus cosmopolites et plus gourmandes. Pensez aux nouveaux arrivants qui ouvrent des ateliers de cordonnerie ou de confection de vêtements, des dépanneurs, des salons de manucure ou des pharmacies, ce qui nous simplifie la vie et facilite les déplacements à pied dans nos quartiers.
Dans les grandes villes, les entrepreneurs immigrants jouent un rôle essentiel dans le cycle de renouvellement urbain en redonnant vie à des centres commerciaux vieillissants et à des vitrines autrefois vides dans les rues principales. Leur rôle est peut-être encore plus essentiel dans les petites localités rurales, où l’ouverture d’une ou deux nouvelles entreprises par des immigrants peut faire toute la différence entre la survie et le déclin de l’économie et de la vitalité d’une ville vieillissante des Prairies.
Sans les immigrants, sans les travailleurs étrangers temporaires, sans les étudiants étrangers et sans les détenteurs de visas de travail temporaire, l’économie de l’Alberta risque de stagner. Où trouverons-nous les travailleurs nécessaires pour construire des pipelines, des lignes de transport d’électricité, des logements et des centres de données, et pour pourvoir les postes dans les garderies? Où trouverons-nous les personnes capables de développer nos secteurs biotechnologique et pharmaceutique, de récolter les légumes, de pratiquer des interventions chirurgicales, de diriger nos orchestres symphoniques et de livrer nos colis?
Nous ne pouvons pas laisser les discours anti‑immigrants et anti-migrants du régime toxique de Trump envahir notre imagination et nous faire croire à tort que l’Alberta a un problème d’immigration alors que ce n’est pas le cas. Nous ne pouvons pas laisser la peur et les préjugés prendre le pas sur le bon sens et l’intérêt personnel éclairé.
Merci encore, sénateur Loffreda, de m’avoir offert cette occasion.
Merci, hiy hiy et mahsi’cho à tous les milliers d’Albertains de tous les horizons politiques et de toutes les communautés qui se mobilisent et luttent aujourd’hui pour protéger la réputation, la cohésion sociale et, oui, l’économie de la province que nous aimons tant et que je suis si fière de représenter dans cette enceinte.